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Correspondance 1812-1876, 5/1868/DCLXXXVII



DCLXXXVII

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 21 décembre 1868.


Certainement que je te boude et que je t’en veux, non pas par exigence ni par égoïsme, mais, au contraire, parce que nous avons été joyeux et hilares, et que tu n’as pas voulu te distraire et t’amuser avec nous. Si c’était pour t’amuser ailleurs, tu serais pardonné d’avance ; mais c’est pour t’enfermer, pour te brûler le sang, et encore pour un travail que tu maudis, et que — voulant et devant le faire quand même — tu voudrais pouvoir faire à ton aise et sans t’y absorber.

Tu me dis que tu es comme ça. Il n’y a rien à dire ; mais on peut bien se désoler d’avoir pour ami qu’on adore un captif enchaîné loin de soi, et que l’on ne peut pas délivrer. C’est peut-être un peu coquet de ta part, pour te faire plaindre et aimer davantage. Moi qui ne suis pas enterrée dans la littérature, j’ai beaucoup ri et vécu dans ces jours de fête, mais en pensant toujours à toi et en parlant de toi avec l’ami du Palais-Royal, qui eût été heureux de te voir et qui t’aime et t’apprécie beaucoup. Tourguenef a été plus heureux que nous, puisqu’il a pu t’arracher à ton encrier. Je le connais très peu, lui, mais je le sais par cœur. Quel talent ! et comme c’est original et trempé ! Je trouve que les étrangers font mieux que nous. Ils ne posent pas, et nous, ou nous nous drapons, ou nous nous vautrons ; le Français n’a plus de milieu social, il n’a plus de milieu intellectuel.

Je t’en excepte, toi qui te fais une vie d’exception, et je m’en excepte à cause du fonds de bohème insouciante qui m’a été départi ; mais, moi, je ne sais pas soigner et polir, et j’aime trop la vie, je m’amuse trop à la moutarde et à tout ce qui n’est pas le dîner, pour être jamais un littérateur. J’ai eu des accès, ça n’a pas duré. L’existence où on ne connaît plus son moi est si bonne, et la vie où on ne joue pas de rôle est une si jolie pièce à regarder et à écouter ! Quand il faut donner de ma personne, je vis de courage et de résolution, mais je ne m’amuse plus.

Toi, troubadour enragé, je te soupçonne de t’amuser du métier plus que de tout au monde. Malgré ce que tu en dis, il se pourrait bien que l’art fût ta seule passion, et que ta claustration, sur laquelle je m’attendris comme une bête que je suis, fût ton état de délices. Si c’est comme ça, tant mieux, alors ; mais avoue-le, pour me consoler.

Je te quitte pour habiller les marionnettes, car on a repris les jeux et les ris avec le mauvais temps, et en voilà pour une partie de l’hiver, je suppose. Voilà l’imbécile que tu aimes et que tu appelles maître. Un joli maître, qui aime mieux s’amuser que travailler !

Méprise-moi profondément, mais aime-moi toujours. Lina me charge de te dire que tu n’es qu’un pas grand’chose, et Maurice est furieux aussi ; mais on t’aime malgré soi et on t’embrasse tout de même. L’ami Plauchut veut qu’on le rappelle à ton souvenir ; il t’adore aussi.

À toi, gros ingrat.


J’avais lu la bourde du Figaro et j’en avais ri. Il paraît que ça a pris des proportions grotesques. Moi, on m’a flanqué dans les journaux un petit-fils à la place de mes deux fillettes et un baptême catholique à la place d’un baptême protestant. Ça ne fait rien, il faut bien mentir un peu pour se distraire.