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Correspondance 1812-1876, 5/1864/DXLIV



DXLIV

À M. ÉDOUARD RODRIGUES, À PARIS


Nohant, 12 janvier 1864.


… J’ai le droit de mépriser mon argent, ce me semble. Je le méprise en ce sens que je lui dis : « Tu représentes l’aisance, la sécurité, l’indépendance, le repos nécessaire à mes vieux jours. Tu représentes donc mon intérêt personnel, le sanctuaire de mon égoïsme. Mais, pendant que je te placerai en lieu sûr et que je te ferai fructifier, tout souffrira autour de moi et je ne m’en soucierai pas ? Tu veux me tenter ? Va au diable ! je dédaigne ta séduction ; donc, je te méprise ! » Avec cette prodigalité-là, j’ai passé ma vie à ne me satisfaire jamais ; à écrire quand j’aurais voulu rêver, à rester quand j’aurais voulu courir, à faire des économies sordides sur certains besoins entièrement personnels, certains luxes de robes de chambre et certaines questions de pantoufles auxquelles j’aurais été sensible ; à ne pas flatter la gourmandise des convives, à ne pas voir les théâtres, les concerts, le mouvement des arts ; à me faire anachorète, moi qui aimais l’activité de la vie et le grand air des voyages. Je n’ai pas souffert de ces renoncements : je sentais en moi une joie supérieure, celle de satisfaire ma conscience et d’assurer le repos du cœur de chaque jour. En compromettant et sacrifiant les aises de l’avenir ? en méprisant mon argent qui voulait me tenter ? Oui, c’est comme cela, et vous ne me donnerez pas tort, je parie.

Ai-je été prodigue pour cela ? Non, puisque je n’ai pas fait comme la plupart de mes confrères en aliénant ma propriété, pour le plaisir de manger une centaine de mille francs par an. J’ai senti que, si j’eusse fait comme eux, je n’eusse rien avalé, mais j’aurais tout donné ; car, en détail, j’ai bien donné au moins 500 000 francs sans compter les dots des enfants. J’ai mis le holà à mon entraînement, et mes enfants n’auront pas de reproches à me faire. J’ai résisté à la voix du socialisme mal entendu qui me criait que je faisais des réserves. Il y en a qu’il faut faire et on ne m’a pas ébranlée. Une théorie ne peut pas être appliquée sans réserve dans une société qui ne l’accepte pas. J’ai fait beaucoup d’ingrats, cela m’est égal. J’ai fait quelques heureux et sauvé quelques braves gens. Je n’ai pas fait d’établissements utiles : cela, je ne sais pas m’y prendre. Je suis plus méfiante du faux pauvre que je ne l’ai été.

Pour le moment, je n’ai absolument sur les bras qu’une famille de mourants à nourrir : père, mère, enfants, tout est malade ; le père et la mère mourront, les enfants au moins ne mourront pas de faim. Mais à ceux-là, un peu sauvés, succédera un autre nid en déroute. Et puis, à la fin de l’année, j’ai eu à payer l’année du médecin et celle du pharmacien. Ceci est une grosse affaire, de 1500 à 2000 francs toujours. Le paysan d’ici n’est pas dans la dernière misère : il a une maison, un petit champ et ses journées ; mais, s’il tombe malade, il est perdu. Les journées n’allant plus, le champ ne suffit pas s’il a des enfants ; quant au médecin et aux remèdes, impossible à lui de les payer et il s’en passe si je ne suis pas là. Il fait des remèdes de sorcier, des remèdes de cheval, et il en meurt. La femme sans mari est perdue. Elle ne peut pas cultiver son champ, il faut un journalier payé. Il n’y a pas la moindre industrie dans nos campagnes. Les fonds de la commune consacrés à fournir des remèdes et payer les médecins ne sont distribués qu’aux véritables indigents, qui sont peu nombreux. Donc, tous les prétendus aisés sont à deux doigts de l’indigence si je ne m’en mêle, et plusieurs gens bien respectables ne demandent pas et ne reçoivent qu’en secret. Nos bourgeois de campagne ne sont pas mauvais ; ils rendent des services, donnent quelquefois des soins. Mais délier la bourse est une grande douleur en Berry, et, quand on a donné dix sous, on soupire longtemps. Les campagnes du Centre, sont véritablement abandonnées. C’est le pays du sommeil et de la mort. Ceci pour vous expliquer ce que l’on est obligé de faire quand on voit que de plus riches font peu et que de moins riches ne font rien. On a créé à Châteauroux une manufacture de tabac qui soulage beaucoup d’ouvriers et emploie beaucoup de femmes ; mais ces bienfaits-là n’arrivent pas jusqu’à nos campagnes.