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Correspondance 1812-1876, 5/1868/DCLXXV



DCLXXV

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 31 juillet 1868.


Je t’écris à Croisset quand même, je doute que tu sois encore à Paris par cette chaleur de Tolède ; à moins que les ombrages de Fontainebleau ne t’aient gardé. Quelle jolie forêt, hein ? mais c’est surtout en hiver, sans feuilles, avec ses mousses fraîches, qu’elle a du chic. As-tu vu les sables d’Arbonne ? il y a là un petit Sahara qui doit être gentil à l’heure qu’il est.

Nous, nous sommes très heureux ici. Tous les jours, un bain dans un ruisseau toujours froid et ombragé ; le jour, quatre heures de travail ; le soir, récréation et vie de polichinelle. Il nous est venu un Roman comique en tournée, partie de la troupe de l’Odéon, dont plusieurs vieux amis, à qui nous avons donné à souper à la Châtre : deux nuits de suite avec toute leur bande, après la représentation ; chants et rires avec champagne frappé, jusqu’à trois heures du matin, au grand scandale des bourgeois, qui faisaient des bassesses pour en être. Il y avait là un drôle de comique normand, un vrai Normand qui nous a chanté de vraies chansons de paysans dans le vrai langage. Sais-tu qu’il y en a d’un esprit et d’un malin tout à fait gaulois ? Il y a là une mine inconnue, des chefs-d’œuvre de genre. Ça m’a fait aimer encore plus la Normandie. Tu connais peut-être ce comédien. Il s’appelle Fréville : c’est lui qui est chargé, dans le répertoire, de faire les valets lourdauds et de recevoir les coups de pied au c… Sorti du théâtre, c’est un garçon charmant et amusant comme dix. Ce que c’est que la destinée !

Nous avons eu chez nous des hôtes charmants, et nous avons mené joyeuse vie, sans préjudice des Lettres d’un voyageur dans la Revue, et des courses botaniques dans des endroits sauvages très étonnants. Le plus beau de l’affaire, ce sont les petites filles. Gabrielle, un gros mouton qui dort et rit toute la journée ; Aurore, plus fine, des yeux de velours et de feu, parlant à trente mois comme les autres à cinq ans, et adorable en toute chose. On la retient pour qu’elle n’aille pas trop vite.

Tu m’inquiètes en me disant que ton livre accusera les patriotes de tout le mal ; est-ce bien vrai, ça ? et puis les vaincus ! c’est bien assez d’être vaincu par sa faute sans qu’on vous crache au nez toutes vos bêtises. Aie pitié. Il y a eu tant de belles âmes quand même ! Le christianisme a été une toquade, et j’avoue qu’en tout temps, il est une séduction quand on n’en voit que le côté tendre ; il prend le cœur. Il faut songer au mal qu’il a fait pour s’en débarrasser. Mais je ne m’étonne pas qu’un cœur généreux comme celui de Louis Blanc ait rêvé de le voir épuré et ramené à son idéal. J’ai eu aussi cette illusion ; mais, aussitôt qu’on fait un pas dans le passé, on voit que ça ne peut pas se ranimer, et je suis bien sûre qu’à cette heure Louis Blanc sourit de son rêve. Il faut penser à cela aussi !

Il faut se dire que tous ceux qui avaient une intelligence ont terriblement marché depuis vingt ans et qu’il ne serait pas généreux de leur reprocher ce qu’ils se reprochent probablement à eux-mêmes.

Quant à Proudhon, je ne l’ai jamais cru de bonne foi. C’est un rhéteur de génie, à ce qu’on dit. Moi, je ne le comprends pas : c’est un spécimen d’antithèse perpétuelle, sans solution. Il me fait l’effet d’un de ces sophistes dont se moquait le vieux Socrate.

Je me fie à toi pour le sentiment du généreux. Avec un mot de plus ou de moins, on peut donner le coup de fouet sans blessure quand la main est douce dans la force. Tu es si bon, que tu ne peux pas être méchant.

Irai-je à Croisset cet automne ? Je commence à craindre que non et que Cadio ne soit en répétition. Enfin je tâcherai de m’échapper de Paris, ne fût-ce qu’un jour.

Mes enfants t’envoient des amitiés. Ah diable ! il y a eu une jolie prise de bec pour Salammbô ; quelqu’un que tu ne connais pas se permettait de ne pas aimer ça. Maurice l’a traité de bourgeois, et, pour arranger l’affaire, la petite Lina, qui est rageuse, a déclaré que son mari avait eu tort de dire un mot pareil, vu qu’il aurait dû dire imbécile. Voilà. Je me porte comme un Turc. Je t’aime et je t’embrasse.