L’Abîme (Rollinat)/L’Automate

L’Abîme : poésie
G. Charpentier et Cie, éditeurs (p. 206-213).


L’AUTOMATE


Naguères, jusqu’à l’Infernal
Tendant son regard élastique
Il fut un voyant fantastique
Et l’anatomiste du Mal.

Esprit noir, dont la chair complice
Autant que lui rongeait son mors,
Il changeait la joie en remords
Et la jouissance en supplice !


L’électricité dans les fils
Passe avec moins de promptitude
Que sa peur, son inquiétude,
Ne couraient dans ses nerfs subtils.

À force de hantise amère
Ou d’horrible conception,
Il s’égarait dans l’action
Comme un autre dans la chimère ;

Il était presque parvenu
À démasquer les choses mortes ;
Il allait écouter aux portes
De la Tombe et de l’Inconnu.

À travers ce monde insensible
Il voulait frémir à foison,
Il habituait sa raison
Au vertige de l’impossible ;


Il inventait une longueur
À son impression trop brève ;
Il aurait dilaté sans trêve
La capacité de son cœur !

Son art et sa luxure mornes
Se ruaient indéfiniment
Dans le torrentueux tourment
De ne pouvoir franchir leurs bornes.

Au lieu de sagement moisir
En attendant la pourriture
Il reprochait à la nature
Le superflu de son désir ;

Raffiner encor l’impalpable
Paroxyser le suraigu,
Tel fut le cauchemar vécu
De ce miraculeux coupable.


Mais un jour, ce vampire à bout
Se désappliqua du problème
Et retourna contre lui-même
La succion de son dégoût.

Maintenant si, par occurrence,
Il surgit dans votre chemin,
Fuyez ! Ce personnage humain
N’est plus vivant qu’en apparence.

Son corps est l’inutile étui
D’une lame à jamais absente :
N’imaginez-pas qu’il se sente,
Ce déshabitué de lui !

Chose parasite, objet neutre,
Il vit, cadavre inachevé,
Tour à tour assis et levé
Dans la brume qui le calfeutre.


Enfoui sous l’obscurité
De la matière qui l’enferme,
Il redevient larve et regerme
Son irresponsabilité.

Comme un sujet de galvanisme,
Il bouge mécaniquement ;
Sa parole est un craquement
D’un terrifiant laconisme.

Quel sourire que le rictus
De cette bouche impersonnelle !
L’inconscience originelle
A reconquis ce détritus !

Qu’il recule, avance ou dévie,
Il n’obéit qu’à son ressort :
C’est l’Automate de la mort
Et le Mannequin de la vie.


Il n’a pas même à fleur de peau
Un seul tressaillement morbide ;
Il sécrète un frisson torpide
Et respire comme un crapaud.

Il a désappris l’existence
À force d’en avoir souffert ;
Il promène dans notre enfer
L’oubli de sa propre substance.

Défunt pour la réalité
Autant que défunt pour le songe,
Il est l’orphelin du mensonge
Et le veuf de la vérité.

Sans volonté pour se conduire,
Il va comme l’eau doit couler ;
Il ne s’entend pas plus parler
Que l’arbre ne s’entend bruire.


Son œil interne est pour toujours
Enseveli sous ses paupières :
Un mur voit mieux crouler ses pierres
Que lui ne voit tomber ses jours.

Il a devancé l’ombre noire
Du cercueil et du libera.
Son enterrement ne sera
Qu’une sanction dérisoire.

Tout, l’avenir et le passé
Est confondu par cet aveugle
Qui ne prête au présent qui beugle
Qu’une oreille de trépassé.

S’il eut l’âme bonne ou perverse
Il n’en sait rien absolument,
Ni du pourquoi, ni du comment
De l’humanité qu’il traverse.


Tel il dure : Néant, chaos,
Sous la forme qui nous ressemble,
Modelage de chair qui tremble
Et qui végète sur des os.

Il est hors de la destinée.
S’il rentre en son individu,
C’est comme un reptile perdu
Dans une cave abandonnée !