L’Abîme (Rollinat)/La Douceur

L’Abîme : poésie
G. Charpentier et Cie, éditeurs (p. 78-81).


LA DOUCEUR


Comme l’eau, comme la nuit,
Deux sphinx aimés qu’on redoute,
La Douceur tente et séduit.

On la recherche, on la suit,
Mais elle nous laisse un doute…
Comme l’eau, comme la nuit.

Si par hasard on la fuit,
La huileuse nous envoûte :
La Douceur tente et séduit.


Cependant, rien n’y reluit :
C’est fond noir sous noire voûte…
Comme l’eau, comme la nuit.

Le devin qui la traduit
Ne la comprend jamais toute :
La Douceur tente et séduit.

Maintes fois elle vous nuit,
Mais elle est toujours absoute
Comme l’eau, comme la nuit.

D’ailleurs, par son mol enduit
Toute prudence est dissoute.
La Douceur tente et séduit

Car elle met sur l’ennui
Un charme qui le veloute
Comme l’eau, comme la nuit.


Qu’importe si son appui
Est sincère ou vous filoute ?
La Douceur tente et séduit

Puisqu’elle parle sans bruit,
Qu’elle agit, regarde, écoute
Comme l’eau, comme la nuit.

La rage ? elle la réduit.
La haine ? elle la déroute :
La Douceur tente et séduit.

Elle prend même celui
Chez qui le soupçon s’encroûte,
Comme l’eau, comme la nuit.

En vain le temps nous instruit
Et l’on sait ce qu’il en coûte…
La Douceur tente et séduit.


En somme, elle nous conduit
Et notre orgueil n’y voit goutte.
Comme l’eau, comme la nuit,
La Douceur tente et séduit.