L’Abîme (Rollinat)/Sollicitude

L’Abîme : poésie
G. Charpentier et Cie, éditeurs (p. 145-147).


SOLLICITUDE


« Dans la nuit où ton cœur s’attarde
Tu m’écoutes comme le vent.
N’importe ! mon Cri poursuivant
Je te l’inflige et te le darde.

Vers ta famille dont tu navres
Les fantômes et les cadavres,
Vers ton jeune âge et ton vieux toit,
Retourne-toi, retourne-toi !


Pourtant, l’avis que je hasarde
Veut ton bien en désapprouvant
Ta conscience qui se vend
Et ton honneur qui se lézarde.

Soit ! reste endurci. Mais prends garde !
Et songe que dorénavant
Surgira partout, t’observant,
Ma sollicitude hagarde.

Pour gêner ton remords savant
Et ta pénitence cafarde,
Je me suis fait spectre mouvant
Et ma poussière te moucharde.

Toi, tu me fuis ! Moi, je te garde
Encore mieux qu’auparavant :
Plus ta chute va s’aggravant
Et plus ton salut me regarde ;


Dans tes vices que je défarde,
J’entends le mal récidivant
Toujours davantage élevant
Sa voix déjà moins papelarde.

Embusqué derrière ton âme,
J’y lis qu’elle se sent infâme.
Et la preuve : c’est ton effroi
Quand je te dis : Retourne-toi ! »

— Voilà ce qu’à l’heure blafarde
Murmure bas, bref et souvent,
Le Bon mort au Mauvais vivant
Que ce chuchotement poignarde.