L’Abîme (Rollinat)/L’Apostrophe

L’Abîme : poésie
G. Charpentier et Cie, éditeurs (p. 156-157).


L’APOSTROPHE


« Pourquoi pas tenter l’aventure
Du péché vécu sans témoin,
Sans langage, sans signature,
Et qui mourra dans le recoin
De sa solitaire imposture ?

« Es-tu sûr que la pourriture
Et la poussière ne soient point
Toute l’existence future ?…
Pourquoi pas ?


« Le remords ? Vite, on s’en sature !
D’ailleurs, ne cherche pas si loin :
Puisque le Mal est un besoin
Couvé par ta propre nature,
Satisfais-toi donc, créature !
Pourquoi pas ? »

— Il vous arrive à vous qui, par peur ou paresse,
N’êtes encor mauvais qu’originellement,
D’entendre tarauder, comme un sourd vrillement,
Cette apostrophe au fond de votre âme en détresse.
Vous tremblez, cependant que lui, le Pourquoi pas
Use avec son horrible et douce patience
Vos Parce que flottants, redits toujours plus bas
Par votre pauvre Conscience !