L’Abîme (Rollinat)/Les Regards

L’Abîme : poésie
G. Charpentier et Cie, éditeurs (p. 35-42).


LES REGARDS


On regarde sans voir, de même
On voit aussi sans regarder.
D’où l’on oserait hasarder
Que l’œil humain est un problème.

Vivrait-il un sort incertain
Plutôt neutre que volontaire,
Ou n’a-t-il autant de mystère
Que parce qu’il a plus d’instinct ?


Qu’est-ce qui revêt son office
D’une telle ambiguïté ?
La pudeur de la vérité ?
Si c’était la pudeur du vice !

Hélas ! par maint spectre odieux
Dont la hantise nous consume,
Par maint vieux relent d’amertume
Comptez les trahisons des yeux.

Ils recouvrent sous tant de charmes
Leurs abominables dessous !
Ils pleurent si bien d’après nous,
Jusqu’aux nuances de nos larmes.

Le soupçon le plus châtié
D’avoir cru l’homme à sa prunelle
Fait une molle sentinelle
Contre un faux regard d’amitié.


Est-ce bien le cœur qui s’exhale
Avec ses vouloirs, ses projets,
Dans les regards, souffles et jets
De lueur droite et transversale ?

Ils le représentent si peu
Comme en lui-même il se comporte
Tous ces miroitements d’eau morte.
De verroterie et de feu.

Échos décevants et funèbres
De chaque apparence qui fuit,
Ils y descendent de la nuit,
Ils en soutirent des ténèbres.

Vous pouvez scruter l’œil à nu,
À la loupe comme un atome.
Vous n’y verrez qu’un vain fantôme
Qu’une ombre louche d’inconnu.


L’éclair d’en haut nous dit : « Prends garde !
Voici le tonnerre qui vient. »
L’éclair de l’œil n’annonce rien :
Sinon qu’un secret nous regarde.

À quoi bon nos ruses de lynx
Pour guetter la prunelle humaine ?
Cette lentille qui nous mène
Restera fidèle à son sphinx.

Ensemble ils trament leurs malices,
Et leur magnétique unité
Confond l’instantanéité
De leurs deux actions complices.

Ce monstre que l’on se promet
De démasquer à sa fenêtre,
Pourrait-on même reconnaître
Quand il s’en ôte et s’y remet ?


Puisque pour le fond de sa geôle,
Ayant quitté les soupiraux,
Il gaze leurs petits carreaux
D’un mirage qui nous enjôle.

Parfois il parle dans un cri,
Avec un geste il se crayonne ;
Mais dans l’organe qui rayonne
Il se sent toujours à l’abri.

Nul ne peut sortir le Protée
De son labyrinthe vitreux !
Sait-on si ce regard peureux
Ne monte pas d’un Prométhée ?

De l’œil croupissant ou battu
Faut-il induire un cerveau trouble ?
Et si la conscience double
Regardait comme la vertu !


À tel œil fou la raison perche.
Et jurez donc que cet œil froid
N’est pas la lucarne d’effroi
D’un esprit perdu qui se cherche.

Conclurez-vous au désespoir
Du regard navré qui se penche ?
Et pourquoi pas une âme blanche
Condamnée à ce regard noir ?

Est-ce un rêve d’ange ou de faune
Qui coule ce bleu si bénin ?
Est-ce du baume ou du venin
Qui rancit derrière ce jaune ?

Les regards sont des feux follets
Qui dansent devant un abîme.
L’aspect du bien comme du crime
Reste enfoui sous ces reflets.


Leur lumineuse pantomime
Devrait nous laisser indécis,
Puisqu’elle n’a de sens précis
Que pour celui qui les anime,

Pour celui-là même qui fait
Ou défait leur métamorphose,
Pour son âme, invisible cause,
Dont ils sont le visible effet.

Hors du monde où tourne et s’agite
Le domino de son ennui,
Quand l’homme reprend son vrai lui
Dans la sécurité du gîte,

Alors à ses deux yeux ardents
Il donne en pleine confiance
La totale signifiance
De son énigme d’en dedans.


Mais ni sa mère ni personne
Ne surprendront ces regards-là
Par lesquels il dit : « Me voilà ! »
À son propre cœur qui frissonne.