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Correspondance 1812-1876, 5/1864/DLVI


DLVI

À MADEMOISELLE NANCY FLEURY, À PARIS


Nohant, 8 mai 1864.


Chère amie,

Je ne savais pas que cette petite feignante de Lina ne vous avait pas répondu. Elle ne s’en est pas vantée. Elle est si absorbée par son poupon, et elle s’en occupe si gentiment et si bien, qu’il faut lui pardonner tout.

Ne soyez pas inquiets de nous : nous nous portons tous bien, et nos petites incertitudes ont cessé. Les chers enfants ne veulent pas gouverner Nohant ; ils ont un peu tort dans leur intérêt, ils y mettraient sans doute plus d’économie que moi. Mais ils y portent je ne sais quels scrupules qui sont bons et tendres. Je mets donc Nohant sur le pied d’absence, avec la facilité d’y revenir à tout moment et d’y retrouver Sylvain, régisseur de la réserve ; Marie, gouvernante de la maison, et le jardin en bonnes mains. Cela fait, je vole à Palaiseau ; car, si Villemer me donne de quoi payer mon arriéré, ce n’est pas une raison pour que j’en recommence] un [nouveau l’année prochaine, et que je ne puisse jamais me reposer.

Mais, en ce moment, j’achète mon prochain repos par un surcroît de travail. Il faut que je fasse à Buloz, au grand galop, un long roman ; et, comme ledit Buloz a été très bien pour moi, je dois le contenter, morte ou vive. Voilà pourquoi je ne trouve pas une heure pour écrire à mes amis. Je me porte bien à présent. Je me suis envolée toute seule quelques jours à Gargilesse, où j’ai travaillé la nuit, mais où j’ai couru le jour. C’est un paradis en cette saison. Mes enfants sont encore un peu aux arrêts forcés à cause de M. Marc[1] ; mais le voilà qui a des dents et qui mange de la viande. Il ne tardera pas à être sevré ; après quoi, ses parents doivent le conduire dans le Midi et à Paris, où ils ont envie de faire aussi une petite installation. Moi, je crois qu’ils seraient mieux à Nohant. Nous verrons. Le petit est charmant, gai comme un pinson et pas du tout grognon.

Au revoir et à bientôt, mes bons amis ; aimez-vous toujours. Je vous embrasse tous bien tendrement. Lina réparera ses torts en vous écrivant une longue lettre.

G. SAND.
  1. Petit-fils de George Sand.