L’Abîme (Rollinat)/L’Artiste

L’Abîme : poésie
G. Charpentier et Cie, éditeurs (p. 177-179).


L’ARTISTE


Par les Formes et les Idées
Son tarissement est certain,
Car elles pompent son destin,
Toujours là, jamais éludées.
À bout de luttes saccadées,
Il devient un morne pantin
Qui s’agite au gré serpentin
De ces furtives Asmodées.
Son scrupule invente un lointain
À leurs approches saccadées,

Et les ayant trop regardées,
N’y voit plus que l’indistinct.

Vainement comme un libertin
Il suit ses fibres corrodées
Et guette le pas clandestin
De la mort lente qui l’atteint ;
Malgré ses moelles dessoudées,
Il reste chasseur et butin
De ces ombres impossédées.
Il tiendra son rêve hautain
Sur ses forces suicidées :
Tout son sang sera leur festin.
Fonds, cervelet ! Brûle, intestin
Pour les Formes et les Idées !

— Va donc ! infortuné mutin,
Cours à tes chimères fardées
Qui te laisseront l’œil sans tain,
L’esprit figé, le cœur éteint.
Pleurant tes heures décédées

Tu voudras peut-être un matin
Revenir à ton pur instinct,
Mais tes veines seront vidées
Par les Formes et les Idées.