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Correspondance 1812-1876, 5/1867/DCXLV



DCXLV

À MADAME ARNOULD-PLESSY, À PARIS


Nohant, 23 août 1867.


Chère fille,

Je suis par terre. J’ai perdu inopinément, brutalement, mon vieux, mon cher Rollinat, mon ange sur la terre. La destinée est féroce. J’en suis malade et brisée. J’aurai le courage qu’il faut avoir, je sais bien que, là où il est, il est mieux. Sa vie était écrasante. C’est moi qui suis frappée : c’est dans l’ordre de souffrir.

Je ne sais plus bien quand j’irai à Paris. Si j’y vas, je tâcherai bien d’aller à vous. Mais, en ce moment, je n’ai la force d’aucun projet arrêté. Je ne veux pas être triste devant mes enfants. En apprenant cette horrible nouvelle, ma pauvre Lina s’est évanouie. Elle est, entre nous soit dit, enceinte. Maurice a été bien affecté aussi, et tout le monde au pays, car il était si aimé !

Je m’abrutis dans la poussière de mes herbiers, car je ne peux pas écrire. Tout ce qui est réflexion me navre. Ces sciences naturelles sont des secours. Votre pays est riche, à ce que je vois. Quand vous viendrez, je vous apprendrai à arranger vos plantes ; elles sont mal préparées. Elles tombent en poussière et, pour quelques-unes, c’est grand dommage. Je partage votre prédilection pour la parnassie. On se figure que certaines plantes sont douces et heureuses plus que les autres.

Je vous embrasse et vous aime, ma bonne fille.

G. SAND.