Correspondance 1812-1876, 5/1869/DCXCVI



DCXCVI

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 2 avril 1869.


Cher ami de mon cœur, nous voici redevenus calmes. Mes enfants me sont arrivés bien fatigués. Aurore a été un peu malade. La mère de Lina est venue s’entendre avec elle pour leurs affaires. C’est une loyale et excellente femme, très artiste et très aimabte. J’ai eu aussi un gros rhume, mais tout se remet, et nos charmantes fillettes consolent leur petite mère. S’il faisait moins mauvais temps et si j’étais moins enrhumée, je me rendrais tout de suite à Paris, car je veux t’y trouver. Combien de temps y restes-tu ? Dis-moi vite.

Je serai bien contente de renouer connaissance avec Tourguenef, que j’ai un peu connu sans l’avoir lu, et que j’ai lu depuis avec une admiration entière. Tu me parais l’aimer beaucoup : alors je l’aime aussi, et je veux que, quand ton roman sera fini, tu l’amènes chez nous. Maurice aussi le connaît et l’apprécie beaucoup, lui qui aime ce qui ne ressemble pas aux autres.

Je travaille à mon roman de cabotins, comme un forçat. Je tâche que cela soit amusant et explique l’art ; c’est une forme nouvelle pour moi et qui m’amuse. Ça n’aura peut-être aucun succès. Le goût du jour est aux marquises et aux lorettes ; mais qu’est-ce que ça fait ? — Tu devrais bien me trouver un titre qui résumât cette idée : le roman comique moderne[1].

Mes enfants t’envoient leurs tendresses ; ton vieux troubadour embrasse son vieux troubadour.

Réponds vite combien tu comptes rester à Paris.

Tu dis que tu payes des notes et que tu es agacé. Si tu as besoin de quibus, j’ai pour le moment quelques sous à toucher. Tu sais que tu m’as offert une fois de me prêter et que, si j’avais été gênée, j’aurais accepté. Dis toutes mes amitiés à Maxime Du Camp et remercie-le de ne pas m’oublier.

  1. Pierre qui roule.