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Correspondance 1812-1876, 5/1864/DLXXIII



DLXXIII

À M. LUDRE-GABILLAUD, À LA CHÂTRE


Palaiseau, octobre 1864.


Cher ami,

Je vous réponds tout de suite pour le conseil que Maurice vous demande. Du moment qu’ils ont franchi courageusement cette grande tristesse de revenir seuls à Nohant, ce qu’ils feront de mieux, ces chers enfants, c’est d’y vivre, tout en se réservant un pied-à-terre à Paris, où ils pourront aller de temps en temps se distraire. S’ils organisent bien leur petit système d’économie domestique, ils pourront aussi faire de petites excursions en Savoie, en Auvergne et même en Italie. Tout cela peut et doit faire une vie agréable ; car j’irai les voir à Nohant, et il faut espérer qu’il y aura bientôt une chère compagnie : celle d’un nouvel enfant. Il n’en est pas question ; mais, quand leurs esprits seront bien rassis, j’espère qu’on nous fera cette bonne surprise. Alors il y aura nécessairement deux ans à rester sédentaire pour la jeune femme ; où sera-t-elle mieux qu’à Nohant pour élever son petit monde ?

Je vois bien maintenant, d’après leur incertitude, leurs besoins de bien-être, leurs projets toujours inconciliables avec les nécessités et les dépenses de la vie actuelle, qu’ils ne sauront s’installer, comme il faut, nulle part. Ils peuvent être si bien chez nous, en réduisant la vie de Nohant à des proportions modérées et avec le surcroît de revenu que je leur laisse ! Si mes arrangements avec les domestiques ne leur conviennent pas, ils seront libres, l’année prochaine, de m’en proposer d’autres et je voudrai ce qu’ils voudront. Qu’ils tâtent le terrain, et, à la prochaine Saint-Jean, ils sauront à quoi s’en tenir sur leur situation intérieure. Après moi, ils auront, non pas les ressources journalières que peut me créer mon travail quand je me porte bien, mais le produit de tous mes travaux ; ce qui augmentera beaucoup leur aisance, et, comme ils n’ont pas à se préoccuper de l’avenir, ils peuvent dépenser leurs revenus sans inquiétude.

Je sais qu’il y a pour Maurice un grand chagrin de cœur et un grand mécompte d’habitudes à ne m’avoir pas toujours sous sa main pour songer à tout, à sa place. Mais il est temps pour lui de se charger de sa propre existence, et le devoir de sa femme est d’avoir de la tête et de me remplacer. N’est-ce pas avec elle qu’il doit vieillir, et comptait-il, le pauvre enfant, que je durerais autant que lui ?

Attirez leur attention et provoquez leur conviction sur cette idée, que, pour que je meure en paix, il faut que je les voie prendre les rênes et mener leur attelage. Ce qui était n’était pas bien, puisqu’ils n’en étaient pas contents et qu’ils m’en faisaient souvent l’observation. J’ai changé les choses autant que j’ai pu dans leur intérêt, et je suis toujours là, prête à modifier selon leur désir, mais à la condition que je n’aurai plus la responsabilité de ce qui ne réalisera pas un idéal qui n’est point de ce monde.

Je m’en remets à votre sagesse et aussi à votre adresse de cœur délicat pour calmer ces chers êtres, que vous aimez aussi paternellement, et pour les rassurer sur mes sentiments, qui sont toujours aussi tendres pour eux.

À vous de cœur, cher ami. Quand venez-vous à Paris ? Prévenez-moi dès à présent, si vous pouvez ; car, toutes affaires cessantes, je veux vous voir à Palaiseau et ne pas me croiser avec vous.

Tendresses à votre femme. Parlez-moi d’Antoine, que j’embrasse de tout mon cœur.

G. SAND.