L’Abîme (Rollinat)/La Honte

L’Abîme : poésie
G. Charpentier et Cie, éditeurs (p. 164-167).


LA HONTE


Plus d’un que la honte poursuit
Frissonne en son gîte la nuit.

Surtout, certains soirs de décembre,
Quand le vent bat l’obscurité,
Il sent mieux l’insécurité
Oui se mitonne dans sa chambre.

Brusque, il prend un livre au hasard,
Qu’il jette, en devenant blafard.


Avec des souffles de fournaise
Et des haleines de caveau,
Il sent monter à son cerveau
Une angoisse que rien n’apaise.

Portes, châssis, rideaux, plafond
Ont un calme qui le confond.

Sa conscience qui lui pèse
S’embarrasse dans la frayeur,
Comme le pied d’un fossoyeur
Dans un marécage de glaise.

Oh ! le face à face avec soi,
Quand on tremble et qu’on sait pourquoi !

Il admettrait donc l’hypothèse
Où ses vieux meubles renfrognés
Seraient des spectres indignés
Qui jouiraient de son malaise ?


À ce moment il suinte, il sourd
De partout comme un blâme sourd.

Évitant l’armoire ou la chaise
Qui lui parleraient d’autrefois,
Il gesticule ses effrois
Dans un va-et-vient qui biaise.

Le craquètement du parquet
Tient du soupir et du hoquet.

Et, sa nuit devient si mauvaise,
Qu’il retourne contre le mur
Le portrait vénérable et dur
Dont il redoute l’œil de braise.

Mais d’où vient qu’il rampe à genoux,
Avec la mimique des fous ?


C’est qu’en s’approchant tout à l’heure,
Il a vu, sur son panneau froid,
Juste au point, remise à l’endroit,
La figure peinte qui pleure.

Plus d’un que la honte poursuit
Frissonne en son gîte la nuit.