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Correspondance 1812-1876, 5/Texte entier

GEORGE SAND




CORRESPONDANCE


V

GEORGE SAND
___

CORRESPONDANCE


1812-1876



V



Publisher logo - Calmann Lévy.jpg


PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, rue auber, 3
1884

DXLII

À MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI,
À DECIZE (NIÈVRE)


Nohant, 2 janvier 1864.


Chère enfant,

C’est vrai, que je n’écris plus, parce que je n’en peux plus d’écrire ! mais tu sais bien que je ne t’oublie pas. Je suis souvent malade, je me remets sur pied pour un mois ou deux, puis je retombe. Me voilà dans une mauvaise période ; j’aurais besoin de changer d’air et de régime ; mais comment faire ? Le travail ne peut pas s’arrêter, et il suffit tout juste aux besoins courants.

Ne parlons pas du mauvais côté des choses, puisqu’il y en a un sérieux et inévitable pour tout le monde.

Je suis contente que ta fillette, cette pauvre fillette qui t’a tant fait trembler, soit enfin en bonne voie de croissance et de vie, et que George travaille bien. C’est le bonheur immédiat, le plus actuel et le plus important dans ta vie. La nôtre coule tranquille tant que notre Marc est gai et frais comme une rose. Quand viendront les bobos, les crises inévitables, nous serons sens dessus dessous ! Ainsi passe la vie de famille ; jusqu’à présent, ç’a été tout plaisir, et la première dent du cher petit ne l’a pas éprouvé sérieusement. Lina est bonne nourrice et se tire bien d’affaire.

On travaille toujours comme des nègres autour de ce berceau. Les vacances et les comédies ont été très courtes. Beaucoup de monde, toujours trop à la fois, dans la maison, et, comme Lina ne pouvait guère s’amuser, nous avons fini les réjouissances de bonne heure. Nous n’avons plus que Lambert et sa femme, qui est très gentille et excellente personne ; mais ils partent ces jours-ci. Ils t’envoient mille amitiés. Maurice a passé son jour de l’an dans son lit. Ce n’est rien heureusement, qu’une fièvre de courbature. Lui et sa femme, qui est toujours très charmante et mignonne, me chargent de t’embrasser.

Merci à Bertholdi pour ses échantillons minéralogiques, qui sont très beaux. Embrasse-le pour moi, ainsi que Jeannette, et Georget, quand tu le verras.

G. SAND.

Pauvre Pologne ! c’est navrant, c’est un deuil pour tous les cœurs.


DXLIII

À M. AUGUSTE VACQUERIE, À PARIS


Nohant, 4 janvier 1864.


Je ne vous ai pas remercié du plaisir que m’a causé Jean Baudry. J’espérais le voir jouer. Mais, mon voyage à Paris étant retardé, je me suis décidée à le lire, non sans un peu de crainte, je l’avoue. Les pièces qui réussissent perdent tant à la lecture, la plupart du temps ! Eh bien, j’ai eu une charmante surprise. Votre pièce est de celles qu’on peut lire avec attendrissement et avec satisfaction vraie.

Le sujet est neuf, hardi et beau. Je trouve un seul reproche à faire à la manière dont vous l’avez déroulé et dénoué : c’est que la brave et bonne Andrée ne se mette pas tout à coup à aimer Jean à la fin, et qu’elle ne réponde pas à son dernier mot : « Oui, ramenez-le, car je ne l’aime plus, et votre femme l’adoptera ! » ou bien : « Guérissez-le, corrigez-le, et revenez sans lui. »

Vous avez voulu que le sacrifice fût complet de la part de Jean. Il l’était, ce me semble, sans ce dernier châtiment de partir sans récompense.

Vous me direz : La femme n’est pas capable de ces choses-là. Moi, je dis : Pourquoi pas ? Et je ne recule pas devant les bonnes grosses moralités : un sentiment sublime est toujours fécond. Jean est sublime ; voilà que cette petite Andrée, qui ne l’aimait que d’amitié, se met à l’aimer d’enthousiasme, parce que le sublime a fait vibrer en elle une force inconnue. Vous voulez remuer cette fibre dans le public, pourquoi ne pas lui montrer l’opération magnétique et divine sur la scène ? Ce serait plus contagieux encore ; on ne s’en irait pas en se disant : « La vertu ne sert qu’à vous rendre malheureux. »

Voilà ma critique. Elle est du domaine de la philosophie et n’ôte rien à la sympathie et aux compliments de cœur de l’artiste. Vous avez fait agir et parler un homme sublime. C’est une grande et bonne chose par le temps qui court. Je suis heureuse de votre succès[1].


DXLIV

À M. ÉDOUARD RODRIGUES, À PARIS


Nohant, 12 janvier 1864.


… J’ai le droit de mépriser mon argent, ce me semble. Je le méprise en ce sens que je lui dis : « Tu représentes l’aisance, la sécurité, l’indépendance, le repos nécessaire à mes vieux jours. Tu représentes donc mon intérêt personnel, le sanctuaire de mon égoïsme. Mais, pendant que je te placerai en lieu sûr et que je te ferai fructifier, tout souffrira autour de moi et je ne m’en soucierai pas ? Tu veux me tenter ? Va au diable ! je dédaigne ta séduction ; donc, je te méprise ! » Avec cette prodigalité-là, j’ai passé ma vie à ne me satisfaire jamais ; à écrire quand j’aurais voulu rêver, à rester quand j’aurais voulu courir, à faire des économies sordides sur certains besoins entièrement personnels, certains luxes de robes de chambre et certaines questions de pantoufles auxquelles j’aurais été sensible ; à ne pas flatter la gourmandise des convives, à ne pas voir les théâtres, les concerts, le mouvement des arts ; à me faire anachorète, moi qui aimais l’activité de la vie et le grand air des voyages. Je n’ai pas souffert de ces renoncements : je sentais en moi une joie supérieure, celle de satisfaire ma conscience et d’assurer le repos du cœur de chaque jour. En compromettant et sacrifiant les aises de l’avenir ? en méprisant mon argent qui voulait me tenter ? Oui, c’est comme cela, et vous ne me donnerez pas tort, je parie.

Ai-je été prodigue pour cela ? Non, puisque je n’ai pas fait comme la plupart de mes confrères en aliénant ma propriété, pour le plaisir de manger une centaine de mille francs par an. J’ai senti que, si j’eusse fait comme eux, je n’eusse rien avalé, mais j’aurais tout donné ; car, en détail, j’ai bien donné au moins 500 000 francs sans compter les dots des enfants. J’ai mis le holà à mon entraînement, et mes enfants n’auront pas de reproches à me faire. J’ai résisté à la voix du socialisme mal entendu qui me criait que je faisais des réserves. Il y en a qu’il faut faire et on ne m’a pas ébranlée. Une théorie ne peut pas être appliquée sans réserve dans une société qui ne l’accepte pas. J’ai fait beaucoup d’ingrats, cela m’est égal. J’ai fait quelques heureux et sauvé quelques braves gens. Je n’ai pas fait d’établissements utiles : cela, je ne sais pas m’y prendre. Je suis plus méfiante du faux pauvre que je ne l’ai été.

Pour le moment, je n’ai absolument sur les bras qu’une famille de mourants à nourrir : père, mère, enfants, tout est malade ; le père et la mère mourront, les enfants au moins ne mourront pas de faim. Mais à ceux-là, un peu sauvés, succédera un autre nid en déroute. Et puis, à la fin de l’année, j’ai eu à payer l’année du médecin et celle du pharmacien. Ceci est une grosse affaire, de 1500 à 2000 francs toujours. Le paysan d’ici n’est pas dans la dernière misère : il a une maison, un petit champ et ses journées ; mais, s’il tombe malade, il est perdu. Les journées n’allant plus, le champ ne suffit pas s’il a des enfants ; quant au médecin et aux remèdes, impossible à lui de les payer et il s’en passe si je ne suis pas là. Il fait des remèdes de sorcier, des remèdes de cheval, et il en meurt. La femme sans mari est perdue. Elle ne peut pas cultiver son champ, il faut un journalier payé. Il n’y a pas la moindre industrie dans nos campagnes. Les fonds de la commune consacrés à fournir des remèdes et payer les médecins ne sont distribués qu’aux véritables indigents, qui sont peu nombreux. Donc, tous les prétendus aisés sont à deux doigts de l’indigence si je ne m’en mêle, et plusieurs gens bien respectables ne demandent pas et ne reçoivent qu’en secret. Nos bourgeois de campagne ne sont pas mauvais ; ils rendent des services, donnent quelquefois des soins. Mais délier la bourse est une grande douleur en Berry, et, quand on a donné dix sous, on soupire longtemps. Les campagnes du Centre, sont véritablement abandonnées. C’est le pays du sommeil et de la mort. Ceci pour vous expliquer ce que l’on est obligé de faire quand on voit que de plus riches font peu et que de moins riches ne font rien. On a créé à Châteauroux une manufacture de tabac qui soulage beaucoup d’ouvriers et emploie beaucoup de femmes ; mais ces bienfaits-là n’arrivent pas jusqu’à nos campagnes.


DXLV

AU MÊME


Nohant, 8 février 1864.


Mon brave et bon ami,

J’ai fini ma grosse tâche, et, avant que j’en commence une autre, je viens causer avec vous. Qu’est-ce que nous disions ? Si la liberté de droit et la liberté de fait pouvaient exister simultanément ? Hélas ! tout ce qu’il y a de beau et de bon pourra exister quand on le voudra ; mais il faut d’abord que tous le comprennent, et le meilleur des gouvernements, de quelque nom qu’il s’appelle, sera celui qui enseignera aux hommes à s’affranchir eux-mêmes en voulant affranchir les autres au même degré.

Vous vouliez me faire des questions, faites-m’en, afin que je vous demande de m’aider à vous répondre ; car je ne crois pas rien savoir de plus que vous, et tout ce que j’ai essayé de savoir, c’est de mettre de l’ordre dans mes idées, par conséquent de l’ensemble dans mes croyances. Si vous me parlez philosophie et religion, ce qui pour moi est une seule et même chose, je saurai vous dire ce que je crois ; politique, c’est autre chose : c’est là une science au jour le jour, qui n’a d’ensemble et d’unité qu’autant qu’elle est dirigée par des principes plus élevés que le courant des choses et les mœurs du moment. Cette science, dans son application, consiste donc à tâter chaque jour le pouls à la société, et à savoir quelle dose d’amélioration sa maladie est capable de supporter sans crise trop violente et trop périlleuse. Pour être ce bon médecin, il faut plus que la science des principes, il faut une science pratique qui se trouve dans de fortes têtes ou dans des assemblées libres, inspirées par une grande bonne foi. Je ne peux pas avoir cette science-là, vivant avec les idées plus qu’avec les hommes, et, si je vous dis mon idéal, vous ne tiendrez pas pour cela les moyens pratiques ; vous ne les jugerez vraiment, ces moyens, que par les tentatives qui passeront devant vos yeux et qui vous feront peser la force ou la faiblesse de l’humanité à un moment donné. Pour être un sage politique, il faudrait, je crois, être imbu, avant tout et par-dessus tout, de la foi au progrès, et ne pas s’embarrasser des pas en arrière qui n’empêchent pas le pas en avant du lendemain. Mais cette foi n’éclaire presque jamais les monarchies, et c’est pour cela que je leur préfère les républiques, où les plus grandes fautes ont en elles un principe réparateur, le besoin, la nécessité d’avancer ou de tomber. Elles tombent lourdement, me direz-vous ; oui, elles tombent plus vite que les monarchies, et toujours pour la même cause, c’est qu’elles veulent s’arrêter et que l’esprit humain qui s’arrête se brise. Regardez en vous-même, voyez ce qui vous soutient, ce qui vous fait vivre fortement, ce qui vous fera vivre très longtemps, c’est, votre incessante activité. Les sociétés ne diffèrent pas des individus.

Pourtant vous êtes prudent et vous savez que, si votre activité dépasse la mesure de vos forces, elle vous tuera ; même danger pour le travail des rénovations sociales ; et impossible, je crois, de préserver la marche de l’humanité de ces trop et de ces trop peu alternatifs qui la menacent et l’éprouvent sans cesse. Que faire ? direz-vous. Croire qu’il y a toujours, quand même, une bonne route à chercher et que l’humanité la trouvera et ne jamais dire : Il n’y en a pas, il n’y en aura pas.

Je crois que l’humanité est aussi capable de grandir en science, en raison et en vertu, que quelques individus qui prennent l’avance. Je la vois, je la sais très corrompue, affreusement malade, je ne doute pas d’elle pourtant. Elle m’impatiente tous les matins, je me réconcilie avec elle tous les soirs. Aussi n’ai-je pas de rancune contre ses fautes, et mes colères ne m’empêcheront jamais d’être jour et nuit à son service. Passons l’éponge sur les misères, les erreurs, les fautes de tels ou tels, de quelque opinion qu’ils soient ou qu’ils aient été, s’ils ont dans le cœur des principes de progrès ardents et sincères. Quant aux hypocrites et aux exploiteurs, qu’en peut-on dire ? Rien ; c’est le fléau dont il faut se préserver, mais ce qu’ils font sous une bannière ou sous une autre ne peut être attribué à la cause qu’ils proclament et qu’ils feignent de servir.

Quand nous mettrons de l’ordre dans notre catéchisme par causerie, il faudra bien que nous commencions par le commencement et que, avant de nous demander quels sont les droits de l’homme en société, nous nous demandions quels sont les devoirs de l’homme sur la terre, et cela nous fera remonter plus haut que république et monarchie, vous verrez. Il nous faudra aller jusqu’à Dieu, sans la notion duquel rien ne s’explique et ne se résoud ; nous voilà embarqués sur un rude chemin, prenez-y garde ! mais je ne recule pas si le cœur vous en dit.

Bonsoir pour ce soir, cher ami, et à vous de cœur et de tout bon vouloir.

G. SAND.

DXLVI

À MAURICE SAND, À NOHANT


Paris, 21 février 1864.


Chers enfants,

Je croyais bien avoir répondu à votre question. Comment, si je veux être marraine de mon Cocoton ? Je crois bien ! Si c’était comme catholique, je dirais : « Non ! ça porte malheur. » Mais l’Église libre, c’est différent, et vous ne deviez pas douter un instant de mon adhésion.

On commence a travailler sérieusement à l’Odéon. Mais on a perdu tant de temps, que nous ne serons pas prêts avant la fin du mois, et peut-être le 2 ou le 3 mars. Voilà ce qu’ils reconnaissent aujourd’hui. Mais je ne veux pas vous ennuyer de mes ennuis ; ils ne sont pas minces, et vous seriez étonnés de la provision de patience que je fais tous les matins pour la journée.

J’ai été voir le prince hier matin, j’ai demandé a voir son fils[2] ; il a fait dire à la bonne de l’amener. L’enfant est arrivé avec une personne en petite robe de laine écossaise que j’ai failli ne pas regarder, quand je me suis aperçue que c’était la princesse elle-même qui m’amenait son jeune homme, toute seule et très gentiment. L’enfant est très beau et très joli, avec un air mélancolique et timide.

Il tiendra de sa mère plus que de son père. Il est très mignon et obéissant comme une fille.

Je me porte bien, toujours sans appétit ; ça ne pousse pas à Paris.

La vente de Delacroix produit près de deux cent mille francs en deux jours. Les moindres croquis se vendent deux, trois et quatre cents francs. Ce pauvre homme vendait des tableaux pour ce prix-là !

Bonsoir, mes enfants chéris ; je vous bige bien tendrement.


DXLVII

AU MÊME


Paris, 28 février 1864.


Mes chers enfants,

C’est demain le grand jour ! quand vous recevrez ma lettre, j’aurai des bravos ou des sifflets, peut-être l’un et l’autre. Ribes ne va pas mieux ; il joue quand même et très bien. La pièce est mal sue, mais bien comprise et bien jouée.

Le Duc-Berton, Villemer-Ribes, Caroline-Thuillier, la Marquise-Ramelli, Pierre-Rey, sont excellents.

Diane de Saintrailles, charmante, un peu maniérée ; madame d’Arglade, un peu faible, et Clerh-Benoît, qui dit quatre mots, ne gâtent rien.

Le théâtre, depuis le directeur jusqu’aux ouvreuses, dont l’une m’appelle notre trésor, les musiciens, les machinistes, la troupe, les allumeurs de quinquets, les pompiers, pleurent à la répétition comme un tas de veaux et dans l’ivresse d’un succès qui va dépasser celui du Champi. Tout ça, c’est la veille, il faut voir le lendemain ; s’il y a déroute, ce sera autre chose. On annonce toujours une cabale. Les uns la disent formidable ; les autres disent qu’il n’y aura rien ; nous verrons bien. Le moment du calme est venu pour moi qui n’ai plus rien à faire que d’attendre l’issue. La salle sera comble et il y en aura autant à la porte. De mémoire d’homme, l’Odéon n’a vu une pareille rage. L’empereur et l’impératrice assisteront à la première ; la princesse Mathilde en face d’eux, le prince et la princesse Napoléon au-dessous. M. de Morny, les ministères, la police de l’empereur nous prennent trop de place, et ce n’est pas le meilleur de l’affaire. Nous aimerions mieux des artistes aux avant-scènes que des diplomates et des fonctionnaires. Ces gens-là ne crèvent pas leurs gants blancs contre une cabale. Il n’y a que le prince qui applaudisse franchement.

Enfin, nous y voilà ! les décors sont riches et laids. L’orchestre sera rempli de mouchards, rien ne manquera à la fête. Marchal ne demande qu’à étriper les récalcitrants. Le parterre est pris par des gens en cravate blanche et en habit noir. À demain des nouvelles.

J’ai vu enfin M. Harmant à l’Odéon. Il m’a dit qu’il viendrait me voir après la pièce. Mario Proth va faire un article sur Callirhoé[3]. Jourdan en raffole, il est de la religion de Marc Valery.


DXLVIII

AU MÊME


Paris, mardi 1er mars 1864.
Deux heures du matin.


Mes enfants,

Je reviens escortée par les étudiants aux cris de « Vive George Sand ! Vive Mademoiselle La Quintinie ! À bas les cléricaux ! » C’est une manifestation enragée en même temps qu’un succès comme on n’en a jamais vu, dit-on, au théâtre.

Depuis dix heures du matin, les étudiants étaient sur la place de l’Odéon, et, tout le temps de la pièce, une masse compacte qui n’avait pu entrer occupait les rues environnantes et la rue Racine jusqu’à ma porte.

Marie a eu une ovation et madame Fromentin aussi, parce qu’on l’a prise pour moi dans la rue. Je crois que tout Paris était là ce soir. Les ouvriers et les jeunes gens, furieux d’avoir été pris pour des cléricaux à l’affaire de Gaetana d’About, étaient tout prêts à faire le coup de poing. Dans la salle, c’étaient des trépignements et des hurlements à chaque scène, à chaque instant, en dépit de la présence de toute la famille impériale. Au reste, tous applaudissaient, l’empereur comme les autres, et même il a pleuré ouvertement. La princesse Mathilde est venue au foyer me donner la main. J’étais dans la loge de l’administration avec le prince, la princesse, Ferri, madame d’Abrantès. Le prince claquait comme trente claqueurs, se jetait hors de la loge et criait à tue-tête. Flaubert était avec nous et pleurait comme une femme. Les acteurs ont très bien joué, on les a rappelés à tous les actes.

Dans le foyer, plus de deux cents personnes que je connais et que je ne connais pas sont venues me biger tant et tant, que je n’en pouvais plus. Pas l’ombre d’une cabale, bien qu’il y eût grand nombre de gens mal disposés. Mais on faisait taire même ceux qui se mouchaient innocemment.

Enfin, c’est un événement qui met le quartier Latin en rumeur depuis ce matin ; toute la journée, j’ai reçu des étudiants qui venaient quatre par quatre, avec leur carte au chapeau, me demander des places et protester contre le parti clérical en me donnant leurs noms.

Je ne sais pas si ce sera aussi chaud demain. On dit que oui, et, comme on a refusé trois ou quatre mille personnes faute de place, il est à croire que le public sera encore nombreux et ardent. Nous verrons si la cabale se montrera. Ce matin, le prince a reçu plusieurs lettres anonymes où on lui disait de prendre garde à ce qui se passerait à l’Odéon. Rien ne s’est passé, sinon qu’on a chuté les claqueurs de l’empereur à son entrée, en criant : À bas la claque ! l’empereur a très bien entendu ; sa figure est restée impassible.

Voilà tout ce que je peux vous dire ce soir ; le silence se fait, la circulation est rétablie et je vas dormir.


DXLIX

AU MÊME


Paris, 2 mars 1864.


Mes enfants,

La seconde de Villemer a été ce soir encore plus chaude que celle d’hier. C’est un triomphe inouï, une tempête d’applaudissements d’un bout à l’autre, à chaque mot, et si spontanée, si générale, qu’on coupe trois fois chaque tirade. Le groupe des claqueurs quand il essaye de marquer des points de repère à cet enthousiasme ne fait pas plus d’effet qu’un sac de noix. Le public ne s’en occupe pas, il interrompt où il lui plaît, et c’est le tonnerre. Jamais je n’ai rien entendu de pareil. La salle est comble, elle croule ; la tirade de Ribes, au second acte, provoque un délire. Dans les entr’actes, les étudiants chantent des cantiques dérisoires, crient « Enfoncés les jésuites ! Hommes noirs, d’où sortez-vous ? Vive La Quintinie ! Vive George Sand ! Vive Villemer ! » On rappelle les acteurs à tous les actes. Ils ont de la peine à finir la pièce. Ces applaudissements les rendent ivres, Berton, ce matin, l’était encore d’hier, lui qui ne boit jamais que de l’eau rougie. Ce soir, il me suivait dans les coulisses en me disant qu’il me devait le plus beau succès de sa vie, et le plus beau rôle qu’il eût jamais joué.

Thuillier et Ramelli étaient folles. Il faut dire qu’elles ont joué admirablement. Ribes n’a pas le même ensemble : il est laid, disgracieux, pas cabotin du tout ; mais, par moments, il est si sympathique et si nerveux, qu’il électrise le public et recueille en bloc les bravos que les autres reçoivent en détail. Je vous raconte tout ça pour vous amuser. Si vous voyiez mon calme au milieu de tout ça, vous en ririez ; car je n’ai pas été plus émue de peur et de plaisir que si ça ne m’eût pas regardé personnellement, et je ne pourrais pas expliquer pourquoi. Je m’étais préparée à ce qu’il y a de pire, c’est peut-être pour ça que l’inattendu d’un succès si inconcevable, en ce qui me concerne, m’a un peu stupéfiée. Il faut voir le personnel de l’Odéon autour de moi ! je suis le bon Dieu. Je dois leur rendre cette justice que, tout le temps des répétitions, ils ont été aussi gentils que le jour de la victoire ; que, la veille, ils n’ont pas été pris de la panique ordinaire qui fait qu’on veut mascander[4] la pièce parce qu’on a peur de tout. Ils vont faire de l’argent, je l’espère. En ce moment, ils pourraient faire quatre mille francs par soirée ; mais ils tiennent à laisser entrer les écoles, beaucoup d’ouvriers, de bourgeois libres penseurs, enfin les amis naturels et ceux qui lancent le succès par conviction. En cela, ils agissent bien, et ils sont honnêtes gens.

Il y a eu ce soir encore un peu de tapage sur la place. On voulait recommencer la promenade d’hier au soir, car je ne savais pas hier quand je vous ai écrit tout ce qui s’était passé. Six mille personnes au moins, les étudiants en tête, ont été à la porte du club catholique et de la maison des jésuites, chanter en fausset : Esprit saint, descendez en nous ! et autres cantiques, en moquerie. Ce n’était pas bien méchant ; mais, comme tous ces enfants s’étaient grisés par leurs cris et leur queue de douze heures sur la place, on craignait de les voir aller trop loin, et la police les a dispersés. Quelques-uns ont été bousculés, déchirés et menés au poste. Ni coups ni blessures pourtant. On s’attendait à du bruit et on avait consigné deux régiments, avec l’ordre d’être prêts à monter à cheval. Les jeunes gens avaient résolu de dételer mes chevaux du sapin et de m’amener rue Racine. On a, Dieu, merci, empêché et calmé tout. On a un peu taquiné l’impératrice en lui chantant le Sire de Framboisy. Mais l’empereur a bien agi, il a applaudi la pièce, il est sorti à pied jusqu’à sa voiture, que la foule empêchait d’arriver. Il n’a pas voulu que la police lui fît faire place. On lui en a su gré et on l’a applaudi.

Il devrait bien faire supprimer l’escouade de mouchards qui l’acclament à son entrée, et auxquels les étudiants ont imposé silence hier ; je suis sûre que, sans elle, toute la salle l’applaudirait.

Les journaux d’aujourd’hui racontent de mille manières ce qui s’est passé hier ; mais ce que je vous raconte à bâtons rompus est exact. Aujourd’hui, il y avait dans la salle pas mal de catholiques qui essayaient de prendre des airs dédaigneux et embêtés. Mais ils ne pouvaient pas seulement cracher, et la moindre parole de leur part eût fait éclater une tempête. Décidément tout le monde ne les aime pas, et ils n’oseront pas broncher. Ils se vengeront dans leurs journaux, soit !

J’ai encore un jour ou deux à donner à Villemer ; et puis j’ai à voir M. Harmant, et puis la pièce de Dumas, qui vient samedi, et quelques affaires de détail à terminer ; l’impression de mon manuscrit de Villemer à livrer, c’est-à-dire la correction d’un manuscrit conforme à la mise en scène. J’espère avoir fini tout cela la semaine prochaine et courir vers vous et mon Cocoton qui pousse bien, j’espère, pendant que je pioche, ce cher petit amour ! Je vous bige mille fois. Parlez-moi de vous et de lui.


DL

AU MÊME


Paris, 8 mars 1864.


Villemer va toujours merveilleusement. La grande presse est encore plus élogieuse que la petite, et cela sans restriction. Ces messieurs qui m’avaient déclarée incapable de faire du théâtre, me proclament très forte. L’Odéon fait tous les soirs quatre mille francs de location et de cinq à six cents francs au bureau. Il y a file de voitures toute la journée pour retenir les places, puis autre file le soir et queue au bureau.

L’Odéon est illuminé tous les soirs. La Rounat en deviendra fou. Les acteurs sont toujours rappelés entre tous les actes. C’est un succès splendide, et, comme il n’est plus soutenu par personne que le public payant, il est si unanime et si chaud, que jamais les acteurs n’en ont vu, disent-ils, de pareil. Ribes se soutient ; le succès lui donne une vie artificielle et le guérira peut-être. Il a des moments où on l’interrompt trois fois par des applaudissements frénétiques comme le premier jour. Les voyageurs qui arrivent à Paris et qui passent le soir devant l’Odéon, font arrêter leur sapin avec effroi et demandent si c’est une révolution, si on a proclamé la République.

La pièce d’Alexandre a été mieux reçue ce soir[5] ; mais elle soulève de l’opposition et n’aura pas de succès. Elle est pourtant amusante et pleine de talent ; mais elle scandalise.

Les épreuves de ma photographie n’ont pas encore très bien réussi chez Nadar ; j’y retourne demain. M. Harmant vient pour sûr mercredi. Il m’a envoyé une loge pour ce jour-là ; car il faut bien que je connaisse son théâtre. Je voudrais aussi voir Villemer, que je n’ai encore fait qu’apercevoir à moitié. J’ai demandé hier trois places, pas une qui ne soit louée jusqu’à samedi.


DLI

M. GUSTAVE FLAUBERT


Paris, 16 mars 1864.


Cher Flaubert,

Je ne sais pas si vous m’avez prêté ou donné le beau livre de M. Taine. Dans Le doute, je vous le renvoie ; je n’ai eu le temps d’en lire ici qu’une partie, et, à Nohant, je n’aurai que le temps de griffonner pour Buloz ; mais, à mon retour, dans deux mois, je vous redemanderai ces excellents volumes d’une si haute et si noble portée.

Je regrette de ne vous avoir pas dit adieu ; toutefois, comme je reviens bientôt, j’espère que vous ne m’aurez pas oubliée et que vous me ferez lire aussi quelque chose de vous.

Vous avez été si bon et si sympathique pour moi a la première représentation de Villemer, que je n’admire plus seulement votre admirable talent, je vous aime de tout mon cœur.

GEORGE SAND.


DLII

À M. CHARLES DUVERNET, À NEVERS


Nohant, 24 mars 1864.


Mon cher ami,

Nous changeons de place pour quelque temps. Mes enfants ne veulent pas habiter Nohant sans moi ; ils ont raison et ils me font plaisir. Nous allons tous nous caser auprès de Paris, afin de pouvoir nous occuper de théâtre et d’autres travaux plus réalisables là où nous serons. Nous organisons Nohant sur un bon pied de conservation, afin de pouvoir, tous les ans, y passer une saison tous ensemble. Voilà. Ce n’est pas un départ ni un abandon du pays, ni une séparation de famille, c’est une installation plus légère à porter et à transporter ; car nous avons aussi pour l’année prochaine des projets de voyage. Il me semble que vous faites un peu de même en n’habitant pas le Coudray toute l’année. Espérons que nos loisirs de campagne se rencontreront et que vous ne vous apercevrez guère par conséquent de ce changement.

As-tu reçu signe de vie de Guéroult ? Je t’ai écrit que je l’avais vu et qu’il m’avait promis ce que tu désires. Je n’ai pas répondu à ta lettre de félicitations pour Villemer : je comptais te retrouver ici. Je te remercie donc aujourd’hui et j’embrasse toute ta chère famille. Amitiés d’ici.

G. SAND.


DLIII

À MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI,
À DECIZE


Nohant, 31 mars 1864.


Ma chère enfant,

Puisque Duvernet t’a dit que je quittais Nohant, il aurait pu te dire aussi, puisque je le lui ai écrit, que je ne le quittais pas d’une manière absolue, mais que je prenais seulement des arrangements pour passer, ainsi que Maurice et Lina, une partie de l’année à Paris. Le succès de Villemer me permet de recouvrer un peu de liberté dont j’étais privée tout à fait à Nohant dans ces dernières années, grâce aux bons Berrichons, qui, depuis les gardes champêtres de tout le pays jusqu’aux amis de mes amis, et Dieu sait s’ils en ont ! voulaient être placés par mon grand crédit. Je passais ma vie en correspondances inutiles et en complaisances oiseuses. Avec cela les visiteurs qui n’ont jamais voulu comprendre que le soir était mon moment de liberté et le jour mon heure de travail ! j’en étais arrivée à n’avoir plus que la nuit pour travailler et je n’en pouvais plus. Et puis trop de dépense à Nohant, à moins de continuer ce travail écrasant. Je change ce genre de vie ; je m’en réjouis, et je trouve drôle qu’on me plaigne. Mes enfants s’en trouveront bien aussi, puisqu’ils étaient claquemurés aussi par les visites de Paris et que nous nous arrangerons pour être tout près les uns des autres à Paris, et pour revenir ensemble à Nohant quand il nous plaira d’y passer quelque temps. On a fait sur tout cela je ne sais quels cancans, et on me fait rire quand on me dit : « Vous allez donc nous quitter ? Comment ferez-vous pour vivre sans nous ? »

Ces bons Berrichons ! Il y a assez longtemps qu’ils vivent de moi. Duvernet sait bien tout cela, et je m’étonne qu’il s’étonne.


DLIV

À M. HIPPOLYTE MAGEN, À MADRID


Nohant, 24 avril 1864.


Une absence de quelques jours m’a empêchée, monsieur, de répondre à votre excellente lettre et de vous dire toute ma gratitude pour les détails que vous me donnez.

Vous adoucissez autant que possible la douleur de l’événement[6] en me disant que notre ami n’a pas eu à lutter contre la crise finale, et que les derniers temps de sa vie ont été heureux. La compensation a été bien courte, après une vie de luttes et de souffrances. Mais je suis de ceux qui croient que la mort est la récompense d’une bonne vie, et la vie de ce pauvre ami a été méritante et généreuse. Les regrets sont pour nous, et votre cœur les apprécie noblement.

J’ai envoyé votre lettre à madame Y…, sœur de Fulbert, et je lui ai fait le sacrifice du portrait photographié. S’il vous était possible de m’en envoyer un autre exemplaire, je vous en serais doublement obligée. Madame Y… compte vous écrire pour vous remercier aussi de l’affection délicate que vous portiez à son frère et pour vous confier, je pense, la mission que vous offrez si généreusement de remplir.

Quant aux détails de l’enterrement, j’ignore ce qu’elle en pense. Je la connais fort peu ; mais je vous remercie, moi, pour mon compte, de la suprême convenance de votre intervention.

Vous avez fait respecter le vœu qu’il eût exprimé, lui, s’il eût pu vous adresser ses dernières paroles.

Merci, encore, monsieur, et bien à vous.

G. SAND.


DLV

À M. BERTON PÈRE, À PARIS


Nohant, 5 mai 1864.


Mon cher et charmant enfant,

Voulez-vous vous charger de négocier avec M. Harmant[7] la reprise de Villemer pour le 15 septembre prochain ? M. de la Rounat m’écrit que vous consentez à nous assurer cette reprise, car, sans vous, que serait-elle ? Il n’y aurait pas à y attacher la moindre importance. Si donc vous ne nous abandonnez pas, et je vous en remercie bien sérieusement, il faut que nous obtenions de M. Harmant qu’il vous laisse avec nous le plus longtemps possible, à la charge exclusive de l’Odéon, bien entendu, jusqu’au moment où il aura effectivement besoin de vous. Il m’a dit n’avoir besoin de vous en effet que pour jouer la pièce que je compte lui faire et où vous avez bien voulu accepter le premier rôle. Que cette pièce soit Christian Waldo[8], ou une autre, je me mettrai à ce travail le mois prochain, et je ferai de mon mieux pour arriver en temps utile, c’est-à-dire en janvier, ce qui est bien dans mon intérêt. Jusque-là, quand même vous joueriez encore Villemer, rien ne vous empêcherait de me répéter à la Gaieté. Si vous n’êtes pas effrayé de voir devant vous tant de prose de George Sand, ayez l’obligeance de communiquer ma lettre à M. Harmant en lui offrant tous mes compliments, et de lui demander s’il accepte cet arrangement si simple. Comme, avant tout, il faut que vous l’acceptiez, c’est à vous que je m’adresse pour que nous nous entendions sur toute la ligne et sans perdre de temps. Je ne veux faire une pièce nouvelle qu’autant que vous la jouerez, et il faut que je sois fixée pour y travailler bientôt exclusivement. J’attends donc votre réponse pour cela, et pour dire à M. de la Rounat de traiter de votre rachat avec M. Harmant pour l’automne prochain.

À vous de cœur, mon cher enfant, et toutes les amitiés des miens.


DLVI

À MADEMOISELLE NANCY FLEURY, À PARIS


Nohant, 8 mai 1864.


Chère amie,

Je ne savais pas que cette petite feignante de Lina ne vous avait pas répondu. Elle ne s’en est pas vantée. Elle est si absorbée par son poupon, et elle s’en occupe si gentiment et si bien, qu’il faut lui pardonner tout.

Ne soyez pas inquiets de nous : nous nous portons tous bien, et nos petites incertitudes ont cessé. Les chers enfants ne veulent pas gouverner Nohant ; ils ont un peu tort dans leur intérêt, ils y mettraient sans doute plus d’économie que moi. Mais ils y portent je ne sais quels scrupules qui sont bons et tendres. Je mets donc Nohant sur le pied d’absence, avec la facilité d’y revenir à tout moment et d’y retrouver Sylvain, régisseur de la réserve ; Marie, gouvernante de la maison, et le jardin en bonnes mains. Cela fait, je vole à Palaiseau ; car, si Villemer me donne de quoi payer mon arriéré, ce n’est pas une raison pour que j’en recommence] un [nouveau l’année prochaine, et que je ne puisse jamais me reposer.

Mais, en ce moment, j’achète mon prochain repos par un surcroît de travail. Il faut que je fasse à Buloz, au grand galop, un long roman ; et, comme ledit Buloz a été très bien pour moi, je dois le contenter, morte ou vive. Voilà pourquoi je ne trouve pas une heure pour écrire à mes amis. Je me porte bien à présent. Je me suis envolée toute seule quelques jours à Gargilesse, où j’ai travaillé la nuit, mais où j’ai couru le jour. C’est un paradis en cette saison. Mes enfants sont encore un peu aux arrêts forcés à cause de M. Marc[9] ; mais le voilà qui a des dents et qui mange de la viande. Il ne tardera pas à être sevré ; après quoi, ses parents doivent le conduire dans le Midi et à Paris, où ils ont envie de faire aussi une petite installation. Moi, je crois qu’ils seraient mieux à Nohant. Nous verrons. Le petit est charmant, gai comme un pinson et pas du tout grognon.

Au revoir et à bientôt, mes bons amis ; aimez-vous toujours. Je vous embrasse tous bien tendrement. Lina réparera ses torts en vous écrivant une longue lettre.

G. SAND.

DLVII

À M. OSCAR CASAMAJOU, À CHÂTELLERAULT


Nohant, mai 1864.


Ne crois donc pas ces bêtises, mon cher enfant. Ce sont les aimables commentaires de la Châtre sur un fait bien simple. Je me rapproche de Paris pour un temps plus long que de coutume, afin de pouvoir faire quelques pièces de théâtre qui, si elles réussissent, même moitié moins que Villemer, me permettront de me reposer dans peu d’années. Maurice aussi est tenté d’en essayer, et, comme il a bien réussi dans le roman, il peut réussir là aussi. Mais, pour cela, il ne faut pas habiter Nohant toute l’année, et, si on s’absente, il ne faut pas y laisser un train de maison qui coûte autant que si l’on y était. En conséquence, nous nous sommes entendus pour réduire nos dépenses ici et pour avoir un pied-à-terre plus complet à Paris. Nous n’aimons la ville ni les uns ni les autres ; nous ferons notre pied-à-terre d’une petite campagne à portée d’un chemin de fer. Je compte aller à Paris le mois prochain, Maurice doit aller voir son père avec Lina et Coco, à cette époque. Il me rejoindra à Paris, et Nohant, mis sur un pied plus modeste, mais bien conservé par les soins de Sylvain et de Marie, qui y resteront avec un jardinier, nous reverra tous ensemble quand nous ne serons pas occupés à Paris. À tout cela nous trouverons tous de l’économie, et j’aurai, moi, un travail moins continu. Nous vivons toujours en bonne intelligence, Dieu merci ; mais, si les gens de La Châtre n’avaient pas incriminé selon leur coutume, c’est qu’ils auraient été malades.

Je te remercie, cher enfant, du souci que tu en as pris. Mais sois sûr que, si j’avais quelque gros chagrin, tu ne l’apprendrais pas par les autres. Ta femme a envoyé à Lina des amours de robes. Coco a été superbe avec ça, le jour de son baptême, avant-hier. Il est gentil comme tout. Nous vous embrassons tendrement, mes chers enfants.

Quand tu iras à Paris, comme j’ai quitté la rue Racine, dont les quatre étages me fatiguaient trop, tu sauras où je suis, en allant rue des Feuillantines, 97 ; mets cela sur ton carnet.

Je te disais que, si j’avais un gros chagrin, je te le dirais. J’ai eu, non un chagrin, mais un souci cet hiver. Mon budget s’était trouvé dépassé et je me voyais surchargée de travail pour me remettre au pair. C’est alors que, tous ensemble, nous avons cherché une combinaison d’économie pour Nohant et que nous l’avons trouvée. Quant à l’arriéré, Villemer l’a déjà couvert.


DLVIII

À M. GUILLEMAT, LIBRAIRE, À LA CHÂTRE[10]


Nohant, 11 juin 1864.


Monsieur,

Je suis vivement touchée de la lettre collective qui m’a été écrite au nom de plusieurs artisans et commerçants de la Châtre ; je vous prie de leur en exprimer ma reconnaissance et de leur dire que je n’oublierai jamais notre bon pays et les sympathies que j’y ai rencontrées. Elles me payent largement des petites persécutions qui m’ont été suscitées en d’autres temps et que j’aurais rencontrées partout ailleurs ; car le monde ne comprend pas toujours que l’humanité n’est qu’une seule et même famille, et il faudra encore du temps pour que l’on sache où est le bonheur.

Il serait dans la sainte fraternité et son jour viendra, les poètes n’en peuvent pas douter ; car c’est le pressentiment qui les fait vivre.

Nous traversons, en attendant, une époque de civilisation où le travail est anobli dans l’opinion des honnêtes gens et où beaucoup de souffrances et de fatigues ne font rien perdre à l’homme de son indépendance et de sa dignité, quand il sait les comprendre.

Plusieurs comprennent : patience avec ceux qui ne comprennent pas !

Je ne m’absente que pour peu de temps, j’espère ; mais, de loin ou de près, croyez bien, messieurs, que mon cœur restera avec vous et que votre belle et bonne lettre sera un de mes plus doux souvenirs.

Recevez-en mes remerciements avec l’expression de mon dévouement sincère.

GEORGE SAND.


DLIX

À MAURICE SAND, À GUILLERY


Palaiseau, 18 juin 1864.


Mon Bouli,

J’ai reçu ce matin ta lettre de jeudi soir, et, à l’heure qu’il est, tu es encore à Nohant. Celle-ci (de lettre) te trouvera à Guillery, d’où il me tarde bien d’avoir des nouvelles de votre voyage. Ce brave Cocoton va-t-il être étonné de dormir avec ce tapage de chemin de fer, lui qui ne veut pas que sa mère respire trop fort à côté de lui ! Ce sera de quoi le corriger ; car il faudra bien qu’il prenne son parti de ce vacarme.

On dit dans les journaux qu’il pleut à verse dans toute la France, si bien que je crains que vous ne trouviez pas le beau temps à Guillery. Mais pourtant le baromètre remonte.

Ici, le mauvais temps est supportable. La maison est si gentille et si bien appropriée à tous mes besoins, je suis si bien installée et outillée pour écrire, que je ne m’impatiente pas d’y rester. Hier, il faisait beau, nous avons fait un tour dans le vallon de la petite rivière. La rivière est trouble en ce moment, mais le pays est délicieux. Les gens de la campagne sont tous cultivateurs, propriétaires, franchement paysans et très gentils à la rencontre. Ils vous disent bonjour comme à Gargilesse.

Il y en a qui ont, pour tout avoir, un champ de roses jeté au milieu des champs de blé, et ce champ de roses embaume à un quart de lieue a la ronde. Je ne sais pas si ce pays serait à ton goût ; moi, il me plaît énormément. Il est rustique au possible, ce qui ne l’empêche pas d’avoir un grand style, à cause de ses beaux arbres et de ses verdures immenses.

Jusqu’ici, je ne sais rien de ma dépense, il faut quelques semaines pour s’en rendre compte. Je sais que la table est exquise et que je n’ai jamais si bien mangé. Les fruits et les légumes, dont je vis principalement, sont d’un pays de Cocagne. Si nous avions Nohant en pareille terre, nous serions riches. On se procure au reste ici tout ce qu’on veut comme à Paris, poissons de mer, etc., en s’entendant avec les gens de l’endroit, qui sont serviables au possible. Enfin on ne manque absolument de rien. Ce doit être aussi cher ou peu s’en faut qu’à Paris ; mais Lucy me paraît une grande économe : elle fait un plat pour quatre jours, et, tous les jours, elle vous le sert tellement transformé, qu’on croit manger du nouveau. Je ne sais de quoi vivent son mari et elle. Si cela dure, c’est merveilleux. Les nouveaux balais swepe vounelo[11], comme disait le bon Cauvières[12]. On m’assure pourtant que ceux-ci dureront, parce qu’ils ont fait leurs preuves ailleurs. Nous verrons bien.

Parlez-moi de vous, de ma Cocote, que je bige mille fois, et de mon Cocoton et de Guillery. Dis mes amitiés à ton père. Bonjour à Marie.

J’ai vu en esprit la délivrance des lérots[13] et des poissons. Quelle noce ! Ceux-là ne nous regrettent pas. Moi, je cherche un brochet pour nettoyer le petit nymphée, où les grenouilles frayent un peu trop. Je me suis payée hier des pots de fleurs. On va me donner deux canards de Chine pour mon eau. Il y a ici, dans le jardin, un criocère énorme et d’un rouge foncé ; c’est un insecte magnifique et très abondant. Je l’appelle criocère au hasard.


DLX

À MADAME LINA SAND, À GUILLERY


Palaiseau, 29 juin 1864.


Chère fille,

Je reçois ta lettre du 26, qui renverse mes notions. Ce n’est donc pas le 27, c’est donc le 26 ton anniversaire ? au moins ma lettre et mon petit cadeau te seront-ils parvenus le 27 ? Tout ça, c’est égal à présent, car tout a dû arriver, et tu sais que je n’ai pas oublié les vingt-deux ans de ma Cocote, non plus que le 30 juin de Mauricot.

Comment ! ce pauvre amour de Cocoton a été malade à ce point au moment du départ ? J’ai peur qu’à Guillery vous ne vous enrhumiez, parce que vous êtes mal clos dans vos chambres. Je me souviens du vent qui passe sous la porte et qui, de mon temps déjà, soulevait les jupons. Ici, nous bravons les intempéries dans une maison excellente, épaisse, fermée et saine au possible. Mais ce mauvais temps est général. Nous avons vu le soleil deux ou trois fois depuis que je suis à Palaiseau. Toujours des giboulées, des nuages, ou un joli ciel gris comme en automne ; des soirées si froides, que j’ai remis tous les habits d’hiver. C’est très bon pour marcher ; tous les soirs après dîner, nous faisons au moins deux lieues à pied. Le pays est admirable, varié au possible : des prairies nivelées comme des tapis, des potagers splendides à perte de vue, avec des arbres fruitiers énormes ; puis des collines, même assez escarpées ; car, hier au soir, nous avons dû renoncer à grimper. Des bois charmants, des plantes que je ne reconnais pas, tant elles sont différentes en grandeur de celles de Nohant : de la géologie toute fracassée et tordue de mouvements, des cailloux, de la craie schisteuse, des grès, des sables fins, de la meulière ; dans les fonds, deux mètres de terre végétale fine comme de la cendre, fertile comme l’Eldorado, et arrosée de sources à chaque pas. Aussi les paysans d’ici sont plus riches que les bourgeois de chez nous. Ils sont très bons et obligeants, et respectent trop la propriété pour qu’on sache ce que c’est que le vol.

Le pays, passé six heures du soir, est désert comme le Sahara. Une fois sortis du village, nous marchons trois heures sur les collines sans rencontrer une âme ou un animal. Pas de Parisiens ni de flâneurs ; même le dimanche, fort peu de bourgeois. Des paysans qui se couchent avec le soleil ; le silence de Gargilesse. En somme, l’endroit me plaît beaucoup et c’est un isolement complet qui est très favorable au travail ; aussi j’y pioche beaucoup et je m’y porte très bien.

L’habitation est loin de réaliser ton rêve de grottes, de parc et d’orangers. C’est tout petit, tout petit, mais si commode et si propre, que je ne demande rien de plus. Quant à vous, je vous vois d’ici promenant Cocoton dans son carrosse à travers les myrtes et les lauriers-roses, et il me tarde de vous savoir là ; car vous y aurez vos aises, un beau climat, j’espère, et un bon médecin au besoin.

Dis à Bouli que madame Buloz est venue avant-hier et qu’elle m’a dit ceci : « Buloz a lu le roman de Maurice[14]. Il le trouve très amusant, très bien fait, rempli de talent. Mais il en a très grand’peur. Il dit que, sans de grandes suppressions, il risque d’être arrêté dans la Revue des Deux-Mondes, comme l’a été Madame Bovary dans la Revue de Paris. »

J’ai répondu : « Dites à Buloz qu’il relise encore et fasse des réflexions mûres. Si, avec quelques suppressions de temps en temps, on peut rendre l’ouvrage possible dans la Revue, Maurice m’a donné carte blanche et je me charge de la besogne, sauf à rétablir le texte dans l’édition de librairie. Mais, si les corrections et suppressions sont considérables au point de dénaturer l’ouvrage et de lui enlever sa physionomie, il vaut mieux le publier tout de suite en volume. »

Madame Buloz a repris : « C’est bien l’intention de Buloz d’y renoncer plutôt que de l’abîmer. Aussi je ne suis pas chargée de vous dire qu’il le refuse. Il veut, avant de se prononcer, le lire une seconde fois et y bien réfléchir. Il le regretterait fort, car il en fait le plus grand éloge et dit que c’est prodigieusement amusant et bien fait. Il ajoute qu’en volume cela peut avoir un succès comme Madame Bovary, parce que le lecteur de volumes n’est pas le lecteur de revues. »

Si Buloz décide qu’il ne peut publier sans abîmer le livre, je le chargerai de faire un bon traité pour Maurice avec Michel Lévy : une édition in-octavo qui remplacerait le produit de la Revue (l’ouvrage inédit a toujours plus de valeur), et de petit format ensuite. Que Maurice me laisse faire, et ne se tourmente pas : son roman a chance de succès et j’en tirerai le meilleur parti possible. Au reste, Buloz est bien disposé, il est charmant pour Maurice et déclare lui trouver beaucoup de talent. Peut-être a-t-il raison quant à la pruderie de ses abonnés ; peut-être aussi, en y réfléchissant, reconnaîtra-t-il ce que je lui ai déjà dit : « Un roman de mœurs modernes est choquant lorsqu’il blesse les idées modernes ; mais l’éloignement historique permet de choquer, car il n’impose pas une morale nouvelle, et le lecteur fait bon marché de personnages si différents de lui-même. »

Sur ce, bonsoir, ma chérie ; bige bien Mauricot et Cocoton ; écris-moi de longues lettres, tu seras bien gentille.


DLXI

À M. LUDRE-GABILLAUD, À LA CHÂTRE


Palaiseau, 12 juillet 1864.


Cher et bon ami,

Je serais la plus tranquille et la plus contente du monde, si mon pauvre petit Marc n’était malade à Guillery. Il a la dyssenterie très fort et je suis cruellement inquiète depuis quelques jours. Autrement tout allait bien : les enfants en humeur de voyager, et moi à même enfin de me reposer un peu.

Le pays où nous sommes est délicieux ; la petite habitation charmante, et pas d’importuns. Je m’y occupe de bon cœur et avec toutes mes aises. J’ai une excellente domestique et je suis riche, puisque les dépenses, qui allaient à Nohant par billets de mille francs, sont ici dans la proportion de cent francs. J’aurai donc de quoi voyager quand le cœur m’en dira. Mais, aujourd’hui, mon cœur, serré par l’inquiétude, ne me dit rien, sinon que j’aspire à la guérison du petit.

Vous êtes la bonté et l’obligeance mêmes, mon cher ami. Je vous remercie de votre sollicitude pour Nohant et je ferai ce que vous conseillerez. Certes je crois qu’un garde est utile. Mais où en trouver un qui garde réellement ? Quant à l’assurance, faites-la, c’était convenu, et faites-la comme vous l’entendrez, avec la Compagnie que vous jugerez la meilleure. Rappelez-vous aussi que le gâteur d’arbres contre lequel un garde me serait utile est mon fermier lui-même, qui laisse ses métayers tenir des chèvres, les mener dehors et permet d’ébrancher autrement qu’il n’est convenu. Tenez la main à ce qu’il en soit puni en ne recevant pas les arbres que je lui cède ordinairement pour son usage.

Bonsoir et merci encore, mon bon Ludre ; Vous ne venez donc pas à Paris ? La première fois que vous y aurez quelque affaire, iL faut venir dîner avec nous. On peut arriver ici à six heures et repartir à neuf et à dix.

Embrassez bien pour moi votre chère femme, et aimez-moi, comme je vous aime.

GEORGE SAND.


DLXII

À MADAME LINA SAND, À GUILLERY


Palaiseau, 14 juillet 1864.


Ma pauvre chérie,

J’ai été bien inquiète hier de ne rien recevoir. Aujourd’hui, cher et cruel anniversaire ! je reçois ta lettre du 12, qui me tranquillise un peu ; car, dans la journée d’hier et toute cette nuit, j’étais découragée et désespérée. J’attends maintenant le télégramme promis… Ah ! si vous pouviez me répondre : Beaucoup mieux ! je bénirais encore ce 14 juillet, que je détestais ce matin. Ce qui est déchirant, c’est de penser à ce que souffre ce pauvre ange et à ce que vous souffrez, Maurice et toi, en le voyant souffrir. Prenez espoir et courage, mes pauvres chers enfants ! Moi, j’en manque, je suis vieille et usée. Mais l’avenir est à vous. Surtout, ne sois pas malade à ton tour, ma petite chérie. Impossible d’élever des enfants sans inquiétude, sans maladie, sans souffrance et sans danger. Le contraire serait un miracle. Mais quels jours amers à passer !

Maurice, ne te décourage pas. Songe à soutenir les forces de ta Lina. Dieu, quel bonheur si vous me dites ce soir qu’il est mieux. J’ai mille livres de plomb sur le cœur. Ne me laissez pas sans nouvelles, écrivez-moi, ne fût-ce qu’un mot. Le silence m’épouvante. Voici l’heure de la poste. Je vous embrasse et je vous aime.


Onze heures du soir.

Ma lettre a dépassé l’heure de la poste. Je la rouvre, pour vous dire que j’ai reçu le télégramme à six heures. À chaque coup de cloche, je suis folle. Enfin il y a du mieux ! Béni soit le jour qui nous rend l’espoir. Si le mieux continue demain, nous pourrons respirer. Comme vous en avez besoin mes pauvres enfants !


DLXIII

À M. JULES BOUCOIRAN, À NÎMES


Guillery, 16 juillet 1864.


Cher ami,

Je vous envoie mes pauvres enfants, ne pouvant les suivre en voyage ; j’ai compté que Nîmes serait encore l’endroit où ils auraient le plus de consolations, puisque vous serez là, vous qui les aimez tant et si bien. Vous direz à Maurice tout ce qu’il faut lui dire, il vous écoutera. Il a du courage ; mais il a des moments d’exaspération qui reviennent. Vous les combattrez. Parlez-lui de sa petite femme, de l’avenir, de ma vieillesse à épargner. Tâchez qu’ils ne soient pas malades. S’ils l’étaient, écrivez-moi, j’accourrai.

Adieu ! Dans un instant, nous quittons cette fatale maison et nous partons ensemble pour Agen. Je vous embrasse de cœur. Donnez-nous du courage !

G. SAND.


DLXIV

À M. LUDRE-GABILLAUD, À LA CHÂTRE


Palaiseau, 24 juillet 1864.


Mon ami,

Nous sommes brisés : nous avons perdu notre enfant ! Je suis partie avec un médecin mercredi soir pour Agen, d’où j’ai couru sans respirer à Guillery. Le pauvre petit était mort la veille au soir. Nous l’avons enseveli le lendemain et porté dans la tombe de son arrière-grand-père, le brave père de mon mari, à côté du premier enfant de Solange, mort aussi à Guillery. Un pasteur protestant de Nérac est venu faire la cérémonie, au milieu de la population catholique, qui est habituée à vivre côte à côte avec le protestantisme.

Nous sommes repartis tous le soir même pour Agen, où mes pauvres enfants se sont trouvés un peu plus calmes et ont pris du repos. Hier, à Agen, je les ai mis au chemin de fer pour Nîmes. Ils éprouvent le besoin de voyager et je les y ai poussés. Il fallait combattre l’idée d’emporter ce pauvre petit corps à Nohant pour l’y ensevelir ; et, vraiment, épuisés comme ils le sont tous deux, c’était de quoi les tuer. J’ai pu surmonter cette exaltation, obtenir le résultat que je viens de vous dire et les voir partir résignés et courageux. Dans quelques semaines, il viendront me rejoindre ici, et j’espère que leurs pensées se seront tournées vers l’avenir.

Moi, je suis partie, laissant des épreuves à corriger et je suis revenue par l’express ce matin à cinq heures. Vous pensez qu’à mon âge, c’est rude. Mais cette fatigue et cette dépense d’énergie m’ont soutenue au moral, et j’ai pu remonter l’esprit de ces pauvres malheureux. Le plus frappé est Maurice. Il s’était acharné à sauver son enfant. Il le soignait jour et nuit sans fermer l’œil. Il le croyait sauvé ; il m’écrivait victoire. Une rechute terrible a fait échouer tous les soins. Enfin, il faut supporter cela aussi !

Ne vous inquiétez pas de nous. Le plus rude est passé. À présent, la réflexion sera amère pendant bien longtemps. M. Dudevant a été aussi affecté qu’il peut l’être et m’a témoigné beaucoup d’amitié.

Embrassez pour moi votre chère femme. Je sais qu’elle pleurera avec nous, elle qui était si bonne pour ce pauvre petit. — Antoine dînait chez moi à Palaiseau le jour où j’ai reçu le télégramme d’alarme. Il a couru pour nous. Mais, malgré son aide et celle de M. Maillard, je n’ai pu partir le soir même ; l’express ne correspond pas avec Palaiseau.

Adieu, mon bon ami ; à vous de cœur.

G. S.

DLXV

À MADAME SIMONNET, À MONGIVRAY,
PRÈS LA CHÂTRE


Palaiseau, 24 juillet 1864.


Ma chère enfant,

René a dû te dire comment nous sommes partis tout à coup pour Guillery. Nous voilà revenus, laissant notre pauvre enfant dans la tombe de son arrière-grand-père. Maurice et Lina, que j’ai embarqués pour Nîmes, ont été bien soulagés de me voir, et ils ont écouté mes consolations avec un cœur bien tendre. Mais quelle douleur ! Maurice, qui s’était exténué à soigner son enfant et qui le croyait sauvé ! Je reviens brisée de fatigue ; mais j’ai besoin de courage pour leur en donner, et je supporterai mon propre chagrin aussi bien que je pourrai. Écris-leur à Nîmes, chez Boucoiran, au Courrier du Gard. Ils vont voyager un mois pour se remettre et se secouer ; mais ils auront leur pied-à-terre à Nîmes et ils y recevront leurs lettres. J’ai oublié de donner leur adresse à Ludre ; fais-la-lui savoir tout de suite. Ces témoignages d’affection leur feront du bien.

Aussitôt que je pourrai, j’écrirai au ministre pour Albert, sois tranquille.

Je t’embrasse tendrement, ainsi que ta mère.

G. SAND.


DLXVI

À MAURICE SAND, À NÎMES


Palaiseau, 25 juillet 1864.


Mes enfants,

J’attends impatiemment de vos nouvelles. Nécessairement j’ai l’esprit frappé et j’ai besoin de vous savoir à Nîmes, près de notre bon Boucoiran, bien soignés, si vous étiez souffrants l’un ou l’autre. J’ai bien supporté le voyage ; mais nous sommes beaucoup plus las aujourd’hui qu’hier, et je crains qu’il n’en soit de même pour vous. Quand la volonté n’a plus rien à faire, on sent que le corps est brisé. Toute la journée, j’ai corrigé des épreuves[15]. Jugez si j’y avais la tête. Je relisais tout six fois sans comprendre, et c’est pour cette corvée que je vous ai quittés si vite ; car la Revue était bouleversée et j’ai reçu aujourd’hui quatre épreuves revenant de Nohant, de Nérac, etc. Louis Buloz est venu m’aider à terminer. J’ai marché un peu ce soir ; mais je pleure en marchant, en dormant, en travaillant, et la moitié du temps sans penser à rien, comme en état d’idiotisme. Il faut laisser faire la nature. Elle veut cela. Mais combattez l’amertume, mes pauvres enfants. Ayez le malheur doux et n’accusez pas Dieu. Il vous a donné un an de bonheur et d’espoir. Il a repris dans son sein, qui est l’amour universel, le bien qu’il vous avait donné. Il vous le rendra sous d’autres traits. Nous aimerons, nous souffrirons, nous espérerons, nous craindrons, nous serons pleins de joie, de terreurs, en un mot nous vivrons encore, puisque la vie est comme cela un terrible mélange. Aimons-nous, appuyons-nous les uns sur les autres. Je vous embrasse mille fois. Maillard va s’occuper et s’occupe déjà de vous chercher un gîte qui nous rapproche.

Écrivez un petit mot amical à lui et à Camille Leclère[16], dans quelques jours. Suivez ses prescriptions, reprenez vos forces et remettez-vous l’esprit avant de travailler de nouveau pour l’avenir. Soignez-vous l’un l’autre au moral et au physique. Et, si l’ennui ne diminue pas là-bas, revenez ici. Parlez-moi de vous, de vos courses ; mais, si vous n’avez pas le temps pour les détails, donnez-moi au moins de vos nouvelles en deux mots. Cela m’est bien nécessaire pour me remonter !

Ne vous navrez pas à écrire notre malheur. J’avertirai tout le monde, on vous écrira.


DLXVII

À M. NOËL PARFAIT, À PARIS


Palaiseau, vendredi, juillet 1864.


Eh bien, mon cher parrain[17], avez-vous lu le roman terrible[18] ? Puis-je savoir votre avis ?

Viendrez-vous en causer avec moi, en acceptant mon petit dîner de Palaiseau ; ou, si vous n’avez pas le temps, irai-je Paris le jour que vous m’indiquerez ? Je voudrais bien connaître votre jugement, ô juge impeccable, et pouvoir m’y appuyer.

Pardonnez-moi mon impatience, et comprenez-la.

À vous de cœur.

GEORGE SAND.

DLXVIII

À MADEMOISELLE NANCY FLEURY, À PARIS


Palaiseau, 4 août 1864.


Nous avons perdu notre pauvre enfant ! Je suis arrivée à Guillery pour l’ensevelir. J’ai emmené Lina et Maurice à Agen. Je les ai mis en chemin de fer pour Nîmes. Ils ont besoin de voyager un peu, ils sont aussi courageux que possible. Mais quel coup !

J’ai fait trois à quatre cents lieues en trois jours ; j’arrive, je n’en peux plus. Ne venez pas me voir encore, mais écrivez-leur. Que Nancy surtout écrive à Lina. Je vous embrasse.

G. SAND.

Ils sont à Nîmes chez Boucoiran, au Courrier du Gard.


DLXIX

À MAURICE SAND, À CHAMBÉRY


Palaiseau, 6 août 1864.


Mes enfants,

Je suis contente de vous savoir arrêtés quelque part dans un beau pays. Vous avez donc vu ma chère cascade de Coux, celle que Jean-Jacques Rousseau déclarait une des plus belles qu’il eût vues ? C’est là que se passe une scène de Mademoiselle La Quintinie.

Vous aimez la Savoie, n’est-ce pas ? Buloz vous fera voir ses petits ravins mystérieux et ses énormes arbres. C’est un endroit superbe, que sa propriété, et tout alentour il y a des promenades charmantes à faire. Il faut voir mon château de Mademoiselle La Quintinie : il s’appelle en réalité Bourdeaux, et, de là, vous pouvez monter à la Dent-du-Chat.

J’ai vu Calamatta, qui m’a dit que la course de taureaux dans les Arènes de Nîmes était vraiment un beau spectacle, très émouvant, et que cela vous avait distraits et impressionnés tous les trois ; il se porte bien, lui, et compte rester quelque temps à Paris. Avez-vous reçu mes lettres adressées à Nîmes, et une à l’hôtel de France de Chambéry ? Réclamez-la.

Je te parlais, Mauricot, de l’opinion de Buloz, qu’il ne faut pas prendre absolument au pied de la lettre. Qu’il juge de ce qui convient à sa Revue, à la bonne heure ; mais, quand il voit du danger à toute espèce de publication de ce roman, il s’exagère évidemment la chose, et, d’ailleurs, il n’est pas juge en dernier ressort ; et il faut qu’il te rende ton roman ou je lui dirai de me le renvoyer. Je l’ai donné à lire à Noël Parfait, qui saura bien nous dire s’il y a danger réel et complet. Buloz te dit d’attendre. Attendre quoi ? Ce n’est pas une solution, puisqu’il ne change pas d’avis. Au reste, ne t’en tourmente pas pour le moment. Je ne laisserai pas dormir cela ; je suis sûre que Buloz est très gentil pour nous, et son intention, quant au roman, est bonne et sincère.

Je te disais, dans mes autres lettres, que nous ne trouvions rien autour de nous qui pût réaliser ton désir d’un grand jardin avec maison, pour trente mille francs. Il faudra voir toi-même. Marchal explore Brunoy. Mais tout s’arrangera, quand vous serez ici, surtout si vous voyagez un peu pour gagner la fin de la saison. Je me porte bien ; il est à peu près décidé qu’on va jouer le Drac au Vaudeville : la nouvelle version, avec Jane Essler pour le Drac, Febvre pour Bernard, lequel Febvre est en grand progrès et grand succès. Je vous bige mille fois tout deux. Distrayez-vous, ne pensez à rien.

« Quand vous écrirez à Maurice, me dit Dumas fils, faites-lui mes amitiés ; il n’a pas besoin que je lui écrive pour savoir la part que je prends à son chagrin. »


DLXX

À M. JULES BOUCOIRAN, À NÎMES


Palaiseau, 6 août 1864.


Cher ami,

Mes enfants m’ont écrit que vous aviez été pour eux un vrai papa, que vous les aviez soutenus, plaints, consolés, distraits, et qu’enfin ils vous aimaient tendrement et n’oublieraient jamais l’affection que vous leur avez témoignée. Je savais bien qu’il en serait ainsi et je suis contente qu’ils aient passé près de vous ces premiers cruels jours. J’ai vu Calamatta, qui m’a dit la même chose, et que lui et les enfants avaient été très saisis et impressionnés par les taureaux et les Arènes. Je ne vous remercie pas, cher ami, d’avoir mis tout votre cœur à soulager celui de mes pauvres enfants, mais vous savez si j’apprécie votre immense bonté et votre immense attachement.

Je vous embrasse de cœur.

G. SAND.

DLXXI

À M. CHARLES PONCY, À TOULON


Palaiseau, 26 août 1864.


Cher ami,

Pendant que vous étiez dans la fatigue et dans l’angoisse, nous étions dans le désespoir. Nous avons perdu notre cher petit Marc, si joli, si gai, si vivant, et qui venait d’atteindre son premier anniversaire ! — Maurice et sa femme avaient été voir mon mari, près de Nérac. L’enfant y a été pris de la dyssenterie, et il y est mort après douze jours de souffrances atroces. Je le croyais sauvé ; j’avais tous les jours un télégramme et je ne m’inquiétais plus, quand la nouvelle du plus mal est arrivée. Je suis partie pour Nérac. Nous sommes arrivés pour ensevelir notre pauvre enfant, emmener les parents désolés et leur rendre un peu de courage. Ils ont été, en effet, depuis, passer quelques jours près de Chambéry, chez M. Buloz. Maintenant, ils sont à Paris, occupés d’acheter, non loin de moi, une maisonnette, pour être à portée des occupations de Paris, sans habiter Paris même.

Moi, j’habite décidément Palaiseau, où je me trouve très bien et parfaitement tranquille. C’est un Tamaris à climat doux, aussi retiré, mais à deux pas de la civilisation. Je n’ai à me plaindre de rien. Mais quel fonds de tristesse à savourer !… Cet enfant était tout mon rêve et mon bien. — Encore, passe que je souffre de sa perte ; mais mon pauvre Maurice et sa femme ! Leur douleur est amère et profonde. Ils l’avaient si bien soigné !

Enfin, ne parlons plus de cela. Vous voilà triomphant d’avoir sauvé votre chère fille. Embrassez-la bien pour moi et pour nous tous.

Nous allons courir ce mois prochain, avec Maurice et Lina, un peu partout, avant de prendre nos quartiers d’hiver. Mais, comme nous n’allons pas loin, si vous venez à Paris, j’espère bien que nous le saurons à temps pour nous rencontrer. Il faudra vous informer de nous, rue des Feuillantines, 97, où nous avons un petit pied-à-terre.

Merci de votre bon souvenir pour Marie. Elle est à Nohant en attendant que Maurice et sa femme s’installent par ici. C’est à eux qu’en ce moment elle est nécessaire.

Bonsoir, chers enfants. Que le malheur s’arrête donc et que la santé, le courage et l’affection soient avec vous.

À vous de cœur.


DLXXII

À M. BERTON PÈRE, À PARIS


Palaiseau, septembre 1864.


Mon cher enfant,

J’étais tellement commandée par l’heure du chemin de fer, ce matin, que je n’ai pas fait retourner mon fiacre pour courir après vous. J’aurais pourtant voulu vous serrer la main et vous dire mille choses que je n’ai pu vous écrire. D’abord M. de la Rounat avait complètement disparu dans ses villégiatures de l’été, et je n’ai pu avoir de lui un mot d’explication. Ensuite un cruel malheur m’a frappée. Mon fils a perdu son enfant. J’ai été dans le Midi, et puis en Berry. J’ai pensé à Villemer et revu La Rounat presque à la veille de la reprise, que je ne croyais pas si prochaine. J’ai eu enfin le récit de ses péripéties à propos de vous, et je l’ai eu trop tard pour rien changer à ses résolutions, puisque vous étiez en pleine Sonora[19] et qu’il faisait répéter M. Brindeau. Le résultat final, c’est que M. Brindeau a très bien joué ; mais ce n’était pas une préoccupation égoïste qui me faisait réclamer la connaissance des faits antérieurs à son engagement. Je tenais bien plutôt à ne pas avoir été, à mon insu, prise pour complice d’une infidélité envers vous, à qui nous avons dû un si beau succès. Après beaucoup de détails trop longs à retrouver, La Rounat m’a donné sa parole d’honneur qu’au moment où il avait engagé Brindeau, M. Harmant lui avait absolument refusé de vous rendre votre liberté, en lui démontrant par a plus b que cela était impossible.

J’ai cette affirmation depuis si peu de temps, que je n’ai pu vous l’écrire. Elle était, d’ailleurs, assez inutile. Ce à quoi je tenais, c’est à vous dire qu’on avait tout fait sans me consulter et sans me mettre à même de vous dire mes regrets et mes remerciements. Mais vous n’avez pas douté de moi, j’espère, dans tout cela, et je compte bien que nous livrerons encore ensemble quelque sérieuse bataille. Merci de tout cœur pour la dernière, et, quand vous aurez une matinée à perdre, venez (en me prévenant toutefois un jour d’avance) me voir à Palaiseau. Vous me ferez un vrai plaisir.

À vous,
G. SAND.

DLXXIII

À M. LUDRE-GABILLAUD, À LA CHÂTRE


Palaiseau, octobre 1864.


Cher ami,

Je vous réponds tout de suite pour le conseil que Maurice vous demande. Du moment qu’ils ont franchi courageusement cette grande tristesse de revenir seuls à Nohant, ce qu’ils feront de mieux, ces chers enfants, c’est d’y vivre, tout en se réservant un pied-à-terre à Paris, où ils pourront aller de temps en temps se distraire. S’ils organisent bien leur petit système d’économie domestique, ils pourront aussi faire de petites excursions en Savoie, en Auvergne et même en Italie. Tout cela peut et doit faire une vie agréable ; car j’irai les voir à Nohant, et il faut espérer qu’il y aura bientôt une chère compagnie : celle d’un nouvel enfant. Il n’en est pas question ; mais, quand leurs esprits seront bien rassis, j’espère qu’on nous fera cette bonne surprise. Alors il y aura nécessairement deux ans à rester sédentaire pour la jeune femme ; où sera-t-elle mieux qu’à Nohant pour élever son petit monde ?

Je vois bien maintenant, d’après leur incertitude, leurs besoins de bien-être, leurs projets toujours inconciliables avec les nécessités et les dépenses de la vie actuelle, qu’ils ne sauront s’installer, comme il faut, nulle part. Ils peuvent être si bien chez nous, en réduisant la vie de Nohant à des proportions modérées et avec le surcroît de revenu que je leur laisse ! Si mes arrangements avec les domestiques ne leur conviennent pas, ils seront libres, l’année prochaine, de m’en proposer d’autres et je voudrai ce qu’ils voudront. Qu’ils tâtent le terrain, et, à la prochaine Saint-Jean, ils sauront à quoi s’en tenir sur leur situation intérieure. Après moi, ils auront, non pas les ressources journalières que peut me créer mon travail quand je me porte bien, mais le produit de tous mes travaux ; ce qui augmentera beaucoup leur aisance, et, comme ils n’ont pas à se préoccuper de l’avenir, ils peuvent dépenser leurs revenus sans inquiétude.

Je sais qu’il y a pour Maurice un grand chagrin de cœur et un grand mécompte d’habitudes à ne m’avoir pas toujours sous sa main pour songer à tout, à sa place. Mais il est temps pour lui de se charger de sa propre existence, et le devoir de sa femme est d’avoir de la tête et de me remplacer. N’est-ce pas avec elle qu’il doit vieillir, et comptait-il, le pauvre enfant, que je durerais autant que lui ?

Attirez leur attention et provoquez leur conviction sur cette idée, que, pour que je meure en paix, il faut que je les voie prendre les rênes et mener leur attelage. Ce qui était n’était pas bien, puisqu’ils n’en étaient pas contents et qu’ils m’en faisaient souvent l’observation. J’ai changé les choses autant que j’ai pu dans leur intérêt, et je suis toujours là, prête à modifier selon leur désir, mais à la condition que je n’aurai plus la responsabilité de ce qui ne réalisera pas un idéal qui n’est point de ce monde.

Je m’en remets à votre sagesse et aussi à votre adresse de cœur délicat pour calmer ces chers êtres, que vous aimez aussi paternellement, et pour les rassurer sur mes sentiments, qui sont toujours aussi tendres pour eux.

À vous de cœur, cher ami. Quand venez-vous à Paris ? Prévenez-moi dès à présent, si vous pouvez ; car, toutes affaires cessantes, je veux vous voir à Palaiseau et ne pas me croiser avec vous.

Tendresses à votre femme. Parlez-moi d’Antoine, que j’embrasse de tout mon cœur.

G. SAND.


DLXXIV

À MAURICE SAND, À NOHANT


Palaiseau, 24 octobre 1864.


Cher enfant,

Voilà la pluie, et, si elle dure quelques jours, j’interromprai mes plantations et j’irai vous embrasser. J’aurais mieux aimé les finir et rester plus longtemps avec vous.

Si tu as la tête cassée de chercher, je t’offre la pareille ; car j’essaye de tirer une pièce, soit de Germandre pour le Vaudeville, soit de Mont-Revêche pour l’Odéon, et je vas de l’une à l’autre, écrivant, effaçant, sans savoir encore par laquelle je commencerai ; et peut-être, en somme, ne ferai-je ni l’une ni l’autre. Ce sont des douleurs d’enfantement, et il faut bien passer par là. Si on n’en sort pas vite, il faut se secouer, aller faire une bonne promenade, et, s’il pleut, lire un ouvrage de science qui vous arrache tout à fait à la fatigue du cerveau ; car il ne faut pas commencer fatigué.

Voilà mon hygiène, et je sors de ces crises habituellement avec succès ou du moins avec plaisir. Quelquefois aussi, après plusieurs essais pour s’en distraire et s’y remettre, on reconnaît que le sujet ne vaut rien ou qu’on n’est pas propre à s’en servir. On y renonce. On a perdu du temps, c’est vrai ; mais il n’est pas perdu, en ce sens qu’on a réguisé l’instrument cérébral qui sert à composer, et il fonctionne mieux ensuite pour un autre sujet. Rappelle-toi qu’avant de faire Raoul, tu voulais faire le Déluge. J’ai bien commencé cent romans que j’ai abandonnés ; et ça ne doit pas décourager, à moins qu’on ne soit feignant ; mais il faut compter sur l’inspiration, qui ne se commande pas et qui n’est point une intervention miraculeuse de la muse, mais bien un état de notre être, un moment de bonne harmonie complète entre le physique et le moral. Ce moment n’arrive guère quand on le cherche avec trop d’effort, parce que le corps en souffre et refuse au cerveau ses forces vitales. C’est pourquoi je te dis de faire comme moi.

Ça ne va pas ? Allons-nous promener, oublions, dormons ; ça viendra demain au moment où je n’y penserai plus. J’ai quelquefois trouvé ce que je cherchais la veille, en cherchant autre chose le lendemain.


DLXXV

À M. ÉDOUARD RODRIGUES, À PARIS


Palaiseau, vendredi soir, 29 octobre 1864.


Cher ami,

Je ne sors pas de mon petit jardin, où je fais planter et déplanter, et je n’écris guère, c’est vrai ! figurez-vous tous les préparatifs indispensables pour une installation d’hiver, et plus la maison est petite, plus il est difficile d’y être bien sans de grands soins. Nous arriverons à y avoir chaud ; il est bien nécessaire de n’avoir pas les doigts engourdis pour griffonner. Je me plais on ne peut plus dans ce petit coin. Pourtant je vais passer quinze jours auprès de mes pauvres enfants à Nohant. Ils ne s’y habituent guère sans moi, surtout sous le coup de ce chagrin encore si saignant de la perte du pauvre petit.

Comme vous me lisez souvent, cher ami ! Je suis toute honteuse et tout effrayée, moi qui ne me relis que contrainte et forcée ! J’ai peur que vous ne vous dégoûtiez de cet écrivain trop fécond ! Il m’amuse si peu, que, ayant à faire une pièce qu’on me demande, avec Mont-Revêche, je n’ai pas le courage de relire le livre !

À vous.

G. SAND.


DLXXVI

À MADAME LINA SAND, À NOHANT


Palaiseau, novembre 1864.


Ma belle Cocote,

Tu es bien gentille d’être sage et mieux portante. Si je t’ai donné du courage, c’est en ayant celui de ne pas te parler de mon propre chagrin. L’oublier et en prendre son parti est impossible ; mais vivre quand même pour faire son devoir, pour consoler ceux qu’on aime et les aider à vivre, voilà ce qui est commandé par le cœur. La philosophie, la religion même sont par moments insuffisantes ; mais, quand on aime, on doit avoir la douleur bonne, c’est-à-dire aimante. Aide donc ton Bouli à moins souffrir et à se fortifier par le travail et l’espérance d’un meilleur avenir. Il peut être encore si beau pour vous deux, sous tous les rapports ! Ne le gâtez pas par le découragement. La destinée et le monde abandonnent ceux qui s’abandonnent eux-mêmes.

Moi, j’ai bon espoir pour la pièce ; Bouli te donnera tous les détails que je lui écris. Je suis désolée que tu aies commandé un chapeau, je t’en envoie trois : un chapeau, une toque et un chapeau rond ; c’est tout ce qui se porte, et à volonté, selon qu’il fait chaud, froid ou doux : modes de cour, rien que ça ! La toque est, selon moi, un bijou ; le chapeau noir et rose, tout ce qu’il y a de plus distingué pour faire des visites, quand il gèle.

Je regrette mes pauvres pigeons blancs. Il y a certainement une fouine ou une belette ou un rat qui les menace. Peut-être une chouette dans l’arbre ; il faudrait déplacer leur maisonnette et la mettre contre un mur.

Si les petites poules et les faisans vous ennuient, donnez les poules à Léontine et les faisans à Angèle, ou à madame Duvernet, ou à madame Souchois. Je crois que c’est encore celle-ci qui en aura le plus de soin et à qui ça fera le plus de plaisir.

J’ai vu madame Arnould-Plessy, qui m’a chargée de t’embrasser. Dumas se marie décidément avec madame Narishkine. Je vas me remettre à Mont-Revêche et faire planter mon jardin. Rien de nouveau d’ailleurs. Je n’ai pas eu le courage d’aller voir ta maman et je n’ai pas voulu la faire venir, souffrante et par ce temps de Sibérie. Il faut laisser passer ça. Je me payerai de ne pas faire de visites de jour de l’an, et on ne m’en fera pas, Dieu merci. Je plaindrais ceux qui en auraient le courage

On me dit qu’à Palaiseau l’hiver se fait plus à la fois que chez nous et que les gelées de mai, si désastreuses dans le Berry, sont tout à fait exceptionnelles. C’est ce qui m’explique que les environs de Paris ont presque toujours des fruits. Au reste, nous verrons bien.

Je te bige quatorze mille fois ; donnes-en un peu à ton Bouli. Je ne veux pas encore m’intéresser au roman antédiluvien. Je veux qu’il pense à sa pièce, c’est la grosse affaire. Ça réussira ou non, mais ça doit être tenté.


DLXXVII

À M. PHILIBERT AUDEBRAND


Paris, 23 décembre 1864.


Je viens, monsieur, vous demander un léger service, votre bienveillance ne me le refusera pas.

Pour beaucoup de raisons qui ne vous intéresseraient nullement et qui seraient longues à dire, il m’importe personnellement de ne pas laisser publier trop d’erreurs sur mon compte. On vous a complètement trompé en vous disant que je faisais bâtir des villas. Ma position est des plus modestes et je n’ai pu seulement avoir l’idée qu’on me prête.

Comme la chose par elle-même est bien peu intéressante pour le public, ayez l’obligeance d’écrire vous-même deux lignes de rectification. Je vous en serai reconnaissante.

GEORGE SAND.


DLXXVIII

À M. FRANCIS MELVIL, À PARIS


Paris, 23 décembre 1864.


Monsieur,

J’ai reçu ces jours-ci votre lettre du 7 novembre, après une absence de six semaines et plus. Tout ce que je peux faire pour vous, c’est d’engager la personne chargée dans la maison Lévy de l’examen des manuscrits, à prendre connaissance du vôtre le plus tôt possible. Quant à influencer le jugement d’un éditeur sur les conditions de succès d’un ouvrage, c’est la chose impossible. Ils vous répondent avec raison, que, ayant à faire les frais de la publication, ils sont seuls juges du débit. Ce sont là des raisons prosaïques, mais si positives, que, après avoir essayé plusieurs centaines de fois de rendre des services analogues à celui que vous réclamez de moi, j’ai reconnu la parfaite inutilité de mes instances. Il n’y aurait donc pour vous aucun avantage à ce que je prisse connaissance de votre manuscrit ; et comment d’ailleurs pourrais-je le faire ? J’ai des armoires pleines de manuscrits qui m’ont été soumis, et ma vie ne suffirait pas à les lire et à les juger. Les éditeurs sont encore plus encombrés ; mais ils ont des fonctionnaires compétents qui ne font pas autre chose et qui, tôt ou tard, distinguent les ouvrages de mérite. Soyez donc tranquille : si les vôtres sont bons, ils verront le jour. La personne qui fait cet examen chez MM. Lévy est impartiale et capable. L’intérêt des éditeurs répond de votre cause si elle est bonne.

Agréez, monsieur, l’expression de mes sentiments distingués.

GEORGE SAND.


DLXXIX

À M. ÉDOUARD DE POMPÉRY, À PARIS


Paris, 23 décembre 1864.


Cher monsieur,

Je n’ai encore pu lire votre livre. Je ne fais pas de mon temps ce qui me plaît ; mais j’ai lu l’article de la Revue de Paris et je ne serai pas parmi vos contradicteurs. Je pense comme vous sur le rôle que la logique et le cœur imposent à la femme. Celles qui prétendent qu’elles auraient le temps d’être députés et d’élever leurs enfants ne les ont pas élevés elles-mêmes ; sans cela, elles sauraient que c’est impossible. Beaucoup de femmes de mérite, excellentes mères, sont forcées, par le travail, de confier leurs petits à des étrangères ; mais c’est le vice d’un état social qui, à chaque instant, méconnaît et contrarie la nature.

La femme peut bien, à un moment donné, remplir d’inspiration un rôle social et politique, mais non une fonction qui la prive de sa mission naturelle : l’amour de la famille. On m’a dit souvent que j’étais arriérée dans mon idéal de progrès, et il est certain qu’en fait de progrès l’imagination peut tout admettre. Mais le cœur est-il destiné à changer ? Je ne le crois pas, et je vois la femme à jamais esclave de son propre cœur et de ses entrailles. J’ai écrit cela maintes fois et je le pense toujours.

Je vous fais compliment des remarquables progrès de votre talent, la forme est excellente et rend le sujet vivant et neuf, en dépit de tout ce qui a été dit et écrit sur l’éternelle question.

Bien à vous.

GEORGE SAND.

DLXXX

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE,
À ANGERS


Palaiseau, 31 décembre 1864.


Mademoiselle,

Le récit que vous me faites m’a vivement touchée ; ce que j’y vois surtout, c’est votre immense bonté, c’est votre vie entière consacrée à faire des heureux ou des moins malheureux. Comment, avec cette âme pleine de tendres souvenirs, et cette conscience d’avoir fait tant de bien, pouvez-vous être triste et découragée ? c’est vraiment douter de la justice divine. Et justement vous ne croyez pas aux peines éternelles ! que craignez-vous donc de Dieu ? est-ce que son appréciation de nos fautes peut être jugée par nous et mesurée selon nos idées ?

Je me suis dit bien souvent, quand je me suis vue forcée de reprendre les autres, de gronder un enfant, et même d’enfermer un animal : « Certes Dieu n’est pas juste à notre manière. S’il connaissait la nécessité de châtier, de réprimer, de punir, il serait malheureux ; son cœur serait brisé à toute heure ; les larmes et les cris des créatures navreraient sa bonté. Dieu ne peut pas être malheureux ; donc, nos erreurs n’existent pas comme un mal devant lui. Il ne réprime pas même les criminels les plus odieux ; il ne punit pas même les monstres. Donc, après la mort, une vie éternelle, entièrement inconnue, s’ouvre devant nous. Quelle qu’elle soit, notre religion doit consister à nous y fier entièrement ; car Dieu nous a donné l’espérance et c’était nous faire une promesse. Il est la perfection : rien des bons instincts et des nobles facultés qu’il a mis en nous ne peut mentir. »

Vous savez tout cela aussi bien que moi, et vous vous rendez bien compte de l’état maladif qui fait naître vos terreurs et vos doutes. Je crois, mademoiselle, que votre devoir est de les combattre, et de traiter votre maladie morale très sérieusement : c’est un devoir religieux auquel vous devez vous soumettre. Vous n’avez pas le droit de laisser détériorer votre intelligence, pas plus que votre santé. Ouvrage de Dieu, nous devons nous conserver purs de chimères et d’insanies. Allez donc vivre ailleurs qu’à Angers, dont le séjour vous rejette dans le délire. Allez n’importe où, pourvu que vous y ayez le théâtre et la musique, puisque vous en ressentez un si grand bien. Faites cela par amitié pour ceux qui ont de l’amitié pour vous, faites-le aussi pour votre conscience, qui vous défend l’abandon de vous-même.

Agréez tous mes sentiments affectueux et dévoués.

GEORGE SAND.

DLXXXI

À M. LADISLAS MICKIEWICZ, À PARIS


Paris, 11 janvier 1865.


Monsieur,

J’ai reçu le bel ouvrage de M. Zaleski, et je vous prie de lui en témoigner ma gratitude et ma satisfaction. J’ai reçu aussi les ouvrages que vous avez publiés et que vous avez bien voulu m’envoyer. Je suis touchée de votre souvenir et je n’ai pas besoin de vous dire que je sais apprécier votre talent d’écrivain et l’ardeur de votre patriotisme. Je regrette de n’avoir, dans cette question palpitante, aucune lumière a laquelle j’ose me livrer entièrement. Je vois un conflit terrible entre des hommes qui ont tous combattu pour leur patrie, ou que le malheur a tous frappés, et qui se reprochent mutuellement ce commun désastre : c’est l’histoire de tous les désastres ! En France, nous avons été divisés aussi par la défaite ; et quelle force, quelle sagesse il faut avoir, dans ces moments-là, pour ne pas se maudire et s’accuser les uns les autres ! Il faudrait, pour prononcer, être initié tout à coup aux clartés que l’histoire seule pourra tirer des faits divers mis en présence. Je ne me suis pas sentie autorisée à instruire, dans ma pensée et dans ma conviction, ces grands procès politiques, où tant de détails sont à contrôler, tant d’accusations à vérifier soi-même. Il y faudrait toute une vie exclusivement consacrée à l’enquête immense que l’avenir seul pourra mettre sous nos yeux. Vous êtes bien jeune pour ce travail d’exploration ! et ne craignez-vous pas de vous tromper ? Des appels à l’indignation publique contre telle ou telle figure historique n’ont-ils pas le danger de désaffectionner de l’œuvre commune ? Ils consternent un peu ma conscience, je vous le confesse, et je n’ose vous dire que vous faites bien de montrer les plaies de la Pologne avec cette absence de ménagement.

Je n’ose pas non plus vous dire que vous faites mal ; car vous obéissez à l’emportement d’une passion vraie, et, comme tout ce qui arrive doit servir à tout ce qui doit arriver, peut-être faut-il que vous accomplissiez la rude tâche que vous vous imposez. La vérité ne se fait qu’avec ce qui la provoque ; car, d’elle-même, elle est paresseuse à se montrer, et tant d’obstacles sont entre Dieu et nous !

Agréez, monsieur, l’expression de ma sollicitude quand même, et parce que.

GEORGE SAND.

DLXXXII

À M. NEFFTZER, DIRECTEUR DU TEMPS, À PARIS


Palaiseau, 12 janvier 1865.


Il est piquant sans doute de se réveiller en apprenant, par la voie des journaux, des nouvelles de soi-même, nouvelles que l’on ignorait complètement.

J’apprenais ainsi, il y a quelques jours, que j’avais acheté un terrain et que j’allais y faire bâtir un hôtel très curieux et très original. Cette fortune venue en rêve ne me fâchait pas ; mais la construction de l’hôtel ainsi annoncée m’embarrassait beaucoup. Je ne suis pas architecte et je n’aime pas à bâtir. Aussi, en me frottant les yeux, me suis-je trouvée fort aise de n’avoir pas le moindre capital à placer et de ne pas être forcée de tenir les promesses du journal à ses abonnés.

Il a été annoncé aussi dans plusieurs journaux que je faisais pour l’Odéon une pièce tirée de mon roman de Valvèdre, chose à laquelle je n’ai jamais songé. Enfin voici le Temps qui va envoyer bien des visiteurs se casser le nez à ma porte, en annonçant mon arrivée à Paris.

Il paraît que le but de mon installation à Paris est d’assister aux répétitions d’une pièce que mon fils a présentée à l’Odéon. Comme toutes ces nouvelles n’ont rien de malveillant, j’espère que les rédacteurs voudront bien comprendre qu’elles peuvent mettre, dans la vie des gens quelconques, certains quiproquos embarrassants et leur faire écrire à leurs amis et connaissances mystifiés beaucoup de lettres inutiles. Je leur en demande donc la rectification bénévole. Je n’ai pas gagné à la loterie, je ne fais rien bâtir, je fais une pièce dont le titre n’est pas fixé et dont le sujet n’est pas tiré de Valvèdre. Mon fils n’a pas fait de pièce pour l’Odéon, et, quand il sera en répétition, il s’en occupera lui-même. Enfin, je ne suis pas à Paris, et il n’y a absolument rien, dans ma vie, qui offre le moindre intérêt de nouveauté et de curiosité au public parisien.

GEORGE SAND.


DLXXXIII

À M. ARMAND BARBÈS, À LA HAYE


Palaiseau, 15 janvier 1865.


Cher ami,

Combien je suis touchée de tout ce que vous m’écrivez ! Vos souffrances, votre courage invincible, votre affection pour moi, voilà bien des sujets de douleur et de joie. Vous vous êtes cramponné à l’exil, et il a bien fallu vous admirer, malgré les prières et les regrets.

Mais, si vous avez eu un moment de santé suffisante, comme Nadar me le disait, pourquoi n’en avoir pas profité pour chercher, ne fût-ce que momentanément, un climat meilleur pour vous ? Vous parlez si peu de vous-même, vous faites si bon marché de votre mal, qu’on ne sait pas ce qui peut l’alléger.

Pour ma part, j’ai une foi, c’est qu’il n’y a pas de maladies incurables. La médecine avancée commence à le croire ; moi, je l’ai toujours cru, et je me dis que c’est un devoir envers l’avenir, envers l’humanité, de vouloir guérir. J’ai eu, il y a quatre ans, une fièvre typhoïde : il m’est resté une maladie de l’estomac qui a duré trois ans et qui était qualifiée de chronique. M’en voilà guérie, mais aussi je l’ai voulu.

Et, pourtant, croyez bien que je pourrais dire avec vous : Ma vie a été triste ! Elle a été, elle sera toujours pleine d’atroces déchirements, et mon fonds de gaieté intérieure ne me préserve pas des accablements complets. J’ai perdu, l’été dernier, mon petit Marc, l’enfant de Maurice et de sa gentille compagne, la fille de Calamatta. Le pauvre petit avait un an, il était né le 14 juillet ; le jour de son premier anniversaire, son agonie a commencé. Il était joli et intelligent déjà. Quelle douleur ! nous n’en sommes pas encore revenus et, pourtant, je demande, je commande un autre enfant ; car il faut aimer, il faut souffrir, il faut pleurer, espérer, créer, être ; il faut vouloir enfin, dans tous les sens, divin et naturel. Mes pauvres enfants ne me répondent encore que par des larmes ; ils ont trop aimé ce premier enfant, ils craignent de ne pas aimer le second ; ce qui prouve, hélas ! qu’ils l’aimeront trop encore ! mais peut-on se dire qu’on limitera les élans du cœur et des entrailles ?

Vous me dites, ami, que vous me comparez quelquefois à la France ; je sens du moins que je suis Française, à cette conviction souveraine, qu’il ne faut pas compter les chutes, les blessures, les vains espoirs, les cruels écrasements de la pensée, mais qu’il faut toujours se relever, ramasser, rassembler les lambeaux de son cœur accrochés à toutes les ronces du chemin, et aller toujours à Dieu avec ce sanglant trophée.

Me voilà loin de mon sermon sur la santé ; pourtant, j’y reviens naturellement. Votre vie est précieuse, quelque brisée ou déchirée qu’elle soit. Faites donc tout au monde pour nous la garder.

Adieu, ami ; je vous aime. Maurice aussi, lui !

GEORGE SAND.

DLXXXIV

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À PARIS


Palaiseau, 7 février 1865.


Voilà votre victoire annoncée dans les journaux, mon grand ami ! C’est un beau soleil d’Austerlitz que ce jour brumeux de février. Il ne fera pas brailler tant de trompettes, mais on en célébrera plus longtemps l’anniversaire. C’est votre œuvre, on le saura et on s’en souviendra. Moi, je n’oublierai pas que vous avez passé avec nous, dans un petit coin, la soirée après ce beau combat, et, en vous écoutant, j’aurais oublié les heures ; je crains que nous n’ayons abusé de votre bonté, nous qui n’avons rien de mieux à faire que de vous entendre, tandis que, vous, vous avez tant de grandes et bonnes choses à accomplir.

Le bonheur est une abstraction en même temps qu’une réalité, quoi qu’en disent les philosophes. Durable et certain à l’état d’idéal pour qui en connaît la vraie et haute nature, il est momentané et puissant à l’état de réalité, quand les faits servent l’idéal. Donc, portant en vous la vraie notion du bonheur, qui est de le répandre et de le donner, vous en savourez quelquefois la sensation, quand les faits obéissent à votre ardente et généreuse volonté.

Soyez donc heureux, puisque le bonheur est une conquête et que vous venez de gagner une belle bataille. Les jours de dégoût et de fatigue reviendront. Le bonheur à l’état de réalité complète n’est pas une chose permanente pour l’homme ; mais il vous restera à l’état d’idéal, augmenté du souvenir des victoires ; et la morale de ceci est qu’il faut combattre toujours pour augmenter votre trésor de force et de foi. La reconnaissance des hommes, ce qu’on appelle la gloire n’est qu’une conséquence, un accessoire peut-être ! vous l’aurez. Mais votre but est plus élevé. Vous n’êtes pas pour rien de la race ambitieuse du bien, qui lutte en ce siècle contre la race ambitieuse d’argent. Vous avez des forces à dépenser, c’est déjà un bonheur que d’être riche en ce sens-là.

J’ai reçu vos invitations en règle ; merci de votre bon souvenir. Mais me voilà au coin du feu avec la grippe, et, pour quelques jours, je lutterai sans grand effort contre la fièvre.

Ce ne sera rien ; je penserai à vous et je parlerai de vous, ayant auprès de moi quelqu’un qui ne demande que cela.

Avez-vous pensé, en vous en allant tout seul, à pied, depuis le Panthéon, les mains dans vos poches, au clair de la lune, que, dans cent ans d’ici, la France, le monde par conséquent vivrait, grâce à vous, d’une autre vie ?

Du haut du Panthéon quelque chose a dû vous parler et vous crier : « Marche ! »

À vous de cœur toujours et toujours plus.

G. SAND.


DLXXXV

AU MÊME


Palaiseau, 9 mars 1865.


Cher prince, vous me disiez bien que rien n’était fait puisqu’il y avait encore à faire. Le désaveu de M. Duruy et de votre généreuse inspiration ne vous surprend peut-être pas ; mais il doit vous fâcher. Moi, je n’en suis pas contente, oh ! non. Mais c’est partie remise, j’espère, et vous emporterez d’assaut la citadelle à la première occasion. Il y a là une belle question à plaider devant le pays. Vous la plaiderez, n’est-ce pas ?

Je ne sais pas si on vous a envoyé, comme je l’avais demandé, l’épreuve de mon article sur la Vie de César. Je n’ai pas dû me demander si elle plairait ou non à l’illustre auteur.

Tout en rendant hommage au talent réel et considérable, je ne puis accepter la thèse, et j’ai failli dire que, comparer l’œuvre de César, cet acheteur de consciences, à l’œuvre peut-être blâmable à certains égards, mais du moins intègre et vraiment fière de Napoléon 1er, me paraissait un blasphème. Je l’aurais dit si je n’eusse craint d’empiéter sur le domaine de la politique, interdite au petit journal où j’insère cet article, à la demande de mon éditeur.

Vous m’avez fait espérer que je vous verrais un de ces jours, mon grand ami. J’ai tellement peur de vous manquer, que je ne bougerai pas de la semaine.

Je vous aime de tout mon cœur.

G. SAND.


DLXXXVI

À M. ERNEST PÉRIGOIS, À LA CHÂTRE


Palaiseau, 26 mars 1865.


Cher ami,

D’abord, dites à Angèle que je la remercie de sa pelote et de sa charmante lettre ; j’attends encore que les dames Fleury m’envoient la première. Berthe m’a promis de me la faire parvenir, et puis Lina, et personne ne m’a tenu parole. Il faudra donc que j’aille moi-même réclamer mon bien ; mais je vais très peu à Paris, et, quand j’y vais, c’est toujours pour quelque affaire pressée. Il y a des siècles que je n’ai fait de visites à mes amis. Il fait si froid et si humide pour se promener en sapin, que je remets au printemps les courses qui ne sont pas absolument obligatoires. Mes enfants sont paresseux pour venir à Palaiseau. Je le leur pardonne ; ils ont été enrhumés comme des loups, et je suis un peu loin du chemin de fer, sans omnibus ni fiacre, avec des chemins souvent chétits ; mais je sais que la pièce de Maurice est reçue pour l’hiver prochain au Châtelet, et que son roman a paru.

Votre étude sur César est bien plus savante et plus approfondie que la mienne, et je la relirai avec soin quand je rendrai compte du second volume. Mais le journal qui m’a demandé ce travail et que je tiens à obliger parce qu’il appartient à Michel Lévy, mon éditeur, et qu’il est dirigé par notre ami Aucante, ne souffre ni longs développements, ni érudition trop sérieuse, ni allusions politiques. Il y en avait déjà un peu trop dans mon premier article. Mais, quant au jugement sur l’ouvrage, je n’ai pas eu à surmonter l’embarras que vous me supposez. Si j’eusse trouvé l’ouvrage mauvais, comme le journal n’eût pas inséré une critique trop rude, je n’eusse pas fait l’article. C’était bien simple. Je suis la première personne qui ait été à même de le lire, et mon compte rendu est le premier qui ait été fait. J’étais donc très libre de mon jugement et j’ai trouvé que le livre avait du mérite. Je savais pertinemment qu’il était tout entier, et sans correction aucune, du fait de celui qui le signe. Donc, je devais mon éloge impartial au talent, qui est réel. Quant à approuver la préface et à admirer César, le diable ne m’aurait pas fait départir de ma façon de penser, et je dois dire qu’on a bien pris la chose.

Cette publication sera un bien, en ce sens que, de tous côtés, on se met à faire ce que nous faisons : on démolit César, avec un peu plus ou un peu moins d’indulgence ou de passion ; la critique le découronne généralement et il ne sortira pas blanc de la sellette où le livre impérial le fait asseoir. Bien peu de gens, en somme, savent l’histoire, et il est bon qu’on leur mette le nez dessus. Le livre n’aura pas de succès. C’est un talent froid et concis, sans profondeur réelle et qui n’a d’intérêt littéraire que pour les gens du métier. Encore tous ne sont pas comme moi, qui suis un peu panthéiste en fait d’art et qui aime toutes les manières, celles qui sont un peu exubérantes et celles qui ne le sont pas du tout. J’aime ce qui est bien fait, n’importe par quel procédé, et, pour mon compte, je n’en ai pas, ou, si j’en ai, c’est sans m’en rendre compte. Les lettrés sont généralement plus forts que moi sur ce point, et, quant au gros public, peu lui importe qu’on serve l’erreur ou la vérité, pourvu qu’on l’amuse ou l’étonne. Or il ne trouvera dans le livre impérial rien d’assez épicé pour lui et il ne l’achètera pas, ç’a été ma première impression. Heureusement que les éditeurs n’ont pas de droits d’auteur à payer ; car ils auraient fait là une mauvaise affaire.

Mais en voilà bien assez sur cela.

Quel rude et long hiver ! J’attends la chaleur avec impatience. Du reste, je me plais ici : pays charmant, braves gens, solitude, silence, ouvriers avancés et pourtant sages, paysans laborieux, culture admirable, ni mendiants ni voleurs, pas de Parisiens, pas de flâneurs sur les chemins. Ce coin est inconnu, et, si ce pauvre Jean-Jacques l’eût découvert, il n’y serait pas mort de chagrin.

Bonsoir, mes chers enfants ; embrassez pour moi les beaux mioches ; rappelez-moi au souvenir de tous nos amis communs.

G. SAND.


Vous me demandez si je travaille. Oui certes, puisque je suis encore de ce monde. Je fais en même temps un roman pour ce printemps et une pièce pour l’hiver prochain. J’ai découvert que l’un me reposait de l’autre, et ça m’amuse comme ça.


DLXXXVII

À M. LOUIS RATISBONNE, À PARIS


Palaiseau, 30 mars 1865.


Votre bienveillante sympathie pour moi m’enhardit à vous demander, monsieur, votre appui pour mon fils. Son livre[20], très enjoué à la surface, a, je crois, beaucoup de fond, car il fait revivre une figure de fantaisie que l’on peut croire historique, puisqu’elle résume une phase de l’état humain, si je puis dire ainsi. L’étude de cet être évanoui, l’homme d’il y a cinq cents ans, avec toutes ses erreurs, tous ses déportements, ses notions fausses, ses qualités natives, sa rudesse, son aveuglement et sa bonté, offre, je crois, quelque chose de plus sérieux que le récit des aventures arrangées pour le plaisir du lecteur ; et, comme les aventures ne manquent pourtant pas dans ce roman et sont amusantes quand même, je crois, sans trop de prévention maternelle, qu’il mérite quelque attention et l’encouragement de la critique sérieuse.

Me pardonnerez-vous de vous demander la vôtre pour qui n’oserait pas vous la demander lui-même, en vous promettant que nous en serons tous deux très flattés et très reconnaissants ?

Agréez, monsieur, l’expression de mes sentiments distingués.

GEORGE SAND.


DLXXXVIII

À M. LEBLOIS, PASTEUR, À STRASBOURG


Palaiseau, 17 mai 1865.


J’apprends, monsieur, de quelle mortelle douleur vous avez été frappé. Ce n’est pas à vous, âme profondément religieuse, qu’il faut parler de courage et de foi. Vous en avez pour nous tous, pour vous-même par conséquent. Mais le courage et la foi n’empêchent pas la douleur d’être vive et cruelle, et vos amis, en respectant votre vraie piété, n’en plaignent pas moins votre infortune. Que leur affection et leur sollicitude adoucissent, autant que possible, le déchirement de votre âme, et veuillez me compter, monsieur, parmi ceux qui vous portent le plus sincère et le plus fervent intérêt.

GEORGE SAND.


DLXXXIX

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À PARIS


Palaiseau, 1er juin 1865.


Cher grand ami,

Maurice m’envoie pour vous un mot du cœur que je vous transmets.

Si vous étiez un ambitieux, je vous dirais que ce qui arrive est bien heureux pour vous et vous place bien haut ! Mais vous aimez le progrès pour lui-même et vous souffrez quand il s’arrête, même à votre profit. Et puis vous êtes loyal et votre âme souffre d’être méconnue. Je sens tout cela et je suis indignée de voir l’esprit du passé souffler sur toutes les idées vraies.

Quelle triste situation que celle d’un homme qui rêve le pouvoir absolu, et qui croit l’atteindre en étouffant la vérité ! tout cela, voyez-vous, c’est la faute à César. On rêve de résumer en soi une sagesse providentielle, et on oublie que les hommes d’aujourd’hui ont tous reçu de la Providence, c’est-à-dire de la loi qui préside à leur émancipation, une dose de sagesse qu’il faut connaître et consulter avant d’oser dire : « Il n’y a qu’un maître et c’est moi ! » Comme c’est vieux, cette doctrine de l’autorité d’un seul, et comme c’est vide au temps où nous vivons ! comme le genre humain tout entier proteste, sciemment ou non, contre cette chimère ! C’est le fatal chemin de l’éternel désastre.

Dormez tranquille, votre conscience est en paix. Vous pouvez rire de ceux qui disent : « Il veut le bien, donc il a de mauvais desseins. »

Plaignez ceux qui pensent ainsi et comptez que la France n’est pas avec eux et vous rend justice. Quel beau et noble talent vous avez ! On ne pourra jamais vous empêcher d’être ce que vous êtes. Il n’est pas adroit, si l’on s’en inquiète, de le manifester publiquement.

G. SAND.

DXC

À M. ***


Palaiseau, 9 juin 1865.


Cher monsieur,

J’ai lu votre livre. Il est savant, ingénieux, clair et intéressant au possible. Il me laisse toutefois au point où il m’a prise. Je savais bien que Jésus croyait à la résurrection des corps, et je suis d’autant plus persuadée que sa doctrine était la continuation de la vie humaine ou la réapparition personnelle dans la vie humaine, que vous établissez sans réplique la source de cette croyance, son histoire, sa raison d’être, son lien avec le passé, enfin tout ce qui constitue le fait historique, peu connu jusqu’ici dans ses détails. Mais votre conclusion ne me soumet pas. En croyant à l’immortalité du corps, Jésus et ses aïeux croyaient à celle des âmes, par la raison qu’il n’est pas de corps sans âme. Il était donc spiritualiste sans être exclusivement spiritualiste. Vous, vous êtes exclusivement spiritualiste ; je ne peux pas comprendre cette doctrine, par la raison qu’il ne me semble pas possible d’affirmer des âmes sans corps.

Vous avez mille fois raison de placer Dieu et la forme de notre immortalité dans la région de l’impénétrable. Mais qui dit l’immortalité dit la vie. La vie est une loi que nous connaissons ; elle ne se manifeste pas pour nous dans la séparation de l’âme et du corps, dans la pensée sans organes pour se manifester. Nous ne pouvons donc pas nous faire la moindre idée d’une vie spirituelle qui soit purement spirituelle ; et je ne peux pas vous dire que je crois à une chose dont je n’ai pas la moindre idée.

Jésus se trompait sur les conditions de la résurrection, nous n’en doutons pas ; mais il me semble que, quant au principe de la vie, il le comprenait bien, ou du moins aussi bien qu’il est donné à l’homme de le comprendre. Que l’âme se revête d’un corps de chair ou de fluide, il ne lui en faut pas moins quelque chose à animer, ou bien elle n’est plus une âme, elle n’est rien. Nous savons qu’il y a des planètes légères, relativement à nous, comme le liège, comme le bois, etc. Elles n’en sont pas moins des mondes, et leur existence est tout aussi matérielle que la nôtre.

Socrate n’est pas si clair qu’il vous paraît. Je pense qu’il croyait bien que son âme revêtirait un autre corps ; quoiqu’il semble souvent dire le contraire par la bouche du divus Plato. Ailleurs, Platon voit les âmes faire elles-mêmes leur destinée, courir où leurs passions les emportent, et, là, il donne la main à Pythagore. Si les âmes ont des passions bonnes ou mauvaises, elles sont organisées. — Autrement ?

Enfin, vous aurez encore beaucoup à nous dire là-dessus ; car votre hypothèse laisse une lacune philosophique des plus graves. Pardon de mes objections, cher monsieur. Vous êtes si sympathique et vous paraissez si bon, qu’on vous doit de dire ce qu’on pense.

G. SAND.


DXCI

À M. LOUIS ULBACH, À PARIS


Palaiseau, 27 juin 1865.


Cher monsieur,

Combien je suis heureuse d’avoir à vous remercier ! Quand votre loyale et forte main signe un brevet de talent, l’apprenti passe maître et prend son rang. Vous avez surtout senti ce qui ne pouvait échapper à un coup d’œil comme le vôtre, mais ce qu’il était bien utile pour mon fils de dire au public vulgaire : c’est qu’il a une individualité qui est bien sienne et qu’aucune direction n’a pu lui donner. Tout mon rôle, a moi, était de ne pas la lui ôter et de comprendre sa réelle valeur. C’est à quoi je me suis attachée toute ma vie, et j’en suis récompensée, le jour où vous me le prouvez, vous en qui je crois, que je ne me suis pas fait d’illusions maternelles sur cette valeur de talent.

Votre appréciation, si franche et si délicate, est une joie réelle pour moi, et je vous remercie du fond du cœur d’avoir lu le livre avec cette conscience et cet esprit de généreuse protection. J’envoie l’article à Maurice, qui est à Nohant avec sa femme. Tous deux seront bien heureux et bien reconnaissants.

Et votre livre, à vous, ce livre dont vous me parliez à l’Odéon, est-il publié ? Je ne sais rien là où je suis, garde-malade affligée, et blessée par-dessus le marché, par suite d’une chute. Quand vous paraîtrez, ne m’oubliez pas. Je vous serre les mains, cher confrère, et suis, avec affection, tout à vous.


DXCII

À MAURICE SAND, À NOHANT


Palaiseau, 29 juin 1865.


Bouli,

Je t’enverrai demain ton manuscrit et tes articles. Mais tu me troubles fort en me demandant conseil. Pour tout ce qui est érudition, tu es plus ferré que moi ; moi, je pense au succès, et je voudrais t’épargner les critiques qui ont écrasé Salammbô, ouvrage très fort, très beau, mais qui n’a vraiment d’intérêt que pour les artistes et les érudits. Ils le discutent d’autant plus, mais il le lisent, tandis que le public se contente de dire : « C’est peut-être superbe, mais les gens de ce temps-là ne m’intéressent pas du tout. »

Tu en risquais autant avec ton moyen âge ; tu as su vaincre la difficulté et rendre la chose amusante pour le gros public en même temps qu’appréciable aux artistes.

Il faut trouver moyen de faire le même tour de force pour ton Coq. Or il sera très indifférent au public et aux journalistes, qui ne sont pas érudits, — tu peux t’en apercevoir, — que tes personnages soient les ingénieuses personnifications des races antiques. Cela plairait à des savants dans la partie ; mais combien y en a-t-il ? Et le peu qu’il y en a ne te liront même pas : il suffit qu’une chose s’appelle roman pour qu’ils ne l’ouvrent jamais.

Donc, ta science sera perdue et te nuira, si c’est en vue de la science que tu fais ton livre. Il est amusant et plein de grandissimes qualités, c’est bien ; mais il y faut une base qui manque. Il faut un ton, c’est-à-dire une forme, un style qui rattache l’esprit du lecteur à une époque connue de lui. Plus tu la prendras moderne, plus tu auras de lecteurs. La couleur indiano-persane en aura dix sur cent ; personne ne la connaît. La couleur d’Apulée en aura cent sur cent : le type de l’Âne d’or est devenu populaire. Tu vois que c’est bien important, et je te croyais fixé là-dessus. Je voudrais qu’avant d’entreprendre un nouvel Âne d’or, tu fisses du Coq d’or[21] une chose dans cette couleur. Il était convenu qu’un Apulée ou un Lucien apocryphe, un de leurs amis civis buliscus, je veux bien, aurait voyagé dans l’Inde ou dans la Perse, et recueilli de la bouche d’un Bouliskof de ce temps-là, le récit traditionnel des aventures de l’Atlantide, et qu’il expliquerait en peu de mots les types et les fictions à sa manière et à son point de vue.

Exemple : « Vous me demanderez, mon cher Lucien, ce que je pense des Gaules et si je crois à leur existence. En vérité, j’y crois un peu pour telle ou telle raison. »

Ces interruptions du narrateur feraient très bien. Elles ramèneraient, du fond d’une antiquité fantastique, le lecteur au sentiment d’une réalité antique à lui connue. Elle peindrait l’état des esprits au temps du narrateur, et cet état est, s’il m’en souvient bien, un mélange de scepticisme audacieux et plaisant, avec une foule de superstitions grossières comme l’histoire naturelle d’Oppien. Tout cela mettrait le lecteur sur ses pieds. Il se dirait : « Voici d’où je pars et voilà où l’on me mène. Je le veux bien, pourvu qu’on me rappelle de temps en temps où j’étais. »

Autrement, il dira qu’on l’emmène trop loin, qu’on le perd dans le brouillard, et que des gens si anciens ne sont pas assez différents du présent, ou bien qu’ils le sont trop ; qu’il ne peut en être juge, et, quand le lecteur se sent trop dépaysé, il vous lâche.

Enfin, il voudra se dire à chaque instant : « Voilà de drôles de mœurs et d’incroyables habitudes ! Mais c’était comme ça, on me le prouve. Celui qui raconte ces choses et que je connais parbleu bien, puisque c’était un ami de mon ami Apulée, m’explique que ce devait être comme ça. Alors j’y crois, et, du moment que j’y crois un peu, ça m’amuse. »

Voilà mes raisons, toutes de fait et prosaïques ; mais il faut tenir compte de cela quand on s’adresse au public des romans. Autrement, il faut faire des ouvrages d’érudition pure ; autre public.

Réfléchis et décide ; car bien certainement il y a un parti à prendre dans lequel tu sais mieux que moi ce qu’il y a à faire. Mais, avec ma version, je vois tout possible dans ce que tu as fait, sauf les longueurs et le trop d’importance donné à des personnages secondaires. Je laisserais les anoplothères, sans les nommer peut-être, mais en les décrivant, et le narrateur dirait qu’il croit à l’existence de ces animaux parce qu’il en a vu des ossements en tel ou tel endroit. « Reste à savoir, dirait-il, s’il y en avait encore du temps de Satouran. Je vous donne la légende comme on me l’a donnée. »

Tu ferais ce narrateur gai, malin et naïf, poète quand même, lorsqu’il raconte les grandes scènes de la fin, qui sont belles et qu’il ne faut pas changer. Sur ce, je te bige, et encore ma Cocote. Je vas me coucher.

Mes amitiés à Rigolo. Il faut le rendre très savant, il est en âge d’apprendre un tas de choses. Quoi qu’on en dise, il n’y a rien de si intelligent qu’un âne. Ça parlerait si ça voulait, mais ça ne veut pas.


DXCIII

À M. SAINTE-BEUVE, À PARIS


Palaiseau, 1865.


Avez-vous lu un singulier petit volume qui a paru, il y a quelque temps, chez Dentu, sous un mauvais titre : un Amour du Midi, et sous le voile de l’anonyme ? Est-ce manque de courage, ou empêchement de position ? N’importe. L’ouvrage est bizarre, inégalement écrit, souvent très peu correct d’expressions, parfois trop naïf, parfois trop déclamatoire (comme, du reste, l’auteur a l’esprit de le juger lui-même) ; s’élevant dans le vague et retombant à plat dans le non-sens ; enfin très obscur parfois, comme la parole d’un exalté qui ne sait pas toujours ce qu’il dit.

Voilà bien des défauts. Eh bien, ces défauts pourraient être une grande habileté. Mais nous ne le croyons pas ; nous aimons mieux penser que l’auteur, jeune, est sans soin, sans expérience, et tout à fait dépourvu de ce que l’on est convenu d’appeler du talent.

Il n’en est pas moins vrai que cet essai anonyme mérite beaucoup d’être remarqué. Ce n’est ni un roman proprement dit, ni une analyse : c’est un cri de la passion. Mais ce cri est vrai et il est fort. Il ne ressemble à rien de ce qui s’écrit pour écrire. Il a pour lui la jeunesse, le vrai délire, la naïveté, la plénitude, tout ce que l’on cherche en vain dans un livre bien fait : l’émotion sans bornes, dégagée hardiment du contrôle de la raison.

Il a aussi, malgré la fréquente vulgarité des mots et des images, une distinction et une originalité de sentiments très touchantes. Il a la foi, il croit à Dieu, à l’amour, à la liberté et même aux journaux. Il croit aussi à la gloire et il croit en lui. C’est un enfant généreux, c’est peut-être un étranger, tombé de quelque planète où l’on vit encore par le cœur et où l’on dit tout ce qu’on pense sans se soucier de faire rire M. Proudhon.

Enfin, c’est quelque chose qui nous a fait dire spontanément : « C’est bien mauvais ! » et : « C’est bien beau ! » Que voulez-vous ! tout le monde a du talent ; nous ne sommes pas blasés, nous chérissons le talent. Mais tout le monde n’a pas la passion, et c’est là ce qui, bien ou mal exprimé, l’emportera toujours sur l’art, comme le parfum d’une rose l’emporte sur toutes les essences d’une boutique de parfumeur.

La critique peut dire : « Sachez écrire ou n’écrivez pas. » Elle a raison. Mais le public peut dire aussi : « Soyez ému ou n’espérez pas nous émouvoir. » Aura-t-il tort ?

GEORGE SAND.

DXCIV

À M. LOUIS ULBACH, À PARIS


Palaiseau, 27 septembre 1865.


Vos livres me sont arrivés dans un moment affreux, cher monsieur, laissez-moi plutôt dire ami. J’ai été morte, je ne sais pas si je suis vivante, bien que mon corps marche et agisse. Était-ce une bonne disposition pour vous lire ? Pourtant je viens de lire Louise Tardy, et cela me semble un chef-d’œuvre d’analyse délicate, subtile et vigoureuse à la fois ; une de ces histoires sans événements qu’on n’oublie pourtant jamais, parce qu’on croit avoir toujours connu ces âmes-là. Et quelle forme exquise, ingénieuse à définir toutes les émotions et toutes les réflexions !

Vous me traitez de maître, c’est vous qui passez maître, et, moi, je passe je ne sais quoi. Je double le cap de l’Amertume, et j’entre dans les mers inconnues de l’Isolement. N’importe ! dans la douleur ou dans le calme, je vous applaudirai toujours du cœur et des deux mains. Merci d’avoir pensé à moi ; je lirai le Parrain, bien sûr.

Cette femme de lettres que vous peignez si bien, elle est jeune, et on peut s’imaginer, au premier abord, que son état l’a blasée sur les choses de la vie ; mais, si elle était vieille, vous eussiez pu la peindre tout de suite comme aiguisée et surexcitée, et disposée à souffrir plus que les autres. Au reste, vous avez conclu. Vous avez montré que notre travail d’analyse, à vous, à moi, à tous les artistes qui prennent leur tâche au sérieux, pousse au besoin de se dévouer et de se défendre, deux sollicitations contraires qui rendent la vie plus difficile à nous qu’aux autres. Quelle affaire que la vie ! et la mort ! quel abîme !

Ayez grand courage, vous avez le grand lot.

À vous de cœur.

G. SAND.


DXCV

À GUSTAVE FLAUBERT, À PARIS


Palaiseau, 22 novembre 1865.


Il me semble que ça me portera bonheur de dire bonsoir à mon cher camarade avant de me mettre à l’ouvrage.

Me voilà toute seule dans ma maisonnette. Le jardinier et son ménage logent dans le pavillon du jardin, et nous sommes la dernière maison au bas du village, tout isolée dans la campagne, qui est une oasis ravissante. Des prés, des bois, des pommiers comme en Normandie ; pas de grand fleuve avec ses cris de vapeur et sa chaîne infernale ; un ruisselet qui passe muet sous les saules ; un silence… ah ! mais il me semble qu’on est au fond de la forêt vierge : rien ne parle que le petit jet de la source qui empile sans relâche des diamants au clair de la lune. Les mouches endormies dans les coins de la chambre se réveillent à la chaleur de mon feu. Elles s’étaient mises là pour mourir, elles arrivent auprès de la lampe, elles sont prises d’une gaieté folle, elles bourdonnent, elles sautent, elles rient, elles ont même des velléités d’amour ; mais c’est l’heure de mourir, et, paf ! au milieu de la danse, elles tombent raides. C’est fini, adieu le bal !

Je suis triste ici tout de même. Cette solitude absolue, qui a toujours été pour moi vacance et récréation, est partagée maintenant par un mort qui a fini là, comme une lampe qui s’éteint, et qui est toujours là. Je ne le tiens pas pour malheureux, dans la région qu’il habite ; mais cette image qu’il a laissée autour de moi, qui n’est plus qu’un reflet, semble se plaindre de ne pouvoir plus me parler.

N’importe ! la tristesse n’est pas malsaine : elle nous empêche de nous dessécher. Et vous, mon ami, que faites-vous à cette heure ? Vous piochez aussi, seul aussi ; car la maman doit être à Rouen. Ça doit être beau aussi, la nuit, là-bas. Y pensez-vous quelquefois au « vieux troubadour de pendule d’auberge, qui toujours chante et chantera le parfait amour » ? Eh bien, oui, quand même ! Vous n’êtes pas pour la chasteté, monseigneur, ça vous regarde. Moi, je dis qu’elle a du bon.

Et, sur ce, je vous embrasse de tout mon cœur et je vais faire parler, si je peux, des gens qui s’aiment à la vieille mode.

Vous n’êtes pas forcé de m’écrire quand vous n’êtes pas en train. Pas de vraie amitié sans liberté absolue.

À Paris, la semaine prochaine, et puis à Palaiseau encore, et puis à Nohant.


DXCVI

À M. LE BARON TAYLOR, À PARIS


Palaiseau, 15 décembre 1865.


Monsieur,

Vous m’avez arraché une promesse que je ne puis tenir ; vous et les éminents écrivains qui vous secondaient, vous étiez persuasifs, affectueux, indulgents, irrésistibles. Mais j’ai trop présumé de mes forces devant un devoir à remplir. Il y a des devoirs aussi envers le public. Il ne faut pas le leurrer d’un attrait qu’on se sent incapable de lui offrir. Vous auriez le regret de l’avoir convoqué pour lui montrer une personne timide et gauche qui resterait court. Mes enfants et mes amis ont bondi devant l’annonce de cette lecture. Ils s’y opposent de tout leur pouvoir. Ils savent qu’en aucune circonstance je n’ai pu surmonter mon embarras, ma défiance absolue de moi-même. Demandez-moi, commandez-moi toute autre chose où je n’aurai pas à payer de ma personne.

Croyez, monsieur, vous et les membres du comité qui m’ont honorée de leur visite, que je ne me console de mon impuissance et de ma défection que par le souvenir des bontés que vous m’avez témoignées et par la reconnaissance qu’elles m’inspirent.


DXCVII

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, À PARIS


Nohant, 7 janvier 1866.


Merci, cent fois merci, mon fils, pour toute la peine que nous nous donnons ; car vous en prenez autant que moi. Si vous dites que La Rounat a raison, c’est qu’il a raison. Et je crois pourtant toujours qu’il y avait du remède ; car ce qui manque dans ma version, c’est de l’intérêt, je le vois à présent ; c’est de la passion[22]. Eh bien, que la jeune fille fût (telle qu’elle est, et en commençant par une fantaisie romanesque) prise d’une passion véritable, qu’elle la fît partager à Lélio, que Lélio se sacrifiât à son ami, il y avait motif à émotion ou à souffrance, et le moyen de la fin pouvait prendre plus d’importance et de vraisemblance pour guérir ces cœurs blessés (moyen de la fin auquel, du reste, je ne tiens pas, s’il ne vous dit rien, et qui deviendrait peut-être inutile). Enfin je vois dix combinaisons pour une, comme toujours. C’est ma nature de ne pas croire à l’impossible et de ne pas croire non plus a l’impuissance des sujets. Du moment qu’on peut les tourner du côté qu’on veut, c’est une question d’essai et de recherche. Je crois que, si j’avais pu être à Paris, savoir tout de suite, et non au bout de huit jours d’attente inutile, l’impression de La Rounat, j’aurais été à vous tout de suite et nous aurions paré le coup. Il est vrai que j’aurais eu votre opinion avant la sienne ; car je vous aurais montré la chose avant de me la laisser arracher par lui acte par acte.

C’est un impatient aveugle qui, devant une déception, abandonne tout et ne cherche pas le remède ou vous empêche de le chercher.

Il est, au reste, comme presque tout le monde, en ce monde, et je ne lui en veux pas pour ça : ce n’est pas l’affaire des directeurs de théâtre d’avoir de la persévérance, de la philosophie et de la présence d’esprit. Il a laissé passer un temps précieux et il cherche son salut Dieu sait où.

Quant à nous autres, il ne nous est ni permis ni possible de nous décourager, et je vois que vous voyez déjà quelque chose à tenter dans un autre sujet. Moi, je ne vois rien dans les sujets, au premier aperçu.

Dans tout cela, cher fils, je ne pense jamais à la peine prise en pure perte, et à ce qu’on appelle le travail perdu. Il n’y a pas de travail perdu, du moment qu’on a eu le plaisir de travailler. D’ailleurs, ça apprend, et la vie se passe à apprendre ; ceux qui la passent à regretter ne vivent pas. Je vous bénis de prendre intérêt à ma vie, et aucune vérité ne me dégoûte du travail. Ce qui dégoûte ou peut dégoûter du métier, ce sont les injustices du public ou la mauvaise foi des critiques ; mais ce qui porte sur nous-même, les erreurs qu’on nous fait voir, le mal qu’on nous indique à réparer, c’est bien bon et bien stimulant.


DXCVIII

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À PARIS


Nohant, 20 janvier 1866.


Cher prince,

Je veux vous donner moi-même de nos nouvelles. J’ai toujours été, depuis dix jours, sage-femme ou nourrice, berceuse ou garde-malade, et je n’ai pas eu un moment de repos. Ma belle-fille, après une délivrance prompte et heureuse, a été assez sérieusement malade à plusieurs reprises. Elle va mieux sans être guérie, et, comme cela peut se prolonger et la fatiguer trop pour nourrir, nous avons donné une belle paysanne à mademoiselle Aurore.

Au milieu de tout cela, Maurice, en courant au secours dans un incendie, a failli être tué et je l’ai vu rentrer couvert de sang ; ce qui, au premier moment, n’est pas gai pour une mère médiocrement spartiate. Heureusement, c’est sans gravité, et il n’aura qu’une cicatrice bien présentable. Nous voilà donc, sinon tout à fait tranquilles, du moins en état de respirer ; mais je ne peux pas encore quitter ma chère couvée ; et, pourvu que vous ne partiez pas pour quelque nouveau voyage avant que je vous aie revu ! Il y a des siècles, et je ne m’y habitue pas.

Toutes ces émotions ont coupé mon travail et mes projets de cet hiver pour le théâtre. Les artistes, dit-on, ne devraient pas avoir de famille. Moi, je crois le contraire, pour mille raisons que vous savez mieux que moi.

Joyeuse, triste, inquiète ou tranquille, je vous aime et je pense à vous, cher prince, comme à une des meilleures affections de ma vie.

Mon blessé et ma malade vous remercient de votre bonne lettre, et me chargent de les bien rappeler à vous ; Calamatta vous envoie l’expression de son respect.

G. SAND.

DXCIX

À MAURICE SAND, À NOHANT


Paris, 1er février 1866.

Me voilà recasée aux Feuillantines. J’ai fait un très bon voyage : un lever de soleil fantastique, admirable, sur la vallée Noire : tous les ors pâles, froids, chauds, rouges, verts, soufre, pourpre, violets, bleus, de la palette du grand artisan qui a fait la lumière ; tout le ciel, du zénith à l’horizon, était ruisselant de feu et de couleur ; la campagne charmante, des ajoncs en fleurs autour de flaques d’eau rosée.

Il faisait si doux, même à sept heures du matin, que j’ai voyagé avec les vitres baissées. La route est très dure ; mais on y promène de grands rouleaux de fonte et elle sera bientôt belle ; j’avais un bon postillon et de bons chevaux.

À Châteauroux, surprise agréable : mes vieux Vergne, qui partaient pour Paris et avec qui j’ai eu le plaisir de voyager.

À la gare, ici, j’ai trouvé les Boutet ; j’ai dîné avec les Africains. J’ai vu le soir les Lambert et Marchal ; j’ai bien dormi, je n’ai pas eu la moindre fatigue.

Il vient de m’arriver une dépêche télégraphique. Ça m’a fait une peur atroce : j’ai cru que Lina était retombée malade. Ça arrive tout bonnement de Neuilly : c’est Alexandre qui vient dîner avec moi. Nouveau système de correspondance, que je ne m’explique pas encore : la dépêche est imprimée par l’appareil télégraphique. Ils se z’inventeriont le diable !

Méfie-toi de ce trop joli temps traître. À Paris, il fait doux ; mais on n’aperçoit pas le soleil, je l’ai laissé dans la vallée Noire, et j’ai trouvé ici la boue et la pluie.

Bige ma Cocote pour moi, et mon Aurore, et Calamatta.

Et je te bige mille fois toi-même. Écris souvent.


DC

AU MÊME


Paris, 5 février 1866.


Je viens de t’écrire un mot pour que tu saches dès demain la bonne nouvelle. Tu sais qu’il n’y a pas d’écouteur moins entraînable, plus froid et plus positif qu’Alexandre. C’est pour moi le plus difficile public qui existe et le plus intimidant. J’ai tout de même très bien lu la pièce[23]. Tout le temps, il a ri ou crié : « Bien ! charmant ! parfait ! » Le père Germinet a été pour lui un type accompli. Il a donné deux ou trois conseils, excellents :

Au premier acte, mettre la fin de la scène de Jean et Blanchon au commencement de ladite scène.

Au troisième, faire qu’on ne sache pas que le gendre annoncé par Germinet est Cadet Blanchon.

Enfin, à la dernière tirade de Jean Robin, quand Gervaise refuse, faire qu’il aille jusqu’à un petit coup de couteau et une tache de sang au gilet, pour amener un cri de Gervaise et le pardon complet de tout le monde.

Ce n’est donc qu’un point lumineux à mettre. Il trouve la pièce admirablement faite et soutenue. Il dit que c’est un bijou, qu’il faut pour le public qu’elle soit admirablement jouée, et qu’elle ira à tout public quel qu’il soit, parce que c’est la vie de tout le monde et la vérité de toutes les situations dans toutes les classes. À peine la lecture finie, il a pris son chapeau et a couru dire à Thierry qu’il venait d’entendre un chef-d’œuvre et lui conseiller de venir me le demander, pour le faire jouer par l’élite de la troupe des Français :

Lafontaine — Jean.

Coquelin — Blanchon.

Régnier ou Got — Germinet, etc.

Si Thierry ne reçoit pas la chose de confiance et d’enthousiasme, il va au Gymnase. En ce moment, il y a un succès énorme, Héloïse Paranquet qui est censée de M. Durantin, mais qui est de lui, Alexandre.

Dans un mois ou six semaines, Jean Robin sera su, Héloïse baissera, et, comme les deux pièces[24] sont courtes, on les jouerait ensemble. Nous aurions, pour Germinet : Arnal ou Lesueur. La saison du printemps sera excellente, vu qu’après un hiver si doux, nous aurons du froid jusqu’en juin. D’ailleurs, on ne quitte plus Paris qu’en plein été. Si les frimas gâtent ton jardin et tes noyers, tu te diras pour consolation : « Ça fait marcher ma pièce ; » car c’est ta pièce autant que la mienne. Nous nous nommons tous deux et nous partageons. Alexandre y voit un succès ; non pas des millions, — ce n’est qu’une pièce en trois actes, — mais assez d’argent pour que ça paye joliment le peu de peine que ça nous a coûté. Il a fini en disant : « Vous vous êtes donné bien du mal pour l’Aldini, qui n’a pas été, et voilà un chef-d’œuvre que vous avez écrit en vous amusant. »

C’est La Rounat qui va faire une drôle de tête, quand il verra que je lui disais vrai, et qu’en huit jours on pouvait lui donner une bonne pièce. Au lieu de ça, il court après la pièce d’Augier, qu’il n’aura pas, dit-on ; et, s’il l’a, réussira-t-elle ? et, si elle réussit, lui fera-t-elle grand bien ? Augier, qui n’est pas bête, se fait donner la moitié des recettes.

En attendant qu’on sache si Augier lui donnera cette pièce, on répète Cadol, que j’ai vu hier et qui est sur les épines, content tout de même ; car il avait accepté la situation, et on le jouera plus tard, si ce n’est tout de suite. On dit que sa pièce est bien ; il est plein d’espoir.

J’ai dîné hier chez les Joubert, des gens riches, amis des Dumas et de Marchal. C’est le père Dumas qui a fait la cuisine, tout le dîner ; dix plats énormes, exquis ; douze couverts. On avait renvoyé les cuisiniers de la maison pour ce jour-là, afin de le laisser fonctionner sans contrôle, sans trahison et sans difficulté. Il est venu à trois heures de l’après-midi avec sa vieille bonne, et, en réalité, sans blague, il nous a fait manger comme ne mangent pas les empereurs. Il était charmant par-dessus le marché, bon enfant et drôle au possible. Il m’a beaucoup demandé de vos nouvelles et répété que Raoul de la Chastre était un chef d’œuvre.

J’ai eu la chance de vendre là cinq cents francs un petit Boucher grand comme l’ongle, dont le propriétaire demandait cent cinquante francs. Quand je lui ai porté tout à l’heure le billet de cinq cents francs, il s’est mis à pleurer comme un veau, de joie. C’est un malheureux homme que tu connais, Doligny, ancien acteur et ancien directeur de théâtre. Il est tombé dans une telle panne, qu’on allait lui vendre ses meubles demain, et il a sa femme mourante. Il a eu l’idée de m’apporter ce petit Boucher hier, et, aujourd’hui, il vient d’en recevoir le prix. On a rarement cette bonne chance de faire plaisir aux gens avec tant de facilité.

J’ai vu les Lambert et je les revois ce soir à l’Odéon, où je vais entendre la Vie de Bohême, que je ne connais pas.


Minuit.


Je reviens de l’Odéon, où j’ai pleuré comme un Doligny. C’est navrant et charmant, cette pièce. C’est très bien joué ; Thuillier est superbe. J’ai vu La Rounat, qui a la pièce d’Augier, mais pas de Berton pour la jouer ; il est dans tous ses états. J’y ai vu Cadol, toujours sur la branche, et tous les grands et petits cabots qui me pleurent. J’ai dit à La Rounat : « Vous n’avez eu qu’un tort, c’est de ne pas espérer que je pourrais faire un miracle de volonté et de promptitude, de vous décourager et de me décourager de vous, en me faisant perdre quinze jours. J’aurais eu une bonne idée. Je l’ai eue malgré vous ; mais, à présent, ce n’est pas pour vous. »

Voilà comment il ne faut pas jeter le manche après la cognée ; à présent que j’ai de l’expérience, je ne me laisse plus dépiter ni abattre. J’ai donc bien fait, cette fois surtout, d’être philosophe et de ne pas m’arrêter de piocher. Cette pièce nous fera beaucoup d’honneur, à ce que dit Alexandre. Jeudi, je dîne chez Magny ; grand dîner donné par Demarquay. Tu vois que je fais une vie de Polichinelle. Je me porte bien ; mais j’ai besoin d’avoir plus de nouvelles de vous, plus de détails. Ma Cocote est sur pied en chambre ; il me tarde de savoir qu’elle est descendue. Aurore a-t-elle toujours une crise de pleurs le soir ? Si ça a continué, il faut l’écrire au docteur Darchy.

Tout l’univers me demande de vos nouvelles. Bonsoir, mes enfants. Je vous bige à mort. J’espère que Cocote va être contente de mes nouvelles.

Calamatta est-il parti ?


DCI

À MADAME LA COMTESSE SOPHIE PODLIPSKA,
À PRAGUE


Palaiseau, 12 février 1866.

Je suis vivement touchée, madame, de l’envoi que vous voulez bien me faire[25] (je ne l’ai reçu que depuis quelques jours) et de l’excellente lettre qui y était jointe. C’est un honneur pour moi d’être traduite par vous, et c’est une douceur que d’être aimée en même temps avec tant de délicatesse et de générosité.

M. Léger a pris la peine de m’envoyer la traduction en français de votre intéressante préface. Elle m’a reportée au temps déjà éloigné où je rêvais les aventures de Consuelo, et où, manquant beaucoup de renseignements, j’essayais de m’initier, par interprétation et par divination, au génie de la Bohême, à la beauté de ses sites et à l’esprit profond, caché sous le symbole de la coupe. Je n’avais ni la liberté ni le moyen d’aller en Bohême, et je me disais que, si je commettais quelques erreurs, la Bohême me les pardonnerait, à cause de l’intention sincère et de la sympathie fervente. Je reste convaincue que le peuple qui a un passé si dramatique et si enthousiaste est et sera toujours un grand peuple.

Agréez, madame, avec mes remerciements, l’expression de mes sentiments affectueux et dévoués.


DCII

À M. DESPLANCHES, À PARIS


Palaiseau, 25 mai 1866.


Mon cher ami,

Vous dites très bien ce que vous voulez dire ; mais votre manière de raisonner peut être mille fois contredite. Ne soyons fiers d’aucune définition ; sur ce sujet-là, il n’y en a pas de bonne. Vous faites de Dieu une pure abstraction ; de là votre certitude. Si Dieu n’était qu’abstraction, il ne serait pas. Il faudra donc, pour que l’homme ait la certitude de l’existence de Dieu, qu’il puisse arriver à le définir sous l’aspect abstrait et concret. Pour cela, il nous faut trouver le troisième terme que vous appelez l’union. Oui, le trait d’union ! Mais quel est-il ? Nous ne le tenons pas, malgré tous les noms qu’on lui a donnés en métaphysique et en philosophie. L’homme ne se connaît pas encore lui-même, il ne peut pas s’affirmer.

« Je pense, donc je suis ! » est très joli, mais ça n’est pas vrai. Quand je dors, je ne pense pas, je rêve ; donc je ne suis pas ? L’arbre ne pense pas, il n’est donc pas. Tout ça, c’est des mots. — Et vous ne savez pas comment Dieu pense. Peut-être n’y a-t-il dans son esprit aucune opération analogue à ce que vous appelez penser. On le ferait probablement rire si on lui disait : « Tu ne penses pas à la manière de l’homme, donc tu n’es pas. »

Soyons simples si nous voulons être croyants, mon cher ami. Ni vous ni moi ne sommes assez forts — et de plus forts que nous y échouent — pour définir Dieu, vous en convenez, et, par conséquent, pour l’affirmer, vous n’en convenez pas. Mais l’homme ne pourra jamais affirmer ce qu’il ne pourrait pas définir et formuler.

Ce siècle ne peut pas affirmer, mais l’avenir le pourra, j’espère ! Croyons au progrès ; croyons en Dieu dès à présent. Le sentiment nous y porte. La foi est une surexcitation, un enthousiasme, un état de grandeur intellectuelle qu’il faut garder en soi comme un trésor et ne pas le répandre sur les chemins, en petite monnaie de cuivre, en vaines paroles, en raisonnements inexacts et pédantesques. Voilà votre erreur ! vous voulez prêcher comme une doctrine nouvelle ce qui n’est que le ressassement de toutes nos vieilles notions insuffisantes et tombées en désuétude. Vous gâtez la cause en cherchant des preuves que vous n’avez pas et que personne encore ne peut avoir en poche.

Laissez donc faire le temps et la science. C’est l’œuvre des siècles de saisir l’action de Dieu dans l’univers. L’homme ne tient rien encore : il ne peut pas prouver que Dieu n’est pas ; il ne peut pas davantage prouver que Dieu est. C’est déjà très beau de ne pouvoir le nier sans réplique. Contentons-nous de ça, mon bonhomme, nous qui sommes des artistes, c’est-à-dire des êtres de sentiment. Si vous vous donniez la peine de sortir de vous-même, de douter de votre infaillibilité, ou de celle de certains hommes que je respecte ; de lire et d’étudier beaucoup tout ce qui se produit d’étonnant, de beau, de fou, de sage, de bête et de grand dans le monde ; à l’heure qu’il est, vous seriez plus calme et vous reconnaîtriez que, pas plus que les autres, vous n’avez trouvé la clef du mystère divin.

Croyons quand même et disons : Je crois ! ce n’est pas dire : « J’affirme ; » disons : J’espère ! ce n’est pas dire : « Je sais. » Unissons-nous dans cette notion, dans ce vœu, dans ce rêve, qui est celui des bonnes âmes. Nous sentons qu’il est nécessaire ; que, pour avoir la charité, il faut avoir l’espérance et la foi ; de même que, pour avoir la liberté et l’égalité, il faut avoir la fraternité.

Voilà des vérités terre à terre qui sont plus élevées que tous les arguments des docteurs. Ayons la modestie de nous en contenter, et ne prêchons pas l’abstrait et le concret à tort et à travers ; car c’est encore ça des mots, mon petit, des mots dont on rira dans cinq cents ans au plus tôt ou au plus tard !

Il n’y a pas plus d’abstrait que de concret et pas plus de concret que d’abstrait, c’est moi qui vous le dis. Ce sont des termes de convention qui ne portent sur rien et qu’on mettra au panier avec tout le vocabulaire de la métaphysique, excellent dans le passé, inconciliable aujourd’hui avec la vraie notion des choses humaines et divines.

Vous êtes un noble cœur et une heureuse intelligence ; mais changez-moi le procédé de démonstration. Il ne vaut rien. Dites à vos petits enfants : Je crois, parce que j’aime. — C’est bien assez. Tout le reste leur gâtera la cervelle. Laissez-les chercher eux-mêmes, et songez que déjà, appartenant à l’avenir, ils sont virtuellement plus forts et plus éclairés que nous.

Et, là-dessus, je vous embrasse et vous aime de tout mon cœur.


DCIII

À M. ANDRÉ BOUTET, À PALAISEAU


Nohant, 14 juin 1866.


Cher ami.

Nos lettres se sont croisées ce matin entre Nohant et la Châtre. Nous comptons bien sur vous au 15 juillet ou dans la huitaine. Je ne sais pas si vous connaissez Bourges. Outre la cathédrale et la maison de Jacques-Cœur (hôtel de ville actuel), il y a à voir la maison improprement nommée de Louis XI, actuellement couvent des Sœurs bleues ; c’est un bijou.

Je ne sais pas comment vous voyagez. Si vous allez en chemin de fer, du Puy à Clermont, vous ne verrez guère le Velay ni l’Auvergne. Il faudrait au moins rayonner du Puy aux dikes environnants, et de Clermont au mont Dore ; car, à Clermont, il n’y a rien à voir que Royat, qui n’existe presque plus, et le puy de Dôme, qui est tout nu et manque d’intérêt. Le mont Dore est une oasis. Je vous y recommande les gorges d’Enfer plus que le puy de Sancy ; c’est moins pénible et plus beau.

De Clermont à la Châtre, le voyage ne doit pas être aisé en patache. À quelques lieues de Clermont, sur cette route, Pontgibault avec ses laves est très curieux. Une pointe sur Volvic et Auval est très belle à faire. Cela se pourrait faire dans un seul jour, en partant de Clermont et en y revenant le soir ; car le reste de la route sur la Châtre ne vous offrira plus que les dernières assises du massif d’Auvergne, de moins en moins accidentées.

Je crois que vous auriez profit de temps et de fatigue à revenir prendre à Clermont le chemin de fer pour Châteauroux. À Chateauroux, deux heures et demie de patache pour venir à Nohant.

Ah ! pourtant, il faudrait voir, à Clermont, Grave-noire. C’est tout près, et sur la route du mont Dore. Ne vous faites pas enterrer dans la pouzzolane en allant trop près des coupures vives ; mais voyez ça, vous saurez parfaitement ce que c’est qu’un volcan moderne. La fontaine incrustante est dans Clermont ; on peut voir ça. Le puy de la Pège est assez loin et ne vaut pas la course.

Ne gravissez pas le puy de Dôme : vous le verrez de reste en passant au pied et en le contournant pour aller à Pontgibault ou à Volvic. Il n’a pas d’intérêt botanique, et, si vous montez au Sancy, la vue est plus belle. Voyez, au mont Dore, la cascade de l’Écureuil.

Surtout voyez le champ de laves de Pontgibault, vous aurez vu les grands brûlés de l’île Bourbon et les terrains probables de la lune. Ce champ de laves n’a pas de nom et les gens du pays ne vous y conduisent pas, ils n’en connaissent, pas l’intérêt, ils vous mènent à une source glacée qui n’en a pas tant. Ces brûlés sont sur la route, tout près de Pontgibault, à gauche en venant de Clermont ; ils sont ou ils étaient masqués par des arbres et on passait à côté sans les voir ; s’ils sont toujours masqués, ayez l’œil ouvert : vous les apercevrez en arrivant à Pontgibault. Vous pousserez une petite barrière et vous pénétrerez dans une mer de scories assez étendue et d’un aspect livide, si la végétation qui commençait à l’envahir, il y a quelques années, ne l’a pas recouverte à présent. Vous pourrez déjeuner à Pontgibault, changer de cheval et de carriole, et, revenant sur vos pas jusqu’au massif du puy de Dôme, aller à Volvic, à la source de Saint-Geneix et à Auval, dont je vous recommande les constructions rustiques ; c’est tout petit, mais bien joli.

Le facteur passe. Je ferme ma lettre au galop en vous embrassant tous.

G. SAND.


DCIV

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS,
À LA SCHLITTENBACH (SAVERNE)


Nohant, 28 juin 1866.


Mon fils,

J’ai reçu en même temps ce matin votre lettre et le volume[26]. Je vas lire. C’est du bonheur en barre. Mon machin philosophique est dans les mains de Buloz, qui fera paraître je ne sais quand. J’ai corrigé l’épreuve du premier numéro. Je travaille à Mont-Revêche. J’ai débrouillé deux actes, en suivant aveuglément votre conseil. Malgré le peu de goût et la difficulté que j’ai à passer deux fois par le même chemin, je me conforme au roman. Il me semble à présent que ça donne, en effet, quelque chose ; mais comme j’aurais besoin de vous pour me donner confiance en moi !

Ici, on va très bien, on est heureux et content. Les enfants gouvernent bien la barque et je suis heureuse de n’avoir rien à gouverner.

La petite est ravissante, une nature calme et gaie sans bruit. La peau toujours fraîche en plein soleil. Qu’est-ce que ça signifie ? Dites, si vous savez. Elle regarde tout avec une attention extraordinaire, comme si elle était destinée à se rendre compte de tout. Elle a des yeux étonnants ; elle est très grasse enfin à présent, très dormeuse et très bien portante.

Est-ce que vous avez tout votre monde à la Schlittenbach ? Embrassez pour moi About et dites-lui d’embrasser sa charmante femme pour moi. Embrassez la vôtre d’abord, et Coliche, et la jeune czarine blonde. Mes enfants vous disent mille et mille amitiés. Venez donc nous voir si vous ne restez pas tout l’été en Alsace ; car, moi, je ne sais pas si on ne me rappellera pas en août pour ma pièce. C’est dur, mais c’est comme ça. Je fais des vœux pour que les Benoîton se prolongent. Quand j’aurai lu Clémenceau, je vous en écrirai.

G. SAND.


DCV

AU MÊME


Nohant, 5 juillet 1866.
Soixante-deux ans aujourd’hui.


Mon fils,

C’est très beau, très bien aussi, émouvant, vrai, dramatique et simple. Eh bien, le style est très relevé et très net, excellent par conséquent ; une ou deux fois, dans de très courts passages, un peu trop recherché peut-être, en parlant de la nature. Mais c’est un homme exalté, c’est Clémenceau qui parle, et alors ce qui ne serait pas assez nature, dans la bouche de l’auteur, est à sa place et complète le personnage. Son type est bien soutenu et vous entre dans la chair. Je voudrais bien qu’il fût acquitté, moi ; car, s’il a eu une crise de folie furieuse, il y avait de quoi. La femme est complète et la mère effrayante de vérité. Enfin, je trouve tout réussi et digne de vous.

Qu’est-ce que vous pouvez faire à la campagne par ce temps affreux ? peut-être ne l’avez-vous pas ? Ici, c’est comme la fin du monde, quinze jours d’orages et de tempêtes ! J’en suis malade. Heureusement mon roman est fini ; car, sous le coup de l’électricité dont l’air est saturé, j’aurais copié votre dénouement et M. Sylvestre eût tué sa carogne de femme. Mais il n’avait pas ce droit-là, n’étant pas artiste, c’est-à-dire homme de premier mouvement, et se piquant d’être philosophe ; c’est-à-dire homme de réflexion. Il faut croire que votre dénouement est le vrai, au reste, puisque mon bonhomme a senti que, s’il redevenait épris de sa femme, il la tuerait.

À présent, mon fils, il nous faudrait faire, non pas la contre-partie, mais le pendant, en changeant de sexe. Voilà une femme pure, charmante, naïve, avec toutes les qualités et le prestige d’un Clémenceau femelle ; son mari l’aime physiquement, mais il lui faut des courtisanes, c’est son habitude et il l’avilit par sa conduite. Que peut-elle faire ? elle ne peut pas le tuer. Elle est prise de dégoût pour lui ; ses retours à elle lui font lever le cœur ; elle se refuse. Mais elle n’en a pas le droit. — Ah qu’est-ce qu’elle fera ? Elle ne peut pas se venger : elle ne peut pas même se préserver, car il peut la violer et nul ne s’y opposera ; elle ne peut pas fuir ; si elle a des enfants, elle ne peut pas les abandonner. Plaider ? elle ne gagnera pas son procès si l’adultère du mari n’a pas été commis à domicile. Elle ne peut pas se tuer si elle a un cœur de mère ? Cherchez une solution ; moi, je cherche.

Direz-vous qu’elle doit pardonner ? Oui, jusqu’au pardon physique, qui est l’abjection et qu’une âme fine ne peut accepter qu’avec un atroce désespoir, une invincible révolte des sens.


DCVI

À M. JOSEPH DESSAUER, À VIENNE


Nohant, 5 juillet 1866.

Mon Favilla a donc pensé à moi pour mon anniversaire de la soixante-deuxième ? J’en suis bien touchée, excellent ami. Vous ne dites rien de votre santé, votre cœur absorbe tout et il est navré des dangers de la patrie. Nous comprenons ça, nous qui sommes Italiens, mais pas Prussiens du tout. Quelle effroyable mêlée est sortie de ce petit démêlé du Holstein, et où est l’issue ? Votre pays, fût-il écrasé, peut-il être rayé de la carte du monde, où il tient une si grande place ? Trouvez-vous malheureux pour lui qu’il vienne à perdre la Vénétie ? L’Italie n’a-t-elle pas toujours été une ruine et un danger, un boulet à son pied, comme maintenant l’Algérie au nôtre. On ne s’assimile jamais des nationalités aussi tranchées ; on comprend mieux l’assimilation des pays slaves, quoique difficile encore. Mais que faire à tout cela ? Le moment semble venu où il faut que les conquêtes soient des fléaux. La France s’en mêlera-t-elle ? pour qui ? avec qui ? On la voit bien soutenant l’Italie, on ne la conçoit pas aidant la Prusse. Et, ici, nul ne sait si elle aidera quelqu’un. Le chef de l’État est d’autant plus impénétrable qu’il vit, dit-on, au jour le jour dans sa pensée et qu’on ne peut deviner des projets qui n’existent pas. Je vous dis ce qu’on dit, je suis loin de tout ici et ne sais rien par moi-même. Je vois pousser ma petite-fille, qui est belle et douée et qui me console autant que possible de la cruelle mort de son frère. Mes enfants sont aussi heureux qu’ils peuvent l’être après cette douleur, et, moi qui ai perdu mon pauvre ami, je me réconforte auprès d’eux. Nous jouissons d’un été horrible, tempêtes diluviennes, chaleur écrasante, froid tout à coup. Pauvres soldats, pauvres blessés, pauvres morts, de toutes les nations, quels qu’ils soient ! c’est un spectacle désespérant, et on n’ose se réjouir de rien, même dans le coin tranquille où on vit. Vous faites de la musique triste, j’en suis sûre, et pleine de rêves déchirants. Venez à nous qui vous aimons et qui plaignons toutes les souffrances. J’ai entendu massacrer le Don Juan au Théâtre-Lyrique, à l’Opéra de Paris ; on l’a escamoté au profit de quelques brillantes individualités et d’une belle mise en scène. Tout cela ne valait pas le Don Juan de Chrishni au piano : celui-là, c’était le vrai et le bon. L’entendrai-je encore ? c’est mon rêve, ne me l’ôtez pas.

Tout le monde vous embrasse et vous aime.

G. SAND.

DCVII

À MADAME ARNOULD-PLESSY, À PARIS


Nohant, 5 août 1866.


Ma grande chère fille,

Donnez de vos nouvelles, vous l’aviez promis. Ici, on vous aime et on vous crie de voler quelques jours à vos chers parents pour nous les donner. Moi aussi, je suis votre maman ; moi aussi, je suis vieille, et bien maigrie, bien épuisée, sans être malade pourtant, mais sans être bien. Ça ne fait rien si tous mes enfants m’aiment, et il faut m’aimer, vous voyez.

Si vous vous décidiez à venir bénir notre Aurore, qui est si gentille, écrivez un mot, pour qu’on ne soit pas en course.

Mes enfants vous embrassent. Dites-nous à tout le moins que vous êtes contente et que vous vous portez bien.

À vous.

G. SAND.

DCVIII

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Paris, 10 août 1866.


Embrassez d’abord pour moi votre bonne mère et votre charmante nièce. Je suis vraiment touchée du bon accueil que j’ai reçu dans votre milieu de chanoine, où un animal errant de mon espèce est une anomalie qu’on pouvait trouver gênante. Au lieu de ça, on m’a reçue comme si j’étais de la famille et j’ai vu que ce grand savoir-vivre venait du cœur. Ne m’oubliez pas auprès des très aimables amies, j’ai été vraiment très heureuse chez vous.

Et puis, toi, tu es un brave et bon garçon, tout grand homme que tu es, et je t’aime de tout mon cœur. J’ai la tête pleine de Rouen, de monuments, de maisons bizarres. Tout cela vu avec vous me frappe doublement. Mais votre maison, votre jardin, votre Citadelle, c’est comme un rêve et il me semble que j’y suis encore.

J’ai trouvé Paris tout petit hier, en traversant les ponts. J’ai envie de repartir. Je ne vous ai pas vus assez, vous et votre cadre ; mais il faut courir aux enfants, qui appellent et montrent les dents. Je vous embrasse et je vous bénis tous.

G. SAND.

DCIX

À MAURICE SAND, À NOHANT


Paris, 10 août 1866.
Une heure de l’après-midi.


Il fait tellement sombre, que pour un peu j’allumerais la lampe. Quel temps ! quelle année ! c’est fichu, nous n’aurons pas d’été.

Je suis arrivée hier à quatre heures chez moi ; j’ai trouvé une seule lettre de ma Cocote, c’est bien peu ; j’espérais mieux. Enfin, tout va bien chez vous. Aurichette est belle, tu es guéri de tes rhumes, Lina promet de s’en tenir à un rhume de cerveau.

Je n’ai pas pu vous écrire hier en arrivant : j’ai trouvé Couture, qui m’attendait chez mon portier avec un manuscrit sous le bras : un volume de sa façon qu’il venait me lire, à moi qui ne l’avais pas vu depuis 1852 ! Mais il a tant d’esprit, d’entrain ; il a une grosse tête intelligente sur un gros petit corps si drôle, que je me suis exécutée séance tenante. Nous avons été dîner chez Magny, et, en rentrant, j’ai avalé le volume, qui est un ouvrage sur la peinture ; très amusant et très intéressant. J’étais bien fatiguée tout de même, et, après ça, j’ai dormi… Ah ! il faut vous dire que, dès le matin, à Rouen, j’avais encore couru la ville avec Flaubert. Mais c’est superbe, cette grande ville étalée sur ces belles grandes collines, et ce grand fleuve qui a flux et reflux comme la mer et qui est plus coloré que la Manche à Saint-Valery. Et tous ces monuments curieux, étranges ; ces maisons, ces rues entières, ces quartiers encore debout du moyen âge ! Je ne comprends pas que je n’eusse jamais vu ça, quand il fallait trois heures pour y aller.

J’ai trouvé hier Paris, vu des ponts, si petit, si joli, si mignon, si gai, que je me figurais le voir pour la première fois.

Croisset est un endroit délicieux, et notre ami Flaubert mène là une vie de chanoine au sein d’une charmante famille. On ne sait pas pourquoi c’est un esprit agité et impétueux ; tout respire le calme et le bien-être autour de lui. Mais il y a cette grande Seine qui passe et repasse toujours devant sa fenêtre et qui est sinistre par elle-même malgré ses frais rivages. Elle ne fait qu’aller et venir sous le coup de la marée et du raz de marée (la barre ou mascaret). Les saules des îles sont toujours baignés ou débaignés ! c’est triste et froid d’aspect, mais c’est beau et très beau. Ils ont été (chez lui) charmants pour moi, et on vous invite à y aller pour voir les grandes forêts où on se promène en voiture, des journées entières. Je suis contente d’avoir vu ça.

Mon rhume va très bien. Il avait empiré à Saint-Valery la dernière journée et surtout la dernière nuit, où l’orage ouvrait des fenêtres impossibles à refermer. Quel taudis ! Je n’irai pas y finir mes jours. Mais le pays est adorable, bien plus beau encore que les environs de Rouen. J’ai vu par là des vestes dieppoises jolies, oh ! mais jolies comme des bijoux, et je n’ai pas pu me tenir d’en commander une pour Cocote ; je l’attends et je crois que ça lui fera plaisir.

Parlons de nous, car, de Paris, je ne connais rien encore. Je ne sais pas si on joue toujours les Don Juan. Je vous envoie des articles qui ne sont pas mauvais et on m’a écrit là-bas qu’il se faisait une réaction et qu’on s’apercevait que la pièce était charmante. Mais, si elle ne fait pas d’argent, on ne la soutiendra pas ; on ne la soutient peut-être plus. Il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors pour voir les affiches ; et je ne songe même pas à aller à Palaiseau par ce déluge. Parlons donc de ce que nous allons faire. Il faut faire ce Pied sanglant[27], il faut le faire ensemble, d’entrain et vite. Mais il faut voir la Bretagne.

Dites-moi tout de suite si vous voulez y venir ; car, si c’est non, inutile que j’aille à Nohant pour repartir de là, et doubler la fatigue et les frais du voyage. Si vous y venez avec moi, c’est différent, j’irai vous prendre.

Si vous ne voulez pas, j’irai y passer huit jours seule et j’irai ensuite à Nohant, d’où nous pourrons aller ailleurs. Quel que soit le temps, quand on veut voir, on voit ; on s’enveloppe, on se chausse et on n’en meurt pas, puisque me voilà mieux qu’au départ et contente d’avoir vu. Vite une réponse pendant que je m’occuperai ici de régler nos affaires avec Harmant et l’Odéon.

Je vous bige mille fois. Ayez soin de vous : couvrez-vous comme en hiver, chaussez-vous comme en Laponie. Ce soir, je vous dirai ce que j’aurai pu faire par cet affreux temps.


DCX

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Paris, 12 août 1866.


Je n’ai pas encore lu ma pièce. J’ai encore quelque chose à refaire ; rien ne presse. Celle de Bouilhet va admirablement bien, et on m’a dit que celle de mon ami Cadol viendrait ensuite. Or, pour rien au monde, je ne veux passer sur le corps de cet enfant. Cela me remet assez loin et ne me contrarie ni ne me nuit en rien. Quel style ! heureusement, je n’écris pas pour Buloz. J’ai vu votre ami, hier soir, au foyer de l’Odéon. Je lui ai serré les mains. Il avait l’air heureux. Et puis j’ai causé avec Duquesnel, de ta féerie. Il a grand envie de la connaître ; vous n’avez qu’à vous montrer quand vous voudrez vous en occuper : vous serez reçu à bras ouverts.

Mario Proth me donnera demain ou après-demain les renseignements exacts sur la transformation du journal. Demain, je sors et j’achète les souliers de votre chère maman ; la semaine prochaine, je vais à Palaiseau et je cherche mon livre sur la faïence. Si j’oublie quelque chose, rappelez-le-moi.

Je répondrai à toutes les questions, tout bonnement, comme vous avez répondu aux miennes. On est heureux, n’est-ce pas, de pouvoir dire toute sa vie ? C’est bien moins compliqué que ne le croient les bourgeois et les mystères que l’on peut révéler à l’ami sont toujours le contraire de ce que supposent les indifférents.

J’ai été très heureuse, pendant ces huit jours, auprès de vous : aucun souci, un bon nid, un beau paysage, des cœurs affectueux et votre belle et franche figure qui a quelque chose de paternel. L’âge n’y fait rien, on sent en vous une protection de bonté infinie, et, un soir que vous avez appelé votre mère ma fille, il m’est venu deux larmes dans les yeux. Il m’en a coûté de m’en aller, mais je vous empêchais de travailler, et puis, et puis — une maladie de ma vieillesse, c’est de ne pas pouvoir tenir en place. J’ai peur de m’attacher trop et de lasser. Les vieux doivent être d’une discrétion extrême. De loin, je peux vous dire combien je vous aime sans craindre de rabâcher. Vous êtes un des rares restés impressionnables, sincères, amoureux de l’art, pas corrompus par l’ambition, pas grisés par le succès. Enfin, vous aurez toujours vingt-cinq ans par toute sorte d’idées qui ont vieilli, à ce que prétendent les séniles jeunes gens de ce temps-ci. Chez eux, je crois bien que c’est une pose, mais elle est si bête ! si c’est une impuissance, c’est encore pis. Ils sont hommes de lettres et pas hommes. Bon courage au roman ! Il est exquis ; mais, c’est drôle, il y a tout un côté de vous qui ne se révèle ni ne se trahit dans ce que vous faites, quelque chose que vous ignorez probablement. Ça viendra plus tard, j’en suis sûre.

Je vous embrasse tendrement, et la maman aussi et la charmante nièce. Ah ! j’oubliais, j’ai vu Couture ce soir ; il m’a dit que, pour vous être agréable, il ferait votre portrait au crayon comme le mien pour le prix que vous voudriez fixer. Vous voyez que je suis bon commissionnaire. Employez-moi.


DCXI

À MAURICE SAND, À NOHANT


Paris, 1er septembre 1866.


Je ne me décourage pas comme ça, moi. Les difficultés d’un sujet doivent être des stimulants et non des empêchements[28]. Je ne suis pas obligée de faire la peinture de la Révolution. Il me suffit d’en tirer la moralité, et ça n’est pas malin, puisque tout le monde est d’accord sur 89. En mettant les passions dans la bouche d’un fou que nous rendrons intéressant quand même, nous ne choquerons personne.

Pourquoi Cadiou ne serait-il pas une espèce de Marat et de Bonaparte en même temps ? pourquoi n’aurait-il pas des instincts sublimes et misérables ? Il faut voir ici les choses de plus haut que l’histoire écrite. Il y avait en France alors des milliers de Bonaparte, des milliers de Marat, des milliers de Hoche, des milliers de Robespierre et de Saint-Just, lequel, par parenthèse, était un fou aussi. Seulement ces types, plus ou moins réussis par la nature, et plus ou moins effacés par les événements, s’appelaient Cadiou, Motus ou Riallo ou Garguille, ils n’en existaient pas moins. Les idées et les passions qui remirent un peuple en émoi, une société en dissolution et en reconstruction, ne sont pas propres à un homme ; elles sont résumées par quelques hommes plus tranchés que les autres. Tu m’as donné l’idée de faire de Cadiou le héros de la pièce, c’est une idée excellente. Laisse-moi l’envisager comme elle me vient et en tirer parti. Il sera l’image et le reflet du passé et de l’avenir, il traversera le présent sans le comprendre, comme un homme ivre. Ce sera très original et très beau. Je me fiche bien de ce que l’auteur aura à expliquer de sa pensée au public ! Il faut que l’auteur disparaisse derrière son personnage et que le public fasse la conclusion. Tout le difficile est de la lui rendre facile à faire. Il faut essayer et ne jamais reculer devant ce qui vous a ému et saisi.

Aide-moi pour le cadre, les événements nécessaires à mon sujet. Un coin de la Vendée et de la chouanne rie ensuite, un tout petit coin ; il faut que le drame soit grand et la scène petite. Pioche, sois fort sur les dates, les événements ; je prendrai où j’aurai besoin de prendre, et tu m’aideras pour arranger le scénario. Mais laisse-moi rêver et créer Cadiou. Pour ça, il faut que j’aille voir un petit coin de la Bretagne ; réponds vite, si tu veux y aller. Sinon, je pars, et je vas ensuite à Nohant du 10 au 15. Voilà !

Je vous aime et vous bige.


DCXII

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 21 septembre 1866.


Je viens de courir pendant douze jours avec mes enfants, et, en arrivant chez nous, je trouve vos deux lettres ; ce qui, ajouté à la joie de retrouver mademoiselle Aurore fraîche et belle, me rend tout à fait heureuse. Et toi, mon bénédictin, tu es tout seul, dans ta ravissante chartreuse, travaillant et ne sortant jamais ? Ce que c’est que d’avoir trop sorti ! Il faut à monsieur des Syries, des déserts, des lacs Asphaltites, des dangers et des fatigues ! Et cependant on fait des Bovary où tous les petits recoins de la vie sont étudiés et peints en grand maître. Quel drôle de corps qui fait aussi le combat du Sphinx et de la Chimère ! Vous êtes un être très à part, très mystérieux, doux comme un mouton avec tout ça. J’ai eu de grandes envies de vous questionner, mais un trop grand respect de vous m’en a empêchée ; car je ne sais jouer qu’avec mes propres désastres, et ceux qu’un grand esprit a dû subir, pour être en état de produire, me paraissent choses sacrées qui ne se touchent pas brutalement ou légèrement.

Sainte-Beuve, qui vous aime pourtant, prétend que vous êtes affreusement vicieux. Mais peut-être qu’il voit avec des yeux un peu salis, comme ce savant botaniste qui prétend que la germandrée est d’un jaune sale. L’observation était si fausse, que je n’ai pas pu m’empêcher d’écrire en marge de son livre : C’est vous qui avez les yeux sales.

Moi, je présume que l’homme d’intelligence peut avoir de grandes curiosités. Je ne les ai pas eues, faute de courage. J’ai mieux aimé laisser mon esprit incomplet ; ça me regarde, et chacun est libre de s’embarquer sur un grand navire à toutes voiles ou sur une barque de pêcheur. L’artiste est un explorateur que rien ne doit arrêter et qui ne fait ni bien ni mal de marcher à droite ou à gauche : son but sanctifie tout. C’est à lui de savoir, après un peu d’expérience, quelles sont les conditions de santé de son âme. Moi, je crois que la vôtre est en bon état de grâce, puisque vous avez plaisir à travailler et à être seul malgré la pluie.

Savez-vous que, pendant que le déluge est partout, nous avons eu, sauf quelques averses, un beau soleil en Bretagne ? Du vent à décorner les bœufs sur les plages de l’Océan ; mais que c’était beau, la grande houle ! et comme la botanique des sables m’emportait ! et que Maurice et sa femme ont la passion des coquillages ! nous avons tout supporté gaiement. Pour le reste, c’est une fameuse balançoire que la Bretagne.

Nous nous sommes pourtant indigérés de dolmens et de menhirs, et nous sommes tombés dans des fêtes où nous avons vu tous les costumes qu’on dit supprimés et que les vieux portent toujours. Eh bien, c’est laid, ces hommes du passé, avec leurs culottes de toile, leurs longs cheveux, leurs vestes à poches sous les bras, leur air abruti, moitié pochard, moitié dévot. Et les débris celtiques, incontestablement curieux pour l’archéologue, ça n’a rien pour l’artiste, c’est mal encadré, mal composé, Carnac et Erdeven n’ont aucune physionomie. Bref, la Bretagne n’aura pas mes os ; j’aimerais mille fois mieux votre Normandie cossue ; ou, dans les jours où l’on a du drame dans la trompette, les vrais pays d’horreur et de désespoir. Il n’y a rien là où règne le prêtre et où le vandalisme catholique ait passé, rasant les monuments du vieux monde et semant les poux de l’avenir.

Vous dites nous, à propos de la féerie : je ne sais pas avec qui vous l’avez faite, mais je me figure toujours que cela devrait aller à l’Odéon actuel. Si je la connaissais, je saurais bien faire pour vous ce qu’on ne sait jamais faire pour soi-même, monter la tête aux directeurs. Une chose de vous doit être trop originale pour être comprise par ce gros Dumaine. Ayez donc une copie chez vous, et, le mois prochain, j’irai passer une journée avec vous, pour que vous me la lisiez. C’est si près de Palaiseau, le Croisset ! — et je suis dans une phase d’activité tranquille où j’aimerais bien à voir couler votre grand fleuve et à rêvasser dans votre verger, tranquille lui-même, tout en haut de la falaise. Mais je bavarde, et tu es en train de travailler. Il faut pardonner cette intempérance anormale à quelqu’un qui vient de voir des pierres, et qui n’a pas seulement aperçu une plume depuis douze jours.

Vous êtes ma première visite aux vivants, au sortir d’un ensevelissement complet de mon pauvre mot. Vivez ! voilà mon oremus et ma bénédiction. Et je t’embrasse de tout mon cœur.

G. SAND.

DCXIII

AU MÊME


Nohant, 28 septembre 1866.


C’est convenu, cher camarade et bon ami. Je ferai mon possible pour être à Paris à la représentation de la pièce de votre ami, et j’y ferai mon devoir fraternel comme toujours ; après quoi, nous irons chez vous et j’y resterai huit jours, mais à la condition que vous ne vous dérangiez pas de votre chambre. Ça me désole, de déranger, et je n’ai pas besoin de tant de Chinois pour dormir. Je dors partout, dans les cendres ou sous un banc de cuisine, comme un chien de basse-cour. Tout est reluisant de propreté chez vous, donc on est bien partout. Je ferai le grabuge de votre mère et nous bavarderons, vous et moi, tant et plus. S’il fait beau, je vous forcerai à courir. S’il pleut toujours, nous nous cuirons les os des guiboles en nous racontant nos peines de cœur. Le grand fleuve coulera noir ou gris, sous la fenêtre, disant toujours : Vite ! vite ! et emportant nos pensées, et nos jours et nos nuits, sans s’arrêter à regarder si peu de chose.

J’ai emballé et mis à la grande vitesse une bonne épreuve du dessin de Couture. C’est la meilleure que j’aie eue ; je ne l’ai retrouvée qu’ici. J’y ai joint une épreuve photographique d’un dessin de Marchal, qui a été ressemblant aussi ; mais, d’année en année, on change. L’âge donne sans cesse un autre caractère à la figure des gens qui pensent, et c’est pourquoi leurs portraits ne se ressemblent pas longtemps. Je rêvasse tant, et je vis si peu, que je n’ai parfois que trois ans. Mais, le lendemain, j’en ai trois cents, si la rêverie a été noire. N’est-ce pas la même chose pour vous ? Ne vous semble-t-il pas, par moments, que vous commencez la vie sans même savoir ce que c’est, et, d’autres fois, ne sentez-vous pas sur vous le poids de plusieurs milliers de siècles, dont vous avez le souvenir vague et l’impression douloureuse ? D’où venons-nous et où allons-nous ? Tout est possible, puisque tout est inconnu.

Embrassez pour moi la belle et bonne maman que vous avez. Je me fais une joie d’être avec vous deux. Tâchez donc de retrouver cette blague sur les pierres celtiques, ça m’intéresserait beaucoup. Avait-on, quand vous les avez vues, ouvert le galgal de Lockmariaker et déblayé le dolmen auprès de Plouharnel ? Ces gens-là écrivaient, puisqu’il y a des pierres couvertes d’hiéroglyphes, et ils travaillaient l’or très bien, puisqu’on a trouvé des torques[29] très bien façonnées.

Mes enfants, qui sont, comme moi, vos grands admirateurs, vous envoient leurs compliments, et je vous embrasse au front, puisque Sainte-Beuve a menti.

G. SAND.

DCXIV

À M. NOËL PARFAIT, À PARIS


Nohant, 28 septembre 1866.


Mon parrain,

Votre filleule dévouée vous demande un service : c’est de lire le manuscrit (ci-joint) de madame Thérèse Blanc, qui est une personne de talent et de mérite, tout à fait digne de votre intérêt (la femme) et de votre attention (le livre).

Si vous en rendez bon compte à MM. Lévy, ils le publieront, et il y aura justice à donner à un jeune et gracieux esprit, déjà solide, le moyen de se faire connaître et la confiance pour s’exercer. Vous n’aurez donc pas d’ennui à lire son ouvrage, et le service que je vous demande n’est pas un acte de pénible dévouement.

À vous de cœur.

G. SAND.

DCXV

À MADEMOISELLE MARGUERITE THUILLIER,
À LA BOULAINE (NIÈVRE)


Nohant, 8 octobre 1866.


Où es-tu, ma chère bonne petite Margot ? J’espérais recevoir ici de tes nouvelles, en revenant de ton pays de Bretagne, où j’ai passé quelques jours avec mes enfants. Ton silence m’inquiète. Je n’ai pas ton adresse au juste. Dois-je attendre que tu me la donnes ? Ne crains pas que je la répande. Je peux écrire sous le couvert d’Alexandrine. Enfin, dis-moi que tu n’es pas malade et pas triste. Tu sais qu’au moindre spleen sérieux, il faut venir à moi ; qu’il y a Nohant, Gargilesse, Palaiseau et Paris, mes quatre domiciles à ton service, et moi, enchantée de te distraire et de te soigner.

Un mot de toi, chère enfant ! ne me laisse pas dans l’inquiétude. Dis-moi si cette campagne est assez installée pour toi l’hiver, et si Alexandrine s’y habitue. Je t’embrasse de tout mon cœur, et je t’envoie les amitiés de mes enfants.

Amitiés à Alexandrine aussi.


DCXVI

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, lundi soir, octobre 1866.


Cher ami,

Votre lettre m’est revenue de Paris. Il ne m’en manque pas, j’y tiens trop pour en laisser perdre. Vous ne me parlez pas inondations, je pense donc que la Seine n’a pas fait de bêtises chez vous et que le tulipier n’y a pas trempé ses racines. Je craignais pour vous quelque ennui, et je me demandais si votre levée était assez haute pour vous protéger. Ici, nous n’avons rien à redouter en ce genre : nos ruisseaux sont très méchants, mais nous en sommes loin.

Vous êtes heureux d’avoir des souvenirs si nets des autres existences. Beaucoup d’imagination et d’érudition, voilà votre mémoire ; mais, si on ne se rappelle rien de distinct, on a un sentiment très vif de son propre renouvellement dans l’éternité. J’avais un frère très drôle, qui souvent disait : « Du temps que j’étais chien… » Il croyait être homme très récemment. Moi, je crois que j’étais végétal ou pierre. Je ne suis pas toujours bien sûre d’exister complètement, et, d’autres fois, je crois sentir une grande fatigue accumulée pour avoir trop existé. Enfin, je ne sais pas, et je ne pourrais pas, comme vous, dire : « Je possède le passé. »

Mais alors vous croyez qu’on ne meurt pas, puisqu’on redevient ? Si vous osez le dire aux chiqueurs, vous avez du courage, et c’est bien. Moi, j’ai ce courage-là, ce qui me fait passer pour imbécile ; mais je n’y risque rien : je suis imbécile sous tant d’autres rapports.

Je serai enchantée d’avoir votre impression écrite sur la Bretagne ; moi, je n’ai rien vu assez pour en parler. Mais je cherchais une impression générale, et ça m’a servi pour reconstruire un ou deux tableaux dont j’avais besoin. Je vous lirai ça aussi, mais c’est encore un gâchis informe.

Pourquoi votre voyage est-il resté inédit ? Vous êtes coquet ; vous ne trouvez pas tout ce que vous faites digne d’être montré. C’est un tort. Tout ce qui est d’un maître est enseignement, et il ne faut pas craindre de montrer ses croquis et ses ébauches. C’est encore très au-dessus du lecteur, et on lui donne tant de choses à son niveau, que le pauvre diable reste vulgaire. Il faut aimer les bêtes plus que soi ; ne sont-elles pas les vraies infortunes de ce monde ? Ne sont-ce pas les gens sans goût et sans idéal qui s’ennuient, ne jouissent de rien et ne servent à rien ? Il faut se laisser abîmer, railler et méconnaître par eux, c’est inévitable ; mais il ne faut pas les abandonner, et toujours il faut leur jeter du bon pain, qu’ils préfèrent ou non l’ordure ; quand ils seront soûls d’ordures, ils mangeront le pain ; mais, s’il n’y en a pas, ils mangeront l’ordure in secula seculorum.

Je vous ai entendu dire : « Je n’écris que pour dix ou douze personnes. »

On dit, en causant, bien des choses qui sont le résultat de l’impression du moment ; mais vous n’étiez pas seul à le dire : c’était l’opinion du lundi ou la thèse de ce jour-là ; j’ai protesté intérieurement. Les douze personnes pour lesquelles on écrit et qui vous apprécient, vous valent ou vous surpassent ; vous n’avez jamais eu, vous, aucun besoin de lire les onze autres pour être vous. Donc, on écrit pour tout le monde, pour tout ce qui a besoin d’être initié ; quand on n’est pas compris, on se résigne et on recommence. Quand on l’est, on se réjouit et on continue. Là est tout le secret de nos travaux persévérants et de notre amour de l’art. Qu’est-ce que c’est que l’art sans les cœurs et les esprits où on le verse ? Un soleil qui ne projetterait pas de rayons et ne donnerait la vie à rien.

En y réfléchissant, n’est-ce pas votre avis ? Si vous êtes convaincu de cela, vous ne connaîtrez jamais le dégoût et la lassitude. Et, si le présent est stérile et ingrat, si on perd toute action, tout crédit sur le public, en le servant de son mieux, reste le recours à l’avenir, qui soutient le courage et efface toute blessure d’amour-propre. Cent fois dans la vie, le bien que l’on fait ne paraît servir à rien d’immédiat ; mais cela entretient quand même la tradition du bien vouloir et du bien faire, sans laquelle tout périrait.

Est-ce depuis 89 qu’on patauge ? Ne fallait-il pas patauger pour arriver à 48, où l’on a pataugé plus encore, mais pour arriver à ce qui doit être ? Vous me direz comment vous l’entendez, et je relirai Turgot pour vous plaire. Je ne promets pas d’aller jusqu’à d’Holbach, bien qu’il ait du bon !

Vous m’appellerez à l’époque de la pièce de Bouilhet. Je serai ici, piochant beaucoup, mais prête à courir et vous aimant de tout mon cœur. À présent que je ne suis plus une femme, si le bon Dieu était juste, je deviendrais un homme ; j’aurais la force physique et je vous dirais : « Allons donc faire un tour à Carthage ou ailleurs. » Mais voilà, on marche à l’enfance, qui n’a ni sexe ni énergie, et c’est ailleurs qu’on se renouvelle ;  ? Je saurai ça avant vous, et, si je peux, je reviendrai vous le dire en songe.


DCXVII

AU MÊME


Paris, 10 novembre 1866.


En arrivant à Paris, j’apprends une triste nouvelle. Hier soir, pendant que nous causions, — et je crois qu’avant-hier nous avions parlé de lui, — mourait mon ami Charles Duveyrier, le plus tendre cœur et l’esprit le plus naïf. On l’enterre demain ! Il avait un an de plus que moi. Ma génération s’en va pièce à pièce. Lui survivrai-je ? Je ne le désire pas ardemment, surtout les jours de deuil et d’adieux. C’est comme Dieu voudra, à condition qu’il me permette d’aimer toujours dans cette vie et dans l’autre.

Je garde aux morts une vive tendresse. Mais on aime les vivants autrement. Je vous donne la part de mon cœur qu’il avait ; ce qui, joint à celle que vous avez, fait une grosse part. Il me semble que ça me console de vous faire ce cadeau-là. Littérairement, ce n’était pas un homme de premier ordre, on l’aimait pour sa bonté et sa spontanéité. Moins occupé d’affaires et de philosophie, il eût eu un talent charmant. Il laisse une jolie pièce : Michel Perrin.

J’ai fait la moitié de la route seule, pensant à vous et à la maman, à Croisset, et regardant la Seine, qui, grâce à vous, est devenue une divinité amie. Après cela, j’ai eu la société d’un particulier et de deux femmes d’une bêtise bruyante et fausse comme la musique de la pantomime de l’autre jour. Exemple : « J’ai regardé le soleil, ça m’a laissé comme deux points dans les yeux. » Le mari : « Ça s’appelle des points lumineux. »

Et ainsi pendant une heure sans débrider.

Je vas dormir toute cassée ; j’ai pleuré comme une bête toute la soirée, et je vous embrasse d’autant plus, cher ami.

Aimez-moi plus qu’avant, puisque j’ai de la peine.


DCXVIII

À M. CHARLES PONCY, À TOULON


Paris, 16 novembre 1866.


Mes chers enfants, je suis à Paris pour quelques jours. Je viens de Normandie pour la seconde fois. Auparavant, j’avais été en Bretagne avec Maurice et sa femme, puis à Nohant. Demain, je vais à Palaiseau pour revenir à Paris, d’où j’irai encore à Nohant. Voyez quelle hirondelle je suis devenue ! Je ne m’arrête nulle part et je travaille partout. Depuis que la cruelle destinée m’a rendue indépendante, je profite de la seule compensation qu’elle m’offre : la liberté de courir et d’aller devant moi, souvent pour le seul plaisir de remuer, dont j’étais depuis longtemps privée. Il faut secouer le chagrin, qui est l’inévitable ennemi du bonheur. Ceci a l’air d’un mot de la Palisse. Non ! on est heureux par soi-même quand on sait s’y prendre : avoir des goûts simples, un certain courage, une certaine abnégation, l’amour du travail et avant tout une bonne conscience.

Donc, le bonheur n’est pas une chimère, j’en suis sûre à présent ; moyennant l’expérience et la réflexion, on tire de soi beaucoup ; on refait même sa santé par le vouloir et la patience. Mais l’implacable mort et le malheur des autres, souvent incurable malgré tous nos soins, voilà ce qui nous rappelle notre solidarité et le bonheur aux prises perpétuelles avec le chagrin, il ne faudrait pas que l’un détruisît l’autre. Le bonheur que nous savons et pouvons nous donner nous rendrait égoïstes et stériles. Le chagrin qui empêcherait notre sagesse intérieure de réagir, nous rendrait amers et lâches. Vivons donc la vie comme elle est, sans ingratitude et sans joie durable et assurée.

Nous ne changerons pas cela. Acceptons-le. Ainsi, vous voilà bien portants pour le moment et incertains de l’époque de votre voyage. Prévenez-m’en toujours une quinzaine à l’avance ; car vous voyez que je ne me fixe pas. Tant que la santé ira, je continuerai à fuir. Fuir quoi ? Peut-être pourrais-je dire qu’à mon âge on a besoin de ne pas trop contempler, sous le même rayon de lumière ambiante, la solennité du vrai.

Mais, au lieu de vous parler de choses de la vie courante, je vous fais un cours de philosophie très opposé peut-être à la disposition d’esprit où vous êtes. Vous voudriez et ne voudriez pas marier votre Solange. Elle ne veut pas ; elle fait comme Maurice, qui se trouvait si heureux par moi, qu’il craignait de ne l’être pas autrement. J’ai dû le tourmenter parce qu’il se faisait tard pour lui. À présent, il est content d’avoir surmonté son appréhension.

Il ne faut pourtant pas qu’une femme attende trop et contrarie la nature, qui reprend sa tyrannie un jour ou l’autre.

Dites mes amitiés à tous ces bons amis qui se souviennent de moi, et embrassez pour moi vos chères filles.

À Nohant, on va bien. Aurore devient charmante. On m’écrit tous les jours.

Je compte bien sur l’envoi de vos œuvres, et je suis très heureuse de cette publication.

À vous succès et bénédictions, mon cher enfant.


DCXIX

À MAURICE SAND, À NOHANT


Paris, 19 novembre 1866.


Mes enfants,

J’embarque demain matin Cascaret[30] pour Évreux ; je le mène ce soir au dîner Magny ; il va ouvrir de grands yeux en entendant les paradoxes exubérants qui s’y débitent. Quant à interroger Berthelot, je ne suis pas de force à lui faire des questions bien posées et à te rendre compte de ses réponses. Je ne suis d’ailleurs jamais à côté de lui et il est si timide, qu’il est intimidant. Je crois que Francis nous en dirait davantage. Il est tout frais émoulu de ces choses et très capable de me dire où en est la science. Il dit une chose juste et terrible que je savais. La philosophie de l’esprit humain, telle que nous la connaissons, admet comme inéluctable le principe de la division de la matière à l’infini. La chimie ne repose que sur la constatation des molécules, et qui dit molécule (si infinitésimale qu’elle soit) dit corps défini, c’est-à-dire indivisible. Donc, l’esprit humain patauge dans l’enfance des problèmes élémentaires. Ce qu’il admet logiquement et rationnellement, il le nie scientifiquement. D’où il résulte qu’on peut tout supposer, tout inventer, et que le fantastique n’a pas de limites à l’heure qu’il est. Je t’avais donné un article, de quoi ? Je ne sais plus, de la Revue Germanique, je crois, où l’état de la question qui t’intéresse était très bien précisé. Tu l’as trouvé ennuyeux ; tu voulais y trouver justement le fantastique que tu dois trouver toi-même. Il faut pourtant le relire et l’avoir sous les yeux. Il y était dit que l’on pouvait arriver à produire des tissus végétaux, peut-être des matières animales, mais non animées ni animables. Force l’hypothèse et que ton fantastique produise une demi-animation, effrayante et burlesque.

Ne te lance pourtant pas trop dans Mademoiselle Azote[31] : « Qui trop embrase, mal éteint. »


DCXX

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Palaiseau, 29 novembre 1866.


Il ne faut être ni spiritualiste ni matérialiste, dites-vous, il faut être naturaliste. C’est une grosse question.

Mon Cascaret — c’est comme ça que j’appelle le petit ingénieur — la résoudra comme il l’entendra. Ce n’est pas une bête, et il passera par bien des idées, des déductions et des émotions avant de réaliser la prédiction que vous faites. Je ne le catéchise qu’avec réserve ; car il est plus fort que moi sur bien des points et ce n’est pas le spiritualisme catholique qui l’étouffe. Mais la question par elle-même est très sérieuse et plane sur notre art, à nous troubadours plus ou moins pendulifères, ou penduloïdes. Traitons-la d’une manière toute impersonnelle ; car ce qui est bien pour l’un peut avoir son contraire très bien pour l’autre. Demandons-nous, en faisant abstraction de nos tendances ou de nos expériences, si l’être humain peut recevoir et chercher son entier développement physique sans que l’intellect en souffre. Oui, dans une société idéale et rationnelle, cela serait ainsi Mais, dans celle où nous vivons et dont il faut bien nous contenter, la jouissance et l’abus ne vont-ils pas de compagnie, et peut-on les séparer, les limiter, à moins d’être un sage de première volée ? Et, si l’on est un sage, adieu l’entraînement, qui est le père des joies réelles !

La question, pour nous artistes, est de savoir si l’abstinence nous fortifie, ou si elle nous exalte trop, ce qui dégénère en faiblesse. — Vous me direz : « Il y a temps pour tout et puissance suffisante pour toute dépense de forces. » Donc, vous faites une distinction et vous posez des limites, il n’y a pas moyen de faire autrement. La nature, croyez-vous, en pose d’elle-même et nous empêche d’abuser. Ah ! mais non, elle n’est pas plus sage que nous, qui sommes aussi la nature.

Nos excès de travail, comme nos excès de plaisir, nous tuent parfaitement, et plus nous sommes de grandes natures, plus nous dépassons les bornes et reculons la limite de nos puissances.

Non, je n’ai pas de théories. Je passe ma vie à poser des questions et à les entendre résoudre dans un sens ou dans l’autre, sans qu’une conclusion victorieuse et sans réplique m’ait jamais été donnée. J’attends la lumière d’un nouvel état de mon intellect et de mes organes dans une autre vie ; car, dans celle-ci, quiconque réfléchit embrasse jusqu’à leurs dernières conséquences les limites du pour et du contre. C’est M. Ptaton, je crois, qui demandait et croyait tenir le lien. Il ne l’avait pas plus que nous. Pourtant ce lien existe, puisque l’univers subsiste sans que le pour et le contre qui le constituent se détruisent réciproquement. Comment s’appellera-t-il pour la nature matérielle ? équilibre, il n’y a pas à dire ; et pour la nature spirituelle ? modération, chasteté relative, abstinence des abus, tout ce que vous voudrez, mais ça se traduira toujours par équilibre. Ai-je tort, mon maître ?

Pensez-y, car, dans nos romans, ce que font ou ne font pas nos personnages ne repose pas sur une autre question que celle-là. Posséderont-ils, ne posséderont-ils pas l’objet de leurs ardentes convoitises ? Que ce soit amour ou gloire, fortune ou plaisir, dès qu’ils existent, ils aspirent à un but. Si nous avons en nous une philosophie, ils marchent droit selon nous ; si nous n’en avons pas, ils marchent au hasard et sont trop dominés par les événements que nous leur mettons dans les jambes. Imbus de nos propres idées, ils choquent souvent celles des autres. Dépourvus de nos idées et soumis à la fatalité, ils ne paraissent pas toujours logiques. Faut-il mettre un peu ou beaucoup de nous en eux ? ne faut-il mettre que ce que la société met dans chacun de nous ?

Moi, je suis ma vieille pente, je me mets dans la peau de mes bonshommes. On me le reproche, ça ne fait rien. Vous, je ne sais pas bien si, par procédé ou par instinct, vous suivez une autre route. Ce que vous faites vous réussit ; voilà pourquoi je vous demande si nous différons sur la question des luttes intérieures, si l’homme-roman doit en avoir, ou s’il ne doit pas les connaître.

Vous m’étonnez toujours avec votre travail pénible ; est-ce une coquetterie ? Ça parait si peu ! Ce que je trouve difficile, moi, c’est de choisir entre les mille combinaisons de l’action scénique, qui peuvent varier à l’infini, la situation nette et saisissante qui ne soit pas brutale ou forcée. Quant au style, j’en fais meilleur marché que vous.

Le vent joue de ma vieille harpe comme il lui plaît d’en jouer. Il a ses hauts et ses bas, ses grosses notes et ses défaillances ; au fond, ça m’est égal, pourvu que l’émotion vienne, mais je ne peux rien trouver en moi. C’est l’autre qui chante à son gré, mal ou bien, et, quand j’essaye de penser à ça, je m’en effraye et me dis que je ne suis rien, rien du tout.

Mais une grande sagesse nous sauve ; nous savons nous dire : « Eh bien, quand nous ne serions absolument que des instruments, c’est encore un joli état et une sensation à nulle autre pareille que de se sentir vibrer. »

Laissez donc le vent courir un peu dans vos cordes. Moi, je crois que vous prenez plus de peine qu’il ne faut, et que vous devriez laisser faire l’autre plus souvent. Ça irait tout de même et sans fatigue. L’instrument pourrait résonner faible à de certains moments ; mais le souffle, en se prolongeant, trouverait sa force. Vous feriez après, ce que je ne fais pas, ce que je devrais faire ; vous remonteriez le ton du tableau tout entier et vous sacrifieriez ce qui est trop également dans la lumière.

Vale et me ama.


DCXXI

AU MÊME


Palaiseau, 30 novembre 1866.


Il y aurait bien à dire sur tout ça, cher camarade. Mon Cascaret, c’est-à-dire le fiancé en question, se garde pour sa fiancée. Elle lui a dit : « Attendons que vous ayez réalisé certaines questions de travail. » Et il travaille. Elle lui a dit : « Gardons nos puretés l’une pour l’autre. » Et il se garde. Ce n’est pas le spiritualisme catholique qui l’étouffe ; mais il se fait un grand idéal de l’amour, et pourquoi lui conseillerait-on d’aller le perdre quand il met sa conscience et son mérite à le garder ?

Il y a un équilibre que la nature, notre souveraine, met elle-même dans nos instincts, et elle pose vite la limite de nos appétits. Les grandes natures ne sont pas les plus robustes. Nous ne sommes pas développés dans tous les sens par une éducation bien logique. On nous comprime de toute façon, et nous poussons nos racines et nos branches où et comme nous pouvons. Aussi les grands artistes sont-ils souvent infirmes, et plusieurs ont été impuissants. Quelques-uns, trop puissants par le désir, se sont épuisés vite. En général, je crois que nous avons des joies et des peines trop intenses, nous qui travaillons du cerveau. Le paysan qui fait, nuit et jour, une rude besogne avec la terre et avec sa femme, n’est pas une nature puissante. Son cerveau est des plus faibles. Se développer dans tous les sens, vous dites ? Pas à la fois, ni sans repos, allez ! Ceux qui s’en vantent blaguent un peu, ou, s’ils mènent tout à la fois, tout est manqué. Si l’amour est pour eux un petit pot-au-feu et l’art un petit gagne-pain, à la bonne heure ; mais, s’ils ont le plaisir immense, touchant à l’infini, et le travail ardent, touchant à l’enthousiasme ; ils ne les alternent pas comme la veille et le sommeil.

Moi, je ne crois pas à ces don Juan qui sont en même temps des Byron. Don Juan ne faisait pas de poèmes, et Byron faisait, dit-on, bien mal l’amour. Il a dû avoir quelquefois — on peut compter ces émotions-là dans la vie — l’extase complète par le cœur, l’esprit et les sens ; il en a connu assez pour être un des poètes de l’amour. Il n’en faut pas davantage aux instruments de notre vibration. Le vent continuel des petits appétits les briserait.

Essayez quelque jour de faire un roman dont l’artiste (le vrai) sera le héros, vous verrez quelle sève énorme, mais délicate et contenue ; comme il verra toute chose d’un œil attentif, curieux et tranquille, et comme ses entraînements vers les choses qu’il examine et pénètre seront rares et sérieux. Vous verrez aussi comme il se craint lui-même, comme il sait qu’il ne peut se livrer sans s’anéantir, et comme une profonde pudeur des trésors de son âme l’empêche de les répandre et de les gaspiller. L’artiste est un si beau type à faire, que je n’ai jamais osé le faire réellement ; je ne me sentais pas digne de toucher à cette figure belle, et trop compliquée, c’est viser trop haut pour une simple femme. Mais ça pourra bien vous tenter quelque jour, et ça en vaudra la peine.

Où est le modèle ? Je ne sais pas, je n’en ai pas connu à fond qui n’eût quelque tache au soleil, je veux dire quelque côté par où cet artiste touchait à l’épicier. Vous n’avez peut-être pas cette tache, vous devriez vous peindre. Moi, je l’ai. J’aime les classifications, je touche au pédagogue. J’aime à coudre et à torcher les enfants, je touche à la servante. J’ai des distractions et je touche à l’idiot. Et puis, enfin, je n’aimerais pas la perfection ; je la sens et ne saurais la manifester. Mais on pourrait bien lui donner des défauts dans sa nature. Quels ? Nous chercherons ça quelque jour. Ça n’est pas dans votre sujet actuel et je ne dois pas vous en distraire.

Ayez moins de cruauté envers vous. Allez de l’avant, et, quand le souffle aura produit, vous remonterez le ton général et sacrifierez ce qui ne doit pas venir au premier plan. Est-ce que ça ne se peut pas ? Il me semble que si. Ce que vous faites paraît si facile, si abondant ! c’est un trop plein perpétuel, je ne comprends rien à votre angoisse.

Bonsoir, cher frère ; mes tendresses à tous les vôtres. Je suis revenue à ma solitude de Palaiseau, je l’aime ; je m’en retourne à Paris lundi. Je vous embrasse bien fort. Travaillez bien.


DCXXII

À M. THOMAS COUTURE, À PARIS


Palaiseau, 13 décembre 1866.


Cher maître,

Votre ouvrage soulèvera, je crois, des tempêtes, et déjà on veut m’en rendre solidaire. On annonce que ma préface est prête. Cela n’est pas, et, réflexion faite, je ne la ferai pas. Tant que j’ai ignoré la partie qui est toute de critique, et même après avoir écouté la lecture de plusieurs fragments, je vous ai dit oui. Pourtant je vous conseillais de faire de votre ouvrage un traité, sans vous lancer dans l’appréciation des vivants ou des morts de la veille ; vous avez persisté, c’était votre droit indiscutable. Vous avez pourtant modifié votre jugement sur Delacroix quant aux expressions ; mais, j’y ai pensé depuis, le fond reste le même. Il n’en pouvait être autrement.

D’ailleurs, je ne pourrais pas vous demander d’épargner les autres, de faire des réserves, vous m’enverriez promener et vous feriez bien. Mais, moi, j’endosserais, sans conviction et sans lumières suffisantes, une trop forte responsabilité à moins de faire aussi des réserves, et, alors, à quoi bon une préface ? Ça ne serait pas clair, ça ne paraîtrait pas franc. Je vous dis donc non, après vous avoir dit oui, parce que, au dernier moment, quand vous m’enverriez les épreuves, nous ne serions pas d’accord et il serait trop tard pour nous y mettre. Allez droit devant vous, bravez seul, et sans donner le bras à une femme, ce que vous voulez braver.

Votre ouvrage, si remarquable d’exécution, et riche à tant d’égards, gagnera à se présenter seul, je vous en réponds. Consultez de vrais amis, des gens de goût, ils vous diront comme moi.

G. SAND.


DCXXIII

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Paris, 9 janvier 1867.


Cher camarade,

Ton vieux troubadour a été tenté de claquer. Il est toujours à Paris. Il devait partir le 25 décembre ; sa malle était bouclée ; ta première lettre l’a attendu tous les jours à Nohant. Enfin, le voilà tout à fait en état de partir et il part demain matin avec son fils Alexandre, qui veut bien l’accompagner.

C’est bête d’être jeté sur le flanc et de perdre pendant trois jours la notion de soi-même et de se relever aussi affaibli que si on avait fait quelque chose de pénible et d’utile. Ce n’était rien, au bout du compte, qu’une impossibilité momentanée de digérer quoi que ce soit. Froid, ou faiblesse, ou travail, je ne sais pas. Je n’y songe plus guère. Sainte-Beuve inquiète davantage, on a dû te l’écrire. Il va mieux aussi, mais il y aura infirmité sérieuse, et, à travers cela, des accidents à redouter. J’en suis tout attristée et inquiète.

Je n’ai pas travaillé depuis plus de quinze jours ; donc, ma tâche n’est pas avancée, et, comme je ne sais pas si je vas être en train tout de suite, j’ai donné campo à l’Odéon. Ils me prendront quand je serai prête. Je médite d’aller un peu au Midi, quand j’aurai vu mes enfants. Les plantes du littoral me trottent par la tête. Je me désintéresse prodigieusement de tout ce qui n’est pas mon petit idéal de travail paisible, de vie champêtre et de tendre et pure amitié. Je crois bien que je ne dois pas vivre longtemps, toute guérie et très bien que je suis. Je tire cet avertissement du grand calme, toujours plus calme, qui se fait dans mon âme jadis agitée. Mon cerveau ne procède plus que de la synthèse à l’analyse ; autrefois, c’était le contraire. À présent, ce qui se présente à mes yeux, quand je m’éveille, c’est la planète ; j’ai quelque peine à y retrouver le moi qui m’intéressait jadis et que je commence à appeler vous au pluriel. Elle est charmante, la planète, très intéressante, très curieuse, mais pas mal arriérée et encore peu praticable ; j’espère passer dans une oasis mieux percée et possible à tous. Il faut tant d’argent et de ressources pour voyager ici ! et le temps qu’on perd à se procurer ce nécessaire est perdu pour l’étude et la contemplation. Il me semble qu’il m’est dû quelque chose de moins compliqué, de moins civilisé, de plus naturellement luxueux et de plus facilement bon que cette étape enfiévrée. Viendras-tu dans le monde de mes rêves, si je réussis à en trouver le chemin ? Ah ! qui sait ?

Et ce roman marche-t-il ? Le courage ne s’est pas démenti ? La solitude ne te pèse pas ? Je pense bien qu’elle n’est pas absolue, et qu’il y a encore quelque part une belle amie qui va et vient, ou qui demeure par là. Mais il y a de l’anachorète quand même dans ta vie, et j’envie ta situation. Moi, je suis trop seule à Palaiseau, avec un mort ; pas assez seule à Nohant, avec des enfants que j’aime trop pour pouvoir m’appartenir, — et, à Paris, on ne sait pas ce qu’on est, on s’oublie entièrement pour mille choses qui ne valent pas mieux que soi. Je t’embrasse de tout cœur, cher ami ; rappelle-moi à ta mère, à ta chère famille, et écris-moi à Nohant, ça me fera du bien.

Les fromages ? Je ne sais plus, il me semble qu’on m’en a parlé. Je te dirai ça de là-bas.


DCXXIV

À M. ARMAND BARBÈS, À LA HAYE


Nohant, 15 janvier 1867.


Cher ami de mon cœur,

Cette bonne longue lettre que je reçois de vous me comble de reconnaissance et de joie. Je ne l’ai lue qu’il y a deux jours. Elle m’attendait ici, à Nohant, et j’étais à Paris, malade, tous les jours faisant ma malle, et tous les jours forcée de me mettre au lit. Je vais mieux ; mais j’ai à combattre, depuis quelques années, une forte tendance à l’anémie ; j’ai eu trop de fatigue et de chagrin à l’âge où l’on a le plus besoin de calme et de repos. Enfin, chaque été me remet sur mes pieds, et, si chaque hiver me démolit, je n’ai guère à me plaindre.

Comme vous, je ne tiens pas à mourir. Certaine que la vie ne finit pas, qu’elle n’est pas même suspendue, que tout est passage et fonction, je vas devant moi avec la plus entière confiance dans l’inconnu. Je m’abstiens désormais de chercher à le deviner et à le définir ; je vois un grand danger à ces efforts d’imagination qui nous rendent systématiques, intolérants et fermés au progrès, qui souffle toujours et quand même des quatre coins de l’horizon. Mais j’ai la notion du devenir incessant et éternel, et, quel qu’il soit, il m’est démontré intérieurement, par un sentiment invincible, qu’il est logique, et par conséquent beau et bon. C’est assez pour vivre dans l’amour du bien et dans le calme relatif, dans la dose de sérénité fatalement restreinte et passagère que nous permet la solidarité avec l’univers et avec nos semblables. Ma petite philosophie pratique est devenue d’une excessive modestie.

Je voudrais vous faire lire l’avant-dernier et le dernier roman que j’ai publiés, M. Sylvestre et le Dernier Amour, qui en est le complément. C’est naïf pour ne pas dire niais ; mais il y a, au fond, des choses vraies qui ont été bien senties, et qui ne vous déplairaient pas. Une page de cela de temps en temps pourrait vous faire l’effet d’une potion innocente, qui amuse l’ennui et la douteur. Si vous n’avez pas ces petits volumes sous la main, je dirai qu’on vous les envoie. Ils vous mettront en communication pour ne pas dire en communion avec votre vieille amie.

Je vous parle de moi, c’est en vue de notre idéal commun, du rêve intérieur qui nous soutient et qui vous remplissait de force et de sérénité, la veille d’une condamnation à mort. Vous voilà condamné à la vie maintenant, cher ami ! à une vie de langueur, d’empêchement et de souffrance, où votre âme stoïque s’épanouit quand même et vibre au souffle de toutes les émotions patriotiques.

Je remarque avec attendrissement que vous êtes resté chauvin, comme disent nos jeunes beaux esprits de Paris, c’est-à-dire guerrier et chevalier — comme je suis restée troubadour, c’est-à-dire croyant à l’amour, à l’art, à l’idéal, et chantant quand même, quand le monde siffle et baragouine. Nous sommes les jeunes fous de cette génération. Ce qui va nous remplacer s’est chargé d’être vieux, blasé, sceptique à notre place. Ceci donne, hélas ! bien raison à vos craintes sur l’avenir. Voici justement ce que m’écrit, en même temps que vous, un excellent ami à moi, Gustave Flaubert, un de ceux qui sont restés jeunes à quarante-six ans :

« Ah ! oui, je veux bien vous suivre dans une autre planète ; l’argent rendra la nôtre inhabitable dans un avenir rapproché. Il sera impossible, même au plus riche, d’y vivre sans s’occuper de son bien. Il faudra que tout le monde passe plusieurs heures par jour à tripoter ses capitaux : ce sera charmant ! »

C’est qu’à côté d’une politique qui est grosse de catastrophes, il y a une économie sociale qui est grosse d’apoplexie foudroyante. Tout ce que vous prévoyez de la contagion anglo-saxonne arrivera. C’est là le nuage qui mange déjà tout l’horizon ; la Prusse n’est qu’un grain qui ne crèvera peut-être pas. La stérilité des esprits et des cœurs est bien autrement à redouter que le manque de fusils, de soldats et d’émulation à un moment donné. Il faudra traverser une ère de ténèbres où notre souvenir — celui de notre glorieuse Révolution et de ces grands jours qui nous ont laissé une flamme dans l’esprit — disparaîtra comme le reste.

Mais qu’importe, s’il le faut, mon ami ? De par notre être éternel, nous ne pouvons pas douter du réveil de l’idéal dans l’humanité. Cette réaction d’athéisme moral est inévitable ; elle est la conséquence du développement exagéré du mysticisme. L’homme, trompé et leurré durant tant de siècles, croit se sauver par la prétendue méthode expérimentale. Il ne voit qu’un côté de la vérité et il l’essaye. C’est son droit. Il a le droit de se mutiler. Quand il aura bien expérimenté ce régime, il verra que ce n’est pas cela encore, et la France éclipsée redeviendra la terre des prodiges ; question de temps ! « Nous n’y serons pas, disent les faibles ; la vie est courte et la nôtre s’écoule dans la peur et les larmes. »

Disons-leur que la vie est continue et que les forts seront toujours où il faudra qu’ils soient.

Dites-moi, à moi, quels sont les ouvrages sur Jeanne d’Arc qui vous ont donné une certitude sur ses notions personnelles. Je n’ai lu de sérieux sur son compte que ce qu’en dit Henri Martin dans son Histoire de France. Tout le reste de ce que j’ai eu dans les mains est trop légendaire et je n’y trouve pas une figure réelle, c’est à faire douter qu’elle ait existé. Ses réapparitions après la mort font ressembler son histoire à celle de Jésus, qui n’a pas existé non plus, du moins personnalisé comme on nous le représente.

Ces grands hallucinés sont déjà bien loin de nous, et j’ai un certain éloignement pour les extatiques, je vous le confesse. J’aime tant l’histoire naturelle, j’y trouve le miracle permanent de la vie si beau, si complet dans la nature, que les miracles d’invention ou d’hallucination individuelle me paraissent petits et un peu impies.

Cher ami, merci pour votre sollicitude. Tout va bien autour de moi. Maurice vous aime toujours ; il est bien marié, sa petite femme est charmante. Ils sont tout deux actifs et laborieux. La petite Aurore est un amour que l’on adore. Elle a eu un an le jour de mon arrivée ici, la semaine dernière. Je suis chez eux maintenant ; car je leur ai laissé toute la gouverne du petit avoir, et j’ai le plaisir de ne plus m’en occuper ; j’ai plus de temps et de liberté. J’espère guérir bientôt, et sinon, je suis bien soignée et bien choyée. Tout est donc pour le mieux.

Ayez toujours espoir aussi. Pourquoi ne guéririez-vous pas ? Si vous le voulez bien, qui sait ? Et puis on vous aime tant ! cela peut amener un de ces miracles naturels que Dieu connaît !

À vous de toute mon âme.

G. SAND.

DCXXV

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 15 janvier 1867.


Me voilà chez nous, assez valide, sauf quelques heures le soir. Enfin, ça passera. Le mal ou celui qui l’endure, disait mon vieux curé, ça ne peut pas durer.

Je reçois ta lettre ce matin, cher ami. Pourquoi que je t’aime plus que la plupart des autres, même plus que des camarades anciens et bien éprouvés ? Je cherche, car mon état à cette heure, c’est d’être

Toi qui vas cherchant,
Au soleil couchant,
      Fortune !…

Oui, fortune intellectuelle, lumière ! Eh bien, voilà : on se fait, étant vieux dans le soleil couchant de la vie, — qui est la plus belle heure des tons et des reflets, — une notion nouvelle de toute chose et de l’affection surtout.

Dans l’âge de la puissance et de la personnalité, on tâte l’ami comme on tâte le terrain, au point de la réciprocité. Solide on se sent, solide on veut trouver ce qui vous porte ou vous conduit. Mais, quand s’enfuit l’intensité du moi, on aime les personnes et les choses pour ce qu’elles sont par elles-mêmes, pour ce qu’elles représentent aux yeux de votre âme, et nullement pour ce qu’elles apporteront en plus à votre destinée. C’est comme le tableau ou la statue que l’on voudrait avoir à soi, quand on rêve en même temps un beau chez soi pour l’y mettre.

Mais on a parcouru la verte bohème sans y rien amasser ; on est resté gueux, sentimental et troubadour. On sait très bien que ce sera toujours de même et qu’on mourra sans feu ni lieu. Alors, on pense à la statue, au tableau dont on ne saurait que faire et que l’on ne saurait où placer avec honneur si on les possédait. On est content de les savoir en quelque temple non profané par la froide analyse, un peu loin du regard, et on les aime d’autant plus. On se dit : « Je repasserai par le pays où ils sont. Je verrai encore et j’aimerai toujours ce qui me les a fait aimer et comprendre. Le contact de ma personnalité ne les aura pas modifiés, ce ne sera pas moi que j’aimerai en eux. »

Et c’est ainsi, vraiment, que l’idéal, qu’on ne songe plus à fixer, se fixe en vous parce qu’il reste lui. Voilà tout le secret du beau, du seul vrai, de l’amour, de l’amitié, de l’art, de l’enthousiasme et de la foi. Penses-y, tu verras.

Cette solitude où tu vis me paraîtrait délicieuse avec le beau temps. En hiver, je la trouve stoïque et suis forcée de me rappeler que tu n’as pas le besoin moral de la locomotion à l’habitude. Je pensais qu’il y avait pour toi une autre dépense de forces durant cette claustration ; — alors c’est très beau, mais il ne faut pas prolonger cela indéfiniment ; si le roman doit durer encore, il faut l’interrompre ou le panacher de distractions. Vrai, cher ami, pense à la vie du corps, qui se fâche et se crispe quand on la réduit trop. J’ai vu, étant malade, à Paris, un médecin très fou, mais très intelligent, qui disait là-dessus des choses vraies. Il me disait que je me spiritualisais d’une manière inquiétante, et, comme je lui disais justement à propos de toi que l’on pouvait s’abstraire de toute autre chose que le travail et avoir plutôt excès de force que diminution, il répondait que le danger était aussi grand dans l’accumulation que dans la déperdition, et, à ce propos, beaucoup de choses excellentes que je voudrais savoir te redire.

Au reste, tu les sais, mais tu n’en tiens compte. Donc, ce travail que tu traites si mal en paroles, c’est une passion et une grande ! Alors, je te dirai ce que tu me dis. Pour l’amour de nous et pour celui de ton vieux troubadour, ménage-toi un peu.

Consuelo, la Comtesse de Rudolstadt, qu’est-ce que c’est que ça ? Est-ce que c’est de moi ? Je ne m’en rappelle pas un traître mot. Tu lis ça, toi ! Est-ce que vraiment ça t’amuse ? Alors, je le relirai un de ces jours et je m’aimerai si tu m’aimes.

Qu’est-ce que c’est aussi que d’être hystérique ? Je l’ai peut-être été aussi, je le suis peut-être ; mais je n’en sais rien, n’ayant jamais approfondi la chose et en ayant ouï parler sans l’étudier. N’est-ce pas un malaise, une angoisse causés par le désir d’un impossible quelconque ? En ce cas, nous en sommes tous atteints, de ce mal étrange, quand nous avons de l’imagination ; et pourquoi une telle maladie aurait-elle un sexe ?

Et puis encore, il y a ceci pour les gens forts en anatomie : il n’y a qu’un sexe. Un homme et une femme, c’est si bien la même chose, que l’on ne comprend guère les tas de distinctions et de raisonnements subtils dont se sont nourries les sociétés sur ce chapitre-là. J’ai observé l’enfance et le développement de mon fils et de ma fille. Mon fils était moi, par conséquent femme bien plus que ma fille, qui était un homme pas réussi.

Je t’embrasse ; Maurice et Lina, qui se sont pourléchés de tes fromages, t’envoient leurs amitiés, et mademoiselle Aurore te crie : Attends, attends, attends ! C’est tout ce qu’elle sait dire en riant comme une folle quand elle rit ; car, au fond, elle est sérieuse, attentive, adroite de ses mains comme un singe et s’amusant mieux du jeu qu’elle invente que de tous ceux qu’on lui suggère.

Si je ne guéris pas ici, j’irai à Cannes, où des personnes amies m’appellent. Mais je ne peux pas encore en ouvrir la bouche à mes enfants. Quand je suis avec eux, ce n’est pas aisé de bouger. Il y a passion et jalousie. Et toute ma vie a été comme ça, jamais à moi ! Plains-toi donc, toi qui t’appartiens !


DCXXVI

À M. HENRY HARRISSE, À PARIS


Nohant, 19 janvier 1867.


Merci pour votre excellente lettre, mon cher Américain. Tous les détails que vous me donnez sont bons ; que Sainte-Beuve se porte mieux surtout, cela me cause une joie réelle. Moi, je lutte contre l’anémie qui me menace, et je ne songe même pas à travailler du cerveau. Je plante des choux toute la journée, ou je couds des rideaux et des courtepointes, le tout à l’effet de m’installer ici dans une chambre plus petite et plus chaude que celle où je travaille. Je me suis tapissée en bleu tendre parsemé de médaillons blancs où dansent de petites personnes mythologiques. Il me semble que ces tons fades et ces sujets rococos sont bien appropriés à l’état d’anémie et que je n’aurai là que des idées douces et bêtes. C’est ce qu’il me faut maintenant.

Le beau berrichon de ma jeunesse est aujourd’hui une langue morte ; la bourrée, cette danse si jolie, est remplacée par de stupides contredanses ; nos chants du pays, admirables autrefois et qui faisaient l’admiration de Chopin et de Pauline Garcia, cèdent le pas à la Femme à barbe. De belles routes remplacent nos sentiers où l’on se perdait ; de vieux ombrages presque vierges, que l’on savait où trouver et que nous seuls connaissions, ont disparu, et la botanique sylvestre est au diable.

Refaire un roman berrichon ! non, je ne vous l’ai pas promis. Ce serait repasser par le chemin des regrets, et vraiment, à mon âge, il faut combattre une tendance si naturelle et si fondée. Il faut vivre en avant ; c’est la devise de notre pays, et, quoi qu’il m’en coûte de secouer mes souvenirs, je ne veux pas méconnaître ce que l’avenir peut nous apporter. Je ne veux pas être ingrate non plus envers la vieillesse, qui est aussi un bon âge, plein d’indulgence, de patience et de clartés. Si l’on me rendait mes énergies, je ne saurais plus qu’en faire, n’étant plus dupe de moi-même. Je voudrais revoir l’Italie, parce que ce sera une Italie nouvelle. Retrouverai-je la force d’y aller ? Ce n’est pas sûr ; mais je ne veux pas m’en tourmenter. Si j’en suis à mes dernières lueurs, je me dirai que j’ai bien assez fait le métier du chien tournebroche et que la vie éternelle est un voyage qui promet assez d’émotions et d’étonnements.

Priez donc Paul de Saint-Victor de me faire envoyer son livre[32] ? C’est un talent, ah ! oui, et un vrai. En lisant tant de chefs-d’œuvre jetés le matin dans un feuilleton comme des perles à la consommation brutale des pourceaux, je me demandais toujours pourquoi cela n’était pas rassemblé et publié. Je suis curieuse de savoir si je retrouverai l’émotion que cela m’a donnée en détail.

Non, Théo[33] ne sera pas de l’Académie. Il ne voudra pas faire ce qu’il faut pour cela, ou, s’il s’y résigne, il le fera mal. Il ne se tiendra pas de dire ce qu’il pense des vieux fétiches. Si je me trompe, je serai bien étonnée, par exemple !

Mais, vous qui ne parlez pas de vous, êtes-vous toujours décidé à quitter la France dans un temps donné ? Non, cela me paraît impossible. Il me semble que la France a besoin de ses amants ; ceux qui lui appartiennent légitimement la méconnaissent ou la brutalisent. Restez avec nous, aidez-nous à rester Français ou à le redevenir.

N’oubliez pas que vous m’avez promis de venir me voir ici. Notre vieille maison est un coin assez curieux, où l’on a réussi, pendant trente ans, à vivre en dehors de toute convention et à être artiste pour soi, sans se donner en spectacle au monde. Vous y serez reçu par mes enfants comme un ami.

Et bonsoir ! Me voilà très fatiguée d’avoir écrit ; mais je suis à vous de tout cœur.

G. SAND.

DCXXVII

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, À PARIS


Nohant, 21 janvier 1867.


Eh bien, cher fils, comment êtes-vous arrivé à Paris, par ce temps de frimas qui vous a surpris le jour du départ ? Avez-vous eu froid dans l’affreuse diligence ? Vous êtes-vous embêté. Je vous ai fait faire là une vraie corvée et je me le reprochais en voyant tomber la neige. Et j’ai été si patraque, moi, depuis ce temps-là, que je n’avais pas le courage de vous demander de vos nouvelles, et de celles de la patiente et stoïque alitée[34]. Je crois que je vais mieux à présent, du moins il y a des jours où je me crois guérie. Ça ne peut guère se faire par une saison si dure ; aussi je prends patience et m’arrange pour ne pas penser à mon mal. J’ai fait diversion en m’installant dans ma nouvelle chambre, où j’ai enfin chaud et où je me trouve doucement et bêtement dans le bleu tendre, couleur d’anémie. J’ai soif de travailler.

Avez-vous lu Mont-Revèche ? Y voyez-vous plus clair que moi. Pouvez-vous me lancer dans une bonne voie comme pour Villemer ? Sauf à ne pouvoir pas exécuter tout ce que vous m’indiquerez et à tourner du côté où je peux être moi, avec mes défauts et mes qualités. On ne se sépare pas de soi-même. Il me semble que vous me sortiriez de mes irrésolutions et que vous me rendriez la foi. Essayez, si Madame Aubray ne vous absorbe pas trop. Peut-être que je m’en vas tout doucement et que je n’ai pas à m’inquiéter de l’avenir. Mais, si, avant de me confier à ce toujours plus calme dont parle Gœthe, je pouvais faire encore un bon travail, je serais satisfaite. Voyez, et voyez bien, si c’est avec Mont-Revèche que je peux donner ce dernier coup de collier. Si, après réflexion, vous me dites non, je pincerai d’une autre guitare, sans aucun découragement.

Les enfants vous envoient des tendresses, ainsi qu’à tout votre beau sexe, Coliche comprise. Moi, je vous embrasse trétous, comme on dit ici.

Qu’est-ce que vous pensez, vous, de ce couronnement de l’édifice napoléonien ? Il me semble que ce n’est qu’une velléité ; on sait si peu se servir de la liberté en France, qu’on se dépêchera de mal user du peu qu’on nous donne, et vite alors on reprendra plus qu’on ne nous avait pris, pour nous dire : « Vous voyez, c’est votre faute ! » Ou bien quoi ? sent-on qu’il faut s’exécuter et que la chose craque ? c’est peut-être trop tard, on ne fait pas des citoyens d’un coup de plume, quand on les a si bien corrompus pendant quinze ans.

Aurore a repris son aplomb après votre départ, et je crois qu’un jour de plus l’eût apprivoisée. Elle n’est pas bruyante ; mais elle est tout de même farceuse avec un air sérieux. Bonsoir, mon enfant. Je vous embrasse tendrement.

G. SAND.


DCXXVIII

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 8 février 1867.


Bah ! zut ! troulala ! aïe donc ! aïe donc ! je ne suis plus malade ou du moins je ne le suis plus qu’à moitié. L’air du pays me remet, ou la patience, ou l’autre, celui-qui veut encore travailler et produire. Quelle est ma maladie ? Rien. Tout en bon état, mais quelque chose qu’on appelle anémie, effet sans cause saisissante, dégringolade qui, depuis quelques années, menace, et qui s’est fait sentir à Palaiseau, après mon retour de Croisset. Un amaigrissement trop rapide pour être logique, le pouls trop lent, trop faible, l’estomac paresseux ou capricieux, avec un sentiment d’étouffement et des velléités d’inertie. Il y a eu impossibilité de garder un verre d’eau dans ce pauvre estomac durant plusieurs jours, et cela m’a mise si bas, que je me croyais peu guérissable ; mais tout se remet, et même, depuis hier, je travaille.

Toi, cher, tu te promènes dans la neige, la nuit. Voilà qui, pour une sortie exceptionnelle, est assez fou et pourrait bien te rendre malade aussi. Ce n’est pas la lune, c’est le soleil que je te conseillais ; nous ne sommes pas des chouettes, que diable ! Nous venons d’avoir trois jours de printemps. Je parie que tu n’as pas monté à mon cher verger, qui est si joli et que j’aime tant. Ne fût-ce qu’en souvenir de moi, tu devrais le grimper tous les jours de beau temps à midi. Le travail serait plus coulant après et regagnerait le temps perdu et au delà.

Tu es donc dans des ennuis d’argent ? Je ne sais plus ce que c’est depuis que je n’ai plus rien au monde. Je vis de ma journée comme le prolétaire ; quand je ne pourrai plus faire ma journée, je serai emballée pour l’autre monde, et alors je n’aurai plus besoin de rien. Mais il faut que tu vives, toi. Comment vivre de ta plume si tu te laisses toujours duper et tondre ? Ce n’est pas moi qui t’enseignerai le moyen de te défendre. Mais n’as-tu pas un ami qui sache agir pour toi ? Hélas oui, le monde va à la diable de ce côté-là et je parlais de toi, l’autre jour, à un bien cher ami, en lui montrant l’artiste, celui qui est devenu si rare, maudissant la nécessité de penser au côté matériel de la vie. Je t’envoie la dernière page de sa lettre ; tu verras que tu as là un ami dont tu ne te doutes guère, et dont la signature te surprendra.

Non, je n’irai pas à Cannes malgré une forte tentation ! Figure-toi qu’hier, je reçois une petite caisse remplie de fleurs coupées en pleine terre, il y a déjà cinq ou six jours ; car l’envoi m’a cherchée à Paris et à Palaiseau. Ces fleurs sont adorablement fraîches, elles embaument, elles sont jolies comme tout. — Ah ! partir, partir tout de suite pour les pays du soleil. Mais je n’ai pas d’argent et, d’ailleurs, je n’ai pas le temps. Mon mal m’a retardée et ajournée. Restons. Ne suis-je pas bien ? Si je ne peux pas aller à Paris le mois prochain, ne viendras-tu pas me voir ici ? Mais oui, c’est huit heures de route. Tu ne peux pas ne pas voir ce vieux nid. Tu m’y dois huit jours, ou je croirai que j’aime un gros ingrat qui ne me le rend pas.

Pauvre Sainte-Beuve ! Plus malheureux que nous, lui qui n’a pas eu de gros chagrins et qui n’a plus de soucis matériels. Le voilà qui pleure ce qu’il y a de moins regrettable et de moins sérieux dans la vie, entendue comme il l’entendait ! Et puis très altier, lui qui a été janséniste, son cœur s’est refroidi de ce côté-là. L’intelligence s’est peut-être développée, mais elle ne suffit pas à nous faire vivre, et elle ne nous apprend pas à mourir. Barbès, qui depuis si longtemps attend à chaque minute qu’une syncope l’emporte, est doux et souriant. Il ne lui semble pas, et il ne semble pas non plus à ses amis, que la mort le séparera de nous. Celui qui s’en va tout à fait, c’est celui qui croit finir et ne tend la main à personne pour qu’on le suive ou le rejoigne.

Et bonsoir, cher ami de mon cœur. On sonne la représentation. Maurice nous régale ce soir des marionnettes. C’est très amusant, et le théâtre est si joli ! un vrai bijou d’artiste. Que n’es-tu là ! C’est bête de ne pas vivre porte à porte avec ceux qu’on aime.


DCXXIX

À M. HENRY HARRISSE, À PARIS


Nohant, 14 février 1867.


Cher ami,

Je vous remercie de penser à moi, de vous occuper de ce qui m’intéresse, et de me le dire d’une façon si charmante. C’est une coquetterie que me fait la destinée, de me donner un correspondant tel que vous. Je vois, grâce à vous, le dîner Magny comme si j’y étais. Seulement il me semble qu’il doit être encore plus gai sans moi ; car Théo a parfois des remords quand il s’émancipe trop à mon oreille. Dieu sait pourtant que je ne voudrais, pour rien au monde, mettre une sourdine à sa verve. Elle fait d’autant plus ressortir l’inaltérable douceur de l’adorable Renan, avec sa tête de Charles le Sage.

Plus heureuse que Sainte-Beuve, je me rétablis bien. J’ai encore eu une rechute d’accablement ; mais je recommence à aller mieux et j’essaye de me remettre au travail, mot bien ambitieux pour un simple romancier.

Merci pour l’article Jouvin ; car j’ai retrouvé votre bonne écriture sur la bande. Je lui écris par le même courrier. Oui, nous avons eu et nous avons encore de belles journées ici. Notre climat est plus clair et plus chaud que celui des environs de Paris. Le pays n’est pas beau généralement chez nous : terrain calcaire, très fromental, mais peu propre au développement des arbres ; des lignes douces et harmonieuses ; beaucoup d’arbres, mais petits ; un grand air de solitude, voilà tout son mérite. Il faudra vous attendre à ceci, que mon pays est comme moi, insignifiant d’aspect. Il a du bon quand on le connaît ; mais il n’est guère plus opulent et plus démonstratif que ses habitants.

Vous savez que je compte toujours vous y voir arriver un jour ou l’autre. Mais prévenez-moi, pour que je ne sois pas ailleurs, et tenez-moi au courant de vos voyages. Mon fils, à qui j’ai beaucoup parlé de vous, vous envoie d’avance toutes ses cordialités.

À vous de cœur.

G. SAND.


DCXXX

À GUSTAVE FLAUBERT, À PARIS


Nohant, 16 février 1867.


Non, je ne suis pas catholique, mais je proscris les monstruosités. Je dis que le vieux laid qui se paye des tendrons ne fait pas l’amour et qu’il n’y a là ni cyprès, ni ogive, ni infini, ni mâle, ni femelle. Il y a une chose contre nature ; car ce n’est pas le désir qui pousse le tendron dans les bras du vieux laid, et, là où il n’y a pas liberté et réciprocité, c’est un attentat à la sainte nature.

Il faut croire que nous nous aimons tout de bon, cher camarade, car nous avons eu tous les deux en même temps la même pensée. Tu m’offres mille francs pour aller à Cannes, toi qui es gueux comme moi, et, quand tu m’as écrit que tu étais embêté de ces choses d’argent, j’ai rouvert ma lettre pour t’offrir la moitié de mon avoir, qui se monte toujours à deux mille ; c’est ma réserve. Et puis je n’ai pas osé. Pourquoi ? C’est bien bête ; tu as été meilleur que moi, tu as été tout bonnement au fait. Donc je t’embrasse pour cette bonne pensée et je n’accepte pas. Mais j’accepterais, sois-en sûr, si je n’avais pas d’autre ressource. Seulement, je dis que, si quelqu’un doit me prêter, c’est le seigneur Buloz, qui a acheté des châteaux et des terres avec mes romans. Il ne me refuserait pas, je le sais. Il m’offre même. Je prendrai donc chez lui, s’il le faut. Mais je ne suis pas en état de partir, je suis retombée ces jours-ci. J’ai dormi trente-six heures de suite, accablée. À présent, je suis sur pied, mais faible. Je t’avoue que je n’ai pas l’énergie de vouloir vivre. Je n’y tiens pas ; me déranger d’où je suis bien, chercher de nouvelles fatigues, me donner un mal de chien pour renouveler une vie de chien, c’est un peu bête, je trouve, quand il serait si doux de s’en aller comme ça, encore aimant, encore aimé, en guerre avec personne, pas mécontent de soi et rêvant des merveilles dans les autres mondes ; ce qui suppose l’imagination encore assez fraîche.

Mais je ne sais pourquoi je te parle de choses réputées tristes, j’ai trop l’habitude de les envisager doucement. J’oublie qu’elles paraissent affligeantes à ceux qui semblent dans la plénitude de la vie. N’en parlons plus et laissons faire le printemps, qui va peut-être me souffler l’envie de reprendre ma tâche. Je serai aussi docile à la voix intérieure qui me dira de marcher qu’à celle qui me dira de m’asseoir.

Ce n’est pas moi qui t’ai promis un roman sur la sainte Vierge. Je ne crois pas du moins. Mon article sur la faïence, je ne le retrouve pas. Regarde donc s’il n’a pas été imprimé à la fin d’un de mes volumes pour compléter la dernière feuille. Ça s’appelait Giovanni Freppa, ou les Maïoliques.

Oh ! mais quelle chance ! En t’écrivant, il me revient dans la tête un coin ou je n’ai pas cherché. J’y cours, je trouve ! Je trouve bien mieux que mon article, et je t’envoie trois ouvrages qui te rendront aussi savant que moi. Celui de Passeri est charmant.

Barbès est une intelligence, certes, mais en pain de sucre. Cerveau tout en hauteur, un crâne indien aux instincts doux, presque introuvables ; tout pour la pensée métaphysique, devenant instinct et passion qui dominent tout. De là un caractère que l’on ne peut comparer qu’à celui de Garibaldi. Un être invraisemblable à force d’être saint et parfait. Valeur immense, sans application immédiate en France. Le milieu a manqué à ce héros d’un autre âge ou d’un autre pays.

Sur ce, bonsoir. — Dieu, que je, suis veau ! Je te laisse le titre de vache, que tu t’attribues dans tes jours de lassitude. C’est égal, dis-moi quand tu seras à Paris. Il est probable qu’il me faudra y aller quelques jours pour une chose ou l’autre. Nous nous embrasserons, et puis vous viendrez à Nohant cet été. C’est convenu, il le faut !

Mes tendresses à la maman et à la belle nièce.


DCXXXI

À M. PAUL DE SAINT-VICTOR, À PARIS


Nohant, 18 février 1867.


Combien je vous remercie de ce beau livre, un chef-d’œuvre, un modèle pour le fond et pour la forme ! Ce n’est pas une découverte pour moi. Je vous ai toujours suivi avec l’adoration de votre talent, chaque jour plus pur et plus plein ; mais il fait bon tenir tout cela ensemble et le relire comme on relit sans cesse Mozart et Beethoven.

Si je n’eusse été malade, et très malade, j’aurais voulu joindre ma petite note au concert des éloges, et la Revue des Deux Mondes m’eût peut-être laissé dire. Mais ce n’est que depuis trois jours que je peux écrire quelques pages. L’article que j’ai publié sur le livre de Maurice était fait il y a longtemps. Ce livre, qu’on a dù vous porter de sa part, devait paraître beaucoup plus tôt.

Me voilà revenue à la vie et vous y avez contribué. Si quelque chose remet la tête et le cœur à leur place, c’est ce que vous avez dans la tête et dans le cœur.

Bien à vous,

G. SAND.

Mon fils veut aussi que je vous dise son admiration.


DCXXXII

À M. ARMAND BARBÈS, À LA HAYE


Nohant, 2 mars 1867.


Cher excellent ami,

Je suis guérie depuis une huitaine de jours ; je reprends mes forces rapidement et je travaille. Je veux vous le dire pour ne pas laisser à votre tendre amitié une préoccupation vaine. Je refais un nouveau bail, sans joie ni chagrin, comme je vous le disais. La vie ne m’apportera pas de nouveaux bonheurs et peut-être me ménage-t-elle de nouveaux chagrins. Inutile d’en supputer les chances, puisque le devoir est de l’accepter quelle qu’elle soit.

Ainsi vous faites, avec un courage bien supérieur au mien, qui n’est qu’un détachement amené par l’expérience. Vous, toujours prisonnier ou malade, vous n’avez guère vécu réellement ; aussi votre âme s’est habituée à s’épanouir quand même, dans une région au-dessus de la vie réelle, et cette noble existence torturée, toujours souriante et douce, restera comme une légende dans le cœur de nos enfants.

Merci, merci, et pardon mille fois pour les inquiétudes que vous m’exprimez. Aucun médecin ne sait jamais comment je m’atténue et me remets si vite ; je ne le sais pas non plus. Je ne devrais parler de moi qu’in articulo mortis, puisque je donne de fausses peurs à mes amis.

Maurice vous embrasse, et moi aussi, bien tendrement. Ne vous fatiguez pas à m’écrire ; mais, quand vous êtes bien ou passablement, deux lignes ! c’est un si grand bonheur pour nous !

À vous.

G. SAND.

DCXXXIII

À M. LOUIS VIARDOT, À BADEN


Nohant, 11 avril 1867.


Quoi qu’il en soit, me voilà mieux et très calme, à Nohant, où j’ai passé presque tout l’hiver. Maurice est heureux en ménage ; il a un vrai petit trésor de femme, active, rangée, bonne mère et bonne ménagère, tout en restant artiste d’intelligence et de cœur. Nous avons un seul petit enfant, une fillette de quinze mois, qui s’appelle Aurore, et qui annonce aussi beaucoup d’intelligence et d’attention. La gentille créature semble faire son possible pour nous consoler du cher petit que nous avons perdu. Maurice est devenu grand piocheur, naturaliste, géologue et romancier par-dessus le marché. Moi, j’ai peu travaillé cet hiver ; j’ai été trop détraquée.

Voilà notre bulletin en réponse au vôtre. Mais pourquoi donc êtes-vous si brouillés avec Paris ? Est-ce que l’Exposition n’attirera pas ma fifille[35] ? Et puis la France, en somme, n’est-ce pas quelque chose, et quelqu’un à retrouver, ne fût-ce que pour résumer sa propre vie en la voyant se transformer ? La surface n’est pas belle ; c’est la phase de l’impudence dans les mœurs avec l’hypocrisie dans les idées. Mais on dit qu’il se fait, en dessous, un grand travail économique et philosophique d’où sortiront un socialisme nouveau et une politique nouvelle. Il faut vivre dans cet espoir ; car les classes qui remuent et qui paraissent sont affreusement pourries ; et l’on est étonné de se voir, à soixante ans passés, plus jeune et plus naïf que la jeunesse et la prétendue virilité de ce temps. Que de choses il y aurait à se dire sur tout cela ! mais vous pressentez bien ce qui en est, et, sauf que je me plains de l’abandon où vous laissez vos amis, j’approuve fort votre retraite dans la vie de famille, seul et dernier refuge de la liberté de l’âme.

J’embrasse et chéris éternellement ma fifille grande et bonne, et nous nous réunissons tous trois pour vous envoyer à tous deux, ainsi qu’à vos chers enfants, nos meilleures amitiés de cœur.

G. SAND.


DCXXXIV

À M. ANDRÉ BOUTET, À PALAISEAU


Nohant, 15 avril 1867.


Cher ami,

Je prends acte de votre bonne promesse pour les vacances ou pour un autre moment de l’année où vous serez le mieux disponible. Nous nous entendrons pour que je ne sois pas en excursion dans ce moment-là. Nous philosopherons au grand soleil, si Dieu nous donne un meilleur été que l’autre. Mais je crois notre philosophie bien droite et bien claire. Le désir maladif de se perdre dans les questions métaphysiques s’apaise quand on en a tâté sérieusement.

Si le cher papa[36], qui croit découvrir des choses rebattues, avait fait quelques vraies études, il affirmerait de moins en moins la nature spéciale et le rôle spécial de Dieu. Contentons-nous de vivre du sentiment qui nous pousse à rêver une perfection relative, et à y croire d’autant plus que nous nous sentons devenir meilleurs.

Au reste, pour en revenir au papa, sa lettre était bonne comme lui et moins fanatique de certitude que la précédente. Sa chimère est celle d’un esprit généreux ; sa vanité, celle d’un cœur très pur.

Quand on voit le genre humain perdu de bêtise et de vice, et la vieillesse, aussi bien que la jeunesse d’à présent, tourner à l’égoïsme et au matérialisme, on est heureux de trouver dans sa famille une belle âme dont les défauts et les travers ne sont que l’excès de qualités sérieuses et d’instincts touchants. Aimez-vous donc quand même. Ne faut-il pas que la famille s’essaye aux habitudes de tolérance et de libre pensée qui doivent gouverner les sociétés futures ?

Nous sommes malheureusement encore les fils de ceux qui s’envoyaient mutuellement à la guillotine, et les petits-fils de ceux qui s’envoyaient au bûcher, pour cause d’idées contraires. Il faut bien que nous apprenions à porter en nous notre propre pensée et nos propres croyances, sans exiger que les autres nous suivent et sans aimer moins ceux qui ne nous suivent pas. Ce n’est pas un idéal si bleu à entrevoir. La raison, d’accord en ceci avec le sentiment, admet déjà la tolérance : reste l’habitude à prendre. Essayons, chacun chez nous.

Maurice est très content que Mis Mary vous amuse. Il en était un peu dégoûté à cause des si et des mais de la Revue, qui prend à tâche de décourager tous ses rédacteurs, et qui, au fond, est bien plus avec les princes libertins et les duchesses amoureuses et dévotes de F…, qu’avec les Sand et consorts. Mais je lui remonte le moral, parce que son roman est véritablement un progrès sur ceux qui précèdent.

Embrassez, pour Lina et pour moi, toute la chère famille. Aurore vous envoie des baisers à poignée en se maniérant de la façon la plus comique.

G. SAND.

DCXXXV

À M. LOUIS VIARDOT, À PARIS[37]


Nohant, 24 avril 1867.


Mon cher incrédule,

C’est très bien, très bien dit et pensé. Je ne vous dis pas non. Seulement je vous dis : Il y a plus que ça. Vous êtes dans le vrai ; mais le vrai n’est pas un chemin fermé ; au delà du but atteint, il y a encore autre chose qui est encore le vrai, et ainsi toujours jusqu’à la fin des siècles de l’humanité. Si la raison et l’expérience fermaient le livre de la vie intellectuelle, elles ne vaudraient pas beaucoup mieux que les chimères d’un spiritualisme mal entendu. Je pense, moi, que vous n’avez pas assez tenu compte de l’importance du sentiment dans les éléments de la certitude. Vous trouvez trop commode de le supprimer comme une aimable hypothèse ; vous oubliez qu’il a juste autant de valeur que la raison, et que l’induction ne le cède en rien à la déduction. Je ne vous donnerai pas la clef qui ouvrira les deux portes à la fois pour nous faire pénétrer dans le monde des idées complètes. Je ne l’ai pas, je suis trop bête ; mais je sais bien qu’il y a une double entrée, et que vous ne frappez qu’à une seule. Sur ce, continuez à frapper ; cela ne peut faire que du bien ; car le seul mal, ce sont les portes qui ne s’ouvrent pas. Je vous embrasse avec amitié.

Et je dis à Pauline :

Fille chérie, vous me tentez bien ; mais, hélas ! vous ne savez pas comme je suis vieille depuis six mois. J’avais arrangé ma vie pour avoir un peu de liberté, et j’en aurais si je me portais bien. Mais me voilà à chaque instant faible et bonne à rien. Le printemps me ranime, et tout à coup m’écrase. Vais-je reprendre mon activité et la jeunesse de soixante-trois ans que je croyais revenue l’année dernière ? C’est ambitieux, et, s’il faut me résigner à mon vrai âge, c’est comme Dieu voudra. Que Louis me pardonne cette hypothèse ; moi, j’en ai l’habitude, et je n’accuse pas Dieu quand je suis malade ; mais je lui demande tout de même de me donner la force d’aller vous voir, ma chère fille, avant de prendre des béquilles. Nous verrons ce qu’il décidera, ce vieux bon Dieu. Quand il fera chaud, bien chaud, peut-être que je serai vaillante encore une fois.

Je vous embrasse maternellement, comme toujours.


DCXXXVI

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 9 mai 1867.


Cher ami,

Je vas bien, je travaille, j’achève Cadio. Il fait chaud, je vis, je suis calme et triste, je ne sais guère pourquoi. Dans cette existence si unie, si tranquille et si douce que j’ai ici, je suis dans un élément qui me débilite moralement en me fortifiant au physique ; et je tombe dans des spleens de miel et de roses qui n’en sont pas moins des spleens. Il me semble que tous ceux que j’ai aimés m’oublient et que c’est justice, puisque je vis en égoïste, sans avoir rien à faire pour eux.

J’ai vécu de dévouements formidables qui m’écrasaient, qui dépassaient mes forces et que je maudissais souvent. Et il se trouve que, n’en ayant plus à exercer, je m’ennuie d’être bien. Si la race humaine allait très bien ou très mal, on se rattacherait à un intérêt général, on vivrait d’une idée, illusion ou sagesse. Mais tu vois où en sont les esprits, toi qui tempêtes avec énergie contre les trembleurs. Cela se dissipe, dis-tu ? mais c’est pour recommencer ! Qu’est-ce que c’est, qu’une société qui se paralyse au beau milieu de son expansion, parce que demain peut amener un orage ? Jamais la pensée du danger n’a produit de pareilles démoralisations. Est-ce que nous sommes déchus à ce point qu’il faille nous prier de manger en nous jurant que rien ne viendra troubler notre digestion ? Oui, c’est bête, c’est honteux. Est-ce le résultat du bien-être, et la civilisation va-t-elle nous pousser à cet égoïsme maladif et lâche ?

Mon optimisme a reçu une rude atteinte dans ces derniers temps. Je me faisais une joie, un courage à l’idée de te voir ici. C’était comme une guérison que je mijotais ; mais te voilà inquiet de ta chère vieille mère, et certes je n’ai pas à réclamer.

Enfin, si je peux, avant ton départ pour Paris, finir le Cadio auquel je suis attelée sous peine de n’avoir plus de quoi payer mon tabac et mes souliers, j’irai t’embrasser avec Maurice. Sinon, je t’espérerai pour le milieu de l’été. Mes enfants, tout déconfits de ce retard, veulent t’espérer aussi, et nous le désirons d’autant plus que ce sera signe de bonne santé pour la chère maman.

Maurice s’est replongé dans l’histoire naturelle ; il veut se perfectionner dans les micros ; j’apprends par contre-coup. Quand j’aurai fourré dans ma cervelle le nom et la figure de deux ou trois mille espèces imperceptibles, je serai bien avancée, n’est-ce pas ? Eh bien, ces études-là sont de véritables pieuvres qui vous enlacent et qui vous ouvrent je ne sais quel infini. Tu demandes si c’est la destinée de l’homme de boire l’infini ; ma foi, oui, n’en doute pas ; c’est sa destinée, puisque c’est son rêve et sa passion.

Inventer, c’est passionnant aussi ; mais quelle fatigue, après ! Comme on se sent vidé et épuisé intellectuellement, quand on a écrivaillé des semaines et des mois sur cet animal à deux pieds qui a seul le droit d’être représenté dans les romans ! Je vois Maurice tout rafraîchi et tout rajeuni quand il retourne à ses bêtes et à ses cailloux, et, si j’aspire à sortir de ma misère, c’est pour m’enterrer aussi dans les études qui, au dire des épiciers, ne servent à rien. Ça vaut toujours mieux que de dire la messe et de sonner l’adoration du Créateur.

Est-ce vrai, ce que tu me racontes de G… ? est-ce possible ? je ne peux pas croire ça. Est-ce qu’il y aurait, dans l’atmosphère que la terre engendre en ce moment, un gaz, hilariant ou autre, qui empoigne tout à coup la cervelle et porte à faire des extravagances, comme il y a eu, sous la première révolution, un fluide exaspérateur qui portait à commettre des cruautés ? Nous sommes tombés de l’enfer du Dante dans celui de Scarron.

Que penses-tu, toi, bonne tête et bon cœur, au milieu de cette bacchanale ? Tu es en coière, c’est bien. J’aime mieux ça que si tu en riais ; mais quand tu t’apaises et quand tu réfléchis ?

Il faut pourtant trouver un joint pour accepter l’honneur, le devoir et la fatigue de vivre ? Moi, je me rejette dans l’idée d’un éternel voyage dans des mondes plus amusants ; mais il faudrait y passer vite et changer sans cesse. La vie que l’on craint tant de perdre est toujours trop longue pour ceux qui comprennent vite ce qu’ils voient. Tout s’y répète et s’y rabâche.

Je t’assure qu’il n’y a qu’un plaisir : apprendre ce qu’on ne sait pas, et un bonheur : aimer les exceptions. Donc, je t’aime et je t’embrasse tendrement.

Je suis inquiète de Sainte-Beuve. Quelle perte ce serait ! Je suis contente si Bouilhet est content. Est-ce une position et une bonne ?


DCXXXVII

À M. ARMAND BARBÈS, À LA HAYE


Nohant, 12 mai 1867.


Ami,

Je ne crois pas à l’invasion, ce n’est pas là ce qui me préoccupe. Je crains une révolution orléaniste, je me trompe peut-être. Chacun voit de l’observatoire où le hasard le place. Si les Cosaques voulaient nous ramener les Bourbons ou les d’Orléans, ils n’auraient pas beau jeu, ce me semble, et ces princes auraient peu de succès. Mais, si la bourgeoisie, plus habile que le peuple, ourdit une vaste conspiration et réussit à apaiser, avec les promesses dont tous les prétendants sont prodigues, les besoins de liberté qui se manifestent, quelle reculade et quelle nouveau leurre !

On est las du présent, cela est certain. On est blessé d’être joué par un manque de confiance trop évident, on a soif de respirer. On rêve toute sorte de soulagements et d’inconséquences. On se démoralise, on se fatigue, et la victoire sera au plus habile. Quel remède ? On a encouragé l’esprit prêtre, on a laissé les couvents envahir la France et les sales ignorantins s’emparer de l’éducation ; on a compté qu’ils serviraient le principe d’autorité en abrutissant les enfants, sans tenir compte de cette vérité que qui n’apprend pas à résister ne sait jamais obéir.

Y aura-t-il un peuple dans vingt ans d’ici ? Dans les provinces, non, je le crains bien.

Vous craignez les Huns ! moi, je vois chez nous des barbares bien plus redoutables, et, pour résister à ces sauvages enfroqués, je vois le monde de l’intelligence tourmenté de fantaisies qui n’aboutissent à rien, qu’à subir le hasard des révolutions sans y apporter ni conviction ni doctrine. Aucun idéal ! Les révolutions tendent à devenir des énigmes dont il sera impossible d’écrire l’histoire et de saisir le vrai sens, tant elles seront compliquées d’intrigues et traversées d’intérêts divers, spéculant sur la paresse d’esprit du grand nombre. Il faut en prendre son parti, c’est une époque de dissolution où l’on veut essayer de tout et tout user avant de s’unir dans l’amour du vrai. Le vrai est trop simple, il faut y arriver toujours par le compliqué. Laissons passer ces tourbillons. Ils retardent les courants, ils ne les retiennent pas.

L’avenir est beau quand même, allez ! un avenir plus éloigné que nous ne l’avions pressenti dans notre jeunesse. La jeunesse devance toujours le possible ; mais nous pouvons nous endormir tranquilles. Ce siècle a beaucoup fait et fera beaucoup encore ; et nous, nous avons fait ce que nous avons pu. D’un monde meilleur, nous verrons peut-être que le blé lève dans celui-ci.

Adieu, cher ami de mon cœur. Je vas bien à présent et je travaille. Ce beau temps va sûrement vous soulager. Maurice vous embrasse.

G. SAND.


DCXXXVIII

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 30 mai 1867.


Te voilà chez toi, vieux de mon cœur, et il faudra que j’aille t’y embrasser avec Maurice. Si tu es toujours plongé dans le travail, nous ne ferons qu’aller et venir. C’est si près de Paris, qu’il ne faut point se gêner. Moi, j’ai fait Cadio, ouf !!! Je n’ai plus qu’à le relicher un peu. C’est une maladie que de porter si longtemps cette grosse machine dans sa trompette. J’ai été si interrompue par la maladie réelle, que j’ai eu de la peine à m’y remettre. Mais je me porte comme un charme depuis le beau temps et je vas prendre un bain de botanique.

Maurice en prend un d’entomologie. Il fait trois lieues avec un ami de sa force pour aller chercher, au milieu d’une lande immense, un animal qu’il faut regarder à la loupe. Voilà le bonheur ! c’est d’être bien toqué. Mes tristesses se sont dissipées en faisant Cadio ; à présent, je n’ai plus que quinze ans, et tout me paraît pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Ça durera ce que ça pourra. Ce sont des accès d’innocence, où l’oubli du mal équivaut à l’inexpérience de l’âge d’or.

Comment va la chère mère ? Elle est heureuse de te retrouver près d’elle !

Et le roman ? Il doit avancer, que diable ! Marches-tu un peu ? es-tu plus raisonnable ?

L’autre jour, il y avait ici des gens pas trop bêtes qui ont parlé de Madame Bovary très bien, mais qui goûtaient moins Salammbô. Lina s’est mise dans une colère rouge, ne voulant pas permettre à ces malheureux la plus petite objection ; Maurice a dû la calmer, et, là-dessus, il a très bien apprécié l’ouvrage, en artiste et en savant ; si bien que les récalcitrants ont rendu les armes. J’aurais voulu écrire ce qu’il a dit. Il parle peu, et souvent mal ; cette fois, c’était extraordinairement réussi.

Je veux donc te dire non pas adieu, mais au revoir, dès que je pourrai. Je t’aime beaucoup, mon cher vieux, tu le sais. L’idéal serait de vivre à longues années avec un bon et grand cœur comme toi. Mais alors on ne voudrait plus mourir, et, quand on est vieux de fait comme moi, il faut bien se tenir prêt a tout.

Je t’embrasse tendrement, Maurice aussi. Aurore est la personne la plus douce et la plus farceuse. Son père la fait boire en disant : Dominus vobiscum ! puis elle boit, et répond : Amen ! La voilà qui marche. Quelle merveille que le développement d’un petit enfant ! On n’a jamais fait cela. Suivi jour par jour, ce serait précieux à tous égards. C’est de ces choses que nous voyons tous sans les voir.

Adieu encore ; pense à ton vieux troubadour, qui pense à toi sans cesse.


DCXXXIX

AU MÊME


Nohant, 14 juin 1867.


Cher ami,

Je pars avec mon fils et sa femme pour passer quinze jours à Paris, peut-être plus si la reprise de Villemer me mène plus tard. Donc, ta bonne chère mère, que je ne veux pas manquer, non plus, a tout le temps d’aller voir ses filles. J’attendrai à Paris que tu me dises si elle est de retour, ou bien, si je vous fais une vraie visite, vous me donnerez l’époque qui vous ira le mieux.

Mon intention, pour le moment, était tout bonnement d’aller passer une heure avec vous, et Lina était tentée d’en être ; je lui aurais montré Rouen, et puis nous eussions été t’embrasser, pour revenir le soir à Paris ; car la chère petite a toujours l’oreille et le cœur au guet quand elle est séparée d’Aurore, et ses jours de vacances lui sont comptés par une inquiétude continuelle que je comprends bien. Nous irons donc en courant te serrer les mains. Si cela ne se peut pas, j’irai seule plus tard quand le cœur t’en dira, et, si tu vas dans le Midi, je remettrai jusqu’à ce que tout s’arrange sans entraver en quoi que ce soit les projets de ta mère ou les tiens. Je suis très libre, moi. Donc, ne t’inquiète pas, et arrange ton été sans te préoccuper de moi.

J’ai trente-six projets aussi ; mais je ne m’attache à aucun ; ce qui m’amuse, c’est ce qui me prend et m’emmène à l’improviste. Il en est du voyage comme du roman : ce qui passe est ce qui commande. Seulement, quand on est à Paris, Rouen n’est pas un voyage, et je serai toujours à même, quand je serai là, de répondre à ton appel. Je me fais un peu de remords de te prendre des jours entiers de travail, moi qui ne m’ennuie jamais de flâner, et que tu pourrais laisser des heures entières sous un arbre, ou devant deux bûches allumées avec la certitude que j’y trouverai quelque chose d’intéressant. Je sais si bien vivre hors de moi ! ça n’a pas toujours été comme ça. J’ai été jeune aussi et sujette aux indigestions. C’est fini !

Depuis que j’ai mis le nez dans la vraie nature, j’ai trouvé là un ordre, une suite, une placidité de révolutions qui manquent à l’homme, mais que l’homme peut, jusqu’à un certain point, s’assimiler, quand il n’est pas trop directement aux prises avec les difficultés de la vie qui lui est propre. Quand ces difficultés reviennent, il faut bien qu’il s’efforce d’y parer ; mais, s’il a bu à la coupe du vrai éternel, il ne se passionne plus trop pour ou contre le vrai éphémère et relatif.

Mais pourquoi est-ce que je te dis cela ? C’est que cela vient au courant de la plume car, en y pensant bien, ton état de surexcitation est probablement plus vrai, ou tout au moins plus fécond et plus humain que ma tranquillité sénile. Je ne voudrais pas te rendre semblable à moi, quand même, au moyen d’une opération magique, je le pourrais. Je ne m’intéresserais pas à moi, si j’avais l’honneur de me rencontrer. Je me dirais que c’est assez d’un troubadour à gouverner et j’enverrais l’autre à Chaillot.

À propos de bohémiens, sais-tu qu’il y a des bohémiens de mer ? J’ai découvert, aux environs de Tamaris, dans des rochers perdus, de grandes barques bien abritées, avec des femmes, des enfants, une population côtière, très restreinte, toute basanée ; pêchant pour manger, sans faire grand commerce ; parlant une langue à part que les gens du pays ne comprennent pas ; ne demeurant nulle part que dans ces grandes barques échouées sur le sable, quand la tempête les tourmente dans leurs anses de rochers ; se mariant entre eux, inoffensifs et sombres, timides ou sauvages ; ne répondant pas quand on leur parle. Je ne sais plus comment on les appelle. Le nom que l’on m’a dit a glissé, mais je pourrais me le faire redire. Naturellement les gens du pays les abominent et disent qu’ils n’ont aucune espèce de religion : si cela est, ils doivent être supérieurs à nous. Je m’étais aventurée toute seule au milieu d’eux. « Bonjour, messieurs. » Réponse : un léger signe de tête. Je regarde leur campement, personne ne se dérange. Il semble qu’on ne me voie pas. Je leur demande si ma curiosité les contrarie. — Un haussement d’épaules comme pour dire : « Qu’est-ce que ça nous fait ? » Je m’adresse à un jeune garçon qui refaisait très adroitement des mailles à un filet ; je lui montre une pièce de cinq francs en or. Il regarde d’un autre côté. Je lui en montre une en argent. Il daigne la regarder. « La veux-tu ? » Il baisse le nez sur son ouvrage. Je la place près de lui, il ne bouge pas. Je m’éloigne, il me suit des yeux. Quand il croit que je ne le vois plus, il prend la pièce et va causer avec un groupe. J’ignore ce qui se passe. J’imagine qu’on joint tout cela au fonds commun. Je me mets à herboriser à quelque distance, en vue, pour savoir si on viendra me demander autre chose ou me remercier. Personne ne bouge. Je retourne comme par hasard de leur côté, même silence, même indifférence. Une heure après, j’étais au haut de la falaise, et je demandais au garde-côte ce que c’était que ces gens-là qui ne parlaient ni français, ni italien, ni patois. Il me dit alors le nom, que je n’ai pas retenu.

Dans son idée, c’étaient des Mores, restés à la côte depuis le temps des grandes invasions de la Provence, et il ne se trompait peut-être pas. Il me dit qu’il m’avait vue au milieu d’eux, du haut de son guettoir, et que j’avais eu tort, parce que c’étaient des gens capables de tout ; mais, quand je lui demandai quel mal ils faisaient, il m’avoua qu’ils n’en faisaient aucun. Ils vivaient du produit de leur pêche et surtout des épaves qu’ils savaient recueillir avant les plus alertes. Ils étaient l’objet du plus parfait mépris. Pourquoi ? Toujours la même histoire. Celui qui ne fait pas comme tout le monde ne peut faire que le mal.

Si tu vas dans ce pays-là, tu pourras peut-être en rencontrer à la pointe du Brusq. Mais ce sont des oiseaux de passage, et il y a des années où ils ne paraissent plus.

Je n’ai pas seulement aperçu le Paris-Guide. On me devait pourtant bien un exemplaire ; car j’y ai donné quelque chose sans réclamer aucun payement. C’est à cause de ça, probablement, qu’on m’a oubliée. Pour conclure, je serai à Paris du 20 juin au 5 juillet. Donne-moi là de tes nouveiïes, toujours rue des Feuillantines, 97. Je resterai peut-être davantage, mais je n’en sais rien. Je t’embrasse tendrement, mon grand vieux. Marche un peu, je t’en supplie. Je ne crains rien pour le roman ; mais je crains pour le système nerveux prenant trop la place du système musculaire. Moi, je vais très bien, sauf des coups de foudre où je tombe sur mon lit pendant quarante-huit heures sans vouloir qu’on me parle. Mais c’est rare, et, pourvu que je ne me laisse pas attendrir pour qu’on me soigne, je me relève parfaitement guérie.

Tendresses de Maurice. L’entomologie l’a repris cette année ; il trouve des merveilles. Embrasse ta mère pour moi et soigne-la bien. Je vous aime de tout mon cœur.


DCXL

À M. HENRY HARRISSE, À VIENNE (AUTRICHE)


Nohant, 28 juillet 1867.


Cher ami,

Je vous ai écrit deux fois, et vous m’apprenez, de Venise, que vous n’avez rien reçu ! L’Italie est donc toujours le pays où rien ne marche, pas même la poste, et où les lettres subissent un embargo mystérieux ? Je savais bien que vous y auriez des déceptions terribles. L’étranger et le pape ne pèsent pas durant des siècles sur une nation pour qu’elle se réveille un beau matin jeune et forte. L’esclavage est un crime pour qui le subit, aussi bien que pour qui l’impose. Il faut bien en recevoir le châtiment, c’est-à-dire en subir la conséquence.

J’avais pourtant rêvé de revoir Venise délivrée. Mais, si tout y va de mal en pis, si la liberté n’a pu lui rendre la vie, c’est encore plus triste que de la voir opprimée. Où êtes-vous, à présent ? recevrez-vous cette lettre ? J’en doute, puisque les autres ont été supprimées. Dieu sait pourtant si elles intéressaient les polices papales ! — Je crois que vous allez être guéri et consolé par la vue des montagnes. Ces grandes choses-là ne changent pas.

Vous me demandez où je serai en septembre. À Nohant probablement, et pourtant je n’en sais rien. S’il se faisait enfin un été, j’irais courir un peu. Nous avons pour la seconde fois une saison déplorable, des orages, de la pluie et du froid. Il faisait plus chaud à Paris, où j’ai passé quelques semaines avec mes enfants, et où l’Exposition m’a beaucoup intéressée. J’y retournerai quand je pourrai. Mais, en vérité, je ne sais rien de moi. Je me trouve calme ici, et je vois pousser ma petite. Je travaille tout doucement. Il y a longtemps que Cadio est fini et attend son tour à la Revue.

Ne quittez pas l’Europe sans que nous nous revoyions. Nous nous arrangerons bien pour nous accrocher quand vous serez de retour en France. Mes enfants vous envoient leurs amitiés, et, moi, je vous souhaite bon plaisir et bonne santé en voyage.

À vous de cœur.


DCXLI

À M. FRANÇOIS ROLLINAT, À CHÂTEAUROUX


Nohant, 29 juillet 1867.


Cher ami,

Je n’ai pu voir M. Lafagette qu’un instant. J’étais souffrante et mes enfants m’emmenaient de force à la promenade. Je l’ai donc appelé en conférence sur la route, en passant à Vic. Puisque tu t’intéresses particulièrement à ce jeune homme, qui, par lui-même d’ailleurs, me paraît intéressant, je désirerais être à même de lui donner un bon conseil. Mais, en fait de poésie montée de ton comme celle-ci, je suis un mauvais juge. J’ai trop fait de parodies de ce genre dans nos gaietés de famille, et tu m’as trop donné l’exemple, coupable que tu es, de chefs-d’œuvre ébouriffants pour que je puisse jamais prendre au sérieux les strophes échevelées des jeunes disciples de cette école.

Et, pourtant, je ne voudrais pas être injuste : celui-ci a des éclairs dignes des maîtres, et, à côté de puérilités emphatiques, il a du vrai souffle, des expressions heureuses, de l’habileté de langage et de l’inspiration. Ce qu’il fait est souvent mauvais, parfois très beau, rarement médiocre. Ce serait grand dommage de le décourager, et je crois que le bon conseil à lui donner, s’il voulait le recevoir, serait celui-ci :

« Faites des vers encore et toujours ; mais n’en publiez pas encore. Attendez que votre goût se soit formé et que vous sentiez pourquoi on vous donne cet avis. C’est à vous de le trouver vous-même. Autrement, toute critique vous semblera pédante et arbitraire, et vous nuira au lieu de vous profiter. »

J’avais l’idée d’adresser M. Lafagette à Théophile Gautier, qui est un meilleur juge que moi. Mais, outre que je ne sais trop s’il ne m’enverra pas promener, je crois être sûre, à présent que j’ai lu avec attention l’opuscule entier, que son jugement serait conforme au mien. Toutefois, si M. Lafagette persiste à le voir, je lui donnerai une lettre. Théophile est très bon, comme un grand artiste et un vrai maître qu’il est en l’art des vers, et je ne pense pas qu’il décourage ce jeune homme.

Mais que va-t-il faire à Paris, après ces malédictions jetées à la moderne Babylone ? C’est l’amour de la montagne et l’enthousiasme de la solitude qui l’ont inspiré. Il m’a dit vouloir se lancer dans la vie littéraire. Qu’est-ce que c’est que cela ? où ça se trouve-t-il ? qu’entend-il par là ? J’ai cru d’abord que c’était un éditeur qu’il voulait trouver, et je lui ai dit la vérité. Eût-il une préface de Victor Hugo, il lui faudra probablement faire les frais de sa première publication. Aucune recommandation ne lui servira quand il s’agira, pour un marchand de littérature, de risquer une somme quelconque. Les revues et les journaux littéraires sont encombrés de poésie et en consomment fort peu. Ils n’accepteront pas le côté pamphlétaire de la chose. C’est trop hardi pour eux, et, d’ailleurs, ils ne le pourraient pas. Je ne vois donc pas comment je pourrais être utile à ses débuts.

Quant à la vie littéraire, je ne la connais pas. Je ne connais pas de milieu littéraire où elle s’exprime et se manifeste de manière à lui être accessible avant qu’il ait fait preuve de maturité ; — c’est-à-dire que je ne connais intimement que des vieux comme moi.

Résume tout cela à sa famille et à lui comme tu l’entendras. Pour être utile aux gens, il faut les connaître et savoir leur présenter les choses ; autrement, on les blesse sans les éctairer.

À toi de cœur, mon vieux ami.

GEORGE SAND.


DCXLII

À GUSTAVE FLAUBERT, À PARIS


Nohant, 6 août 1867.


Quand je vois le mal que mon vieux se donne pour faire un roman, ça me décourage de ma facilité, et je me dis que je fais de la littérature savetée. J’ai fini Cadio ; il est depuis longtemps dans les pattes de Buloz. Je fais une autre machine[38], mais je n’y vois pas encore bien clair ; que faire sans soleil et sans chaleur ? C’est à présent que je devrais être à Paris, revoir l’Exposition à mon aise, et promener ta mère avec toi ; mais il faut bien travailler, puisque je n’ai plus que ça pour vivre. Et puis les enfants ! cette Aurore est une merveille. Il faut bien la voir, je ne la verrai peut-être pas longtemps, je ne me crois pas destinée à faire de bien vieux os : faut se dépêcher d’aimer !

Oui, tu as raison, c’est là ce qui me soutient. Cette crise d’hypocrisie amasse une rude réplique et on ne perd rien pour attendre. Au contraire, on gagne. Tu verras ça, toi qui es un vieux encore tout jeune. Tu as l’âge de mon fils. Vous rirez ensemble quand vous verrez dégringoler ce tas d’ordures.

Il ne faut pas être Normand, il faut venir nous voir plusieurs jours, tu feras des heureux ; et, moi, ça me remettra du sang dans les veines et de la joie dans le cœur.

Aime toujours ton vieux troubadour et parle-lui de Paris ; quelques mots quand tu as le temps.

Fais un canevas pour Nohant à quatre ou cinq personnages, nous te le jouerons.

On t’embrasse et on t’appelle.


DCXLIII

À M. RAOUL LAFAGETTE, À PARIS


Nohant, 10 août 1867.


Monsieur,

Puisque, à tant d’éclat et de vigueur dans l’esprit, vous joignez tant de douceur et de modestie, j’irai jusqu’au bout de ma franchise. Je vous dirai : « Attendez encore pour vous faire connaître ; vous êtes si jeune ! » Et, pourtant, ceci est mon sentiment personnel, et il me vient des scrupules en lisant les deux pièces que vous m’envoyez. Il me semble qu’elles ont une réelle valeur. Tenez, allez voir un vrai maître, Théophile Gautier ; allez-y de ma part, avec ma lettre. Il est bon comme ceux qui sont forts, il vous donnera un vrai bon conseil. Vous êtes discret, vous ne lui prendrez que le temps qu’il pourra vous donner ; et vous avez le cœur droit, — cela, j’en suis sûre, — vous profiterez de ce qu’il vous dira. Moi j’ignore absolument comment on s’y prend pour publier des morceaux détachés. Il vous renseignera à cet égard en deux mots, et s’il vous dit, comme moi : « C’est trop tôt ! » croyez-le avec la même aménité que vous me témoignez.

GEORGE SAND.

DCXLIV

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 18 août 1867.


Où es-tu, mon cher vieux ? Si par hasard tu étais à Paris dans les premiers jours de septembre, tâche que nous nous voyions. J’y passe trois jours et je reviens ici. Mais je n’espère pas t’y rencontrer. Tu dois être dans quelque beau pays, loin de Paris et de sa poussière. Je ne sais même pas si ma lettre te joindra. N’importe, si tu peux me donner de tes nouvelles, donne-m’en. Je suis au désespoir. J’ai perdu tout à coup, et sans le savoir malade, mon pauvre cher vieux ami Rollinat, un ange de bonté, de courage, de dévouement. C’est un coup de massue pour moi. Si tu étais là, tu me donnerais du courage ; mais mes pauvres enfants sont aussi consternés que moi : nous l’adorions, tout le pays l’adorait.

Porte-toi bien, toi, et pense quelquefois aux amis absents. Nous t’embrassons tendrement. La petite va très bien, elle est charmante.


DCXLV

À MADAME ARNOULD-PLESSY, À PARIS


Nohant, 23 août 1867.


Chère fille,

Je suis par terre. J’ai perdu inopinément, brutalement, mon vieux, mon cher Rollinat, mon ange sur la terre. La destinée est féroce. J’en suis malade et brisée. J’aurai le courage qu’il faut avoir, je sais bien que, là où il est, il est mieux. Sa vie était écrasante. C’est moi qui suis frappée : c’est dans l’ordre de souffrir.

Je ne sais plus bien quand j’irai à Paris. Si j’y vas, je tâcherai bien d’aller à vous. Mais, en ce moment, je n’ai la force d’aucun projet arrêté. Je ne veux pas être triste devant mes enfants. En apprenant cette horrible nouvelle, ma pauvre Lina s’est évanouie. Elle est, entre nous soit dit, enceinte. Maurice a été bien affecté aussi, et tout le monde au pays, car il était si aimé !

Je m’abrutis dans la poussière de mes herbiers, car je ne peux pas écrire. Tout ce qui est réflexion me navre. Ces sciences naturelles sont des secours. Votre pays est riche, à ce que je vois. Quand vous viendrez, je vous apprendrai à arranger vos plantes ; elles sont mal préparées. Elles tombent en poussière et, pour quelques-unes, c’est grand dommage. Je partage votre prédilection pour la parnassie. On se figure que certaines plantes sont douces et heureuses plus que les autres.

Je vous embrasse et vous aime, ma bonne fille.

G. SAND.


DCXLVI

À M. ARMAND BARBÈS, À LA HAYE


Nohant, 27 août 1867.


Cher excellent ami,

J’ai été frappée d’une douleur profonde. J’ai perdu mon ami Rollinat, qui était un frère dans ma vie : je l’ai su à peine malade et il demeurait à huit lieues de moi ! J’ai été si accablée pendant quelques jours, que je ne comprenais pas cette séparation, je n’y croyais pas. Je la sens, à présent. C’est l’heure du courage qui est la plus cruelle, n’est-ce pas ?

On dit qu’en vieillissant on a moins de sensibilité et il en devrait être ainsi, car le terme de la séparation est plus court ; mais je trouve le déchirement plus affreux, moi. Plus on avance dans le voyage, plus on a besoin de s’appuyer sur les vieux compagnons de route, et celui-là était un des plus éprouvés et des plus solides, une âme comme la vôtre ; oui, il était digne de vous être comparé. Il avait toutes les vertus, aussi. Il est bien où il est à présent, il reçoit sa récompense, il se repose de ses fatigues, il entrevoit des lueurs nouvelles, un espoir plus net, une vie meilleure à parcourir, des devoirs nouveaux avec des forces retrempées et un cœur rajeuni.

Mais rester sans lui, voilà le difficile et le cruel !

Je sais que vous m’en aimerez mieux et que vous penserez à moi avec plus de tendresse encore. Je ne veux pas me plaindre. Rien ne m’attache plus à la vie que mes enfants et mes amis. Tout ce qui n’est pas affection m’ennuie à présent, le travail n’est plus pour moi qu’un moyen de me fatiguer pour m’endormir.

Je sais de la vie tout ce qu’elle peut donner, c’est-à-dire, hélas ! tout ce qu’elle ne peut pas nous donner dans ces jours de décomposition où la misère humaine met à nu toutes ses plaies morales. Nous subissons les lois du temps et les fatalités de l’histoire. Plus heureux que les hommes du passé, nous ne disons pas comme eux : « C’est la fin du monde. » Nous ne croyons pas que tout est usé et brisé parce que tout va mal ; mais la notion du progrès, qui nous a faits plus forts de raisonnement que nos pères, nous a-t-elle faits plus patients ? Elle a, comme toutes les choses de la civilisation, aiguisé notre esprit et augmenté notre ardeur. Nous avons besoin d’être heureux, nous sentons que cela est dû à la race humaine, la soif du mieux, du bon et du vrai nous dévore.

Nos pères avaient la résignation, le dégoût de la vie présente, le mépris de la terre. Cela ne nous est plus permis. Nous sentons que mépriser le jour où nous sommes est lâche et criminel, et pourtant nous tombons dans ce crime à chaque instant. — Pas vous ! non, je vois bien que vous vivez toujours d’une idée intense. Vous voyez le fait, vous cherchez l’action, vous rêvez au moyen. Vous vous demandez comment la France peut sauver la France ; vous êtes militaire parce que vous êtes militant ; c’est beau et bien, je vous envie.

Moi, je ne doute pas des bras, je crains pour les cœurs. Que la guerre s’allume sur une grande ligne, avant peu, je le crois ; que nous nous défendions bien, je l’espère ; mais serons-nous plus forts après ? Est-ce parce que nous gagnerons des batailles que nous serons plus hommes et que nous comprendrons mieux la vérité ? En 93, nous défendions une idée ; en 1815, nous ne défendions que le sol. N’importe, le nom sacré de la France est encore un prestige ; vous avez raison ; ne crions pas nos douleurs et, jusqu’à la mort, cachons nos blessures.

Amitiés dévouées de Maurice, et à vous de tout mon cœur.

G. SAND.

DCXLVII

À GUSTAVE FLAUBERT, À PARIS


Nohant, août 1867.

Je te bénis, mon cher vieux pour la bonne pensée que tu as eue de venir ; mais tu as bien fait de ne pas voyager malade. Ah ! mon Dieu, je ne rêve que maladie et malheur : soigne-toi, mon vieux camarade. J’irai te voir si je peux me remonter ; car, depuis ce nouveau coup de poignard, je suis faible et accablée et je traîne une espèce de fièvre. Je t’écrirai un mot de Paris. Si tu es empêché, tu me répondras par télégramme. Tu sais qu’avec moi, il n’y a pas besoin d’explications : je sais tout ce qui est empêchement dans la vie et jamais je n’accuse les cœurs que je connais. — Je voudrais que, dès à présent, si tu as un moment pour m’écrire, tu me dises où il faut que j’aille passer trois jours pour voir la côte normande sans tomber dans les endroits où va le monde. J’ai besoin, pour continuer mon roman, de voir un paysage de la Manche, dont tout le monde n’ait pas parlé, et où il y ait de vrais habitants chez eux, des paysans, des pêcheurs, un vrai village dans un bon coin à rochers. Si tu étais en train, nous irions ensemble. Sinon ne t’inquiète pas de moi. Je vas partout et je ne m’inquiète de rien. Tu m’as dit que cette population des côtes était la meilleure du pays, qu’il y avait là de vrais bonshommes trempés. Il serait bon de voir leurs figures, leurs habits, leurs maisons et leur horizon. C’est assez pour ce que je veux faire, je n’en ai besoin qu’en accessoires ; je ne veux guère décrire ; il me suffit de voir, pour ne pas mettre un coup de soleil à faux. Comment va ta mère ? as-tu pu la promener et la distraire un peu ? Embrasse-la pour moi comme je t’embrasse.

Maurice t’embrasse ; j’irai à Paris sans lui : il tombe au jury pour le 2 septembre jusqu’au… on ne sait pas. C’est une corvée. Aurore est très coquette de ses bras, elle te les offre à embrasser ; ses mains sont des merveilles et d’une adresse inouïe pour son âge.

Au revoir donc, si je peux me tirer bientôt de l’état où je suis. Le diable, c’est l’insomnie ; on fait trop d’efforts le jour pour ne pas attrister les autres. La nuit, on retombe dans soi.


DCXLVIII

À MADAME ARNOULD-PLESSY, AU QUARTIER,
PAR DIJON (CÔTE D’OR)


Nohant, 1er septembre 1867.


Chère fille,

Auriez-vous, par hasard, dans vos environs un jardinier à nous indiquer ? ou pourriez-vous vous en faire indiquer un à Dijon ? Si oui, répondez tout de suite et je vous dirai nos exigences et nos offres.

Il se peut bien que j’aille, de Paris, vous embrasser si je ne suis pas trop patraque ; ce sera une question d’entrain et de santé. J’en ai bien envie ; mais il faut pouvoir.

La succise est très mignonne ; mais vous devez avoir, dans quelque terrain humide, — puisque vous m’avez envoyé le drosera et la parnassie, — deux petites merveilles qui feront notre bonheur : c’est l’anagallis tenella (mouron délicat) et la campanule à feuilles de lierre. Si vous ne les connaissez pas, après avoir dit oui ou non pour le jardinier, dites oui ou non pour les fleurettes. Je vous les enverrai dans une lettre.

J’ai fini de ranger mon herbier du Centre. C’est un travail de huit jours qui m’a aidée à franchir le pas douloureux. Je ne pouvais plus écrire, je commence à m’y remettre.

Je vous aime et je vous embrasse. Vous viendrez, vous, bien sûr, n’est-ce pas ?

G. SAND.

DCXLIX

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 10 septembre 1867.


Cher vieux,

Je suis inquiète de n’avoir pas de tes nouvelles depuis cette indisposition dont tu me parlais. Es-tu guéri ? Oui, nous irons voir les galets et les falaises, le mois prochain, si tu veux, si le cœur t’en dit. Le roman galope ; mais je le saupoudrerai de couleur locale après coup.

En attendant, je suis encore ici, fourrée jusqu’au menton dans la rivière tous les jours, et reprenant mes forces tout à fait dans ce ruisseau froid et ombragé que j’adore, et où j’ai passé tant d’heures de ma vie à me refaire après les trop longues séances en tête-à-tête avec l’encrier. Je serai définitivement le 16 à Paris ; le 17 à une heure, je pars pour Rouen et Jumièges, où m’attend, chez M. Lepel-Cointet, propriétaire, mon amie madame Lebarbier de Tinan ; j’y resterai le 18 pour revenir à Paris le 19. Passerai-je si près de toi sans t’embrasser ? J’en serai malade d’envie ; mais je suis si absolument forcée de passer la soirée du 19 à Paris, que je ne sais pas si j’aurai le temps. Tu me le diras. Je peux recevoir un mot de toi le 16 à Paris, rue des Feuillantines, 97. Je ne serai pas seule : j’ai pour compagne de voyage une charmante jeune femme de lettres, Juliette Lamber. Si tu étais joli, joli, tu viendrais te promener à Jumièges le 19. Nous reviendrions ensemble, de manière que je puisse être à Paris à six heures du soir au plus tard. Mais, si tu es tant soit peu souffrant encore, ou plongé dans l’encre, prends que je n’ai rien dit et remettons à nous voir au mois prochain. Quant à la promenade d’hiver à la grève normande, ça me donne froid dans le dos, moi qui projette d’aller au golfe Jouan à cette époque-là !

J’ai été malade de la mort de mon pauvre Rollinat. Le corps est guéri, mais l’âme ! Il me faudrait passer huit jours avec toi pour me retremper à de l’énergie tendre ; car le courage froid et purement philosophique, ça me fait comme un cautère sur une jambe de bois.


DCL

PROTESTATION INSÉRÉE
DANS LE JOURNAL LA LIBERTÉ À PARIS


Nohant, 23 septembre 1867.


J’apprends avec la plus grande surprise que des journalistes sont menacés de poursuites, pour avoir reproduit un fragment de la préface du roman de Cadio, dont je suis l’auteur. Si ce fragment est dangereux, ce que je ne crois pas, pourquoi ceux qui l’ont cité seraient-ils plus blâmables que celui qui l’a écrit ? Dira-t-on qu’en rapportant un fait historique encore inédit, on a voulu raviver des haines mal assoupies ? Il est facile, en lisant toute la préface et tout le roman de Cadio, de voir que le but de l’ouvrage est diamétralement contraire à cette intention ; que l’auteur s’est, pour ainsi dire, absenté de son travail, afin de laisser parler l’histoire ; et l’histoire prouve de reste que les plus saintes causes sont souvent perdues quand le délire de la vengeance s’empare des hommes.

Si jamais l’horreur de la cruauté, de quelque part qu’elle vienne, a endolori et troublé une âme, je puis dire que le roman de Cadio est sorti navré de cette âme navrée, et que, pour conserver sa foi, l’auteur a dû lutter contre le terrible spectre du passé. Il est impossible d’étudier certaines époques et de revoir les lieux où certaines scènes atroces se sont produites sans être tenté de proscrire tout esprit de lutte et sans aspirer à la paix à tout prix.

Mais la paix à tout prix est un leurre, et celle qu’on achète par des lâchetés n’est qu’un écrasement féroce qui ne donne pas même le misérable bénéfice de la mort lente. Ce n’est donc pas par le sacrifice de la dignité humaine que l’on pourra jamais conquérir le repos ; c’est par la discussion libre, et par elle seule, que l’on pourra préparer les hommes à traverser les luttes sociales sans éprouver l’horrible besoin de s’égorger les uns les autres. Laissez donc la discussion s’établir sérieuse, pour qu’elle devienne impartiale. Tout refoulement de la pensée, tout effort pour supprimer la vérité soulèveront des orages, et les orages emportent tôt ou tard ceux qui les provoquent.

Dira-t-on qu’il ne faut pas chercher dans un passé trop récent les enseignements de l’histoire ? Où donc les trouvera-t-on mieux appropriés au besoin que nous avons d’en profiter ? Sont-ce les Grecs et les Romains qui nous révéleront les dangers et les espérances de notre avenir ? Leur milieu historique, le sens philosophique de leur destinée ne nous sont plus applicables ; et, d’ailleurs, c’est toujours dans l’expérience de sa propre vie que l’homme trouve la force de se vaincre ou de se développer. Pourquoi donc un gouvernement sorti de nos luttes les plus récentes, la révolution de 89 et celle de 48, prendrait-il fait et cause pour ou contre les acteurs d’un drame en deux parties qui, toutes deux, lui ont profité ?

Et puis, en somme, prenez garde à des poursuites contre l’histoire ; car, en voulant empêcher qu’elle ne se fasse, vous la feriez vous-même avec une publicité, un éclat et un retentissement que nous n’avons pas à notre disposition. Nul ne peut nourrir l’espérance de supprimer le passé ; Dieu même ne pourrait le reprendre. À quoi ont servi les poursuites acharnées de la Restauration contre vous, messieurs, qui êtes aujourd’hui au pouvoir ? Elles vous ont rendu le service de faire de vous des victimes, et d’amener à vous le libéralisme de cette époque.

Ne faites donc pas de victimes, à moins que vous ne vouliez vous faire des ennemis. Laissez l’histoire se faire aussi d’elle-même par la discussion et par l’enseignement, par la polémique ou par la littérature ; là seulement, elle éclora avec le calme que vous prescrivez. Ne l’obligez pas à sortir armée de chaque bouche, avec sa terrible preuve à l’appui. Il y en aurait trop, et vous seriez effrayés vous-mêmes des documents que le présent a mis en réserve pour l’avenir. L’histoire se ferait trop vite, et nous sommes les premiers à souhaiter qu’elle vienne à son heure, comme toute évolution sérieuse de la conscience humaine.

GEORGE SAND.


DCLI

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Paris, mardi 1eroctobre 1867.


D’où crois-tu que j’arrive ? De Normandie ! Une charmante occasion m’a enlevée il y a six jours. Jumièges m’avait passionnée. Cette fois, j’ai vu Étretat, Yport, le plus joli de tous les villages, Fécamp, Saint-Valery, que je connaissais, et Dieppe, qui m’a éblouie ; les environs, le château d’Arques, la cité de Limes, quels pays ! J’ai donc repassé deux fois à deux pas de Croisset et je t’ai envoyé de gros baisers, toujours prête à retourner avec toi au bord de la mer ou à bavarder avec toi, chez toi, quand tu seras libre. Si j’avais été seule, j’aurais acheté une vieille guitare et j’aurais été chanter une romance sous la fenêtre de ta mère. Mais je ne pouvais te conduire une smala.

Je retourne à Nohant et je t’embrasse de tout mon cœur.

Je crois que les Bois-Doré vont bien, mais je n’en sais rien. J’ai une manière d’être à Paris, le long de la Manche, qui ne me met guère au courant de quoi que ce soit. Mais j’ai cueilli des gentianes dans les grandes herbes de l’immense oppidum de Limes avec une vue de mer un peu chouette. J’ai marché comme un vieux cheval : je reviens toute guillerette.


DCLII

À M. HENRY HARRISSE, À PARIS


Nohant, 11 octobre 1867.


Je vous remercie, cher ami, de l’empressement que vous avez mis à voir mes amis de la Ferme-des-Mathurins[39]. J’ai été un peu paresseuse et, depuis deux jours que je suis ici, je ne fais que dormir ou flâner, embrasser ma petite ou ranger des plantes. Quand on est seule chargée de conduire sa vie au dehors, femme et vieille avec ça, et distraite par nature, il faut faire de grands efforts de volonté pour ne pas s’embrouiller à tout instant. Quand je me retrouve ici, où la vie est toute faite, où je n’ai à me mêler d’aucune initiative, où le feu est fait sans que j’y mette la main, et le dîner prêt sans que je le commande, j’ai quelques jours d’un farniente agréable et pas mal égoïste.

Mais cela ne doit pas durer. Je vais me remettre au travail, et je commence par vous dire bonjour pour me sortir de mon idiotisme. J’ai trouvé Aurore en train d’être sevrée et un peu agitée ; mais c’est fini et tout va bien. Le père et la mère vont bien aussi et sont ravis de savoir que vous nous reviendrez. Je vous le disais bien ! Je sentais que vous ne pouviez pas quitter comme cela des gens qui vous aiment. Qu’est-ce qu’il y a de bon dans la vie hormis cela ?

À propos, le livre de Taine est bien dur, bien triste et bien froid : très beau pourtant, très artiste ; le côté de l’esprit est plus original que gai et plus tenté que réussi. Mais il y a tant d’admirables choses, que cela laisse tout de même une force dans l’âme et une clarté dans la conscience. Oserai-je lui dire cela, le bien et le mal ? Je n’ai pas le droit de critique et je critiquerais surtout le point de vue, dont la vérité ne porte que sur un certain monde factice, et ne descend pas assez dans les intérieurs honnêtes et vrais. Ce n’est pas le don de voir le bon et le bien qui lui manque, à preuve les dernières pages, qui sont adorables. Ne pourrait-on pas dire à M. Graindorge qu’il a vu le monde si laid, parce qu’il a fréquenté le vilain monde ? — Mais quel talent ! qu’il soit béni quand même.

Quand partez-vous, et surtout quand revenez-vous ? Si vous pouviez vous arranger pour ne pas partir, du tout ? Qui sait ? En tout cas, tâchez de venir nous voir ou de m’attendre encore une fois à Paris.

À vous de cœur.
G. SAND.


DCLIII

À M. ARMAND BARBÈS, À LA HAYE


Nohant, 12 octobre 1867.


Cher grand ami,

Je vous envoie le remerciement de Gustave Flaubert et même son griffonnage à moi adressé, où il est question de vous à cœur ouvert. Et, moi, je vous remercie de lui avoir donné des dates et des renseignements sûrs et directs ; c’est un grand artiste et du petit nombre de ceux qui sont des hommes. Je suis heureuse qu’il vous aime, c’est un complément à son âme et à mon affection pour lui. Moi aussi, je compte dans ma vie votre amitié comme une grande richesse.

J’ai gaspillé de mon mieux tout ce qui est de la vie matérielle, argent, sécurité, bien-être, utilité comme on l’entend dans cette région-là. Mais les vrais biens, je les ai appréciés et gardés ; vous avez mis dans mon cœur, vous et fort peu d’autres, ce fonds de respect et de tendresse qui ne s’use pas et se retrouve intact à toutes les heures difficiles ou douloureuses de la vie. J’aurai passé dans le monde à côté de vous par l’âme, et, dans l’autre vie, cela me sera compté dans le plateau de la balance qui portera mes mérites et mes erreurs.

Croyez-vous, comme Flaubert, que ceci est la fin de Rome cléricale ? je voudrais bien et j’attends les événements avec impatience. Comme lui, je crois que le mal est là et que cette religion du moyen âge est le grand ennemi du genre humain ; mais je ne crois pas avec Garibaldi qu’il faille en proclamer une autre.

Cela me paraît contraire à l’esprit du siècle, qui a un besoin inextinguible et trop longtemps refoulé de liberté absolue. Il faut bien prendre l’humanité comme elle est, avec ses excès de tendance et ses besoins impérieux, légitimes à certaines heures de sa vie. Je suis pourtant un esprit religieux et il m’a toujours paru bon d’aimer la prédication des nouvelles philosophies. Mais les imposer, les réaliser, les établir en dogme, ou seulement les proposer comme conduite officielle en ce moment, me semblerait plus qu’impolitique, — presque antihumain.

L’homme ne s’est pas encore connu, il n’a encore jamais été lui-même. Il faut qu’à un jour donné, et pour un temps donné, il s’appartienne, et qu’il ait le droit de nier Dieu même, sans crainte du bourreau, du persécuteur ou de l’anathème. C’est un droit, comme à l’affamé de manger après un long jeûne. Et nous, si nous avons la foi sublime, songeons que le premier article est de donner aux autres la liberté absolue, partant celle de ne pas croire avec nous.

Il faudra que nous soyons les frères de tous, et que les athées soient notre chair et notre sang tout comme les autres, du moment qu’au lieu de se coucher pour mourir, ils se lèveront pour vivre.

Disons cela à nos enfants et à nos neveux ; car ce jour de liberté où toutes les poitrines aspireront tout l’air vital qu’il faut à l’homme pour être homme, le verrons-nous ? Peut-être oui et peut-être non ; mais qu’importe ? nous savons qu’il viendra, nous n’en aurons pas douté. Morts à la peine ou dans la joie, nous aurons tout de même vécu autant qu’on pouvait vivre de notre temps. Nous sentons, sans le voir encore, qu’il y a une France indomptable dans l’avenir, et que ses luttes seront bénies.

Cher ami, soyez béni d’abord, vous, et comptez que, si nous nous sommes peu vus en ce monde, nous nous reverrons mieux dans une autre série.

À vous de cœur et à toujours.
G. SAND.

DCLIV

À GUSTAVE FLAUBERT, À PARIS


Nohant, 12 octobre 1867.


J’ai envoyé ta lettre à Barbès ; elle est bonne et brave comme toi. Je sais que le digne homme en sera heureux. Mais, moi, j’ai envie de me jeter par les fenêtres : car mes enfants ne veulent pas entendre parler de me laisser repartir si tôt. Oui ; c’est bien bête d’avoir vu ton toit quatre fois sans y entrer. Mais j’ai des discrétions qui vont jusqu’à l’épouvante. L’idée de t’appeler à Rouen pour vingt minutes au passage m’est bien venue. Mais tu n’as pas, comme moi, un pied qui remue, et toujours prêt à partir. Tu vis dans ta robe de chambre, le grand ennemi de la liberté et de l’activité. Te forcer à t’habiller, à sortir, peut-être au milieu d’un chapitre attachant, et tout cela pour voir quelqu’un qui ne sait rien dire au vol et qui plus il est content, tant plus il est stupide. Je n’ai pas osé. Me voilà forcée d’ailleurs d’achever quelque chose qui traîne, et, avant la dernière façon, j’irai encore en Normandie probablement. Je voudrais aller par la Seine à Honfleur : ce sera le mois prochain, si le froid ne me rend pas malade, et je tenterai, cette fois, de t’enlever en passant. Sinon, je te verrai du moins, et puis j’irai en Provence.

Ah ! si je pouvais t’enlever jusque-là ! Et si tu pouvais, si tu voulais, durant cette seconde quinzaine d’octobre où tu vas être libre, venir me voir ici ! C’était promis, et mes enfants en seraient si contents ! Mais tu ne nous aimes pas assez pour ça, gredin que tu es ! Tu te figures que tu as un tas d’amis meilleurs : tu te trompes joliment ; c’est toujours les meilleurs qu’on néglige ou qu’on ignore.

Voyons, un peu de courage ; on part de Paris à neuf heures un quart du matin, on arrive à quatre à Châteauroux, on trouve ma voiture, et on est ici à six pour dîner. Ce n’est pas le diable, et, une fois ici, on rit entre soi comme de bons ours ; on ne s’habille pas, on ne se gêne pas, et on s’aime bien. Dis oui.

Je t’embrasse. Et moi aussi, je m’embête d’un an sans te voir.


DCLV

À MADAME ARNOULD-PLESSY, À PARIS


Nohant, 21 octobre 1867.


Chère fille bien-aimée,

J’ai été inquiète de vous. Me voilà rassurée par l’affirmation de la bonne sœur[40] et des médecins, mais non consolée ; car vous souffrez encore, et vous faites connaissance avec une triste chose, énervante ou irritante. Mais vous devez être plus courageuse que ceux qui ont passé leur vie à combattre et à s’user. Votre beau cerveau, si bien conditionné, doit réagir. Ne lui demandez pourtant pas trop et attendez qu’il redevienne le maître du logis. Cela viendra bientôt, j’espère. Vous ne pouvez pas avoir de mal compliqué, organisée comme vous l’êtes, et si jeune encore. Et puis vous connaîtrez ce que nous connaissons tous, ce que vous ne connaissiez peut-être pas encore : le plaisir de se sentir renaître et de reprendre goût à la vie.

Mes enfants vous envoient tous leurs souhaits et tendresses. Ma Lina va bien et s’arrondit. Elle voit arriver pour le printemps des heures de grosse crise, dont elle ne s’effraye plus. La petite Aurore est charmante et vous envoie de gros baisers qu’elle lance à deux mains avec une effusion superbe. Dépêchez-vous de vous bien soigner, que je retrouve à Paris ma grande fille debout et toujours belle.

Je vous embrasse tendrement, et, pour vous donner courage, je vous dis que je suis très forte et bien en train de travailler ; vous m’avez vue pourtant bien bas l’autre hiver, et, moi, je suis vieille, vieille ! Vous allez surmonter tout bien plus vite que moi, Dieu merci.

Encore courage et pensez qu’on vous aime.

G. SAND.

DCLVI

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 28 octobre 1867.


Je viens de résumer en quelques pages mon impression de paysagiste sur ce que j’ai vu de la Normandie ; cela a peu d’importance, mais j’ai pu y encadrer entre guillemets trois lignes de Salammbô qui me paraissent peindre le pays mieux que toutes mes phrases, et qui m’avaient toujours frappée comme un coup de pinceau magistral. En feuilletant pour retrouver ces lignes, j’ai naturellement relu presque tout, et je reste convaincue que c’est un des plus beaux livres qui aient été faits depuis qu’on fait des livres.

Je me porte bien et je travaille vite et beaucoup, pour vivre de mes rentes cet hiver dans le Midi. Mais quels seront les délices de Cannes et où sera le cœur pour s’y plonger ? J’ai l’esprit dans le pot au noir en songeant qu’à cette heure on se bat pour le pape. Ah ! Isidore !

J’ai vainement tenté d’aller revoir ma Normandie ce mois-ci, c’est-à-dire mon gros cher ami de cœur. Mes enfants m’ont menacée de mort si je les quittais si vite. À présent, il nous arrive du monde. Il n’y a que toi qui ne parles pas d’arriver. Ce serait si bon pourtant !

Je t’embrasse.

G. SAND.


DCLVII

AU MÊME


Nohant, 5 décembre 1867.


Ton vieux troubadour est infect, j’en conviens. Il a travaillé comme un bœuf, pour avoir de quoi s’en aller, cet hiver, au golfe Jouan, et, au moment de partir, il voudrait rester. Il a de l’ennui de quitter ses enfants et la petite Aurore ; mais il souffre du froid, il a peur de l’anémie et il croit faire son devoir en allant chercher une terre que la neige ne rende pas impraticable, et un ciel sous lequel on puisse respirer sans avoir des aiguilles dans le poumon.

Voilà.

Il a pensé à toi, probablement plus que toi à lui ; car il a le travail bête et facile, et sa pensée trotte ailleurs, bien loin de lui et de sa tâche, quand sa main est lasse d’écrire. Toi, tu travailles pour de vrai et tu t’absorbes, et tu n’as pas dû entendre mon esprit, qui a fait plus d’une fois toc toc à la porte de ton cabinet pour te dire : C’est moi. Ou tu as dit : « C’est un esprit frappeur ; qu’il aille au diable ! »

Est-ce que tu ne vas pas venir à Paris ? J’y passe du 15 au 20. J’y reste quelques jours seulement, et je me sauve à Cannes. Est-ce que tu y seras ? Dieu le veuille ! En somme, je me porte assez bien ; j’enrage contre toi, qui ne veux pas venir à Nohant ; je ne te le dis pas, parce que je ne sais pas faire de reproches. J’ai fait un tas de pattes de mouches sur du papier ; mes enfants sont toujours excellents et gentils pour moi dans toute l’acception du mot ; Aurore est un amour.

Nous avons ragé politique ; nous tâchons de n’y plus penser et d’avoir patience. Nous parlons de toi souvent, et nous t’aimons. Ton vieux troubadour surtout, qui t’embrasse de tout son cœur, et se rappelle au souvenir de ta bonne mère.

G. SAND.


DCLVIII

À M. CALAMATTA, À MILAN


Nohant, 21 décembre 1867.


Cher ami,

Je suis heureuse d’avoir enfin de tes nouvelles par toi-même. Tu as raison de vouloir fêter la petite par quelque friandise puisqu’elle mange pour deux. Elle est toute ronde à présent ; ce qui ne l’empêche pas de se faire belle demain pour aller à un concert — pour les Polonais. Mais elle ne chantera pas : elle a un peu de rhume, notre petiote aussi ; tout cela n’est rien. Nous supportons tous on ne peut mieux ce rude hiver. Lina, toujours active, va et vient dans sa petite voiture, et Maurice nous régale de marionnettes.

On s’apprête, pour le jour de l’an, à une grande représentation ; la mortadelle et le stracchino, toujours infiniment estimables, seront les bienvenus, et, quant à ce que l’inspiration te dictera d’ailleurs, pourvu que ce soit italien, Linette le dégustera religieusement.

Nous avons besoin de nous distraire et de nous secouer en famille ; car l’air du dehors est bien triste ; je crois que toutes les âmes sont gelées, puisqu’on supporte la politique du jour en France, et que M. Thiers devient le dieu du moment en renchérissant sur les beaux principes de la majorité. Jolie opposition ! c’est honteux ! vous pouvez bien dire à présent en Italie tout ce que vous voudrez contre nous, nous le méritons. Nous sommes idiots, nous sommes fous, nous sommes lâches ; voilà ce que l’autorité fait d’une nation. Mais on peut rager sans se décourager. L’indignation est grande et on pousse à l’extrême la situation. Nous verrons bien des choses d’ici à quelques années.

Je t’embrasse tendrement, mon cher vieux. Ne te laisse pas abattre par les événements. Maurice me charge de t’embrasser aussi pour lui, et la petite Aurore, qui est une merveille de bon caractère et de gentillesse. Je t’écrirai pour le premier de l’an, afin de te dire où je vas, à Paris ou à Cannes, mais le jour n’est pas fixé. Il m’en coûte de quitter mes fanfans.

Il le faut pourtant, je crains d’être pincée comme l’année dernière.

À toi.

G. SAND.


DCLIX

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 31 décembre 1867.


Je ne suis pas dans ton idée qu’il faille supprimer le sein pour tirer l’arc. J’ai une croyance tout à fait contraire pour mon usage et que je crois bonne pour beaucoup d’autres, probablement pour le grand nombre. Je viens de développer mon idée là-dessus dans un roman qui est à la Revue et qui paraîtra après celui d’About.

Je crois que l’artiste doit vivre dans sa nature le plus possible. À celui qui aime la lutte, la guerre ; à celui qui aime les femmes, l’amour ; au vieux qui, comme moi, aime la nature, le voyage et les fleurs, les roches, les grands paysages, les enfants aussi, la famille, tout ce qui émeut, tout ce qui combat l’anémie morale.

Je crois que l’art a besoin d’une palette toujours débordante de tons doux ou violents suivant le sujet du tableau ; que l’artiste est un instrument dont tout doit jouer avant qu’il joue des autres ; mais tout cela n’est peut-être pas applicable à un esprit de ta sorte, qui a beaucoup acquis et qui n’a plus qu’à digérer. Je n’insisterai que sur un point, c’est que l’être physique est nécessaire à l’être moral et que je crains pour toi, un jour ou l’autre, une détérioration de la santé qui te forcerait à suspendre ton travail et à le laisser refroidir.

Enfin, tu viens à Paris au commencement de janvier et nous nous verrons ; car je n’y vais qu’après le premier de l’an. Mes enfants m’ont fait jurer de passer avec eux ce jour-là, et je n’ai pas su résister, malgré un grand besoin de locomotion. Ils sont si gentils ! Maurice est d’une gaieté et d’une invention intarissables. Il a fait de son théâtre de marionnettes une merveille de décors, d’effets, de trucs, et les pièces qu’on joue dans cette ravissante boîte sont inouïes de fantastique.

La dernière s’appelle « 1870 ». On y voit Isidore avec Antonelli commandant les brigands de la Calabre pour reconquérir son trône et rétablir la papauté. Tout est à l’avenant ; à la fin, la veuve Euphémie épouse le Grand Turc, seul souverain resté debout. Il est vrai que c’est un ancien démoc et on reconnaît qu’il n’est autre que Coqenbois, le grand tombeur masqué. Ces pièces-là durent jusqu’à deux heures du matin et on est fou en sortant. On soupe jusqu’à cinq heures. Il y a représentation deux fois par semaine et le reste du temps on fait des trucs, et la pièce continue avec les mêmes personnages, traversant les aventures les plus incroyables.

Le public se compose de huit ou dix jeunes gens, mes trois petits-neveux et les fils de mes vieux amis. Ils se passionnent jusqu’à hurler. Aurore n’est pas admise ; ces jeux ne sont pas de son âge ; moi, je m’amuse à en être éreintée. Je suis sûre que tu t’amuserais follement aussi ; car il y a dans ces improvisations une verve et un laisser aller splendides, et les personnages sculptés par Maurice ont l’air d’être vivants, d’une vie burlesque, à la fois réelle et impossible ; cela ressemble à un rêve. Voilà comme je vis depuis quinze jours que je ne travaille plus.

Maurice me donne cette récréation dans mes intervalles de repos, qui coïncident avec les siens. Il y porte autant d’ardeur et de passion que quand il s’occupe de science. C’est vraiment une charmante nature et on ne s’ennuie jamais avec lui. Sa femme aussi est charmante, toute ronde en ce moment ; agissant toujours, s’occupant de tout, se couchant sur le sofa vingt fois par jour, se relevant pour courir à sa fille, à sa cuisinière, à son mari, qui demande un tas de choses pour son théâtre, revenant se coucher ; criant qu’elle a mal et riant aux éclats d’une mouche qui vole ; cousant des layettes, lisant des journaux avec rage, des romans qui la font pleurer ; pleurant aussi aux marionnettes quand il y a un bout de sentiment, car il y en a aussi. Enfin, c’est une nature et un type : ça chante à ravir, c’est colère et tendre, ça fait des friandises succulentes pour nous surprendre, et chaque journée de notre phase de récréation est une petite fête qu’elle organise.

La petite Aurore s’annonce toute douce et réfléchie, comprenant d’une manière merveilleuse ce qu’on lui dit et cédant à la raison à deux ans. C’est très extraordinaire et je n’ai jamais vu cela. Ce serait même inquiétant si on ne sentait un grand calme dans les opérations de ce petit cerveau.

Mais comme je bavarde avec toi ! Est-ce que tout ça t’amuse ? Je le voudrais pour qu’une lettre de causerie te remplaçât un de nos soupers que je regrette aussi, moi, et qui seraient si bons ici avec toi, si tu n’étais un cul de plomb qui ne te laisses pas entraîner à la vie pour la vie. Ah ! quand on est en vacances, comme le travail, la logique, la raison semblent d’étranges balançoires ! On se demande s’il est possible de retourner jamais à ce boulet.

Je t’embrasse tendrement, mon cher vieux, et Maurice trouve ta lettre si belle, qu’il va en fourrer tout de suite des phrases et des mots dans la bouche de son premier philosophe. Il me charge de t’embrasser.

Madame Juliette Lamber[41] est vraiment charmante ; tu l’aimerais beaucoup, et puis il y a là-bas 18 degrés au-dessus de 0, et ici nous sommes dans la neige. C’est dur ; aussi, nous ne sortons guère, et mon chien lui-même ne veut pas aller dehors. Ce n’est pas le personnage le moins épatant de la société. Quand on l’appelle Badinguet, il se couche par terre honteux et désespéré, et boude toute la soirée.


DCLX

À M. ARMAND BARBÈS, À LA HAYE


Nohant, 1er janvier 1868.


Excellent ami,

Je m’afflige de vous savoir si souvent malade. La destinée veut donc que vous soyez toujours martyr et que la liberté soit encore pour vous une sorte d’esclavage ? C’est votre chaîne et votre gloire, puisque c’est en prison que vous avez pris ce long mal ; mais ne croyez-vous pas que vous seriez mieux dans un climat plus chaud et plus sain ? Vous ne voulez pas rentrer en France ; mais l’Italie ne vous est pas fermée. Avez-vous des raisons sérieuses pour habiter la Hollande et croyez-vous que le voyage vous serait trop pénible ?

Je pars pour Cannes dans une quinzaine. Ah ! si vous étiez par là, je franchirais bien vite la frontière pour aller vous embrasser.

J’ai grand besoin, moi, d’un peu de soleil ; mais je souffre sans avoir mérité l’honneur de souffrir comme vous !

Votre lettre m’arrive au moment où j’allais vous souhaiter aussi une meilleure année ! Cher excellent ami, nos vœux se croisent ; mes braves enfants sont bien touchés aussi de votre souvenir. Nous voudrions mettre sur vos genoux notre petite Aurore pour que vous la bénissiez. Elle est si douce et si bonne qu’elle le mériterait !

Je ne vous ai pas écrit pendant cette crise romaine ; je ne sais pas jusqu’à quel point on peut s’écrire ce que l’on pense, sans que les lettres disparaissent. Cela m’est arrivé si souvent, que je me tiens sur mes gardes, le but d’une lettre étant avant tout d’avoir des nouvelles de ceux qu’on aime. Mais j’ai bien pensé à vous et nous avons souffert ensemble, je vous en réponds. L’avenir est étrange, il se présente avec des rayons, mais à travers la foudre.

Cher frère, je vous récrirai de Cannes, pour vous donner mon adresse, je passerai auparavant quelques jours à Paris.

Ayons espoir et courage quand même. La France ne peut pas périr, pas plus que l’âme qui est en nous et qui proteste à toute heure contre le néant.

Je vous aime bien tendrement et respectueusement.

G. SAND.

DCLXI

À MADEMOISELLE MARGUERITE THUILLIER,
À LA BOULAINE


Nohant, 4 janvier 1868.



Ma chère mignonne,

Je suis encore à Nohant, attendant, pour aller à Paris et faire mon grand voyage, une éclaircie entre deux grands froids. C’est un rude hiver, et mes entrailles assez débiles ne s’en arrangeraient pas. Je pense à toi, chère petite, qui es dans un pays encore plus rigoureux. As-tu au moins réussi à te faire un nid qui se chauffe bien ? Permets-moi de t’envoyer du bois pour cet hiver affreux, sous forme de papier, puisque je ne peux pas t’envoyer des arbres sur une charrette. Si tu étais dans mon voisinage, tu ne refuserais pas ce petit cadeau. Ne me le refuse donc pas sous la forme que je suis forcée de lui donner, ou tu me ferais beaucoup de peine.

Je t’embrasse bien tendrement et te souhaite courage et santé, de toute mon âme.

Tendresses de mes enfants et un baiser de notre Aurore, qui est belle et bonne tout à fait.

Amitiés à Sandrine. Accuse-moi réception pour que je sache si la poste est fidèle.


DCLXII

À MADEMOISELLE NANCY FLEURY, À PARIS


Nohant, 16 janvier 1868.


Lina t’aura dit, chère fille, que le froid du dehors, le bien-être du dedans, et surtout le bonheur de vivre avec cette chère famille avaient ajourné mon voyage. Il l’est encore un peu, je voudrais courir et je voudrais rester ; c’est un peu difficile à arranger.

Sitôt à Paris, j’irai frapper à votre porte, vous rendre en personne vos bons baisers du jour de l’an et me faire raconter les merveilles de la petite Berthe. Nous en parlions hier avec la grande Berthe[42], sa marraine, qui nous a présenté son Isabelle, très grande et très gentille, mais déjà timide comme une demoiselle et baissant les yeux en tortillant sa ceinture. Aurore n’en cherche pas encore si long. Sans exagération ni prévention de grand’mère, c’est l’enfant de deux ans le plus doux et le plus égal que j’aie jamais vu. Son intelligence s’annonce aussi étonnante que son caractère. Celle-là est vraiment née en bonne lune ; si le suivant ou la suivante est aussi facile à vivre, nous aurons vraiment trop de chance.

L’avenir changera-t-il cet heureux et aimable tempérament ? on ne sait pas ! Il y a bien une question de santé au fond de tout ; mais les organisations donnent-elles leur premier mot pour le reprendre ? Qu’en penses-tu, toi qui dois te préoccuper aussi beaucoup de ces questions-là ?

Tu ne nous parles guère de toi. Les choses vont-elles à ton souhait ? Je sais bien que, dans la famille, vous n’avez que bonheur et affection. Mais le dehors se comporte-t-il bien, et recueilles-tu le fruit de tes peines et de ses mérites ?

Je ne peux te rien dire de ce que l’avenir promet à la grande famille du genre humain. Tout y va si mal, qu’on ne peut craindre rien de pire ; mais se réveillera-t-on de l’insouciance avec laquelle on semble accepter tout ? Je n’y comprends goutte. On a fait des révolutions pour la centième partie de ce que l’on supporte à présent !

Je t’embrasse tendrement, ma bonne mignonne, ainsi que ton père et ta mère et les chers absents. Nous avons eu ici jusqu’à dix-sept degrés de froid.

Aurore ne sortait pas et n’en a pas souffert. Je pense que Berthe n’y a guère songé. Les enfants ont l’air de ne pas s’apercevoir de ce qui nous éprouve tant.

Bon courage et bonne année !

G. SAND.

DCLXIII

À M. CHARLES PONCY, À TOULON


Golfe Jouan, 22 février 1868.
Villa Bruyères, par Vallauris.


Cher ami,

Nous sommes très bien installés, très choyés, très actifs, très contents. Nous partons après-demain pour Nice, Monaco, Menton, etc. Nous serons absents trois ou quatre jours. Donc, tâchez de n’avoir affaire ici qu’à la fin de la semaine. Le vendredi, par exemple, on y est toujours. C’est le jour où madame Lamber reçoit. Pour les autres jours, il faudra que vous nous avertissiez ; car nous avons assez l’habitude de passer toute la journée dehors et assez loin. Nous ferons, en tout cas, notre possible pour courir avec vous aussi, au retour, un jour ou deux, autour de Toulon.

Bonsoir, cher enfant. Je dors debout, car j’ai bien trotté aujourd’hui.

Embrassez tendrement pour moi les deux chères fillettes.

Amitiés de Maurice et remerciements de Maxime[43] pour l’amitié que vous lui avez témoignée.


DCLXIV

À MADAME ARNOULD-PLESSY, À NICE


Golfe Jouan, 7 mars 1868.


Chère fille,

J’ai été deux fois chez vous tantôt. Je vous avais donné mon après-midi ; mais je n’étais pas libre du reste de la journée et le chemin de fer n’attend pas. Une grande consolation au chagrin de ne pas vous rencontrer, c’est de savoir que vous êtes bien ; un sommeil d’enfant, un appétit superbe, voilà ce que Henriette[44] m’a affirmé, et vous ne vous ennuyez pas du Midi. Tant mieux, restez-y le plus possible et vous nous reviendrez vaillante et en train de signer un nouveau bail avec la beauté, la jeunesse et le talent. Je pars rassurée, demain. Je suis ici depuis quinze jours et je retourne à ma petite Lina, que nous ne voulons pas laisser seule plus longtemps, bien qu’elle nous pousse à courir et à nous amuser. Mais, sans elle, ce n’est pas si facile que ça !

Adieu donc, mignonne, et au revoir à Paris ou à Nohant. Si vous avez un congé illimité, pourquoi ne viendriez-vous pas, après le mois de mai, y continuer le printemps ? Quand il fera trop chaud ici, il fera bon chez nous. Vous aviez promis avant la maladie. Il faudra tenir parole à vos vieux amis, qui vous aiment et qui sont bien heureux de vous voir sauvée.

G. SAND.

Respects et amitiés de Maurice.


DCLXV

À LA MÊME


Nohant, 15 mars 1868.


Chère fille,

Nous quittions Bruyères, près Cannes, le lendemain du jour où j’ai été en vain frapper deux fois à votre porte. Nous passions trois jours à Toulon, où nous avions donné rendez-vous à de vieux amis et nous ne nous pressions pas trop de revenir, Lina nous écrivant de ne pas nous inquiéter, qu’elle en avait encore pour un grand mois. Elle se trompait ! Comme nous étions en route pour Paris, elle mettait au monde une belle petite fille. En arrivant rue des Feuillantines, nous trouvons une lettre dictée par elle, où elle nous dit, tranquillement : « Je suis accouchée cette nuit et je me porte très bien. »

Sans déballer, nous repartons, et, nous voilà ici, trouvant la besogne faite sans nous, l’enfant bien à terme, superbe ; la petite mère, qui n’a souffert que deux heures, fraîche comme une rose et un appétit florissant. Aurore en extase devant sa petite sœur, dont elle baise les menottes et les petits pieds.

Nous sommes donc heureux et je me dépêche de vous le dire ; car vous vous réjouirez avec nous, chère fille. Tendresses de Lina et de Maurice. Guérissez vite tout à fait pour venir voir tout ce cher monde qui vous aime ou vous aimera.

G. SAND.

J’embrasse Émilie[45]. Je ne la savais pas avec vous, Henriette ne me l’avait pas dit.


DCLXVI

À M. ÉDOUARD CADOL, À PARIS


Nohant, 17 mars 1868.


Mon cher enfant,

Une bonne nouvelle en vaut une autre. Vous avez un premier enfant, nous en avons un second. Votre lettre nous est arrivée à Cannes, après un long retard ; car nous étions, Maurice et moi, en excursion à Monaco et à Menton. Il m’avait accompagnée, comptant revenir à Nohant au bout de huit jours. Puis Lina lui avait écrit : « Accompagne ta mère dans tout le voyage, j’en ai encore pour un grand mois et je ne vous attends qu’à la fin de mars. » Pourtant je ne sais quel pressentiment qu’elle se trompait nous a fait revenir le 13 à Paris, et, là, nous avons reçu une lettre d’elle, qui nous disait tranquillement : « Je suis accouchée hier soir et je me porte très bien. »

Nous sommes partis sur-le-champ, et, le matin, nous trouvions la mère et l’enfant (qui est superbe) en bon état. C’est encore une fille, très forte, bien venue a terme et que nous recevons avec joie ; la première est si belle et si aimable ! Notre chère Lina est forte et vaillante, et nous voilà très heureux.

Échangeons donc nos félicitations. Maurice me charge de vous embrasser et de vous dire qu’il est content de votre joie paternelle ; II la comprend si bien ! il est fou de son Aurore, et se promet d’être fou de sa Gabrielle.

Bon courage et bonne chance, mon cher enfant ! Lina vous félicite aussi, recevez toutes nos tendresses.

G. SAND.

DCLXVII

À MADAME JULIETTE LAMBER, À BRUYÈRES
(GOLFE JOUAN)


Nohant, 23 mars 1868.


Chère enfant,

Vous voulez devenir calme ; si cela était possible, je vous dirais : « Vite, vite, pour votre santé, pour votre sommeil et pour votre bonheur par conséquent ; car la souffrance continuelle n’arrive à être combattue que par l’amusement et ne peut arriver au bien-être de l’âme. » Mais le peut-on, même en le voulant bien ? Je sais que, pour moi, je l’ai beaucoup voulu ; mais n’est-ce pas la vieillesse qui a fait le miracle ? Je crois bien que oui.

Ce remède-là vous viendra, c’est un grand détachement des petites choses qui prend à son heure, quand on se laisse faire sans dépit et sans regret. Il n’y a pas grand mérite, ce n’est qu’une affaire de bon sens. Faut-il que la jeunesse devance l’œuvre du temps ? Non ; son charme est l’impressionnabilité. Restez comme vous êtes, en vous modifiant seulement un peu, pour que ce qui est de votre âge ne soit pas excessif, par conséquent douloureux. Vous êtes exaltée et passionnée ; c’est bien beau et bien bon ; on vous aime à cause de cela. Mais vous êtes assez riche pour vivre de vos trésors, n’essayez pas d’être millionnaire pour vous ruiner. Il me semble que vous vous affectez quelquefois par besoin de souffrir ; là est l’excès. Toute qualité, toute puissance a son trop plein et c’est sur ce trop plein que votre philosophie peut agir dans une certaine mesure. Au commencement, les victoires que l’on remporte sur soi-même paraissent bien petites ; insensiblement elles sont plus amples et toujours plus faciles. C’est la loi de la force dans l’essor, toujours augmentée par l’essor même.

Je ne veux pas vous en dire davantage. Dépensez-vous, mais sans vous dévaster. Cette absence de sommeil, par exemple, n’est pas une condition de la jeunesse ; donc, il y a quelque chose à refaire dans le mode d’expansion, dans les profondeurs du cerveau peut-être. Vous n’avez pas de maladie chronique. Je vous ai bien observée ; vous êtes très forte et bien équilibrée. Votre insomnie est dans l’âme plus que dans le corps, si l’on peut ainsi parler de deux choses qui n’en font qu’une.

Mais, comme elles réagissent l’une sur l’autre à tout instant, il faut essayer le grand combat. Les médecins les plus matérialistes ne nient pas la possibilité de la victoire de l’esprit sur le corps. C’est peut-être aussi une condition de régime. Quand on écrit sans nerfs, on peut bien dormir après ; mais il est rare que les nerfs soient en repos quand l’imagination travaille. Il faudrait donc ne pas écrire le soir, mais écrire le matin, avant le travail de Toto. Il vous resterait la journée pour vous occuper d’elle[46], de votre maison, de vos amis. Vous dormiriez pour sûr à onze heures du soir, et, en vous levant à six heures du matin, vous auriez eu un repos bien suffisant. Essayez, si vous pouvez.

Je vis tout autrement ; mais, si je n’avais pas de sommeil, je n’hésiterais pas à changer vite toutes mes habitudes. Le travail est un acte de lucidité. Pas de complète lucidité sans repos préalable. Pardon pour tous ces lieux communs, dont votre énergie et votre ardeur ne changeront pas l’impassible et fatale vérité !

Ma Lina ne se pique pas de calme ; mais elle a de grands mouvements de vouloir et de raison qui se succèdent et se rattachent les uns aux autres après qu’une émotion vive a semblé les briser. C’est une nature rare, une grande force dans une exquise finesse. Elle est toute disposée à vous aimer, mais elle n’est pas expansive ; elle est plutôt timide à première vue et observant plus qu’elle ne songe à montrer. Elle eût été une artiste, si elle n’eût été avant tout une mère. Ce sentiment-là a absorbé toute sa vie depuis six ans. Elle y a mis toute son âme.

Nos fillettes prospèrent. Aurore s’est développée avec le printemps plus qu’elle n’avait fait dans tout l’hiver. Elle est plus impétueuse et plus capricieuse. Elle a des besoins de mouvement immodérés, tant mieux ! L’autre s’annonce comme la déesse de la tranquillité, mais gare aux premières dents.

Bonsoir, ma chère mignonne ; tendres baisers à Toto et à vous. Mille amitiés à Adam, qui n’est pas un homme ordinaire. Je n’ai pas besoin de vous dire que j’ai su l’apprécier. Bonté, raison, douceur et une exquise finesse, il a tout ce que j’aime et tout ce que j’estime dans le sexe à barbe. Guérissez-le vite et nous l’amenez le plus tôt possible.

Faites tous mes compliments aux personnes bienveillantes de votre entourage ; — et mon souvenir à vos gentils brigasques des deux sexes.


DCLXVIII

À MADAME LEBARBIER DE TINAN, À PARIS


Nohant, 26 mars 1868.

Je suis désolée, chère amie, de vous savoir toujours malade, forcée de lutter avec tout votre courage contre la souffrance, et, si quelque chose me rassure, c’est que vous aimez le travail. C’est une seconde âme qui nous remplace les forces fatiguées et qui nous sauve là où les médecins échouent.

Oui, je serais enchantée d’avoir mon charmant filleul[47]. Mais je n’ai pas osé l’inviter tout de suite, sans savoir si les parents le permettraient volontiers. Chargez-vous, chère amie, de ma demande en même temps que de mes tendresses pour eux tous, et, si l’on m’accorde mon cher filleul, soyez sûrs tous que j’en aurai soin comme de mon propre enfant. En partant de Paris sur les neuf heures du matin (il faudra savoir au bureau si les heures ne sont pas changées), il arrivera à Châteauroux vers quatre heures de l’après-midi. Il prendra la vilaine patache que l’on appelle la diligence de la Châtre, et il sera chez nous à sept heures du soir. Le conducteur s’appelle La Jeunesse ! Il faudra lui dire : « Je ne vais pas jusqu’à la Châtre, je descends à Nohant. » On l’arrêtera devant la maison. Mes petites-filles, à qui je l’ai annoncé, se font déjà une fête de le voir, et il n’aura qu’à se préserver de trop de tendresses de leur part. Aurore demande si, étant mon filleul, ce Maurice n’est pas son cousin comme mes trois grands petits neveux, qu’elle adore ; et, comme il ne faut pas la tromper, je lui ai dit qu’il n’était pas son parent pour cela. Alors elle a repris : « En ce cas, il sera notre ami et on le mettra dans la famille tout de même. » Je suis sûre que votre Maurice l’aimera tout de suite, car elle est singulièrement drôle et gentille ; sans qu’il y ait rien de merveilleux en elle, elle a une droiture et une spontanéité de compréhension qui la rendent très intéressante. Quant à Maurice, il me paraît vivant au possible, et c’est le plus grand éloge qu’on puisse faire d’un garçon en ce temps-ci, où, à peine sortis de l’enfance, ils sont comme indifférents, blasés et sceptiques. J’espère que son père le conservera jeune. Nous ferons en sorte qu’il ne s’ennuie pas ici. Tâchez qu’il y soit dimanche. Il verra tous mes autres garçons, qui sont presque tous très gentils et qui le mettront bien vite à l’aise.

Sur cette espérance, je vous embrasse, chère amie, et vous demande de me dire s’il y a quelque soin particulier à lui donner. Qu’il ne vienne pas la nuit, il fait trop froid et on s’enrhume affreusement. Qu’on me dise aussi combien de jours je peux le garder.

Dieu veuille qu’il m’apporte de meilleures nouvelles de vous !

G. SAND.

Dites bien à Maurice que le vieux Maurice, mon fils, l’aimera, et que ma belle-fille, qui est une adorable personne, m’aidera à le gâter.


DCLXIX

À M. HENRY HARRISSE, À PARIS


Nohant, 9 avril 1868.


Cher ami,

J’ai été encore un peu malade en arrivant ici, fatiguée surtout, bien que le voyage ne soit rien, et que je dorme en chemin de fer mieux que dans un lit. Mais je suis affaiblie cette année, et il faut que je patiente, ou que je m’habitue à n’avoir plus d’énergie vitale. Je ne souffre pas, c’est toujours ça. J’ai retrouvé ma charmante belle-fille toujours charmante, et ma petite-fille sachant donner de gros baisers et marchant presque seule. Chère enfant ! je n’ose pas l’adorer. Il m’a été si cruel de perdre les autres ! Elle est forte et bien portante ; mais je ne peux plus croire à aucun bonheur, bien que je paraisse toujours avec mes enfants l’espérance en personne.

Nohant est tout en feuilles et en fleurs, bien plus que Paris et Palaiseau. Il n’y fait pas froid ; mais nous avons des bourrasques comme en pleine mer. Maurice a fini toutes les corrections que vous lui aviez indiquées. Il me charge de vous renouveler tous ses remerciements et de vous exprimer sa cordiale gratitude. Moi, j’ai à vous remercier toujours pour vos bonnes lettres et les détails si intéressants sur tous nos amis de lettres. Vous vivez avec délices dans cette atmosphère capiteuse. C’est de votre âge. Moi, je m’y plais complètement quand j’y suis ; mais je ne sais si je pourrais y vivre toujours sans dépérir. Je suis paysan au physique et au moral. Élevée aux champs, je n’ai pas pu changer, et, quand j’étais plus jeune, le monde littéraire m’était impossible. Je m’y voyais comme dans une mer, j’y perdais toute personnalité, et j’avais aussitôt un immense besoin de me retrouver seule ou avec des êtres primitifs.

Nos paysans d’alors ressemblaient encore pas mal à des Indiens. À présent, ils sont plus civilisés et je suis moins sauvage. N’importe, j’ai encore du plaisir à revoir des gens sans esprit, que l’on comprend sans effort et que l’on écoute sans étonnement. Mais je ne veux pas vous désenchanter de ce qui vous enchante, d’autant plus que je m’y laisse enchanter aussi ; et de très bon cœur, quand je rentre dans le courant. Vous subissez le charme de la rue de Courcelles, à ce que je vois. Ce charme est très grand, plus soutenu, mais moins intense que celui du frère. Ces deux personnes seront infiniment regrettables, si la tempête qui s’amasse les emporte loin de nous. Mais que faire ? Les révolutions sont brutales, méfiantes et irréfléchies. Je ne sais où en sont les idées républicaines. J’ai perdu le fil de ce labyrinthe de rêves, depuis quelques années. Mon idéal s’appellera toujours liberté, égalité, fraternité ! Mais par qui et comment, et quand se réalisera-t-il tant soit peu ? Je l’ignore. Ce que je sais, c’est que partout on entend sortir de la terre et des arbres, et des maisons et des nuages ce cri : « En voilà assez ! »

Je suis tentée de demander pourquoi, bien que je voie l’impuissance de l’idée napoléonienne en face d’une situation plus forte que cette idée ; mais, quand on l’a acclamée et caressée quinze ans, comment fait-on pour en revenir et s’en dégoûter en un jour ? Notez que ceux qui se plaignent et se fâchent le plus aujourd’hui sont ceux qui, depuis quinze ans, la défendaient avec le plus d’âpreté. Que s’est-il passé dans ces esprits bouleversés ? N’y avait-il, dans leur enthousiasme, qu’une question d’intérêt, et la peur est-elle la suprême fantaisie ?

Vous ne voyez pas cela à Paris, là où vous êtes situé. Ce vieux Sénat vous impose, il vous indigne, et vous applaudissez les libres penseurs qu’on persécute. En province, on sent que cela ne tient à rien, et, généralement, on est abattu, parce qu’on méprise le parti du passé et qu’on redoute celui de l’avenir. Quelle étincelle allumera l’incendie ? un hasard ! et quel sera l’incendie ? un mystère ! Je suis naturellement optimiste ; pourtant j’avoue que, cette fois, je n’ai pas grand espoir pour une génération qui, depuis quinze ans, supporte les jésuites. — J’en reviendrai peut-être. — J’attends !

Songez à votre promesse de venir nous voir.

À vous de cœur.

G. SAND.


DCLXX

À MADAME EDMOND ADAM, À PARIS


Nohant, 8 juin 1868.


Cher enfant,

Quand vous verra-t-on ? On vous attend maintenant tout l’été, sans aucun autre projet que le bonheur de vous embrasser tous trois.

Me voilà bien reposée de toutes mes agitations et inquiétudes : je me porte comme trois Turcs, ma Lina aussi, et nos deux fillettes viennent à ravir. Aurore est devenue plus impétueuse que cet hiver ; mais elle a un si bon fonds, que ses petites colères ne sont que d’un instant, et les gentillesses reprennent le dessus aussitôt. Elle stupéfait madame Villot par son intelligence et ses petites grâces spontanées. Elle est timide et ne se livre qu’au bout de deux ou trois jours. Son père en est toujours fou. Nous vivons dans le plus grand calme sans ouvrir un journal, et nous plongeant tous les jours dans l’Indre et dans la botanique ou autres drôleries innocentes et saines. Enfin, si nos enfants gardent la vie et la santé, nous sommes des gens très heureux dans notre solitude berrichonne. Le pays n’est pas beau ; mais il est aimable et doux, excepté pour les pieds. Vous apporterez de bonnes chaussures, si vous voulez faire quelques pas dehors.

Venez quand vous aurez assez des amusements de votre installation dans une nouvelle existence.

On tâchera d’amuser Toto et de vous distraire. Apportez votre ou vos romans. Vous me les lirez ; ça peut servir d’avoir un écouteur attentif, sincère et jaloux de vous conserver votre individualité.

Je suis contente que les Lettres vous plaisent ; Buloz en lisant que vous êtes païenne a été effrayé, et m’a demandé si vraiment vous consentiez à ce que votre nom fût en toutes lettres. J’ai dû lui dire que vous aviez lu l’épreuve avant lui, avec droit absolu de correction et de suppression[48].

Tendresses de nous tous, chère Juliette, et pour Toto et pour Adam. À bientôt, n’est-ce pas ?

G. SAND.


DCLXXI

À M. LOUIS VIARDOT, À BADEN


Nohant, 10 juin 1868.


Cher ami,

Vous m’avez écrit le 10 avril : « Dites-moi vos projets quand vous les saurez vous-même. » Voici : j’ai passé tout le mois de mai à Paris…, tenue sur le qui-vive par la situation d’une jeune amie condamnée par les médecins. C’était une grossesse dont la solution leur paraissait impossible. La nature a fait un miracle : la mère et l’enfant se portent bien. Mais j’ai dû consacrer à ces jours de crise et d’effroi la quinzaine scientifiquement que la planète s’est faite toute seule que je me réservais, et puis un déménagement à faire à la vapeur, et, après tout cela, un peu de fatigue, et le besoin d’aller revoir ma marmaille chérie. À présent, voilà un gros travail à faire, trois mois sans désemparer. Ce ne sera donc qu’au mois de septembre que je puis espérer un peu de liberté. Allez donc aux eaux, si vous n’y êtes déjà… Moi, j’ai pesté un peu d’être à Paris durant ce radieux mois de mai. Mais j’étais inquiète, et je tenais à assister une jeune femme qui, en d’autres temps, m’a donné des soins dévoués. C’est la femme de mon petit ami Lambert, que vous connaissez, le peintre d’animaux. Il a beaucoup de talent à présent, et une compagne incomparable, et même un petit enfant venu par miracle, et très joli.

Mais rien n’est si joli que ma petite Aurore, elle est aimable et intelligente comme était votre Claudie à son âge. L’autre fillette grossit comme un petit champignon, et Bouli (qu’on appelle toujours Bouli), est heureux en ménage comme pas un. Il est toujours passionné pour l’histoire naturelle. Nous avons chez nous Micro, un ami dont Pauline se souvient peut-être, le frère maigre, doux, hérissé, fantastique de notre vieille Élisa Tourangin. Il est absolument le même qu’autrefois, et, comme autrefois, il passe ses journées à analyser l’aile d’un papillon ou la capsule d’une plante. La toquade botanique a bien aussi passé pas mal en moi, et, à propos d’histoire naturelle, j’ai bien lu et commenté tout ce qui s’écrit pour prouver et se défera de même. Soit ; mais je reste dans un mélange de spiritualisme et de panthéisme qui se combine en moi sans trouble. Chacun vit du vin qu’il s’est versé, et en boit ce que son cerveau en peut porter. Je ne vois pas la nécessité de forcer son entendement, et de détruire en soi certaines facultés précieuses pour faire pièce aux dévots. Les dévots n’existent plus. Il n’y a aujourd’hui que des imbéciles ou des tartufes. Je ne leur fais pas l’honneur de me modifier pour les combattre. Je trouve que c’est pour la science une assez bonne campagne à faire que d’aller son train en tant que science, puisque chacun de ses pas enfonce l’Église un peu plus avant sous la terre. Il n’est pas nécessaire, il n’est pas utile peut-être, de tant affirmer le néant, dont nous ne savons rien. La vérité doit servir de drapeau dans une bataille ; n’habillons pas à notre guise cette dame nue, qui ne s’est pas encore montrée sans voiles à nos regards. Tâchons de l’engager à se découvrir, mais n’exigeons pas qu’elle apparaisse sous des traits d’emprunt. Il me semble qu’en ce moment, on va trop loin dans l’affirmation d’un réalisme étroit et un peu grossier, dans la science comme dans l’art.

Ceci, cher ami, n’est pas un reproche à votre adresse. Vous avez vécu longtemps de la philosophie très spiritualiste de Reynaud et de Leroux. Vous l’avez quittée sans subir d’autre influence que celle de vos réflexions, et vous avez usé du droit sacré de la liberté. Tant d’autres ont quitté les idées dont nous vivions alors pour se jeter dans le catholicisme, que votre protestation est digne et légitime. Et moi aussi, j’ai marché un peu plus loin, en avant ou de côté, je l’ignore, en arrière peut-être. N’importe, j’ai réfléchi aussi, et je me suis insensiblement modifiée. Mais, tout en réclamant avec ardeur le droit que la science a de nous dire tout ce qu’elle sait, et même tout ce qu’elle suppose, je ne conçois pas qu’elle nous dise : « Croyez cela avec moi, sous peine de rester avec les hommes du passé. Détruisons pour prouver, abattons tout pour reconstruire. » — Je réponds : Bornez-vous à prouver, et ne nous commandez rien. Ce n’est pas le rôle de la science d’abattre à coups de colère et à l’aide des passions. Laissez le mépris tuer le surnaturel imbécile, et ne perdez pas le temps à raisonner contre ce qui ne raisonne pas. Apprenez et enseignez. Ce n’est pas avoir la vérité que de dire : « Il est nécessaire de croire que nous avons la vérité. » C’est parler comme le prêtre. La science est le chemin qui mène à la vérité, cela est certain ; mais elle est encore loin du but, soit qu’elle affirme, soit qu’elle nie la clef de voûte de l’univers.

Je ne vous chicane donc que sur ce que vous me dites dans votre lettre : « Il faut que la foi brûle et tue la science, ou que la science chasse et dissipe la foi. » Cette mutuelle extermination ne me paraît pas le fait d’une bataille, ni l’œuvre d’une génération. La liberté y périrait. Il faut que tous les esprits sincères cherchent, et que, par la force des choses, la vérité triomphe. Tout ce qui est bien démontré est vite acquis à l’heure qu’il est. C’est la vérité qui doit exterminer le mensonge. Nos indignations et nos enthousiasmes la serviront sans doute ; mais une simple découverte comme la vaccine en dit plus contre le discernement de la Providence, ou la justice divine, qui envoyait à son gré la mort ou la guérison, que toutes les polémiques, quelque triomphantes qu’elles nous paraissent.

Mais c’est assez distinguer. Unissons-nous dans l’amour du vrai et le culte de la libre pensée. C’est le premier point de ma religion, et vous devez croire que votre incrédulité ne me scandalise point. À vous de cœur. Amitiés et tendresses de nous tous à la grande Pauline et à vous et à tous les enfants. J’espère que tout va bien, vous en tête, et que vous ne me laisserez pas longtemps sans avoir de vos nouvelles.

G. SAND.


DCLXXII

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 21 juin 1868.


Me voilà encore à t’embêter avec l’adresse de M. Du Camp, que tu ne m’as jamais donnée. Je viens de lire son livre des Forces perdues ; je lui avais promis de lui en dire mon avis et je lui tiens parole. Écris l’adresse, puis donne au facteur, et merci.

Te voilà seul aux prises avec le soleil, dans ta villa charmante !

Que ne suis-je la… rivière qui te berce de son doux murmure et qui t’apporte la fraîcheur dans ton antre ! Je causerais discrètement avec toi entre deux pages de ton roman, et je ferais taire ce fantastique grincement de chaîne[49] que tu détestes et dont l’étrangeté ne me déplaisait pourtant pas. J’aime tout ce qui caractérise un milieu, le roulement des voitures et le bruit des ouvriers à Paris, les cris de mille oiseaux à la campagne, le mouvement des embarcations sur les fleuves. J’aime aussi le silence absolu, profond, et, en résumé, j’aime tout ce qui est autour de moi, n’importe où je suis ; c’est de l’idiotisme auditif, variété nouvelle. Il est vrai que je choisis mon milieu et ne vais pas au Sénat.

Tout va bien chez nous, mon troubadour. Les enfants sont beaux, on les adore ; il fait chaud, j’adore ça. C’est toujours la même rengaine que j’ai à te dire, et je t’aime comme le meilleur des amis et des camarades. Tu vois, ça n’est pas nouveau. Je garde bonne et forte impression de ce que tu m’as lu ; ça m’a semblé si beau, qu’il n’est pas possible que ce ne soit pas bon. Moi, je ne fiche rien ; la flânerie me domine. Ça passera ; ce qui ne passera pas, c’est mon amitié pour toi.

Tendresses des miens, toujours.


DCLXXIII

À M. JOSEPH DESSAUER, À ISCHL (AUTRICHE)


Nohant, 5 juillet 1868.


Comme c’est aimable à toi, mon Chrishni, de ne pas oublier ce 5 juillet, qui, tout en m’ajoutant des années, me réjouit toujours comme s’il m’en ôtait, parce qu’il me renouvelle le doux souvenir de mes amis éloignés. Si fait, va, nous nous reverrons. On n’est pas plus vieux à soixante et dix ans qu’à trente, quand on a conservé l’intelligence, le cœur et la volonté. Tu n’as rien perdu de tout cela ; la seule infirmité dont tu te plaignes, c’est l’affaiblissement de la vue. Cela ne t’empêche pas de voir la nature et de me ramasser de très petites fleurettes, la linaria pelliosierana, et d’apprécier le magnifique spectacle de ton lac et de tes montagnes. Oui, c’est beau, ton pays, et je te l’envie, d’autant plus qu’il soutient contre l’intolérance et l’ambition cléricale une lutte qui humilie la France.

Quant au déclin de l’art chez toi et chez nous, oui, c’est vrai : mais c’est une éclipse. Les étoiles ont des défaillances de lumière, les hommes peuvent bien en avoir ! Ne désespérons jamais, mon ami ! tout ce qui s’éteint en apparence est un travail occulte de renouvellement ; et nous-mêmes, aujourd’hui, c’est toujours vie et mort, sommeil et réveil. Notre état normal résume si bien notre avenir infini !

J’ai aujourd’hui soixante-quatre printemps. Je n’ai pas encore senti le poids des ans. Je marche autant, je travaille autant, je dors aussi bien. Ma vue est fatiguée aussi ; je mets depuis si longtemps des lunettes, que c’est une question de numéro, voilà tout. Quand je ne pourrai plus agir, j’espère que j’aurai perdu la volonté d’agir. Et puis on s’effraye de l’âge avancé comme si on était sûr d’y arriver. On ne pense pas à la tuile qui peut tomber du toit. Le mieux est de se tenir toujours prêt et de jouir des vieilles années mieux qu’on n’a su jouir des jeunes. On perd tant de temps et on gaspille tant la vie à vingt ans ! Nos jours d’hiver comptent double ; voilà notre compensation. Ce qui ne passe ni ne change, c’est l’amitié. Elle augmente, au contraire, puisqu’elle s’alimente de sa durée. Nous parlons bien souvent de toi, ici. Mes enfants t’aiment avec religion ; nos deux petites filles sont charmantes. Aurore parle comme une grande personne. Elle est extraordinairement intelligente et bonne. Tu la verras ; tu reviendras, tu nous charmeras encore avec ton piano. Nous t’aimons, cher maestro ; nous t’aimons bien ! tu voudras nous embrasser encore, et jamais pour la dernière fois. Ce mot n’a pas de sens.

G. SAND.


DCLXXIV

À M. GUILLAUME GUIZOT, À PARIS


Nohant, 12 juillet 1868.


On peut, on doit aimer les contraires quand les contraires sont grands. On peut être l’élève pieux de Jean-Jacques, on doit être l’ami respectueux de Montaigne. Rousseau est un réhabilité ; Montaigne est pur, il est le galant homme dans toute l’acception du mot. Sa conscience est si nette, sa raison si droite, son examen si sincère, qu’il peut se passer des grands élans de Jean-Jacques. Celui-ci avait les ardeurs d’une âme agitée. Aucun trouble n’autorisait Montaigne à la plainte. S’il n’a pas songé au mal des autres, c’est que l’image du bien était trop forte en lui pour qu’il entrevît clairement l’image contraire. Il pensait que l’homme porte en lui tous ses éléments de sagesse et de bonheur. Il ne se trompait pas ; et, en parlant de lui-même, en s’observant, en se peignant, en livrant son secret, il enseignait tout aussi utilement que les philosophes enthousiastes et les moralistes émus.

Je ne vois pas d’antithèse réelle entre ces deux grands esprits. Je vois, au contraire, un heureux rapprochement à tenter, et des points de contact bien remarquables, non dans leurs méthodes, mais dans leurs résultantes. Il est bon d’avoir ces deux maîtres : l’un corrige l’autre.

Pour mon compte, je ne suis pas le disciple de Jean-Jacques jusqu’au Contrat social : c’est peut-être grâce à Montaigne ; et je ne suis pas le disciple de Montaigne jusqu’à l’indifférence : c’est, à coup sûr, grâce à Jean-Jacques.

Voilà ce que je vous réponds, monsieur, sans vouloir relire ce que j’ai dit de Montaigne il y a vingt ans. Je ne m’en rappelle pas un mot, et je ne voudrais pas me croire obligée de ne pas modifier ma pensée en avançant dans la vie. Il y a plus de vingt ans que je n’ai relu Montaigne en entier ; mais, ou j’ai la main heureuse, ou l’affection que je lui porte est solide ; car, chaque fois que je l’ouvre, je puise en lui un élément de patience et un détachement nouveau de ce que l’on appelle classiquement les faux biens de la vie.

J’ose me persuader que le couronnement d’un beau et sérieux travail sur Montaigne serait précisément, monsieur, toute critique faite librement, sévèrement même, si telle est votre impression, un parallèle à établir entre ces deux points extrêmes : le socialisme de Jean-Jacques Rousseau et l’individualisme de Montaigne. Soyez le trait d’union ; car il y a là deux grandes causes à concilier. La vérité est au milieu, à coup sûr ; mais vous savez mieux que moi qu’elle ne peut supprimer ni l’un ni l’autre.

Pardon de mon griffonnage. Le temps me manque.

Recevez l’expression de mes sentiments.

G. SAND.


DCLXXV

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 31 juillet 1868.


Je t’écris à Croisset quand même, je doute que tu sois encore à Paris par cette chaleur de Tolède ; à moins que les ombrages de Fontainebleau ne t’aient gardé. Quelle jolie forêt, hein ? mais c’est surtout en hiver, sans feuilles, avec ses mousses fraîches, qu’elle a du chic. As-tu vu les sables d’Arbonne ? il y a là un petit Sahara qui doit être gentil à l’heure qu’il est.

Nous, nous sommes très heureux ici. Tous les jours, un bain dans un ruisseau toujours froid et ombragé ; le jour, quatre heures de travail ; le soir, récréation et vie de polichinelle. Il nous est venu un Roman comique en tournée, partie de la troupe de l’Odéon, dont plusieurs vieux amis, à qui nous avons donné à souper à la Châtre : deux nuits de suite avec toute leur bande, après la représentation ; chants et rires avec champagne frappé, jusqu’à trois heures du matin, au grand scandale des bourgeois, qui faisaient des bassesses pour en être. Il y avait là un drôle de comique normand, un vrai Normand qui nous a chanté de vraies chansons de paysans dans le vrai langage. Sais-tu qu’il y en a d’un esprit et d’un malin tout à fait gaulois ? Il y a là une mine inconnue, des chefs-d’œuvre de genre. Ça m’a fait aimer encore plus la Normandie. Tu connais peut-être ce comédien. Il s’appelle Fréville : c’est lui qui est chargé, dans le répertoire, de faire les valets lourdauds et de recevoir les coups de pied au c… Sorti du théâtre, c’est un garçon charmant et amusant comme dix. Ce que c’est que la destinée !

Nous avons eu chez nous des hôtes charmants, et nous avons mené joyeuse vie, sans préjudice des Lettres d’un voyageur dans la Revue, et des courses botaniques dans des endroits sauvages très étonnants. Le plus beau de l’affaire, ce sont les petites filles. Gabrielle, un gros mouton qui dort et rit toute la journée ; Aurore, plus fine, des yeux de velours et de feu, parlant à trente mois comme les autres à cinq ans, et adorable en toute chose. On la retient pour qu’elle n’aille pas trop vite.

Tu m’inquiètes en me disant que ton livre accusera les patriotes de tout le mal ; est-ce bien vrai, ça ? et puis les vaincus ! c’est bien assez d’être vaincu par sa faute sans qu’on vous crache au nez toutes vos bêtises. Aie pitié. Il y a eu tant de belles âmes quand même ! Le christianisme a été une toquade, et j’avoue qu’en tout temps, il est une séduction quand on n’en voit que le côté tendre ; il prend le cœur. Il faut songer au mal qu’il a fait pour s’en débarrasser. Mais je ne m’étonne pas qu’un cœur généreux comme celui de Louis Blanc ait rêvé de le voir épuré et ramené à son idéal. J’ai eu aussi cette illusion ; mais, aussitôt qu’on fait un pas dans le passé, on voit que ça ne peut pas se ranimer, et je suis bien sûre qu’à cette heure Louis Blanc sourit de son rêve. Il faut penser à cela aussi !

Il faut se dire que tous ceux qui avaient une intelligence ont terriblement marché depuis vingt ans et qu’il ne serait pas généreux de leur reprocher ce qu’ils se reprochent probablement à eux-mêmes.

Quant à Proudhon, je ne l’ai jamais cru de bonne foi. C’est un rhéteur de génie, à ce qu’on dit. Moi, je ne le comprends pas : c’est un spécimen d’antithèse perpétuelle, sans solution. Il me fait l’effet d’un de ces sophistes dont se moquait le vieux Socrate.

Je me fie à toi pour le sentiment du généreux. Avec un mot de plus ou de moins, on peut donner le coup de fouet sans blessure quand la main est douce dans la force. Tu es si bon, que tu ne peux pas être méchant.

Irai-je à Croisset cet automne ? Je commence à craindre que non et que Cadio ne soit en répétition. Enfin je tâcherai de m’échapper de Paris, ne fût-ce qu’un jour.

Mes enfants t’envoient des amitiés. Ah diable ! il y a eu une jolie prise de bec pour Salammbô ; quelqu’un que tu ne connais pas se permettait de ne pas aimer ça. Maurice l’a traité de bourgeois, et, pour arranger l’affaire, la petite Lina, qui est rageuse, a déclaré que son mari avait eu tort de dire un mot pareil, vu qu’il aurait dû dire imbécile. Voilà. Je me porte comme un Turc. Je t’aime et je t’embrasse.


DCLXXVI

À MADAME PAULINE VILLOT, À PARIS


Nohant, août 1868.


Merci, chère bonne cousine, pour l’amitié avec laquelle vous me jugez. Je ne mérite pas l’éloge, mais je mérite l’amitié ; oui, car je sais vous apprécier et vous aimer.

Mon cher monde va bien. Gabrielle prend un regard d’une expression très caressante. Lolo parle souvent de sa cousine Villot.

Elle n’oublie pas, mais elle persiste dans ses idées de propriété sur Fadet[50]. Elle est néanmoins très bonne et très aimante pour son âge, et, chaque jour, elle fait un progrès extraordinaire. Cela m’effraye bien un peu ; je n’ose penser à ce que je deviendrais s’il fallait encore perdre cet enfant-là ; toute ma philosophie échoue !

N’y pensons pas ; je m’étais juré de ne plus trop aimer, c’est impossible. La passion me domine encore dans la fibre maternelle. Heureux ceux qui aiment faiblement !

Mais je ne veux pas vous attrister, vous brisée aussi ; nous sommes très heureux ; tout va bien, et il me prend des terreurs. C’est injuste et lâche.

Dites-moi ce que vous faites, et si vous trouvez quelque part un peu de fraîcheur. Ici, la zone torride recommence ; mais nous aimons tant le chaud, que nous ne voulons pas en sentir l’excès.

Dites nos tendresses à Frédéric, et recevez-les toutes aussi.

G. SAND.


DCLXXVII

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Paris, août 1868.


Pour le coup, cher ami, il y a une rafle sur les correspondances. De tous les côtés, on me reproche à tort de ne pas répondre. Je t’ai écrit de Nohant, il y a environ quinze jours, que je partais pour Paris, afin de m’occuper de Cadio : — et, je repars pour Nohant, demain dès l’aurore, pour revoir mon Aurore. J’ai écrit, depuis huit jours, quatre tableaux du drame, et ma besogne est finie jusqu’à la fin des répétitions, dont mon ami et collaborateur, Paul Meurice, veut bien se charger. Tous ses soins n’empêchent pas que les débrouillages du commencement ne soient qu’un affreux gâchis. Il faut voir les difficultés de monter une pièce, pour y croire, et, si l’on n’est pas cuirassé d’humour et de gaieté intérieure pour étudier la nature humaine, dans les individus réels que va recouvrir la fiction, il y a de quoi rager. Mais je ne rage plus, je ris ; je connais trop tout ça, pour m’en émouvoir et je t’en conterai de belles quand nous nous verrons.

Comme je suis optimiste quand même, je considère le bon côté des choses et des gens ; mais la vérité est que tout est mal et que tout est bien en ce monde.

La pauvre Thuillier n’est pas brillante de santé ; mais elle espère porter le fardeau du travail encore une fois. Elle a besoin de gagner sa vie, elle est cruellement pauvre. Je te disais, dans ma lettre perdue, que Sylvanie[51] avait passé quelques jours à Nohant. Elle est plus belle que jamais et bien ressuscitée après une terrible maladie.

Croirais-tu que je n’ai pas vu Sainte-Beuve ? que j’ai eu tout juste ici le temps de dormir un peu et de manger à la hâte ? C’est comme ça. Je n’ai entendu parler de qui que ce soit en dehors du théâtre et des comédiens. J’ai eu des envies folles de tout lâcher et d’aller te surprendre deux heures ; mais on ne m’a pas laissé un jour sans me tenir aux arrêts forcés.

Je reviendrai ici à la fin du mois, et, quand on jouera Cadio, je te supplierai de venir passer ici vingt-quatre heures pour moi. Le voudras-tu ? Oui ; tu es trop bon troubadour pour me refuser. Je t’embrasse de tout mon cœur, ainsi que ta chère maman. Je suis heureuse qu’elle aille bien.

G. SAND.


DCLXXVIII

AU MÊME


Nohant, 18 septembre 1868.


Ce sera, je crois, pour le 8 ou le 10 octobre. Le directeur annonce pour le 26 septembre. Mais cela paraît impossible à tout le monde. Rien n’est prêt ; je serai prévenue, je te préviendrai. Je suis venue passer ici les jours de répit que mon collaborateur, très consciencieux et très dévoué, m’accorde. Je reprends un roman sur le théâtre dont j’avais laissé une première partie sur mon bureau, et je me flanque tous les jours dans un petit torrent glacé qui me bouscule et me fait dormir comme un bijou. Qu’on est donc bien ici, avec ces deux petites filles qui rient et causent du matin au soir comme des oiseaux, et qu’on est bête d’aller composer et monter des fictions, quand la réalité est si commode et si bonne ! Mais on s’habitue à regarder tout ça comme une consigne militaire, et on va au feu sans se demander si on sera tué ou blessé. Tu crois que ça me contrarie ? Non, je t’assure ; mais ça ne m’amuse pas non plus. Je vas devant moi, bête comme un chou et patiente comme un Berrichon. Il n’y a d’intéressant, dans ma vie à moi, que les autres. Te voir à Paris bientôt me sera plus doux que mes affaires ne me seront embêtantes. Ton roman m’intéresse plus que tous les miens. L’impersonnalité, espèce d’idiotisme qui m’est propre, fait de notables progrès. Si je ne me portais bien, je croirais que c’est une maladie. Si mon vieux cœur ne devenait tous les jours plus aimant, je croirais que c’est de l’égoïsme ; bref, je ne sais pas, c’est comme ça. J’ai eu du chagrin ces jours-ci, je te le disais dans la lettre que tu n’as pas reçue. Une personne que tu connais, que j’aime beaucoup, s’est faite dévote, oh ! mais, dévote extatique, mystique, moliniste, que sais-je ? Je suis sortie de ma gangue, j’ai tempêté, je lui ai dit les choses les plus dures, je me suis moquée. Rien n’y fait, ça lui est bien égal. Le Père *** remplace pour elle toute amitié, toute estime ; comprend-on cela ? un très noble esprit, une vraie intelligence, un digne caractère ! et voilà ! T*** est dévote aussi, mais sans être changée ; elle n’aime pas les prêtres, elle ne croit pas au diable, c’est une hérétique sans le savoir. Maurice et Lina sont furieux contre l’autre. Ils ne l’aiment plus du tout. Moi, ça me fait beaucoup de peine de ne plus l’aimer.

Nous t’aimons, nous t’embrassons.

Je te remercie de venir à Cadio.


DCLXXIX

À MAURICE SAND, À NOHANT


Paris, septembre 1868.


On te demande vite quelques costumes militaires de 1793-1794, pittoresques et sans grande recherche d’exactitude, mais dans la couleur. Il s’agit d’habiller le gros Deshayes (Jean Bonnin[52]). Il représente notre ancien capitaine Martin, capitaine de Mayençais au commencement et pauvre comme Job, arrivant de Mayence, avec Motus, non moins délabré.

Mélingue se charge de Motus et de lui, Cadio. Mais Deshayes ne sait rien trouver. Il faudrait lui adapter une sorte de Raffet de fantaisie, qui ne dessinât ni ses jambes ni son corps.

À la seconde apparition dans la pièce, en 1795, il est colonel, non plus de Mayençais qui n’existent plus, mais d’un régiment de cavalerie quelconque que l’on ne désigne pas, et que tu choisiras à ton idée ; pas de cuirasse si c’est possible, et pas de casque. Il ne saurait pas porter ça. Vois ce que tu peux nous donner. Si on le laisse s’habiller, il sera peut-être absurde ; tire-nous d’embarras.

Dans ce théâtre, qui se recrée pour ainsi dire, il n’y a pas d’artiste attitré et capable, pour ces costumes qui, en somme, seront de fantaisie, vu la pénurie de l’époque, mais qui doivent rentrer dans la couleur vraie. Envoie vite. Je vas bien. Je travaille sans débrider.

Je bige tout mon cher monde et ma Lolo. Je trouve le temps de corriger les épreuves, trouve celui de m’envoyer deux ou trois croquis.


DCLXXX

À M. GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Paris, fin septembre 1868.


Cher ami,

C’est pour samedi prochain, 3 octobre. Je suis au théâtre tous les jours de six heures du soir à deux heures du matin. On parle de mettre des matelas dans les coulisses pour les acteurs qui ne sont pas en scène. Quant à moi, habituée aux veilles comme toi-même, je n’éprouve aucune fatigue ; mais j’aurais bien de l’ennui sans la ressource qu’on a toujours de penser à autre chose. J’ai assez l’habitude de faire une autre pièce pendant qu’on répète, et il y a quelque chose d’assez excitant dans ces grandes salles sombres où s’agitent des personnages mystérieux parlant à demi-voix, dans des costumes invraisemblables ; rien ne ressemble plus à un rêve, à moins qu’on ne songe à une conspiration d’évadés de Bicêtre.

Je ne sais pas du tout ce que sera la représentation. Si on ne connaissait les prodiges d’ensemble et de volonté qui se font à la dernière heure, on jugerait tout impossible, avec trente-cinq ou quarante acteurs parlants, dont cinq ou six seulement parlent bien. On passe des heures à faire entrer et sortir des personnages en blouse blanche ou bleue qui seront des soldats ou des paysans, mais qui, en attendant, exécutent des manœuvres incompréhensibles. Toujours le rêve. Il faut être fou pour monter ces machines-là. Et la fièvre des acteurs, pâles et fatigués, qui se traînent à leur place en bâillant, et tout à coup partent comme des énergumènes pour débiter leur tirade ; toujours la réunion d’aliénés.

La censure nous a laissés tranquilles quant au manuscrit ; demain, ces messieurs verront des costumes qui les effaroucheront peut-être.

J’ai laissé mon cher monde bien tranquille à Nohant. Si Cadio réussit, ce sera une petite dot pour Aurore ; voilà toute mon ambition. S’il ne réussit pas, ce sera à recommencer, voilà tout.

Je te verrai. Donc, dans tous les cas, ce sera un heureux jour. Viens me voir la veille, si tu arrives la veille, ou, le jour même, viens dîner avec moi. La veille ou le jour, je suis chez moi d’une heure à cinq heures.

Merci ; je t’embrasse et je t’aime.


DCLXXXI

AU MÊME


Nohant, 15 octobre 1868.


Me voilà cheux nous, où, après avoir embrassé mes enfants et petits-enfants, j’ai dormi trente-six heures d’affilée. Il faut croire que j’étais lasse, et que je ne m’en apercevais pas. Je m’éveille de cet hibernage tout animal, et tu es la première personne à laquelle je veuille écrire. Je ne t’ai pas assez remercié d’être venu pour moi à Paris, toi qui te déplaces peu ; je ne t’ai pas assez vu non plus ; quand j’ai su que tu avais soupé avec Plauchut, je m’en suis voulu d’être restée à soigner ma patraque de Thuillier, à qui je ne pouvais faire aucun bien, et qui ne m’en a pas su grand gré.

Les artistes sont des enfants gâtés, et les meilleurs sont de grands égoïstes. Tu dis que je les aime trop ; je les aime comme j’aime les bois et les champs, toutes les choses, tous les êtres que je connais un peu et que j’étudie toujours. Je fais mon état au milieu de tout cela, et, comme je l’aime, mon état, j’aime tout ce qui l’alimente et le renouvelle. On me fait bien des misères, que je vois, mais que je ne sens plus. Je sais qu’il y a des épines dans les buissons ; ça ne m’empêche pas d’y fourrer toujours les mains et d’y trouver des fleurs. Si toutes ne sont pas belles, toutes sont curieuses. Le jour où tu m’as conduite à l’abbaye de Saint-Georges, j’ai trouvé la scrofularia borealis, plante très rare en France. J’étais enchantée ; il y avait beaucoup de… à l’endroit où je l’ai cueillie. Such is life !

Et, si on ne la prend pas comme ça, la vie, on ne peut la prendre par aucun bout, et alors, comment fait-on pour la supporter ? Moi, je la trouve amusante et intéressante, et, de ce que j’accepte tout, je suis d’autant plus heureuse et enthousiaste quand je rencontre le beau et le bon. Si je n’avais pas une grande connaissance de l’espèce, je ne t’aurais pas vite compris, vite connu, vite aimé. Je peux avoir l’indulgence énorme, banale peut-être, tant elle a eu à agir ; mais l’appréciation est tout autre chose, et je ne crois pas qu’elle soit usée encore dans l’esprit de ton vieux troubadour.

J’ai trouvé mes enfants toujours bien bons et bien tendres, mes deux fillettes jolies et douces toujours. Ce matin, je rêvais, et je me suis éveillée en disant cette sentence bizarre : « Il y a toujours un jeune grand premier rôle dans le drame de la vie. Premier rôle dans la mienne : Aurore. » Le fait est qu’il est impossible de ne pas idolâtrer cette petite. Elle est si réussie comme intelligence et comme bonté, qu’elle me fait l’effet d’un rêve.

Toi aussi, sans le savoir, t’es un rêve… comme ça. Plauchut t’a vu un jour, et il t’adore. Ça prouve qu’il n’est pas bête. En me quittant à Paris, il m’a chargée de le rappeler à ton souvenir.

J’ai laissé Cadio dans des alternatives de recettes bonnes ou médiocres. La cabale contre la nouvelle direction s’est lassée dès le second jour. La presse a été moitié favorable, moitié hostile. Le beau temps est contraire. Le jeu détestable de Roger est contraire aussi. Si bien, que nous ne savons pas encore si nous ferons de l’argent. Pour moi, quand l’argent vient, je dis tant mieux sans transport, et, quand il ne vient pas, je dis tant pis sans chagrin aucun. L’argent, n’étant pas le but, ne doit pas être la préoccupation. Il n’est pas non plus la vraie preuve du succès, puisque tant de choses nulles ou mauvaises font de l’argent.

Me voilà déjà en train de faire une autre pièce pour n’en pas perdre l’habitude. J’ai aussi un roman en train sur les cabots. Je les ai beaucoup étudiés cette fois-ci, mais sans rien apprendre de neuf. Je tenais le mécanisme. Il n’est pas compliqué et il est très logique.

Je t’embrasse tendrement, ainsi que ta petite maman. Donne-moi signe de vie. Le roman avance-t-il ?


DCLXXXII

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, À PUYS


Nohant, 31 octobre 1868.


Cher fils,

Je ne sais pas plus que vous pourquoi la presse s’est tant déchaînée de tous les côtés contre Cadio : ceci d’un côté ; — de l’autre, l’immense personnel de la féerie, qui ne veut pas de littérature à la Porte-Saint-Martin et qui, par les filles nues, a tant de ramifications au dehors ; Roger, qui faisait mal à voir et à entendre ; Thuillier trop malade ; le directeur, qui s’était fait trop d’illusions et qui a jeté le manche après la cognée ; les titis, qui ne trouvaient pas leur compte de coups de fusil et ne comprenaient pas Mélingue bon et vrai ; que sais-je ? La pièce n’a pas fait d’argent et la voilà finie ; mais je la crois bonne tout de même.

Il me semble que le travail de Paul Meurice est excellent. Je trouve que l’idée du livre était une idée. Donc, il n’y a pas de honte et les affronts ne nous atteignent pas. Gagner de l’argent n’est que la question secondaire ; n’en pas gagner, c’est l’éventualité qu’il faut toujours admettre.

Ce qui me console de tout, c’est que la chose vous a plu, et que vous n’avez pas eu à rougir de l’intellect de votre maman.

Et vous, nous faites-vous encore un chef-d’oeuvre ? Il y en a bien besoin ; car je n’ai rien vu de bon depuis longtemps. Je vous envoie toutes les tendresses de Nohant pour madame Dumas et pour vous. Vous ne ne me parlez pas de sa santé, à elle ; j’espère que c’est bon signe. Ici, nous sommes tous enrhumés. Mais, sauf la petiote, qui fait ses premières dents et qui en souffre, nous sommes tous de bonne humeur et occupés ; Aurore m’habitue à écrire avec un chat sur l’épaule, une poupée à cheval sur chaque bras et un ménage sur les genoux. Ce n’est pas toujours commode, mais c’est si amusant !

Bonsoir, mon fils ; dites-moi quand vous serez à Paris et comment vous vous portez tous.

Votre maman.
G. SAND.


DCLXXXIII

À GUSTAVE FLAUBERT, À PARIS


Nohant, 20 novembre 1868.


Tu me dis : « Quand se verra-t-on ? » Vers le 15 décembre, ici, nous baptisons protestantes nos deux fillettes. C’est l’idée de Maurice, qui s’est marié devant le pasteur, et qui ne veut pas de persécution et d’influence catholique autour de ses filles. C’est notre ami Napoléon qui est le parrain d’Aurore ; moi qui suis la marraine. Mon neveu est le parrain de l’autre. Tout cela se passe entre nous, en famille. Il faut venir, Maurice le veut, et, si tu dis non, tu lui feras beaucoup de peine. Tu apporteras ton roman, et, dans une éclaircie, tu me le liras ; ça te fera du bien de le lire à qui écoute bien. On se résume et on se juge mieux. Je connais ça. Dis oui à ton vieux troubadour, il t’en saura un gré soigné.

Je t’embrasse six fois, si tu dis oui.


DCLXXXIV

À M. DE CHILLY, DIRECTEUR DU THÉÂTRE
DE L’ODÉON, À PARIS


Nohant, 12 décembre 1868.


Mon cher ami,

Me gardez-vous le mois de février ? Comptez sur moi. Dois-je compter sur vous ?

J’ai un travail à vous lire, et je ne puis aller à Paris avant le mois de janvier. Ce serait trop tard pour faire des remaniements, s’il y en avait d’importants à faire. Voulez-vous me donner votre parole d’honneur que mon manuscrit ne sera lu que par vous, Duquesnel et une troisième personne, sûre, à votre choix ? et que, jusqu’à ce que nous soyons d’accord sur la réception de la pièce, personne au monde ne saura que j’ai une pièce entre vos mains. Si vous ne me donnez pas cette parole, je ne puis agir ; si vous me la donnez, je vous enverrai le manuscrit.

La pièce que je vous offre est de moi seule[53] ; elle n’a été lue qu’à mes enfants. Je n’en ai même dit un mot à qui que ce soit. S’il y a une indiscrétion, elle viendra donc de l’Odéon, et je vous demande le secret jusqu’à nouvel ordre.

Réponse tout de suite.
À vous de cœur.


DCLXXXV

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À PARIS


Nohant, 17 décembre 1868.


Cher et illustre compère,

Merci encore pour moi, pour mes enfants et petits-enfants et pour tous nos amis, dont vous avez conquis les cœurs. Toute la journée, nous entendons : « Comme il est beau ! comme il est bon ! comme il parle bien ! comme il est simple, et jeune, et aimable ! » Nous ne disons pas non, comme bien vous pensez, et nous aimons davantage ceux qui vous aiment.

Vous, on vous aimerait davantage, si c’était possible, pour cette grande marque d’amitié que vous avez bien voulu nous donner et qui sera un si cher souvenir dans la famille présente et à venir. Aurore en sera particulièrement fière et voudra, j’en suis sûre, mériter une protection si cordialement accordée, et si gracieusement témoignée. Elle envoie toujours des baisers à votre portrait et se permet de le tutoyer.

Nous espérons que vous serez arrivé sans fatigue et que vous n’allez pas garder ce petit mouvement de fièvre que vous avez confié au jeune docteur et pas à nous. Il faudra revenir nous voir, n’est-ce pas ? Vous avez dit que cela vous ferait plaisir de vous retrouver à Nohant. Ce qu’il y a de certain, c’est que vous y laissez une trace de bonheur et d’affection qui ne s’effacera pas.

À vous de tout notre cœur.
Maurice, Lina et
G. SAND.

DCLXXXVI

À MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN


Nohant, 20 décembre 1868.


Chère enfant,

Je n’ai pas eu un instant pour vous répondre. Nohant a été sens dessus dessous pour les fêtes de nos baptêmes spiritualistes ; je ne veux pas dire protestants, bien que le premier sens du mot soit le vrai ; avec cela, il fallait finir un gros travail[54]. On s’est amusé beaucoup, et on va se calmer ; mais bientôt il faudra aller à Paris pour aviser à faire fructifier les griffonnages, et je ne pense pas avoir le temps de saluer cette année le soleil du Midi. Si je pouvais trouver quelques jours de liberté, ce serait une simple course pour vous embrasser d’abord, puis pour revoir la Corniche et revenir. Disposez donc de la belle villa du Pin, et, si vous m’en croyez, n’y mettez pas gratis des enfants et des nourrices.

Merci mille fois pour moi et les miens de l’offre trop gracieuse. Il se passera encore quelque temps avant que Lina puisse promener sa marmaille si loin et laisser son intérieur, qui leur est encore si nécessaire. Nous ne pouvons rêver que des promenades détachées, et encore ! La vie de travail pèse toujours sur nous de tout son poids, et c’est sans doute un bonheur malgré la privation de liberté, puisque nous n’avons jamais de dissentiments ni de tracas.

Vous voilà entrée dans la grande aisance, vous. J’espère que vous allez guérir vos nerfs et travailler pour votre satisfaction ; je n’ai pas encore relu votre livre, ç’a été plus qu’impossible ; mais cela viendra. J’y mettrai la conscience que vous savez et je vous dirai mon impression comme on la doit à ceux qu’on aime.

On vous embrasse tendrement tous, de la part de tous, vous reverrez sans doute bientôt notre cher gros Plauchut, que nous retenons le plus possible et qui vous racontera nos noces et festins.

À vous de cœur, à Adam et à ma belle Toto[55].

G. SAND.


DCLXXXVII

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 21 décembre 1868.


Certainement que je te boude et que je t’en veux, non pas par exigence ni par égoïsme, mais, au contraire, parce que nous avons été joyeux et hilares, et que tu n’as pas voulu te distraire et t’amuser avec nous. Si c’était pour t’amuser ailleurs, tu serais pardonné d’avance ; mais c’est pour t’enfermer, pour te brûler le sang, et encore pour un travail que tu maudis, et que — voulant et devant le faire quand même — tu voudrais pouvoir faire à ton aise et sans t’y absorber.

Tu me dis que tu es comme ça. Il n’y a rien à dire ; mais on peut bien se désoler d’avoir pour ami qu’on adore un captif enchaîné loin de soi, et que l’on ne peut pas délivrer. C’est peut-être un peu coquet de ta part, pour te faire plaindre et aimer davantage. Moi qui ne suis pas enterrée dans la littérature, j’ai beaucoup ri et vécu dans ces jours de fête, mais en pensant toujours à toi et en parlant de toi avec l’ami du Palais-Royal, qui eût été heureux de te voir et qui t’aime et t’apprécie beaucoup. Tourguenef a été plus heureux que nous, puisqu’il a pu t’arracher à ton encrier. Je le connais très peu, lui, mais je le sais par cœur. Quel talent ! et comme c’est original et trempé ! Je trouve que les étrangers font mieux que nous. Ils ne posent pas, et nous, ou nous nous drapons, ou nous nous vautrons ; le Français n’a plus de milieu social, il n’a plus de milieu intellectuel.

Je t’en excepte, toi qui te fais une vie d’exception, et je m’en excepte à cause du fonds de bohème insouciante qui m’a été départi ; mais, moi, je ne sais pas soigner et polir, et j’aime trop la vie, je m’amuse trop à la moutarde et à tout ce qui n’est pas le dîner, pour être jamais un littérateur. J’ai eu des accès, ça n’a pas duré. L’existence où on ne connaît plus son moi est si bonne, et la vie où on ne joue pas de rôle est une si jolie pièce à regarder et à écouter ! Quand il faut donner de ma personne, je vis de courage et de résolution, mais je ne m’amuse plus.

Toi, troubadour enragé, je te soupçonne de t’amuser du métier plus que de tout au monde. Malgré ce que tu en dis, il se pourrait bien que l’art fût ta seule passion, et que ta claustration, sur laquelle je m’attendris comme une bête que je suis, fût ton état de délices. Si c’est comme ça, tant mieux, alors ; mais avoue-le, pour me consoler.

Je te quitte pour habiller les marionnettes, car on a repris les jeux et les ris avec le mauvais temps, et en voilà pour une partie de l’hiver, je suppose. Voilà l’imbécile que tu aimes et que tu appelles maître. Un joli maître, qui aime mieux s’amuser que travailler !

Méprise-moi profondément, mais aime-moi toujours. Lina me charge de te dire que tu n’es qu’un pas grand’chose, et Maurice est furieux aussi ; mais on t’aime malgré soi et on t’embrasse tout de même. L’ami Plauchut veut qu’on le rappelle à ton souvenir ; il t’adore aussi.

À toi, gros ingrat.


J’avais lu la bourde du Figaro et j’en avais ri. Il paraît que ça a pris des proportions grotesques. Moi, on m’a flanqué dans les journaux un petit-fils à la place de mes deux fillettes et un baptême catholique à la place d’un baptême protestant. Ça ne fait rien, il faut bien mentir un peu pour se distraire.


DCLXXXVIII

À M. ÉMILE ROLLINAT, EN GARNISON À PERPIGNAN


Nohant, 2 janvier 1869.


Cher enfant,

Merci de votre bon souvenir. Je suis heureuse de vous savoir content, c’est la marque d’un caractère solide et d’un esprit sérieux ; car, puisque tous ceux de votre âge se plaignent, ne se trouvent bien placés nulle part et voudraient commander à la destinée, ce n’est pas tant le manque de philosophie que le manque de force qui fait ces âmes aigries, pleines d’exigence. Vous vous trouvez content d’avoir un état et vous savez vous y faire des loisirs utiles, un fonds d’études qui vous servirait au besoin. Je suis bien sûre à présent que l’avenir est à vous, que le destin ne vous traînera pas après lui, mais que vous le pousserez lui-même en avant. Les chagrins que vous rappelez, votre bien-aimé père me les avait confiés, et je l’ai vu bien tourmenté de votre avenir. Ce que je vous dis aujourd’hui, je le lui disais ; car il me décrivait votre caractère, vos aptitudes, et on voyait sa tendresse dominer ses inquiétudes paternelles. La source de vos désaccords n’était dans aucun de vous : elle était en dehors de la famille, dans des idées d’autorité qui s’y glissaient malgré lui, et qui n’étaient pas justes, pas applicables à nos générations.

J’ai lu ces jours-ci un livre très bon et très touchant qui m’a rappelé mes entretiens sur vous avec ce cher père et qui, en vérité, sont comme un reflet de ces entretiens, bien qu’ils soient restés absolument entre lui et moi. Ce livre s’appelle les Pères et les Enfants. Il est d’Ernest Legouvé. Si vous ne pouvez vous le procurer à Perpignan, je vous l’enverrai ; il vous fera du bien, j’en suis sûre ; mais il faut le lire entier. Il met en présence le pour et le contre ; la conclusion proclame l’indépendance de l’individu, l’affranchissement de l’homme par l’homme, du fils par le père, et en même temps, il renoue la chaîne souvent brisée des tendresses sublimes.

Pendant que vous me demandiez les lettres et le calepin à Paris, je les avais là, dans un carton et je n’en savais rien ; je les croyais ici. Mon premier soin a été, en arrivant, de les chercher, et, ne trouvant ni le carton ni les lettres, j’ai constaté ma bévue. Mais soyez tranquille, à mon premier voyage à Paris, je les retrouverai, et dites bien à votre mère d’être tranquille aussi : ces précieuses lettres lui seront rendues.

À vous de cœur, mon cher enfant.

G. SAND.

DCLXXXIX

À M. ARMAND BARBÈS, À LA HAYE


Nohant, 2 janvier 1869.


Cher grand ami,

Comme c’est bon à vous de ne pas m’oublier au nouvel an ! nos pensées se sont croisées ; car j’allais vous écrire aussi. Non, Aurore n’a pas de petit frère, il n’y a que deux fillettes : l’une de trois ans, l’autre de neuf à dix mois. Toutes deux ont été baptisées protestantes dernièrement ; c’est ce baptême qui a fait croire à l’arrivée d’un nouvel enfant. Ce frère viendra peut-être, mais il n’est pas sur le tapis. Quant au baptême protestant, ce n’est pas un engagement pris d’appartenir à une orthodoxie quelconque d’institution humaine. C’est, dans les idées de mon fils, une protestation contre le catholicisme, un divorce de famille avec l’Église, une rupture déterminée et déclarée avec le prêtre romain. Sa femme et lui se sont dit que nous pouvions tous mourir avant d’avoir fixé le sort de nos enfants, et qu’il fallait qu’ils fussent munis d’un sceau protecteur, autant que possible, contre la lâcheté humaine.

Moi, je ne voudrais dans l’avenir aucun culte protégé ni prohibé, la liberté de conscience absolue ; et, pour le philosophe, dès à présent, je ne conçois aucune pratique extérieure. Mais je ne suis pratique en rien, je l’avoue, et, mes enfants ayant de bonnes raisons dans l’esprit, je me suis associée de bon cœur à leur volonté. Nous sommes très heureux en famille et toujours d’accord en fait. Maurice est un excellent être, d’un esprit très cultivé et d’un cœur à la fois indépendant et fidèle. Il se rappellera toujours avec émotion la tendre bonté de votre accueil à Paris. Qu’il y a déjà longtemps de cela ! et quels progrès avons-nous faits dans l’histoire ? Aucun ; il semble même, historiquement parlant, que nous ayons reculé de cinquante ans. Mais l’histoire n’enregistre que ce qui se voit et se touche. C’est une étude trop réaliste pour consoler les âmes. Moi, je crois toujours que nous avançons quand même et que nos souffrances servent, là où notre action ne peut rien.

Je ne suis pas aussi politique que vous, je ne sais pas si vraiment nous sommes menacés par l’étranger. Il me semble qu’une heure de vérité acquise à la race humaine ferait fondre toutes les armées comme neige au soleil. Mais vous vous dites belliqueux encore. Tant mieux, c’est signe que l’âme est toujours forte et fera vivre le corps souffrant en dépit de tout. Nous vous aimons et vous embrassons tendrement.

G. SAND.

DCXC

À MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN


Nohant, 10 janvier 1869.


Nous avons reçu tous les envois, celui de Toto d’abord, et puis le vôtre hier au soir, venant de Grasse directement, et délicieux, frais à rendre friands les plus sobres. Aurore aussi a fêté tout cela et va le fêter encore plus aujourd’hui ; car c’est son anniversaire, ses trois ans accomplis ; et je viens de lui faire un bouquet pour dîner. Je n’ai jamais vu, dans nos climats, une pareille floraison en plein janvier. La terre est un tapis de violettes et de pervenches, de narcisses et de pensées. Il fait presque aussi doux que, chez vous, au mois de mars ; mais je m’imagine que, cette année-ci, vous devez avoir, à présent, presque trop chaud. Pourtant je ne sais pas, l’année est bizarre : ils ont mauvais temps en Italie ; ici, la veille de Noël, au milieu du réveillon et pendant que Plauchut racontait son voyage à mes petits-neveux, nous avons eu deux grands coups de tonnerre très beaux.

Dites-moi en gros la floraison de vos environs (la floraison spontanée du moment), ça m’intéresse, — pas celle des jardins.

On est heureux aussi chez nous, on ne demande que la durée de ce qui est. Notre parrain Jérôme est mieux portant, après nous avoir donné de l’inquiétude ; il nous a écrit hier. Lolo se livre à présent à la danse et au chant avec succès. Maurice fait des merveilles de décors pour les marionnettes.

Moi, j’ai achevé un grand travail et je ne fiche plus rien. Je suis en récréation, je donne le soir des leçons de fanfares au clairon des pompiers. En voilà une occupation ! mais, comme je sais mon affaire, à présent ! le réveil, l’appel, le rappel, la générale, la berloque, l’assemblée, le pas accéléré, le pas ordinaire, etc. Je profite de l’occasion pour apprendre les éléments de la musique à mon bonhomme, qui est garçon meunier et ne sait pas lire ; il est intelligent, il apprendra.

J’ai enfin relu Laure. Les défauts sont adoucis, les qualités mieux en lumière ; mais les défauts existent toujours, défauts absolument relatifs, qui n’en sont pas par eux-mêmes, et qu’on peut signaler sans vous rien ôter de votre valeur personnelle. L’inconvénient de vos ouvrages est celui de ne pas s’adresser à une classe déterminée de lecteurs intellectuellement hybrides comme vous. C’est un obstacle, non au mérite, mais au succès de la chose. La partie qui intéresse les uns est celle qui n’intéresse pas les autres, et réciproquement. Je crois qu’il faudrait choisir, mais je ne peux pas encore vous dire dans quel sens vous pouvez le mieux marcher ; cet ouvrage-ci ne tranche pas pour moi la question ; j’y vois un grand progrès des deux faces de votre talent, mais pas encore les qualités de métier nécessaires à l’une ou à l’autre, ou sachant fondre et marier habilement les deux. C’est affaire de temps, vous êtes jeune.

Sur ce, chère enfant aimée, la famille vous envoie ses remerciements pour vos gâteries et vous renouvelle ses tendresses. Moi, je vous embrasse de cœur tous les trois.

G. SAND.


DCXCI

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 17 janvier 1869.


L’individu nommé George Sand se porte bien ; il savoure le merveilleux hiver qui règne en Berry, cueille des fleurs, signale des anomalies botaniques intéressantes, coud des robes et des manteaux pour sa belle-fille, des costumes de marionnettes, découpe des décors, habille des poupées, lit de la musique, mais surtout passe des heures avec sa petite Aurore, qui est une fillette étonnante. Il n’y a pas d’être plus calme et plus heureux dans son intérieur que ce vieux troubadour retiré des affaires, qui chante de temps en temps sa petite romance à la lune sans grand souci de bien ou mal chanter, pourvu qu’il dise le motif qui lui trotte dans la tête, et qui, le reste du temps, flâne délicieusement. Ça n’a pas été toujours si bien que ça. Il a eu la bêtise d’être jeune ; mais, comme il n’a point fait de mal, ni connu les mauvaises passions, ni vécu pour la vanité, il a le bonheur d’être paisible et de s’amuser de tout.

Ce pâle personnage a le grand loisir de t’aimer de tout son cœur, de ne point passer un jour sans penser à l’autre vieux troubadour, confiné dans sa solitude en artiste enragé, dédaigneux de tous les plaisirs de ce monde, ennemi de la flânerie et de ses douceurs. Nous sommes, je crois, les deux travailleurs les plus différents qui existent ; mais, puisqu’on s’aime comme ça, tout va bien. Puisqu’on pense l’un à l’autre à la même heure, c’est qu’on a besoin de son contraire ; on se complète en s’identifiant par moments à ce qui n’est pas soi.

Je t’ai dit, je crois, que j’avais fait une pièce en revenant de Paris. Ils l’ont trouvée bien ; mais je ne veux pas qu’on la joue au printemps, et leur fin d’hiver est remplie, à moins que la pièce qu’ils répètent ne tombe. Comme je ne sais pas faire de vœux pour le mal de mes confrères, je ne suis pas pressée et mon manuscrit est sur la planche. J’ai le temps. Je fais mon petit roman de tous les ans, quand j’ai une ou deux heures par jour pour m’y remettre ; il ne me déplaît pas d’être empêchée d’y penser. Ça le mûrit. J’ai toujours avant de m’endormir, un petit quart d’heure agréable pour le continuer dans ma tête ; voilà !

Je ne sais rien, mais rien de l’incident Sainte-Beuve ; je reçois une douzaine de journaux dont je respecte tellement la bande, que, sans Lina, qui me dit de temps en temps les nouvelles principales, je ne saurais pas si Isidore est encore de ce monde.

Sainte-Beuve est extrêmement colère, et, en fait d’opinions, si parfaitement sceptique, que je ne serai jamais étonnée, quelque chose qu’il fasse, dans un sens ou dans l’autre. Il n’a pas toujours été comme ça, du moins tant que ça ; je l’ai connu plus croyant et plus républicain que je ne l’étais alors. Il était maigre, pâle et doux ; comme on change ! Son talent, son savoir, son esprit ont grandi immensément, mais j’aimais mieux son caractère. C’est égal, il y a encore bien du bon. Il y a l’amour et le respect des lettres, et il sera le dernier des critiques. Le critique proprement dit disparaîtra. Peut-être n’a-t-il plus sa raison d’être. Que t’en semble ?

Il paraît que tu étudies le pignouf ; moi, je le fuis, je le connais trop. J’aime le paysan berrichon qui ne l’est pas, qui ne l’est jamais, même quand il ne vaut pas grand’chose ; le mot pignouf a sa profondeur ; il a été créé pour le bourgeois exclusivement, n’est-ce pas ? Sur cent bourgeoises de province, quatre-vingt-dix sont pignouflardes renforcées, même avec de jolies petites mines, qui annonceraient des instincts délicats. On est tout surpris de trouver un fond de suffisance grossière dans ces fausses dames. Où est la femme maintenant ? Ça devient une excentricité dans le monde.

Bonsoir, mon troubadour ; je t’aime et je t’embrasse bien fort ; Maurice aussi.


DCXCII

AU MÊME


Nohant, 11 février 1869.


Pendant que tu trottes pour ton roman, j’invente tout ce que je peux pour ne pas faire le mien. Je me laisse aller à des fantaisies coupables, une lecture m’entraîne et je me mets à barbouiller du papier qui restera dans mon bureau et ne me rapportera rien. Ça m’a amusé ou plutôt ça m’a commandé, car c’est en vain que je lutterais contre ces caprices ; ils m’interrompent et m’obligent… Tu vois que je n’ai pas la force que tu crois.

Tu dis de très bonnes choses sur la critique. Mais, pour la faire comme tu dis, il faudrait des artistes, et l’artiste est trop occupé de son œuvre pour s’oublier à approfondir celle des autres.

Mon Dieu, quel beau temps ! En jouis-tu au moins de ta fenêtre ? Je parie que le tulipier est en boutons. Ici, pêchers et abricotiers sont en fleurs. On dit qu’ils seront fricassés ; ça ne les empêche pas d’être jolis et de ne pas se tourmenter.

Nous avons fait notre carnaval de famille : la nièce, les petits neveux, etc. Nous tous avons revêtu des déguisements ; ce n’est pas difficile ici, il ne s’agit que de monter au vestiaire et on redescend en Cassandre, en Scapin, en Mezzetin, en Figaro, en Basile, etc., tout cela exact et très joli. La perle, c’était Lolo en petit Louis XIII satin cramoisi, rehaussé de satin blanc frangé et galonné d’argent. J’avais passé trois jours à faire ce costume avec un grand chic ; c’était si joli et si drôle sur cette fillette de trois ans, que nous étions tous stupéfiés à la regarder. Nous avons joué ensuite des charades, soupé, folâtré jusqu’au jour. Tu vois que, relégués dans un désert, nous gardons pas mal de vitalité. Aussi je retarde tant que je peux le voyage à Paris et le chapitre des affaires. Si tu y étais, je ne me ferais pas tant tirer l’oreille. Mais tu y vas à la fin de mars et je ne pourrai tirer la ficelle jusque-là. Enfin, tu jures de venir cet été et nous y comptons absolument. J’irai plutôt te chercher par les cheveux.

Je t’embrasse de toute ma force sur ce bon espoir.


DCXCIII

À M. EDMOND PLAUCHUT, À PARIS


Nohant, 18 février 1869.


Cher enfant,

Je reçois ta lettre ce matin, et, ce soir, me voilà bien triste et toute seule avec mes deux petites, cachant à Aurore que papa et maman viennent de partir pour Milan. Un télégramme nous a annoncé que le père Calamatta, qui était malade depuis près d’un an sans donner d’inquiétudes sérieuses, était dans un état très alarmant. Les enfants sont donc partis tout de suite, Maurice bien affecté de quitter mère et enfants ; Lina désolée de quitter tout cela pour aller peut-être trouver son père mort ou mourant.

Voilà comme le malheur vous tombe sur la tête au milieu du calme et de la joie ; car, à l’habitude et quand tout va bien physiquement chez nous et autour de nous, nous sommes vraiment des enfants gâtés du bon Dieu, vivant si unis les uns pour les autres. C’est là, cher enfant, qu’il faut un peu de courage à ta vieille mère pour ne par broyer du noir ; et les petites contrariétés de théâtre que tu m’as vu supporter si patiemment paraissent ce qu’elles sont, rien du tout au prix de ce qui contriste le cœur. Enfin ! courage, n’est-ce pas ? à ce chagrin qui nous menace et nous cogne, il se joindra peut-être de grandes contrariétés. Si ce pauvre homme meurt, il faudra probablement que mes enfants aillent à Rome, où il a enfoui tout ce qu’il possède, tableaux, meubles rares, etc. Il n’y en a pas pour un grosse somme ; il faut pourtant ne pas laisser piller cela, et je crains que le transport ou la vente de ces objets ne donne beaucoup de peine ou d’ennui pour peu de compensation.

Et puis c’est un prolongement d’absence et je serai peut-être seule un mois. Si c’était pour eux une partie de plaisir, je serais gaie dans ma solitude, de penser à leurs amusements ; mais, dans les conditions où ils sont, ce voyage est navrant et j’en bois toute la tristesse, toute la fatigue, sans pouvoir la leur alléger.

Je ne manquerai pourtant pas de courage, sois tranquille. J’ai ces deux chères fillettes à garder et ne pas quitter d’une heure. Lolo ne sait pas encore qu’ils sont partis. On l’a emmenée jouer dans ma chambre pendant qu’on enlevait les malles, et elle n’a pas vu les larmes. À dîner, je vais inventer une histoire et demain encore ; mais il y aura du gros chagrin quand elle constatera que nous sommes seules ; car elle est passionnée dans ses affections et pas facile à attraper longtemps.

Tu vois, cher enfant, que je ne suis pas en route pour Paris, tant s’en faut. Le premier mouvement de Maurice a été de t’écrire pour te confier sa mère. Je te le dis pour que tu voies quelle amitié il a pour toi, mais je l’en ai empêché. Nohant sans eux est trop morne, et tu es dans l’âge de la force et du bonheur, je trouverais égoïste et lâche de te faire quitter les tiens et tes plaisirs du Midi pour te condamner à l’état de chien de garde. Non, sois tranquille sur mon compte, je supporterai cette crise comme il le faut, tant qu’on a un devoir à remplir, on a la grâce suffisante et je ne m’ennuierai pas ; cette solitude me forcera de travailler. J’aurai le cœur gros souvent, surtout jusqu’à dimanche, où j’aurai un télégramme de leur arrivée à Milan. Jusque-là, l’inquiétude troublera le sommeil. Je ne sais pas si on passe le mont Cenis sans danger en cette saison, ni comment on le passe. C’est bête d’y penser ; il y a du danger partout, même au coin de son feu ; mais l’imagination est la folle qui n’obéit pas à la volonté. Si tu veux de leurs nouvelles, écris-leur : Alla signora Lina Sand (Calamatta), Contrada Ciovasso, 11, Milano.

Au revoir donc, à Paris, quand tu y seras selon le cours de tes projets quand tu auras vu tout ton monde et que le mien sera revenu, j’irai y passer quelques jours et te rappeler que Nohant t’attend quand tu seras un peu rassasié de Paris.

Je t’embrasse tendrement, cher fils ; ne sois pas inquiet de moi, mais plains-moi un peu ; ça me fera du bien.

G. SAND.

DCXCIV

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 24 février 1869.


Je suis toute seule à Nohant, comme tu es tout seul à Croisset. Maurice et Lina sont partis pour Milan, pour voir Calamatta dangereusement malade. S’ils ont la douleur de le perdre, il faudra que, pour liquider ses affaires, ils aillent à Rome ; un ennui sur un chagrin, c’est toujours comme cela. Cette brusque séparation a été triste, ma pauvre Lina pleurant de quitter ses filles et pleurant de ne pas être auprès de son père. On m’a laissé les enfants, que je quitte à peine et qui ne me laissent travailler que quand ils dorment ; mais je suis encore heureuse d’avoir ce soin sur les bras pour me consoler. J’ai tous les jours, en deux heures, par télégramme, des nouvelles de Milan. Le malade est mieux ; mes enfants ne sont encore qu’à Turin aujourd’hui et ne savent pas encore ce que je sais ici. Comme ce télégraphe change les notions de la vie, et, quand les formalités et formules seront encore simplifiées, comme l’existence sera pleine de faits et dégagée d’incertitudes !

Aurore, qui vit d’adorations sur les genoux de son père et de sa mère et qui pleure tous les jours quand je m’absente, n’a pas demandé une seule fois où ils étaient. Elle joue et rit, puis s’arrête ; ses grands beaux yeux se fixent, elle dit : Mon père ? Une autre fois, elle dit : Maman ? Je la distrais, elle n’y songe plus, et puis elle recommence. C’est très mystérieux, les enfants ! ils pensent sans comprendre. Il ne faudrait qu’une parole triste pour faire sortir son chagrin. Elle le porte sans savoir. Elle me regarde dans les yeux pour voir si je suis triste ou inquiète ; je ris et elle rit. Je crois qu’il faut tenir la sensibilité endormie le plus longtemps possible et qu’elle ne me pleurerait jamais si on ne lui parlait pas de moi.

Quel est ton avis, à toi qui as élevé une nièce intelligente et charmante ? Est-il bon de les rendre aimants et tendres de bonne heure ? J’ai cru cela autrefois : j’ai eu peur en voyant Maurice trop impressionnable et Solange trop le contraire et réagissant. Je voudrais qu’on ne montrât aux petits que le doux et le bon de la vie, jusqu’au moment où la raison peut les aider à accepter ou à combattre le mauvais. Qu’est-ce que tu en dis ?

Je t’embrasse et te demande de me dire quand tu iras à Paris, mon voyage étant retardé, vu que mes enfants peuvent être un mois absents. Je pourrai peut-être me trouver avec toi à Paris.

TON VIEUX SOLITAIRE.


Quelle admirable définition je retrouve avec surprise dans le fataliste Pascal :

« La nature agit par progrès, itus et reditus. Elle passe et revient, puis va plus loin, puis deux fois moins, puis plus que jamais. »

Quelle manière de dire, hein ? Comme la langue fléchit, se façonne, s’assouplit et se condense sous cette patte grandiose !


DCXCV

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, À PARIS


Nohant, 12 mars 1869.


Mourir sans souffrance, en dormant, c’est la plus belle mort, et c’est celle de Calamatta. Apoplexie séreuse, et puis une maladie dont il n’a pas su la gravité et qui ne le faisait pas souffrir. Mes enfants reviennent ; Maurice a raison de ramener tout de suite ma pauvre Lina auprès de ses filles. La nature veut qu’elle soit heureuse de les revoir.

Mourir ainsi, ce n’est pas mourir, c’est changer de place au gré de la locomotive. Moi qui ne crois pas à la mort, je dis : « Qu’importe tôt ou tard ! » Mais le départ, indifférent pour les partants, change souvent cruellement la vie de ceux qui restent, et je ne veux pas que ceux que j’aime meurent avant moi qui suis toujours prête et qui ne regimberai que si je n’ai pas ma tête. Je ne crains que les infirmités qui font durer une vie inutile et à charge aux plus dévoués.

Calamatta, qui s’était gardé extraordinairement jeune et actif à soixante-neuf ans, craignait aussi cela plus que la mort. Il a été, dans les derniers jours, menacé de paralysie. Si on lui eût donné à choisir, il eût choisi ce que la destinée lui a envoyé. Il a eu sa grandeur aussi, celui-là, par le respect et l’amour de l’art sérieux. Il avait à cet égard des convictions respectables par leur inflexibilité. Il ne comprenait la vie que sous un aspect, qui n’est peut-être pas la vie, et il la cherchait avec anxiété et entêtement, tout cela ennobli par la sincérité, le talent réel et la volonté, intéressant et irritant, sec et tendre, personnel et dévoué ; des contrastes qui s’expliquaient par un idéalisme incomplet et douloureux. Manque d’éducation première dans l’art comme dans la société ; un vrai produit de Rome, un descendant de ceux qui ne voyaient qu’eux dans l’univers et qui avaient raison à leur point de vue.

Moi, je voudrais mourir après quelques années où j’aurais eu le loisir d’écrire pour moi seule et quelques amis. Il me faudrait un éditeur qui me fît vingt mille livres de rente pour subvenir à toutes mes charges ; mais je ne saurai pas le trouver et je mourrai en tournant ma roue de pressoir. Je m’en console en me disant que ce que j’écrirais ne vaudrait peut-être pas la peine d’être écrit. C’est égal ; si vous me trouvez cet éditeur, pour l’année prochaine, prenez-le aux cheveux.

Vous tracez pour vous un idéal de bonheur que vous pouvez, ce me semble, réaliser demain si bon vous semble. Mais vous ne le voulez pas, et vous avez bien raison.

Il n’y a de bon dans la vie que ce qui est contraire à la vie ; le jour où nous ne songerons plus qu’à la conserver, nous ne la mériterons plus.

N’est-ce pas une fatigue d’aimer ses amis ? Il serait bien plus commode de ne se déranger pour personne, de ne soigner ni enterrer les autres, de n’avoir ni à les consoler ni à les secourir et de ne point souffrir de leurs peines. Mais essayez ! cela ne se peut.

Bonsoir, cher fils ; je vous aime : c’est la moralité de la chose.

G. SAND.


DCXCVI

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 2 avril 1869.


Cher ami de mon cœur, nous voici redevenus calmes. Mes enfants me sont arrivés bien fatigués. Aurore a été un peu malade. La mère de Lina est venue s’entendre avec elle pour leurs affaires. C’est une loyale et excellente femme, très artiste et très aimabte. J’ai eu aussi un gros rhume, mais tout se remet, et nos charmantes fillettes consolent leur petite mère. S’il faisait moins mauvais temps et si j’étais moins enrhumée, je me rendrais tout de suite à Paris, car je veux t’y trouver. Combien de temps y restes-tu ? Dis-moi vite.

Je serai bien contente de renouer connaissance avec Tourguenef, que j’ai un peu connu sans l’avoir lu, et que j’ai lu depuis avec une admiration entière. Tu me parais l’aimer beaucoup : alors je l’aime aussi, et je veux que, quand ton roman sera fini, tu l’amènes chez nous. Maurice aussi le connaît et l’apprécie beaucoup, lui qui aime ce qui ne ressemble pas aux autres.

Je travaille à mon roman de cabotins, comme un forçat. Je tâche que cela soit amusant et explique l’art ; c’est une forme nouvelle pour moi et qui m’amuse. Ça n’aura peut-être aucun succès. Le goût du jour est aux marquises et aux lorettes ; mais qu’est-ce que ça fait ? — Tu devrais bien me trouver un titre qui résumât cette idée : le roman comique moderne[56].

Mes enfants t’envoient leurs tendresses ; ton vieux troubadour embrasse son vieux troubadour.

Réponds vite combien tu comptes rester à Paris.

Tu dis que tu payes des notes et que tu es agacé. Si tu as besoin de quibus, j’ai pour le moment quelques sous à toucher. Tu sais que tu m’as offert une fois de me prêter et que, si j’avais été gênée, j’aurais accepté. Dis toutes mes amitiés à Maxime Du Camp et remercie-le de ne pas m’oublier.


DCXCVII

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 20 avril 1869.


Cher ami,

Pour le moment, je suis éreintée : j’ai dépassé mes forces, et mes soixante-cinq printemps me rappellent à l’ordre. Ce ne sera pas tout de suite que je pourrai écrire ou lire une ligne, même de Victor Hugo ! et je vais me reposer à Paris en courant du matin au soir ! Si on peut m’attendre, je ferai tout mon possible pour ne pas arriver trop tard. Ce qu’il y a de certain, c’est que je prends acte de la sommation du Temps, et je ne m’engagerai pas ailleurs.

Certes le Temps est un journal qui se respecte et se fait respecter, et, de plus, M. Nefftzer est un des êtres les plus sympathiques qu’on puisse rencontrer. Je ne sais pas comment je n’ai jamais rien écrit dans sa maison. C’est que je n’écris plus. Ce gagne-pain éternel, le roman à perpétuité m’absorbe et me commande. — À propos, reprochez-lui de ne plus m’envoyer le Temps. Je n’étais pas indigne de le recevoir. On me l’a supprimé.

Maurice vous remercie de votre bon souvenir. Il vient de faire un triste voyage à Milan pour voir mourir notre pauvre Calamatta. Sa petite femme a été bien éprouvée. Enfin, on se calme. Ils ont deux fillettes si charmantes ! La grâce, la douceur, l’intelligence de l’aînée sont incroyables pour son âge.

À bientôt, cher ami. N’oubliez pas qu’à Paris, je demeure rue Gay Lussac 5, bien près de vous.

G. SAND.


DCXCVIII

À MAURICE SAND, À NOHANT


Paris, 14 mai 1869.


On se croirait en 1848 depuis hier. On chante la Marseillaise à tue-tête dans les rues, et personne ne dit rien. Ce soir, quelques centaines d’étudiants, suivis de quelques blouses, ont passé trois fois sur mon boulevard, en chantant… faux comme toujours.

La Marseillaise ne viendra jamais à bout d’être chantée juste. Les boutiquiers, toujours braves, se sont hâtés de fermer boutique. Les réunions électorales sont très orageuses, et la police est très modérée jusqu’ici ; cela pourra-t-il durer ? Il y a quelque chose dans l’air. Le public peut-il agir contre la troupe ? Il serait écrasé. Mais le gouvernement peut-il sévir contre le public électoral ? Ce serait jouer son va-tout. On en est là.

Rochefort et Bancel sont les lions du moment. On garde un bon souvenir à Barbès. De Ledru-Rollin et des siens, pas plus question que s’ils n’avaient jamais existé.

Voilà tout ce que je sais. Je suis trop occupée pour m’informer. Les jours passent comme des heures à ranger, trier, et me garder des visites. J’ai dîné avec Plauchut, et nous avons fait ensuite une partie de dominos. Hier, j’ai dîné rue de Courcelles, avec Théo, Flaubert, les Goncourt, Taine, etc. On n’a parlé que de littérature, et, comme de coutume, on n’a été d’accord sur rien.

Je me porte bien ; j’irai à Palaiseau après-demain probablement. Je vous bige mille fois. Deux jours sans nouvelles de vous ! Il n’y a personne de malade, au moins ?

Hier, Taine m’a parlé de toi avec de grands éloges. La princesse a dit que c’était grand dommage que tu ne fisses plus de peinture. Taine a dit : « Mais il fait de la bonne littérature ; c’est un esprit très substantiel et un talent sérieux. » Et puis il m’a dit qu’il avait lu dernièrement mes Maîtres sonneurs, et que c’était tout aussi beau que Virgile. Rien que ça ! Enfin il m’a parlé de mes affaires et il veut en parler à Hachette.


DCXCIX

À M. EDMOND PLAUCHUT, À PARIS


Nohant, 11 juin 1869.


Comment vas-tu, mon Plauchemar ? Ta petite personne délicate et frêle est-elle restaurée ? Trempes-tu encore des biscuits dans du madère avant la soupe, pour te mettre en appétit ?

Pour moi, je vas comme les vieux chevaux qui travaillent jusqu’à la dernière minute avant l’abattoir. J’ai fait le voyage seule dans mon coupé, et n’en suis descendue qu’à Châteauroux. Comme cette route que je connais trop m’ennuie beaucoup, j’ai fermé tous les stores, j’ai dormi jusqu’à Orléans ; puis j’ai lu tout un volume de Tourguenef, jusqu’à Nohant. Lina m’attendait à Vic, avec les deux fillettes. Toutes trois vont bien et Lolo continue à être une merveille. Elle ne veut plus me quitter, et, du jardin, elle me crie : « Es-tu chez toi, bonne mère ? Tu vas pas t’en aller encore ? »

La poupée a eu le plus grand succès ; mais les pelles et les brouettes l’emportent sur tout, et les bananes enfoncent tout autre mets. Maurice, Lina et moi, nous en avons aussi la passion, et je te réponds qu’on les fête : elles sont délicieuses ! on te remercie, et Lolo répète que son Plauchut fait tout ce qu’elle veut. Allons, marie-toi donc, gros irrésolu, pour avoir une Aurore à gâter !

Gabrielle est gentille aussi comme tout, toujours gaie et toujours en mouvement. Maurice est agriculteur jusqu’à la moelle. Il se lève à sept heures, va aux foires et marchés, et se porte à ravir. Ça l’a rajeuni de dix ans. Tu penses que je suis heureuse de voir que tout va bien et qu’on est heureux ; Nohant est ombreux, fleuri, feuillé comme je ne l’ai jamais vu ; récolte de foins splendide chez nous, mauvaise ailleurs. Pas de fruits, ça fera l’affaire de Magny.

On t’attend pour ma fête et on en saute de joie ; je leur ai conté l’affaire de ton voyage nocturne à Palaiseau et ils en ont été tout attendris. Donne-nous de tes nouvelles et viens le plus tôt que tu pourras. J’ai beau être au milieu de ce que j’ai de plus cher au monde, ta bonne figure me manque, et il ne me semble plus que je sois au complet sans toi. À bientôt, donc, n’est-ce pas ?

G. SAND.

DCC

AU MÊME


Nohant, 15 août 1869.


Mon cher enfant,

Qu’est-ce que tu deviens ? Il y a plusieurs jours que tu n’as donné de tes nouvelles.

Ici, on va toujours bien et on t’aime. Dis-nous si tes affaires vont à souhait, si tu t’amuses et si tu nous aimes toujours.

G. SAND.


P.-S. Moi, j’ai repris mon herbier, de fond en comble. Quel travail ! Il y a huit jours que j’y suis plongée, du matin au soir. J’ai pris pour domestique mon élève le clairon des pompiers. Je lui ai demandé s’il était propre.

— Très propre, madame ; personne n’est aussi propre que moi.

— Es-tu intelligent ?

— Très intelligent, madame ; personne n’est aussi intelligent que moi.

— Et raisonnable ?

— Très raisonnable, madame ; personne, etc.

Il a répondu ainsi a toutes les questions ; j’ai fini par lui demander s’il était modeste.

— Très modeste, madame ; personne n’est plus modeste que moi.

Voyant qu’il avait toutes les perfections, je l’ai pris pour laver Fadet, et il fait les choses avec tant de conscience, qu’il se met dans la fosse avec lui jusqu’au menton. C’est un vrai Jocrisse, mais si bon garçon et si zélé, que nous le garderons. Je lui ai appris la musique l’année dernière ; je vais lui apprendre à lire.



DCCI

À MAURICE SAND, À NOHANT


Sainte-Menehould, 18 septembre 1869.


Bonne santé et bon voyage ! J’ai vu Reims, la cathédrale ; la Champagne pouilleuse, très laide ; les bords de l’Aisne, charmants ! Nous avons très bien dormi dans le pays des pieds de cochon et joué aux dominos en wagon toute la journée d’hier, première de notre voyage.

En ce moment, Adam visite le champ de bataille de Valmy, qu’il a étudié avec soin (la bataille, dans l’histoire, et, dans André Bauvray, la campagne).

Après déjeuner, nous partons en calèche pour les défilés de l’Argonne et nous coucherons à Verdun. Il fait un temps délicieux. Rien de très intéressant pour moi jusqu’ici ; mais on quitte le chemin de fer et la promenade commence.

Je vous bige mille fois tous.


DCCII

AU MÊME


Paris, 22 septembre 1869.


J’arrive à Paris, neuf heures du soir, en belle santé et nullement fatiguée, et j’y trouve de vos nouvelles. Tout va bien chez nous ; je suis heureuse et contente. Je viens de voir un pays admirable, les vraies Ardennes, sans beaux arbres, mais avec des hauteurs et des rochers comme à Gargilesse. La Meuse au milieu, moins large et moins agitée que la Creuse, mais charmante et navigable. Nous l’avons suivie de Mézières à Givet en chemin de fer, en bateau, à pied, et de nouveau en chemin de fer. On fait ce délicieux trajet, sans se presser dans la journée, et même on a le temps de déjeuner très copieusement et proprement dans une maison en micaschiste, comme celles des paysans de Gargilesse, mais d’une propreté belge très réelle, au pied des beaux rochers appelés les Dames-de-Meuse.

Si les défilés de l’Argonne sont dignes d’André Bauvray, les Dames-de-Meuse sont dignes du Comme il vous plaira de Shakspeare. Il n’y manque que les vieux chênes. Le système très lucratif du déboisement et du reboisement de ces montagnes est très singulier. Je vous le narrerai à la maison.

De Givet, où nous avons passé deux nuits, et où Alice a été souffrante, j’ai été, avec Adam et Plauchut, à huit lieues en Belgique, voir les grottes de Han ; c’est une rude course de trois heures dans le cœur de la montagne, le long des précipices de la Lesse souterraine, un petit torrent qui dort ou bouillonne au milieu des ténèbres pendant près d’une lieue, dans des galeries ou des salles immenses décorées des plus étranges stalactites. Cela finit par un lac souterrain où l’on s’embarque pour revoir la lumière d’une manière féerique.

C’est une course très pénible et assez dangereuse que la promenade avec escalade ou descente perpétuelle dans ces grottes. Voyant les autres tomber comme des capucins de cartes, j’ai pris le bras du maître-guide en lui glissant à l’oreille l’amoureuse promesse d’une pièce de cinq francs. J’ai pris la tête de la caravane et je n’ai pas fait un faux pas. Il y avait là une vingtaine de Belges qui n’étaient pas contents de la préférence, savez-vous ? Fallait qu’ils s’en avisent, ainsi que de la pièce de deux francs à un des porteurs de lampe. Mais, quand on veut des préférences, on ne doit pas rechigner à la détente.

Ni Alice ni sa mère ne seraient sorties de cette promenade, ou bien elles seraient encore à Givet très malades. Enfin nous les avons ramenées à Paris guéries et bien gaies. Nous avons tous été constamment d’accord, Adam étant un excellent mar-chef. Nous avons dépensé chacun cent soixante-cinq francs, en cinq jours, en ne nous refusant rien, voitures, auberges, bateaux et même l’Opéra à Charleville. Je ne sais si vous ne recevrez pas cette lettre-ci avant toutes les autres. Je vous ai écrit de toutes nos couchées.

Je vous bige mille fois et vais dormir dans mon lit. Nous avons parlé mille fois de vous en route. J’ai acheté à Verdun des dragées pour Lolo, et, à Reims, Plauchut lui a acheté des nonnettes.

Je vous bige et rebige. Gabrielle est-elle bien guérie de ses dents ? Merci à ma Lolo de penser à moi.

J’ai vu des vaches, des vaches ! des moutons, des moutons ! pas un bœuf ; des montagnes d’ardoises, pas une coquille, pas une empreinte. Il est vrai que je n’ai pu visiter une seule ardoisière, le temps manquait. Presque toujours le terrain de Gargilesse plus schisteux encore, c’est-à-dire plus feuilleté, et plus friable, de Mézieres à Givet.

La cathédrale de Reims est une belle chose ; mais c’est pourri d’obscénités, et parfaitement catholique. La luxure est représentée sur le porche dans la posture d’un monsieur qui s’amuse tout seul ; charmant spectacle pour les jeunes communiantes.

Nous avons eu aussi tempête la nuit à Verdun, et grande pluie le soir à Charleville ; mais je dormais trop bien pour entendre l’orage, pas plus que les dianes de toutes ces villes de guerre. Juliette et Alice ne fermaient pas l’œil.

Tout le temps que nous avons été à découvert, il a fait un temps frais, doux, ravissant et par moments un beau soleil chaud. Le soleil tapait rude sur la montagne de Han ; mais, dans la grotte, c’était un bain de boue, j’ai été crottée jusque sur mon chapeau, tant les stalactites pleurent !


DCCIII

AU MÊME


Paris, 17 octobre 1869.


Ta Linette est arrivée à quatre heures et demie, en bonne santé et fraîche comme une rose. Je l’attendais avec Houdor à la gare, où elle a débarqué avec un bouquet de Nohant aussi frais qu’elle. Je l’ai menée à la maison ; puis nous avons été dîner chez Magny, où Plauchemar est venu nous rejoindre ; après, nous avons fait une partie de dominos et Titine est venue s’y joindre. J’ai causé de Nohant, de toi, de nos filles avec Cocote, qui s’est couchée à dix heures, très vaillante, mais en bonne disposition de dormir. Je vais en faire autant ; car je me suis levée à huit heures pour aller enterrer le pauvre Sainte-Beuve. Tout Paris était là, les lettres, les arts, les sciences, la jeunesse et le peuple ; pas de sénateurs ni de prêtres. J’y ai vu Girardin, qui a dit à Solange que son roman était très bien, et qui l’a beaucoup encouragée à continuer ; Flaubert, qui était très affecté ; Alexandre : son père, qui ne marche plus ; Berton, Adam, Borie, Nefftzer, Taine, Trélat, le vieux Grzymala, Prévost-Paradol, Ratisbonne, Arnaud (de l’Ariège), catholique. Des athées, des croyants, des gens de tout âge, de toute opinion, et la foule.

La chose finie, j’ai quitté tout ce monde officiel pour aller retrouver ma voiture ; alors en rentrant dans la vraie foule, j’ai été l’objet d’une manifestation dont je peux dire que j’ai été reconnaissante, parce qu’elle était tout à fait respectueuse et pas enthousiaste : on m’a escortée en se reculant pour me faire place et en levant tous les chapeaux en silence. La voiture a eu peine à se dégager de cette foule qui se retirait lentement, saluant toujours et ne me regardant pas sous le nez, et ne disant rien. Adam et Plauchut qui m’accompagnaient pleuraient presque, et Alexandre était tout étonné.

J’ai trouvé cela mieux que des cris et des applaudissements de théâtre, et j’ai été seule l’objet de cette préférence. Il n’y avait pour les autres que des témoignages de curiosité. Plauchut m’a fait promettre de te raconter cela bien exactement, disant que tu en serais content, parce que c’était comme un mouvement général d’estime pour le caractère, plus que pour la réputation.

Demain, Lina va voir sa mère ; je vais lui faciliter toutes les allées et venues, pour qu’elle puisse gagner du temps et ne pas se fatiguer. J’aurai bien soin d’elle, tu peux être tranquille, et le plus vite possible nous retournerons vers toi et nos chéries fillettes, dont nous avons bien soif !

Embrasse pour moi les jènes gens, comme dit Lolo.


DCCIV

À M. EDMOND PLAUCHUT, AU MANS


Nohant, 10 novembre 1869.


Je te croyais parti en effet, et, pendant que je t’écris au Mans, tu es peut-être encore à Paris à te dorloter. Ici, c’est un rhume général, sauf les enfants. Ça n’a pas empêché Maurice et René de rouvrir avec éclat le Théâtre Balandard, et de nous donner une pièce souvent interrompue par les bravos et les rires. Aurore, pour la première fois, a assisté à un premier acte ; après quoi, on lui a dit que c’était fini et elle a été se coucher. Elle était figée d’étonnement et d’admiration, et disait toujours : « Encore ! encore ! j’en veux d’autres ! » bien qu’il fût dix heures du soir ; c’est la première fois qu’elle veille si tard. Elle est toujours merveilleusement gentille.

Mon jeu de Plauchut continue tous les soirs avec elle et dure une grande heure. Il n’y a pas moyen de lui en inventer un qui l’amuse autant que ce domino, qui recommence toujours les mêmes aventures. À présent, mon Plauchut a une petite fille qui est insupportable, qui fait dans son lit et qui crie toujours.

Il n’y a pas de danger qu’elle t’oublie. Je croyais, à mon retour de Paris, qu’elle ne songeait plus à ce jeu ; mais, dès le premier soir, quoiqu’elle n’y eût pas joué depuis deux mois, elle m’a dit : « Tu vas faire Plauchut. » Elle lui attribue le rôle que Balandard a dans les marionnettes ; c’est lui qui bat tout le monde et qui jette les importuns par la fenêtre, mais le plus souvent dans les lieux.

J’ai reçu l’almanach, qui est joliment bête, à commencer par moi[57].

En politique, je n’aime pas le rôle de Rochefort. Je n’aime pas cette adulation du peuple, cet abandon de sa volonté, cette absence de principes. Ce n’est pas ainsi qu’il faut l’aimer et le servir : c’est le traiter en souverain absolu. Un homme qui se respecte ne dit pas : « Je prêterai serment ou je ne le prêterai pas, c’est comme vous voudrez ». S’il n’en sait pas plus long que ses commettants, s’il attend leur caprice pour agir, le premier idiot venu est aussi bon à élire que lui. Toute cette nuance ultra-démocratique est une écume. Mais il n’y a pas d’ébullition sans écume et cela ne doit pas inquiéter outre mesure ceux qui veulent la révolution sociale.

Elle se ferait mieux sans violence ; mais, qu’on lutte ou non contre la violence, elle est fatale, elle aura son jour. Laissons passer.

Tu nous annonces la mort de Victor-Emmanuel. Les journaux ne l’annoncent pas encore. Ce serait un malheur. Ses fils, dit-on, ne le valent pas, et l’Italie n’est pas prête à se passer de lui.

Si je t’avais su encore à Paris, je t’aurais chargé de remettre à Galli-Marié las muchachas que Berton nous a envoyées. Je les ai expédiées par la poste à la diva.

Sauf les rhumes, tout va bien ici. Moi, je travaille, je fais le roman des Dames-de-Meuse et des grottes de Han[58]. Ça t’amusera de t’y promener en souvenir avec des personnages que tu ne connais pas.

Tout le monde t’embrasse tendrement. Écris-nous.

G. SAND.


DCCV

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 15 novembre 1869.


Qu’est-ce, que tu deviens, mon vieux troubadour chéri ? tu corriges tes épreuves comme un forçat, jusqu’à la dernière minute ? On annonce ton livre pour demain depuis deux jours. Je l’attends avec impatience, car tu auras soin de ne pas m’oublier ? On va te louer et t’abîmer ; tu t’y attends. Tu as trop de vraie supériorité pour n’avoir pas des envieux et tu t’en bats l’œil, pas vrai ? Et moi aussi pour toi. Tu es de force à être stimulé par ce qui abat les autres. Il y aura du pétard, certainement ; ton sujet va être tout à fait de circonstance en ce moment de Régimbards. Les bons progressistes, les vrais démocrates t’approuveront. Les idiots seront furieux, et tu diras : « Vogue la galère ! »

Moi, je corrige aussi les épreuves de Pierre qui roule et je suis à la moitié d’un roman nouveau qui ne fera pas grand bruit ; c’est tout ce que je demande pour le quart d’heure. Je fais alternativement mon roman, celui qui me plaît et celui qui ne déplaît pas autant à la Revue et qui me plaît fort peu. C’est arrangé comme cela ; je ne sais pas si je ne me trompe pas. Peut-être ceux que je préfère sont-ils les plus mauvais. Mais j’ai cessé de prendre souci de moi, si tant est que j’en aie jamais eu grand souci. La vie m’a toujours emportée hors de moi et elle m’emportera jusqu’à la fin. Le cœur est toujours pris au détriment de la tête. À présent, ce sont les enfants qui mangent tout mon intellect ; Aurore est un bijou, une nature devant laquelle je suis en admiration ; ça durera-t-il comme ça ?

Tu vas passer l’hiver à Paris, et, moi, je ne sais pas quand j’irai. Le succès du Bâtard continue ; mais je ne m’impatiente pas ; tu as promis de venir dès que tu serais libre, à Noël, au plus tard, faire réveillon avec nous. Je ne pense qu’à ça, et, si tu nous manques de parole, ça sera un désespoir ici. Sur ce, je t’embrasse à plein cœur comme je t’aime.

G. SAND.


DCCVI

À M. LOUIS ULBACH, À PARIS


Nohant, 26 novembre 1869.


Cher et illustre ami,

Je suis à Nohant, à huit heures de Paris (chemin de fer). Est-ce une trop longue enjambée pour le temps dont vous pouvez disposer ? On part vers neuf heures de Paris, on dîne à Nohant à sept. — On peut repartir le lendemain matin ; mais, en restant un jour chez nous, il n’y a pas de fatigue et on aurait le temps de causer. Si cela ne se peut, ce sera à notre grand regret ; car nous nous ferions une joie, mes enfants et moi, de vous embrasser, vous et votre Cloche[59] qui sonne si fort, sans cesser d’être un bel instrument et sans détonner dans les charivaris.

J’irai à Paris, dans le courant de l’hiver, janvier ou février. Si vous ne pouvez m’attendre, consultez sur les quarante premières années de ma vie, l’Histoire de ma vie. Lévy vous portera les volumes à votre première réquisition.

Cette histoire est vraie. Beaucoup de détails à passer ; mais, en feuilletant, vous aurez exacts tous les faits de ma vie.

Pour les vingt-cinq dernières années, il n’y a plus rien d’intéressant ; c’est la vieillesse très calme et très heureuse en famille, traversée par des chagrins tout personnels, les morts, les défections, et puis l’état général où nous avons souffert, vous et moi, des mêmes choses. — Je répondrai, à toutes les questions qu’il vous conviendrait de me faire, si nous causions, et ce serait mieux.

J’ai perdu deux petits-enfants bien-aimés, la fille de ma fille et le fils de Maurice. J’ai encore deux petites charmantes de son heureux mariage. Ma belle-fille m’est presque aussi chère que lui. Je leur ai donné la gouverne du ménage et de toute chose. Mon temps se passe à amuser les enfants, à faire un peu de botanique en été, de grandes promenades (je suis encore un piéton distingué), et des romans, quand je peux trouver deux heures dans la journée et deux heures le soir.

J’écris facilement et avec plaisir ; c’est ma récréation ; car la correspondance est énorme, et c’est là le travail. Vous savez cela. Si on n’avait à écrire qu’à ses amis ! Mais que de demandes touchantes ou saugrenues ! Toutes les fois que je peux quelque chose, je réponds. Ceux pour lesquels je ne peux rien, je ne réponds rien. Quelques-uns méritent que l’on essaye, même avec peu d’espoir de réussir. Il faut alors répondre qu’on essayera. Tout cela, avec les affaires personnelles, dont il faut bien s’occuper quelquefois, fait une dizaine de lettres par jour. C’est le fléau ; mais qui n’a le sien ?

J’espère, après ma mort, aller dans une planète où l’on ne saura ni lire ni écrire. Il faudra être assez parfait pour n’en avoir pas besoin. En attendant, il faudrait bien que, dans celle-ci, il en fût autrement.

Si vous voulez savoir ma position matérielle, elle est facile à établir. Mes comptes ne sont pas embrouillés. J’ai bien gagné un million avec mon travail ; je n’ai pas mis un sou de côté : j’ai tout donné, sauf vingt mille francs, que j’ai placés, il y a deux ans, pour ne pas coûter trop de tisane à mes enfants, si je tombe malade ; et encore ne suis-je pas sûre de garder ce capital ; car il se trouvera des gens qui en auront besoin, et, si je me porte encore assez bien pour le renouveler, il faudra bien lâcher mes économies. Gardez-moi le secret, pour que je les garde le plus possible.

Si vous parlez de mes ressources, vous pouvez dire, en toute connaissance, que j’ai toujours vécu, au jour le jour, du fruit de mon travail, et que je regarde cette manière d’arranger la vie comme la plus heureuse. On n’a pas de soucis matériels, et on ne craint pas les voleurs. Tous les ans, à présent que mes enfants tiennent le ménage, j’ai le temps de faire quelques petites excursions en France ; car les recoins de la France sont peu connus, et ils sont aussi beaux que ce qu’on va chercher bien loin. J’y trouve des cadres pour mes romans. J’aime à avoir vu ce que je décris. Cela simplifie les recherches, les études. N’eussé-je que trois mots à dire d’une localité, j’aime à la regarder dans mon souvenir et à me tromper le moins que je peux.

Tout cela est bien banal, cher ami, et, quand on est convié par un biographe comme vous, on voudrait être grand comme une pyramide pour mériter l’honneur de l’occuper.

Mais je ne puis me hausser. Je ne suis qu’une bonne femme à qui on a prêté des férocités de caractère tout à fait fantastiques. On m’a aussi accusée de n’avoir pas su aimer passionnément. Il me semble que j’ai vécu de tendresse et qu’on pouvait bien s’en contenter.

À présent, Dieu merci, on ne m’en demande pas davantage, et ceux qui veulent bien m’aimer, malgré le manque d’éclat de ma vie et de mon esprit, ne se plaignent pas de moi.

Je suis restée très gaie, sans initiative pour amuser les autres, mais sachant les aider à s’amuser.

Je dois avoir de gros défauts ; je suis comme tout le monde, je ne les vois pas. Je ne sais pas non plus si j’ai des qualités et des vertus. J’ai beaucoup songé à ce qui est vrai, et, dans cette recherche, le sentiment du moi s’efface chaque jour davantage. Vous devez bien le savoir par vous-même. Si on fait le bien, on ne s’en loue pas soi-même, on trouve qu’on a été logique, voilà tout. Si on fait le mal, c’est qu’on n’a pas su qu’on le faisait. Mieux éclairé, on ne le ferait plus jamais. C’est à quoi tous devraient tendre. Je ne crois pas au mal, mais je crois à l’ignorance…

Sonnez la Cloche, cher ami ; étouffez les voix du mensonge, forcez les oreilles à écouter.

Vous avez fait de Napoléon III une biographie ravissante. On voudrait être déjà à cette sage et douce époque, où les fonctions seront des devoirs, et où l’ambition fera rire les honnêtes gens d’un bout du monde à l’autre.

À vous de cœur, bien tendrement et fraternellement.

G. SAND.


DCCVII

À M. MÉDÉRIC CHAROT, À COULOMMIERS


Nohant, 28 novembre 1869.


Je vous remercie, monsieur, de votre dédicace et de votre envoi. J’ai lu la pièce, elle est très jolie et pleine de détails charmants. Il y a des longueurs au commencement, un peu trop de précipitation à la fin ; mais on ne juge bien ces défauts de proportion qu’en voyant répéter. Vous en jugerez vous-même. La difficulté pour vous faire recevoir dans un théâtre de Paris est immense. Vous ne vous en faites aucune idée, et vous êtes bien jeune pour vous tant presser. Si j’avais autorité maternelle sur vous, je vous dirais : « Pas encore. » Essayez encore un succès de province. Attirez l’attention sur vous par ce genre d’essai modeste, et apportez à Paris un nom dont on aura parlé davantage, avec une pièce encore plus réussie. Vous allez trouver tous les théâtres encombrés, comme toujours, et, si on vous reçoit, vous ne serez pas joué avant deux ou trois ans. Les vers sont un obstacle auprès du gros public. Je doute que le théâtre de Cluny en veuille. L’Odéon même, qui a pour mission de jouer des pièces en vers, en a une très grande peur et ses cartons en regorgent, etc., etc…

Mais je n’ose pas insister. Il faut d’abord vous renseigner sur le théâtre de Cluny. Je ne connais pas le directeur. Sachez s’il reculerait devant la pièce en vers, avant de tenter une démarche inutile, et, si cet obstacle n’existe pas, réfléchissez. — Si vous devez envoyer votre manuscrit, sachez aussi d’avance l’opinion de la direction. Il y a quelques mots sur les Césars qui effaroucheraient peut-être et empêcheraient de lire plus loin. Vous serez à même de les rétablir quand vous saurez sur quel terrain vous marchez.

Voilà mon avis. Quand vous aurez décidé ce que vous voulez faire, je me chargerai bien volontiers d’envoyer votre manuscrit à M. Larochelle, avec une lettre de recommandation, pour qu’il le lise ; mais mon influence n’ira pas au delà.

Bon courage quand même. Il y a progrès. Faites-en encore et toujours.


DCCVIII

À MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN


Nohant, 29 novembre 1869.


Chers amis,

Nohant est content de vous savoir tous en bonne santé. Nohant va bien aussi, sauf les rhumes. L’année est humide et malsaine ; les fanfans, Dieu merci, ne s’en ressentent pas. La ferme est sur un bon pied. La lumière se fait chaque jour, on a bon espoir. Cette première année a coûté de la peine et des avances ; mais tout est couvert déjà par les produits à vendre. Lina a un peu de répit et chante comme un rossignol. Les marionnettes font florès tous les dimanches. Les six jènes gens (dont Planet) viennent toujours le samedi soir pour s’en aller le lundi matin. Ledit Planet n’est pas vaillant, malgré son activité et sa gaieté. J’espérais qu’il prendrait goût au Midi et irait passer ses hivers à Nice ou à Monaco ; mais c’est un vrai Berrichon qui ne peut quitter son trou sans se croire perdu.

Moi, je fais un roman, pour changer ! Je suis sur la Meuse ; le beau cadre que nous avons vu me sert et me plaît. — Je ne sais plus si je dois espérer d’aller vous voir. La pièce de l’Odéon a toujours du succès, celle qui vient après peut en avoir et je serais retardée jusqu’en février.

D’ici là, que de choses peuvent arriver ! On recommence ce qui a été bête et mauvais en 48, de part et d’autre. Des rouges trop pressés et trop blagueurs, des blancs trop stupides, des bleus trop timides et trop pâles. — Nous verrons bien ; l’avenir est à la vérité quand même.

On vous embrasse tous. On vous aime et vous souhaite joie et santé.

G. SAND.

DCCIX

À GUSTAVE FLAUBERT, À PARIS


Nohant, 30 novembre 1869.


Cher ami,

J’ai voulu relire ton livre[60] ; ma belle-fille l’a lu aussi, et quelques-uns de mes jeunes gens, tous lecteurs de bonne foi et de premier jet — et pas bêtes du tout. Nous sommes tous du même avis, que c’est un beau livre, de la force des meilleurs de Balzac et plus réel, c’est-à-dire plus fidèle à la vérité d’un bout à l’autre.

Il faut le grand art, la forme exquise et la sévérité de ton travail pour se passer des fleurs de la fantaisie. Tu jettes pourtant la poésie à pleines mains sur ta peinture, que tes personnages la comprennent ou non. Rosanette à Fontainebleau ne sait sur quelle herbe elle marche, et elle est poétique quand même.

Tout cela est d’un maître et ta place est bien conquise pour toujours. Vis donc tranquille autant que possible, pour durer longtemps et produire beaucoup.

J’ai vu deux bouts d’article qui ne m’ont pas eu l’air en révolte contre ton succès ; mais je ne sais guère ce qui se passe ; la politique me paraît absorber tout.

Tiens-moi au courant. Si on ne te rendait pas justice, je me fâcherais et je dirais ce que je pense. C’est mon droit.

Je ne sais au juste quand, mais, dans le courant du mois, j’irai sans doute t’embrasser et te chercher, si je peux te démarrer de Paris. Mes enfants y comptent toujours, et, tous, nous t’envoyons nos louanges et nos tendresses.

À toi, mon vieux troubadour.
G. SAND.


DCCX

AU MÊME


Nohant, 4 décembre 1869.


J’ai refait aujourd’hui et ce soir mon article[61]. Je me porte mieux, c’est un peu plus clair. J’attends demain ton télégramme. Si tu n’y mets pas ton véto, j’enverrai l’article à Ulbach, qui, le 15 de ce mois, ouvre son journal, et qui m’a écrit ce matin pour me demander avec instance un article quelconque. Ce premier numéro sera, je pense, beaucoup lu, et ce serait une bonne publicité. Michel Lévy serait meilleur juge que nous de ce qu’il y a de plus utile à faire : consulte-le.

Tu sembles étonné de la malveillance. Tu es trop naïf. Tu ne sais pas combien ton livre est original, et ce qu’il doit froisser de personnalités par la force qu’il contient. Tu crois faire des choses qui passeront comme une lettre à la poste ; ah bien, oui !

J’ai insisté sur le dessin de ton livre ; c’est ce que l’on comprend le moins et c’est ce qu’il y a de plus fort. J’ai essayé de faire comprendre aux simples comment ils doivent lire ; car ce sont les simples qui font les succès. Les malins ne veulent pas du succès des autres. Je ne me suis pas occupée des méchants ; ce serait leur faire trop d’honneur.

Quatre heures. Je reçois ton télégramme et j’envoie mon manuscrit à Girardin.

G. SAND.


DCCXI

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, À PARIS


Nohant, 10 décembre 1869.


Êtes-vous de retour à Paris, mon cher fils, et ma lettre vous trouvera-t-elle ? Je vous remercie de m’avoir écrit de Venise, ; c’est bien gentil à vous d’avoir pensé à moi. Avez-vous fait d’ailleurs un bon et beau voyage ? avez-vous été en Orient ? Vous voyez qu’à Nohant on ne sait rien. On s’y porte à merveille et on y travaille sans relâche ; mais on voudrait avoir une longue-vue pour suivre ses amis absents et se réjouir ou s’embêter avec eux dans leurs joies et dans leurs déceptions.

Moi, cette Égypte transformée en cabaret ne m’a pas tentée. Il me semble que les Majestés étrangères y ont porté la prose et l’ennui qui les environne. Ici, il est vrai, on ne s’amuse pas avec plus d’originalité et de distinction. Le pouvoir s’avachit, les vieilles rengaines se ressassent, et les hommes d’avenir ne trouvent rien de neuf ; triste et inévitable mouvement des choses qui reviennent sur elles-mêmes au lieu d’avancer. Mais je suis de ceux qui ne croient pas la machine déviée parce qu’elle manque de graisse : ça reviendra et nous marcherons encore ; seulement il faudra de la patience et de la philosophie, car il y aura bien des bêtises de faites et de dites.

Mes petites-filles grandissent et sont gaies. L’ainée est très intelligente et bonne ; c’est ma société, mon amie personnelle. Que c’est beau, la candeur de l’enfant ! je ne sais plus rien des vôtres. J’attends que vous me parliez d’un heureux retour au nid et du nid en bon état. Je vous charge d’embrasser pour moi tout le cher monde et d’y joindre les amitiés et révérences de mes enfants.

Votre maman.

DCCXII

À M. GUSTAVE FLAUBERT, À PARIS


Nohant, 14 décembre 1869.


Je ne vois pas paraître mon article et il en paraît d’autres qui sont mauvais et injustes. Les ennemis sont toujours mieux servis que les amis. Et puis, quand une grenouille commence à coasser, toutes les autres s’en mêlent. Un certain respect violé, c’est à qui sautera sur les épaules de la statue ; c’est toujours comme ça. Tu subis les inconvénients d’une manière qui n’est pas encore consacrée par la routine et c’est à qui se fera idiot pour ne pas comprendre.

L’impersonnalité absolue est discutable, et je ne l’accepte pas absolument ; mais j’admire que Saint-Victor, qui l’a tant prêchée et qui a abîmé mon théâtre parce qu’il n’était pas impersonnel, t’abandonne au lieu de te défendre. La critique ne sait plus où elle en est ; trop de théorie !

Ne t’embarrasse pas de tout cela et va devant toi. N’aie pas de système, obéis à ton inspiration.

Voilà le beau temps, chez nous du moins, et nous nous préparons à nos fêtes de Noël en famille, au coin du feu. J’ai dit à Plauchut de tâcher de t’enlever ; nous t’attendons. Si tu ne peux venir avec lui, viens du moins faire le réveillon et te soustraire au jour de l’an de Paris ; c’est si ennuyeux !

Lina me charge de te dire qu’on t’autorisera à ne pas quitter ta robe de chambre et tes pantoufles. Il n’y a pas de dames, pas d’étrangers. Enfin tu nous rendras bien heureux et il y a longtemps que tu promets.

Je t’embrasse et suis encore plus en colère que toi de ces attaques, mais non démontée, et, si je t’avais là, nous nous remonterions si bien, que tu repartirais de l’autre jambe tout de suite pour un nouveau roman.

Je t’embrasse.

Ton vieux troubadour,
G. SAND.


DCCXIII

À M. BERTON PÈRE, À PARIS


Nohant, décembre 1869.


Cher ami,

Quand, vers la vingtième représentation du Bâtard, Chilly et Duquesnel sont venus me demander de laisser passer, — après le Bâtard, qui fournirait encore, selon eux, vingt-cinq ou trente représentations — une petite ordure (textuel) qui devait avoir au plus dix représentations, j’ai consenti ; j’ai eu tort, j’ai manqué de prévoyance. On ne m’avait pas dit que cette pièce eût un certain mérite et que Berton en jouait le principal rôle. À présent, les choses se passent de façon à me remettre au mois de mars. Dois-je consentir à cela ? M. Latour Saint-Ybars peut-il avoir des droits qui priment les miens ? n’ai-je pas celui de dire que j’ai cédé à une éventualité qui ne se réalise pas, celle d’arriver en janvier, février au plus tard, et que je ne cède plus mon tour ?

Je te demande ton avis ; si je consultais un homme d’affaires, il me pousserait à faire prévaloir mon droit ; mais je ne m’occupe jamais que du droit moral. Que ferais-tu à ma place ? — Je suppose que tu ne connaisses pas M. Latour Saint-Ybars, que tu ne saches rien de lui ni de sa pièce. Suis-je engagé moralement par une permission que l’on m’a, jusqu’à un certain point, extorquée ? Peut-être ! Quand on prend pour unique base de conduite la délicatesse, il y a des degrés de plus et de moins qui embarrassent ; je te demande donc ce que tu ferais, parce que je sais que tu pars en tout de la même base que moi. Et puis autre chose : si ce rôle de l’Affranchi te plaît mieux à jouer entre deux habits noirs ; si tu dois éprouver la moindre contrariété à oublier un rôle appris pour le rapprendre plus tard ; si, enfin, l’auteur t’est sympathique et s’il est intéressant, je ne veux pas user de mon droit et j’attendrai les événements.

Voilà, cher enfant de mon cœur, ce que ton avertissement me fait dire et penser ; je n’oublie pas par imbécillité pure mes intérêts. J’ai des scrupules, je déteste mettre un homme au désespoir. La race des auteurs est si âpre au succès, que c’est les tuer à coups de couteau, que de leur arracher une espérance. Que ferais-tu, encore une fois ? Serais-tu aussi bête que moi ?

Je finis en t’avertissant d’une tuile qui va te tomber sur la tête. Pierre qui roule va paraître chez Lévy, et je me suis permis de te le dédier.

Mes enfants t’envoient leurs meilleures amitiés. Quel dommage que le vendredi ne dure pas trois jours et que Nohant soit si loin de Paris ! Tu viendrais voir notre vieux nid et on serait heureux.

Amitiés au petit Pierre.

G. SAND.


DCCXIV

À GUSTAVE FLAUBERT, À PARIS


Nohant, 17 décembre 1869.


Plauchut nous écrit que tu promets de venir le 24. Viens donc le 23 au soir, pour être reposé dans la nuit du 24 au 25 et faire réveillon avec nous. Autrement tu arriveras de Paris fatigué et endormi, et nos bêtises ne t’amuseront pas. Tu viens chez des enfants, je t’en avertis, et, comme tu es bon et tendre, tu aimes les enfants. Plauchut t’a-t-il dit d’apporter ta robe de chambre et tes pantoufles, parce que nous ne voulons pas te condamner à la toilette ? J’ajoute que je compte que tu apporteras quelque manuscrit. La féerie refaite, Saint-Antoine, ce qu’il y a de fait. J’espère bien que tu es en train de travailler. Les critiques sont un défi qui stimule.

Ce pauvre Saint René Taillandier est aussi cuistre que la Revue. Sont-ils assez pudiques, dans cette pyramide ? Je bisque un peu contre Girardin. Je sais bien que je n’ai pas de puissance dans les lettres, je ne suis pas assez lettrée pour ces messieurs ; mais le bon public me lit et m’écoute un peu quand même.

Si tu ne venais pas, nous serions désolés et tu serais un gros ingrat. Veux-tu que Je t’envoie une voiture à Châteauroux le 23 à quatre heures ? J’ai peur que tu ne sois mal dans cette patache qui fait le service, et il est si facile de t’épargner deux heures et demie de malaise !

Nous t’embrassons pleins d’espérance. Je travaille comme un bœuf pour avoir fini mon roman et n’y plus penser une minute quand tu seras là.

G. SAND.

DCCXV

AU MÊME


Nohant, 18 décembre 1869.


Les femmes s’en mêlent aussi ? Viens donc oublier cette persécution à nos cent mille lieues de la vie littéraire et parisienne ; ou plutôt, viens t’en réjouir ; car ces grands éreintements sont l’inévitable consécration d’une grande valeur. Dis-toi bien que ceux qui n’ont pas passé par là restent bons pour l’Académie.

Nos lettres se sont croisées. Je te priais, je te prie encore de venir, non pas la veille de Noël, mais l’avant-veille pour faire réveillon le lendemain soir, la veille c’est-à-dire le 24. Voici le programme : On dîne à six heures juste, on fait l’arbre de Noël et les marionnettes pour les enfants, afin qu’ils puissent se coucher à neuf heures. Après ça, on jabote et on soupe à minuit. Or la diligence arrive au plus tôt ici à six heures et demie ; ce qui rendrait impossible la grande joie de nos petites, trop attardées. Donc, il faut partir jeudi 23 à neuf heures du matin, afin qu’on se voie à l’aise, qu’on s’embrasse tous à loisir, et qu’on ne soit pas dérangé de la joie de ton arrivée par des fanfans impérieux et fous.

Il faut rester avec nous bien longtemps, bien longtemps ; on refera des folies pour le jour de l’an, pour les Rois. C’est une maison bête, heureuse, et c’est le temps de la récréation après le travail. Je finis ce soir ma tâche de l’année. Te voir, cher vieux ami bien-aimé, serait ma récompense : ne me la refuse pas.

G. SAND.


DCCXVI

À MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN


Nohant, 24 décembre 1869.


Puisqu’on imprime ce livre, je vais l’avoir bientôt, n’est-ce pas ? J’admire qu’étant mondaine et toujours par monts et par vaux, et très occupée de la famille et du ménage, vous ayez le temps d’écrire et de penser. Au reste, cette activité est bonne à l’esprit ; mais n’y usez pas trop le corps.

Ici, où l’on n’a pas de mérite à piocher, puisqu’on y a arrangé la vie à demeure, on va bien aussi et on est heureux de savoir que belle Toto et grand Adam sont florissants comme des Turcs. Je ne sais toujours pas si je les embrasserai cet hiver. Je sais que le Bâtard a toujours du succès à l’Odéon, et que je ne peux pas m’en affliger ; car il fait meilleur ici qu’à Paris.

Demain, nous commençons l’année des enfants par un arbre de Noël et des marionnettes ad hoc pour les petites filles. Nous attendons Plauchut et Flaubert ce soir. Je veux, moi, commencer par vous souhaiter la bonne année, de la part de tous les miens, à vous et aux chers vôtres. Recevez donc embrassades, hommages et les plus beaux souhaits de tous vos amis de Nohant. Quel malheur que Bruyères soit si loin ! quel beau réveillon nous ferions ensemble !

G. SAND.


DCCXVII

À M. ARMAND BARBÈS, À LA HAYE


Nohant, 4 janvier 1870.


Mon grand, excellent et cher ami,

Je commençais à vous écrire quand j’ai reçu votre lettre. Depuis huit jours, voici, au milieu des enfants et des amis, le premier moment où je peux prendre une plume, et je veux commencer par vous, entre tous les chers absents. Vous n’avez pas besoin de me dire qu’on vous a fait agir et parler. Tout ce qui est sage, digne et noble est tellement écrit d’avance dans votre vie, que je lis en vous comme dans le plus beau et le meilleur des livres.

Vous voyez de haut et vous voyez clair. La fin du pouvoir personnel, plus ou moins proche, est inévitable, fatale. C’est un pas de fait. Le règne de tous est encore loin ; mais l’éducation commence. Il nous faut passer par l’initiative de quelques-uns et ces nouveaux combattants, formés sous l’Empire, en ont toutes les tendances sceptiques et toutes les vanités ambitieuses. Je ne désigne personne ; mais je vois cette résultante dans les engouements des assemblées et dans le ton de la presse démocratique. Rien que des passions, aucune étude sérieuse des principes ; un besoin effréné d’absolutisme dans ceux qui le combattent, c’est encore là une chose fatale.

On voudrait s’endormir pour ne s’éveiller que dans vingt ans ; et, dans vingt ans, nous n’y serons plus. Nous n’aurons vu que le trouble, nous n’aurons connu que la peine ; mais nous nous endormirons tranquilles, du sommeil dont on passe dans l’éternité. Peut-être, rentrés là pour en ressortir meilleurs et plus forts, aurons-nous une notion plus claire de cette foi qui nous soutient à titre de vertu, et qui sera une lumière.

En attendant, je vous aime ; vous êtes une des guérisons et une des forces de mon être. Quand je vois les misères de l’agitation présente, je pense à vous et je me réconcilie avec l’homme.

Ayez toujours courage et ne désirez pas mourir. Votre vie est un enseignement, et un phare dans la tempête.

Mes enfants me chargent de vous embrasser respectueusement et tendrement pour eux, et je m’en acquitte de toute mon âme.

GEORGE SAND.


DCCXVIII

À MADEMOISELLE NANCY FLEURY, À PARIS


Nohant, 6 janvier 1870.


Chère filleule dont je suis fière et que j’aime, merci de ton bon souvenir.

Tu as si peu le temps de m’écrire, que je bénis le jour de l’an, sachant qu’il m’apportera de tes nouvelles. Ta lettre m’arrive avec celle de Barbès, qui ne manque pas encore à l’appel, malgré sa pauvre santé, et qui, comme toi, est plus courageux et plus tendre que jamais.

Je suis contente que vous alliez tous bien, à la frontière[62] et ici ; je suis bien sûre que la seconde petite de Valentine est aussi jolie que la première et qu’elle sera aussi adorée. C’est une force qu’on a contre l’horrible idée qui vient quelquefois au milieu du bonheur, qu’on pourrait perdre ces chers êtres.

On se répond qu’il faut les aimer d’autant plus et qu’une existence se mesure non pas à sa durée, mais à la joie et aux tendresses qui l’ont remplie.

Lina, Maurice et nos chères fillettes, qui vont à merveille, vous envoient à tous des tendresses et des baisers. Aurore est toujours merveilleuse de raison et d’amabilité. Ta filleule, qui trotte comme une souris, commence à dire la fin des mots. Elle prend pour cela un air capable et important qui est très comique. Elle sera, dit-on, plus jolie qu’Aurore ; nous n’avons pas d’opinion là-dessus à la maison ; nous les voyons toutes deux avec trop d’imagination.

Non, il n’y a pas de photographe à la Châtre et ceux qui passent sont des maladroits. Pour connaître ta filleule, il faudra que tu aies deux ou trois jours à voler à Valentine, qui nous en vole tant avec son Strasbourg.

Embrasse-la mille fois pour nous, cette chère mignonne, et souhaite, pour nous aussi, à ton cher Gaulois de père[63] et à ta petite maman la bonne année la plus tendre. J’espère vous voir prochainement. Que ne puis-je vous mener, c’est-à-dire emmener les enfants !

Je te bige mille fois !

G. SAND.

DCCXIX

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 9 janvier 1870.


J’ai eu tant d’épreuves à corriger, que j’en suis abrutie. Il me fallait cela pour me consoler de ton départ, troubadour de mon cœur.

On continue à abîmer ton livre. Ça ne l’empêche pas d’être un beau et bon livre. Justice se fera plus tard, justice se fait toujours. Il n’est pas arrivé à son heure apparemment ; ou plutôt, il y est trop bien arrivé : il a trop constaté le désarroi qui règne dans les esprits ; il a froissé la plaie vive ; on s’y est trop reconnu.

Tout le monde t’adore ici, et on est trop pur de conscience pour se fâcher de la vérité : nous parlons de toi tous les jours. Hier, Lina me disait qu’elle admirait beaucoup tout ce que tu fais, mais qu’elle préférait Salammbô à tes peintures modernes. Si tu avais été dans un coin, voici ce que tu aurais entendu d’elle, de moi et des autres :

« Il est plus grand et plus gros que la moyenne des êtres. Son esprit est comme lui, hors des proportions communes. En cela, il a du Victor Hugo, au moins autant que du Balzac ; et il est artiste, ce que Balzac n’était pas. — Il n’a pas encore donné toute sa voix. Le volume énorme de son cerveau le trouble. Il ne sait s’il sera poète ou réaliste ; et, comme il est l’un et l’autre, ça le gêne. — Il faut qu’il se débrouille dans ses rayonnements. Il voit tout et veut tout saisir à la fois. — Il n’est pas à la taille du public, qui veut manger par petites bouchées, et que les gros morceaux étouffent. Mais le public ira à lui, quand même, quand il aura compris. — Il ira même assez vite, si l’auteur descend à vouloir être bien compris. — Pour cela, il faudra peut-être demander quelques concessions à la paresse de son intelligence. — Il y a à réfléchir avant d’oser donner ce conseil. »

Voilà le résumé de ce qu’on a dit. Il n’est pas inutile de savoir l’opinion des bonnes gens et des jeunes gens. Les plus jeunes disent que l’Éducation sentimentale les a rendus tristes. Ils ne s’y sont pas reconnus, eux qui n’ont pas encore vécu ; mais ils ont des illusions, et disent : « Pourquoi cet homme si bon, si aimable, si gai, si simple, si sympathique, veut-il nous décourager de vivre ? » — C’est mal raisonné, ce qu’ils disent, mais, comme c’est instinctif, il faut peut-être en tenir compte.

Aurore parle de toi et berce toujours ton baby sur son cœur ; Gabrielle appelle Polichinelle son petit, et ne veut pas dîner s’il n’est vis-à-vis d’elle. Elles sont toujours nos idoles, ces marmailles.

J’ai reçu hier, après ta lettre d’avant-hier, une lettre de Berton, qui croit qu’on ne jouera l’Affranchi que du 18 au 20. Attends-moi, puisque tu peux retarder un peu ton départ. Il fait trop mauvais pour aller à Croisset ; c’est toujours pour moi un effort de quitter mon cher nid pour aller faire mon triste état ; mais l’effort est moindre quand j’espère te trouver à Paris.

Je t’embrasse pour moi et pour toute la nichée.


DCCXX

À VICTOR HUGO, À GUERNESEY


Paris, 2 février 1870.


Mon grand ami, je sors de la représentation de Lucrèce Borgia, le cœur tout rempli d’émotion et de joie. J’ai encore dans la pensée toutes ces scènes poignantes, tous ces mots charmants ou terribles, le sourire amer d’Alphonse d’Este, l’arrêt effrayant de Gennaro, le cri maternel de Lucrèce ; j’ai dans les oreilles les acclamations de cette foule qui criait : « Vive Victor Hugo ! » et qui vous appelait, hélas ! comme si vous alliez venir, comme si vous pouviez l’entendre.

On ne peut pas dire, quand on parle d’une œuvre consacrée telle que Lucrèce Borgia : « Le drame a eu un immense succès ; » mais je dirai : Vous avez eu un magnifique triomphe. Vos amis du Rappel, qui sont mes amis, me demandent si je veux être la première à vous donner la nouvelle de ce triomphe. Je le crois bien, que je le veux ! Que ma lettre vous porte donc, cher absent, l’écho de cette belle soirée.

Cette soirée m’en a rappelé une autre, non moins belle. Vous ne savez pas que j’assistais à la première représentation de Lucrèce Borgia, — il y a aujourd’hui, me dit-on, trente-sept ans, jour pour jour[64] ?

Je me souviens que j’étais au balcon, et le hasard m’avait placée à côté de Bocage, que je voyais ce jour-là pour la première fois. Nous étions, lui et moi, des étrangers l’un pour l’autre : l’enthousiasme commun nous fit amis. Nous applaudissions ensemble ; nous disions ensemble : « Est-ce beau ! » Dans les entr’actes, nous ne pouvions nous empêcher de nous parler, de nous extasier, de nous rappeler réciproquement tel passage ou telle scène.

Il y avait alors dans les esprits une conviction et une passion littéraires qui tout de suite vous donnaient la même âme et créaient comme une fraternité de l’art. À la fin du drame, quand le rideau se baissa sur le cri tragique : « Je suis ta mère ! » Nos mains furent vite l’une dans l’autre. Elles y sont restées jusqu’à la mort de ce grand artiste, de ce cher ami.

J’ai revu aujourd’hui Lucrèce Borgia telle que je l’avais vue alors. Le drame n’a pas vieilli d’un jour ; il n’a pas un pli, pas une ride. Cette belle forme, aussi nette et aussi ferme que du marbre de Paros, est restée absolument intacte et pure.

Et puis vous avez touché là, vous avez exprimé là, avec votre incomparable magie, le sentiment qui nous prend le plus aux entrailles : vous avez incarné et réalisé « la mère ». C’est éternel comme le cœur.

Lucrèce Borgia est peut-être, dans tout votre théâtre, l’œuvre la plus puissante et la plus haute. Si Ruy Blas est par excellence le drame heureux et brillant, l’idée de Lucrèce Borgia est plus pathétique, plus saisissante et plus profondément humaine.

Ce que j’admire surtout, c’est la simplicité hardie qui, sur les robustes assises de trois situations capitales, a bâti ce grand drame. Le théâtre antique procédait avec cette largeur calme et forte.

Trois actes, trois scènes suffisent à poser, à nouer et à dénouer cette étonnante action :

La mère insultée en présence du fils ;

Le fils empoisonné par la mère ;

La mère punie et tuée par le fils ;

La superbe trilogie a dû être coulée d’un seul jet, comme un groupe de bronze. Elle l’a été, n’est-ce pas ?

Je me rappelle dans quelles conditions et dans quelles circonstances Lucrèce Borgia fut en quelque sorte improvisée, au commencement de 1833.

Le Théâtre-Français avait donné, à la fin de 1832, la première et unique représentation du Roi s’amuse. Cette représentation avait été une rude bataille et s’était continuée et achevée entre une tempête de sifflets et une tempête de bravos. Aux représentations suivantes, qu’est-ce qui allait l’emporter, des bravos ou des sifflets ? Grande question, importante épreuve pour l’auteur…

Il n’y eut pas de représentations suivantes.

Le lendemain de la première représentation, le Roi s’amuse était interdit « par ordre », et attend encore sa seconde représentation. Il est vrai qu’on joue tous les jours Rigoletto.

Cette confiscation brutale portait au poète un préjudice immense. Il dut y avoir là pour vous, mon ami, un cruel moment de douleur et de colère.

Mais, dans ce même temps, Harel, le directeur de la Porte-Saint-Martin, vient vous demander un drame pour son théâtre et pour mademoiselle Georges. Seulement, ce drame, il le lui faut tout de suite, et Lucrèce Borgia n’est construite que dans votre cerveau, l’exécution n’en est pas même commencée.

N’importe ! vous aussi, vous voulez tout de suite votre revanche. Vous vous dites à vous-même ce que vous avez dit depuis au public dans la préface même de Lucrèce Borgia :

« Mettre au jour un nouveau drame, six semaines après le drame proscrit, ce sera encore une manière de dire son fait au gouvernement. Ce sera lui montrer qu’il perd sa peine. Ce sera lui prouver que l’art et la liberté peuvent repousser en une nuit sous le pied maladroit qui les écrase. »

Vous vous mettez aussitôt a l’œuvre. En six semaines, votre nouveau drame est écrit, appris, répété, joué. Et, le 2 février 1833, deux mois après la bataille du Roi s’amuse, la première représentation de Lucrèce Borgia est la plus éclatante victoire de votre carrière dramatique.

Il est tout simple que cette œuvre d’une seule venue soit solide, indestructible et à jamais durable, et qu’on l’ait applaudie hier comme on l’avait applaudie il y a quarante ans, comme on l’applaudira dans quarante ans encore, comme on l’applaudira toujours.

L’effet, très grand dès le premier acte, a grandi de scène en scène, et a eu, au dernier acte, toute son explosion.

Chose étrange ! ce dernier acte, on le connaît, on le sait par cœur, on attend l’entrée des moines, on attend l’apparition de Lucrèce Borgia, on attend le coup de couteau de Gennaro.

Eh bien, on est pourtant saisi, terrifié, haletant, comme si on ignorait tout ce qui va se passer ; la première note du De Profundis coupant la chanson à boire vous fait passer un frisson dans les veines ; on espère que Lucrèce Borgia sera reconnue et pardonnée par son fils, on espère que Gennaro ne tuera pas sa mère. Mais non, vous ne voudrez pas, maître inflexible : il faut que le crime soit expié, il faut que le parricide aveugle châtie et venge tous ces forfaits, aveugles aussi peut-être.

Le drame a été admirablement monté et joué sur ce théâtre, où il se retrouvait chez lui.

Madame Laurent a été vraiment superbe dans Lucrèce. Je ne méconnais pas les grandes qualités de beauté, de force et de race que possédait mademoiselle Georges ; mais j’avouerai que son talent ne m’émouvait que quand j’étais émue par la situation même. Il me semble que Marie Laurent me ferait pleurer à elle seule. Elle a eu, comme mademoiselle Georges, au premier acte, son cri terrible de lionne blessée : « Assez ! assez ! » Mais, au dernier acte, quand elle se traîne aux pieds de Gennaro, elle est si humble, si tendre, si suppliante ; elle a si peur, non d’être tuée, mais d’être tuée par son fils, que tous les cœurs se fondent comme le sien et avec le sien. On n’osait pas applaudir, on n’osait pas bouger, on retenait son souffle. Et puis toute la salle s’est levée pour la rappeler et pour l’acclamer en même temps que vous.

Vous n’avez jamais eu un Alphonse d’Este aussi vrai et aussi beau que Mélingue. C’est un Bonington, ou mieux, c’est un Titien vivant. On n’est pas plus prince et prince italien, prince du xvie siècle. Il est féroce et il est raffiné. Il prépare, il compose et il savoure sa vengeance en artiste, avec autant d’élégance que de cruauté. On l’admire avec épouvante, faisant griffe de velours comme un beau tigre royal.

Taillade a bien la figure tragique et fatale de Gennaro. Il a trouvé de beaux accents d’âpreté hautaine et farouche, dans la scène où Gennaro est exécuteur et juge.

Brésil, admirablement costumé en faux hidalgo, a une grande allure dans le personnage méphistophélique de Gubetta.

Les cinq jeunes seigneurs, que des artistes de réelle valeur, Charles Lemaître en tête, ont tenu à honneur de jouer, avaient l’air d’être descendus de quelque toile de Giorgione ou de Bonifazio.

La mise en scène est d’une exactitude, c’est-à-dire d’une richesse qui fait revivre à souhait pour le plaisir des yeux toute cette splendide Italie de la Renaissance. M. Raphaël Félix vous a traité bien plus que royalement : artistement.

Mais — il ne m’en voudra pas de vous le dire — il y a quelqu’un qui vous a fêté encore mieux que lui, c’est le public, ou plutôt le peuple.

Quelle ovation à votre nom et à votre œuvre !

J’étais tout heureuse et fière pour vous de cette juste et légitime ovation. Vous la méritez cent fois, cher grand ami. Je n’entends pas louer ici votre puissance et votre génie ; mais on peut vous remercier d’être le bon ouvrier et l’infatigable travailleur que vous êtes.

Quand on pense à ce que vous aviez fait déjà en 1833 ! Vous aviez renouvelé l’ode ; vous aviez, dans la préface de Cromwell, donné le mot d’ordre à la révolution dramatique ; vous aviez, le premier, révélé l’Orient dans les Orientales, le moyen âge dans Notre-Dame de Paris.

Et, depuis, que d’œuvres et que de chefs-d’œuvre ! que d’idées remuées ! que de formes inventées ! que de tentatives, d’audaces et de découvertes !

Et vous ne vous reposez pas ! Vous saviez hier là-bas, à Guernesey, qu’on reprenait Lucrèce Borgia à Paris ; vous avez causé doucement et paisiblement des chances de cette représentation ; puis, à dix heures, au moment où toute la salle rappelait Mélingue et madame Laurent après le troisième acte, vous vous endormiez, afin de pouvoir vous lever, selon votre habitude, à la première heure, et on me dit que, dans le même instant où j’achève cette lettre, vous allumez votre lampe, et vous vous remettez tranquille à votre œuvre commencée.


DCCXXI

À MAURICE SAND, À NOHANT


Paris, 21 février 1870.


Pendant que tu m’écrivais que madame Chatiron allait probablement mieux, elle s’en allait, la pauvre femme ! et j’ai reçu par René la triste nouvelle en même temps que les espérances de ta lettre.

Je vois que la neige et la glace vous ont isolés, comme si vous étiez dans les Alpes ou dans les Pyrénées. Quel hiver ! il n’est pas étonnant que ce pauvre être si fragile, dont la vie tenait du prodige, n’ait pu le supporter. C’était, en somme, une femme excellente et que j’ai appréciée quand elle a vécu chez moi. Je sais que Léontine la regrettera beaucoup ; je lui écris ; tâchez de la consoler un peu.

Je suis enfin sortie aujourd’hui. J’ai été à la répetition et j’ai avalé mes cinq actes sans fatigue[65]. Il ne faisait plus froid ; j’ai vu les décors, qui sont très beaux et j’ai fait mon compliment à Zaraf le frisé.

La pièce a beaucoup gagné à quelques coupures et à certains béquets. Les acteurs vont très bien ; Sarah[66] a été secouée par mes reproches du commencement ; elle joue enfin en jeune fille honnête et intéressante, tout se débrouille et avance. On croit à un grand succès de durée, tout est là ; car la première représentation ne prouve plus rien dans les habitudes du théâtre moderne.

Madame Bondois est très approuvée et très bonne ; elle a saisi le joint. La pièce passera jeudi ou vendredi au plus tard.

Je vous bige mille fois.


DCCXXII

À MADAME SIMONNET, À LA CHÂTRE


Paris, 21 février 1870.


Chère enfant,

J’apprends par René[67] que le douloureux événement prévu n’a pu être détourné[68]. Je joins mes regrets sincères aux vôtres, je garderai toute ma vie à cette digne femme un sentiment de profonde estime. Elle n’avait pas de petitesses ; son caractère était à la hauteur de son intelligence ; j’ai pu l’apprécier durant des années où nous avons vécu sous le même toit et où bien des choses autour de nous tendaient à nous désunir. Je l’ai toujours trouvée forte et vraie, fidèle en amitié et jugeant tout de très haut. La durée d’une existence si fragile était un problème ; elle a vécu par la force morale.

Je partage le déchirement de cette séparation pour toi et pour tes chers enfants. Ils sont bien bons, bien intelligents ; ils t’aiment tendrement et religieusement ; ils t’aideront à subir cette inévitable perte. Dis-leur que je les aime aussi comme s’ils étaient à moi, et que je leur recommande bien de te distraire et de te consoler.

Je vous embrasse tous quatre bien affectueusement et maternellement.

Ta tante,
G. SAND.

DCCXXIII

À MAURICE SAND, À NOHANT


Paris, 23 février 1870.


J’ai été dîner aujourd’hui chez Magny pour la première fois depuis huit jours ; ça m’a réconfortée : j’étais un peu lasse de poulet froid.

J’ai avalé mes quatre heures de répétition. Demain mercredi, répétition générale, lumières, décors et costumes. Ça va très bien maintenant ; on pleure beaucoup, on rit aussi. Vendredi, sans faute, première représentation.

J’ai distribué presque toutes mes places aujourd’hui, le reste partira demain. Me voilà dans le coup de feu de la fin ; mais c’est le moment du calme, de l’attention et de la présence d’esprit. Pas plus émue qu’à l’ordinaire ; c’est le départ d’une course en ballon. On fait de son mieux pour bien marcher, mais on ne gouverne pas les éléments, et, comme tout peut craquer, il n’y faut pas penser. Mes artistes commencent à pâlir, à trembler, à devenir nerveux. C’est ce qu’il leur faut, à eux, ils ont besoin de fièvre. Moi, il ne m’en faut pas, je n’en ai pas.

Je pense à mes chères cocotes qui dormiront comme des anges pendant qu’on beuglera, en bien ou en mal, autour de la bonne mère.

J’étais inquiète de vous pour cet enterrement dans la neige et ces émotions tristes. Enfin vous n’êtes pas malades ! Il fait beau ici, encore assez froid ; je ne sors qu’en voiture et bien emmitouflée.

Mon pauvre Flaubert est triste. Je ne le vois pas, il soigne un ami mourant ; plus son larbin, qui a un rhumatisme articulaire. En outre, on n’a pas voulu de sa féerie à la Gaieté ; il a vraiment du malheur !

Zacharie va bien ; ses grandes jambes m’aident beaucoup ; je lui ai donné trente places pour des étudiants ses amis, tous Berrichons ou Marchois.

Je vous bige mille fois. Ne soyez pas malades.


DCCXXIV

AU MÊME


Paris, 26 février 1870.


Il faut que je vous écrive vite, vite. J’ai soupé cette nuit comme un ogre et j’ai dormi comme un bœuf ; je me suis levée à une heure et les visites me pleuvent.

Quelle soirée, mes enfants ! quel succès ! quel bon public ! Salle grippée, retenant sa toux et sa respiration pour écouter, appréciant tout, applaudissant de lui-même, de toutes les places. Les claqueurs ont pu ménager et reposer leurs pattes. Un sifflet s’est risqué à la scène première des deux jeunes gens. Ça a enlevé le succès bruyant et passionné de l’auditoire. On a prétendu que c’était un ami qui me rendait le service de ce sifflet ; dans le théâtre, on a dit que ce devait être Plauchut. En réalité, c’était un petit Sulpicien de quinze ans.

Le succès a grandi à chaque acte ; enfin c’était tout ce que l’on peut imaginer en fait de succès spontané et de bon aloi. Pas un essai d’allusion, pas une préoccupation politique. On était tout à la pièce et à l’émotion ; on a pleuré, on a ri. Il s’est produit des effets où l’on n’en avait pas prévu.

Sylvanie[69] était dans ma loge, sanglotant, toussant, mouchant, criant. Thuillier était dans une baignoire, faisant la même chose, enfin tout le monde ; et j’en aurais tant à vous dire, que je ne vous dis rien. — Et puis la sonnette n’arrête pas.

Mes directeurs sortent d’ici ; ils sont aux anges. Ils croient à un succès d’argent superbe ; About aussi. Je vous bige, l’heure avance, j’envoie ma lettre. Vous avez dû recevoir un télégramme aujourd’hui. Bigez mes filles. Dites à Lolo que sa vieille grand’mère va bientôt revenir.

Ne soyez pas malades, que je sois heureuse en tout.


DCCXXV

AU MÊME


Paris, 27 février 1870.


Nous ferons le carnaval en plein carême et ensemble, si l’on est en deuil autour de nous. Je veux revoir ma Lolo en costume Louis XIII. Il faut bien que je reste pour voir se décider le succès d’argent et veiller encore à beaucoup de choses.

J’espère le grand succès, tout va bien. Je sors de la seconde représentation : une salle comble, donnée à moitié, mais payante à moitié ; on a fait deux mille sept cent quarante-quatre francs ; ce qui aurait fait le double si on n’eût été obligé, comme toujours, d’avoir le reste de la presse, du ministère et des amis de la maison. Le public excellent, applaudissant, pleurant, rappelant les acteurs à tous les actes.

Les journaux enthousiastes, quelques-uns furieux du succès : les cléricaux. Zacharie vous en envoie trois bons que nous avons pu réunir au théâtre. Les directeurs sont enchantés, les acteurs ivres de joie, d’émotion et de fatigue ; voilà. On s’embrasse comme du pain dans tous les coins du théâtre. Tout le monde s’adore. C’est la troupe de Balandard chez le prince Klémenti : l’ivresse du succès.

Me voilà guérie : j’ai soupé ce soir avec Zacharie, qui est bien gentil, bien dévoué et qui se met en quatre. Nous avons dévoré un joli morceau de fromage, des fruits, des confitures ; nous furetions dans la cuisine, c’était comme à Nohant. Mais comme vous nous manquiez ! Quel bonheur si on pouvait jouir ensemble d’une bonne chance comme cela !

Enfin je vais vous revoir et tout sera pour le mieux. Mangez mon miel, on en aura d’autre ; que ma Lolo dévore sa bonne mère. Bigez Titite. Portez-vous bien, surtout !


DCCXXVI

AU MÊME


Paris, 2 mars 1870.


Cinq mille cinquante francs de recette ; on a chassé les musiciens, bourré l’orchestre et vendu des places de couloir. On ne croyait pas que l’Odéon pût faire cette recette, au prix où il est. J’y ai été faire un tour, ce soir. Le public est de plus en plus ému, attentif, enthousiaste. L’orchestre était plein de femmes en pleurs ; elles s’amusent drôlement, un mardi gras ! On est persuadé maintenant que c’est un second Villemer.

J’ai reçu des étudiants toute la journée. Ils venaient, par bandes de douze, me remercier et me féliciter ; tous très gentils et bien élevés. J’étais comme au milieu de nos jeunes gens de Nohant.

Retenez-moi cheval, voiture et mon postillon d’habitude pour samedi ; j’arriverai pour dîner. Quel bonheur de vous revoir, mes enfants, et avec un si beau résultat en main. Bigez mes amours de cocotes.


DCCXXVII

À GUSTAVE FLAUBERT, À PARIS


Nohant, 19 mars 1870.


Je sais, mon ami, que tu lui es très dévoué. Je sais qu’Elle[70] est très bonne pour les malheureux qu’on lui recommande ; voilà tout ce que je sais de sa vie privée. Je n’ai jamais eu ni révélation ni document sur son compte, pas un mot, pas un fait, qui m’eût autorisée à la peindre. Je n’ai donc tracé qu’une figure de fantaisie, je le jure, et ceux qui prétendraient la reconnaître dans une satire quelconque seraient, en tout cas, de mauvais serviteurs et de mauvais amis.

Moi, je ne fais pas de satires : j’ignore même ce que c’est. Je ne fais pas non plus de portraits : ce n’est pas mon état. J’invente. Le public, qui ne sait pas en quoi consiste l’invention, veut voir partout des modèles. Il se trompe et rabaisse l’art.

Voilà ma réponse sincère. Je n’ai que le temps de la mettre à la poste.

G. SAND.


DCCXXVIII

AU MÊME, À CROISSET


Nohant, 30 mars 1870.
Nuit de mercredi à jeudi, trois heures du matin.


Ah ! mon cher vieux, que j’ai passé douze tristes jours ! Maurice a été très malade. Toujours ces affreuses angines, qui d’abord ne paraissent rien et qui se compliquent d’abcès et tendent à devenir couenneuses. Il n’a pas été en danger, mais toujours en danger de danger, et des souffrances cruelles, extinction de voix, impossibilité d’avaler ; toutes les angoisses attachées aux violents maux de gorge que tu connais bien, puisque tu sors d’en prendre. Chez lui, ce mal tend toujours au pire, et la muqueuse a été si souvent le siège du même mal, qu’elle manque d’énergie pour réagir. Avec cela, peu ou point de fièvre, presque toujours debout, et l’abattement moral d’un homme habitué à une action continuelle du corps et de l’esprit, à qui l’esprit et le corps défendent d’agir. Nous l’avons si bien soigné, que le voilà, je crois, hors d’affaire, bien que, ce matin, j’aie eu encore des craintes et demandé le docteur Favre, notre sauveur ordinaire.

Dans la journée, je lui ai parlé, pour le distraire, de tes recherches sur les monstres ; il s’est fait apporter ses cartons pour y chercher ce qu’il pouvait avoir à ton service : mais il n’a trouvé que de pures fantaisies de son cru. Je les ai trouvées, moi, si originales et si drôles, que je l’ai encouragé à te les envoyer. Elles ne te serviront de rien, si ce n’est à pouffer de rire, dans tes heures de récréation.

J’espère que nous allons revivre sans rechutes nouvelles. Il est l’âme et la vie de la maison. Quand il s’abat, nous sommes mortes : mère, femme et filles. Aurore dit qu’elle voudrait être bien malade à la place de son père. Nous nous aimons passionnément nous cinq, et la sacro-sainte littérature, comme tu l’appelles, n’est que secondaire pour moi dans la vie. J’ai toujours aimé quelqu’un plus qu’elle, et ma famille plus que ce quelqu’un.

Pourquoi donc ta pauvre petite mère est-elle aussi désespérée, au beau milieu d’une vieillesse que j’ai vue si verte encore et si gracieuse ! Est-ce la surdité subite ? Y avait-il manque absolu de philosophie et de patience avant les infirmités ? J’en souffre avec toi, parce que je comprends ce que tu en souffres.

Une autre vieillesse qui se fait pire, puisqu’elle se fait méchante, c’est celle de madame Colet. Je croyais que toute sa haine était contre moi, et cela me semblait un coin de folie ; car jamais je n’ai rien fait, rien dit contre elle, même après ce pot de chambre de bouquin où elle a excrété toute sa fureur sans cause. Qu’a-t-elle contre toi, à présent que la passion est à l’état de légende ? Estrange ! estrange ! Et, à propos de Bouilhet, elle le haïssait donc, lui aussi, ce pauvre poète ? C’est une folle.

Tu penses bien que je n’ai pu écrire une panse d’a, depuis ces douze jours. Je vais, j’espère, me remettre à la besogne dès que j’aurai fini mon roman, qui est resté une patte en l’air aux dernières pages. Il va commencer à paraître et il n’est pas fini d’écrire. Je veille pourtant toutes les nuits jusqu’au jour ; mais je n’ai pas eu l’esprit assez tranquille pour me distraire de mon malade.

Bonsoir, cher bon ami de mon cœur.

Mon Dieu ! ne travaille et ne veille pas trop, puisque, toi aussi, tu as des maux de gorge. C’est un mal cruel et perfide. Nous t’aimons et nous t’embrassons tous. Aurore est charmante ; elle apprend tout ce qu’on veut, on ne sait comment, sans avoir l’air de s’en apercevoir elle-même.


DCCXXIX

À M. EDMOND PLAUCHUT, À PARIS


Nohant, 3 avril 1870.


Favre est parti ce matin, nous laissant tout à fait tranquilles sur Maurice, qui est sorti au jardin tantôt pour la première fois. Quant à Lolo, elle nous tourmente encore un peu, par ses retours de fièvre ; mais, s’il y avait danger, notre docteur ne serait pas parti. Voilà ce dont je suis sûre, c’est un dévoué et un bon ; de plus, c’est un médecin de génie ; de plus encore, c’est un homme à part, qui ne veut pas gagner d’argent, et que l’on offenserait en lui parlant de salaire.

Nous avons parlé de tout et de tous, durant les dix jours qu’il a passés ici (veillant toutes les nuits nos malades), et naturellement nous avons parlé de toi. Il sait que tu as été chez lui pour le renseigner sur le voyage, et il désire te voir et te connaître. Je lui ai donné ton adresse et je te renouvelle la sienne : rue de Rivoli, 69.

Il parle beaucoup, beaucoup, et d’une façon étincelante, parfois obscure, tout à coup claire comme le jour et probante. C’est surtout en physiologie qu’il est merveilleux. Il vous donnerait une santé à toute épreuve si on lui rendait bien compte de soi et si on écoutait ses conseils d’hygiène générale. Au moral, il y a bien des points sur lesquels il vous remonte aussi. Enfin je te le décris et te l’annonce. C’est un homme remarquable et que tu seras content de connaître.

Je t’embrasse,
G. SAND.


DCCXXX

À MICHEL LÉVY, ÉDITEUR, À PARIS


Nohant, 20 avril 1870.


Cher ami,

C’est encore moi Je dis à tout le monde que nous sommes bons amis, et tout le monde veut que je m’adresse à vous. Je vous ai envoyé le roman de madame Blanc : je désire beaucoup qu’il vous convienne de le publier.

À présent, Flaubert m’écrit qu’il a quelques dettes à payer et qu’il ne peut se décider à demander de l’argent. Je ne sais pas pourquoi, puisqu’il vous a trouvé très excellent envers lui, et que vous ne refusez jamais un solde ou une avance à qui en a besoin. J’ignore où vous en êtes avec lui de votre règlement ; mais je vois que vous lui rendriez grand service en lui portant ou en lui envoyant de quoi se remettre à flot, puisqu’il ne sait pas demander lui-même. Il est atrabilaire pour le moment. Il a perdu, après Bouilhet, un autre ami, un second Bouilhet ; avec cela, il est en mauvaise santé, et ses lettres sont tristes. Je crois que sa position matérielle améliorée l’aiderait à reprendre le dessus.

À vous de cœur.
G. SAND.

Ne parlez pas à Flaubert de ma lettre. Faites comme de vous-même[71].


DCCXXXI

AU MÊME


Nohant, 26 avril 1870.


Eh bien, mon cher ami, dites à notre ami que je vous ai parlé de ses petits soucis d’argent, sans faire allusion à son état moral ni entrer dans les détails de ma lettre, afin de ne pas augmenter un découragement qu’il n’avoue pas, mais que vous verrez bien quand même. Vous, plus qu’un autre, pouvez lui remonter le moral. L’insuccès relatif de son livre[72] est une souffrance, et, s’il craint de vous parler d’argent, c’est, à coup sûr, dans l’appréhension d’un reproche indirect de votre part. Vous êtes au-dessus de ces choses par votre haute position commerciale, qui est aussi une position littéraire, et vous savez bien qu’un homme de talent, après avoir fait Madame Bovary, doit remonter sur l’eau. Il y a eu erreur sur la manifestation et sur le moyen d’empoigner le public. À quel grand esprit cela n’est-il pas arrivé ?… Je crois comprendre qu’il a besoin tout de suite, qu’il ne veut pas vous le dire, et que, comme un grand enfant qu’il est, il attend que vous le deviniez.

Vous voilà au courant autant que je peux vous y mettre. Avisez, et que votre bonne amitié pour lui vous conseille.

À vous, cher ami,
G. SAND.

[73]


DCCXXXII

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 20 mai 1870.


Il y a bien longtemps que je suis sans nouvelles de mon vieux troubadour. Tu dois être à Croisset. S’il y fait aussi chaud qu’ici, tu dois souffrir ; nous avons 34 degrés à l’ombre, et la nuit 24. Maurice a eu une forte rechute de mal de gorge. Enfin, cette chaleur insensée l’a guéri, elle nous va à tous ici. Les enfants sont gais et embellissent à vue d’œil. Moi, je ne fiche rien ; j’ai eu trop à faire pour soigner et veiller encore mon garçon, et, à présent que la petite mère est absente, les fillettes m’absorbent. Je travaille tout de même en projets et rêvasseries. Ce sera autant de fait quand je pourrai barbouiller du papier.

Je suis toujours sur mes pieds, comme dit le docteur Favre. Pas encore de vieillesse, ou plutôt la vieillesse normale, le calme… de la vertu, cette chose dont on se moque, et que je dis par moquerie, mais qui correspond, par un mot emphatique et bête, à un état d’inoffensivité forcée, sans mérite par conséquent, mais agréable et bon à savourer. Il s’agit de le rendre utile à l’art quand on s’y dévoue ; je n’ose pas dire combien je suis naïve et primitive de ce côté-là. C’est la mode de s’en moquer ; mais qu’on se moque, je ne veux pas changer.

Voilà mon examen de conscience du printemps, pour ne plus penser, de tout l’été, qu’à ce qui ne sera pas moi.

Voyons, toi, ta santé d’abord ? Et cette tristesse, ce mécontentement que Paris t’a laissé, est-ce oublié ? N’y a-t-il plus de circonstances extérieures douloureuses ? Tu as été trop frappé, aussi. Deux amis de premier ordre partis coup sur coup. Il y a des époques de la vie où le sort nous est féroce. Tu es trop jeune pour te concentrer dans l’idée d’un recouvrement des affections dans un monde meilleur, ou dans ce monde-ci amélioré. Il faut donc, à ton âge (et, au mien, je m’y essaye encore), se rattacher d’autant plus à ce qui nous reste. Tu me l’écrivais quand j’ai perdu Rollinat, mon double en cette vie, l’ami véritable, dont le sentiment de la différence des sexes n’avait jamais entamé la pure affection, même quand nous étions jeunes. C’était mon Bouilhet et plus encore ; car, à mon intimité de cœur, se joignait un respect religieux pour un véritable type de courage moral qui avait subi toutes les épreuves avec une douceur sublime. Je lui ai tout ce que j’ai de bon, je tâche de le conserver pour l’amour de lui. N’est-ce pas un héritage que nos morts aimés nous laissent ?

Le désespoir qui nous ferait nous abandonner nous-mêmes serait une trahison envers eux et une ingratitude. Dis-moi que tu es tranquille et adouci, que tu ne travailles pas trop et que tu travailles bien. Je ne suis pas sans quelque inquiétude de n’avoir pas de lettre de toi depuis longtemps. Je ne voulais pas t’en demander avant de pouvoir te dire que Maurice était bien guéri ; il t’embrasse, et les enfants ne t’oublient pas. Moi, je t’aime.


DCCXXXIII

À MADAME EDMOND ADAM, À PARIS


Nohant, 8 juin 1870.


Chers amis,

Nous sommes bien heureux de l’affirmation que nous donne Lina ! vous viendrez donc, ce mois-ci, revoir le vieux Nohant, tout grillé, tout desséché par la plus effroyable sécheresse qu’il ait jamais subie ! En revanche, vous verrez nos fillettes fraîches et fleuries ; le beau Plauchut rose comme une citrouille, et le Sargent[74] encore un peu changé, mais en possession de toute sa gaieté. Nous sommes contents, enchantés et joyeux de compter sur vous trois. Lina nous dit que vous êtes bien portants et que Toto est superbe. On va donc rire de bon cœur et oublier tous les chagrins et inquiétudes de cette triste année ! Vive la joie, alors ! Lina vous demande (elle a oublié de le faire a Paris) si vous voulez des rideaux de lit dans votre chambre. Il y en a ; on les met ou on ne les met pas en été, au goût des personnes. Réponse à cet important chapitre de ménage.

On promet à Adam qu’on ne lui fera pas de farces, on n’en fera qu’à Plauchut ; mais cela devient difficile, il a passé par toutes les épreuves. Je crois qu’on le laissera dormir. Il est bien heureux en ce moment-ci, on lui permet de chanter. Ça fait pleuvoir et on en a si grand besoin, qu’il a toute permission de nous assommer. Le fait est qu’il pleut depuis qu’il est ici.

À bientôt donc, le plus tôt qu’il vous sera possible, chers et bons amis. On vous embrasse tendrement. Lolo, et Titite, toutes fières de leurs beaux chapeaux, se joignent à nous. Aurore se souvient très bien de sa Toto.


DCCXXXIV

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 29 juin 1870.


Nos lettres se croisent toujours et j’ai maintenant la superstition qu’en t’écrivant le soir, je recevrai une lettre de toi le lendemain matin ; nous pourrions nous dire :

Vous m’êtes, en dormant, un peu triste apparu.

Ce qui me préoccupe dans la mort de ce pauvre Jules de Goncourt, c’est le survivant. Je suis sûre que les morts sont bien, qu’ils se reposent peut-être avant de revivre, et que, dans tous les cas, ils retombent dans le creuset pour en ressortir avec ce qu’ils ont eu de bon, et du progrès en plus. Barbès n’a fait que souffrir toute sa vie. Le voilà qui dort profondément. Bientôt il se réveillera ; mais nous, pauvres bêtes de survivants, nous ne les voyons plus. Peu de temps avant sa mort, Duveyrier, qui paraissait guéri, me disait : « Lequel de nous partira le premier ? » Nous étions juste du même âge. Il se plaignait de ce que les premiers envolés ne pouvaient pas faire savoir à ceux qui restaient s’ils étaient heureux et s’ils se souvenaient de leurs amis. Je disais : Qui sait ? Alors nous nous étions juré de nous apparaître l’un à l’autre, de tâcher du moins de nous parler, le premier mort au survivant.

Il n’est pas venu, je l’attendais, il ne m’a rien dit. C’était un cœur des plus tendres et une sincère volonté. Il n’a pas pu ; cela n’est pas permis, ou bien, moi, je n’ai ni entendu ni compris.

C’est, dis-je, ce pauvre Edmond qui m’inquiète. Cette vie à deux, finie, je ne comprends pas le lien rompu, à moins qu’il ne croie aussi qu’on ne meurt pas.

Je voudrais bien aller te voir ; apparemment, tu as du frais à Croisset, puisque tu voudrais dormir sur une plage chaude. Viens ici, tu n’auras pas de plage, mais 36 degrés à l’ombre et une rivière froide comme glace, ce qui n’est pas à dédaigner. J’y vais tous les jours barboter après mes heures de travail ; car il faut travailler, Buloz m’avance trop d’argent. Me voilà faisant mon état, comme dit Aurore, et ne pouvant pas bouger avant l’automne. J’ai trop flâné après mes fatigues de garde-malade. Le petit Buloz est venu ces jours-ci me relancer. Me voilà dans la pioche.

Puisque tu vas à Paris en août, il faut venir passer quelques jours avec nous. Tu y as ri quand même ; nous tâcherons de te distraire et de te secouer un peu. Tu verras les fillettes grandies et embellies ; la petiote commence à parler. Aurore bavarde et argumente. Elle appelle Plauchut vieux célibataire. Et, à propos, avec toutes les tendresses de la famille, reçois les meilleures amitiés de ce bon et brave garçon.

Moi, je t’embrasse tendrement et te supplie de te bien porter.


DCCXXXV

À M. ÉMILE DE GIRARDIN, À PARIS


Nohant, 3 juillet 1870.


Cher ami,

Voici ce que je lis dans le New-York Evening Post, à la suite d’une critique de mon dernier roman. Je traduis en supprimant les noms propres :

« Quant à la question relative au caractère qui a servi à l’auteur de Malgrétout, elle est de celles qui ne souffrent pas de discussion pour quiconque sait sur quels principes repose la construction d’une œuvre d’art. George Sand est un artiste : or il n’est point artiste, il est un vulgaire écrivain de lieux communs, celui qui photographie les personnages vivants dans une fiction. Que la prodigieuse carrière de telle ou telle individualité historique ait pu frapper l’esprit de George Sand, au moment où elle peignait les aspirations d’une aventurière ambitieuse, cela ne prouve pas qu’elle ait voulu peindre aucune figure de la vie réelle, ni qu’elle ait songé à jeter aucune lumière sur les faits qui la concernent. »

Je trouve ces réflexions justes et de bon goût, et je suis très étonnée de lire dans la Liberté une interprétation arbitraire des intentions que j’ai pu avoir.

Je vis si loin du mouvement quotidien, que je ne sais pas quel nom propre couvre le pseudonyme de Panoptès. C’est un homme ou une femme de talent ; comment peut-il ou peut-elle faire cet affront à la littérature : assimiler la tâche de l’artiste à celle du pamphlétaire honteux ? Si j’avais voulu peindre une figure historique, je l’aurais nommée. Ne la nommant pas, je n’ai pas voulu la désigner ; ne la connaissant pas, je n’aurais pu la peindre. S’il y a ressemblance fortuite, je l’ignore, mais je ne le crois pas. Tout personnage d’invention est plus fort et plus logique que nature, dans le bien ou dans le, mal. On peut tracer la figure d’une classe d’ambitieuses qui ont échoué et qui ont réussi dans leurs projets, sans avoir aucune figure en vue, et je crois qu’il vaut beaucoup mieux pour l’artiste qu’il en soit ainsi. Vous savez tout cela aussi bien que moi. Vous êtes du bâtiment. Panoptès trahit donc la fraternité maçonnique littéraire, en parlant comme il le fait.

À vous de cœur.
G. SAND.


J’ai eu envie de répondre ; mais je crois qu’il vaut mieux laisser tomber cela que d’en occuper le public.


DCCXXXVI

À M. LE DOCTEUR HENRI FAVRE, À PARIS


Nohant, 3 juillet 1870.


Cher ami,

Je suis bien contente que l’occasion nous apporte votre souvenir. Je n’ai pas besoin de vous dire que je trouve de mauvais goût l’interprétation donnée aux intentions d’un romancier. S’il a besoin de ce genre d’intentions pour composer un personnage, c’est un pauvre artiste. Je ne prétends pas être une bien riche imagination. J’en ai pourtant assez pour me passer de modèles posant devant moi, et, comme celui qu’on prétend reconnaître ne m’a jamais fait cet honneur-là, je n’ai pu, en aucune façon, le copier et le présenter au public comme un portrait d’après nature.

Tous vos malades sont des gens brillants de santé. Maurice engraisse visiblement, il prétend que vous l’avez trop guéri. Mais il mène une vie de cultivateur et de géologue si active, qu’il se défendra de l’alourdissement. On parle de vous sans cesse, et, si les oreilles ne vous tintent pas, c’est qu’il y a trop de gens partout qui vous louent et vous remercient.

G. SAND.

DCCXXXVII

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE,
À ANGERS


Nohant, 14 juillet 1870.


Je suis embarrassée pour vous conseiller, chère âme tourmentée. Vous êtes dans une de ces situations d’esprit où le pour et le contre se balancent sans solution. Vous éprouvez le besoin de changer de milieu, et, dès que vous quittez le vôtre, tout vous manque ; vous regrettez, comme vous le dites, très bien, jusqu’aux herbes de votre jardin. J’ai traversé ces souffrances ; mais je suis toujours revenue à mon nid avec bonheur, et, à présent, je crois que le mieux n’est pas dans le changement. Toute situation a ses amertumes ou ses langueurs, et je ne puis croire que les gens qui vous aiment vous laissent tourmenter à l’âge où vous ne pourriez plus vous défendre vous-même. Cet âge est loin encore, Dieu merci ! et qui sait s’il viendra ? La vieillesse n’est pas forcément la décadence intellectuelle. C’est quelquefois tout le contraire. Vous êtes une âme généreuse et forte de droiture. Si les fantômes vous tourmentent et vous terrassent par moments, vous vous retrouvez toujours sur vos pieds, toujours la même, vous en convenez vous-même. Vous n’êtes donc pas en danger de devenir la proie des inquisiteurs du corps et de l’âme. N’ayez pas cette crainte : la crainte est un vertige qui nous attire dans le péril imaginaire. Supprimez ce vertige, il n’y a plus de péril.

Quant à l’emploi de votre fortune, c’est une question d’examen autour de vous. Il y a tant de misères intéressantes et dignes ! À votre place, je ne serais pas embarrassée, vous avez su faire le bien toute votre vie, vous le saurez jusqu’à la dernière heure.

Mais vous souffrez, vous êtes dans une crise d’étouffement. Tout le monde a de ces crises où tout froisse et déplaît, vous les ressentez plus vives, parce que votre intelligence s’en rend compte et que votre vie est peut-être un peu monotone. Est-ce que les voyages vous fatiguent ? Il me semble qu’une excursion de temps en temps, dans un beau pays quelconque, vous ferait grand bien. Avec les chemins de fer, on peut maintenant voyager sans fatigue en s’arrêtant souvent. Le voyage à petites journées est encore très agréable et très sain. L’ami artiste que vous avez près de vous doit être très capable de vous piloter et de vous accompagner.

J’ai reçu votre volume, et je vous en remercie bien. J’ai peu de temps pour lire ; mais j’ai commencé et je suis charmée des premières nouvelles. J’y retrouve votre bonté et votre grand sentiment de justice.

Croyez que je vous suis dévouée et même attachée de cœur ; car il a déjà longtemps que je vous connais par vos lettres et je vous vois toujours aussi digne de respect et d’affection qu’au commencement.

GEORGE SAND.


TABLE
tome 5




1864

DXLII. À madame Augustine de Bertholdi 02 janvier 1
DXLIII. À M. Auguste Vacquerie 04 janvier 3
DXLIV. À M. Édouard Rodrigues 12 janvier 5
DXLV. Au même 08 février 9
DXLVI. À Maurice Sand 21 février 13
DXLVII. Au même 28 février 14
DXLVIII. Au même 1er mars 16
DXLIX. Au même 02 mars 18
DL. Au même 08 mars 22
DLI. À M. Gustave Flaubert 16 mars 23
DLII. À M. Charles Duvernet 24 mars 24
DLIII. À madame Augustine de Bertholdi 31 mars 25
DLIV. À M. Hippolyte Magen 24 avril 27
DLV. À M. Berton, père 05 mai 28
DLVI. À mademoiselle Fleury 08 mai 30
DLVII. À M. Oscar Casamajou 00 mai 32
DLVIII. À M. Guillemat 11 juin 34
DLIX. À Maurice Sand 18 juin 35
DLX. À madame Lina Sand 29 juin 38
DLXI. À M. Ludre-Gabillaud 12 juillet 42
DLXII. À madame Lina Sand 14 juillet 43
DLXIII. À M. Jules Boucoiran 16 juillet 45
DLXIV. À M. Ludre-Gabillaud 24 juillet 46
DLXV. À madame Simonnet 24 juillet 48
DLXVI. À Maurice Sand 25 juillet 49
DLXVII. À M. Noël Parfait 00 juillet 51
DLXVIII. À mademoiselle Fleury 04 août 52
DLXIX. À Maurice Sand 06 août 53
DLXX. À M. Jules Boucoiran 06 août 55
DLXXI. À M. Charles Poncy 26 août 56
DLXXII. À M. Berton père 00 septembre 58
DLXXIII. À M. Ludre-Gabillaud 00 octobre 60
DLXXIV. À Maurice Sand 24 octobre 62
DLXXV. À M. Édouard Rodrigues 29 octobre 64
DLXXVI. À madame Lina Sand 00 novembre 65
DLXXVII. À M. Philibert Audebrand 23 décembre 67
DLXXVIII. À M. Francis Melvil 23 décembre 68
DLXXIX. À M. Édouard de Pompéry 23 décembre 69
DLXXX. À mademoiselle Leroyer de Chantepie 31 décembre 71

1865

DLXXXI. À M. Ladislas Mickiewicz 11 janvier 73
DLXXXII. À M. Nefftzer 12 janvier 75
DLXXXIII. À M. Armand Barbès 15 janvier 76
DLXXXIV. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 07 février 79
DLXXXV. Au même 09 mars 81
DLXXXVI. À M. Ernest Périgois 26 mars 82
DLXXXVII. À M. Louis Ratisbonne 30 mars 85
DLXXXVIII. À M. Leblois 17 mai 86
DLXXXIX. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 1er juin 87
DXC. À M. *** 09 juin 89
DXCI. À M. Louis Ulbach 27 juin 91
DXCII. À Maurice Sand 29 juin 92
DXCIII. À M. Sainte-Beuve 96
DXCIV. À M. Louis Ulbach 27 septembre 98
DXCV. À Gustave Flaubert 22 novembre 99
DXCVI. À M. le baron Taylor 15 décembre 101

1866

DXCVII. À M. Alexandre Dumas fils 07 janvier 102
DXCVIII. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 20 janvier 104
DXCIX. À Maurice Sand 1er février 106
DC. Au même 05 février 107
DCI. À madame la comtesse Sophie Podlipska 12 février 112
DCII. À M. Desplanches 25 mai 113
DCIII. À M. André Boutet 14 juin 117
DCIV. À M. Alexandre Dumas fils 28 juin 119
DCV. Au même 05 juillet 121
DCVI. À M. Joseph Dessauer 05 juillet 123
DCVII. À madame Arnould-Plessy 05 août 125
DCVIII. À Gustave Flaubert 10 août 126
DCIX. À Maurice Sand 10 août 127
DCX. À Gustave Flaubert 12 août 130
DCXI. À Maurice Sand 1er septembre 132
DCXII. À Gustave Flaubert 21 septembre 134
DCXIII. Au même 28 septembre 138
DCXIV. À M. Noël Parfait 28 septembre 140
DCXV. À mademoiselle Marguerite Thuillier 08 octobre 141
DCXVI. À Gustave Flaubert 00 octobre 142
DCXVII. Au même 10 novembre 145
DCXVIII. À M. Charles Poncy 16 novembre 147
DCXIX. À Maurice Sand 19 novembre 149
DCXX. À Gustave Flaubert 20 novembre 151
DCXXI. Au même 30 novembre 155
DCXXII. À M. Thomas Couture 13 décembre 158

1867

DCXXIII. À Gustave Flaubert 09 janvier 159
DCXXIV. À M. Armand Barbès 15 janvier 162
DCXXV. À Gustave Flaubert 15 janvier 167
DCXXVI. À M. Henry Harrisse 19 janvier 171
DCXXVII. À M. Alexandre Dumas fils 21 janvier 174
DCXXVIII. À Gustave Flaubert 08 février 176
DCXXIX. À M. Henry Harrisse 14 février 179
DCXXX. À Gustave Flaubert 00 février 180
DCXXXI. À M. Paul de Saint-Victor 18 février 183
DCXXXII. À M. Armand Barbès 02 mars 184
DCXXXIII. À M. Louis Viardot 11 avril 186
DCXXXIV. À M. André Boutet 15 avril 187
DCXXXV. À M. Louis Viardot 24 avril 190
DCXXXVI. À Gustave Flaubert 09 mai 192
DCXXXVII. À M. Armand Barbès 12 mai 195
DCXXXVIII. À Gustave Flaubert 30 mai 197
DCXXXIX. Au même 14 juin 199
DCXL. À M. Henry Harrisse 28 juillet 204
DCXLI. À M. François Rollinat 29 juillet 206
DCXLII. À Gustave Flaubert 06 août 208
DCXLIII. À M. Raoul Lafagette 10 août 210
DCXLIV. À Gustave Flaubert 18 août 211
DCXLV. À madame Arnould-Plessy 23 août 212
DCXLVI. À M. Armand Barbès 27 août 213
DCXLVII. À Gustave Flaubert 00 août 216
DCXLVIII. À madame Arnould-Plessy 1er septembre 217
DCXLIX. À Gustave Flaubert 10 septembre 219
DCL. Au rédacteur en chef de la Liberté 23 septembre 220
DCLI. À Gustave Flaubert 1er octobre 223
DCLII. À M. Henry Harrisse 11 octobre 224
DCLIII. À M. Armand Barbès 12 octobre 226
DCLIV. À Gustave Flaubert 12 octobre 229
DCLV. À madame Arnould-Plessy 21 octobre 230
DCLVI. À Gustave Flaubert 28 octobre 232
DCLVII. Au même 05 décembre 233
DCLVIII. À M. Calamatta 21 décembre 234
DCLIX. À Gustave Flaubert 31 décembre 236

1868

DCLX. À M. Armand Barbès 1er janvier 240
DCLXI. À mademoiselle Marguerite Thuillier 04 janvier 242
DCLXII. À mademoiselle Fleury 16 janvier 243
DCLXIII. À M. Charles Poncy 22 février 245
DCLXIV. À madame Arnould-Plessy 07 mars 246
DCLXV. À la même 15 mars 247
DCLXVI. À M. Édouard Cadol 17 mars 248
DCLXVII. À madame Juliette Lambert 23 mars 250
DCLXVIII. À madame Lebarbier de Tinan 26 mars 253
DCLXIX. À M. Henry Harrisse 09 avril 255
DCLXX. À madame Edmond Adam 08 juin 258
DCLXXI. À M. Louis Viardot 10 juin 260
DCLXXII. À Gustave Flaubert 21 juin 264
DCLXXIII. À M. Joseph Dessauer 05 juillet 266
DCLXXIV. À M. Guillaume Guizot 12 juillet 268
DCLXXV. À Gustave Flaubert 31 juillet 270
DCLXXVI. À madame Pauline Villot 00 août 273
DCLXXVII. À Gustave Flaubert 00 août 274
DCLXXVIII. Au même 18 septembre 276
DCLXXIX. À Maurice Sand 00 septembre 278
DCLXXX. À Gustave Flaubert fin septembre 279
DCLXXXI. Au même 15 octobre 281
DCLXXXII. À M. Alexandre Dumas fils 31 octobre 284
DCLXXXIII. À Gustave Flaubert 20 novembre 285
DCLXXXIV. À M. de Chilly 12 décembre 286
DCLXXXV. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 17 décembre 287
DCLXXXVI. À madame Edmond Adam 20 décembre 289
DCLXXXVII. À Gustave Flaubert 21 décembre 290

1869

DCLXXXVIII. À M. Émile Rollinat 02 janvier 293
DCLXXXIX. À M. Armand Barbès 02 janvier 295
DCXC. À madame Edmond Adam 10 janvier 297
DCXCI. À Gustave Flaubert 17 janvier 299
DCXCII. Au même 11 février 302
DCXCIII. À M. Edmond Plauchut 18 février 304
DCXCIV. À Gustave Flaubert 24 février 307
DCXCV. À M. Alexandre Dumas fils 12 mars 309
DCXCVI. À Gustave Flaubert 02 avril 311
DCXCVII. À M. Charles-Edmond 20 avril 313
DCXCVIII. À Maurice Sand 14 mai 314
DCXCIX. À M. Edmond Plauchut 11 juin 316
DCC. Au même 15 août 318
DCCI. À Maurice Sand 18 septembre 319
DCCII. Au même 22 septembre 320
DCCIII. Au même 17 octobre 323
DCCIV. À M. Edmond Plauchut 10 novembre 325
DCCV. À Gustave Flaubert 15 novembre 327
DCCVI. À Louis Ulbach 26 novembre 329
DCCVII. À Médéric Charot 28 novembre 333
DCCVIII. À madame Edmond Adam 29 novembre 335
DCCIX. À Gustave Flaubert 30 novembre 337
DCCX. Au même 04 décembre 338
DCCXI. À M. Alexandre Dumas fils 10 décembre 339
DCCXII. À Gustave Flaubert 14 décembre 341
DCCXIII. À M. Berton père 00 décembre 342
DCCXIV. À Gustave Flaubert 17 décembre 344
DCCXV. Au même 18 décembre 346
DCCXVI. À madame Edmond Adam 24 décembre 347

1870

DCCXVII. À M. Armand Barbès 04 janvier 348
DCCXVIII. À mademoiselle N. Fleury 06 janvier 350
DCCXIX. À Gustave Flaubert 09 janvier 352
DCCXX. À Victor Hugo 02 février 354
DCCXXI. À Maurice Sand 21 février 361
DCCXXII. À madame Simonnet 21 février 362
DCCXXIII. À Maurice Sand 23 février 364
DCCXXIV. Au même 26 février 365
DCCXXV. Au même 27 février 367
DCCXXVI. Au même 02 mars 368
DCCXXVII. À Gustave Flaubert 19 mars 369
DCCXXVIII. Au même 30 mars 370
DCCXXIX. À M. Edmond Plauchut 03 avril 373
DCCXXX. À Michel Lévy 20 avril 374
DCCXXXI. Au même 26 avril 376
DCCXXXII. À Gustave Flaubert 20 mai 378
DCCXXXIII. À madame Edmond Adam 08 juin 380
DCCXXXIV. À Gustave Flaubert 29 juin 381
DCCXXXV. À M. Émile de Girardin 03 juillet 384
DCCXXXVI. À M. le docteur Henri Favre 03 juillet 386
DCCXXXVII. À mademoiselle Leroyer de Chantepie 14 juillet 387

  1. Réponse de M. Auguste Vacquerie.

    Comme je suis fier que vous m’ayez écrit une lettre si amicale et si sincère ; mais comme je suis humilié que nous ne soyons pas du même avis sur les dénouements !

    Vous regrettez qu’Andrée ne récompense pas la vertu de Jean Baudry. Mais est-ce que la vertu est jamais récompensée ailleurs qu’à l’Académie ? J’ai essayé de faire un Prométhée bourgeois ; est-ce que la récompense de Prométhée n’a pas été le vautour ? Et je ne sais pas qui est-ce qui gagnerait à ce qu’il en fût autrement.

    Ce ne serait pas Prométhée, toujours ! Le voyez-vous réconcilié avec Jupiter et bien en cour ? voyez-vous Jeanne Darc finissant dame d’honneur de la reine, et Jésus ministre de Tibère !

    Ce ne serait pas la vertu non plus. Vous dites qu’elle est plus contagieuse quand elle est récompensée ; je crois le contraire, et qu’il n’y a pas de plus grande propagande que le martyre. Supprimez la croix et vous supprimez peut-être le christianisme.

    Pour redescendre à ma pièce, il me semble que Jean Baudry serait considérablement diminué, et avec lui l’enseignement qu’il personnifie, s’il était aimé d’Andrée à la fin. Je doute que Roméo et Juliette fussent touchants à perpétuité s’ils s’étaient mariés tranquilles et s’ils avaient eu beaucoup d’enfants. Je ne repousse pas absolument les dénouements heureux, mais je les crois d’abord moins vrais, ensuite moins efficaces. Je vous avoue que Tartufe cesse presque de m’être odieux au moment où on l’arrête.

    La moralité n’est pas dans le fait, mais dans l’impression du fait. Puisque vous regrettez que Jean Baudry ne soit pas heureux, l’impression finale est donc pour la vertu.

    Je trouve qu’Andrée rendrait un mauvais service à la vertu et à Jean Baudry lui-même en le préférant à Olivier, qui retomberait alors où Jean Baudry l’a ramassé. Elle croit, comme Jean Baudry, qu’Olivier traverse la dernière crise du mal ; elle a pour lui la même sorte de tendresse que Jean Baudry, elle l’aime pour le parfaire ; elle veut être la mère de son âme, comme il en est le père. Elle épouse mieux Jean Baudry en ne l’épousant pas et en collaborant à son œuvre qu’en stérilisant son effort de onze années. Ce n’est donc pas par incrédulité à la grandeur des femmes, ô chère grande femme ! que j’ai voulu qu’Andrée préférât le cœur imparfait au cœur parfait ; elle fait acte de grande bonté et de grand courage en choisissant celui qui a le plus besoin d’elle, non pas seulement pour être heureux, chose secondaire, mais pour être bon, chose essentielle.

    Et, maintenant, me pardonnerez-vous de n’avoir pas fait de mon dénouement une distribution de prix Montyon, et d’Andrée l’âne savant qui va présenter la patte à la personne la plus honnête de la société ?

    Me pardonnerez-vous de vous ennuyer si longuement de ma défense ? Mais, si je plaide devant vous, c’est que je reconnais votre juridiction ; je ne réponds pas à tout le monde, je n’assomme que vous ; voilà ce que rapporte le génie. Mais, pardonnez-moi ou non, moi, je vous remercie.


    AUGUSTE VACQUERIE.
    Paris, 7 janvier 1864.
  2. Le prince Victor.
  3. Roman de Maurice Sand.
  4. Abîmer.
  5. L’Ami des femmes
  6. La mort de Fulbert Martin, ancien avoué à la Châtre, exilé après le coup d’État de 1851.
  7. Directeur des théâtres du Vaudeville et de la Gaieté.
  8. Tirée du roman de l’Homme de neige, par Maurice Sand ; non représentée.
  9. Petit-fils de George Sand.
  10. En réponse à une lettre collective des ouvriers de la Châtre, faisant leurs adieux à George Sand, qui allait quitter Nohant, pour s’établir à Palaiseau (Seine-et-Oise).
  11. Les nouveaux balais balayent bien.
  12. Docteur médecin à Marseille.
  13. Genre de petits écureuils que Maurice Sand avait apprivoisés et qui vivaient en cage dans la salle à manger de Nohant, à coté d’un aquarium peuplé de tanches, de vérons et d’épinoches.
  14. Raoul de la Chastre.
  15. Les épreuves de la Confession d’une jeune fille.
  16. Docteur-médecin.
  17. Noël Parfait et Alexandre Dumas fils avaient été les parrains de George Sand, lors de son admission dans la Société des auteurs dramatiques.
  18. Raoul de la Chastre, roman de Maurice Sand, que la Revue des Deux-Mondes refusait de publier sous prétexte d’immoralité.
  19. Berton venait de jouer les Pirates de la Savane.
  20. Raoul de la Chastre, qui venait de paraître, chez Michel Lévy.
  21. Le Coq aux cheveux d’or, roman de Maurice Sand.
  22. Il s’agissait d’une pièce tirée de la Denière Alddui.
  23. Les Don Juan de village.
  24. Les Don Juan de village et Héloïse Paranquet.
  25. La traduction du Consuelo en langue tchèque.
  26. L’Affaire Clémenceau.
  27. Drame joué plus tard à la Porte-Saint-Martin sous le titre de Cadio.
  28. George Sand avait songé d’abord à faire un drame de Cadio ; mais, après l’avoir écrit de verve, c’est-à-dire avec des développements que ne comportait pas une pièce de théâtre, elle le publia comme roman dialogué, et c’est seulement un peu plus tard que, réduit aux proportions scéniques, l’ouvrage fut joué à la Porte-Saint-Martin.
  29. Colliers gaulois.
  30. Francis Laur, ingénieur civil.
  31. Roman de Maurice Sand.
  32. Hommes et Dieux
  33. Théophile Gautier.
  34. Madame Alexandre Dumas.
  35. Madame Pauline Viardot-Garcia.
  36. M. Desplanches. Voir la lettre DCIII, qui lui est adressée.
  37. Après avoir reçu son opuscule intitulé Libre Examen, apologie d’un incrédule.
  38. Mademoiselle Merquem
  39. M. et madame Frédéric Villot.
  40. Madame Mathieu-Plessy, veuve Émilie Guyon.
  41. Depuis, madame Edmond Adam.
  42. Madame Berthe Girerd.
  43. Fils de Planet.
  44. Femme de chambre de madame Plessy.
  45. Madame Émilie Guyon.
  46. Mademoiselle Alice Lamessine, aujourd’hui madame Paul Segond, fille du premier mariage de madame Edmond Adam.
  47. Maurice-Paul Albert.
  48. L’épreuve de la Lettre d’un voyageur publiée dans la Revue des Deux Mondes du 1er juin 1868.
  49. La chaîne du bateau remorqueur descendant ou remontant la Seine.
  50. Le chien légendaire de Nohant.
  51. Madame Arnould-Plessy.
  52. Rôle créé par lui dans François le Champi.
  53. L’Autre.
  54. L’Autre.
  55. Madame Alice Segond.
  56. Pierre qui roule.
  57. Almanach du Rappel, pour 1870.
  58. Malgrétout
  59. Journal que publiait alors Louis Ulbach.
  60. L’ Éducation sentimentale.
  61. Sur l’Éducation sentimentale.
  62. La sœur de mademoiselle Nancy avait épousé un avocat de Strasbourg, M. Engelhard.
  63. Alphonse Fleury.
  64. La première représentation eut lieu, en effet, le 2 février 1833.
  65. Il s’agit de l’Autre, qui fut représenté, à l’Odéon, le 25 février.
  66. Sarah Bernhardt.
  67. Fils aîné de madame Simonnet.
  68. La mort de madame Chatiron, belle-sœur de madame Sand et mère de madame Simonnet.
  69. Madame Arnould-Plessy.
  70. Lettre écrite à propos du bruit qui courait, que, dans un des principaux personnages de son roman de Malgrétout, George Sand avait voulu peindre l’impératrice Eugénie ; lettre qui fut envoyée par Flaubert à madame Cornu, filleule de la reine Hortense et sœur de lait de Napoléon III.
  71. Voici quelle fut la réponse de Michel Lévy à cette lettre de George Sand :
    Paris, 24 avril 1870.


    Chère madame Sand,

    Je ne demande pas mieux que de rendre service à Flaubert, pour qui j’ai beaucoup d’amitié ; mais, comme vous me priez de ne pas lui dire que vous m’avez écrit à son sujet, et que, pour sa part, il ne m’a fait aucune ouverture, je suis bien empêché sur la façon d’engager l’affaire. Il faudrait que j’eusse au moins une occasion, un prétexte. Tâchez de me fournir quelque moyen d’entrer en matière, et je serai très heureux de pouvoir, du même coup, être agréable à vous et à notre ami.

    À vous bien affectueusement.
    MICHEL LÉVY.
  72. L’Éducation sentimentale.
  73. Réponse de Michel Lévy :
    Paris, 9 mai 1870.
    Chère madame Sand,

    Pour vous prouver tout mon désir de vous être agréable, j’ai fait, auprès de notre ami Flaubert, la démarche que vous m’aviez conseillée, en me dépeignant sa situation matérielle et morale.

    Je pensais avoir trouvé le moyen de lui venir en aide, sans qu’il se crût trop mon obligé et que son amour-propre s’en inquiétât ; c’était de lui proposer une avance de quatre à cinq mille francs sur le premier ouvrage qu’il ferait, à son temps et à ses heures, fût-ce dans cinq ans, fût-ce dans dix ! Je suis fâché de vous dire que cette proposition n’a pas eu son agrément, toute désintéressée qu’elle était de ma part, et quelque tranquillité d’esprit qu’elle lui laissât.

    Quant à lui offrir une prime qui eut été attribuée à l’Éducation sentimentale, en vérité, cela ne m’était pas possible. Quoique ce livre soit loin d’avoir été un succès, il a rapporté à Flaubert 16,000 francs, c’est-à-dire ce que j’aurais payé 6,000 francs au plus à vous, à Renan ou à M. Guizot. Ajoutez qu’il est certain que, dans les dix ans où j’ai l’exploitation de l’Éducation sentimentale, je ne recouvrerai pas les 16,000 francs dès aujourd’hui déboursés.

    Je regrette que Flaubert n’ait pas cru devoir accepter mon offre ; mais j’ai fait ce que j’ai pu, et j’espère que vous me rendrez vous-même cette justice que je ne pouvais mieux faire.

    Tout ceci entre nous. Vous comprenez bien qu’avec Flaubert je n’ai pu dire aussi crûment les choses.

    Bien affectueusement à vous.
    MICHEL LÉVY.
  74. Sobriquet donné à Maurice Sand à cause de ses charges sur les sergents et caporaux.