L’Abîme (Rollinat)/Texte entier

L’Abîme : poésie
G. Charpentier et Cie, éditeurs.


L’ABÎME



LE FACIÈS HUMAIN


 
Notre âme, ce cloaque ignoré de la sonde,
Transparaît louchement dans le visage humain ;
— Tel un étang sinistre au long d’un vieux chemin
Dissimule sa boue au miroir de son onde.

Si la face de l’homme et de l’eau taciturne
Réfléchit quelquefois des lueurs du dedans,
C’est toujours à travers des lointains très prudents,
Comme un falot perdu dans le brouillard nocturne.


Pour l’esprit souterrain, c’est une carapace
Que ce marbre animé, larmoyant et rieur
Où le souffle enragé du rêve intérieur
Ne se trahit pas plus qu’un soupir dans l’espace.

Peut-être y lirait-on la douleur et la honte
La colère et l’orgueil, la peur et le regret ;
Mais la tentation lui garde son secret,
Et la perversité rarement s’y raconte.

Qui donc a jamais vu les haines endormies,
Les projets assassins, les vices triomphants,
Les luxures de vieux, de vierges et d’enfants,
Sourdre distinctement des physionomies ?

La joue, en devenant tour à tour blême et rouge,
Ne manifeste rien des mystères du cœur ;
La bouche est un Protée indécis et moqueur,
Et l’Énigme revêt la narine qui bouge.


Se rapprochant ou non, battantes ou baissées,
Les paupières, sans doute, ont un jeu préconçu
Sur leur vitrage où doit glisser inaperçu
Le reflet cauteleux des mauvaises pensées.

L’âme écrit seulement ce qu’elle veut écrire
Sur le front jeune ou vieux, limpide ou racorni,
Et ne laisse filtrer qu’un sens indéfini
Dans l’éclair du regard et le pli du sourire.

Elle exerce avec art son guet et sa police
Sur tous les messagers de la sensation,
Et fixe le degré de locomotion
Où devra s’arrêter chaque organe complice.

Calculant sa mimique et dardant sa vitesse,
Elle parcourt les traits, mais sans y déployer
L’ombre des cauchemars qui la font tournoyer
Dans ses bas-fonds d’horreur et de scélératesse.


La strideur de son cri profond et solitaire
N’y fait qu’un roulement d’échos fallacieux ;
Et les lèvres, le front, le nez comme les yeux
S’entendent pour voiler tout ce qu’elle veut taire.

Et l’homme a beau savoir combien le Mal nous ronge,
L’horrible expérience a beau coûter si cher,
À peine surprend-il, sur ce rideau de chair,
Les apparitions informes du mensonge.

Pourtant, il vient une heure où le visage exprime
La rage des démons ou la stupeur des morts,
C’est quand l’Enfer vengeur et divin du remords
Éclaire à fleur de peau les ténèbres du Crime ;

C’est lui qui, du fin fond de cette cave obscure,
Soutire lentement, comme une âcre vapeur,
L’abominable aveu dont la parole a peur,
Et le projette enfin sur toute la figure.


Alors le facies du coupable qui souffre
Exhibe les poisons de son hideux péché ;
Il mime le forfait si longuement caché
Et répercute un coin le plus noir de son gouffre.

Et contre l’attentat qu’elle crie et proclame
Avec sa flamboyante et froide nudité,
Impitoyablement surgit la Vérité
Sur ce masque imbibé de la sueur de l’âme.


LA PENSÉE


 
C’est l’ennemi sournois, mais sûr,
Sphinx intime, cancer obscur,
De ce tas de cendres futur
Appelé l’homme.
Elle fausse tous ses ressorts,
Épuise tous ses réconforts
Et chicane tous ses efforts
Qu’elle consomme.


Sans doute, elle évoque à ses yeux
Maint rêve descendu des cieux
Avec le vol délicieux
De la colombe,
Mais elle nourrit son remord
Et le réveille quand il dort
Par des chuchotements de mort
Et d’outre-tombe.

Hélas ! chacun est l’écheveau
Qu’embrouille au fond de son caveau
Ce vieux spectre toujours nouveau ;
Mauvaise mère
Dont les petits qu’elle a couvés,
Par elle-même dépravés
Deviennent les enfants-trouvés
De la Chimère.

En nous elle plombe et tarit
L’illusion verte qui rit ;

Elle étend sur l’âme et l’esprit
Sa glu chancreuse ;
Puis, sur eux, tirant ses verrous,
Les écrase entre ses écrous,
Et, féroce, y creuse des trous
Qu’elle recreuse.

Sans cesse elle revient au deuil
Comme un flot revient à l’écueil ;
Elle grossit en un clin d’œil
Ce qui nous froisse ;
Tout le jour elle nous a nui,
Et l’implacable dans la nuit
Nous tricote encor de l’ennui
Et de l’angoisse.

Elle glace nos jeux, nos arts
Qui lazzaronaient en lézards,
Nous prédit les mauvais hasards
Des occurrences ;

Et dans la nocturne vapeur
Elle nous invente la Peur
Avec l’éveil ou la stupeur
Des apparences.

Ce comptable sec et retors
Additionne tous nos torts
Et fige dans ses coffres-forts
Toutes nos larmes ;
C’est le maniaque secret
Qui jamais las, jamais distrait,
Tourne la meule du regret
Et des alarmes.

Nous croyons noyer dans le vin
Ce monstre infernal ou divin
Pour qui notre moelle est en vain
Redépensée ;
Le Ciel serait si consolant,
Le corps si pur, l’amour si blanc

Et le cercueil si peu troublant
Sans la pensée !

Mais buvons sans trêve ! Agissons !
Lutte inutile ! nous pensons :
Notre chair a tous les frissons
De la contrainte,
Et malgré notre acharnement
Pour exister physiquement,
Nous retombons dans le tourment
De cette étreinte.

Que l’on veuille croire ou douter,
Elle arrive à nous dérouter,
Et, si parfois, pour nous tenter,
Elle aventure
Un Parce que contre un Pourquoi,
Bien vite elle oppose à la Foi
Le scepticisme qui rit froid
Et qui rature.


Sous le chagrin qu’elle épaissit,
L’enthousiasme se rancit ;
Elle supprime ou raccourcit
La confidence,
Et dans le danger, qu’elle accroît,
Nous fait du courage un adroit
Qui suppute, esquive et ne croit
Qu’à la prudence.

La Justice et la Vérité
Qui nous mènent à la clarté,
Elle les jette de côté,
Et l’on s’embarque
Pour le noir et pour l’incertain
Devant ce douanier hautain
Qui ne laisse passer l’instinct
Qu’avec sa marque.

Elle a le conseil si tortu,
Si captieux et si pointu

Qu’elle suggère à la Vertu
Le goût du crime ;
Et pas un homme n’est vainqueur
De ce terrible épilogueur,
Espèce de crapaud du cœur
Qui nous opprime.

Elle use par l’obsession,
Par la mystification,
Par le fiel et la succion
De sa censure
Le labeur qu’elle a suscité,
Et fournit à l’oisiveté
La vénéneuse activité
De la luxure.

Et quand par elle on est à bout,
Si terminé, si mort à tout,
Qu’on n’a pas même le dégoût
De la souffrance,

Un drap noir croule sur nos jours,
Un drap lourd entre les plus lourds,
Sans croix ni larmes de velours :
L’Indifférence !

Puis elle atteint son but fatal ;
Après un voyage final,
Elle nous prend au fond du Mal
Et nous oublie
Par delà l’horrible cloison
Qui limite notre horizon :
Et c’est la mort de la Raison
Dans la Folie.


L’HYPOCRISIE


Elle est dans l’homme et dans la bête,
Elle est dans tout ce qu’a fait Dieu,
Dans l’air, dans l’onde et dans le feu,
Dans le vent et dans la tempête.

Mais c’est surtout dans l’âme humaine,
Où l’intérêt en a besoin,
Qu’elle se déguise avec soin,
Agit, manœuvre et se promène.


Le chemin de notre mystère
Est sillonné par ses trajets ;
Tous nos actes, tous nos projets,
Recourent à son ministère.

C’est par ses ruses sans pareilles,
Par ses complots prestigieux
Que les serrures sont des yeux
Et que les murs ont des oreilles.

S’ils pouvaient pénétrer ses charmes,
Plus d’un mort et plus d’un vivant
Verraient la gueuse bien souvent
Ricaner derrière ses larmes.

Elle est tout miel, velours et soie,
Quand elle se penche vers nous :
Comme un serpent qui serait doux
Avant d’envelopper sa proie.


Le mensonge expert lui procure
L’air tranquille, amer ou joyeux,
Toutes les lueurs pour ses yeux,
Tous les masques pour sa figure.

Et ses paroles toujours feintes
Ont l’odeur de la vérité :
Tant d’amour et de charité
Éclate sur ses lèvres peintes !

Est-il sûr qu’avec sa science
Elle n’excuse pas nos torts,
Et ne fasse pas du remords
Le pantin de la conscience ?

Quand elle joue à la tendresse
Elle ouate ses rampements
Et met de l’huile à tous moments
Sur les ressorts de son adresse.


Elle se juge, se critique
Et s’exerce à la fausseté
Pour avoir l’œil plus aimanté
Et le geste plus magnétique.

Si, par hasard, son imposture
A des maintiens rudes et froids,
Elle rattrape avec sa voix
Ce qu’elle perd dans sa posture.

Elle façonne la souffrance,
Et maintes fois elle assouplit
La fatuité de l’oubli
Et l’orgueil de l’indifférence.

C’est la sournoise conseillère
De toutes les religions :
Elle étend ses contagions
Aux deux genoux de la prière.


Il n’est pas jusqu’à la tristesse
Qu’elle ne fréquente en secret,
Car tout l’homme est le cabaret
De cette astucieuse hôtesse.

Multipliant sa flatterie,
Diversifiant sa douceur,
Elle en épaissit la noirceur,
Elle en creuse la fourberie,

Et, tôt ou tard, sa patience,
D’un coup de clef sur et vainqueur
Peut ouvrir la porte d’un cœur
Cadenassé de méfiance.


LES DEUX SOLITAIRES


« Je sais que depuis des années
Vous habitez un vieux manoir
Qui se dresse lugubre et noir
Sur des landes abandonnées ;

Vous y vivez sans chat ni chien.
N’ayant pour toute galerie
Que votre conscience aigrie
Qui suppute et qui se souvient.


Mais dans l’étrange solitude
Où le dégoût vous a conduit,
L’appréhension vous enduit,
Et vous mâchez l’inquiétude.

Vous portez un poids journalier
Sur vos veilles et sur vos sommes,
Et vous n’aviez pas chez les hommes
Ce malaise particulier.

Par ces grands espaces moroses
Où vous confrontez en rêvant
Votre figure de vivant
Avec la figure des choses.

Il vous vient une impression
Très vague, et qui pourtant vous gêne
À mesure qu’elle s’enchaîne
À votre méditation.


Il vous faut la lumière énorme,
Le plein midi vivace et dru
Embrasant avec son jour cru
Le bruit, la couleur et la forme ;

Sinon plus de sécurité,
Le fantastique vous harponne :
La Nature ne vous est bonne
Qu’à travers sa diurnité.

Quant à la Nuit, elle vous poisse
De son trouble toujours nouveau ;
Et, dés le soir, votre cerveau
Est opprimé par une angoisse.

Votre cœur ne peut pas dompter
Son battement qui s’accélère
Quand le soleil caniculaire
Se dispose à s’ensanglanter.


Pendant qu’il drape les montagnes
Dans la pourpre de son trépas,
Vous surveillez devant vos pas
L’assombrissement des campagnes.

Alors, au creux de tel vallon,
En côtoyant telle ravine,
Vous avez l’oreille plus fine,
Votre regard devient plus long ;

Au froidissement des haleines,
À la décadence des sons,
Au je ne sais quoi des frissons
Sur les hauteurs et dans les plaines,

Vous mesurez par le chemin
L’invasion du crépuscule,
Et dès que le hibou circule
Le cauchemar vous prend la main.


La rentrée augmente vos craintes
Qui métamorphosent d’un coup
Votre escalier en casse-cou,
Vos corridors en labyrinthes ;

Et puis dans votre appartement,
Dont le calme fait les magies,
Vous allumez plusieurs bougies
Pour rassurer votre tourment ;

Or, cette précaution même
Ajoute encore à votre effroi,
Car vous songez trop au pourquoi
De l’illumination blême.

Maintenant sous le plafond brun,
Tous ces flambeaux de cire vierge
Ont la solennité du cierge
Qui brûle au chevet du défunt ;


La raison froide qui dissèque
Vous quitte pour le ténébreux,
Et vous trouvez louche et scabreux
L’abord de la bibliothèque.

À cette funèbre clarté
Maint livre derrière sa vitre,
Vous déconcerte par son titre
Évocateur d’étrangeté ;

Un saisissement plein d’épingles
Vous prend les tempes et le dos ;
Vous épiez si vos rideaux
Ne s’écartent pas sur leurs tringles.

Attendez donc ! Ce n’est pas tout…
Et cette vermineuse horloge
Dont le tac tac tac tac se loge
Dans tel vieux meuble on ne sait où…


Vous ne pouvez tenir en place,
Et vous vous possédez si peu
Que vous jouez ce mauvais jeu
De vous regarder dans la glace.

Un bruit monte et descend ; cela
Est sournois, confus, marche, cause…
Vous pourriez en savoir la cause :
Mais jamais en ce moment-là,

Ni des caveaux pleins de cloportes,
Ni des greniers pleins de souris,
N’est-ce pas que pour aucun prix
Vous n’entre-bâilleriez les portes ?

Vous perdez ces troubles obscurs,
Votre faiblesse les retrouve,
Et par degrés l’horreur qui couve
Éclate entre vos quatre murs,


Entre vos quatre murs livides,
Qui pour vous contiennent alors
Les ténèbres de l’au dehors
Et l’inconnu des chambres vides !…

Hein ? Suis-je diagnostiqueur
De votre nocturne supplice ?
Je vous ai raillé sans malice,
Et je vous plains de tout mon cœur.

Pour moi qui ramène le songe
À sa stricte irréalité,
La nuit n’est qu’une vérité
Où l’on veut trouver du mensonge.

Donc, en mon gîte qui se ronge
De silence et de vétusté,
Ma veille avec tranquillité
Jusqu’après minuit se prolonge. »


— « Eh bien ! ne parlez pas si haut !
Qu’un seul frisson prenne en défaut
Votre incrédulité savante,

Vous sentirez avec stupeur
Que vous avez peur d’avoir peur !…
D’ailleurs vous savez l’épouvante.

Votre effroi, vous l’avouerez bien,
S’est dénoncé par la peinture
Que vous avez faite du mien ;
Oui ! vous partagez ma torture.

Allons ! trêve au raisonnement
Du respect humain qui vous ment,
Et criez à qui vous écoute
L’humilité de votre doute,


Puisque cette peur qui vous mord
Est l’hommage le plus intime
Que vous puissiez rendre à l’abîme
De l’Existence et de la Mort ! »


L’INTÉRÊT


L’Intérêt nous cloue et nous visse
Au mensonge lâche et tortu.
Tout de prudence revêtu
Il calcule avec artifice.

Il vend très cher le sacrifice,
Et l’achète à prix débattu :
L’Intérêt nous cloue et nous visse
Au mensonge lâche et tortu.


Chez tout homme, vieux ou novice,
Il agit, rapace et têtu ;
C’est le pivot de la vertu
Et le régulateur du vice.
L’Intérêt nous cloue et nous visse.


L’ÉGOÏSME


« La mort nous ayant mis dans sa barque à couvercle
« Descendra notre oubli sur son fleuve sans fin ;
« En attendant, la vie atroce nous encercle
« Avec son gain, son rut et sa soif et sa faim.

« Il vaut mieux être dans que par-dessus la fosse !
« Le survivant pâtit du cœur et de la main !
« Heureux les libérés de leur service humain ! »
— Ainsi parle et conclut la société fausse.


Et cependant tout homme osant la vérité
Dirait que son remords est sa nécessité,
Qu’il lui faut le tourment des vices qui l’infestent.

Qu’il adhère à son mal, se noue à son ennui,
Et qu’il est bien cent fois trop enterré dans lui
Pour envier les morts et plaindre ceux qui restent.


L’ESPION


Entre le matin qui regarde
Et le crépuscule qui voit,
On dissimule au fond de soi
Le mauvais levain qu’on y garde

La nuit venue, on décafarde.
À demain le mensonge adroit
Entre le matin qui regarde
Et le crépuscule qui voit !


Mais dans ses méfaits on s’attarde,
On s’oublie, et l’ombre décroît,
Et tout à coup quand on se croit
Bien clos à la clarté moucharde.
Entre le matin qui regarde !


LES REGARDS


On regarde sans voir, de même
On voit aussi sans regarder.
D’où l’on oserait hasarder
Que l’œil humain est un problème.

Vivrait-il un sort incertain
Plutôt neutre que volontaire,
Ou n’a-t-il autant de mystère
Que parce qu’il a plus d’instinct ?


Qu’est-ce qui revêt son office
D’une telle ambiguïté ?
La pudeur de la vérité ?
Si c’était la pudeur du vice !

Hélas ! par maint spectre odieux
Dont la hantise nous consume,
Par maint vieux relent d’amertume
Comptez les trahisons des yeux.

Ils recouvrent sous tant de charmes
Leurs abominables dessous !
Ils pleurent si bien d’après nous,
Jusqu’aux nuances de nos larmes.

Le soupçon le plus châtié
D’avoir cru l’homme à sa prunelle
Fait une molle sentinelle
Contre un faux regard d’amitié.


Est-ce bien le cœur qui s’exhale
Avec ses vouloirs, ses projets,
Dans les regards, souffles et jets
De lueur droite et transversale ?

Ils le représentent si peu
Comme en lui-même il se comporte
Tous ces miroitements d’eau morte.
De verroterie et de feu.

Échos décevants et funèbres
De chaque apparence qui fuit,
Ils y descendent de la nuit,
Ils en soutirent des ténèbres.

Vous pouvez scruter l’œil à nu,
À la loupe comme un atome.
Vous n’y verrez qu’un vain fantôme
Qu’une ombre louche d’inconnu.


L’éclair d’en haut nous dit : « Prends garde !
Voici le tonnerre qui vient. »
L’éclair de l’œil n’annonce rien :
Sinon qu’un secret nous regarde.

À quoi bon nos ruses de lynx
Pour guetter la prunelle humaine ?
Cette lentille qui nous mène
Restera fidèle à son sphinx.

Ensemble ils trament leurs malices,
Et leur magnétique unité
Confond l’instantanéité
De leurs deux actions complices.

Ce monstre que l’on se promet
De démasquer à sa fenêtre,
Pourrait-on même reconnaître
Quand il s’en ôte et s’y remet ?


Puisque pour le fond de sa geôle,
Ayant quitté les soupiraux,
Il gaze leurs petits carreaux
D’un mirage qui nous enjôle.

Parfois il parle dans un cri,
Avec un geste il se crayonne ;
Mais dans l’organe qui rayonne
Il se sent toujours à l’abri.

Nul ne peut sortir le Protée
De son labyrinthe vitreux !
Sait-on si ce regard peureux
Ne monte pas d’un Prométhée ?

De l’œil croupissant ou battu
Faut-il induire un cerveau trouble ?
Et si la conscience double
Regardait comme la vertu !


À tel œil fou la raison perche.
Et jurez donc que cet œil froid
N’est pas la lucarne d’effroi
D’un esprit perdu qui se cherche.

Conclurez-vous au désespoir
Du regard navré qui se penche ?
Et pourquoi pas une âme blanche
Condamnée à ce regard noir ?

Est-ce un rêve d’ange ou de faune
Qui coule ce bleu si bénin ?
Est-ce du baume ou du venin
Qui rancit derrière ce jaune ?

Les regards sont des feux follets
Qui dansent devant un abîme.
L’aspect du bien comme du crime
Reste enfoui sous ces reflets.


Leur lumineuse pantomime
Devrait nous laisser indécis,
Puisqu’elle n’a de sens précis
Que pour celui qui les anime,

Pour celui-là même qui fait
Ou défait leur métamorphose,
Pour son âme, invisible cause,
Dont ils sont le visible effet.

Hors du monde où tourne et s’agite
Le domino de son ennui,
Quand l’homme reprend son vrai lui
Dans la sécurité du gîte,

Alors à ses deux yeux ardents
Il donne en pleine confiance
La totale signifiance
De son énigme d’en dedans.


Mais ni sa mère ni personne
Ne surprendront ces regards-là
Par lesquels il dit : « Me voilà ! »
À son propre cœur qui frissonne.


LA GRIMACE


Avec certain sourire louche
On darde sa méchanceté,
Et, pour ainsi dire, on accouche
De tout le venin remonté
Qui stationne à fleur de bouche.

À la manière de la mouche
On lancine la pureté ;
On la déshabille, on la couche
Avec certain sourire.


C’est par là que maint cœur farouche
Est à jamais inquiété :
Car on mord dans l’impunité,
On attaque sans qu’on y touche,
On tue à la sainte-nitouche
Avec certain sourire.


LE MAL DISTINGUÉ


La Perversité comme il faut
S’observe trop pour qu’elle éclate
Fiel patient, colère plate
Ne lui font pas souvent défaut.

Elle n’a pas le verbe haut
Et jamais elle ne se flatte.
La Perversité comme il faut
S’observe trop pour qu’elle éclate.


Le Mal Canaille est un gerfaut
Dont l’envergure se dilate
Au milieu du crime écarlate ;
Mais elle a peur de l’échafaud
La Perversité comme il faut.


LA MÉDISANCE


La Médisance est un moustique
Aux ailes de loquacité,
Décochant l’aigre et le caustique
À travers la fugacité
De sa fantasque gymnastique.

Mais a-t-elle instinct ou tactique,
Inconscience ou volonté ?
Serait-elle problématique
La Médisance ?


— Allons ! vieux cœur jésuitique,
Ne te sonde pas à côté !
Tu sais bien que la vanité
Croit nous hausser par la critique
Voilà pourquoi chacun pratique
La Médisance.


LE SOUPÇON


Nous disons pleins d’une impudence
Qui singe la simplicité
Que l’amour de la vérité
Est la loi de noire prudence ;

Qu’il faut se précautionner
Chez les serpents à forme humaine,
Et que la vertu qui nous mène
Nous oblige à tout soupçonner.


Alors, c’est elle qui nous crie
Comment se trame une embûche, hein ?
Tant de flair contre le prochain
Dénonce notre fourberie :

On lui prête à bon escient
Des complots qui furent les nôtres,
Et l’on ne devient méfiant
Qu’après avoir trompé les autres.

L’homme en qui la suspicion
Installe son avis funeste
Est inquiet d’un pas, d’un geste
Et d’une respiration.

Partout craindre un piège invisible,
C’est le hideux état normal
De cet égoïste du Mal
Qui voudrait seul être nuisible.


Il se gare de qui le suit
Comme d’une mauvaise atteinte,
Pèse une odeur, creuse une teinte,
Sonde un aspect, ausculte un bruit.

Il renverse en sa sourde rage
Le sens de tout ce qu’on lui fait ;
Il est alarmé d’un bienfait
Et rassuré par un outrage.

Greffier souple et méticuleux,
Sa mémoire est là pour inscrire
L’ambiguïté d’un sourire
Ou d’un silence cauteleux ;

Pour lui, rien n’est incontrôlable :
Il voit le mal au fond du bien,
Car toujours il mesure au sien
Le mensonge de son semblable.


Dans l’éloge ou dans le pardon
Il entend sourdre une menace ;
Servi par un ami tenace
Il songe : « Que me veut-il donc ? »

Comme un château plein de mitrailles
Ayant ses ponts-levis baissés
Et couvant entre ses fossés
Le Qui vive de ses entrailles,

Tel il dérobe ses frissons
D’avarice ou de jalousie,
En faisant de l’hypocrisie
La sentinelle du soupçon.

Il braque sur ceux qu’il redoute
Ses longs espionnages pervers
Par des judas toujours ouverts
À la muraille de son doute.


Lui qui, peut-être, accomplirait
Les scélératesses qu’il mâche,
S’il avait l’astuce moins lâche
Et qu’il fût certain du secret,

Il fournit à ses méfiances
De perpétuels aliments,
Et filoute les sentiments
Four pénétrer les consciences.

C’est le retors en trahison,
Le cachotier des armes louches,
Traînant ses angoisses farouches
Sur sa route et dans sa maison.

L’innocence et la gentillesse,
Double engin dont il se défend 1
Puisqu’il attribue à l’enfant
L’affreux savoir de la vieillesse


Enfin, le monstre se résout
À toiser le cœur de sa mère,
Et policier de sa chimère
Il inquisitionne tout.

Il surveille ses portes closes ;
Il scrute ses rideaux fermés :
Sa peur des êtres animés
Le conduit à la peur des choses.

Il regarde la nuit qui vient
Comme un guet-apens qui s’approche.
Et le moindre objet qui l’accroche
Lui semble un bras qui le retient.

Quand l’appréhension l’arrête,
Oh ! s’il avait pour épier
Une oreille sous chaque pied
Et deux yeux derrière la tête !


Pas un oubli, pas un repos I
Dans ses abominables fièvres
Il tressaille comme les lièvres ;
Il tremble comme les crapauds !

Maintenant, il sent la poursuite
De l’agonie et de la mort ;
Le danger part comme un ressort
Devant ses pas toujours en fuite.

Il longera l’humanité
Comme on côtoie un précipice,
Sans fin, jusqu’à ce qu’il croupisse
Dans le trou de l’éternité.

Tous les fantômes qu’il invente
Vivent au gré de son effroi,
Et les cadavres ont moins froid
Que ce glacé de l’épouvante.


Jamais de halte à son tourment !
Qu’il agisse ou qu’il se recueille,
Il est voué comme la feuille,
Nuit et jour, au frémissement.

Ainsi, dans une horreur suprême
Se termine le Soupçonneux :
Ci-gît un cœur si vénéneux
Qu’il s’est empoisonné lui-même.


LA COLÈRE


Tous, les naissants et les adultes,
Les mûrissants et les vieillards,
Sont obscurcis par ses brouillards
Et sillonnés par ses tumultes.

Comme l’ouragan tient les mers,
La colère tient nos pensées
Toujours sitôt bouleversées
Dans leurs calmes toujours amers.


Elle est la passion tempête
Qui bat l’esprit, fouille les os :
Triple torrent, triple chaos
Du corps, de l’âme et de la tête.

Car tous trois subissent en bloc
L’instantané de son prestige
Qui les confond dans le vertige
Pour les ruer au même choc.

Voix, cheveux, mâchoires, vertèbres,
Elle prend tout l’individu
Et communique à l’œil perdu
La nuit rouge de ses ténèbres.

Et puis, toujours précipité,
Renaît, finit et recommence
Ce tourbillon de la démence
Dans la mort de la volonté.


Chez l’envieux qui se harcelle,
Et qui se ronge au fond de lui,
Sorte de pantin de l’ennui
Dont l’orgueil tire la ficelle ;

Chez le libertin frémissant,
Trop lâche pour qu’il se guérisse
Des agissements du caprice
Et des maléfices du sang ;

Bref, chez tout vibrant qui s’aiguise
Alors qu’il devrait s’émousser,
Qui ressent au lieu de penser
Et que l’instinct mène à sa guise,

La colère éclate à foison,
Tirant de son âme brutale
La bête humaine qu’elle étale,
Sans souci de sa trahison.


Dès l’instant qu’elle s’y décrète,
Sa soudaineté de ressort
Exécute au hasard du sort
Le mouvement qu’elle sécrète.

Volcans humains, fatals et francs,
Tous ces cœurs vomissant des laves
Ne sont que d’aveugles esclaves
Du plus aveugle des tyrans.

De là, pas d’après-coup perfide,
Nul ressentiment vénéneux :
Un feu subit s’embrase en eux
Dont chaque explosion les vide.

C’est pourquoi l’animalité
Qui les voue à son sortilège
Leur donne aussi le privilège
De l’irresponsabilité.


Mais chez celui qui se regarde ;
À travers sa suspicion,
Devançant toute impression
Contre laquelle il est en garde,

Chez ceux dont la combinaison
Fait la navette dans la vie,
Sans que jamais elle dévie
Des rainures de la raison,

La Colère se paralyse,
Ou, mimant pour un résultat,
Elle talonne son état
De sa graduelle analyse.

Non pas qu’en son surgissement
Elle soit toujours hypocrite,
Mais elle n’enfle et ne s’irrite
Que délibérativement.


Elle courbe sa résistance
Et s’oblige à dresser le plan
De l’inertie ou de l’élan
Qui convient à la circonstance.

À la longue elle se soumet,
Si consciente, si voulue,
Que d’un seul coup elle reflue
Et redevient l’eau qui dormait.

Cette colère à double face
N’est plus qu’un sentiment profond
Devant accumuler au fond
Ce qu’il dérobe à la surface.

Avec ce manège bénin
Qui la glace ou qui la tempère,
Son fiel refoulé s’exaspère
Et se convertit en venin.


C’est pourquoi ce monstre à la chaîne
Alimente pour son tourment
L’inasservissable ferment
De la Rancune et de la Haine.


L’ENNUI


Quand il s’appelle oisiveté,
Si confit en fatalité
Qu’il ignore sa volonté
De ne rien faire,
Il nous donne un pas de vieillard
Marchant derrière un corbillard,
Et flotte en nous comme un brouillard
Dans l’atmosphère.


C’est l’ennui monotone et flou,
L’ennui du serpent et du loup,
Du vieux chenet et du vieux clou
Mangé de rouille ;
L’ennui placide et végétant
Où ne couve aucun feu latent
Et qui dort plat comme un étang
Dont l’eau s’embrouille.

L’homme embrumé par ce sommeil
N’a jamais d’heures de réveil ;
C’est un mécanique appareil
D’insouciance,
Qui s’acquitte, sans s’en douter,
De sa fonction d’exister
Et qui n’entend pas chuchoter
Sa conscience.

Sous ce nuage de stupeur
Sans désir, sans remords ni peur,

La vie, à force de torpeur,
Est insoufferte
Par cet opaque abasourdi,
Somnambule du plein midi
Traînant dans un corps engourdi
Une âme inerte.

Mais engendré par le dégoût,
L’ennui n’est plus ce morne égout
Où toute l’âme se dissout,
Stagne et se fige ;
Il devient un remous géant
Qui submerge l’esprit béant
Et le roule dans un néant
Fait de vertige.

Dolente épave du Destin,
L’homme est repris chaque matin
Par ce tourbillon clandestin
Qui le disperse,

En laissant à jamais planté
Dans ces morceaux de vanité
Le coutelas d’inanité
Qui les transperce.

Le désorienté du beau
Est rongé par l’Ennui-corbeau,
Mais il renaît de son lambeau.
Martyr vivace,
Fierté morte, esprit décadent
Que le cauchemar obsédant
Avec son hâle, avec sa dent
Gerce et crevasse.

Il est le pèlerin qui choit
Dans tous les chaos de l’effroi,
Et qu’un marasme lent et froid
Poisse et repoisse ;
Et par son œil épouvanté
Jamais plus rien n’est reflété

Que la solitaire clarté
De son angoisse.

En vain il appelle poison
Son labeur comme sa raison
Pour n’avoir plus la trahison
D’aucun mensonge,
Il a beau faire, il est mordu
Par le regret du temps perdu,
Et le Doute est le résidu
De ce qu’il songe.

Le désillusionnement
A croulé sur son sentiment,
Sa foi, définitivement,
Est trépassée ;
Et son triste cœur orphelin,
Qui n’a plus l’espoir pour tremplin
Languit, penche et suit le déclin
De sa pensée.


Tirant ses jambes — lent compas
Jaugeant toujours le même pas —
Il use en ne les vivant pas
Ses jours funèbres ;
C’est l’aveugle hermétique et noir
Qui chemine sans le savoir,
Et qui se guide, sans y voir,
Dans les ténèbres.

Pour se plaire en notre séjour
Son mépris jette un pont trop lourd
Sur les océans de l’Amour
Et de la Haine ;
Et pour ce damné plein de nuit,
Le lendemain qui nous séduit
N’est qu’un éternel aujourd’hui
Qui se retraîne.

Les hommes ? Il n’est plus chez eux.
Il mêle en son oubli vaseux

Ceux qui l’adulent comme ceux
Qui le détestent ;
Ce qu’ils disent ou ce qu’ils font,
Qu’importe ! Et du même œil sans fond,
Il regarde ceux qui s’en vont
Et ceux qui restent.

Dans cet ennui sans soupirail
Qui vous asphyxie en détail,
Devoir, tendresse, orgueil, travail,
Tout l’homme tombe,
Et le croupissement du sort
Ne prend pas ce singulier mort
Qui vit quand même et qui se tord
Dans une tombe.


LE PRESSENTIMENT


Dans ses heures de rêve et de réalité,
Que la douleur l’épargne ou s’acharne à sa piste,
Tout homme conscient reçoit à l’improviste
Un avertissement de la Fatalité.

La flèche de l’amour et le dard de la crainte
Sont encore moins prompts à se planter en nous
Que ce chuchotement qui perce nos dessous
Et parcourt d’un seul trait tout notre labyrinthe.


Ouvert à tous les plans que le Destin ourdit,
Il présage l’effet dont il connaît la cause,
En laissant à l’esprit une attente morose
Et le doute inquiet sur l’accident prédit.

Comme un tourbillon noir dans les campagnes blêmes
Galvanise l’eau morte et fouille la forêt,
Ainsi l’inattendu de cet avis secret
Nous ébranle et nous scrute au plus creux de nous-mêmes.

Cette voix sans parole et ce toucher sans main
Qui résonne dans l’âme et cogne à la pensée ;
Cette annonce du sort si brusquement lancée ;
Ce frisson d’aujourd’hui qui signale demain,

C’est le Pressentiment ! Chez le plus insensible
Il jette son Prends garde ou son Réjouis-toi !
Écho vague et précis, reflet ardent et froid
Du bonheur arrivable ou du malheur possible.


Il use quelquefois sa pénétration
À ce métal humain qu’on appelle un avare,
Et s’émousse aux cœurs plats sans boussole ni phare
Qui flottent sur l’égout de la Sensation.

Mais chez l’homme où l’ennui fait grouiller ses cloportes
Et dont la volonté s’exerce en frissonnant,
Il entre à la façon d’un mauvais revenant
Qui traverse les murs, les vitres et les portes.

Le criminel pensant, l’amant pronostiqueur,
Les suppôts angoisseux du mauvais et du pire,
Ceux que le soliloque astreint à son empire,
Ceux ne pouvant dompter les battements du cœur,

Tous ceux-là renfermés et seuls à se connaître,
Ont parfois la pâleur des morts en écoutant
Le sifflet vipérin, sournois, intermittent
D’un pressentiment noir qui rampe dans leur être.


Tous nos maux à venir, tous nos futurs tourments,
Abeilles du malheur dont nous serons la ruche,
La maladie en marche, imminente, et l’embûche
De l’homme, de la bête et des quatre éléments,

L’amour vil devenant la luxure collante,
Espèce de remous berceur et scélérat,
Qui nous prendra tout l’être et dont on sentira
Le pivotement flasque et la succion lente ;

Avec son rire fixe et sa plainte à ressort,
Bicêtre nous donnant l’insanité tragique ;
Et par le simple effet d’un sommeil léthargique
Notre inhumation précédant notre mort ;

Le guet-apens soudain comme un coup de tonnerre,
Où, dans l’affreux recul de l’épouvantement,
On se verra trahi jusqu’à l’égorgement
Par celle qu’on adore et celui qu’on vénère ;


Et puis, dans un lointain vitreux comme un carreau,
Le vertige assassin nous montant à la tête,
Et nous laissant crouler avec des cris de bête,
Des ongles du remords au panier du bourreau ;

Voilà ce qu’à travers nos projets et nos actes,
L’effrayant messager intime aux plus têtus :
Mane, Thecel, Pharès de nos rares vertus,
Supplice anticipé de nos vices compactes.

Hélas ! plus nous savons combien ce monde est vain,
Plus notre illusion se fane et se débrode,
Plus la rouille du temps nous mange et nous corrode,
Plus nous prêtons l’oreille au terrible devin.

Et toujours, et partout, quand l’horreur et le drame
Méditent contre nous un sombre événement,
Nous sommes lancinés par le pressentiment :
Moucheron du destin qui bourdonne dans l’âme.



LES TANT MIEUX ET LES TANT PIS


On use avec intempérance
Des tant mieux comme des tant pis,
Qui doivent, quoique étant subis,
Exprimer plaisir et souffrance.
On en fait de nombreux débits,
Car ils déguisent l’apparence
Du plus ou moins d’indifférence
Où tous les cœurs sont accroupis.
Donc, veilleurs jamais assoupis,
Ils ont ruse et persévérance
Pour adoucir la concurrence

Des égoïsmes bien tapis.
Et pourtant, dans mainte occurrence,
Il leur vient des troubles subits,
Et l’on sent percer, sous l’outrance
Des tant mieux comme des tant pis,
Nos rancunes et nos dépits.


LA DOUCEUR


Comme l’eau, comme la nuit,
Deux sphinx aimés qu’on redoute,
La Douceur tente et séduit.

On la recherche, on la suit,
Mais elle nous laisse un doute…
Comme l’eau, comme la nuit.

Si par hasard on la fuit,
La huileuse nous envoûte :
La Douceur tente et séduit.


Cependant, rien n’y reluit :
C’est fond noir sous noire voûte…
Comme l’eau, comme la nuit.

Le devin qui la traduit
Ne la comprend jamais toute :
La Douceur tente et séduit.

Maintes fois elle vous nuit,
Mais elle est toujours absoute
Comme l’eau, comme la nuit.

D’ailleurs, par son mol enduit
Toute prudence est dissoute.
La Douceur tente et séduit

Car elle met sur l’ennui
Un charme qui le veloute
Comme l’eau, comme la nuit.


Qu’importe si son appui
Est sincère ou vous filoute ?
La Douceur tente et séduit

Puisqu’elle parle sans bruit,
Qu’elle agit, regarde, écoute
Comme l’eau, comme la nuit.

La rage ? elle la réduit.
La haine ? elle la déroute :
La Douceur tente et séduit.

Elle prend même celui
Chez qui le soupçon s’encroûte,
Comme l’eau, comme la nuit.

En vain le temps nous instruit
Et l’on sait ce qu’il en coûte…
La Douceur tente et séduit.


En somme, elle nous conduit
Et notre orgueil n’y voit goutte.
Comme l’eau, comme la nuit,
La Douceur tente et séduit.


LES CAUSEURS


L’astuce file à ses rouets
Mainte apparence qui nous vole ;
La pensée a ses faux billets
Que répand la langue frivole.

L’âme est le livre du biais
Plein de ténèbres et de colle ;
Le Diable qui nous fait l’école
Seul en dépoisse les feuillets.


On ne lit que les inquiets
Dans leur silence ou leur parole
Devenus les tristes jouets
De l’angoisse qui les isole.

Un deuil renfermé s’y désole,
Mais sans cesse à sanglots muets,
L’aveu compromettant s’envole
De ces pauvres cœurs si douillets ;

Car le vrai remords est niais
Comme la vraie horreur est folle !


LE SPECTRE


Devant ma porte, chaque soir,
C’est l’Effroi ! sans que je l’évite.
Je frissonne dès le couloir,
Et j’ai beau raisonner, vouloir,
Mon cœur bat plus fort et plus vite.

La clef tourne, il me va falloir
Entrer ! je recule, j’hésite
À franchir le bâillement noir
De ma porte.


Or, je finis par concevoir
Pourquoi je redoute mon gîte :
Dans le tourbillon qui m’agite
J’en viens à ne plus me Savoir !
C’est donc Moi que j’ai peur de voir
Derrière ma porte.


L’IMPERDABLE


Égarer ton hideux toi-même,
C’est le rêve que tu poursuis.
Mais dans quels tournants, dans quel puits,
Par quel tortueux stratagème ?

Pas d’abnégation suprême
Qui puisse ôter l’homme de lui.
Tu creuseras l’amour d’autrui
Sans trouver la clef du problème.


La Mort ? mais si ton âme blême
Y repasse toutes ses nuits ?
Clos tes poisons dans leurs étuis :

Tu pourrais retomber quand même
Au fond d’éternels aujourd’huis
Devant ton éternel toi-même.


LE SOLILOQUE


Le soliloque ne ment pas
Quand il nous dénonce à nous-mêmes
Le néant de nos stratagèmes
Et notre frayeur du trépas.

À travers nos piteux combats
Et nos infortunés blasphèmes,
Le soliloque ne ment pas
Quand il nous dénonce à nous-mêmes.


Oh ! lorsque la nuit pas à pas
Nous suit dans les campagnes blêmes
Où les formes sont des problèmes
Et qui se lamentent très bas…
Le soliloque ne ment pas !


LES OUBLIETTES


Dans les oubliettes de l’âme
Nous jetons le meilleur de nous
Qui languit lentement dissous
Par une moisissure infâme.

Pour le vice qui nous enflamme
Et pour le gain qui nous rend fous,
Dans les oubliettes de l’âme
Nous jetons le meilleur de nous.


Comme personne ne nous blâme,
Parfois, nous nous croyons absous,
Mais un cri nous vient d’en dessous :
C’est la Conscience qui clame
Dans les oubliettes de l’âme.


L’ÂME


L’Âme s’épanche en elle seule.
Le corps, ce mannequin distrait
N’en peut donner qu’un louche extrait
Avec sa mimique si veule.

Front cynique ou face bégueule
N’est que le dessus du portrait :
Un abîme toujours discret
Entre Deux Cœurs étend sa gueule.
L’Âme s’épanche en elle seule.


Quand l’âge l’a rendue aïeule,
Plus rien d’elle ne transparaît.
Le sphinx a-t-il usé la meule
De son doute et de son regret ?
Livre-t-il déjà son secret
À la nuit qui nous enlinceule ?…
L’Âme s’épanche en elle seule.


LES DÉLATEURS


Pauvres hommes, soyez donc vrais !

Vos terriers du mal et du pire
Se moquent de tous les furets,
Car votre âme a plus de retraits
Que la caverne d’un vampire.

La conscience qui conspire
A même pris vos intérêts ;

Vous trahir par des mots distraits ?
Vous avez sur vous trop d’empire.

De vos limons les moins secrets
Pas une vapeur ne transpire.
Donc votre fausseté respire
Et s’endort devant son marais.

Mais ? Et ces deux fous indiscrets,
Le Cauchemar et le Délire ?
Vous oubliez qu’on peut vous lire
Dans leurs terribles à peu près.

Pauvres hommes, soyez donc vrais !


LE RIRE JAUNE


La Rire Jaune s’est foncé
Sur ta lèvre déjà si jaune,
Car tu vis un présent glacé
En sachant trop ce que vaut l’aune
De l’avenir et du passé.

Tous tes vieux vices t’ont lassé,
Jusqu’à ta luxure de faune !
Ton égoïsme a grimacé
Le Rire Jaune.


Ton âme où le doute a passé
Et dont le rêve se détrône
Ne peut te faire que l’aumône
De ce rire de trépassé
Toujours plus creux et plus pincé :
Le Rire Jaune !


LA LUXURE


C’est l’âme du Péché, notre despote intime,
Celle qui fait mentir tout homme également,
Malgré sa maladresse ou son raffinement
Pour tramer une attaque ou consommer un crime.

Amalgame d’extase et de brutalité,
Localisée au ventre encor moins qu’à la tête,
Elle tient à la fois de l’Ange et de la Bête
Et n’est jamais à bout de curiosité.


Ogresse de vertu que l’innocence attire,
Mystique par les os, les fibres et les nerfs,
Rêvant la volupté dans ses songes pervers,
Comme autrefois les Saints ont rêvé le martyre !

Allongeant ses bras nus sans pouvoir rien saisir,
Mangeant sans appétit et buvant sans ivresse,
Elle voudrait toujours inventer la caresse
Et métamorphoser le frisson du plaisir.

Elle nous asservit, nous courbe et nous recourbe,
À part la conscience, elle prend l’homme entier,
Et c’est elle qui fait de l’honneur un métier,
Du cœur un histrion et du langage un fourbe.

Hélas ! pour nous donner le délice animal,
Tout notre esprit chétif arque son impuissance
Comme si dans ce rien qu’on nomme jouissance
Il visait l’inconnu de la Mort et du Mal !


C’est la consolatrice abominable et fausse
De tous les affamés de voir et de sentir,
Et qui voudraient, plutôt que de s’anéantir,
Mêler le cauchemar au sommeil de la fosse.

Comme un sondeur têtu qui passerait ses jours
À plonger dans un gouffre indéfiniment vide,
Ainsi l’acharnement de cette pauvre Avide
Creuse la passion qui s’enfouit toujours.

Maniaque des Sens, Nonne de la matière,
Devant l’impureté sans cesse à deux genoux,
Elle offre au Mauvais Dieu qui n’est pas mort pour nous
Son vénéneux soupir en guise de prière.

La débauche est la sœur de l’ostentation,
Mais qu’elle ait un complice ou reste solitaire,
La Luxure hypocrite est fille du mystère
Et s’accroche en cachette à sa tentation.


Pratiquant sur la peau, de l’orteil à la nuque,
Le labour infécond de ses savants baisers,
Elle garde aux tissus spongieux et rosés
Le fouillement crispé de sa caresse eunuque.

Et seule, avec des mots et des regards tremblés,
Suante et repliée en torsion visqueuse,
Elle évoque longtemps l’introuvable muqueuse
Qui hante ses désirs à jamais incomblés.

Les confessionnaux lui servent de repaire,
Et sous l’ombre des Christs et des Chemins de croix,
Elle suit à travers ses chuchotements froids
La dépravation que son astuce opère.

Son vœu le plus choyé dans ses quintes d’orgueil
Et quand elle a trouvé l’être qui la seconde
Serait de posséder pendant une seconde
L’ubiquité des mains, de la bouche et de l’œil


Pour aspirer d’un trait comme une seule essence
Les charmes de l’aspect et de l’attouchement,
Et pour désaltérer dans un abreuvement
Les innombrables soifs de sa concupiscence.

Quand elle a la jeunesse et l’éclat passager
D’un cuir frais modelant une souple ossature,
Souvent sa vanité nuit à son imposture
Et sa séduction dénonce le danger.

Mais quand elle n’a rien pour lui rendre service,
Plus rien que la vieillesse ou la difformité,
Elle trouve un manteau dans sa caducité
Et sa laideur devient le masque de son vice.

Alors, pour le cœur pur, téméraire et flottant,
Cette vieille à l’œil fixe et froide comme un marbre
Est ce qu’est la vipère errant au pied d’un arbre
Pour l’oiseau hasardeux qui chante en voletant.


Que de luxurieux qui font les bons apôtres ?
Toute virginité cache un mauvais frisson,
Et souvent la candeur n’est qu’un rose hameçon
Devant mieux amorcer la luxure des autres.

Elle joue à son gré le flegme et la stupeur,
Sait ravaler la honte aussi bien que la haine,
Et n’hésite jamais quand son besoin l’entraîne
À marcher sur l’amour, l’avarice et la peur.

Parfois cette barbare, en ses cruautés vaines,
Imagine au milieu de l’ombre et du secret
Un corps adolescent qui se convulserait
En pleurant sur les draps les larmes de ses veines.

Et toujours ce grand sphinx enverminé d’ennui,
Moitié dans un cloaque et moitié dans la nue,
Cherche le cri nouveau sur la bouche inconnue
Et la forme d’hier dans celle d’aujourd’hui.


Mais sa rage, à la fin, languit dans le marasme,
Car elle sent venir la torture et la mort
À travers le vertige affreux de son remord
Qui demeure infini dans le néant du spasme.

Cependant que, rebelle à toute pureté,
La chair souille l’enfant de son murmure infâme,
Et dans les yeux navrés de l’homme et de la femme
Allume son enfer à perpétuité.


DERNIÈRE VISITE


Qui frappe si fort et si tard
À la porte de ce cœur vide
Repelotonnant au hasard
Dans l’horreur qui la redévide
Son existence de têtard ?

Le toc toc devient plus mignard,
Plus obséquieux, plus perfide,
Puis, net comme un coup de poignard…
— Qui frappe ?


— Moi ! répond du fond du brouillard
Une espèce de plainte avide.
Et l’octogénaire livide,
Plutôt squelette que vieillard
Court ouvrir au péché paillard
Qui frappe.


L’INVITATION


Dès que le diable nous invite
Au sabbat de lubricité,
Vers ce rendez-vous convoité
Toute notre bête gravite.

Toi philosophe, toi lévite,
Quand cet appel t’est chuchoté,
Tu sens mourir ta volonté,
Et la conscience te quitte.


Car aucun homme ne s’acquitte
Envers son animalité :
La créancière Volupté
N’est pas de celles qu’on évite.

Notre continence profite
À nos besoins d’impureté,
Et l’amas de la chasteté
N’est qu’une luxure confite
Qui se défige vite, vite…
Dès que le diable nous invite.


LE VIEUX SERPENT


Dans le ravin de la tristesse
Peut-elle nous faire du tort,
La lubrique scélératesse ?

Le cœur plane sur l’étroitesse
Humaine ! Âme et chair sont d’accord
Dans le ravin de la tristesse !

Le Rêve y courbe Son Altesse
Devant Sa Majesté la Mort !
La lubrique scélératesse ?


Allons donc ! quelle poétesse
Pourrait nous rimer du remord
Dans le ravin de la tristesse ?

Mais sous sa toute petitesse
On n’a pas deviné d’abord
La lubrique scélératesse

Qui de loin, lente avec prestesse,
Nous suit au milieu comme au bord,
Dans le ravin de la tristesse.

Puis, outre sa délicatesse,
Sa patience et son ressort,
La lubrique scélératesse

A déférence et politesse
Envers les éclopés du sort,
Dans le ravin de la tristesse.


Sachant que malgré sa rudesse,
Notre chagrin n’est pas bien fort,
La lubrique scélératesse

Siffle avec tant de morbidesse
Qu’on en éprouve un réconfort
Dans le ravin de la tristesse.

Tandis qu’elle gagne en vitesse
Toujours plus, toujours plus encor
La lubrique scélératesse,

La pessimiste prophétesse
La Prudence flâne et s’endort
Dans le ravin de la tristesse.

Bref, on reprend sa vieille hôtesse ;
Sur notre âme, elle se retord
La lubrique scélératesse.


On l’écrasera ! Mais quand est-ce ?
En attendant, elle nous mord
Dans le ravin de la tristesse
La lubrique scélératesse.


LES MAGICIENS


Bergère noire de l’étrange
Qui mène son vague troupeau
Par les chemins creux du tombeau
En filant à la terre un lange
Couleur de crime et de corbeau,
La Grande Nuit par qui tout change
Rend l’amour fantastique et beau,
Car elle entre dans cette fange
Comme le vent dans un drapeau ;
Elle s’y donne, s’y mélange,
Et le mystère, son suppôt,

Sous les ténèbres de la peau
Fait éclore le mauvais ange…
Mais brusquement le jour se venge
Et l’Amour redevient crapaud.


LA VIRGINITÉ


La virginité nous attire,
Mais son mystère nous confond,
Car il demeure aussi profond
Dans la souillure et le martyre.

Les syllabes qu’on lui soutire
Sont des gouffres à double fond
La virginité nous attire
Mais son mystère nous confond.


Et masque ambigu qui retire
L’aveu que ses rougeurs nous font,
Monstre glacé qui nous morfond
Et cauchemar blanc du satyre,
La virginité nous attire.


L’ÉNIGME


L’inconnu qui nous pousse à la Perversité
Le sphinx insidieux, Satan, comme on l’appelle,
Se justifie ainsi devant plus d’une belle
Lui reprochant la mort de sa virginité :

— Oui, maintenant je suis ton hôte,
Mais je ne l’étais pas encor,
Ce certain soir de pourpre et d’or
Où tu fis ta première faute.


Il ne faudrait point t’abuser :
Ce n’est pas moi qui t’ai perdue,
Et, ma confidence entendue,
Tu ne pourras plus m’accuser.

Donc, en ce temps-là, bien entière
Couvait ta chaste floraison ;
Et l’honneur mirait son blason
Dans l’acier de ta jarretière.

Ton petit crâne encor glacé
Restait la boîte à l’innocence
Où tes rêves d’adolescence
Continuaient ceux du passé.

Sur ta lèvre folle et naïve
Tous tes sentiments gazouillaient
Des rires blancs qui se mouillaient
À la fraîcheur de ta salive.


Ton cœur s’ignorait d’être pur
Et ton corps sans pudeur maligne
Germait comme une jeune vigne
Portant son raisin demi mûr.

Alors ton ventre et ta poitrine
Dormaient : ce n’était que l’ardeur
Et la santé de ta candeur
Qui frémissaient dans ta narine.

Allais-tu donc ainsi garder
Cette belle chair ingénue
Qui lorsqu’elle était toute nue
Se voyait sans se regarder ?…

Non pas ! je voulais te corrompre !
Et je me mis à te tenter :
Ton calme pourrait s’entêter,
Je finirais par l’interrompre.


Je ne songeais pas à prévoir
Que tu serais à mon épreuve,
Et que ta volonté si neuve
Résisterait à mon pouvoir.

Tôt ou tard tu boirais mon philtre.
Graduel, en toi, jour par jour,
Descendrait le funeste amour
Comme un poison lent qui s’infiltre.

Ta tendresse dans l’amitié
Deviendrait beaucoup ma complice ;
Et quel joli tour de malice
De te prendre par la pitié !

Pour commencer, ma flatterie
Fut le miroir de tes attraits :
Or, pendant que je t’ingérais
Le goût de la coquetterie,


Ta modeste apparition
Purifiait par sa rencontre :
Tu passais sans plus faire montre
De ta grâce en éclosion.

Doux séraphin qui se dérobe,
Tu marchais si célestement
Qu’on croyait voir à tel moment
Pendre deux ailes sur ta robe.

Et pourtant j’attendais ton cœur :
Le faucheux guette bien la mouche !
Mais moi, je t’épiais plus louche,
Avec plus d’ombre et de longueur.

J’activais mes métamorphoses ;
Et les sucs des mauvais désirs,
Mes essences, mes élixirs
Y passaient. J’en forçais les doses.


Et je retournais en tous sens
Les astuces de ma magie
Pour éveiller la léthargie
De tes pensers et de tes sens.

Maintenant, mes souffles moins vagues
Visaient tes objets familiers :
Je contaminais tes colliers,
Et je pervertissais tes bagues.

Les formes, les couleurs, les sons
Te renvoyaient mon chaud prestige
Et je t’enlaçais de vertige
Par les reflets et les frissons.

J’inventais avec les arômes
Des nuages délicieux
Où surgissait devant tes yeux
L’obscénité de mes fantômes.


Des soirs orageux et malsains
Je pompais les langueurs perfides
Que j’aggravais de mes fluides,
Et je les dardais sur tes seins ;

Et toujours, aux heures funèbres,
Vers ton lit, jusque sur ton drap,
Rampait mon baiser scélérat
Qui te cherchait dans les ténèbres.

Mais en vain naissaient sous tes pas
Mille embûches de circonstance,
Tu raidissais ta résistance
Et tu ne te défendais pas ;

Tu triomphais près de ma trame,
Comme un rosier près d’un crapaud ;
Sentais-tu même à fleur de peau
Ce qui devait brûler ton âme ?


Restait la Curiosité :
Elle eût beau siffler et se tordre ;
À quoi bon ? Elle ne put mordre
Sur ta plate sérénité.

À bout de ruse et de souplesse,
Ayant tout fait pour te damner,
J’avais fini d’imaginer
L’occasion de ta faiblesse.

Et honteux, confus, interdit,
Mes venins rentrés dans leur gaine
J’étais là, ruminant ma haine,
Lorsque la Nature m’a dit :

« Je revendique la conquête
De ce bel être triomphant
Qui tient à la fois de l’enfant,
Du végétal et de la bête…


Quand j’aurai mis mon ver tortu
Dans cette vierge au cœur de marbre,
Comme le fruit tombe de l’arbre,
Ainsi tombera sa vertu.

Moi, je te demande en partage
De commencer à la pourrir ;
Toi, jusqu’à son jour de mourir,
Tu la pourriras davantage… »

Ma foi ! fourbu, découragé,
Ployant sous ma déconfiture,
J’ai laissé faire la Nature
Et c’est Elle qui m’a vengé !

Cela laisse la fille anxieuse, et pour cause,
Car elle ose se dire : « Enfin ! qui sait ! pourtant !
Au fond, la Nature et Satan
C’est peut-être la même chose ! »


LE ROMAN


Un auteur contrefait le manuscrit du Mal,
Il ne reproduit pas son texte original,
Si fourmillant, si faux, si compact et si trouble
Que le remords s’égare en en prenant le double.

C’est pourquoi le roman où le plus noir cerveau
A machiné la mort, le crime et la folie,
Ne dégage à coup sûr le frisson du nouveau
Que pour le cœur épais qui s’ignore ou s’oublie.


Car l’homme conscient de sa perversité,
N’y voyant qu’un portrait vaguement reflété
De sa propre hantise et de son propre drame,
Se dit : « J’ai déjà lu tout cela dans mon âme !

« Or, le démon avide au labeur dépêché
Presse les attentats que mon rêve élucubre ;
Il apporte partout sa trouvaille lugubre,

« Son imprévu hideux au roman du péché,
Et je suis sa dictée avec un tel délire
Hélas ! que je n’ai pas le temps de me relire. »


SOLILOQUE DU RÊVE


La tombe étouffe son mystère.
Après chaque engloutissement,
Plus rien qu’une ironie austère
Et qu’un morne épouvantement
Qui s’exhalent de dessous terre.

Soit ! incurieux volontaire
J’endors mon questionnement.
J’attends que je me désaltère
Dans la tombe.


Et pourtant celui qu’on enterre
Sait-il bien, même en ce moment,
S’il doit subir un jugement,
Et si l’Énigme Solitaire
N’est pas décidée à se taire
Par delà la tombe !


LE CŒUR BLASÉ


Chacun prend du péché la dose nécessaire
Pour varier son sort hideusement égal :
La luxure contraste avec l’amour brutal,
Et mentir change un peu d’être toujours sincère.

Une tentation distrait notre misère,
Un vice nous dispute au dégoût radical :
On greffe la vertu sur l’opprobre natal
Et l’on reste un lépreux qui tient à son ulcère.


Le seul devoir, piteux régal !
À digérer ce mets frugal,
L’estomac du cœur se resserre.

Il faut à ce méchant viscère,
Qui trouve le Bien trop banal.
L’originalité du Mal.


NOS SEIGNEURS


Sans l’Orgueil, on mourrait son sort,
Au lieu de vivre sa mort.

Sans la Colère, on serait doux
Moins en dessus qu’en dessous.

Sans la Paresse, le sommeil
Ne songerait qu’au réveil.

Sans l’Envie, on mettrait sa foi
Dans son prochain plus qu’en soi.


Sans l’Avarice, le métal
Ne ferait ni bien ni mal.

Sans la Luxure, certains coins
Ne seraient pas nos témoins ;

Et sans la Gourmandise, à tout
On trouverait même goût.

Nul ne réalisant ceci,
Il faut confesser ici

Que tous les cœurs sont les châteaux
Des Sept Péchés Capitaux.


LES ANTAGONISTES


L’Esprit humain est sur la terre
Une espèce de Dieu banni
Expiant un crime infini
Dont il ignore le mystère.

Il devrait donc à sa fierté
De se soumettre sans révolte
Et de bien faire sa récolte
En attendant l’Éternité.


Mais, hélas ! au lieu qu’à la longue
Il consente à se résigner,
Il se consume à recogner
Contre sa sépulture oblongue.

Il faut qu’un pur esprit divin
Endosse une forme rampante
Où par maint conduit qui serpente
Circule une eau couleur de vin.

Impalpable en proie au solide,
Il prendra, se sachant ailé,
Un vol à jamais refoulé
Par sa haineuse chrysalide.

De là l’exécrable duel :
Tandis que l’âme dans la viande
Se débat cupide et friande
D’un aliment spirituel,


Cependant qu’elle est le vampire
De sa prison pleine d’effrois
Qu’elle incise à tous les endroits,
Pompe, resaigne et réaspire,

Le corps, ce contenant charnu
Dont la matière fait l’extase,
S’épanouit quand il écrase
Les élans de son contenu.

Plus se dilate l’enveloppe,
Plus le venin est à l’étroit ;
Et de même, l’étui décroît
Quand le poison se développe.

Ensemble à leur brancard d’ennui
Où le fouet du Temps les harcelle,
L’âme cherche sa route à elle,
Le corps veut son auberge à lui.


Malgré l’atroce mécanisme
Qui mêle jusqu’à leur frisson,
Ils opèrent leur unisson
Avec un fourbe antagonisme.

Chacun est martyr et bourreau,
La lame autant que le fourreau :
Ils s’épient, se tâtent, se sondent !

Oh ! s’ils pouvaient désaccoupler
La double haine qu’ils confondent
Et séparément l’exhaler !

Mais, hélas ! l’un à l’autre adhère,
Jumeaux de la complicité
Ils sont dans la nécessité
Du fratricide solidaire.

La bête clame en rugissant :
« Que je n’obéisse qu’au sang !
Folie, accours et me délivre ! »


L’âme répond : Geôlier hideux,
Nous serions toujours tous les deux,
Car être fou, c’est encore vivre !

« Et sais-tu même si ta mort
Ne me sera pas tracassière,
Et si je n’aurai pas le sort
De cohérer à ta poussière ! »


L’HUMANITÉ


La bibliothèque mouvante
Faisant grouiller par l’univers
Ses volumes promis aux vers
Et dont Satan guette la vente,
C’est notre humanité vivante
Avec tous ses damnés divers,
Livres voulus, mais non soufferts
De la Fatalité savante.
Car c’est elle qui les invente,
Qui les voue à tant de revers,
Et qui les tient si recouverts

D’une énigme si captivante.
La lecture en est décevante :
On les devine de travers ;
Les a-t-on bien même entr’ouverts ?
Insensé celui qui s’en vante !
La curiosité fervente
Se glace à scruter leur envers ;
Quant à leur fond, bon ou pervers,
Secret que personne n’évente !
En attendant, vers les enfers,
Sous les étés, sous les hivers,
Elle roule son épouvante
La Bibliothèque Mouvante.


L’AUBERGE


À l’auberge de l’Égoïsme,
Certains soirs le Deuil apparaît
Drapé de noir et tout maigret
Dans son humble fantômatisme.

D’abord il jette un froid secret.
Mais au bout d’un vague mutisme,
Chacun reprend son air distrait,
Reboit, retrinque à l’optimisme.


— « Encore un, grogne l’Intérêt,
Qui se trompe de cabaret !
— « Au moins, ricane le Cynisme,
Quand on vient chez nous, on devrait
Rengainer le Croquemortisme ! »
— « Bah ! j’aurai soin de ce pauvret
Sussurre le Jésuitisme »
Bref, on relègue l’indiscret
Dans le coin du parasitisme.

Quelques hélas au laconisme,
Mouillés d’un petit pleur suret,
C’est la ration de regret
Dont on repaît son famélisme
À l’auberge de l’Égoïsme.


LES PROJETS


Qu’on soit instable ou sédentaire
On tisse des projets beaucoup ;
On les déchire, on les recoud,
C’est la manie héréditaire.
Mais la Dame au rire dentaire,
La Mort, arrive tout à coup,
Nous met un hoquet dans le cou
Et nous emporte dans la terre.
Quelques tic tac dans une artère,
Un peu d’os et de caoutchouc,
Un souffle bref qu’un rien dissout

Et que l’âge rend délétère,
Hélas ! voilà l’homme, et c’est tout :
Pauvre machine qui s’altère
Et s’en va du je ne sais où
Au je ne sais quand du mystère.
L’avenir dépend d’en dessous :
Le trépas a pour tributaire
Ce vague et vétilleux notaire
Qui rédige nos songes fous
Sans garantir son ministère.
C’est pourquoi comme des hiboux
Muets et figés dans leurs trous
Au creux d’un humble monastère,
Tous nos projets devraient se taire
Et s’immobiliser en nous,
Au fond de l’âme solitaire.


SOLLICITUDE


« Dans la nuit où ton cœur s’attarde
Tu m’écoutes comme le vent.
N’importe ! mon Cri poursuivant
Je te l’inflige et te le darde.

Vers ta famille dont tu navres
Les fantômes et les cadavres,
Vers ton jeune âge et ton vieux toit,
Retourne-toi, retourne-toi !


Pourtant, l’avis que je hasarde
Veut ton bien en désapprouvant
Ta conscience qui se vend
Et ton honneur qui se lézarde.

Soit ! reste endurci. Mais prends garde !
Et songe que dorénavant
Surgira partout, t’observant,
Ma sollicitude hagarde.

Pour gêner ton remords savant
Et ta pénitence cafarde,
Je me suis fait spectre mouvant
Et ma poussière te moucharde.

Toi, tu me fuis ! Moi, je te garde
Encore mieux qu’auparavant :
Plus ta chute va s’aggravant
Et plus ton salut me regarde ;


Dans tes vices que je défarde,
J’entends le mal récidivant
Toujours davantage élevant
Sa voix déjà moins papelarde.

Embusqué derrière ton âme,
J’y lis qu’elle se sent infâme.
Et la preuve : c’est ton effroi
Quand je te dis : Retourne-toi ! »

— Voilà ce qu’à l’heure blafarde
Murmure bas, bref et souvent,
Le Bon mort au Mauvais vivant
Que ce chuchotement poignarde.



LA VANITÉ


Tel trappiste de l’Incroyance
Dépose ainsi devant son cœur
Ce formidable épilogueur
Si pointu dans sa clairvoyance :

« Comme tous mes frères mauvais.
Je tourbillonne vers la tombe
Mais mieux qu’eux je sens que j’y tombe
En songeant toujours que j’y vais.


Je suis cette ébauche terreuse,
Son graduel façonnement,
Et je vois dans chaque moment
La goutte du temps qui la creuse.

Ma vision d’inanité
Ne perçoit plus même l’atome,
Puisque pour moi tout est fantôme
En face de l’éternité.

Je sais que ma pensée avide,
Au bout de son effort géant,
N’a violé que du néant
Et n’a pénétré que du vide.

C’est pourquoi rejetant l’orgueil
Comme un bouclier qui nous leurre,
Je m’avance à ma dernière heure
Revêtu de mon propre deuil.


Mon esprit, ma bête et mon ame
Végètent sur leurs appétits,
Tous les trois désempuantis
Du sortilège de la femme.

inutile corrosion
Du positif et du peut-être,
Ma raison, inapte à connaître,
Conclut à sa dérision ;

Comme une taupe dans la terre
Que l’âge empêche de ronger,
Elle n’a plus qu’à se figer,
Deux fois aveugle en son mystère.

Ma volonté se sent moisir
Dans l’indifférence intentable,
Et j’ai tari le convoitable
En stérilisant mon désir.


Jusqu’au fossé du cimetière,
Le seul vrai but de mon destin,
Je ne m’accorde que l’instinct
Et les besoins de la matière.

Cet ici-bas ne m’étant rien,
Hors des conventions humaines,
J’use mes jours et mes semaines,
Ne produisant ni mal ni bien ;

Je chauffe ma philosophie
À la cendre de mon dégoût,
Si cloisonné d’oubli de tout,
Que je vis derrière ma vie.

Donc, s’en remettant à son sort
Mon individu ne consiste
Qu’à faire ce par quoi j’existe,
C’est-à-dire à n’être pas mort.


Plus d’affection qui m’enchaîne !
Insoucieux de mon lambeau,
Dans l’égoïsme du tombeau,
Je marche, comme un ver se traîne.

Il semblerait qu’en ce chemin
De nihilisme sans mirage,
Je ne sentisse pas l’outrage
Qui m’arrive de l’être humain.

Et pourtant, sachant sa piqûre
Aussi vaine que ma raison,
J’en souffre une démangeaison
D’ennui sourd et de rage obscure.

Dès l’attaque, j’ai pardonné,
Mais j’en garde un oubli complexe,
Moitié certain, moitié perplexe
Et moins tranquille qu’étonné.


D’où vient que la mansuétude
Met une sueur à mon front,
Et qu’ayant supporté l’affront
Il me reste une inquiétude ?

Vieil arbitre, rassure-moi !
Pourquoi ce vague et lent supplice ?
Réponds, vieux chicanier complice,
Étant si mort à tout… Pourquoi ? »

— Eh bien ! dit le Cœur, fais relâche
À ta pompeuse humilité :
C’est encor de la vanité
Que d’avoir souci d’être lâche !



L’ORGUEIL


Soumise en ce monde incertain
À ne figurer que du songe,
L’humanité plonge et replonge
Dans le vide de son destin ;

L’orgueil est un piteux mensonge
Que la raison fait à l’instinct :
Hélas ! plus l’atome est mutin,
Plus son impuissance le ronge.


Sur l’effort amer et hautain
L’inanité passe l’éponge,
Et tandis que l’orgueil s’éteint
On voit à l’horizon distinct :

Le cercueil béant qui s’allonge.


L’APOSTROPHE


« Pourquoi pas tenter l’aventure
Du péché vécu sans témoin,
Sans langage, sans signature,
Et qui mourra dans le recoin
De sa solitaire imposture ?

« Es-tu sûr que la pourriture
Et la poussière ne soient point
Toute l’existence future ?…
Pourquoi pas ?


« Le remords ? Vite, on s’en sature !
D’ailleurs, ne cherche pas si loin :
Puisque le Mal est un besoin
Couvé par ta propre nature,
Satisfais-toi donc, créature !
Pourquoi pas ? »

— Il vous arrive à vous qui, par peur ou paresse,
N’êtes encor mauvais qu’originellement,
D’entendre tarauder, comme un sourd vrillement,
Cette apostrophe au fond de votre âme en détresse.
Vous tremblez, cependant que lui, le Pourquoi pas
Use avec son horrible et douce patience
Vos Parce que flottants, redits toujours plus bas
Par votre pauvre Conscience !


PRIÈRE


Oh ! retarde ta chute encore !
Et puisque le mal t’a faussé,
Eh bien ! ruse avec ce rusé.
Déroute son œil qui t’explore
Par un recul contenancé.
Trame un équilibre ! élabore
Un cramponnement biaisé,
Et lasse, au rebord du fossé,
Le vertige qui te dévore…
Oh ! retarde ta chute encore !


Vibre donc, vieille âme insonore !
Entends ton vieux remords passé
Dont le cri toujours repoussé
Te rehèle et te réimplore…
Oh ! retarde ta chute encore !

Ne crois pas que la tombe ignore
Quel vivant fut le trépassé :
C’est le pire des in-pace
Pour celui qui la déshonore…
Oh ! retarde ta chute encore !


LE MAUVAIS CONSEILLEUR


« Pour chacun sois bon compère :
Papillonne avec l’oiseau,
Ondule avec la vipère.

La mauvaise foi prospère :
Taille ton âme en biseau.
Pour chacun sois bon compère.

L’Aigle et toi faites la paire ;
Double aussi le vermisseau.
Ondule avec la vipère.


Avec le chat délibère,
Mais préviens le souriceau.
Pour chacun sois bon compère.

Sers l’hyène et coopère
Au vautrement du pourceau.
Ondule avec la vipère.

Ne fais jamais le Cerbère :
Veux-tu le meilleur morceau ?
Pour chacun sois bon compère.

Suivant le cas, réverbère
La lumière ou le boisseau.
Ondule avec la vipère.

Radote avec le grand-père,
Pêche avec le jouvenceau.
Pour chacun sois bon compère.


Le jeu t’ouvre son repaire,
Entres-y sans un sursaut !
Ondule avec la vipère.

Devant qui se désespère
Change ton œil en ruisseau.
Pour chacun sois bon compère.

Flatte, souscris, obtempère,
Dis : blanc, noir, bleu, vert, ponceau.
Ondule avec la vipère.

Mens ! la franchise exaspère.
Être vrai, c’est être sot.
Pour chacun sois bon compère,
Ondule avec la vipère. »

— Notre égoïsme hélas ! comme un fil conducteur
Nous transmet cet avis du mauvais chuchoteur,

Le simple en est troublé, le sage le discute,
Car la pauvre âme humaine est un gouffre écouteur,
Un abîme indécis qui songe, qui suppute,
Et dans le fond duquel, toujours plus scrutateur,
Vertigineusement, de minute en minute,
Le bruit du mal se répercute.


LA HONTE


Plus d’un que la honte poursuit
Frissonne en son gîte la nuit.

Surtout, certains soirs de décembre,
Quand le vent bat l’obscurité,
Il sent mieux l’insécurité
Oui se mitonne dans sa chambre.

Brusque, il prend un livre au hasard,
Qu’il jette, en devenant blafard.


Avec des souffles de fournaise
Et des haleines de caveau,
Il sent monter à son cerveau
Une angoisse que rien n’apaise.

Portes, châssis, rideaux, plafond
Ont un calme qui le confond.

Sa conscience qui lui pèse
S’embarrasse dans la frayeur,
Comme le pied d’un fossoyeur
Dans un marécage de glaise.

Oh ! le face à face avec soi,
Quand on tremble et qu’on sait pourquoi !

Il admettrait donc l’hypothèse
Où ses vieux meubles renfrognés
Seraient des spectres indignés
Qui jouiraient de son malaise ?


À ce moment il suinte, il sourd
De partout comme un blâme sourd.

Évitant l’armoire ou la chaise
Qui lui parleraient d’autrefois,
Il gesticule ses effrois
Dans un va-et-vient qui biaise.

Le craquètement du parquet
Tient du soupir et du hoquet.

Et, sa nuit devient si mauvaise,
Qu’il retourne contre le mur
Le portrait vénérable et dur
Dont il redoute l’œil de braise.

Mais d’où vient qu’il rampe à genoux,
Avec la mimique des fous ?


C’est qu’en s’approchant tout à l’heure,
Il a vu, sur son panneau froid,
Juste au point, remise à l’endroit,
La figure peinte qui pleure.

Plus d’un que la honte poursuit
Frissonne en son gîte la nuit.


LE BLAFARD


Quand on nous dit : « Vous êtes pâle ! »
Aussitôt un trouble nous vient,
Et nos traits perdant leur maintien
Foncent encor leurs tons d’opale.

N’aurait-on pas le cœur plus mâle
Si l’on ne se reprochait rien ?
Quand on nous dit : « Vous êtes pâle »
Aussitôt un trouble nous vient.


Car c’est le vice qui nous hâle,
Nous ne le savons que trop bien :
De là l’angoisse qui nous tient.
Nous sentons plus près notre râle
Quand on nous dit : « Vous êtes pâle. »


MANE THECEL PHARÈS


« En vain je bâtis à mes jours
Un mur d’Illusions compactes,
Le cercueil vient bâiller toujours
Devant mes projets et mes actes.

Je sens s’accélérer mes pas
À chaque heure qui m’est ravie,
Et, somnambule de la vie
Magnétisé par le trépas,


Je vais au hasard de mon être,
Par un chemin toujours béant,
Me recoucher dans le néant
Où je dormais avant de naître.

Je veux croire, en ma Vanité,
Avec la Foi qui le proclame,
Que le prolongement de l’âme
S’enfonce dans l’éternité ;

Que le monde et ce qu’il renferme
Tend vers son Dieu dont il a faim,
Et que la mort n’est pas la fin,
Mais le commencement sans terme.

Hélas ! la Foi n’est qu’un lampion
Obscurci par ma défiance,
Quand je consulte cet espion
Qui s’appelle la Conscience.


Comme une vis dans un écrou,
Comme un hibou dans un tronc d’arbre,
Comme la fouine dans son trou,
Comme le crapaud dans du marbre,

La peur de mourir est en moi,
Et jamais rien ne me délivre
De ce perpétuel effroi ;
Rien ! pas même l’horreur de vivre.

L’imprévu guette mon lambeau
Derrière la minute brève,
Et la vérité du tombeau
Conclut le mensonge du rêve. »

— À travers ses plans scélérats
Ou sa méditation sainte,
La nuit, dans le linceul des draps,

Tout homme étouffe cette plainte
Dont les échos sourds et stridents
Le font geindre et claquer des dents,
Lorsque sa lumière est éteinte.


LE PISTOLET


« Dis donc ! tu réfléchis beaucoup ?…
Car, enfin, tu n’aurais qu’à brûler ta cartouche
Quelle perplexité pour t’envoyer le coup
Dans une tempe ou dans la bouche !

J’attends que ton doigt se décide ;
Je te tuerai net. Foi de revolver !
Allons, et que la fin de ce jour gris d’hiver
Avec la tienne coïncide !


Veux-tu que je te dise, hein ! raisonneur pervers ?
Jusqu’en ton désespoir, la prudence réside ;
Elle reste à l’endroit sous ta face à l’envers,
Et la preuve qu’elle est absolument lucide,
C’est que tu trembles comme un ver.
Quand l’homme veut tomber roide, le crâne ouvert,
Il faut qu’à son dessein la démence préside ;
Mais, crois-moi, pour l’instant, tes accès sont trop verts,
Pas encore assez mûrs pour le Vrai Suicide ;
Tu ferais mieux d’aller me rependre en travers,
Sur la muraille où je m’oxyde.
Tu sais bien tramer ton trépas ;
Quant à le perpétrer, non pas.
Ton ennui tourne autour, ta détresse le frôle,
Mais tu le réduis aux apprêts.
Si je te vois jamais te supprimer exprès,
En vérité, ce sera drôle !

Ne me décroche de mon clou
Que le jour où tu seras fou.
D’ici là rempoigne ton vice ;
Je suis toujours à ton service. »


LES CHRONOMÈTRES


« Ô mon âme ! ai-je encor le temps d’être crédule,
« Avide et rebrûlé du feu qui me rongea :
« Quelle heure est-il à ta pendule ? »
— « Déjà ! »

« Et toi, corps insolent qui défiais les Parques
« Vois-tu filer pour toi la hideuse Clotho :
« Dis-moi donc l’heure que tu marques ? »
— « BIENTÔT ! »


L’ARTISTE


Par les Formes et les Idées
Son tarissement est certain,
Car elles pompent son destin,
Toujours là, jamais éludées.
À bout de luttes saccadées,
Il devient un morne pantin
Qui s’agite au gré serpentin
De ces furtives Asmodées.
Son scrupule invente un lointain
À leurs approches saccadées,

Et les ayant trop regardées,
N’y voit plus que l’indistinct.

Vainement comme un libertin
Il suit ses fibres corrodées
Et guette le pas clandestin
De la mort lente qui l’atteint ;
Malgré ses moelles dessoudées,
Il reste chasseur et butin
De ces ombres impossédées.
Il tiendra son rêve hautain
Sur ses forces suicidées :
Tout son sang sera leur festin.
Fonds, cervelet ! Brûle, intestin
Pour les Formes et les Idées !

— Va donc ! infortuné mutin,
Cours à tes chimères fardées
Qui te laisseront l’œil sans tain,
L’esprit figé, le cœur éteint.
Pleurant tes heures décédées

Tu voudras peut-être un matin
Revenir à ton pur instinct,
Mais tes veines seront vidées
Par les Formes et les Idées.


L’AJOURNEMENT


Le Devoir ! on ne le diffère
Que pour mieux lui rester soumis
Quand les travers qu’on s’est permis
N’auront plus à se satisfaire.

À ce vieux Mentor trop sévère
On propose des compromis,
On promet du déjà promis ;
Bref, dans le mal on persévère.


Et les vices, nos bons amis,
Nous gorgent de leur atmosphère
Qui sournoisement, somnifère,
Maintient nos remords endormis.

Avec tout le bien qu’on doit faire
On s’absout des péchés commis.
On passera par le tamis,
Mais il faut préparer l’affaire.

Or, la mollesse nous enferre
Dans le retard où l’on s’est mis :
Et le mal étend ses fourmis
Dont on ne peut plus se défaire.


L’EXPÉRIENCE


À mesure que le temps fuit
Nous voyons que tout est semblance,
Vaine enveloppe, faux enduit ;
Que Demain remplace Aujourd’hui
Dans une fixe équivalence,
Que c’est le Mal qui nous séduit
Et que la vertu se réduit
Quand on la pèse à la balance.

Notre âme alors devient l’étui
D’un poison plein de virulence ;

Le deuil mêle ses coups de lance
Aux coups d’épingle de l’ennui,
Et le Démon qui nous a nui
Active encor sa vigilance.

Cependant que le jour, la nuit,
Où qu’on se traîne, où qu’on s’élance,
Un double fantôme nous suit
Qui nous hèle et qui nous relance :
La Vie humaine avec son bruit
Et la Mort avec son silence.


SAGESSE DE FOU


Les sensés sont fous, mais voilà,
Ils ont l’accès par-ci, par là,
Et ne rient pas comme cela :
Ha ! Ha ! Ha ! Ha !

Forcément leur rire est triché,
Avec un cœur si mal bouché
À la vertu comme au péché…
Hé ! Hé ! Hé ! Hé !


Chacun, toujours traître ou trahi,
Est retenté, réenvahi
Par son vieux lui-même haï,
Hi ! Hi ! Hi ! Hi !

Quant à moi, je vis en crapaud,
Dans l’ignorance de ma peau,
Crâne vide sous mon chapeau,
Ho ! Ho ! Ho ! Ho !

Et souhaitant que l’inconnu
Me soit le connu continu,
Je ris mon rire saugrenu :
Hu ! Hu ! Hu ! Hu !


LE SCEPTIQUE


L’Homme à Part entre tous les temps,
Le fabuleux homme moderne
Débite ainsi d’une voix terne,
Quelques aveux impénitents :

« Suis-je bon ? non, je suis mauvais
Je note le bien que je fais.

Pardonneur ? j’en ai l’air. Pourquoi ?
Parce que je hais de sang-froid.


Sincère ? à peine avec l’enfant ;
Avec l’homme un peu moins souvent.

Modeste ? dame ! il est certain
Que j’ai l’orgueil fort clandestin.

Juste ? en cherchant, il se pourrait
Que j’eusse un faux poids, l’Intérêt.

Mystique ? Allons donc ! c’est ma chair
Qui me coûte encor le plus cher.

Doux ? entre nous, est-ce le nom ?
Doucereux, je ne dis pas non.

Sage ? très ou pas, ça dépend,
Car je suis linotte ou serpent.

Voilà ! ne croyez pas surtout
Qu’au fond je me prenne en dégoût !

Le Pervers tranquille et moqueur,
Le Franc Sceptique, c’est mon cœur ! »


— Dans ta confession où perce la jactance
Tout est vrai hors le dernier point :
Indifférent ? tu ne l’es point,
Tu n’as que le dépit pour railler l’existence,
Et tu mâches ton fiel intérieurement,
Hypocrite du calme et du ricanement.
Va ! tes vices tirent la chaîne
De la vieille Perversité ;
Dans l’ornière du mal, ta misère se traîne ;
Et ta moderne vanité
Ne rabâche que la rengaine
De la si monotone et plate humanité.


LA VISION DU PÉCHÉ


C’est par un de ces soirs plombés de canicule
Et pourris par les choléras,
Quand le trépas furtif alertement circule
Et change en suaire les draps.

Au fond d’un réduit morne à hideuse lucarne,
Où se mire une lune en sang,
Une femme très pâle, en qui la peur s’incarne,
Ébauche un sommeil frémissant.


Et pourtant la nocturne et bonne léthargie
Serait bien due à ce destin
Dont le deuil fait son glas, la douleur son orgie
Et l’épouvante son festin.

D’où vient donc son sommeil qui s’obstine à reprendre
La trame qu’il ne peut ourdir,
Qui gît sans s’allonger, bâille sans se détendre,
Et n’arrive qu’à s’engourdir ?

Pourquoi donc sa pâleur qui s’enfièvre et qui sue ?
C’est que, sur elle, par en bas
Va se multipliant le cloporte-sangsue,
Le plus faux des insectes bas

Qui salit de son nom celui qui le prononce,
Le monstre vil haï partout,
Plat, ligneux et carré dont l’aspect vous enfonce
Le coup de couteau du dégoût !


Sortis à flots muets des bois du lit, des plâtres,
Les parasites sont venus ;
Ils plaquent leurs mouvants et sinueux emplâtres
Sur le cuir chaud des membres nus.

Exsangue est le butin, mais dru le troupeau louche
Qui machine sa succion,
Attentif à glisser sur ses jambes de mouche
Et serrant sa précaution.

Quand il a déposé des germes et des lentes
Au plus creux des coins incisés,
Il se remet hâtif à des attaques lentes,
À des labeurs temporisés.

Pieds, jambes et genoux, les cuisses et les aines
Il a bu, tari tout cela ;
Il attarde sa ruse aux piqûres obscènes.
Ah ! si même il s’arrêtait là !


Hélas ! le torse est pris par la cohue immonde :
Il avance, le tas vainqueur !
Il fouille la poitrine, et l’on dirait qu’il sonde
Pour trouver la place du cœur.

… La lune imite alors la gigantesque face
D’un grand Jésus décapité,
Spectre compatissant qui tremble et qui s’efface
Dans le mirage ensanglanté…

Soudain sous la lucarne où le feu rouge empire
Et plus funeste se rabat,
La blême nudité dans son maillot vampire
Se lève à moitié du grabat…

Oh ! le réveil tordu de ces deux mains jalouses
Qui se battent pour massacrer !…
Mais l’ennemi têtu reforme ses ventouses,
Et recommence à dévorer.


Et toujours plus sagace et plus fourbe est le chancre,
Et plus fourni son grouillement
Qui moutonne et bruit, qui s’active, qui s’ancre
Et renaît de l’écrasement.

Et puis, dans l’air figé, de cette boucherie,
De ce carnage de venin,
Sort chargé de noirceur et de cafarderie
Un relent mortel et bénin,

Une senteur compacte et cependant qui monte,
Un miasme aigu sans strideur,
Causant à la martyre une ivresse de honte
Par sa capiteuse fadeur.

À présent sur ce crâne où les cheveux surgissent
Voici ramper, vague et sournois,
Le vent de la folie en souffles qui vagissent
Et qui grincent tout à la fois


Et lentement, l’horreur achève la débâcle
De cette flottante raison ;
Accroupie, elle rit pendant qu’elle se racle
Avec un air de pâmoison.

Et les bêtes s’en vont ; chacune est bien repue,
Et si rouge que, maintenant,
Elle semble un caillot qui vit, qui se remue
Et qui se guide en tâtonnant.

À la fin, sur ce corps dont les insectes roides,
Désertent la vacuité,
L’agonie en râlant met ses ténèbres froides,
Et la mort, son éternité.

… Cependant qu’au milieu de la vitre écarlate,
La lune, fumeuse à l’instant,
Et cuivrant sa figure où tout l’enfer éclate
Devient le masque de Satan…


— Le juste vétilleux qui redoute son être
Et guette sa tentation,
Sera peut-être, hélas ! le seul à reconnaître
Que cette atroce vision

Symbolise vraiment le repos de notre âme
Qui, jusqu’à la tombe empêché,
Souffre, lutte et languit dans la démence infâme,
Sous la Vermine du Péché !


L’ABNÉGATION


Ma vie au plus profond de la vallée obscure
S’est recroquevillée entre ses deux parois :
Elle dort son horreur comme ces étangs froids
Dont le croupissement a fixé l’envergure.

Elle étale à jamais son inerte figure
Sous un lichen pourri de cercueils et de croix ;
Le présent y devient l’épave d’autrefois,
L’avenir inutile y moisit son augure.


J’ai vidé ma douleur et mon sort est rempli ;
Mes jours qui sont filés au fuseau de l’oubli
Se mêlent comme une ombre au tourbillon des vôtres.

Croiras-tu maintenant, vieux Sceptique blasé,
Que mon cœur est assez dépersonnalisé,
Assez bien mort à lui pour se donner aux autres ?


LA CURIOSITÉ


S’étant dit que l’on sort de l’énigme pour naître,
Comme on y rentre pour mourir,
Et qu’entre ces deux nuits, l’espace à parcourir
Reste impénétrable à ton être,

Ton esprit refermé ne veut plus rien connaître,
Rien rechercher, rien découvrir ;
Nulle tentation ne pourra plus ouvrir
Cette inexorable fenêtre.


Ainsi, tu ne fais seulement
Qu’espionner graduellement
Ta chair, ton Âme et ton cœur d’homme

Dépouillé de sa vanité.
— Eh ! mais… la Curiosité :
Ce n’est pas autre chose, en somme.


LA COMPLAISANTE


Le loup reprend son air fâché
Quand il est repu de charogne.
Ainsi notre âme se renfrogne
Quand elle est saoule du péché.

Car après l’infâme besogne
Où son plaisir s’est pourléché,
Le dégoût lui vient, remâché
Par la conscience qui grogne.


Mais nos vices sont les plus forts :
Peu à peu, la rigide hôtesse
Admet nos crimes et nos torts,

Et sans colère, sans tristesse,
Fait digérer par le remords
Nos trop plein de scélératesse.


L’OUBLI


Outre les heures du sommeil
Dont la trêve est souvent mensonge,
Puisque plus d’un horrible songe
Vient nous y redonner l’éveil,

Il est des heures de magie
Pendant lesquelles, sans pensers,
On existe tout juste assez
Pour savourer sa léthargie.


Alors le projet en chemin
D’un seul coup s’arrête et se fige :
On perd jusqu’au dernier vestige
De son harcèlement humain.

Dans un croupissement d’extase
Gît votre personnalité,
Aplatie en totalité
Sous l’énorme oubli qui l’écrase.

Maint coupable connaît cela :
Il aspire à ces moments-là
Où sur son âme noire et double,

Vide de remords et de mal
Il flotte inerte et machinal
Comme un crapaud sur de l’eau trouble.


LA PATIENCE


Entends grincer la patience
Qui prend l’obstacle pour l’écueil,
Dès que le doute au mauvais œil
A regardé sa confiance.

Contre l’art, contre la science,
Contre la chair, contre le deuil,
Entends grincer la patience
Qui prend l’obstacle pour l’écueil.


C’est l’outil de l’expérience
Moins que la lime de l’orgueil :
Voilà pourquoi, jusqu’au cercueil,
L’oreille de la conscience
Entend grincer la patience.


L’AUTOMATE


Naguères, jusqu’à l’Infernal
Tendant son regard élastique
Il fut un voyant fantastique
Et l’anatomiste du Mal.

Esprit noir, dont la chair complice
Autant que lui rongeait son mors,
Il changeait la joie en remords
Et la jouissance en supplice !


L’électricité dans les fils
Passe avec moins de promptitude
Que sa peur, son inquiétude,
Ne couraient dans ses nerfs subtils.

À force de hantise amère
Ou d’horrible conception,
Il s’égarait dans l’action
Comme un autre dans la chimère ;

Il était presque parvenu
À démasquer les choses mortes ;
Il allait écouter aux portes
De la Tombe et de l’Inconnu.

À travers ce monde insensible
Il voulait frémir à foison,
Il habituait sa raison
Au vertige de l’impossible ;


Il inventait une longueur
À son impression trop brève ;
Il aurait dilaté sans trêve
La capacité de son cœur !

Son art et sa luxure mornes
Se ruaient indéfiniment
Dans le torrentueux tourment
De ne pouvoir franchir leurs bornes.

Au lieu de sagement moisir
En attendant la pourriture
Il reprochait à la nature
Le superflu de son désir ;

Raffiner encor l’impalpable
Paroxyser le suraigu,
Tel fut le cauchemar vécu
De ce miraculeux coupable.


Mais un jour, ce vampire à bout
Se désappliqua du problème
Et retourna contre lui-même
La succion de son dégoût.

Maintenant si, par occurrence,
Il surgit dans votre chemin,
Fuyez ! Ce personnage humain
N’est plus vivant qu’en apparence.

Son corps est l’inutile étui
D’une lame à jamais absente :
N’imaginez-pas qu’il se sente,
Ce déshabitué de lui !

Chose parasite, objet neutre,
Il vit, cadavre inachevé,
Tour à tour assis et levé
Dans la brume qui le calfeutre.


Enfoui sous l’obscurité
De la matière qui l’enferme,
Il redevient larve et regerme
Son irresponsabilité.

Comme un sujet de galvanisme,
Il bouge mécaniquement ;
Sa parole est un craquement
D’un terrifiant laconisme.

Quel sourire que le rictus
De cette bouche impersonnelle !
L’inconscience originelle
A reconquis ce détritus !

Qu’il recule, avance ou dévie,
Il n’obéit qu’à son ressort :
C’est l’Automate de la mort
Et le Mannequin de la vie.


Il n’a pas même à fleur de peau
Un seul tressaillement morbide ;
Il sécrète un frisson torpide
Et respire comme un crapaud.

Il a désappris l’existence
À force d’en avoir souffert ;
Il promène dans notre enfer
L’oubli de sa propre substance.

Défunt pour la réalité
Autant que défunt pour le songe,
Il est l’orphelin du mensonge
Et le veuf de la vérité.

Sans volonté pour se conduire,
Il va comme l’eau doit couler ;
Il ne s’entend pas plus parler
Que l’arbre ne s’entend bruire.


Son œil interne est pour toujours
Enseveli sous ses paupières :
Un mur voit mieux crouler ses pierres
Que lui ne voit tomber ses jours.

Il a devancé l’ombre noire
Du cercueil et du libera.
Son enterrement ne sera
Qu’une sanction dérisoire.

Tout, l’avenir et le passé
Est confondu par cet aveugle
Qui ne prête au présent qui beugle
Qu’une oreille de trépassé.

S’il eut l’âme bonne ou perverse
Il n’en sait rien absolument,
Ni du pourquoi, ni du comment
De l’humanité qu’il traverse.


Tel il dure : Néant, chaos,
Sous la forme qui nous ressemble,
Modelage de chair qui tremble
Et qui végète sur des os.

Il est hors de la destinée.
S’il rentre en son individu,
C’est comme un reptile perdu
Dans une cave abandonnée !


LE PARDON


Pardonner ! prétention vaine :
On a toujours de la rancœur,
Et le mépris grave ou moqueur
Se mêle au sang de notre veine.

Notre orgueil aurait trop de peine
À se châtrer de sa rigueur.
Pardonner ? prétention vaine :
On a toujours de la rancœur.


Une seule goutte de haine
Suffit pour nous pourrir le cœur,
Et le Temps n’a pas de longueur
Qui puisse user cette gangrène.
Pardonner ! prétention vaine.


LA HAINE


Prends garde ! car, en vérité,
Ma haine souple et bien tapie
Se condamne à l’oisiveté
Et retarde son heure impie
Par esprit de perversité.

Stagnante sous ma volonté
Elle dort comme l’eau croupie
En couvant sa férocité ;
Prends garde !


Malgré son immobilité,
Elle te traque, elle t’épie,
Et sans cesse elle est accroupie
Au bord de ta sécurité ;
Donc, surtout dans l’obscurité,
Prends garde !


LE REMORDS DE L’ASSASSIN


Depuis l’heure où j’ai mis en terre
L’assassiné qui remuait,
Un être frôlant et muet
M’accompagne dans le mystère.
Je ne vis plus qu’en frissonnant,
Car cet insupportable mime
Qui surgit comme un revenant…
C’est ma victime !


La scène du meurtre nocturne
Parfois ressuscite à l’envers :
Je suis attaqué de travers
Par ce fantôme taciturne ;
Et nous luttons : hideux combat
Où l’épouvante qui m’opprime
À la fin hurle et se débat
Sous ma victime !

Voici que son grand œil inerte
Nuit et jour se met à sonder
Ma conscience découverte
Et l’oblige à s’y regarder.
Hélas ! je sens bien que l’on doit
Tôt ou tard soupçonner mon crime…
Je suis dénoncé par le doigt
De ma victime !

De sa plaie où le couteau bouge,
Suinte et pendille avec longueur

La corrosive larme rouge
Creusant la pierre de mon cœur ;
Et pour mon pas désordonné
La terre entière est un abîme
Où je pivote, environné
Par ma victime !


LE SOUVENIR


Le souvenir est un cercueil
Dont le couvercle est diaphane :
Tout notre passé qui se fane
Y tient, visible pour notre œil.

Il ne quitte pas notre seuil,
Qu’on le maudisse ou le profane.
Le souvenir est un cercueil
Dont le couvercle est diaphane.


Et tout ce qui fut notre orgueil,
Passion vraie ou charlatane,
S’y recroqueville et s’y tanne
Dans une poussière de deuil :
Le souvenir est un cercueil.


L’ARGENT


L’argent, notre plus vrai souci,
Qui sur tous les autres s’incruste,
Doit souvent chuchoter ceci
Au coffre-fort de certain juste :

« Faut-il donc à l’austérité
Tant de sordide humilité,
Achats menus, calculs malingres,
Comme au vivotement des pingres ?…


Puis le maître prend trop de soin
Pour m’extorquer à son besoin
Et m’interdire à son caprice.

De là ce problème tortu :
Est-il avare par vertu
Ou vertueux par avarice ? »


L’EMPOISONNEUR


L’homme est le timoré de sa vicissitude,
Creuseur méticuleux de ses mauvais effrois,
Il s’invente un calvaire, il se forge des croix
Et reste prisonnier de son inquiétude.

C’est pourquoi sa détresse emplit la solitude ;
Il opprime l’espace avec son propre poids,
Et dans l’immensité, comme dans de la poix,
Traîne son infini dont il a l’habitude.


Contagieux d’ennui, de fiel et de poison,
Il insuffle son âme au ciel, à l’horizon,
Qui deviennent un cadre où vit sa ressemblance.

Et retrouvé partout, son fantôme qu’il fuit,
Contaminant le jour et dépravant la nuit,
Fait frissonner le calme et grincer le silence.


LE CHAT PARLANT


Par le val hérissé, caverneux et stagnant,
Le crépuscule marche à pas de revenant,
Brouillant l’horizon vide et les routes étroites
Qu’un lent déluge inonde avec ses larmes droites.
Dans une vieille chambre aux meubles non moins vieux
Qui, sous le jour mourant des carreaux pluvieux,
Semblent vouloir conter les mystères qu’ils gardent,
Un ermite et son chat, distraits, s’entre-regardent,
Bizarres, singuliers, fantastiques tous deux,
Au milieu de l’horreur qui s’accroît autour d’eux.


Parfois quelque tison faisant son bruit d’atomes,
D’un rougeoiment furtif éclaire ces fantômes…
Soudain, l’ancien rôdeur des greniers et des toits,
Sybarite profond, désabusé matois
De tous les vains gibiers du vague et du peut-être,
S’exprime de la sorte, en parlant à son maître :

« Ainsi donc, nous avons dûment enseveli
La curiosité comme la turbulence,
Pour goûter côte à côte, au pays du silence,
L’indifférence inerte et le flânant oubli.

« Ayant le gîte sûr et le vivre établi,
Au gré du temps berceur de notre nonchalance,
Nous attendons la mort, si pleins de somnolence,
Que nous dormons déjà le repos accompli. »

Ces paroles du chat mordent le solitaire,
Et voici qu’il frémit ce blasé volontaire
Qui se croyait si bien déraciné de tout ;

Car, à mesure, hélas ! qu’en lui-même il explore,
Il voit distinctement au fond de son dégoût
Des tronçons de regrets se tortiller encore.

— Et tandis que le maître installe son tourment
Et que le chat torpide ébauche un nouveau somme,
Entre la Nuit qui va nourrir inversement
Le calme de la bête et le frisson de l’homme.


L’HIVER DU MAL


Le Mal a ses hivers ainsi que la nature,
Ses longs hivers de jeûne et de croupissement,
Où les vices, moisis par leur désœuvrement,
Habitent le dégoût comme une sépulture.

Privés d’illusion, non moins que de pâture,
Inféconds du péché, mauvais stérilement,
Ils sont là, condamnés à ce hideux tourment
De ruminer en eux leur propre pourriture.


Tels, au fond de nos cœurs, ils ont
L’aspect rouillé des feuilles mortes
Qui gisent au creux d’un buisson.

Ou bien on dirait des cloportes
Roulés en boule dans la nuit
Aussi noire que leur ennui.

Encor quelques étés, quelques printemps infâmes,
Et le Mal écrasé d’un hiver éternel
N’aura plus qu’à ronger son misérable fiel
Dans l’impénitence des âmes.


LES MORTS-VIVANTS


 
Heureux qui vit sans se connaître
Indéfiniment établi
Dans la paix de son propre oubli,
À la surface de son être !

Car les clairvoyants du destin
Vivent la mort lente et soufferte,
Sentant partout la tombe ouverte
Au bord de leur pas incertain.


Ils ont usé la patience
Comme ils ont épuisé l’orgueil ;
Toute leur âme est un cercueil
Où se débat la conscience.

Leur existence n’est, au fond,
Qu’une spectrale survivance
Où se confesse par avance
L’inanité de ce qu’ils font.

Le doute dans sa foi d’artiste,
De penseur et de citoyen,
Hélas ! ils n’ont plus le moyen
D’échapper à ce mal si triste !

Épaves de l’humanité,
Cœurs vides, naufragés suprêmes,
Ils traînent le dégoût d’eux-mêmes
À travers la fatalité.


Hors des mirages, des mensonges,
Des espérances, des projets,
Ils sentent qu’ils sont des objets
Fantomatisés par des songes.

D’où leur viendrait-il un secours,
Puisque leur volonté s’achève
En constatant la fin du rêve
À chaque degré de son cours ?

Comme un fruit doué de pensée
Qui guetterait obstinément
Le graduel enfoncement
De la vermineuse percée,

Chacun d’eux, exact à nourrir
Sa funéraire inquiétude,
Espionne sa décrépitude,
Se regarde et s’entend mourir.


L’idée horrible qui les hante
Poursuit leur fièvre et leur torpeur !
Ils se reposent dans la peur,
Ils agissent dans l’épouvante.

De tous les néants du passé
Leur avenir grouille et s’encombre,
Et leur Aujourd’hui n’est que l’ombre
De leur lendemain trépassé.

Si bien que la Mort qui les frôle
Assiste même à leur présent
Et que son œil stérilisant
Y lit par-dessus leur épaule.


LE NÉANT


Qu’en dites-vous à la surface
Et qu’en pensez-vous dans le fond,
Du mirage humain qui s’efface
Et du néant qui vous confond
Par votre propre face à face ?

Avec une lenteur vivace
Le sang pâlit, la moelle fond
Et la vanité se crevasse,
Qu’en dites-vous ?


La vie, enterreuse rapace,
Vous aspire comme un siphon ;
Elle vous vide au plus profond,
Et vous laisse une carapace
Que le Temps souffle dans l’espace…
Qu’en dites-vous ?


LE DOUTE


Quand je serai mort, après ?
Le Ciel m’ouvrira sa porte ?
— Dame ! clapote un cyprès.

Vers moi, les anges tout prêts
Prendront leur volée accorte :
Quand je serai mort, après ?

La chair se dérobe exprès
Pour que la pensée en sorte ?
— Dame ! clapote un cyprès.


La tombe et ses noirs apprêts
Fêtent l’âme en quelque sorte ?
Quand je serai mort, après ?

Dans l’argile ou le marais
C’est le corps seul qu’on transporte ?
— Dame ! clapote un cyprès.

Sur ces lugubres guérets
L’esprit plane ! donc qu’importe !
Quand je serai mort, après !

L’autre vie est là, si près !
Le dernier soupir y porte !
— Dame ! clapote un cyprès.

Malgré ses tourments secrets
Ma vieille foi reste forte
Quand je serai mort, après !


Le Mal doit payer ses frais,
Il faut que le Bien rapporte !
— Dame ! clapote un cyprès.

Eh quoi ! défunt, je serais
Moins qu’un ver et qu’un cloporte !
Quand je serai mort, après ?

Pour toujours je m’en irais
Où s’en va la feuille morte ?
— Dame ! clapote un cyprès.

Mon doute retend ses rets,
Et ma peur se réconforte.
Quand je serai mort, après ?

Mais alors les intérêts
Des jeûnes que je supporte ?
— Dame ! clapote un cyprès.


Dans ces coffres en bois frais
C’est tout l’homme qu’on emporte ?…
Quand je serai mort, après…

L’herbe ayant pompé l’engrais
Et les sucs de ma chair morte ?…
— Dame ! clapote un cyprès.

Mais au moins quelques regrets
Seront ma cendreuse escorte,
Quand je serai mort, après ?…
— Dame ! clapote un cyprès.


L’HONNÊTETÉ


Qu’est-ce que c’est que d’être honnête,
Qu’est-ce que la Perversité,
Si la responsabilité
N’est qu’un mirage de la tête ?

Si nous portons la volonté
Comme une montre qui s’arrête,
Qu’est-ce que c’est que d’être honnête,
Qu’est-ce que la Perversité ?


Si l’homme, à l’égal de la bête,
Accomplit sa fatalité,
S’il agit dans la cécité
Comme le flot et la tempête,
Qu’est-ce que c’est que d’être honnête ?


LA GENÈSE DU CRIME


Le forfait conçu dans le rêve
Par noire volonté qui dort,
Au réveil nous laisse un remord
Que la vanité nous enlève.

Mais le mal nous fait son élève :
Nous haïssons toujours moins fort
Le forfait conçu dans le rêve
Par notre volonté qui dort.


Enfin, le Tentateur achève
Son œuvre d’astuce et de mort,
Et plus d’un qui tremblait d’abord
Commet dans une action brève
Le forfait conçu dans le rêve.


CHUCHOTEMENT


Malgré ton Retro Satanas
Je sais ta contrition vaine :
La mort seule en figeant ta veine
Me fermera ton vasistas.

Tu tricheras avec mes as
Car la vertu c’est la déveine.
Malgré ton Retro Satanas
Je sais ta contrition vaine.


Je loge en toi comme Jonas
Dans le ventre de la baleine ;
Je m’incorpore à ton haleine,
À tes rires, à tes hélas !
Malgré ton Retro Satanas.


LE QUESTIONNEUR


En êtes-vous bien sûrs de vous,
De vos actes, de vos pensées ?
Car Satan charme les verrous,
Et dans les âmes rapiécées
Refait des accrocs et des trous.

Vous riez de ses mauvais coups,
De ses appels, de ses poussées
Et vous défiez ses licous ?…
En êtes-vous bien sûrs ?


Vous manquerez les rendez-vous
Des tentations renforcées,
Et le long de ces lois sensées
Qui vous servent de garde-fous
Vous ne deviendrez jamais fous ?
En êtes-vous bien sûrs ?…


L’ÉTRANGÈRE


La maladie et la vieillesse
Nous font hideux — blocs ou fuseaux —
Et nous travaillant jusqu’aux os
Nous décomposent pièce à pièce.

Mais si saugrenus, si discords
Que nous rende le sort funeste,
Nous revoyons notre ancien corps
Dans le monstre qui nous en reste.


Hélas ! il n’en est pas ainsi
Quand le fond de l’homme est moisi.
Rien n’y paraît qu’une ombre infâme.

C’est en vain qu’on regarde en soi :
Et l’on s’avoue avec effroi
Qu’on ne reconnaît plus son âme.


LE MÉPRIS


Pauvre homme, c’est du fiel qui pave ta prison,
Car de partout l’angoisse originelle en suinte,
Hélas ! jusqu’à la mort, cet autre labyrinthe,
Tu ne passeras pas par-dessus ton poison.

Entasse tes efforts, moellons d’expérience,
Madriers de raison et blocs de volonté,
Tout cela joint, fondu, compact et cimenté
Avec ce rare enduit qu’on nomme patience,


Ton résultat est nul encor, même à ce prix.
Après avoir dressé ton labeur solitaire
Assez haut pour te croire enfin mort à la terre,
Tu n’as échafaudé que le pont du mépris.

Voici qu’un vieux restant de rancune l’entame,
Et qu’un regain d’orgueil pousse dans son crépi.
À peine y passes-tu qu’il a déjà subi
L’ascension du fiel qui regrimpe à ton âme.

Reconstruit, le pont croule ; et toujours de nouveau
Ton boiteux infini que l’énigme enténèbre
Recommence à tâtons son traînement funèbre
Dans le dépit qui fait le fond de son caveau.

La vie installe en nous, de par la destinée,
Tout le mauvais limon qui naît sur son chemin,
Et la seule amertume au fond de l’être humain
Par son cours fugitif est emmagasinée.


De ce cloaque interne, obscur et croupissant
Où notre inquiétude agit comme une pompe,
Monte un venin cafard dont la douceur nous trompe
Selon qu’il va, qu’il vient, remonte ou redescend.

Il parcourt nos pensers, nos projets et nos actes,
Et sa contagion les gâtant sans répit,
Il rapporte à toute heure au marais du dépit
Un nouvel aliment de biles plus compactes.

L’Égoïsme ombrageux nous conseille et nous tient.
L’humilité n’a pas de ruse qui l’évince :
À travers nos pardons, c’est la bête qui grince
Et chez nos dévouements le spectre qui revient.

Ce généreux natif avait l’argent crédule :
Aujourd’hui le soupçon citronne sa bonté ;
Il mâche en grimaçant sa vieille charité
Que, par filets sournois, la prudence acidule.


À force de vieillir est-ce que l’amitié
N’est pas un vin qui boute et qui tourne au vinaigre ?
L’amour sans appétit traînant son ombre maigre
Languit dans la contrainte et meurt dans la pitié.

L’Art, obstiné forçat de ses essors qui rampent,
Fermente en son horreur comme un mort dans son drap,
Et toujours plus épais, plus visqueux s’étendra
L’abîme de tristesse où ses deux ailes trempent.

Toute paix porte en elle un cauchemar latent :
L’innocence a des pleurs soufferts gouttes par gouttes
Et derrière l’effroi, se tenant aux écoutes,
L’espoir guette le pas du trouble qu’il attend.

Le malade se hait, le sceptique se ronge,
L’enthousiaste sait qu’il chauffe des glaçons,
Et le luxurieux, malgré tous ses frissons,
Ourdit la volupté comme on trame un mensonge.


Tous les flots de l’épreuve en vain nous ont battus,
Nous demeurons encor des anxieux novices,
Et fraternellement les triomphes des vices
Ressemblent par la crainte aux gloires des vertus.

Le doute se prodigue et la foi se ménage,
Et bientôt, sous la lente intoxication,
La conscience boude à sa contrition,
Jusqu’à se défier de son propre espionnage.

Le chagrin nous gouverne : il nous fait ses sujets
Jusque dans la campagne où chanta notre enfance ;
Blessés par le prochain, nous ressentons l’offense
Qui sort de l’animal et même des objets.

Nous ne serons jamais calmes qu’en apparence,
Car notre humanité nous relance partout
Pour confronter l’enfer vécu de son dégoût
Avec l’illusion de notre indifférence.


L’amas sans cesse accru des sentiments aigris
A l’émanation plus âpre à nous poursuivre.
Il faut que le cœur d’or devenu cœur de cuivre,
Se sente peu à peu mangé de vert-de-gris.

Il faut qu’absolument l’homme souffre et resouffre
Du bien comme du mal, des autres et de lui.
Travaillé par le doute et poussé par l’ennui,
Il retombe toujours dans le fiel de son gouffre.


L’HUMILITÉ


Veux-tu mieux vivre sur la terre
Et mieux mourir au jour venu ?
Confesse alors ton inconnu
Et courbe-toi sous ton mystère.

Désaccoutume-toi du blâme
Et des engouements de vertu,
Puisqu’il suffit d’un seul fétu
Pour faire chavirer une âme ;


Puisque la volonté bascule
Au gré de la tentation
Dont l’infaillible occasion
Vient à nous quand on y recule.

Reste naïf avec les autres ;
Garde tes contrôles pour toi,
Et note le mauvais aloi
De tes sentiments bons apôtres.

En dépit de son stratagème
Confonds ta versatilité,
Et contrains ton humilité
D’être l’espionne d’elle-même.

Malgré lui l’orgueil nous harcelle
N’étant jamais assez contrit,
Et la poussière de l’esprit
N’obéit qu’à cette parcelle.


Pour tuer en ta conscience
La vanité du repentir,
Il te faut donc assujettir
Ton remords à ta défiance.

Car ton ferme propos ressemble
À ces falots errant la nuit :
La rafale qui les poursuit
Peut souffler leur lueur qui tremble.

Dans le Bien marche simple et triste
Et dis-toi, pèlerin confus,
Que le vieil homme que tu fus
Est un revenant sur ta piste.

Le vertige qui nous entraîne
Est changeant et précipité ;
On va tourner dans la bonté,
Qu’on tourne déjà dans la haine.


C’est pourquoi, louche à tous tes pactes
Comme un tyran à ses sujets
Et déconcerte tes projets
Par les scrupules de tes actes.

Sois l’hésitant de ta justice
Et le timoré de ta loi ;
Et quand tu sens grandir ta foi
Que ton doute la rapetisse.

Maintiens ta rigueur asservie
Sans cesse à son propre soupçon.
C’est seulement par ce frisson
Que tu mortifieras ta vie.

Le Mal te voue à son empire :
Exagères-en la frayeur.
Tu seras peut-être meilleur
En craignant toujours d’être pire.


L’INGRATITUDE


Dans la mystique solitude
D’une âme osant s’analyser,
Quatre démons vont s’accuser
De fabriquer l’ingratitude.

Ils se tiennent groupés autour
De la Conscience coupable,
Et devant ce juge indupable
Chacun se confesse à son tour.


L’Avarice ouvre la séance :
« Quand un ladre accepte un bienfait,
Dit elle, il souscrit un effet
Dont l’oubli solde l’échéance.

D’après ma règle, on n’est tenu
Que par la dette métallique,
Encore faut-il qu’on s’applique
À rembourser tard et menu. »

L’Orgueil dit : « Pour que je façonne
La pourrissable humanité
Au rêve d’une éternité
Qui perpétuera sa personne,

Il faut que j’inspire à foison
Son vouloir comme son caprice,
Et qu’à son insu je pétrisse
La sagesse de la raison.


La distension de son être
Encore et toujours, c’est ma loi !
Je veux que l’appétit du moi
Fonctionne sans se repaître.

C’est pourquoi j’ose insinuer
Aux vrais apôtres de mon vice
Que si recevoir un service
C’est déjà se diminuer,

Par l’abjecte reconnaissance
On laisse prendre au bienfaiteur
Un rôle d’humiliateur
Dont il tire une jouissance. »

Le Jeu grince : « Mon possédé
Est une angoisse qui tournique ;
Il sait que sa ressource unique
Sera d’être un suicidé.


Et qu’il se rapproche ou s’écarte
De son hideux spectre camard,
Selon que le doigt du hasard
A touché telle ou telle carte !

Il se peut qu’un ressentiment
Se maintienne dans ce vertige…
Mais la reconnaissance exige
L’équilibre sans flottement.

Je le répète : mon engeance
Vit l’enfer du flux et reflux…
Et ses heures ne sonnent plus
Qu’à la pendule de la chance ! »

« Pour moi, quand j’ai pu le saisir,
Dit la Luxure, qui ricane,
Tout l’homme devient un organe
Exaspéré par mon désir.


Le cahier du cœur ? Vieux grimoire :
Son cœur, à lui, n’y voit pas clair,
Car il ne bat que pour sa chair
Où j’ai transporté sa mémoire…

Ses nerfs vibrent à l’unisson
De ma suggestion rapace…
Et sa pensée est un espace
Traversé par mon seul frisson. »

Puis enfin, d’une voix qui traîne
La Paresse ébauche ceci :
« Moi ! j’ai maintes fois réussi
La stagnation de la haine.

C’est dire que l’effort humain
A beau me lancer sa ruade,
Peu à peu je lui persuade
De se coucher dans mon chemin.


Un jour ou l’autre mon marasme
Invétéré comme il convient,
Pourrit la tendresse et parvient
À congeler l’enthousiasme

Les projets ! je les alanguis,
Les souvenirs, je les embrouille…
Et l’on est mangé par ma rouille
Comme le chêne par les guis.

Le corps, sous mon poids qui l’assomme,
Se vautre, et, quant au sentiment,
Il s’ouvre dans un bâillement
Et se referme dans un somme. »

Or, voici la décision
De la Conscience qui juge
Sans malice ni subterfuge,
Sans faiblesse et sans passion :


« Je trahirai, quoi qu’il m’en coûte,
Le monstre que je porte en moi.
Savez-vous quel est le pourquoi
De l’ingratitude ?… Le Doute !

Pour lui, les bienfaits sont forgés :
L’Intérêt a dû les débattre !…
Allez, démons, mieux que vous quatre
Il conseille les obligés !…

Et je dois le conclure en somme :
Tout homme est plus ou moins ingrat,
Puisque le doute scélérat
Est le fond même de tout homme. »


L’ÉPÉE DE DAMOCLÈS


Tel raffiné pervers qui joue à l’assassin
Domine sa cervelle et gouverne sa fibre
Jusqu’à pouvoir pencher, en gardant l’équilibre,
Son vertige savant sur un mauvais dessein.

Mais il se peut qu’au fond d’un cauchemar de crime
Qui le réveillera livide sur son drap,
Il se voie opérant un projet scélérat
Et consommant sa chute au plus creux de l’abîme.


Dès lors, sa conscience aura peur de sa main.
Innocent aujourd’hui, le sera-t-il demain ?
Si ce qu’il a pensé s’incarnait dans un acte ?

Et toujours son destin surgira plus fatal,
Son doute plus visqueux, sa crainte plus compacte :
— Horrible châtiment d’avoir couvé le mal !


CHANSON D’ERMITE


Ainsi va le destin de l’homme :
Rongeur de son végètement,
Il s’y tortille obscurément,
Non moins que le ver dans la pomme.

Philosophe ou bête de somme,
Il additionne ardemment
Du vouloir et du sentiment
Dont les ténèbres sont la somme.


Sa révolte ou rien, c’est tout comme.
Au fond, a-t-il bien même, en somme,
À travers son tâtonnement,
La liberté de son tourment ?

Et moitié veille, moitié somme,
Traîne son aboutissement
Entre la voûte qui lui ment
Et la terre qui le consomme.
Ainsi va le destin de l’homme.


LA VIE


Visqueusement sortir d’un être
Qui vous inocule à foison
Ses héritages de poison,
C’est naître.

Cet angélisme sans défense
Et sans haine contre le mal,
Dont il a le germe fatal,
C’est l’enfance.


Cette chair en effervescence
Où déjà le vice en éveil
Chuchote un infâme conseil,
C’est l’adolescence.

L’expansive animalité,
Folle et chaude comme une lave
Que bientôt la raison déprave,
C’est la puberté.

Cette ambition ivrognesse
Dont le verre est toujours béant,
Et qui bat les murs du néant,
C’est la jeunesse.

Ce sentiment retors et dur
Qui se pelotonne si triste
Au fond de sa peur égoïste,
C’est l’âge mûr.


Cette usure tout d’une pièce
Qui se raccroche au souvenir
Pour tâcher de se soutenir,
C’est la vieillesse.

Enfin, regarder s’entr’ouvrir
Dans une vision livide
Le Grand Secret, — peut-être vide ? —
C’est mourir.


L’HEURE INCERTAINE


Devant tout grand projet où l’Esprit nous embarque
On guette le Trépas, on flaire son arrêt,
Et calme à la surface, on demeure en secret
Le sujet défiant de ce brusque monarque.

On vit toujours plus vite, et rien ne nous distrait
De cette impitoyable et lugubre remarque ;
En tâtant son déclin, peut-être qu’on saurait
Ce qui reste de fil au fuseau de la Parque !…


Misérables calculs de la Peur, à quoi bon !
Puisque la Mort surprend même le moribond.
Le temps inerte et lourd glisse comme une anguille

Des mains de l’espérance et des doigts de l’ennui ;
L’existence est pour l’homme un cadran plein de nuit
Dont il s’obstine en vain à voir tourner l’aiguille.


REQUIESCAT IN PACE


Il faut croire qu’enfin cet homme de mensonge
Purifiera son cœur avant ses derniers jours,
Car, ainsi qu’un remords, un cauchemar le ronge,
Un cauchemar sinistre, et le même toujours !
Voici, de point en point, ce formidable songe :

À l’office d’un trépassé
Indifféremment il assiste,
Quand s’élève ce chant si triste :
Requiescat in Pace.


Il frémit décontenancé,
Et bientôt sur son âme impie
Il sent une angoisse accroupie :
Requiescat in Pace.

Ce lamento noir et glacé
Du fond de l’Église hagarde
A semblé lui crier : « Prends garde ! »
Requiescat in Pace.

Par son trouble il se voit forcé
De s’avouer sans subterfuge
Que dans la tombe il flaire un juge :
Requiescat in Pace.

Alors toujours plus oppressé,
Pénétré d’horreur et de honte,
Il entend pour son propre compte :
Requiescat in Pace.


Dans son délire d’insensé
Il croit que sa vie est dissoute…
C’est à lui qu’on donne l’Absoute… :
Requiescat in Pace.

C’est lui le Mort clos et vissé
Sous ce long couvercle en dos d’âne :
Tout ce qu’il a fait le condamne :
Requiescat in Pace.

Son démérite est là, dressé,
Fantôme entre les cierges blêmes,
Plein de griefs et d’anathèmes :
Requiescat in Pace.

Oh ! trop vil croupit son passé,
Pour que jamais se réalise
Le vœu suprême de l’Église :
Requiescat in Pace.


Il dormait le cœur enlacé
Par la rancune et par l’envie…
La luxure a mangé sa vie :
Requiescat in Pace.

Nuit et jour il a transgressé
Toutes les lois de la justice.
Il pratiquait le Bien… factice :
Requiescat in Pace.

Il avait le vice exercé,
La pitié feinte, l’honneur fourbe,
L’amour tortu, l’amitié courbe :
Requiescat in Pace.

Son égoïsme intéressé
N’était pas même charitable
Avec les miettes de sa table :
Requiescat in Pace.


Son esprit n’a tergiversé
Autant qu’il se le remémore
Que pour vouloir plus mal encore :
Requiescat in Pace.

Et toujours ce chant ressassé
Revient flageller d’ironie
Sa scélératesse finie :
Requiescat in Pace.

L’affreux verdict est prononcé,
Il n’a donc plus qu’à se maudire ;
Car voilà bien ce que veut dire :
Requiescat in Pace.

Que son châtiment commencé,
Rigoureusement s’accomplisse !
En l’Éternité du supplice :
Requiescat in Pace.


— Il se réveille alors aussi froid qu’une pierre
Et, sentant la Peur le serrer,
Il étend ses deux bras comme pour s’assurer
Qu’il n’est pas encor dans sa bière ! —


LES DEUX JUSTES


Je n’aurai donc pas un frisson
D’enthousiasme ou de torture
Qui me paye de ma culture
Et m’intéresse à ma moisson.

En vain mon cœur blasé, suprême,
Cherche du nouveau dans le Bien,
Ce sphinx inerte ne dit rien
Et reste semblable à lui-même.


Oh ! qu’il surgisse enfin de la Perversité
Un démon par lequel je puisse être tenté
Et, savourant l’horreur de m’en laisser poursuivre,

Je bénirai le Mal autant que je le hais,
Puisque hélas ! c’est encor l’inconnu du Mauvais
Qui donne un goût moins nul à la fadeur de vivre.

« Insensé ! croupis dans le Bien,
Répond le vieux juste au novice ;
Sais-tu si le dégoût du vice
N’est pas plus morne que le tien ?

« L’Uniformité nous verrouille ;
Gardons-y le devoir têtu.
Portons l’ennui de la vertu
Comme un glaive porte sa rouille. »


DERNIÈRE PAROLE


Une voix suit tout homme habile à se connaître
Et ricane ceci dans le fond de son être :

« Tu passeras ta vie a regretter ta mort,
À te pleurer toi-même en ton âme égoïste,
Cependant que ton rêve incurablement triste
Se verra devenir le routinier du sort.

« Ta gaieté ? le mensonge en sera le ressort.
Tu ne penseras pas ton dehors optimiste ;

Et ton cœur s’étant fait son propre anatomiste,
Retrouvera son deuil jusque dans son remord. »

Fuis, quand l’homme a vécu l’existence prédite,
Sous terre il réentend l’horrible voix maudite :
— Enfin, t’y voila donc ! Tu vas dormir ?… Jamais !

« Il fallait pratiquer l’illusion ravie :
Tu n’as pas su, tant pis ! sache que désormais
Tu passeras ta mort a regretter ta vie ! »



FIN

TABLE DES MATIÈRES


 64
 92
 98
 126
 148
 158
 164
 168
 202
 214
 216
 223
 236
 238
 252
 273