L’Abîme (Rollinat)/Le Remords de l’assassin

L’Abîme : poésie
G. Charpentier et Cie, éditeurs (p. 218-220).


LE REMORDS DE L’ASSASSIN


Depuis l’heure où j’ai mis en terre
L’assassiné qui remuait,
Un être frôlant et muet
M’accompagne dans le mystère.
Je ne vis plus qu’en frissonnant,
Car cet insupportable mime
Qui surgit comme un revenant…
C’est ma victime !


La scène du meurtre nocturne
Parfois ressuscite à l’envers :
Je suis attaqué de travers
Par ce fantôme taciturne ;
Et nous luttons : hideux combat
Où l’épouvante qui m’opprime
À la fin hurle et se débat
Sous ma victime !

Voici que son grand œil inerte
Nuit et jour se met à sonder
Ma conscience découverte
Et l’oblige à s’y regarder.
Hélas ! je sens bien que l’on doit
Tôt ou tard soupçonner mon crime…
Je suis dénoncé par le doigt
De ma victime !

De sa plaie où le couteau bouge,
Suinte et pendille avec longueur

La corrosive larme rouge
Creusant la pierre de mon cœur ;
Et pour mon pas désordonné
La terre entière est un abîme
Où je pivote, environné
Par ma victime !