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Correspondance 1812-1876, 5/1867/DCLVII



DCLVII

AU MÊME


Nohant, 5 décembre 1867.


Ton vieux troubadour est infect, j’en conviens. Il a travaillé comme un bœuf, pour avoir de quoi s’en aller, cet hiver, au golfe Jouan, et, au moment de partir, il voudrait rester. Il a de l’ennui de quitter ses enfants et la petite Aurore ; mais il souffre du froid, il a peur de l’anémie et il croit faire son devoir en allant chercher une terre que la neige ne rende pas impraticable, et un ciel sous lequel on puisse respirer sans avoir des aiguilles dans le poumon.

Voilà.

Il a pensé à toi, probablement plus que toi à lui ; car il a le travail bête et facile, et sa pensée trotte ailleurs, bien loin de lui et de sa tâche, quand sa main est lasse d’écrire. Toi, tu travailles pour de vrai et tu t’absorbes, et tu n’as pas dû entendre mon esprit, qui a fait plus d’une fois toc toc à la porte de ton cabinet pour te dire : C’est moi. Ou tu as dit : « C’est un esprit frappeur ; qu’il aille au diable ! »

Est-ce que tu ne vas pas venir à Paris ? J’y passe du 15 au 20. J’y reste quelques jours seulement, et je me sauve à Cannes. Est-ce que tu y seras ? Dieu le veuille ! En somme, je me porte assez bien ; j’enrage contre toi, qui ne veux pas venir à Nohant ; je ne te le dis pas, parce que je ne sais pas faire de reproches. J’ai fait un tas de pattes de mouches sur du papier ; mes enfants sont toujours excellents et gentils pour moi dans toute l’acception du mot ; Aurore est un amour.

Nous avons ragé politique ; nous tâchons de n’y plus penser et d’avoir patience. Nous parlons de toi souvent, et nous t’aimons. Ton vieux troubadour surtout, qui t’embrasse de tout son cœur, et se rappelle au souvenir de ta bonne mère.

G. SAND.