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Louis Hémon, Lizzie Blakeston 1908


LIZZIE BLAKESTON



Faith street donne dans Cambridge road, et Cambridge road aboutit à Mile-End road. Au n° 12 de Faith street, habitait la famille Blakeston. Le père et la mère étaient venus du Lancashire peu après leur mariage, et la nouvelle génération des Blakeston n’avait jamais connu comme horizon que les rangées de maisons sales et de boutiques douteuses qui s’étendent entre Mile-End et Bethnal-Green. À l’est, c’étaient Bromley et Bow ; à l’ouest, White-chapel, puis la Cité, et plus loin encore, entouré d’un nuage d’irréelle splendeur, le West-End, où une aristocratie légendaire vivait parmi les ors et les pourpres, dans la mollesse et les plaisirs.

Les jeunes Blakeston n’avaient sur l’existence de cette aristocratie lointaine que des données assez vagues, et ne s’en souciaient guère. Tout l’intérêt de la vie se concentrait pour eux dans la question sans cesse renaissante des comestibles, question dont les ressources cruellement irrégulières de la famille faisaient trop souvent un insoluble rébus. Quand les fonds étaient bas et le crédit épuisé, les repas se composaient uniformément de thé faible et de pain vaguement frotté de margarine ; encore les tranches étaient-elles parfois d’une minceur criminelle.

Ces contretemps affligeaient surtout Bunny, gros garçon mélancolique, dont les huit ans étaient hantés par des rêves d’abondante nourriture. Aux époques de famine, il promenait sa tristesse devant la boutique où l’on vend du poisson frit et des pommes de terre, ou devant celle encore où s’étalent, à côté des quartiers de viande, de massifs puddings au suif parsemés de raisins rares ; et l’odeur délicieuse de la graisse chaude augmentait son désespoir. Aux jours d’abondance, il mangeait avec une résolution sauvage, et même repu, il était sans gaieté, prévoyant les jeûnes à venir.

Sa sœur Lizzie était, comme il convient à son sexe, moins exclusivement préoccupée de ce genre de choses. Elle n’hésitait nullement, à l’occasion, à repousser par la violence les incursions tentées par son jeune frère sur sa part de victuailles ; mais quand les victuailles manquaient, elle affectait volontiers, et sans grand effort, une légèreté de cœur qui remplissait Bunny d’admiration. Il ne pouvait comprendre que sa sœur avait, pour la soutenir au milieu des privations et des déboires, son art, qui lui était un idéal et une consolation : Lizzie était danseuse.

Dans n’importe quel quartier populeux de Londres on peut voir, autour des Italiens et de leurs pianos mécaniques, de petites filles évoluer par paires, convaincues et solennelles, levant légèrement sur l’asphalte grasse des souliers éculés. Elles méprisent la polka enfantine et la valse langoureuse : leur danse est un curieux mélange de gigue, de pavane et de cake-walk ; mais la cadence est impeccable, la souplesse du genou et de la cheville révèle de longues années d’entraînement, et elles apportent à l’accomplissement du rite une gravité qui impose le respect.

Lizzie Blakeston était, à l’âge de douze ans, la meilleure danseuse de Faith street, de Cambridge road et peut-être de tout Mile-End, simplement. Qu’un orgue se fit entendre dans un rayon d’un quart de mille autour de sa demeure, et elle arrivait en courant, assujettissant d’une main sur sa tête un canotier délabré. Elle réparait rapidement le désordre de sa toilette tirait un bas, relevait une manche, repoussait dans le rang un faisceau de mèches rebelles, puis elle dansait, et les ballerines locales rentraient dans l’ombre.

Pas un piano mécanique dans Londres ne jouait un air sur lequel elle ne pût broder quelque pas ingénieux : Geneviève, Blue Bell, le Miserere du Trouvère ou la Marseillaise, tout servait indifféremment à son jeune génie. La grâce mièvre du menuet et l’excentrique audace du cake-walk se fondaient dans les évolutions de ses jambes minces revêtues de bas troués. L’harmonie exorbitante qui s’échappait à flots du piano mécanique s’emparait d’elle comme une main impérieuse, faisait monter vers le ciel en geste d’offrande ses minces souliers jaunes, rythmait le mouvement de ses bras balancés, la courbait et la relevait, enveloppait ses moindres gestes dans une irrésistible cadence, et saisie d’une glorieuse ivresse, Lizzie sautait, pirouettait et se trémoussait dans l’étau de la mesure, offrant au monde obscurci un sourire vague et des yeux hallucinés.

Puis c’était le silence. L’Italien reprenait sa place entre les brancards et s’éloignait ; il ne restait plus que quelques passants attardés, des gamins gouailleurs, Bunny, assis sur le trottoir, sortant périodiquement de poches invisibles des victuailles inattendues ; et Mile-End road par un soir d’hiver ; la chaussée gluante et sale, et les lumières clignotant dans le brouillard.


Les années passèrent ; mais les années ne comptent guère dans Faith street. Au dehors peut se déchaîner le tumulte des catastrophes ou des guerres ; les souverains ou les ministres peuvent lancer des proclamations, les banques crouler, les industriels faire fortune et les actrices épouser des pairs ; toutes ces choses ne pénètrent pas le cœur de Faith street. Loin dans l’ouest se déroulent les pompes des couronnements et des funérailles ; les candidats aux élections prochaines implorent au long d’affiches fulgurantes les votes du peuple souverain ; les vendeurs de journaux passent en courant dans Cambridge road, hurlant des nouvelles de défaites ; mais Faith street n’en a cure ; et quand la nuit tombe elle sort des maisons, et d’une porte à l’autre, commente d’une voix lamentable les thèmes éternels : la rareté du travail, la cherté du lard et l’iniquité des époux.

Ce n’est pas que les époux soient en réalité plus coupables là qu’ailleurs ; seulement ils sont généralement sans travail, — c’est une circonstance curieuse que tous les hommes sont sans travail dans Faith street, — et comme il n’y a rien chez eux qui les porte à la joie, ils s’en vont poursuivre leur idéal de la seule manière qui leur soit possible, à deux pence le verre, au-dessus d’un comptoir de bois. Quand l’argent manque, ils s’adossent au mur du « pub » et contemplent le trafic en fumant des pipes résignées ; ou bien ils s’en vont chercher du travail, n’en trouvant jamais, et reviennent vers le soir, altérés naturellement, et pleins d’une tristesse légitime ; ils sont reçus avec des reproches et des injures, donnent libre cours à leur indignation, et Faith street s’emplit de clameurs aiguës et du bruit de chaises renversées.


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