L’Abîme (Rollinat)/L’Ingratitude

L’Abîme : poésie
G. Charpentier et Cie, éditeurs (p. 262-268).


L’INGRATITUDE


Dans la mystique solitude
D’une âme osant s’analyser,
Quatre démons vont s’accuser
De fabriquer l’ingratitude.

Ils se tiennent groupés autour
De la Conscience coupable,
Et devant ce juge indupable
Chacun se confesse à son tour.


L’Avarice ouvre la séance :
« Quand un ladre accepte un bienfait,
Dit elle, il souscrit un effet
Dont l’oubli solde l’échéance.

D’après ma règle, on n’est tenu
Que par la dette métallique,
Encore faut-il qu’on s’applique
À rembourser tard et menu. »

L’Orgueil dit : « Pour que je façonne
La pourrissable humanité
Au rêve d’une éternité
Qui perpétuera sa personne,

Il faut que j’inspire à foison
Son vouloir comme son caprice,
Et qu’à son insu je pétrisse
La sagesse de la raison.


La distension de son être
Encore et toujours, c’est ma loi !
Je veux que l’appétit du moi
Fonctionne sans se repaître.

C’est pourquoi j’ose insinuer
Aux vrais apôtres de mon vice
Que si recevoir un service
C’est déjà se diminuer,

Par l’abjecte reconnaissance
On laisse prendre au bienfaiteur
Un rôle d’humiliateur
Dont il tire une jouissance. »

Le Jeu grince : « Mon possédé
Est une angoisse qui tournique ;
Il sait que sa ressource unique
Sera d’être un suicidé.


Et qu’il se rapproche ou s’écarte
De son hideux spectre camard,
Selon que le doigt du hasard
A touché telle ou telle carte !

Il se peut qu’un ressentiment
Se maintienne dans ce vertige…
Mais la reconnaissance exige
L’équilibre sans flottement.

Je le répète : mon engeance
Vit l’enfer du flux et reflux…
Et ses heures ne sonnent plus
Qu’à la pendule de la chance ! »

« Pour moi, quand j’ai pu le saisir,
Dit la Luxure, qui ricane,
Tout l’homme devient un organe
Exaspéré par mon désir.


Le cahier du cœur ? Vieux grimoire :
Son cœur, à lui, n’y voit pas clair,
Car il ne bat que pour sa chair
Où j’ai transporté sa mémoire…

Ses nerfs vibrent à l’unisson
De ma suggestion rapace…
Et sa pensée est un espace
Traversé par mon seul frisson. »

Puis enfin, d’une voix qui traîne
La Paresse ébauche ceci :
« Moi ! j’ai maintes fois réussi
La stagnation de la haine.

C’est dire que l’effort humain
A beau me lancer sa ruade,
Peu à peu je lui persuade
De se coucher dans mon chemin.


Un jour ou l’autre mon marasme
Invétéré comme il convient,
Pourrit la tendresse et parvient
À congeler l’enthousiasme

Les projets ! je les alanguis,
Les souvenirs, je les embrouille…
Et l’on est mangé par ma rouille
Comme le chêne par les guis.

Le corps, sous mon poids qui l’assomme,
Se vautre, et, quant au sentiment,
Il s’ouvre dans un bâillement
Et se referme dans un somme. »

Or, voici la décision
De la Conscience qui juge
Sans malice ni subterfuge,
Sans faiblesse et sans passion :


« Je trahirai, quoi qu’il m’en coûte,
Le monstre que je porte en moi.
Savez-vous quel est le pourquoi
De l’ingratitude ?… Le Doute !

Pour lui, les bienfaits sont forgés :
L’Intérêt a dû les débattre !…
Allez, démons, mieux que vous quatre
Il conseille les obligés !…

Et je dois le conclure en somme :
Tout homme est plus ou moins ingrat,
Puisque le doute scélérat
Est le fond même de tout homme. »