L’Abîme (Rollinat)/Mane-Thecel-Phares

L’Abîme : poésie
G. Charpentier et Cie, éditeurs (p. 170-173).


MANE THECEL PHARÈS


« En vain je bâtis à mes jours
Un mur d’Illusions compactes,
Le cercueil vient bâiller toujours
Devant mes projets et mes actes.

Je sens s’accélérer mes pas
À chaque heure qui m’est ravie,
Et, somnambule de la vie
Magnétisé par le trépas,


Je vais au hasard de mon être,
Par un chemin toujours béant,
Me recoucher dans le néant
Où je dormais avant de naître.

Je veux croire, en ma Vanité,
Avec la Foi qui le proclame,
Que le prolongement de l’âme
S’enfonce dans l’éternité ;

Que le monde et ce qu’il renferme
Tend vers son Dieu dont il a faim,
Et que la mort n’est pas la fin,
Mais le commencement sans terme.

Hélas ! la Foi n’est qu’un lampion
Obscurci par ma défiance,
Quand je consulte cet espion
Qui s’appelle la Conscience.


Comme une vis dans un écrou,
Comme un hibou dans un tronc d’arbre,
Comme la fouine dans son trou,
Comme le crapaud dans du marbre,

La peur de mourir est en moi,
Et jamais rien ne me délivre
De ce perpétuel effroi ;
Rien ! pas même l’horreur de vivre.

L’imprévu guette mon lambeau
Derrière la minute brève,
Et la vérité du tombeau
Conclut le mensonge du rêve. »

— À travers ses plans scélérats
Ou sa méditation sainte,
La nuit, dans le linceul des draps,

Tout homme étouffe cette plainte
Dont les échos sourds et stridents
Le font geindre et claquer des dents,
Lorsque sa lumière est éteinte.