L’Abîme (Rollinat)/La Vie

L’Abîme : poésie
G. Charpentier et Cie, éditeurs (p. 273-275).


LA VIE


Visqueusement sortir d’un être
Qui vous inocule à foison
Ses héritages de poison,
C’est naître.

Cet angélisme sans défense
Et sans haine contre le mal,
Dont il a le germe fatal,
C’est l’enfance.


Cette chair en effervescence
Où déjà le vice en éveil
Chuchote un infâme conseil,
C’est l’adolescence.

L’expansive animalité,
Folle et chaude comme une lave
Que bientôt la raison déprave,
C’est la puberté.

Cette ambition ivrognesse
Dont le verre est toujours béant,
Et qui bat les murs du néant,
C’est la jeunesse.

Ce sentiment retors et dur
Qui se pelotonne si triste
Au fond de sa peur égoïste,
C’est l’âge mûr.


Cette usure tout d’une pièce
Qui se raccroche au souvenir
Pour tâcher de se soutenir,
C’est la vieillesse.

Enfin, regarder s’entr’ouvrir
Dans une vision livide
Le Grand Secret, — peut-être vide ? —
C’est mourir.