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Rose Monge, Cœur magnanime 1908


Cœur magnanime

I


Dans une des jolies résidences de la Grande Allée, quartier « select » de Québec, il régnait ce jour-là une véritable animation ; on attendait les maîtres du logis, absents du pays depuis de longs mois. Des questions d’intérêts les avaient appelés en France et retenus au-delà de leur désir. Partis aux premières semaines de l’hiver, deux saisons s’étaient presque écoulées depuis leur départ. On touchait au terme de l’été : aussi leur retour était-il accueilli avec enthousiasme par leurs parents et nombreux amis.

La plus impatiente était encore Marie-Anne, une délicieuse fillette de cinq ans, blonde comme l’épi mûri, avec des grands yeux couleur de bleuets. Au moment où s’ouvre notre récit, nous la trouvons assise auprès de « Mademoiselle », une jeune bretonne, amenée de France l’année précédente, en qualité d’institutrice, par une famille américaine de Boston, amie de celle qui nous occupe aujourd’hui, et à laquelle ses maîtres l’avaient cédée sans trop de résistance. Comme ils étaient protestants et la jeune fille catholique, ils avaient compris qu’il serait plus avantageux à cette dernière, à cause de sa religion, de vivre auprès de leurs amis qui partageaient les mêmes croyances.

Cette jeune fille, sevrée de bonne heure des pures affections du foyer, seule en ce monde, concentrait toutes les délicates tendresses de son cœur aimant sur ses nouveaux maîtres, davantage encore sur la mignonne petite créature dont on lui confiait l’éducation. Anne-Marie, admirablement douée, lui rendait la tâche facile, ce qui ne l’empêchait point d’y apporter une scrupuleuse application.

La fillette, d’ordinaire si attentive et si docile, ne prêtait, ce matin-là, qu’une oreille des plus distraites aux explications de Mademoiselle.

— « Voyons, Anne-Marie, plus qu’un petit effort ; nous touchons au terme de notre leçon ; redites après moi : « il y a deux sortes de genres : le masculin et le féminin. »

La petite fille répéta la phrase, intercalée de nombreux soupirs. Enfin Mademoiselle, qui au fond brûlait de la même impatience que son élève, abrégea la leçon. Joyeuse, Anne-Marie sauta au cou de « Grande-Amie », comme elle se plaisait à la nommer en dehors des heures d’étude ; le titre était bien approprié, car alors, changeant de rôle, la jeune institutrice s’associait aux jeux de l’enfant. Ses gais vingt ans s’y prêtaient volontiers : la jeunesse et l’enfance s’harmonisent si bien ; n’est-ce pas toujours le même printemps !

— « Si nous partions, Grande Amie ? »

— « Mais, ma chère petite, nous serons trop à l’avance, il est à peine neuf heures et vos bons parents n’arrivent que par l’express de onze heures ; cependant pour vous contenter nous allons sortir, en attendant l’arrivée du train nous nous promènerons sur la terrasse, le temps vous paraîtra moins long ; allez vous faire habiller, mignonne. »

Anne-Marie ne se le fit pas dire deux fois ; en quelques minutes la toilette fut achevée : du moment qu’il s’agissait de satisfaire l’enfant la bonne Antoinette, sa femme de chambre, y apportait toute la diligence possible. Tous les gens de service rivalisaient d’attachement pour cette douce petite fille qui savait si bien les payer de retour ; parmi ceux-ci Léocadie, la vieille cuisinière de la maison, les surpassait encore en tendresse ; elle était au service de la famille depuis deux générations, et malgré son âge, assez vénérable, elle ne désespérait pas de s’utiliser au profit d’une troisième. Elle aussi était ravie du retour de ses maîtres, seulement sa joie se manifestait d’une singulière façon : elle promenait, avec un certain emportement, et pour la dixième fois, son balai de crin sur les prélarts indemnes de poussière, de sa cuisine : avec la même brusquerie elle soulevait les couvercles des récipients qui encombraient le poêle et d’où se dégageait une appétissante odeur qui révélait son génie culinaire.

Léocadie bougonnait, mais là très sérieusement. Ce n’était, guère de circonstance ; il est vrai que c’était passé chez elle à l’état d’habitude, aussi son entourage ne s’en offusquait nullement et le lui pardonnait volontiers, car pour ses compagnons de service sa complaisance ne se lassait jamais.

Cette matinée-là, Léocadie grondait et raisonnait ainsi :

« J’cré qu’il chavire not maître… c’est-y du bon sens, j’vous demande un peu, de s’embarrasser de ce p’tit gas ?… À présent si m’sieur s’met à ramasser les quêteux abandonnés, ça va d’venir un asile icite… quéque ça peut ben être c’t’enfant-là ? paraît qui vient des vieux pays, qu’a dit mamzelle… hum ! quéque


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