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Correspondance 1812-1876, 5/1867/DCLIX



DCLIX

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 31 décembre 1867.


Je ne suis pas dans ton idée qu’il faille supprimer le sein pour tirer l’arc. J’ai une croyance tout à fait contraire pour mon usage et que je crois bonne pour beaucoup d’autres, probablement pour le grand nombre. Je viens de développer mon idée là-dessus dans un roman qui est à la Revue et qui paraîtra après celui d’About.

Je crois que l’artiste doit vivre dans sa nature le plus possible. À celui qui aime la lutte, la guerre ; à celui qui aime les femmes, l’amour ; au vieux qui, comme moi, aime la nature, le voyage et les fleurs, les roches, les grands paysages, les enfants aussi, la famille, tout ce qui émeut, tout ce qui combat l’anémie morale.

Je crois que l’art a besoin d’une palette toujours débordante de tons doux ou violents suivant le sujet du tableau ; que l’artiste est un instrument dont tout doit jouer avant qu’il joue des autres ; mais tout cela n’est peut-être pas applicable à un esprit de ta sorte, qui a beaucoup acquis et qui n’a plus qu’à digérer. Je n’insisterai que sur un point, c’est que l’être physique est nécessaire à l’être moral et que je crains pour toi, un jour ou l’autre, une détérioration de la santé qui te forcerait à suspendre ton travail et à le laisser refroidir.

Enfin, tu viens à Paris au commencement de janvier et nous nous verrons ; car je n’y vais qu’après le premier de l’an. Mes enfants m’ont fait jurer de passer avec eux ce jour-là, et je n’ai pas su résister, malgré un grand besoin de locomotion. Ils sont si gentils ! Maurice est d’une gaieté et d’une invention intarissables. Il a fait de son théâtre de marionnettes une merveille de décors, d’effets, de trucs, et les pièces qu’on joue dans cette ravissante boîte sont inouïes de fantastique.

La dernière s’appelle « 1870 ». On y voit Isidore avec Antonelli commandant les brigands de la Calabre pour reconquérir son trône et rétablir la papauté. Tout est à l’avenant ; à la fin, la veuve Euphémie épouse le Grand Turc, seul souverain resté debout. Il est vrai que c’est un ancien démoc et on reconnaît qu’il n’est autre que Coqenbois, le grand tombeur masqué. Ces pièces-là durent jusqu’à deux heures du matin et on est fou en sortant. On soupe jusqu’à cinq heures. Il y a représentation deux fois par semaine et le reste du temps on fait des trucs, et la pièce continue avec les mêmes personnages, traversant les aventures les plus incroyables.

Le public se compose de huit ou dix jeunes gens, mes trois petits-neveux et les fils de mes vieux amis. Ils se passionnent jusqu’à hurler. Aurore n’est pas admise ; ces jeux ne sont pas de son âge ; moi, je m’amuse à en être éreintée. Je suis sûre que tu t’amuserais follement aussi ; car il y a dans ces improvisations une verve et un laisser aller splendides, et les personnages sculptés par Maurice ont l’air d’être vivants, d’une vie burlesque, à la fois réelle et impossible ; cela ressemble à un rêve. Voilà comme je vis depuis quinze jours que je ne travaille plus.

Maurice me donne cette récréation dans mes intervalles de repos, qui coïncident avec les siens. Il y porte autant d’ardeur et de passion que quand il s’occupe de science. C’est vraiment une charmante nature et on ne s’ennuie jamais avec lui. Sa femme aussi est charmante, toute ronde en ce moment ; agissant toujours, s’occupant de tout, se couchant sur le sofa vingt fois par jour, se relevant pour courir à sa fille, à sa cuisinière, à son mari, qui demande un tas de choses pour son théâtre, revenant se coucher ; criant qu’elle a mal et riant aux éclats d’une mouche qui vole ; cousant des layettes, lisant des journaux avec rage, des romans qui la font pleurer ; pleurant aussi aux marionnettes quand il y a un bout de sentiment, car il y en a aussi. Enfin, c’est une nature et un type : ça chante à ravir, c’est colère et tendre, ça fait des friandises succulentes pour nous surprendre, et chaque journée de notre phase de récréation est une petite fête qu’elle organise.

La petite Aurore s’annonce toute douce et réfléchie, comprenant d’une manière merveilleuse ce qu’on lui dit et cédant à la raison à deux ans. C’est très extraordinaire et je n’ai jamais vu cela. Ce serait même inquiétant si on ne sentait un grand calme dans les opérations de ce petit cerveau.

Mais comme je bavarde avec toi ! Est-ce que tout ça t’amuse ? Je le voudrais pour qu’une lettre de causerie te remplaçât un de nos soupers que je regrette aussi, moi, et qui seraient si bons ici avec toi, si tu n’étais un cul de plomb qui ne te laisses pas entraîner à la vie pour la vie. Ah ! quand on est en vacances, comme le travail, la logique, la raison semblent d’étranges balançoires ! On se demande s’il est possible de retourner jamais à ce boulet.

Je t’embrasse tendrement, mon cher vieux, et Maurice trouve ta lettre si belle, qu’il va en fourrer tout de suite des phrases et des mots dans la bouche de son premier philosophe. Il me charge de t’embrasser.

Madame Juliette Lamber[1] est vraiment charmante ; tu l’aimerais beaucoup, et puis il y a là-bas 18 degrés au-dessus de 0, et ici nous sommes dans la neige. C’est dur ; aussi, nous ne sortons guère, et mon chien lui-même ne veut pas aller dehors. Ce n’est pas le personnage le moins épatant de la société. Quand on l’appelle Badinguet, il se couche par terre honteux et désespéré, et boude toute la soirée.

  1. Depuis, madame Edmond Adam.