L’Abîme (Rollinat)/Les Antagonistes

L’Abîme : poésie
G. Charpentier et Cie, éditeurs (p. 134-138).


LES ANTAGONISTES


L’Esprit humain est sur la terre
Une espèce de Dieu banni
Expiant un crime infini
Dont il ignore le mystère.

Il devrait donc à sa fierté
De se soumettre sans révolte
Et de bien faire sa récolte
En attendant l’Éternité.


Mais, hélas ! au lieu qu’à la longue
Il consente à se résigner,
Il se consume à recogner
Contre sa sépulture oblongue.

Il faut qu’un pur esprit divin
Endosse une forme rampante
Où par maint conduit qui serpente
Circule une eau couleur de vin.

Impalpable en proie au solide,
Il prendra, se sachant ailé,
Un vol à jamais refoulé
Par sa haineuse chrysalide.

De là l’exécrable duel :
Tandis que l’âme dans la viande
Se débat cupide et friande
D’un aliment spirituel,


Cependant qu’elle est le vampire
De sa prison pleine d’effrois
Qu’elle incise à tous les endroits,
Pompe, resaigne et réaspire,

Le corps, ce contenant charnu
Dont la matière fait l’extase,
S’épanouit quand il écrase
Les élans de son contenu.

Plus se dilate l’enveloppe,
Plus le venin est à l’étroit ;
Et de même, l’étui décroît
Quand le poison se développe.

Ensemble à leur brancard d’ennui
Où le fouet du Temps les harcelle,
L’âme cherche sa route à elle,
Le corps veut son auberge à lui.


Malgré l’atroce mécanisme
Qui mêle jusqu’à leur frisson,
Ils opèrent leur unisson
Avec un fourbe antagonisme.

Chacun est martyr et bourreau,
La lame autant que le fourreau :
Ils s’épient, se tâtent, se sondent !

Oh ! s’ils pouvaient désaccoupler
La double haine qu’ils confondent
Et séparément l’exhaler !

Mais, hélas ! l’un à l’autre adhère,
Jumeaux de la complicité
Ils sont dans la nécessité
Du fratricide solidaire.

La bête clame en rugissant :
« Que je n’obéisse qu’au sang !
Folie, accours et me délivre ! »


L’âme répond : Geôlier hideux,
Nous serions toujours tous les deux,
Car être fou, c’est encore vivre !

« Et sais-tu même si ta mort
Ne me sera pas tracassière,
Et si je n’aurai pas le sort
De cohérer à ta poussière ! »