Ouvrir le menu principal
LE
TIERS LIVRE
DES FAICTS ET DICTS
Heroïques du bon Pantagruel :
Compoſé par M. Fran.
Rabelais
doc‍teur
en Medi-
cine.
Reueu, & corrigé par l’Autheur, ſus
la cenſure antique.
L’AVTHEVR SVSDICT
ſupplie les Lec‍teurs beneuoles, soy
reserver a rire au ſoixante
& dixhuytieſme
Liure.



A PARIS,
De l’imprimerie de Michel Fezandat, au mont
S. Hilaire, a l’hoſtel d’Albret.

1552.
Auec priuilege du Roy.

FRANÇOIS RABELAIS

à l’eſprit de la royne
de Nauarre.

*

Esprit abstraict, rauy, & ecstatic,
Qui frequentant les cieulx, ton origine,
As delaissé ton hoste & domestic,
Ton corps concords, qui tant se morigine
A tes edictz, en vie peregrine
Sans sentement, & comme en Apathie :
Vouldrois tu poinct faire quelque sortie
De ton manoir diuin, perpetuel ?
Et ça bas veoir vne tierce partie
Des faictz ioyeux du bon Pantagruel ?

Privilege du Roy.



Henry par la grâce de Dieu Roy de France, au Preuost de Paris, Bailly de Rouen, Seneschaulx de Lyon, Tholouze, Bordeaux, Daulphine, Poictou, & a tous nos autres iusticiers & officiers, ou a leurs lieutenants, & a chascun d’eulx si comme a luy appartiendra, salut & dilection. De la partie de nostre cher & bien ayme M. François Rabelais docteur en medicine, nous a este expose que icelluy suppliant ayant par cy deuant baille a imprimer plusieurs liures : en Grec, Latin, François, & Thuscan, mesmement certains volumes des faicts & dicts Héroïques de Pantagruel, non moins vtiles que delectables : les Imprimeurs auroient iceulx liures corrompuz, deprauez, & peruertiz en plusieurs endroictz. Auroient d’auantaige imprimez plusieurs autres liures scandaleux, ou nom dudict suppliant, a son grand desplaisir, preiudice, & ignommie, par iuy totalement desaduouez comme faulx & supposez : lesquelz il desireroit soubs nostre bon plaisir & volonté supprimer. Ensemble les autres siens aduouez, mais deprauez & desguisez, comme dict est, reueoir & corriger & de nouueau reimprimer. Pareillement mettre en lumière & vente la suitte des faicts & dicts Héroïques de Pantagruel. Nous humblement requérant surce, luy octroyer nos letres a ce necessaires & conuenables. Pource est il que nous enclinans libéralement a la supplication & requeste dudict M. François Rabelais exposant, & desirans le bien & fauorablement traicter en cest endroict. A icelluy pour ces causes & autres bonnes considerations a ce nous mouuans, auons permis accordé & octroyé. Et de nostre certaine science pleine puissance & auctorite Royal, permettons accordons & octroyons par ces presentes, qu’il puisse & luy soit loisible par telz imprimeurs qu’il aduisera faire imprimer, & de nouueau mettre & exposer en vente tous & chascuns lesdicts liures & suitte de Pantagruel par luy composez & entreprins, tant ceulx qui ont ia este imprimez, qui seront pour cest effect par luy reueuz & corrigez. Que aussi ceulx qu’il délibère de nouuel mettre en lumière. Pareillement supprimer ceulx qui faulcement luy font attribuez. Et affin qu’il ayt moyen de supporter les fraiz necessaires a l’ouuerture de ladicte impression : auons par ces presentes tresexpressement inhibe & deffendu, inhibons & deffendons a tous autres libraires & imprimeurs de cestuy nostre Royaulme, & autres nos terres & seigneuries, qu’ilz n’ayent a imprimer ne faire imprimer mettre & exposer en vente aucuns des dessusdicts liures, tant vieux que nouueaux, durant le temps & terme de dix ans ensuiuans & consecutifz, commencans au iour & dacte de l’impression desdicts liures sans le vouloir & consentement dudict exposant, & ce sur peine de confiscation des liures qui se trouuerront auoir este imprimez au preiudice de celle nostre presente permission, & d’amende arbitraire.

Si voulons & vous mandons & a chascun de vous endroict soy & si comme a luy appartiendra, que nos presens congé licence & permission, inhibitions & deffenses, vous entretenez gardez & obseruez. Et si aucuns estoient trouuez y auoir contreuenu, procédez & faictes procéder a l’encontre d’eulx, par les peines susdictes & autrement. Et du contenu cy dessus faictes, ledict suppliant iouyr & vser plainement & paisiblement durant ledict temps a commencer & tout ainsi que dessus est dict. Cessans & faisans cesser tous troubles & empeschemens au contraire : car tel est nostre plaisir. Nonobstant quelzconques ordonnances, restrinctions, mandemens, ou deffenses a ce contraires. Et pource que de ces presentes lon pourra auoir a faire en plusieurs & diuers lieux, Nous voulons que au vidimus d’icelles, faict soubs seel Royal, soy soit adioustee comme a ce present original.

Donne a sainct Germain en laye le sixiesme iour d’Aoust, L’an de grace mil cinq cens cinquante. Et de nostre regne le quatreiesme.

Par le Roy, le cardinal de Chastillon præsent.

Signe Du Thier.

PROLOGVE DE L’AVTHEVR

M. François Rabelais povr le tiers livre
des faicts et dicts Heroiqves
dv bon Pantagrvel.



Bonnes gens, Beuueurs tresillustres, & vous Goutteux tresprecieux, veistez vous oncques Diogenes le philosophe Cynic ? Si l’auez veu, vous n’auiez perdu la veue : ou ie suis vrayement forissu d’intelligence, & de sens logical. C’est belle chose veoir la clairté du (vin & escuz) Soleil. I’en demande à l’aueugle né tant renommé par les tressacrées bibles : lequel ayant option de requerir tout ce qu’il vouldroit, par le commendement de celluy qui est tout puissant, & le dire duquel est en vn moment par effect representé, rien plus ne demanda que veoir. Vous item n’estiez ieunes. Qui est qualité competente, pour en vin, non en vain, ainsi plus que physicalement philosopher, & desormais estre du conseil Bacchicque : pour en lopinant opiner des substance, couleur, odeur, excellence, eminence, proprieté, faculté, vertus, effect, & dignité du benoist & desiré piot. Si veu ne l’auez (comme facilement ie suis induict à croire) pour le moins auez vous ouy de luy parler. Car par l’aër & tout ce ciel est son bruyt & nom iusques à present resté memorable & celèbre assez : & puys vous estez tous du sang de Phrygie extraictz, (ou ie ne me abuse) & si n’auez tant d’escuz comme auoit Midas, si auez vous de luy ie ne sçay quoy, que plus iadis louoient les Perses en tous leurs Otacustes : & que plus soubhaytoit l’empereur Antonin : dont depuys feut la serpentine de Rohan surnommée Belles aureilles. Si n’en auez ouy parler, de luy vous veulx presentement vne histoire narrer, pour entrer en vin, (beuuez doncques) & propous, (escoutez doncques). Vous aduertissant (affin que ne soyez pippez comme gens mescreans) qu’en son temps il feut philosphe rare, & ioyeux entre mille. S’il auoit quelques imperfections : aussi auez vous, aussi auons nous. Rien n’est, si non Dieu, perfaict. Si est ce que Alexandre le grand, quoy qu’il eust Aristoteles pour Præcepteur & domestic, l’auoit en telle estimation, qu’il soubhaytoit en cas que Alexandre ne feust, estre Diogenes Sinopien.

Quand Philippe roy de Macedonie entreprint assieger & ruiner Corinthe, les Corinthiens par leurs espions aduertiz, que contre eulx il venoit en grand arroy & exercice numereux, tous feurent non à tort espouentez, & ne feurent negligens soy soigneusement mettre chascun en office & debuoir, pour à son hostile venue, resister, & leur ville defendre. Les vns des champs es forteresses retiroient meubles, bestail, grains, vins, fruictz, victuailles, & munitions necessaires. Les autres remparoient murailles, dressoient bastions, esquarroient rauelins, cauoient fossez, escuroient contremines, gabionnoient defenses, ordonnoient plates formes, vuidoient chasmates, rembarroient faulses brayes, erigeoient caualliers, ressapoient contrescarpes, enduisoient courtines, taluoient parapetes, enclauoient barbacanes, asseroient machicoulis, renouoient herses Sarrazinesques, & Cataractes, assoyoient sentinelles, forissoient patrouilles. Chascun estoit au guet, chascun portoit la hotte. Les vns polissoient corseletz, vernissoient alecretz, nettoyoient bardes, chanfrains, aubergeons, briguandines, salades, bauieres, cappelines, guisarmes, armetz, mourions, mailles, iazerans, brassalz, tassettes, goussetz, guorgeriz, hoguines, plastrons, lamines, aubers, pauoys, boucliers, caliges, greues, foleretz, esprons. Les autres apprestoient arcs, sondes, arbalestes, glands, catapultes, phalarices, micraines, potz, cercles, & lances à feu : balistes, scorpions, & autres machines bellicques repugnatoires & destructiues des Helepolides. Esguisoient vouges, picques, rancons, halebardes, hanicroches, volains, lancers, azes guayes, fourches fières, parthisanes, massues, hasches, dards, dardelles, iauelines, iauelotz, espieux. Affiloient cimeterres, brands d’assier, badelaires, passuz, espées, verduns, estocz, pistoletz, viroletz, dagues, mandousianes, poignars, cousteaulx, allumelles, raillons. Chascun exerceoit son penard : chascun desrouilloit son braquemard. Femme n’estoit, tant preude ou vieille feust, qui ne feist fourbir son harnoys : comme vous sçauez que les antiques Corinthiennes estoient au combat couraigeuses.

Diogenes les voyant en telle ferueur mesnaige remuer, & n’estant par les magistratz enployé à chose aulcune faire, contempla par quelques iours leur contenence sans mot dire : puys comme excité d’esprit Martial, ceignit son palle en escharpe, recoursa ses manches iusques es coubtes, se troussa en cueilleur de pommes, bailla à un sien compaignon vieulx sa bezasse, ses livres, & opistographes, feit hors la ville tirant vers la Cranie (qui est une colline & promontoire lez Corinthe) une belle esplanade : y roulla le tonneau fictil, qui pour maison luy estoit contre les iniures du ciel, & en grande vehemence d’esprit desployant ses braz le tournoit, viroit, brouilloit, barbouilloit, hersoit, versoit, renversoit, grattoit, flattoit, barattoit, bastoit, boutoit, butoit, tabustoit, cullebutoit, trepoit, trempoit, tapoit, timpoit, estouppoit, destouppoit, detraquoit, triquotoit, chapotoit, croulloit, elançoit, chamailloit, bransloit, esbranloit, levoit, lavoit, clavoit, entravoit, bracquoit, bricquoit, blocquoit, tracassoit, ramassoit, clabossoit, afestoit, bassouoit, enclouoit, amadouoit, goildronnoit, mittonnoit, tastonnoit, bimbelotoit, clabossoit, terrassoit, bistorioit, vreloppoit, chaluppoit, charmoit, armoit, gizarmoit, enharnachoit, empennachoit, carapassonnoit, le devalloit de mont à val, & præcipitoit par le Cranie : puys de val en mont le rapportoit, comme Sisyphus faict sa pierre : tant que peu s’en faillit, qu’il ne le defonçast. Ce voyant quelqu’un de ses amis, luy demanda, quelle cause le mouvoit, à son corps, son esprit, son tonneau ainsi tormenter ? Auquel respondit le philosophe, qu’à autre office n’estant pour la republicque employé, il en ceste façon son tonneau tempestoit, pour entre ce peuple tant fervent & occupé, n’este veu seul cessateur & ocieux.

Ie pareillement quoy que soys hors d’effroy, ne suis toutesfoys hors d’esmoy : de moy voyant n’estre faict aulcun pris digne d’œuvre, & consyderant par tout ce tresnoble royaulme de France, deça, delà les mons, un chascun auiourd’huy soy instantanement exercer & travailler : part à la fortification de la patrie, & la defendre : part au repoulsement des ennemis, & les offendre : le tout en police tant belle, en ordonnance si mirificque, & à profit tant evident pour l’advenir (Car desormais sera France superbement bournée, seront François en repous asceurez) que peu de chose me retient, que ie n’entre en l’opinion du bon Heraclitus, affermant guerre estre de tous biens père : & croye que guerre soit en Latin dicte belle, non par Antiphrase, ainsi comme ont cuydé certains rapetasseurs de vieilles ferrailles Latines, par ce qu’en guerre guères de beaulté ne voyoient : mais absolument, & simplement par raison qu’en guerre apparoisse tout espèce de bien & beau, soit dececlée toute espèce de mal & laidure. Qu’ainsi soit, le Roy saige & pacific Solomon, n’a sceu mieulx nous repræsenter la perfection indicible de la sapience divine, que la comparant à l’ordonnance d’une armée en camp.

Par doncques n’estre adscript & en ranc mis des nostres en partie offensive, qui me ont estimé trop imbecile & impotent : de l’autre qui est defensive n’estre employé aulcunement, feust ce portant hotte, cachant crotte, ployant rotte, ou cassant motte, tout m’estoys indifferent : ay imputé à honte plus que mediocre, estre veu spectateur ocieux de tant vaillans, divers, & chevalereux personnaiges, qui en veue & spectacle de toute Europe iouent ceste insigne fable & Tragicque comedie : ne me esvertuer de moy-mesmes, & non y consommer ce rien mon tout, qui me restoit. Car peu de gloire me semble accroistre à ceulx qui seulement y emploient leurs œilz, au demeurant y espargnent leurs forces : cèlent leurs escuz, cachent leur argent, se grattent la teste avecques un doigt, comme landorez desgoustez, baislent aux mousches comme Veaulx de disme, chauvent des aureilles comme asnes de Arcadie au chant des musiciens, & par mines en silence : signifient qu’ilz consentent à la prosopopée.

Prins ce choys & election, ay pensé ne faire exercice inutile & importun, si ie remuois mon tonneau Diogenic, qui seul m’est resté du naufrage faict par le passé on far de Mal’encontre. A ce triballement de tonneau, que feray ie en vostre advis ? Par la Vierge qui se rebrasse, ie ne sçay encores. Attendez un peu que ie hume quelque traict de ceste bouteille : c’est mon vray & seul Helicon : c’est ma fontaine Caballine : c’est mon unicque Enthusiasme. Icy beuvant ie delibère, ie discours, ie resoulz & concluds. Après l’epilogue ie riz, i’escripz, ie compose, ie boy. Ennius beuvant escripvoit, escripvant beuvoit. Æschylus (si à Plutarche foy avez in Symposiacis) beuvoit composant, beuvant composoit. Homère iamais n’escrivit à ieun. Caton iamais n’escripvit que après boyre. Affin que ne me dictez ainsi vivre sans exemple des biens louez mieulx prisez. Il est bon & frays assez, comme vous diriez sus le commencement du second degré : Dieu le bon Dieu Sabaoth, (c’est à dire des armées) en soit eternellement loué. Si de mesmes vous autres beuvez un grand ou deux petitz coups en robbe, ie n’y trouve inconvenient aulcun, pour veu que du tout louez Dieu : un tantinet.

Puys doncques que telle est ou mon sort ou ma destinée : (car à chascun n’est oultroyé entrer & habiter Corinthe) ma deliberation est servir & es uns & es autres : tant s’en fault que ie reste cessateur & inutile. Envers les vastadours, pionniers & rempareurs ie feray ce que feirent Neptune & Apollo en Troie soubs Laomedon, ce que feit Renaud de Montaulban sus ses derniers iours : ie serviray les massons, ie mettray bouillir pour les massons, & le past terminé au son de ma musette mesureray la musarderie des musars. Ainsi fonda, bastit, & edifia Amphion sonnant de la lyre la grande & celèbre cité de Thebes. Envers les guerroyans ie voys de nouveau percer mon tonneau. Et de la traicte (laquelle par deux præcedens volumes (si par l’imposture des imprimeurs n’eussent esté pervertiz & brouillez) vous feust assez congneue) leurs tirer du creu de nos passetemps epicenaires un guallant tiercin, & consecutivement un ioyeulx quart de sentences Pantagruelicques. Par moy licite vous sera les appeler Diogenicques. Et ne auront, puys que compaignon ne peuz estre, pour Architriclin loyal refraischissant à mon petit povoir leur retour des alarmes : & laudateur, ie diz infatigable, de leurs prouesses & glorieux faicts d’armes. Ie n’y fauldray par Lapathium acutum de Dieu : si Mars ne failloit à Quaresme. Mais il s’en donnera bien guarde le paillard.

Me souvient toutesfoys avoir leu, que Ptolème filz de Lagus quelque iour entre autres despouilles & butin de ses conquestes, præsentant aux Ægyptiens en plain theatre un chameau Batrian tout noir, & un esclave biguarré, tellement que de son corps l’une part estoit noire, l’autre blanche : non en compartiment de latitude par le diaphragme, comme feut celle femme sacrée à Venus Indicque, laquelle feut recongnue du philosophe Tyanien entre le fleuve Hydaspes, & le mont Caucase : mais en dimension perpendiculaire : choses non encores veues en Ægypte, esperoit par offre de ces nouveaultez l’amour du peuple envers soy augmenter. Qu’en advient il ? A la production du Chameau tous feurent effroyez & indignez : à la veue de l’homme biguarré aulcuns se mocquèrent, autres le abhominèrent comme monstre infame, créé par erreur de nature. Somme, l’esperance qu’il avoit de complaire à ses Ægyptiens, par ce moyen extendre l’affection qu’ilz luy pourtoient naturellement, luy decoulla des mains. Et entendit plus à plaisir & delices leurs estre choses belles, eleguantes, & perfaictes, que ridicules & monstrueuses. Depuys eut tant l’Esclave que le Chameau en mespris : si que bien toust après par negligence & faulte de commun traictement feirent de Vie à Mort eschange. Cestuy exemple me faict entre espoir & craincte varier, doubtant que pour contentement propensé, ie rencontre ce que ie abhorre : mon thesaur soit charbons : pour Venus advieigne Barbet le chien : en lieu de les servir, ie les fasche : en lieu de les esbaudir, ie les offense : en lieu de leurs complaire : ie desplaise : & soit mon adventure telle que du Coq de Euclion tant celebré par Plaute en sa Marmite, & par Ausone en son Gryphon, & ailleurs : lequel pour en grattant avoir descouvert le thesaur, eut la couppe guorgée. Advenent le cas, ne seroit ce pour chevreter ? Austresfoys est il advenu : advenir encores pourroit. Non fera Hercules. Ie recongnois en eux tous une forme specificque, & proprieté individuale, laquelle nos maieurs nommoient Pantagruelisme, moienant laquelle iamais en maulvaise partie ne prendront choses quelconques, ilz congnoistront sourdre de bon, franc, & loyal couraige. Ie les ay ordinairement veuz bon vouloir en payement prendre, & en icelluy acquiescer, quand debilité de puissance y a esté associée.

De ce poinct expédié, à mon tonneau ie retourne. Sus à ce vin compaings. Enfans beuvez à plein guodetz. Si bon ne vous semble, laissez le. Ie ne suys de ces importuns Lifrelofres, qui par force, par oultraige & violence, contraignent les Lans & compaignons trinquer, voire caros & alluz, qui pis est. Tout beuveur de bien, tout Goutteux de bien, alterez, venens à ce mien tonneau, s’ilz ne voulent ne beuvent : s’ilz voulent, & le vin plaist au guoust de la seigneurie de leurs seigneuries, beuvent franchement, librement, hardiment, sans rien payer, & ne l’espargnent. Tel est mon decret. Et paour ne ayez, que le vin faille, comme feist es nopces de Cana en Galilée. Autant que vous en tireray par la dille, autant vous en entonneray par le bondon. Ainsi demeurera le tonneau inexpuisible. Il a fource vive, & vène perpetuelle. Tel estoit le brevaige contenu dedans la couppe de Tantalus representé par figures entre les saiges Brachmanes : telles estoit en Iberie la montaigne de sel tant celebrée par Caton : tel estoit le rameau d’or sacré à la deesse soubterraine, tant celebré par Virgile. C’est un vray Cornucopie de ioyeuseté & raillerie. Si quelque foys vous semble estre expuysé iusques à la lie, non pourtant sera il à sec. Bon espoir y gist au fond, comme en la bouteille de Pandora : non desespoir, comme on buffart des Danaïdes.

Notez bien ce que i’ay dict, & quelle manière de gens ie invite. Car (affin que personne n’y soit trompé) à l’exemple de Lucillius, lequel protestoit n’escrire que à ses Tarentins & Consentinois : ie ne l’ay persé que pour vous Gens de bien, Beuveurs de la prime cuvée, & Goutteux de franc alleu. Les geants Doriphages avalleurs de frimars, ont au cul passions assez, & assez sacs au croc pour venaison. Y vacquent s’ilz voulent. Ce n’est icy leur gibbier. Des cerveaulx à bourlet graveleurs de corrections ne me parlez, ie vous supplie on nom & reverence des quatre fesses qui vous engendrèrent : & de la vivificque cheville, qui pour lors les coupploit. Des Caphars encores moins : quoy que tous soient beuveurs oultrez : tous verollez croustelevez : guarniz de leur alteration inextinguible, & manducation insatiable. Pourquoy ? Pource qu’ilz ne font de bien, ains de mal : & de ce mal duquel iournellement à Dieu requerons estre delivrez : quoy qu’ilz contrefacent quelques foys des gueux. Oncques vieil cinge : ne feit belle moue. Arrière mastins. Hors de la quarrière : hors de mon Soleil Cahuaille au Diable. Venez vous icy culletans articuler mon vin & compisser mon tonneau. Voyez cy le baston que Diogenes par testament, ordonna estre près luy porté après sa mort, pour chasser & efrener ces larves bustuaires, & mastins Cerbericques. Pourtant arrière, Cagotz. Aux ouailles, mastins. Hors d’icy, Caphards de par le Diable, hay. Estez vous encores là ? Ie renonce ma part de Papimanie, si ie vous happe. Grr. grrr. grrrrrr. Davant, davant. Iront ilz ? Iamais ne puissiez vous fianter, que à sanglades d’estrivières. Iamais pisser, que à l’estrapade : iamais eschauffer, que à coups de baston.

Comment Pantagruel transporta une colonie de Utopiens en Dipsodie.

Chapitre I.



Pantagruel avoir entierement conquesté le pays de Dipsodie, en icelluy transporta une colonie de Utopiens en nombre de 9876543210. hommes, sans les femmes & petitz enfans : artizans de tous mestiers, & professeurs de toutes sciences liberales : pour ledic‍t pays refraichir, peupler, & orner, mal autrement habité, & desert en grande partie. Et les transporta non tant pour l’excessive multitude d’hommes & femmes, qui estoient en Utopie multipliez comme locustes. Vous entendez assez, ia besoing n’est d’adventaige vous l’exposer, que les Utopiens avoient les genitoires tant feconds, & les Utopienes portoient matrices tant amples, gloutes, tenaces, & cellulées par bonne architec‍ture, que au bout de chascun neufviesme moys, sept enfans pour le moins, que masles que femelles, naissoient par chascun mariage, à l’imitation du peuple Iudaic en Ægypte : si de Lyra ne delyre. Non tant aussi pour la fertilité du sol, salubrité du ciel, & commodité du pays de Dipsodie, que pour icelluy contenir en office & obeissance par nouveau transport de ses antiques & feaulx subiectz. Lesquelz de toute memoire autre seigneur n’avoient congneu, recongneu, advoué, ne servy, que luy. Et les quelz dès lors que nasquirent & entrèrent on monde, avec le laict de leurs mères nourrices avoient pareillement sugcé la doulceur & debonnaireté de son règne, & en icelle estoient tousdiz confictz, & nourriz. Qui estoit espoir certain, que plus tost defauldroient de vie corporelle, que de ceste première & unicque subiection naturellement deue à leur prince, quelque lieu que feussent espars & transportez. Et non seulement telz seroient eulx & les enfans successivement naissans de leur sang, mais aussi en ceste beauté & obeissance entretiendroient les nations de nouveau adioinctes à son empire. Ce que veritablement advint, & ne feut aulcunement frustré en sa deliberation. Car si les Utopiens avant cestuy transport, avoient esté feaulx & bien recongnoissans, les Dipsodes avoir peu de iours avecques eulx conversé, l’estoient encores d’adventaige, par ne sçay quelle ferveur naturelle en tous humains au commencement de toutes œuvres qui leur viennent à gré. Seulement se plaignoient obtestans tous les cieulx & intelligences motrices, de ce que plus toust n’estoit à leur notice venue la renommée du bon Pantagruel.

Noterez doncques icy Beuveurs, que la manière d’entretenir & retenir pays nouvellement conquestez, n’est (comme a esté l’opinion erronée de certains espritz tyrannicques à leur dam & deshonneur) les peuples pillant, forçant, angariant, ruinant, mal vexant, & regissant avecques verges de fer : brief les peuples mangeant & devorant, en la façon que Homère appelle le roy inique Demovore, c’est à dire mangeur de peuple. Ie ne vous allegueray à ce propous les histoires antiques, seulement vous revocqueray en recordation de ce qu’en ont veu vos pères, & vous mesmes, si trop ieunes n’estez. Comme enfant nouvellement né, les fault alaicter, berser, esiouir. Comme arbre nouvellement plantée, les fault appuyer, asceurer, defendre de toutes vimères, iniures, & calamitez. Comme personne saulvé de longue & forte maladie, & venent à convalescence, les fault choyer, espargner, restaurer. De sorte qu’ilz conçoipvent en soy ceste opinion, n’estre on monde Roy ne Prince, que moins voulsissent ennemy, plus optassent amy. Ainsi Osiris le grand roy des Ægyptiens toute la terre conquesta : non tant à force d’armes, que par soulaigement des angaries, enseignemens de bien & salubrement vivre, loix commodes, gratieuseté & biensfaicts. Pourtant du monde feut il surnommé le grand roy Evergetes (c’est à dire le bienfaicteur) par le commandement de Iuppiter faict à une Pamyle. De faict Hesiode en sa Hierarchie colloque les bons Dæmons (appellez les si voulez Anges ou Genies) comme moyens & mediateurs des Dieux & hommes : superieurs des hommes, inferieurs des Dieux. Et pource que par leurs mains nous adviennent les richesses & biens du Ciel, & sont continuellement envers nous bienfaisans, tousiours du mal nous præservent : les dict estre en office de Roys : comme bien tousiours faire, iamais mal, estant acte unicquement Royal. Ainsi feut empereur de l’univers Alexandre Macedon. Ainsi feut par Hercules tout le continent possedé, les humains soullageant des monstres, oppressions, exactions, & tyrannies : en bon traictement les gouvernant : en æquité & iustice les maintenant : en benigne police & loix convenentes à l’assieté des contrées les instituent : suppliant à ce que defailloit : ce que abondoit avallant : & pardonnant tout le passé, avecques oubliance sempiternelle de toutes offenses præcedentes, comme estoit la Amnestie des Atheniens, lors que feurent par la prouesse & industrie de Thrasybulus les tyrans exterminez : depuys en Rome exposée par Ciceron, & renouvellée soubs l’empereur Aurelian.

Ce sont les philtres, Iynges, & attraictz d’amour, moienans lequelz pacificquement on retient, ce que peniblement on avoit conquesté. Et plus en heur ne peut le conquerant regner, soit roy, soit prince ou philosophe, que faisant Iustice à Vertus succeder. Sa Vertu est apparue en la victoire & conqueste : sa iustice apparoistra en ce que par la volunté & bonne affection du peuple donnera loix : publiera edictz, establira religions, fera droict à un chascun : comme de Octavian Auguste dict le noble poëte Maro.

Il estoit victeur, par le vouloir
Des gens vaincuz, faisoit les loix valoir.

C’est pourquoy Homère en son Iliade, les bons princes & grands Roys appelle κοσμήτορας λαῶν, c’est à dire : ornateurs de peuples. Telle estoit la consideration de Numa Pompilus, Roy fecond des Romains iuste, politic, & philosophe, quand il ordonna au Dieu Terme, le iour de sa feste, qu’on nommoit Terminales, rien n’estre sacrifié, qui eust prins mort : nous enseignant, que les termes, frontières, & annexes des royaulmes convient en paix, amitié, debonnaireté guarder & regir, sans ses mains souiller de sang & pillerie. Qui aultrement faict, non seulement perdera l’acquis, mais aussi patira ce scandale & opprobre, qu’on le estimera mal & à tort avoir acquis : par ceste consequence, que l’acquest luy est entre mains expiré. Car les choses mal acquises, mal deperissent. Et ores qu’il eust toute sa vie pacificque iouissance, si toutesfoys l’acquest deperit en ses hoirs, pareil sera le scandale sus le defunct, & sa memoire en malediction, comme le conquerant inique. Car vous dictez en proverbe commun : Des choses mal acquises le tiers hoir ne iouira.

Notez aussi, Goutteux fieffez, en cestuy article, comment par ce moyen Pantagruel feit d’un ange deux, qui est accident opposite au conseil de Charles Maigne, lequel feist d’un diable deux, quand il transporta les Saxons en Flandre, & les Flamens en Saxe. Car non povant en subiection contenir les Saxons par luy adioincts à l’empire : que à tous momens n’entrassent en rebellion, si par cas estoit distraict en Hespaigne, ou autres terres loingtaines : les transporta en pays sien, & obeissant naturellement, sçavoir est Flandres : & les Hannuiers & Flamens ses naturels subiectz transporta en Saxe, non doubtant de leur feaulté, encores qu’ilz transmigrassent en regions estranges. Mais advint que les Saxons continuèrent en leur rebellion & obstination première : & les Flamens habitans en Saxe, embeurent les meurs & contradictions des Saxons.

Comment Panurge fut faict chastellain de Salmiguondin en Dipsodie, & mangea son bled en herbe.

Chapitre II.



Donnant Pantagruel ordre au gouvernement de toute Dipsodie, assigna la chastellenie de Salmiguondin à Panurge, valent par chascun an 6789106789. Royaulx en deniers certains, non comprins l’incertain revenu des Hanetons, & Cacquerolles, montant bon an mal an de 2345768. à 2435769. moutons à la grande laine. Quelques foys revenoit à 1234554321. Seraphz : quand estoit bonne année de Cacquerolles, & Hanetons de requeste. Mais ce n’estoit tous les ans. Et se gouverna si bien & prudentement monsieur le nouveau chastellain, qu’en moins de quatorze iours il dilapida le revenu certain & incertain de sa Chastellenie pour troys ans. Non proprement dilapida, comme vous pourriez dire en fondations de monastères, erections de temples, bastimens de collieges & hospitaulx, ou iectant son lard aux chiens. Mais despendit en mille petitz banquetz & festins ioyeulx, ouvers à tous venens, mesmement bons compaignons, ieunes fillettes, & mignonnes gualoises. Abastant boys, bruslant les grosses souches pour la vente des cendres, prenent argent d’avance, achaptant cher, vendent à bon marché, & mangeant son bled en herbe. Pantagruel adverty de l’affaire, n’en feut en soy aulcunement indigné, fasché, ne marry. Ie vous ay ià dict, et encores rediz, que c’esttoit le meilleur petit & grand bon hommet, que oncques ceignit espée. Toutes choses prenoit en bonne partie, tout acte interpretoit à bien. Iamais ne se tourmentoit, iamais ne se scandalizoit. Aussi eust il esté bien forissu du Deificque manoir de raison, si aultrement se feust contristé ou alteré. Car tous les biens que le Ciel couvre : & que la Terre contient en toutes ses dimensions : hauteur, profondité, longitude, & latitude, ne sont dignes d’esmouvoir nos affections, & troubler nos sens & espritz.

Seulement tira Panurge à part, & doulcettement luy remonstra, que si ainsi vouloit vivre, & n’estre aulcunement mesnagier, impossible seroit, ou pour le moins bien difficile, le faire iamais riche. Riche ? respondit Panurge. Aviez vous là fermé vostre pensée ? Aviez vous en soing pris me faire riche en ce monde ? Pensez vivre ioyeux de par li bon Dieu, & li bons homs. Autre soing, autre soucy, ne soy receup on sacrosainct domicile de vostre celeste cerveau. La fermeté d’icelluy iamais ne soit troublée par nues quelconques de pensement passementé de meshaing & fascherie. Vous vivant ioyeulx, guaillard, dehayt, ie ne seray riche que trop. Tout le monde crie mesnaige, mesnaige. Mais tel parle de mesnaige, qui ne sçayt mie que c’est. C’est de moy que fault conseil prendre. Et de moy pour ceste heure prendrez advertissement, que ce qu’on me impute à vice, a esté imitation des Universités & Parlement de Paris : lieux esquelz consiste la vraye source & vive Idée de Pantheologie, de toute iustice aussi. Hæreticque qui en doubte, & fermement ne le croyt. Ilz toutesfoys en un iour mangent leur evesque, ou le revenu de l’evesché (c’est tout un) pour une année entière, voyre pour deux aulcunes foys : C’est au iour qu’il y faict son entrée. Et n’y a lieu d’excuse, s’il ne vouloit estre lapidé sus l’instant. A esté aussi acte des quatre vertus principales. De Prudence, en prenent argent d’avance. Car on ne sçayt qui mord, ne qui rue. Qui sçayt si le monde durera troys ans ? Et ores qu’il durast d’adventaige, est il homme tant fol qui se ausast promettre vivre troys ans ?

Oncq’homme n’eut les Dieux tant bien à main,
Qu’asseuré feust de vivre au lendemain.

De iustice : Commutative, en achaptant cher (ie diz à credit) vendent à bon marché (ie diz argent comptant). Que dict Caton en sa mesnagerie sus ce propos ? Il fault (dict il) que le perefamile soit vendeur perpetuel. Par ce moyen est impossible qu’en fin riche ne devieigne, si tousiours dure l’apothecque. Distributive : donnant à repaistre aux bons (notez bons) & gentilz compaignons : lesquelz Fortune avoit iecté comme Ulyxes, sus le roc de bon appetit, sans provision de mangeaille : & aux bonnes (notez bonnes) & ieunes gualoises (notez ieunes : Car scelon la sentence de Hippocrates, ieunesse est impatience de faim : mesmement si elle est vivace, alaigre, brusque, movente, voltigeante). Lesquelles gualoises voluntiers & de bon hayt font plaisir à gens de bien : & sont Platonicques & Ciceronianes iusques là, qu’elles se reputent estre on monde nées non pour soy seulement : ains de leurs propres personnes font part à leur patrie, part à leurs amis.

De force, en abastant les gros arbres, comme un second Milo : ruinant les obscures forestz, tesnières de Loups, de Sangliers, de renards : receptacles de briguans & meurtriers : taulpinières de assassinateurs, officines de faulx monnoieurs, retraicte d’hæreticques : & les complanissant en claires guarigues & belles bruières : iouant des haulx boys, & præparant les sièges pour la nuict du iugement.

De Temperance : mangeant mon bled en herbe, comme un Hermite, vivant de sallades & racines : me emancipant des appetitz sensuelz : & ainsi espargnant pour les estropiatz & souffreteux. Car ce faisant, i’espargne les sercleurs qui guaignent argent : les mestiviers, qui beuvent voluntiers, & sans eau : les gleneurs, es quelz fault de la fouace : les basteurs, qui ne laissent ail, oignon, ne eschalote es iardins par l’auctorité de Thestilis Virgiliane : les meusniers, qui sont ordinairement larrons : & les boulangiers, qui ne valent guères mieulx. Est ce petite espargne : Oultre la calamité des Mulotz, le deschet des greniers, & la mangeaille des Charrantons & Mourrins. De bled en herbe vous faictez belle saulse verde, de legière concoction : de facile digestion. Laquelle vous esbanoist le cerveau, esbaudist les espritz animaulx, resiouist la veue, ouvre l’appetit, delecte le goust, assère le cœur, chatouille la langue, faict le tainct clair, fortifie les muscles, tempère le sang, alliège le diaphragme, refraischit le foye, desoppile la ratelle, soulaige les roignons, assoupist les reins, desgourdist les spondyles, vuide les uretères, dilate les vases spermaticques, abbreuie les cremastères, expurge la vessie, enfle les genitoires, corrige le prepuce, incruste le balane, rectifie le membre : vous faict bon ventre, bien rotter, vessir, peder, fianter, uriner, esternuer, sangloutir, toussir, cracher, vomiter, baisler, mouscher, haleiner, inspirer, respirer, ronfler, suer, dresser le virolet, & mille autres rares adventaiges. I’entends bien (dist Pantagruel) vous inferez que gens de peu d’esprit ne sçauroient beaucoup en brief temps despendre. Vous n’estez le premier, qui ayt conceu ceste hæresie. Neron le maintenoit, & sus tous humains admiroit C. Caligula son oncle, lequel en peu de iours avoir par invention mirificque despendu tout l’avoir & patrimoine que Tiberius luy avoit laissé. Mais en lieu de guarder & observer les loix cœnaires & sumptuaires des Romains, la Orchie, la Fannie, la Didie, la Licinie, la Cornelie, la Lepidiane, la Antie, & des Corinthiens : par les quelles estoit rigoureusement à un chascun defendu, plus par an despendre, que portoit son annuel revenu : vous avez faict Protervie : qui estoit entre les Romains sacrifice tel que de l’aigneau Paschal entre les Iuifz. Il y convenoit tout mangeable manger : le reste iecter on feu : rien ne reserver au lendemain. Ie le peuz de vous iustement dire, comme le dist Caton de Albidius, lequel avoit en excesifve despense mangé tout ce qu’il possedoit, restant seulement une maison, y mist le feu dedans, pour dire, consummatum est, ainsi que depuys dist sainct Thomas Dacquin, quand il eut la Lamproye toute mangée. Cela non force.

Comment Panurge loue les debteurs & emprunteurs.

Chapitre III.



Mais (demanda Pantagruel) quand serez vous hors de debtes ? Es Calendes Grecques, respondit Panurge ; lors que tout le monde sera content, & que serez heritier de vous mesmes. Dieu me guarde d’en estre hors. Plus lors ne trouverois qui un denier me pretast. Qui au soir ne laisse levain, ia ne fera au matin lever pasté. Doibvez tous iours à quelqu’un. Par icelluy sera continuellement prié Dieu : prié vous donner bonne, longue, & heureuse vie : craignant sa debte perdre, tousiours bien de vous dira en toutes compaignies : tousiours bien de vous dira en toutes compaignies : tousiours nouveaulx crediteurs vous acquestera : affin que par eulx vous faciez versure, & de terre d’aultruy remplissez son fossé. Quand iadis en Gaulle par l’institution des Druydes, les serfz, varletz, & appariteurs estoient tous vifz bruslez aux funerailles & exeques de leurs maistres & seigneurs : n’avoient ilz belle paour que leurs maistres & seigneurs mourussent ? Car ensemble force leurs estoit mourir. Ne prioient ilz continuellement leur grand Dieu Mercure, avecques Dis le père aux escuz, longuement en santé les conserver ? N’estoient ilz soingneux de bien les traicter & servir ? Car ensemble povoient ilz vivre au moins iusques à la mort. Croyez qu’en plus fervente devotion vos crediteurs priront Dieu que vivez, craindront que mourez, d’autant que plus ayment la manche que le braz, & la denare que la vie. Tesmoings les usuriers de Landerousse, qui naguères se pendirent, voyans les bleds & les vins ravaller en pris, & bon temps retourner. Pantagruel rien ne respondent, continua Panurge. Vray bot, quand bien ie y pense, vous me remettez à poinct en ronfle veue, me reprochant mes debtes & crediteurs. Dea en ceste seule qualité ie me reputois auguste, reverend, & redoubtable, que sus l’opinion de tous Philosophes (qui disent rien de rien n’estre faict) rien ne tenent, ne matière première, estoit facteur & createur. Avois créé. Quoy ? Tant de beaulx & bons crediteurs. Crediteurs sont (ie le maintiens iusques au feu exclusivement) creatures belles & bonnes. Qui rien ne preste, est creature laide & mauvaise : creature du grand villain diantre d’enfer. Et faict. Quoy ? Debtes. O chose rare & antiquaire. Debtes, diz ie, excedentes le nombre des syllabes resultantes au couplement de toutes les consonantes avecques les vocales, iadis proiecté & compté par le noble Xenocrates. A la numerosité des crediteurs si vous estimez la perfection des debteurs, vous ne errerez en Arithmetique praticque. Cuidez vous que ie suis aise quand tous les matins autour de moy ie voy ces crediteurs tant humbles, serviables, & copieux en reverences ? Et quand ie note que moy faisant à l’un visaige plus ouvert, & chère meilleure que es autres, le paillard pense avoir sa depesche le premier, pense estre le premier en date, & de mon ris cuyde que soit argent content. Il m’est advis, que ie ioue encores le Dieu de la passion de Saulmur, accompaigné de ses Anges & Cherubins. Ce sont mes candidatz, mes parasites, mes salueurs, mes diseurs de bons iours, mes orateurs perpetuelz. Et pensois veritablement en debtes consister la montaigne de Vertus heroicque descripte par Hesiode, en laquelle ie tenois degré premier de ma licence : à laquelle tous humains semblent tirer & aspirer, mais peu y montent pour la difficulté du chemin : voyant au iourdhuy tout le monde en desir fervent, & strident appetit de faire debtes, & crediteurs nouveaulx. Toutesfoys il n’est debteur qui veult : il ne faict crediteurs qui veult. Et vous me voulez debouter de ceste felicité soubeline ? vous me demandez quand seray hors de debtes ?

Bien pis y a, ie me donne à sainct Babolin le bon sainct, en cas que toute ma vie ie n’aye estimé debtes estre comme une connexion & colligence des Cieulx & Terre : un entretenement unicque de l’humain lignaige : ie dis sans lequel bien tost tous humains periroient : estre par adventure celle grande ame de l’univers, laquelle scelon les Academicques, toutes choses vivifie. Qu’ainsi soit, repræsentez vous en esprit serain l’idée & forme de quelque monde, prenez si bon vous semble, le trentiesme de ceulx que imaginoit le philosophe Metrodorus : ou le soixante & dix huyctiesme de Petron : on quel ne soit debteur ne crediteur aulcun. Un monde sans debtes. Là entre les astres ne sera cours regulier quiconque. Tous seront en desarroy. Iuppiter ne s’estimant debiteur à Saturne, le depossedera de sa sphære, & avecques sa chaine Homericque suspendera les intelligences, Dieu, Cieulx, Dæmons, Genies, Heroes, Diables, Terre, mer, tous elemens. Saturne se r’aliera avecques Mars, & mettront tout ce monde en perturbation. Mercure ne vouldra soy asservir les aultres, plus ne sera leur Camille, comme langue Hetrusque estoit nommé. Car il ne leurs est en rien debteur. Venus ne sera venerée, car elle n’aura rien presté. La Lune restera sanglante & tenebreuse. A quel propous luy departiroit le Soleil sa lumière ? Il n’y estoit en rien tenu. Le Soleil ne luyra sus leur terre : les Astres ne y feront influence bonne. Car la terre desistoit leurs prester nourrissement par vapeurs & exhalations : des quelles disoit Heraclitus, prouvoient les Stoiciens, Ciceron maintenoit estre les estoilles alimentées. Entre les elemens ne sera symbolisation, alternation, ne transmutation aulcune. Car l’un ne se reputera obligé à l’autre, il ne luy avoit rien presté. De terre ne sera faicte eau : l’eau en aër ne sera transmuée : de l’aër ne sera faict feu : le feu n’eschauffera la terre. La terre rien ne produira que monstres, Titanes, Aloides, Geans : Il n’y pluyra pluye, n’y luyra lumière, n’y ventera vent, n’y sera esté ne automne. Lucifer se desliera, & sortant du profond d’enfer avecques les Furies, les Poines, & Diables cornuz, vouldra deniger des cieulx tous les dieux tant des maieurs comme des mineurs peuples. De cestuy monde rien ne prestant ne sera qu’une chienerie : que une brigue plus anomale que celle du Recteur de Paris, qu’une Diablerie plus confuse que celle des ieuz de Doué. Entre les humains l’un ne saluera l’aultre : il aura beau crier à l’aide, au feu, à l’eau, au meurtre. Personne ne ira à secours. Pourquoy ? Il n’avoit rien presté, on ne luy debvoit rien. Personne n’a interest en sa conflagration, en son naufrage, en sa ruine, en sa mort. Aussi bien ne prestoit il rien. Aussi bien n’eust il par après rien presté. Brief de cestuy monde seront bannies Foy, Esperance, Charité. Car les homes sont nez pour l’ayde & secours des homes. En lieu d’elles succederont Defiance, Mespris, Rancune, avecques la cohorte de tous maulx, toutes maledictions, & toutes misères. Vous penserez proprement que là eust Pandora versé sa bouteille. Les hommes seront loups es hommes. Loups guaroux, & lutins, comme feurent Lychaon, Bellerophon, Nabugotdonosor : briguans, assassineurs, empoisonneurs, malfaisans, malpensans, malveillans, haine portans un chascun contre tous, comme Ismael, comme Metabus, comme Timon Athenien, qui pour ceste cause feut surnommé. Si que chose plus facile en nature seroit, nourrir en l’aër les poissons, paistre les cerfz on fond de l’Océan, que supporter ceste truandaille de monde, qui rien ne preste. Par ma foys ie les hays bien.

Et si au patron de ce fascheux & chagrin monde rien ne prestant, vous figurez l’autre petit monde, qui est l’home, vous y trouverez un terrible tintamarre. La teste ne vouldra prester la veue de ses œilz, pour guider les piedz & les mains. Les piedz ne la daigneront porter : les mains cesseront de travailler pour elle. Le cœur se faschera de tant se mouvoir pour les pouls des membres, & ne leurs prestera plus. Le poulmon ne luy fera prest de ses souffletz. Le foye en luy envoyra sang pour son entretien. La vessie ne vouldra estre debitrice aux roignons : l’urine sera supprimée. Le cerveau considerant ce train desnaturé, se mettra en resverie, & ne baillera snetement es nerfz, ne mouvement es muscles. Somme, en ce monde defrayé, rien ne debvant, rien ne prestant, rien ne empruntant, vous voirez une conspiration plus pernicieuse, que n’a figuré Æsope en son Apologue. Et perira sans doubte : non perira seulement : mais bien tost perira, feust ce Æsculapius mesmes. Et ira soubdain le corps en putrefaction : l’ame toute indignée prendra course à tous les Diables, après mon argent.

Continuation du discours de Panurge à la louange des presteurs & debteurs.

Chapitre IIII.



Au contraire representez vous un monde autre, on quel un chascun preste, un chascun doibve, tous soient debteurs, tous soient presteurs. O quelle harmonie sera parmy les reguliers mouvemens des Cieulz. Il m’est advis que ie l’entends aussi bien que feist oncques Platon. Quelle sympathie entre les elemens. O comment Nature se y delectera en ses œuvres & productions. Cerès chargée de bleds : Bacchus de vins : Flora de fleurs : Pomona de fruictz : Iuno en son aër serain seraine, salubre, plaisante. Ie me pers en ceste contemplation. Entre les humains Paix, Amour, Dilection, Fidelité, repous, banquetz, festins, ioye, liesse, or, argent, menue monnoie, chaisnes, bagues, marchandises, troteront de main en main. Nul procès, nulle guerre, nul debat : nul n’y sera usurier, nul leschart, nul chichart, nul refusant. Vray Dieu, ne sera ce l’aage d’or, le règne de Saturne ? L’idée des regions Olympicques : es quelles toutes autres vertus cessent : Charité seule règne, regente, domine, triumphe. Tous seront bons, tous seront beaulx, tous seront iustes. O monde heureux. O gens de cestuy monde heureux. O beatz troys & quatre foys. Il m’est advis que ie y suis. Ie vous iure le bon Vraybis, que si cestuy monde, beat monde ainsi à un chascun prestant, rien ne refusant eust Pape foizonnant en Cardinaulx, & associé de son sacré colliège, en peu d’années vous y voiriez les sainctz plus druz, plus miraclificques, à plus de leçons, plus de veuz, plus de bastons, & plus de chandelles, que ne sont tous ceulx des neufz eveschez de Bretaigne. Exceptez seulement sainct Ives. Ie vous prie considerez comment le noble Patelin voulant deifier & par divines louenges mettre iusques au tiers ciel le père de Guillaume Iousseaulme, rien plus ne dist sinon,

Et si prestoit,
Ses denrées, à qui en vouloit.

O le beau mot. A ce patron figurez vous nostre microcosme, id est, petit monde, c’est l’homme, en tous ses membres, prestans, empruntans, doibvans, c’est à dire en son naturel. Car nature n’a créé l’home que pour prester & emprunter. Plus grande n’est l’harmonie des cieux, que sera de sa police. L’intention du fondateur de ce microcosme, est y entretenir l’ame, laquelle il y a mise comme hoste : & la vie. La vie consiste en sang. Sang est le siège de l’ame. Pourtant un seul labeur poine en ce monde, c’est forger sang continuellement. En ceste forge sont tous membres en office propre : & est leur hierarchie telle que sans cesse l’un de l’autre emprunte, l’un à l’autre preste, l’un à l’autre est debteur. La matière & metal convenable pour estre en sang transmué, est baillée par nature : Pain & Vin. En ces deux sont comprinses toutes espèces des alimens. Et de ce est dict le companage en langue Goth. Pour icelles trouver, præparer, & cuire, travaillent les mains, cheminent les piedz, & portent toute ceste machine : les œilz tout conduisent. L’appetit en l’orifice de l’estomach moyennant un peu de melancholie aigrette, que luy est transmis de la ratelle, admonneste de enfourner viande. La langue en faict l’assay : les dens la maschent : l’estomach la reçoit, digère & chylifie. Les vènes mesaraïcques en sugcent ce qu’est bon & idoine : delaissent les excremens. Les quelz par vertu expulsive sont vuidez hors par exprès conduictz : puys la portent au foye. Il la transmue derechef, & en faict sang. Lors quelle ioye pensez vous estre entre ces officiers, quand ils ont veu ce ruisseau d’or, qui est leur seul restaurant ? Plus grande n’est la ioye des Alchymistes, quand après longs travaulx, grand soin & despense, ilz voyent les metaulx transmuez dedans leurs fourneaulx. Adoncques chascun membres se præpare & s’esvertue de nouveau à purifier & affiner cestuy thesaur. Les roignons par les vènes mulgentes en tirent l’aiguosité, que vous nommez urine, & par les uretères la decoullent en bas. Au bas trouve receptacle propre, c’est la vessie, laquelle en temps oportun la vuide hors. La ratelle en tire le terrestre, & la lie, que vous nommez melancholie. La bouteille du fiel en soubstrait la cholère superflue. Puys est transporté en une autre officine pour mieulx estre affiné, c’est le Cœur. Lequel par ces mouvemens diastolicques & systolicques le subtilie & enflambe, tellement que par le ventricule dextre le met à perfection, & par les vènes l’envoye à tous les membres. Chascun membre l’attire à soy, & s’en alimente à sa guise : pieds, mains, œilz, tous : & lors sont faictz debteurs, qui paravant estoient presteurs. Par le ventricule gausche il le faict tant subtil, qu’on le dict spirituel : & l’envoye à tous les membres par ses artères, pour l’autre sang des vènes eschauffer & esventer. Le poulmon ne cesse avecques es lobes & souffletz le refraischir. En recongnoissance de ce bien le Cœur luy en depart le meilleur par la vène arteriale. En fin tant est affiné dedans le retz merveilleux, que par à present sont faictz les espritz animaulx, moyenans les quelz elle imagine, discourt, iuge, resoust, delibère, ratiocine, & rememore. Vertus guoy ie me naye, ie me pers, ie m’esguare, quand ie entre on profond abisme de ce monde ainsi prestant, ainsi doibvant. Croyez que chose divine est prester : debvoir est vertus Heroïcque.

Encores n’est ce tout. Ce monde prestant, doibvant, empruntant, est si bon, que ceste alimentation parachevée, il pense desià prester à ceulx qui ne sont encores nez : & par prest se perpetuer s’il peult, & multiplier en images à soy semblables, ce sont enfans. A ceste fin chascun membre du plus precieux de son nourrissement decide & roigne une portion, & la renvoye en bas : nature y a præparé vases & receptacles opportuns, par les quelz descendent es genitoires en longs ambages & flexuositez : reçoit forme competente, & trouve lieux idoines tant en l’homme comme en la femme, pour conserver & perpetuer le genre humain. Ce faict le tout par prestz & debtes de l’un à l’autre : dont est dict le debvoir de mariage. Poine par nature est au refusant interminée, acre vexation parmy les membres, & furie parmy les sens : au prestant loyer consigné, plaisir, alaigresse, & volupté.

Comment Pantagruel deteste les debteurs & emprunteurs.

Chapitre V.



I’entends (respondit Pantagruel) & me semblez bon topicqueur & affecté à vostre cause. Mais preschez & patrocinez d’icy à la Pentecoste, en fin vous serez esbahy, comment rien ne me aurez persuadé, & par vostre beau parler, ia ne me ferez entrer en debtes. Rien (dict le sainct Envoyé) à personne en doibvez, fors amour & dilection mutuelle.

Vous me usez icy de belles graphides & diatyposes, & me plaisent tresbien : mais ie vous diz, que si figurez un affronteur efronté, & importun emprunteur entrant de nouveau en une ville ià advertie de ses meurs, vous touverez que à son entrée plus seront les citoyens en effroy & trepidation, que si la Peste y entroit en habillement tel que la trouva le Philosophe Tyanien dedans Ephèse. Et suys d’opinion que ne erroient les Perses, estimans le second vice estre mentir : le premier estre debvoir. Car debtes & mensonges sont ordinairement ensemble ralliez. Ie ne veulx pourtant inferer, que iamais ne faille debvoir, iamais ne faille prester. Il n’est si riche qui quelques foys ne doibve. Il n’est si paouvre, de qui quelques foys on ne puisse emprunter. L’ocasion sera telle que la dict Platon en ses loix, quand il ordonne qu’on ne laisse chez soy les voysins puiser eau, si premierement ilz n’avoient en leurs propres pastifz foussoyé & beché iusques à trouver celle espèce de terre qu’on nomme Ceramite (c’est terre à potier) & là n’eussent rencontré source ou degout d’eaux. Car icelle terre par sa substance qui est grasse, forte, lize, & dense, retient l’humidité, & n’en est facilement fait escours ne exhalation. Ainsi est ce grande vergouigne, touisours, en tous lieux, d’un chascun emprunter, plus toust que travailler & guaingner. Lors seulement debvroit on (selon mon iugement) prester, quand la personne travaillant n’a peu par son labeur faire guain : ou quand elle est soubdainement tombée en perte inopinée de ses biens. Pourtant laissons ce propos, & dorenavant ne vous atachez à crediteurs : du passé ie vous delivre.

Le moins de mon plus (dist Panurge) en cestuy article sera vous remercier : & si les remerciemens doibvent estre mesurez par l’affection des biensfaicteurs, ce sera infiniment, sempiternellement : car l’amour que de vostre grace me portez, est hors le dez d’estimation, ils transcende tout poix, toute mesure, il est infiny, sempiternel. Mais le mesurant au qualibre des biensfaictz, & contentement des recepvans, ce sera assez laschement. Vous me faictez des biens beaucoup, & trop plus que m’appartient, plus que n’ay envers vous deservy, plus que ne requeroient mes merites, force est que le confesse : mais non mie tant que pensez en cestuy article. Ce n’est là que me deult, ce n’est là que me cuist & demange. Car dorenavant estant quitte quelle contenence auray ie ? Croiez que ie auray maulvaise grace pour les premiers moys, veu que ie n’y suis ne nourry ne accoustumé. I’en ay grand paour. D’adventaige desormais ne naistra ped en tout Salmiguondinoys, qui ne ayt son renvoy vers mon nez. Tous les peteurs du monde petans disent. Voy la pour les quittes. Ma vie finera bien toust, ie le prævoy. Ie vous recommande mon Epitaphe : Et mourray tout confict en pedz. Si quelque iour pour restaurant à faire peter les bonnes femmes, en extreme passion de colicque venteuse, les medicamens ordinaires ne satisfont aux medicins, la momie de mon paillard & empeté corps leur fera remède præsent. En prenent tant peu que direz, elles peteront plus qu’ilz n’entendent. C’est pourquoy ie vous prirois voluntiers que de debtes me laissez quelque centurie : comme le roy Loys unzième iectant hors de procès Miles d’Illiers eveesque de Chartres, feut importuné luy en laisser quelque un pour se exercer. I’ayme mieux leur donner toute ma Cacquerolière, ensemble ma Hannnetonnière : rien pourtant ne deduisant du sort principal. Laissons (dist Pantagruel) ce propos, ie vous l’ay ià dict une foys.

Pourquoy les nouveaulx mariez estoient exemptz d’aller en guerre.

Chapitre VI.



Mais (demanda Panurge) en quelle loy estoit ce constitué & estably, que ceulx qui vigne nouvelle planteroient : ceulx qui logis neuf bastiroient : & les nouveaulx mariz seroient exemptz d’aller en guerre pour la première année ? En la loy (respondit Pantagruel) de Moses. Pour quoy (demanda Panurge) les nouveaulx mariez ? Des planteurs de vigne, ie suis trop vieulx pour me soucier : ie acquiesce on soucy des vendangeurs : & les beaulx bastisseurs nouveaux de pierres mortes ne sont escriptz en mon livre de vie. Ie ne bastis que pierres vives, ce sont hommes. Scelon mon iugement (respondit Pantagruel) c’estoit, affin que pour la première année, ilz iouissent de leurs amour à plaisir, vacassent à production de lignage, & feissent provision de heritiers. Ainsi pour le moins, si l’année seconde estoient en guerre occis, leur nom & armes restat en leurs enfans. Aussi que leurs femmes on congneust certainement estre brehaignes ou fecondes (car l’essay d’un an leur sembloit suffisant, attendu la maturité de l’aage en laquelle ilz faisoient nopces) pour mieulx après le decès des mariz premiers les colloquer en secondes nopces : les fecondes, à ceulx qui vouldroient multiplier en enfans : les brehaignes, à ceulx qui n’en appeteroient : & les prendroient pour leurs vertus, sçavoir, bonnes graces, seulement en consolation domesticque, & entretenement de mesnaige. Les prescheurs de Varenes (dist Panurge) detestent les secondes nopces, comme folles & deshonnestes. Elles sont (respondist Pantagruel) leurs fortes fiebvres quartaines. Voire (dist Panurge) & à frère Enguainnant aussi, qui en plain sermon preschant à Parillé, & detestant les nopces secondes, iuroit, & se donoit au pluis viste Diable d’enfer, en cas que mieulx n’aymast depuceller cent filles, que biscoter une vefve. Ie trouve vostre raison bone & bien fondée. Mais que diriez vous, si ceste exemption leurs estoit oultroyée, pour raison que tout le decours d’icelle prime année, ilz auroient tant taloché leurs amours de nouveau possedez (comme c’est l’æquité & debvoir) & tant esgoutté leurs vases spermaticques, qu’ilz en restoient tous effilez, tous evirez, tous enervez, & flatriz. Si que advenent le iour de bataille plus tost se mettroient au plongeon comme canes, avecques le baguaige, que avecques les combatans & vaillans champions on lieu on quel par Enyo est meu le hourd, & sont les coups departiz. Et soubs l’estandart de Mars ne frapperoient coup qui vaille. Car les grands coups auroient ruez soubs les courtines de Venus s’amie. Qu’ainsi soit nous voyons encores maintenant entre autres reliques & monumens d’antiquité, qu’en toutes bonnes maisons après ne sçay quantz iours l’on envoye ces nouveaux mariez veoir leur oncle : pour les absenter de leurs femmes, & ce pendent soy reposer, & de rechief se avitailler pour mieux au retour combatre : quoy que souvent ilz n’ayent ne oncle ne tante. En pareille forme que le roy Petault après la iournée des Cornabons, ne nous cassa proprement parlant, ie diz moy & Courcaillet, mais nous envoya refraischir en nos maisons. Il est encores cherchant la sienne. La marraine de mon grand père me disoit, quand i’estois petit, que

Patenostres & oraisons,
Sont pour ceulx là qui les retiennent
Un fiffre allans en fenaisons
Est plus fort que deux qui en viennent.

Ce que me induict en ceste opinion, est que les planteurs de vigne, à poine mangeoient raisins, ou beuvoient vin de leur labeur durant la première année : & les bastisseurs pour l’an premier, ne habitoient en leurs logiz de nouveau faictz, sur poine de y mourir : suffocquez par deffault de expiration, comme doctement a noté Galen. lib. 2. de la difficulté de respirer. Ie ne l’ay demandé sans cause bien causée : ne sans raison bien resonnante. Ne vous desplaise.

Comment Panurge avoit la pusse en l’aureille, & desista porter sa magnificque braguette.

Chapitre VII.



Au lendemain Panurge se feit perser l’aureille dextre à la Iudaicque, & y attacha un petit anneau d’or à ouvraige de tauchie, on caston duquel estoit une pusse enchassée. Et estoit la pusse noire, affin que rien ne doubtez. C’est belle chose, estre en tout cas bien informé. La despence de laquelle raportée à son bureau ne montoit par quartier guères plus que le mariage d’une Tigresse Hircanicque, comme vous pourriez dire 600 000 malvedis. De tant excessive despence se fascha lors qu’il feut quitte, & depuis la nourrit en la faczon des tyrans & advocatz, de la sueur et du sang de ses subiectz. Print quatre aulnes de bureau : s’en acoustra comme d’une robbe longue à simple cousture : desista porter le hault de ses chausses : & attacha des lunettes à son bonnet. En tel estat se præsenta davant Pantagruel : lequel trouva le desguisement estrange, mesmement ne voyant plus la belle & magnificque braguette, en laquelle il souloit comme en l’ancre sacre constituer son dernier refuge contre tous naufraiges d’adversité. N’entendent le bon Pantagruel ce mystère, le interrogea demandant que prepretendoit ceste nouvelle prosopopée. I’ay (respondit Panurge) la pusse en l’aureille. Ie me veulx marier. En bonne heure soit, dist Pantagruel, vous m’en avez bien resiouy. Vrayement ie n’en vouldrois pas tenir un fer chauld. Mais ce n’est la guise des amoureux, ainsi avoir bragues avalades, & laissé pendre sa chemise sur les genoilx sans hault de chausses : avecques robbe longue de bureau, qui est couleur inusitée en robbes talares entre gens de bien & de vertus. Si quelques personaiges de hæresies & sectes particuliaires s’en sont autres fois acoustrez, quoy que plusieurs l’ayent imputé à piperie, imposture, & affectation de tyrannie sus le rude populaire, ie ne veulx pourtant les blasmer, & en cela faire d’eulx iugement sinistre. Chascun abonde en son sens : mesmement en choses foraines, externes, & indifferentes, lesquelles de soy ne sont bonnes ne maulvaises : pource qu’elles ne sortent de nos cœurs & pensées, qui est l’officine de tout bien & tout mal : bien, si bonne est, & par le esprit munde reiglée l’affection : mal, si hors æquité par l’esprit maling est l’affection depravée. Seulement me desplaist la nouveaulté & mespris du commun visaige.

La couleur, respondit Panurge, est aspre aux potz, à propos, c’est mon bureau, ie le veulx dorenavant tenir, & de près reguarder à mes affaires. Puys qu’une foys ie suis quitte, vous ne veistes oncques home plus mal plaisant que ie seray, si Dieu ne me ayde. Voiez cy mes bezicles. A me veoir de loing vous diriez proprement que c’est frère Ian Bourgeoys. Ie croy bien que l’année qui vient ie prescheray encores une foys la croysade. Dieu guard de mal les pelotons. Voiez vous ce bureau. Croiez qu’en luy consiste quelque occulte proprieté à peu de gens congneue. Ie ne l’ay prins qu’à ce matin, mais desià i’endefve, ie deguène, ie grezille d’estre marié, & labourer en diable bur, dessus ma femme, sans craincte des coups de baston. O le grand mesnaiger que ie seray. Apres ma mort on me fera brusler en bust honorificque : pour en avoir les cendres en memoire & exemplaire du mesnaiger perfaict. Corbieu, sus cestuy mien bureau ne se ioue mon argentier d’allonger les.ss. Car coups de poing troteroient en face. Voyez moy davant & darrière : c’est la forme d’une Toge, antique habillement des Romains en temps de paix. I’en ay prins la forme en la colonne de Traian à Rome, en l’arc triumphal aussi de Septimius Severus. Ie suis las de guerre : las des sages & hocquetons. I’ay les espaules toutes usées à force de porter harnois. Cessent les armes, regnent les Toges. Au moins pour toute ceste subsequente année si ie suis marié, comme vous me allegastez hier par la loy Mosaïque.

Au reguard du hault de chausses, ma grand tante Laurence iadis me disoit, qu’il estoit faict pour la braguette. Ie le croy, en pareille induction, que le gentil falot Galen. lib. 9. De l’usage de nos membres, dict la teste estre faicte pour les œilz. Car nature eust peu mettre nos testes aux genoulx ou au coubtes : mais ordonnant les œilz pour descouvrir au loing, les fixa en la teste comme en un baston au plus hault du corps : comme nous voyons les Phares & haultes tours sus les havres de mer estre erigées, pour de loing estre veue la lanterne. Et pource que ie vouldrois quelque espace de temps, un an pour le moins, respirer de l’art militaire, c’est à dire, me marier, ie ne porte plus de braguette, ne par consequent hault de chausses. Car la braguette est première pièce de harnoys pour armer l’homme de guerre. Et maintiens iusques au feu (exclusivement entendez) que les Turcs ne sont aptement armez, veu que braguettes porter est chose en leurs loix defendue.

Comment braguette est première pièce de harnois entre gens de guerre.

Chapitre VIII.



Voulez vous, dist Pantagruel, maintenir que la braguette est pièce première de harnois militaire ? C’est doctrine moult paradoxe & nouvelle. Car nous disons que par esprons on commence soy armer. Ie le maintiens, respondit Panurge : & non à tord ie le maintiens. Voyez comment nature voulant les plantes, arbres, arbriseaulx, herbes, & Zoophytes une fois par elles créez, perpetuer & durer en toute succession de temps, sans iamais deperir les espèces, encores que les individus perissent, curieusement arma leurs germes & semences, es quelles consiste icelle perpetuité, & les a muniz & couvers par admirable industrie de gousses, vagines, testz, noyaulx, calicules, coques, espiz, pappes, escorces, echines poignans : qui leur font comme belles & fortes braguettes naturelles. L’exemple y est manifeste en Poix, Febves, Faseolz, Noix, Alberges, Cotton, Colocynthes, Bleds, Pavot, Citrons, Chastaignes : toutes plantes generalement. Es quelles voyons apertement le germe & la semence plus estre ouverte, munie, & armée, qu’autre partie d’icelles. Ainsi ne pourveut nature à la perpetuité de l’humain genre. Ainsi crea l’homme nud, tendre, fragile, sans armes ne offensives, ne defensives, en estat d’innocence & premier aage d’or, comme animant, non plante : comme animant (diz ie) né à paix non à guerre : animant né à ouissance mirificque de tous fruictz & plantes vegetables, animant né à domination pacificque sus toutes bestes. Advenent la multiplication de malice entre les humains en succession de l’aage de fer, et règne de Iuppiter la terre commença à produire Orties, Chardons, Espines, & telle autre manière de rebellion contre l’homme entre les vegetables : d’autre part, presque tous animaulx par fatale disposition se emancipèrent de luy, & ensemble tacitement conspirèrent plus ne le servir, plus ne luy obeir, en tant que resister pourroient, mais luy nuire scelon leur faculté & puissance. L’homme adoncques voulant la première iouissance maintenir & sa première domination continuer : non aussi povant soy commodement passer du service de plusieurs animaulx, eut necessité soy armer de nouveau. Par la dive Oye guenet (s’escrya Pantagruel) depuys les dernières pluyes tu es devenu grand lifrelofre, voyre diz ie Philosophe.

Considerez (dist Panurge) comment nature l’inspira soy armer, & quelle partie de son corps il commença premier armer. Ce feut (par la vertus Dieu) la couille, & le bon messer Priapus, quand eut faict ne la pria plus. Ainsi nous le tesmoigne le capitaine & philosophe Hebrieu Moses, affermant qu’il se arma d’une brave & gualante braguette, faicte par moult invention de feueilles de figuier : les quelles sont naïfves, & du tout commodes en dureté, incisure, frizure, polissure, grandeur, couleur, odeur, vertus, faculté pour couvrir & armer couilles : Exceptez moy les horrificques couilles de Lorraine, les quelles à bride avallée descendent au fond des chausses, abhorrent le mannoir des braguettes haultaines : & sont hors toute methode : tesmoing Viardiere le noble Valentin, lequel un premier iour de May, pour plus guorgias estre, ie trouvay à Nancy, descrotant ses couilles extendues sur une table comme une cappe à l’Hespaignole. Doncques ne fauldra dorenavant dire, qui ne vouldra improprement parler, quand on envoyra le franc taulpin en guerre, Saulve Tevot le pot au vin, c’est le cruon. Il fault dire, Saulve Tevot le pot au laict, ce sont les couilles : de par tous les diables d’enfer. La teste perdue, ne perist que la persone : les couilles perdues, periroit toute l’humaine nature. C’est ce que meut le gualant Cl. Galen, lib. I. de spermate, à bravement conclure, que mieulx (c’est à dire moindre mal) seroit, poinct de cœur n’avoir, que poinct n’avoir de genitoires. Car là consiste comme en un sacré reposoir le germe conservatif de l’humain lignage. Et croieroys pour moins de cent francs, que ce sont les propres pierres, moyenans lesquelles Deucalion & Pyrrha restituerent le genre humain aboly par le deluge Poëtique. C’est ce qui meut me vaillant Iustinian lib. 4. de cagotis tollendis, à mettre summum bonum in braguibus & braguetis.

Pour ceste & aultres causes le seigneur de Merville essayant quelque iour un harnoys neuf, pour suyvre son Roy en guerre (car du sien antique & demy rouillé plus bien servir ne povoit, à cause que depuys certaines années la peau de son ventre s’estoit beaucoup esloingnée des roignons) sa femme consydera en esprit contemplatif, que peu de soing avoit du pacquet & baston commun de leur mariage, veu qu’il ne l’armoit que de mailles, feut d’advis qu’il le munist tresbien & gabionnast d’un gros armet de ioustes, lequel estoit en son cabinet inutile. D’icelle sont escriptz ces vers on tiers livre du Chiabrena des pucelles.

Celle qui veid son mary tout armé,
Fors la braguette aller à l’escarmouche,
Luy dist. Amy, de paour qu’on ne vous touche,
Armez cela, qui est le plus aymé.
Quoy ? tel conseil doibt il estre blasmé ?
Ie diz que non : Car sa paour la plus grande
De perdre estoit, le voyant animé,
Le bon morceau, dont elle estoit friande.

Desistez doncques vous esbahir de ce nouveau mien acoustrement.

Comment Panurge se conseille à Pantagruel pour sçavoir s’il se doibt marier.

Chapitre IX.



Pantagruel rien ne replicquant, continua Panurge, & dist avecques un profond soupir. Seigneur vous avez ma deliberation entendue, qui est me marier, si de malencontre n’estoient tous les trouz fermez, clous, & bouclez. Ie vous supply par l’amour, que si longtemps m’avez porté, dictez m’en vostre advis. Puis (respondit Pantagruel) qu’une foys en avez iecté le dez, & ainsi l’avez decreté, & prins en ferme deliberation, plus parler n’en fault, reste seulement la mettre à execution.

Voyre mais (dist Panurge) ie ne la vouldrois executer sans vostre conseil & bon advis. I’en suis (respondit Pantagruel) d’advis, & vous le conseille. Mais (dist Panurge) si vous congnoissiez, que mon meilleur feust tel que ie suys demeurer, sans entreprendre cas de nouvelleté, i’aymerois mieulx ne me marier poinct. Point doncques ne vous mariez, respondit Pantagruel. Voire mais (dist Panurge) vouldriez vous qu’ainsi seulet ie demeurasse toute ma vie sans compaignie coniugale ? Vous savez qu’il est escript, Veh soli. L’homme seul n’a iamais tel soulas qu’on veoyd entre gens mariez. Mariez vous doncq de par Dieu, respondit Pantagruel.

Mais si (dist Panurge) ma femme me faisoit coqu, comme vous sçavez qu’il en est grande année, ce seroit assez pour me faire trespasser hors les gonds de patience. I’ayme bien les coquz, & me semblent gens de bien, & les hante voluntiers : mais pour mourir ie n’en vouldroys estre. C’est un poinct qui trop me poingt. Poinct doncques ne vous mariez : (respondit Pantagruel) Car la sentence de Senecque est veritable hors toute exception. Ce qu’à aultruy tu auras faict, soys certain qu’aultruy te fera. Dictez vous, demanda Panurge, cela sans exception ? Sans exception il le dict, respondit Pantagruel. Ho ho (dist Panurge) de par le petit diable. Il entend en ce monde, ou en l’aultre.

Voyre mais puis que de femme ne me peuz passer en plus qu’un aveugle de baston (Car il faut que le virolet trote, aultrement vivre ne sçauroys) n’est ce le mieulx que ie me associe quelque honneste & preude femme, qu’ainsi changer de iour en iour avecques continuel dangier de quelque coup de baston, ou de la verolle pour le pire ? Car femme de bien oncques ne me feut rien. Et n’en desplaise à leurs mariz. Mariez vous doncq de par Dieu, respondit Pantagruel.

Mais si, dist Panurge, Dieu le vouloit, & advint que i’esposasse quelque femme de bien, & elle me bastist, ie seroys plus que tiercelet de Iob, si ie n’enrageois tout vif. Car l’on m’a dict, que ces tant femmes de bien ont communement maulvaise teste, ausi ont elles bon vinaigre en leur mesnaige. Ie l’auroys encore pire, & luy batteroys tant & trestant sa petite oye, ce sont braz, iambes, teste, poulmon, foye, & ratelle : tant luy deschicqueterois ses habillemens à bastons rompuz, que le grand Diole en attendroit l’ame damnée à la porte. De ces tabus ie me passerois bien pour ceste année, & content serois n’y entrer poinct. Point doncques ne vous mariez, respondit Pantagruel.

Voire mais, dist Panurge, estant en estat tel que ie suis, quitte, & non marié. Notez que ie diz quitte en la male heure. Car estant bien fort endebté, mes crediteurs ne seroient que trop soigneux de ma paternité. Mais quitte, & non marié, ie n’ay personne qui tant de moy se souciast, & amour tel me portast, qu’on dist estre amour coniugal. Et si par cas tombois en maladie, traicté ne serois qu’au rebours. Le saige dict. Là où n’est femme, i’entends merefamiles, & en mariage legitime, le malade est en grand estrif. I’en ay veu claire experience en papes, legatz, cardinaulx, evesques, abbez, prieurs, prebstres, & moines. Or là iamais ne m’auriez. Mariez vous doncq de par Dieu, respondit Pantagruel.

Mais si, dist Panurge, estant malade & impotent au debvoir de mariage, ma femme impatiente de ma langueur, à aultruy se abandonnoit, & non seulement ne me secourust au besoing, mais aussi se mocquast de ma calamité, & (que pis est) me desrobast, comme i’ay veu souvent advenir : ce seroit pour m’achever de paindre, & courir les champs en pourpoinct. Poinct doncques ne vous mariez, respondit Pantagruel.

Voire mais, dist Panurge, ie n’aurois iamais aultrement filz ne filles legitimes, es quelz i’eusse espoir mon nom & armes perpetuer : es quelz ie puisse laisser mes heritaiges & acquetz, (i’en feray de beaulx un de ces matins, n’en doubtez, & d’abondant seray grand retireur de rantes) avecques les quelz ie me puisse esbaudir, quand d’ailleurs serois meshaigné, comme ie voys iournellement vostre tant bening & debonnaire père faire avecques vous, & font tout gens de bien en leur serail & privé. Car quite estant, marié non estant, estant par accident fasché, en lieu de me consoler, advis m’est que de mon mal riez. Mariez vous doncq de par Dieu, respondit Pantagruel.

Comment Pantagruel remonstre Panurge difficile chose estre le conseil de mariage, & des sors Homeriques & Virgilianes.

Chapitre X.



Vostre conseil (dist Panurge) semble à la chanson de Ricochet : Ce ne sont que sarcasmes, mocqueries, & redictes contradictoires. Les unes destruisent les aultres. Ie ne sçay es quelles me tenir. Aussi (respondit Pantagruel) en vos propositions tant y a de Si, & de Mais, que ie n’y sçaurois rien fonder ne rien resouldre. N’estez vous asceuré de vostre vouloir ? Le poinct principal y gist : tout le reste est fortuit & dependent des fatales dispositions du Ciel. Nous voyons bon nombre de gens tant heureux à ceste rencontre, qu’en leur mariage, semble reluire quelque Idée & repræsentation des ioyes de paradis. Aultres y sont tant malheureux, que les Diables qui tentent les Hermites par les desers de Thebaide & Monserrat, ne le sont d’adventaige. Il se y convient mettre à l’adventure, les œilz bandez, baissant la teste, baisant la terre, & se recommandant à Dieu au demourant, puys qu’une foys l’on se y veult mettre. Aultre asceurance ne vous en sçauroys ie donner.

Or voyez cy que vous ferez, si bon vous semble. Aportez moy les œuvres de Virgile, & par troys foys avecques l’ongle les ouvrant, explorerons par les vers du nombre entre nous convenu, le sort futur de vostre mariage. Car comme par sors Homericques souvent on a rencontré sa destinée, tesmoing Socrates, lequel oyant en prison reciter ce metre de Homere dict de Achille 9. Iliad.

Ἥματί κεν τριτάτῳ Φθίην ἐρίϐωλον ἱκοίμην.

Ie parviendray sans faire long seiour,
En Phthie belle & fertile, au tiers iour.

præveid qu’il mourroit le tiers subsequent iour, & le asceura à Æschines : comme escripvent Plato in Critone, Ciceron primo de divinatione, & Diogenes Laertius. Tesmoing Opilius Macrinus au quel convoitant sçavoir s’il seroit Empereur de Rome advint en sort ceste sentence 8. Iliad. :
Ὦ γέρον, ἦ μάλα δή σε νέοι τείρουσι μαχηταί·
Σὴ δὲ βίη λέλυται, χαλεπὸν δὲ σε γῆρας ὀπάζει.

O home vieulx, les soubdars desormais
Ieunes & fors te lassent certes, mais
Ta vigueur est resolue, & vieillesse
Dure & moleste accourt & trop te presse.

De faict il estoit ià vieulx, & ayant obtenu l’Empire seulement un an & deux mois, feut par Heliogabalus ieune & puissant depossedé & occis. Tesmoing Brutus, lequel voulant explorer le sort de la bataille Pharsalicque, en laquelle il fut occis, rencontra ce vers dict de Patroclus, Iliad. 16.
Ἀλλά με μοῖρ’ ὀλοὴ, καὶ Λητοῦς ἔκτανεν υἱός.

Par mal engroin de la Parce felonne
Ie feuz occis, & du filz de Latonne.

C’est Apollo, qui feut pour mot du guet le iour d’icelle bataille. Aussi par sors Virgilianes ont esté congneues anciennement & preveues choses insignes, & cas de grande importance : voire iusques à obtenir l’empire Romain, comme advint à Alexandre Sevère, qui rencontra en ceste manière de sort ce vers escript, Æneid. 6.

Tu regere imperio populos, Romane, memento.
Romain enfant quand viendras à l’Empire,
Regiz le monde en sorte qu’il n’empire.

Puys feut après certaines années realement & de faict créé Empereur de Rome. En Adrian empereur Romain, lequel estant en doubte & poine de sçavoir quelle opinion de luy avoit Traian, & quelle affection il luy portoit, print advis par sors Virgilianes, & rencontra ces vers, Eneid. 6.

Quid procul ille autem ramis insignis oliuæ
Sacra ferens ? nosco crines, incanaque menta
Regis Romani.

Qui est cestuy qui là loing en sa main,
Porte rameaulx d’olive, illustrement ?
A son gris poil & sacré acoustrement,
Ie recongnois l’antique Roy Romain.

Puys feut adopté de Traian, & luy succeda à l’Empire.

En Claude second empereur de Rome bien loué : au quel advint par sort ce vers escript. 6. Æneid.

Tertia dum Latio regnantem viderit æstas.
Lors que t’aura regnant manifesté
En Rome & veu tel le troiziesme æsté.

De faict il ne regna que deux ans. A icelluy mesmes s’enquerant de son frère Quintel, lequel il vouloit prendre au gouvernement de l’Empire, advint ce vers. 6. Æneid.

Ostendent terris hunc tantum fata.
Les destins seulement le monstreront es terres.

Laquelle chose advint. Car il feut occis dix & sept iours après qu’il eut le maniment de l’Empire. Ce mesmes sort escheut à l’empereur Gordian le ieune. A Clode Albin soucieux d’entendre sa bonne adventure advint ce qu’est escript. Æneid. 6.

Hic rem Romagnam magno turbante tumultu
Sistet eques, etc.

Ce chevallier grand tumulte advenent,
L’estat Romain sera entretenent
Des Cartagiens victoires aura belles :
Et des Gaulois, s’ilz se montrent rebelles.

En D. Claude empereur predecesseur de Aurelian, auquel se guementant de sa posterité, advint ce vers en sort. Æneid. 1.

His ego nec metas rerum, nec tempora pono.
Longue durée à ceulx cy ie pretends,
Et à leurs biens ne metz borne ne temps.

Aussi eut il successeurs en longues genealogies.

En M. Pierre Amy : quand il explora pour sçavoir s’il eschapperoit de l’embusche des Farfadetz, & rencontra ce vers, Æneid. 3.

Heu fuge crudeles terras, fuge littus avarum.
Laisse soubdain ces nations Barbares,
Laisse soubdain ces rivages avares.

Puys eschappa de leurs mains sain & saulue. Mille aultres, des quelz trop prolix seroit narrer les aduentures aduenues scelon la sentence du vers par tel sort rencontré. Ie ne veulx toutesfoys inferer, que ce sort vniuersellement soit infaillible, affin que ne y soyez abusé.





Comment Pantagruel remonstre le sort des dez estre illicite.

Chapitre XI.



Ce seroit (dis Panurge) plus toult faict & expedié à troys beaulx dez. Non, respondit Pantagruel. Ce sort est abusif, illicite, & grandement scandaleux. Iamais ne vous y fiez. Le mauldict livre du passetemps des dez feut longtemps a inventé par le calumniateur ennemy en Achaïe près Boure : & davant la statue de Hercules Bouraïque y faisoit iadis, de præsent en plusieurs lieux faict, maintes simples ames errer, & en ses lacz tomber. Vous sçavez comment Gargantua mon père par tous ses royaulmes a defendu, bruslé avecques les moules & protraictz, & du tout exterminé, supprimé & aboly, comme peste tresdangereuse. Ce que des dez ie vous ay dict, ie diz semblablement des tales. C’est sort de pareil abus. Et ne m’alleguez pas au contraire le fortuné iect des tales que feit Tibère dedans la fontaine de Apone à l’oracle de Gerion. Ce sont hamessons par les quelz le calumniateur tire les simples ames à perdition eternelle.

Pour toutesfoys vous satisfaire, bien suys d’advis que iectez troys des dez sus ceste table. Au nombre des poinctz advenens nous prendrons les vers du feuillet que aurez ouvert. Avez vous icy dez en bourse ? Pleine gibessiere, respondit Panurge. C’est le verd du Diable, comme expose Merl. Coccaius, libro secundo de patria Diabolorum. Le Diable me prendroit sans verd, s’il me rencontroit sans dez. Les dez feurent tirez & iectez, & tomberent es poinctz de cinq, six, cinq. Ce sont, dist Panurge, seze. Prenons les vers seziemes du feueillet. Le nombre me plaist. & croy que nos rencontres seront heureuses. Ie me donne à travers tous les Diables, comme un coup de boulle à travers un ieu de quilles, ou comme un coup de canon à travers un bataillon de gens de pied : guare Diables qui vouldra, en cas que autant de foys ie ne belute ma femme future la première nuyct de mes nopces. Ie ne en fays doubte, respondit Pantagruel, ia besoing n’estoit en faire si horrificque devotion. La première foys sera une faulte, & vauldra quinze : au desiucher vous l’amenderez : par ce moyen seront seze. Et ainsi (dict Panurge) l’entendez ? Oncques ne feut faict solœcisme par le vaillant champion, qui pour moy faict sentinelle au bas ventre. Me avez vous trouvé en la confrerie des faultiers ? Iamais, iamais, au grand fin iamais. Ie le fays en pere & en beat pere sans faulte. I’en demande aux ioueurs.

Ces parolles achevées feurent aportez les œuvres de Virgile. Avant les ouvrir, Panurge dist à Pantagruel. Le cœur me bat dedans le corps comme une mitaine. Touchez un peu mon pouls en ceste artère du bras guausche. A la frequence & elevation vous diriez qu’on me pelaude en tentative de Sorbonne. Seriez vous poinct d’advis, avant proceder oultre, que invocquions Hercules, & les déesses Tenites, les quelles on dict præsider en la chambre des Sors ? Ne l’un (respondit Pantagruel) ne les aultres. Ouvrez seulement avecques l’ongle.

Comment Pantagruel explore par sors Virgilianes, quel sera le mariage de Panurge.

Chapitre XII.



Adoncques ouvrant Panurge le livre, rencontra on ranc sezieme ce vers.

Nec Deus hunc mensa, Dea nec dignata cubili est.
Digne ne feut d’estre en table du Dieu,
Et n’eut on lict de la Déesse lieu.

Cestuy (dist Pantagruel) n’est à vostre adventaige. Il denote que vostre femme sera ribaulde, vous coqu par consequent. La Déesse que aurez favorable, est Minerve vierge tresredoubtée, Déesse puissante, fouldroiante, ennemie des coquz, des muguetz, des adultères : ennemie des femmes lubricques, non tenentes la foy promise à leurs mariz, & à aultruy soy abandonnantes. Le Dieu est Iuppiter tonnant, & fouldroyant des cieulx. Et noterez par la doctrine des anciens Ethrusques, que les manubies (ainsi appeloient ilz les iectz des fouldres Vulcanicques) competent à elles seuleseulement : exemple de ce feut donné en la conflagration des navires de Aiax Oileus, & à Iuppiter son père capital. A aultres dieux Olympicques n’est licite fouldroier. Pourtant ne sont ilz tant redoubtez des humains. Plus vous diray. & le prendrez comme extraict de haulte mythologie. Quand les Geantz entreprindrent guerre contre les Dieux : les Dieux au commencement se mocquèrent de telz ennemis, & disoient qu’il n’y en avoit pas pour leurs pages. Mais quand ilz veirent par le labeur des Geantz le mons Pelion possé dessus le mont Osse, & ià esbranlé le mons Olympe pour estre mis au dessus des deux, feurent tous effrayez. Adoncques tint Iuppiter chapitre general. Là feut conclud de tous les Dieux, qu’ilz se mettroient vertueusement en defence. Et pource qu’ilz avoient plusieurs foys veu les batailles perdues par l’empeschement des femmes qui estoient parmy les armées, feut decreté, que pour l’heure on chasseroit des cieulx en Ægypte & vers les confins du Nil, toute ceste vessaille des Déesses desguisées en Beletes, Fouines, Ratepenades, Museraignes, & aultres Metamorphoses. Seule Minerve feut de retenue pour fouldroier avecques Iuppiter, comme Déesse des lettres & de guerre, de conseil & execution : Déesse née armée, Déesse redoubtée on ciel, en l’air, en la mer, & en terre.

Ventre guoy (dist Panurge) seroys ie bien Vulcan, duquel parle le poëte ? Non. Ie ne suys ne boiteux, ne faulx monnoieur, ne forgeron, comme il estoit. Par adventure ma feme sera aussi belle & advenente comme sa Venus : mais non ribaulde comme elle : ne moy coqu comme luy. Le villain iambe torte se feist declairer coqu par arrest & en veute figure de tous les Dieux. Pource entendez au rebours. Ce sort denote que ma femme sera preude, pudicque, & loyalle, non mie armée, rebousse, ne ecervelée & extraicte de cervelle, comme Pallas : & ne me sera corrival ce beau Iuppin, & ià ne saulsaulsera son pain en ma souppe, quand ensemble serions à table. Considerez ses gestes & beaulx faictz. Il a esté le plus fort ruffien, & plus infame cor, ie diz Bordelier, qui oncques feut : paillard tousiours comme un verrat : aussi feut il nourry par une Truie en Dicte de Candie, si Agathocles Babylonien ne ment : & plus boucquin que n’est un Boucq : aussi disent les autres, qu’il feut alaicté d’une chèvre Amalthée. Vertus de Acheron, il belina pour un iour la tierce partie du monde, bestes & gens, fleuves, & montaignes : ce feut Europe. Pour cestuy belinaige les Ammoniens le faisoient protraire en figure de belier belinant, belier cornu. Mais ie sçay comment guarder se fault de ce cornart. Croyez qu’il n’aura trouvé un sot Amphitrion, un niais Argus avecques ses cent bezicles : un couart Acrisius, un lanternier Lycus de Thebes, un resveur Agenor, un Asope phlegmaticq, un Lychaon patepelue, un modourre Corytus de la Toscane, un Atlas à la grande eschine. Il pourroit cent & cent foys se transformer en Cycne, en Taureau, en Satyre, en Or, en Coqu, comme feist quand il depucella Iuno sa sœur : en Aigle, en Belier, en Pigeon, comme feist estant amoureux de la pucelle Phtie, laquelle demouroit en Ægie : en Feu, en Serpent, voire certes en Pusse, en Atomes Epicureicques, ou magistronostralement en secondes intentions. Ie vous grupperay au cruc. Et sçavez que luy feray ? Cor bieu, ce que feist Saturne au Ciel son père. Senecque l’a de moy predict, & Lactance confirmé. Ce que Rhea feist à Athys. Ie vous luy coupperay les couillons tout rasibus du cul. Il ne s’en fauldra un pelet. Par ceste raison ne fera il iamais Pape, car testiculos non habet. Tout beau, fillol (dist Pantagruel) tout beau. Ouvrez pour la seconde foys. Lors rencontra ce vers.

Membra quatit, gelidusque coït sormidine sanguis.
Les os luy rompt, & les membres luy casse,
Dont de la paour le sang on corps luy glasse.

Il denote (dist Pantagruel) qu’elle vous battera dos & ventre. Au rebours (repondist Panurge) C’est de moy qu’il prognosticque, & dict, que ie la batteray en Tigre si elle me fasche. Martin baston en fera l’office. En faulte de baston, le Diable me mange, si ie ne la mangeroys toute vive : comme la sienne mangea Cambles roy des Lydiens. Vous estez (dist Pantagruel) bien couraigeux. Hercules ne vous combatteroit en ceste fureur : mais c’est ce que l’on dict, que le Ian en vault deux. & Hercules seul n’auza contre deux combattre. Ie suis Ian ? dist Panurge. Rien, rien, repondist Pantagruel. Ie pensois au ieu de l’ourche & tricquerac.

Au tiers coup rencontra ce vers.

Fæmino prædæ et spoliorum ardebat amore.
Brusloit d’ardeur en feminin usaige
De butiner, & robber le baguaige.

Il denote (dist Pantagruel) qu’elle vous desrobera. Et ie vous voy bien en poinct, scelon ces troys sors. Vous serez coqu, vous serez batu, vous serez desrobé. Au rebours, (repondist Panurge) ce vers denote, qu’elle m’aymera d’amour perfaict. Oncques n’en mentit le Satyricque, quand il dist : que femme bruslant d’amour supreme, prent quelquefoys plaisir à desrobber son amy. Sçavez quoy ? Un guand, une aiguillette, pour la faire chercher. Peu de chose, rien d’importance. Pareillement ces petites noisettes, ces riottes qui par certain temps sourdent entre les amans, sont nouveaulx refraischissemens, & aiguillons d’amour. Comme nous voyons par exemple les coustelleurs leurs coz quelque foys marteler, pour mieulx aiguiser les ferferremens. C’est pourquoy ie prens ces troys sors à mon grand advantaige. Aultrement i’en appelle. Appeller (dist Pantagruel) iamais on ne peult des iugemens decidez par Sort & Fortune, comme attestent nos antiques Iurisconsultes : & le dict Balde. L. vlt. C. de leg. La raison est : pource que Fortune ne recongnoist poinct de superieur, auquel d’elle & de ses sors on puisse appeller. Et ne peult en ce cas le mineur estre en son entier restitué, comme apertement il dict in L. Ait prætor. §. vlt. ff. de minor.

Comment Pantagruel conseille Panurge prevoir l’heur ou le malheur de son mariage par songes.

Chapitre XIII.



Or puys que ne convenons ensemble en l’exposition des sors Virgilianes, prenons aultre voye de divination. Quelle ? (demanda Panurge), Bonne, (respondit Pantagruel) antique, & authenticque, c’est par songes. Car en songeant avecques conditions les quelles descripvent Hippocrates lib. περὶ ἐνυπνίων, Platon, Plotin, Iamblicque, Synesius, Aristoteles, Xenophon, Galen, Plutarche, Artemidorus Daldianus, Herophilus, Q. Calaber, Theocrite, Pline, Atheneus, et aultres, l’ame souvent prevoit les choses futures. Ià n’est besoing plus au long vous le prouver. Vous l’entendez par exemple vulguaire, quand vous voyez lors que les enfans bien nettiz, bien repeuz, & alaictez, dorment profondement, les nourrices s’en aller esbattre en liberté, comme pour icelle heure licentiées à faire ce que vouldront, car leur presence autour du bers sembleroit inutile. En ceste façon nostre ame lors que le corps dort, & que la concoction est de tous endroictz parachevée, rien plus n’y estant necessaire iusques au reveil, s’esbat & reveoit sa patrie, qui est le ciel. De là reçeoit participation insigne de sa prime & divine origine, & en contemplation de ceste infinie & intellectuale sphære, le centre de laquelle est en chascun lieu de l’univers, la circunference poinct (c’est Dieu scelon la doctrine de Hermes trismegistus) à laquelle rien ne advient, rien ne passe, rien ne dechet, tous temps sont præsens : note non seulement les choses passées en mouvement inferieurs, mais aussi les futures : & les raportent à son corps, & par les sens & organes d’icelluy les exposant aux amis, est dicte vaticinatrice & prophète. Vray est qu’elle ne les raporte en telle syncerité, comme les avoit veues, obstant l’imperfection & fragilité de sens corporelz : comme la Lune recevant du Soleil sa lumière, ne nous la communicque telle, tant lucide, tant pure, tant vive & ardente comme l’avoit receue. Pourtant reste à ces vaticinations somniales interprète, qui soit dextre, saige, industrieux, expert, rational, & absolu Onirocrite, & Oniropole, ainsi sont appelez des Græcs. C’est pourquoy Heraclitus disoit rien par songe ne nous estre exposé, rien aussi ne nous estre celé : seulement nous estre donnée sigfnification & indice des choses advenir ou pour l’heur & malheur nostre, ou pour l’heur & malheur d’aultruy. Les sacres letres le tesmoignent, les histoires prophanes l’asceurent : nous exposant mille cas advenuz scelon les songes tant de la persone songeante, que d’aultruy pareillement. Les Atlanticques & ceulx qui habitent en l’isle de Thasos l’une des Cyclades, sont privez de ceste commodité, on pays desquelz iamais persone ne songea. Aussi feurent Cleon de Daulie, Thrasymedes, & de nostre temps le docte Villanovanus François, les quelz oncques ne songèrent. Demain doncques sus l’heure que la ioyeuse Aurore aux doigtz rosatz dechassera les tenèbres nocturnes, adonnez vous à songer parfondement. Ce pendent despouillez vous de toute affection humaine : d’amour, de haine, d’espoir, & de craincte. Car comme iadis le grand vaticinateur Proteus estant desguisé & transformé en feu, en eau, en tigre, en dracon, & aultres masques estranges ne prædisoit les choses advenir : pour les prædire force estoit, qu’il feust restitué en sa propre & naïfve forme : aussi ne peult l’home recepvoir divinité, & art de vaticiner, sinon lors que la partie qui en luy plus est divine (c’est Νοῦς & Mens) soit coye, tranquille, paisible, non occupée ne distraicte par raisons & affections foraines.

Ie le veulx, dist Panurge. Fauldra il peu ou beaucoup soupper à ce soir ? Ie ne le demande sans cause. Car si bien & largement ie ne souppe, ie ne dors rien qui vaille, la nuict ne foys que ravasser, & autant songe creux que pour lors restoit mon ventre. Poinct soupper (respondit Pantagruel) seroit le meilleur, attendu vostre bon en poinct & habitude. Amphiarus vaticinateur antique vouloit ceulx qui par songes recepvoient les oracles, rien tout celluy iour ne manger, & vin ne boyre troys iours davant. Nous ne userons de tant extreme, & rigoureuse diæte. Bien croy ie l’homme replet de viandes & crapule, difficilement concepvoir notice des choses spirituelles : ne suys toutesfoys en l’opinion de ceulx qui après longs & obstinez ieusnes cuydent plus avant entrer en contemplation des choses celestes. Souvenir assez vous peut comment Gargantua mon père (lequel par honneur ie nomme) nous a souvent dict, les escriptz de ces hermites ieusneurs autant estre fades, ieiunes, & de maulvaise salive, comme estoient leurs corps lors qu’ilz composoient : & difficile chose estre, bons & serains rester les espritz, estant le corps en inanition : veu que les Philosophes & Medicins afferment les espritz animaulx sourdre, naistre, & practiquer par le sang arterial purifié & affiné à perfection dedans le retz admirable, qui gist soubs les ventricules du cercerveau. Nous baillans exemple d’un Philosophe, qui en solitude pensant estre, & hors la tourbe pour mieulx commenter, discourir, & composer : ce pendent toutesfoys au tour de luy abayent les chiens, ullent les loups, rugient les Lyons, hannissent les chevaulx, barrient les elephans, siflent les serpens, braislent les asnes, sonnent les cigalles, lamentent les tourterelles : c’est à dire plus estoit troublé, que s’il feust à la foyre de Fontenay, ou Niort : car la faim estoit on corps : pour à laquelle remedier, abaye l’estomach, la veue esblouit, les vènes sugcent de la propre substance des membres carniformes : & retirent en bas cestuy esprit vaguabond, negligent du traictement de son nourrisson & hoste naturel, qui est le corps : comme si l’oizeau sus le poing estant, vouloit en l’aër son vol prendre, & incontinent par les longes seroit plus bas deprimé. Et à ce propous nous alleguant l’auctorité de Homère père de toute Philosophie, qui dict les Gregeoys lors, non plus tost, avoir mis à leurs larmes fin du dueil de Patroclus le grand amy de Achilles, quand la faim se declaira, & leurs ventres protestèrent plus de larmes ne les fournir. Car en corps exinaniz par long ieusne plus n’estoit de quoy pleurer & larmoier. Mediocrité est en tous cas louée : & icy la maintiendrez. Vous mangerez à soupper non febves, non lièvres, ne aultre chair, non Poulpre (qu’on nomme Polype) non choulx, ne aultres viandes qui peussent vos espritz animaulx troubler & obfusquer. Car comme le mirouoir ne peult repræsenter les simulachres des choses obiectées & à luy exposées, si sa polissure est par halaines ou temps nubileux obfusquée, aussi l’esprit ne recevoit les formes de divination par songes, si le corps est inquieté & troublé par les vapeurs & fumées des viandes præcedentes, à cause de la sympathie, laquelle est entre eulx deux indissoluble. Vous mangerez bonnes poyres Crustumenies, & Berguamotes, une pome de Court pendu, quelques pruneaulx de Tours, quelques Cerizes de mon verger. Et ne sera pourquoy doibvez craindre que vos songes en proviennent doubteux, fallaces, ou suspectz, comme les ont declairez aulcuns Peripateticques on temps de Automne : lors sçavoir est que les humains plus copieusement usent de fructaiges qu’en aultre saison. Ce que les anciens prophètes & poëtes mysticquement nous enseignent, disans les vains & fallacieux songes gesir & estre cachez soubs les feuilles cheutes en terre. Par ce qu’en Automne les feuilles tombent des arbres. Car ceste ferveur naturelle laquelle abonde es fruictz nouveaulx, & laquelle par son ebullition facillement evapore es parties animales (comme nous voyons faire le moult) est long temps a, expirée & resolue. Et boyrez belle eau de ma fontaine. La condition (dist Panurge) est quelque peu dure. Ie y consens toutesfois. Couste & vaille. Protestant desieuner demain à bonne heure, incontinent après mes songeailles. Au surplus ie me recommende aux deux portes de Homère, Morpheus, à Icelon, à Phantasus & Phabetor. Si au besoing ilz me secourent, ie leurs erigeray un autel ioyeux tout composé de fin dumet. Si en Laconie i’estois dedans le temple de Ino entre Oetyle & Thalames, par elle seroit par perplexité resolüe en dormant à beaulx & ioyeulx songes.

Puys demanda à Pantagruel. Seroit ce poinct bien faict si ie mettoys dessoubs mon coissin quelques branches de Laurier. Il n’est (respondit Pantagruel) ia besoing. C’est chose superstitieuse : & n’est que abus ce qu’en escript Serapion Ascalonites, Antiphon, Philochorus, Artemon, & Fulgentius Placiades. Autant vous en diroys ie de l’espaule guausche du Crocodile & du Chameleon, sauf l’honneur du vieulx Democrite. Autant de la pierre des Bactrians nommée Eumetrides. Autant de la corne de Hammon. Ainsi nomment les Æthiopiens une pierre precieuse à couleur d’or & forme d’une corne de belier, comme est la corne de Iuppiter Hammonien : affirmans autant estre vrays & infallibles les songes de ceulx qui la portent, que sont les oracles divins. Par adventure est ce que escripvent Homère & Virgile des deux portes de songe, es quelles vous estes recommendé. L’une est de Ivoyre, par laquelle entrent les songes confus, fallaces, & incertains, comme à travers l’ivoire, tant soit deliée que voulvouldrez, possible n’est rien veoir : sa densité & opacité empesche la penepenetration des espritz visifz & reception des espèces visibles. L’aultre est de corne, par laquelle entrent les songes certains, vrays, & infallibles, comme à travers la corne par sa resplendeur & diaphaneité apparoissent toutes espèces certainement & distinctement. Vous voulez inferer (dist frère Ian) que les songes des coquz cornuz, comme sera Panurge, Dieu aydant & la femme son tousiours vrays & infallibles.


Le songe de Panurge & interpretation d’icelluy.

Chapitre XIIII.



Sus les sept heures du matin subsequent Panurge se præsenta davant Pantagruel, estans en la chambre Epistemon, frère Ian des entommeures, Ponocrates, Eudemon, Carpalim, & aultres : es quelz à la venue de Panurge dist Pantagruel. Voyez cy nostre songeur. Ceste parolle, dict Epistemon, iadis cousta bon, & feut cherement vendue es enfans de Iacob. Adoncques dist Panurge, i’en suys bien ches Guillot le songeur. I’ay songé tant & plus, mais ie n’y entends note. Exceptez que par mes songeries i’avoys une femme ieune, gualante, belle en perfection : laquelle me traitoit & entretenoit mignonnement, comme un petit dorelot. Iamais home ne feut plus aise, ne plus ioyeux. Elle me flattoit, me chatouilloit, me tastonnoit, me testonnoit, me baisoit, me accolloit, & par esbattement me faisoit deux belles petites cornes au dessus du front. Ie luy remonstroys en folliant qu’elle me les debvoit mettre au dessoubz des œilz, pour mieulx veoir ce que i’en vouldroys ferir : affin que Momus ne trouvast en elle chose aulcune imperfaicte, & digne de correction, comme il feist en position des cornes bovines. La follastre non obstant ma remonstrance me les fischoyt encore plus avant. Et en ce ne me faisoit mal quiconques, qui est cas admirable. Peu après me sembla que ie feuz ne sçay comment transformé en tabourin, & elle en Chouette. Là feut mon sommeil interrompu, & en sursault me resveiglay tout fasché, perplex, & indigné. Voyez là une belle platelée de songes, faictez grand chère là dessus. Et l’exposez comme l’entendez. Allons desieuner Carpalim.

I’entends (dist Pantagruel) si i’ay iugement aulcun en l’art de divination par songes, que vostre femme ne vous fera realement & en apparence exterieure cornes au front, comme portent les Satyres : mais elle ne vous tiendra foy ne loyauté coniugale, ains à aultruy se abandonnera, & vous fera coqu. Cestuy poinct est apertement exposé par Artemidorus comme le diz. Aussi ne vous sera de vous faicte metamorphose en tabourin, mais d’elle vous serez battu comme tabour à nopces : ne d’elle en Chouette : mais elle vous desrobbera, comme est le naturel de la chouette. Et voyez vos songes conformes es sors Virgilianes. Vous serez coqu : vous serez battu : vous serez desrobbé.

Là s’escria frère Ian, & dist. Il dict par Dieu vray, tu seras coqu home de bien, ie t’en asceure : tu auras belles cornes. Hay, hay, hay, nostre maistre de cornibus, Dieu te guard, faiz nous deux motz de prædication, & ie feray la queste parmy la paroece.

Au rebours (dist Panurge) mon songe presagist qu’en mon mariage, i’auray planté de tous biens, avecques la corne d’abondance. Vous dictez que seront cornes de Satyres. Amen, amen, fiat, fiatur, ad differentia pape. Ainsi auroys ie eternellement le virolet en poinct & infatiguable, comme l’ont les Satyres. Chose que tous desirent, & peu de gens l’impètrent des cieulx. Par consequent, coqu iamais, car faulte de ce est cause sans laquelle non, cause unicque, de faire les mariz coquz. Qui faict les coquins mandier ? C’est qu’ilz n’ont en leurs maisons de quoy leur sac emplir. Qui faict le loup sortir du bois ? Default de carnage. Qui faict les femmes ribauldes ? Vous m’entendez assez. I’en demande à messieurs les clers, à messieurs les presidens, conseillers, advocatz, proculteurs & aultres glossateurs de la venerable rubricque de frigidis et maleficiatis.

Vous (pardonnez moy si ie mesprens) me semblez evidemment errer interpretant cornes pour cocuage. Diane les porte en teste à forme de beau croissant. Est elle coqüe pourtant ? Comment diable seroyt elle coqüe, qui ne feut oncques mariée ? Parlez de grace correct, craignant qu’elle vous en face au patron que feist à Acteon. Le bon Bacchus porte cornes semblablement : Pan : Iuppiter Ammonien, tant d’aultres. Sont ilz coquz ? Iuno seroit elle putain ? Car il s’ensuyvroyt par la figure dicte Metalepsis. Comme appelant un enfant en præsence de père & mère, champis ou avoistre, c’est honnestement, tacitement dire le père coqu, & sa femme ribaulde. Parlons mieulx. Les cornes que me faisoit ma femme sont cornes d’abondance, & planté de tous biens. Ie le vous affie. Au demourant ie seray ioyeulx comme un tabour à nopces, tousiours sonnant, tousiours ronflant, tousiours bourdonnant & petant. Croyez que c’est l’heur de mon bien. Ma femme sera coincte & iolie : comme une belle petite Chouette. Qui ne le croid, d’enfer aille au gibbet. Noel nouvelet.

Ie note (dist Pantagruel) le poinct dernier que avez dict, & le confère avecques le premier. Au commencement vous estiez tout confict en delices de vostre songe. En fin vous esveiglastez en sursault fasché, perplex & indigné. (Voire, dist Panurge, car ie n’avoys poinct dipné) Tout ira en desolation, ie le prevoy. Sçaichez pour vray, que tout sommeil finissant en sursault, & laissant la personne faschée & indignée, ou mal signifie, ou mal præsagist. Mal signifie, c’est à dire maladie cacoethe, maligne, pestilente, oculte, & latente dedans le centre du corps : laquelle par sommeil, qui tousiours renforce la vertu concoctrice (scelon les theoremes de medicine) commenceroit soy declairer, & mouvoir vers la superficie. Au quel triste mouvement seroyt le repous dissolu, & le premier sensitif admonnesté de y compatir & pourveoir. Comme en proverbe l’on dict, irriter les freslons, mouvoir la Camarine, esveigler le chat qui dort. Mal præsagist, c’est à dire, quant au faict de l’alme en matière de divination somnialle, nous donne entendre que quelque malheur y est destiné & preparé, lequel de brief sortira en son effect. Exemple on songe & resveil espovantable de Hecuba. On songe de Eurydice femme de Orpheus, lequel parparfaict, les dict Ennius s’estre esveiglées en sursault & espovantées. Aussi après veid Hecuba son mary Priam, ses enfans, sa patrie occis & desdestruictz : Eurydice bien tost Æneas songeant qu’il parloit à Hector defunct : soubdain en sursault s’esveiglant. Aussi feut celle propre nuict Troie sacagée & bruslée. Aultre foys songeant qu’il veoyt ses dieux familiers & Penates, & en espouvantement s’esveiglant, patit au subsequent iour horrible tormente sus mer. En Turnus, lequel estant incité par vision phantasticque de la furie infernale à commencer guerre contre Æneas, s’esveigla en sursault tout indigné : puis feut apres longues desolations occis par icelluy Æneas. Mille aultres. Quand ie vous compte de Æneas, notez que Fabius pictor dict rien par luy n’avoir esté faict ne entreprins, rien ne luy estre advenu, que preallablement il n’eust congneu & præveu par divination somniale. Raison ne default es exemples. Car si le sommeil & repous est don & benefice special des Dieux, comme maintiennent les philosophes, & atteste le poete disant.

Lors l’heure estoit, que sommeil, don des Cieulx,
Vient aux humains fatiguez, gracieux.

Tel don en fascherie & indignation ne peut estre terminé, sans grande infelicité prætendue. Aultrement seroit repous non repous : don non don : Non des dieux amis provenent, mais des diables ennemis, iouxte le mot vulgaire : ἐχθρῶν ἄδωρα δῶρα. Comme si le perefamile estant à table opulente, en bon appetit, au commencement de son repas, on voyoit en sursault espoventé soy lever. Qui n’en sçauroit la cause s’en pourroit esbahir. Mais quoy ? il avoit ouy ses serviteurs crier au feu : ses servantes crier au larron : ses enfans crier au meurtre. Là failloit le repas laissé accourir, pour y remedier, & donner ordre. Vrayment ie me recorde, que les Caballistes & Massorethz interpretes des sacres letres, exposans en quoy l’on pourroit par discretion congnoistre la verité des apparitions angelicques (car souvent l’Ange de Sathan se transfigure en Ange de lumiere) disent la difference de ces deux estres en ce, que l’Ange bening & consolateur apparoissant à l’homme, l’espovante au commencement, le console en la fin, le rend content & satisfaict : l’Ange maling & seducteur au commencement resiouist l’home, en fin le laisse perturbé, fasché, & perplex.

Excuse de Panurge & exposition de Caballe monasticque en matière de beuf sallé.

Chapitre XV.



Dieu (dist Panurge) guard de mal qui void bien & n’oyt goutte. Ie vous voy tresbien, mais ie ne vous oy poinct. Et ne sçay que vous dictez. Le ventre affamé n’a poinct d’aureilles. Ie brame par Dieu de mal rage de faim. I’ay faict courvée trop extraordinaire. Il sera plus que maistre mousche, qui de cestuy an me fera estre de songeailles. Ne souper poinct de par le Diable ? Cancre. Allons frère Ian desieuner. Quand i’ay bien à poinct desieuné, & mon estomach est bien à poinct assené & agrené, encores pour un besoing & en cas de necessité me passeroyz ie de dipner. Mais ne soupper poinct ? Cancre. C’est erreur. C’est scandale en nature. Nature a faict le iour pour soy exercer, pour travailler, & vacquer chascun en sa neguociation : & pour ce plus aptement faire, elle nous fournist de chandelle, c’est la claire & ioyeuse lumière du Soleil. Au soir elle commence nous la tollir : & nous dict tacitement. Enfans vous estez gens de bien. C’est assez travaillé. La nuyct vient : il convient cesser du labeur : & soy restaurer par bon pain, bon vin, bonnes viandes : puys soy quelque peu esbaudir, coucher, & reposer, pour au lendemain estre frays & alaigres au labeur comme davant. Ainsi font les Faulconniers quand ilz ont peu leurs oizeaulx, ilz ne les font voler sus leurs guorges : ilz les laissent enduire sus la perche. Ce que tresbien entendit le bon Pape premier instituteur des ieusnes. Il ordona qu’on ieusnast iusques à l’heure de Nones, le reste du iour feut mis en liberté de repaistre. On temps iadis peu de gens dipnoient, comme vous diriez les moines & chanoines, aussi bien n’ont ilz autre occupation, tous les iours leurs sont festes : & observent diligemment un proverbe claustral, de missa ad mensam : & ne differeroient seulement attendans la venue de l’Abbé, pour soy enfourner à table : là en baufrant attendent les moines l’Abbé, tant qu’il vouldra, non aultrement ne en aultre condition : mais tout le monde souppoit, exceptez quelques resveurs songears, dont est dicte la cene comme cœne, c’est à dire à tous commune. Tu le sçaiz bien frere Ian. Allons mon amy de par tous les Diables allons. Mon estomach abboye de male faim comme un Chien. Iectons luy force souppes en gueule pour l’appaiser : à l’exemple de la Sibylle envers Cerberus. Tu aymes les souppes de prime : plus me plaisent les souppes de Levrier, associées de quelque pièce de laboureur sallé à neuf leçons.

Ie te entends (respondit frère Ian). Ceste metaphore est extraicte de la marmite claustrale. Le laboureur c’est le beuf, qui laboure ou a labouré : à neuf leçons, c’est à dire cuyt à perfection. Car les bons pères de religion par certaine Caballisticque institution des anciens, non escripte, mais baillée de main en main soy levans, de mon temps, pour matines, faisoient certains preambules notables avant entrer en l’eclise. Fiantoient aux fiantoirs, pissoient aux pissouoirs, crachoient aux crachoirs, toussoient aux toussoirs melodieusement, resvoient aux resvoirs, affin de rien immonde ne porter au service divin. Ces choses faictes, devotement se transportoient en la saincte Chapelle (ainsi estoit en leurs Rebus nommée la cuisine claustrale) & devotement sollicitoient que dès lors feust au feu le beuf mis pour le desieuner des religieux frères de nostre seigneur. Eulx mesmes souvent allumoient le feu soubs la marmite. Or est que matines ayant neuf leçons, plus matin se levoient par raison. Plus aussi multiplioient en appetit & alteration aux abboys du parchemin : que matines estantes ourlées d’une, ou trois leçons seulement. Plus matin se levans, par la dicte Caballe, plus tost estoit le beuf au feu : plus y estant, plus cuict restoit : plus cuict restant, plus tendre estoit, moins usoit les dens, plus delectoit le palat : moins grevoit le stomach, plus nourrissoit les bons religieux. Qui est la fin unicque & intention première des fondateurs : en contemplation de ce qu’ilz ne mangent mie pour vivre, ils vivent pour manger, & ne ont que leur vie en ce monde. Allons Panurge.

A ceste heure (dist Panurge) te ay ie entendu couillon velouté, couillon claustral & Cabalicque. Il me y va du propre cabal. Ie me contente des despens : puys que tant disertement nous as faict repetition sus le chapitre singulier de la Caballe culinaire & monasticque. Allons Carpalim. Frère Ian mon baudrier allons. Bon iour tous mes bons seigneurs. I’avoys assez songé pour boyre. Allons.

Panurge n’avoit ce mot achevé, quand Epistemon à haulte voix s’escria, disant. Chose bien commune & vulguaire entre les humains est, le malheur d’aultruy entendre, prævoir, congnoistre, & prædire. Mais ô que chose rare est son malheur propre prædire, congnoistre, prævoir & entendre. Et que prudentement le figura Æsope en ses Apologes, disant chascun homme en ce monde naissant une bezace au coul porter : on sachet de laquelle davant pendent sont les faultes & malheurs d’aultruy tousiours exposées à nostre veue & congnoissance : on sachet d’arrière pendent les faultes & malheurs propres : & iamais ne sont veues ne entendues, fors de ceulx qui des cieulx ont le benevole aspect.

Comment Pantagruel conseille à Panurge de conferer avecques une Sibylle de Panzoust.

Chapitre XVI.



Peu de temps après Pantagruel manda querir Panurge, & luy dist. L’amour que ie vous porte inveteré par succession de longs temps me sollicite de penser à vostre bien & profict. Entendez ma conception : On m’a dict que à Panzoust près le Croulay, est une Sibylle tresinsigne, laquelle prædict toutes choses futures : prenez Epistemon de compaignie, & vous transportez devers elle, & oyez de ce que vous dira. C’est (dist Epistemon) par adventure une Canidie, une Sagane, une Phitonisse & sorcière. Ce que me le faict penser, est que celluy lieu est en ce nom diffamé, qu’il abonde en sorcières plus que ne feit oncques Thessalie. Ie ne iray pas voluntiers. La chose est illicite & defendue en la loy de Moses. Nous (dist Pantagruel) ne sommez mie Iuifz, & n’est chose confessée ne averée que elle soit sorcière. Remettons à vostre retour le grabeau & belutement de ces matières. Que sçavons nous si c’est une unzième Sibylle : une seconde Cassandre ? Et ores que Sibylle ne feust, & de Sibylle ne meritast le nom, quel interest encourrez vous avecques elle conferent de vostre perplexité ? entendu mesmement qu’elle est en estimation de plus sçavoir, plus entendre, que ne porte l’usance ne du pays, ne du sexe. Que nuist sçavoir tousiours, & tousiours aprendre, feust ce d’un sot, d’un pot, d’une guedoufle, d’une moufle, d’une pantoufle ? Vous soubvieigne que Alexandre le grand : ayant obtenu victoire du roy Darie en Arbelles, præsens les Satrapes quelque foys refusa audience à un compaignon, puys en vain mille & mille foys s’en repentit. Il estoit en Perse victorieux, mais tant esloigné de Macedonie son royaulme hereditaire, que grandement se contristoit, par non povoir moyen aulcun inventer d’en sçavoir nouvelles : tant à cause de l’enorme distance des lieux, que de l’interposition des grands fleuves, empeschement des desers, & obiection des montaignes. En cestuy estrif & soigneux pensement, qui n’estoit petit, (Car on eust peu son pays & royaulme occuper, & là installer Roy nouveau & nouvelle colonie long temps davant que il en eust advertissement pour y obvier) davant luy se presenta un home de Sidoine, marchant petit, & de bon sens, mais au reste assez pauvre & de peu d’apparence, luy denonceant & affermant avoir chemin & moyen inventé, par lequel son pays pourroit de ses victoires Indianes, puy de l’estat de Macedonie & Ægypte estre en moins de cinq iours asçavanté. Il estima la promesse tant abhorrente & impossible, qu’oncques l’aureille prester ne luy voulut, ne donner audience. Que luy eust cousté ouyr & entendre ce que l’homme avoit inventé. Quelle nuisance, quel dommaige eust il encouru pour sçavoir quel estoit le moyen, quel estoit le chemin, que l’homme luy vouloit demonstrer ? Nature me semble non sans cause nous avoir formé aureilles ouvertes, n’y appousant porte ne clousture aulcune, comme a faict es œilz, langue, & aultres issues du corps. La cause ie cuide estre, affin que tousiours toutes nuyctz, continuellement, puissions ouyr : & par ouye perpetuellement aprendre : car c’est le sens sus tous aultres plus apte es disciplines. Et peut estre : que celluy home estoit ange, c’est à dire : messagier de Dieu envoyé, comme feut Raphael à Thobie. Trop soubdain le contemna trop long temps après s’en repentit.

Vous dictez bien, respondit Epistemon, mais ià ne me ferez entendre, que chose beaucoup adventaigeuse soit, prendre d’une femme, & d’une telle femme, en tel pays, conseil & advis. Ie (dist Panurge) me trouve fort bien du conseil des femmes, & mesmement des vieilles. A leur conseil ie foys tous iours une selle ou deux extraordinaires. Mon amy ce sont vrays chiens de monstre, vrays rubricques de droict. Et bien proprement parlent ceulx qui les appellent Sages femmes. Ma coustume & mon style est les nommer Præsages femmes. Sages sont elles : car dextrement elles congnoissent. Mais ie les nomme Præsages, car divinement elles prevoyent, & prædisent certainement toutes choses advenir. Aulcunesfoys ie les appelle non Maunettes, mais Monettes, comme à Iuno des Romains. Car de elles tousiours nous viennent admonitions salutaires & profitables. Demandez en à Pythagoras, Socrates, Empedocles, & nostre maistre Ortuinus. Ensemble ie loue iusques es haulx cieulx l’antique institution des Germains, les quelz prisoient au poix du Sanctuaire & cordialement requeroient le conseil des vieilles : par leurs advis & responses tant heureusement prosperoient, comme les avoient prudentement receues. Tesmoings la vieille Aurinie, & la bonne mère Vellede on temps de Vaspasian. Croyez que vieillesse feminine est tousiours foisonnante en qualité soubeline : ie vouloys dire Sybilline. Allons par l’ayde, allons par la vertu Dieu, allons. Allons frère Ian, ie te recommande ma braguete. Bien (dist Epistemon) ie vous suivray, protestant que si i’ay advertissement qu’elle use de sort ou enchantement en ses responses, ie vous laisseray à la porte, & plus de moy accompaigné ne seray.

Comment Panurge parle à la Sibylle de Panzoust.

Chapitre XVII.



Leur chemin feut de troys iournées. La troizième à la crouppe de une montaigne soubs un grand & ample Chastaignier leurs feut monstrée la maison de la vaticinatrice. Sans difficulté ilz entrèrent en la case chaumine, mal bastie, mal meublée, toute enfumée. Baste, dist Epistemon, Heraclitus grand Scotiste & tenebreux philosophe ne s’estonna entrant en maison semblable, exposant à ses sectateurs & disciples, que là aussi bien residoient les Dieux, comme en palais pleins de delices. Et cry que telle estoit la case de la tant celebrée Hecale, lors qu’elle y festoya le ieune Theseus : telle aussi cele de Hireus ou Oenopion, en laquelle Iuppiter, Neptune, & Mercure ensemble ne prindrent à desdaing entrer, repaistre, & loger : en laquelle officialement pour l’escot forgerent Orion. Au coing de la chemminée trouverent la vieille. Elle est (s’escria Epistemon) vraye Sibylle & vray protraict naïfvement repræsenté par τῇ καμινοῖ de Homere. La vieille estoit mal en poinct, mal vestue, mal nourrie, edentée, chassieuse, courbassée, roupieuse, languoureuse, & faisoit un potaige de choux verds, avecques une couane de lard iausne, & un vieil savorados. Verd & bleu (dist Epistemon) nous avons failly. Nous ne aurons d’elle responce aulcune. Car nous n’avons le rameau d’or. Ie y ay (respondit Panurge) pourveu. Ie l’ay icy dedans ma gibbessière en une verge d’or acompaigné de beaulx & ioyeulx Carolus.

Ces motz dictz, Panurge la salua profondement, luy præsenta six langues de beuf fumées, un grand pot beurrier plein de coscotons, un bourrabaquin guarny de brevaige, une couille de belier pleine de Carolus nouvellement forgez : en fin avecques profonde reverence luy mist on doigt medical une verge d’or bien belle : en laquelle estoit une Crapaudine de Beusse magnificquement enchassée. Puys en briefves parolles luy exposa le motif de sa venue, la priant courtoisement luy dire son advis & bonne fortune de son mariage entreprins.

La vieille resta quelque temps en silence pensive & richinante des dens, puys s’assit sus le cul d’un boisseau, print en ses mains troys vieulx fuseaulx, les tourna & vira entre ses doigtz en diverses manières : puys esprouva leurs poinctes, le plus poinctu retint en main, les deux aultres iecta soubs une pille à mil. Après print ses devidouères, & par neuf foys les tourna, au neufvième tour consydera sans plus toucher le mouvement des devidouères, & attendit leur repous perfaict. Depuys ie veidz qu’elle deschaussa un de ses esclos, (nous les nommons Sabotz) mist son davantau sus sa teste, comme les prebstres mettent leur amict quand ilz voulent messe chanter : puys avecques un antique tissu riolé, piolé, le lia soubs la guorge. Ainsi affeublée, tira un grand traict du bourrabaquin, print de la couille belinière trois carolus, les mist en trois coques de noix, & les posa sus le cul d’un pot à plume, feist trois tours de balay par la cheminée, iecta on feu demy fagot de bruière, & un rameau de laurier sec. Le consydera brusler en silence, & veid que bruslant ne faisoit grislement ne bruyt aulcun. Adoncques s’escria espovantablement, sonnant entre les dens quelques motz barbares & d’estrange termination, de mode que Panurge dit à Epistemon.

Par la vertus Dieu ie tremble, ie croy que ie suys charmé, elle ne parle poinct Christian. Voyez comment elle me semble de quatre empans plus grande, que n’estoit lors qu’elle se capitonna de son davantau. Que signifie ce remuement de badiguoinces ? Que pretend ceste iectigation des espaulles ? A quelle fin fredonne elle des babines, comme un Cinge demembrant escrevisses ? Les aureilles me cornent, il m’est advis que ie oy Proserpine bruyante : les Diables bien toust en place sortiront. O les laydes bestes. Fuyons. Serpe Dieu ie meurs de paour. Ie n’ayme poinct les Diables. Ilz me faschent & sont mal plaisans. Fuyons. Adieu ma Dame, grand mercy de vos biens. Ie ne me marieray poinct, non. Ie y renonce des à prasens comme allors.

Ainsi commençoit escamper de la chambre, mais la vieille anticipa, tenente le fuseau en sa main : & sortis en un courtil près sa maison. Là estoit un Sycomore antique : elle l’escroulla par troys fois, & sus huyct feueilles qui en tombèrent, sommairement avecques le fuseau escrivit quelques briefz vers. Puys les iecta au vent, & leurs dist.

Allez les chercher si voulez, trouvez les si povez, le sort fatal de vostre mariage y est descript.

Ces parolles dictes, se retira en sa tesnière, & sus le perron de la porte se recoursa robe, cotte, & chemise iusques aux escelles, & leurs monstroit son cul. Panurge l’aperceut, & dist à Epistemon. Par le sambre guoy de boys voy là le trou de la Sibylle. Soubdain elle barra sus soy la porte : depuys ne feut veue. Ilz coururent après les feueilles, & les recueillèrent, mais non sans grand labeur. Car le vent les avoit esquartées par les buissons de la vallée. Et les ordonnans l’une apres l’aultre, trouverent ceste sentence en metres.

T’esgoussera
de renom.
Engroissera
de toy non.
Te sugsera
le bon bout.
T’escorchera
mais non tout.

Comment Pantagruel & Panurge diversement exposent les vers de la Sibylle de Panzoust.

Chapitre XVIII.



Les feueilles recueillies, retournèrent Epistemon & Panurge en la court de Pantagruel, part ioyeulx, part faschez. Ioyeulx pour le retour : faschez pour le travail du chemin, lequel trouvèrent raboteux, pierreux, & mal ordonné. De leur voyage feirent ample raport à Pantagruel, & de l’estat de la Sibylle. En fin luy præsentèrent les feueilles de Sycomore, & monstrèrent l’escripture en petitz vers. Pantagruel avoir leur le totaige, dist à Panurge en souspirant. Vous estez bien en poinct. La prophetie de la Sibyle apertement expose ce que ià nous estoit denoté tant par les sors Virgilianes, que par vos propres songes, c’est que par vostre femme serez deshonoré : que elle vous fera coqu se abandonant à aultruy, & par aultruy devenent grosse : que elle vous desrobbera par quelque bonne partie, & qu’elle vous battera escorchant & meurtrissant quelque membre du corps.

Vous entendez autant (respondit Panurge) en exposition de ces recentes propheties, comme faict Truye en espices. Ne vous desplaise si ie le diz. Car ie me sens un peu fasché. Le contraire est veritable. Prenez bien mes motz. La vieille le dict. Ainsi comme la febve n’est veue se elle ne est esgoussée, aussi ma vertu & ma perfection iamais ne seroit mise en renom, si marié ie n’estoys. Quantes foys vous ay ie ouy disant que le magistrat, & l’office descœuvre l’homme, mect en evidence ce qu’il avoit dedans le iabot ? C’est à dire, que lors on congnoist certainement, quel est le personaige, & combien il vault, quand il est appellé au maniment des affaires. Paravant, sçavoir est estant l’homme en son privé, on ne sçait pour certain quel il est, non plus que d’une febve en gousse. Voylà quant au premier article. Aultrement vouldriez vous maintenir que l’honneur & bon renom d’un homme de bien pendist au cul d’une putain ?

Le second dict. Ma femme engroissera, (entendez icy la prime felicité de mariage) mais non de moy. Cor Bieu ie le croy. Ce sera d’un beau petit enfantelet qu’elle sera grosse. Ie l’ayme desià tout plein, & ià en suys tout assoty. Ce sera mon petit bedault. Fascherie du monde tant grande & vehemente n’entrera desormais à mon esprit, que ie ne passe, seulement le voyant & le oyant iargonner en son iargonnoys pueril. Et benoiste soit la vieille. Ie luy veulx vraybis constituer en Salmigondois quelque bonne rente, non courante comme bacheliers insensez, mais assise comme beaulx docteurs regens. Aultrement vouldriez vous que ma femme dedans ses flans me portast ? me conceust ? Me enfantast ? & qu’on dist, Panurge est un second Bacchus. Il est deux foys né. Il est René, comme feut Hippolytus, comme feut Proteus, une foys de Thetis, & secondement de la mère du Philosophe Apollonius. Comme feurent les deux Palices près le fleuve Symethos en Sicile. Sa femme estoit grosse de luy. En luy est renouvellée l’antique Palintocie des Megariens, & la Palingenesie de Democritus. Erreur. Ne m’en parlez iamais.

Le tiers dict. Ma femme me sugsera le bon bout. Ie m’y dispose. Vous entendez assez que c’est le baston à un bout, qui me pend entre les iambes. Ie vous iure & promectz que tousiours le maintiendray succullent & bien avitaillé. Elle ne me le sugsera poinct en vain. Eternellement y sera le petit picotin ou mieulx. Vous exposez allegoricquement ce lieu, & le interpretez à larrecin & furt. Ie loue l’exposition, l’allegorie me plaist, mais non à vostre sens. Peut estre que l’affection syncère que me portez vous tire en partie adverse & refraictaire, comme disent les clercs chose merveilleusement crainctive estre amour, & iamais le bon amour estre sans craincte. Mais (scelon mon iugement) en vous mesmes vous entendez que furt en ce passaige, comme en tant d’aultres des scipteurs Latins & antiques, signifie le doulx fruict de amourettes : lequel veult Venus estre secretement & furtivement cuilly. Pourquoy, par vostre foy ? Pour ce que la chosette faicte à l’emblée, entre deux huys, à travers les degrez, darrière la tapisserie, en tapinois, sus un fagot desroté, plus plaist à la déesse de Cypre, (& en suys là, sans præiudice de meilleur advis) que faicte en veue du Soleil, à la Cynique, ou entre les precieulx conopées, entre les courtines dorées, à longs intervalles, à plein guogo, avec un esmouchail de soye cramoisine, & un panache de plumes Indicques chassant les mousches d’autour, & la femelle s’escurante les dens avecques un brin de paille, qu’elle cependent auroit desraché du fond de la paillasse. Aultrement vouldriez vous dire qu’elle me desrobbast en sugsant comme on avalle les huytres en escalle, & comme les femmes de Cilicie (tesmoing Dioscorides) cuillent la graine de Alkermès ? Erreur. Qui desrobbe, ne sugse, mais gruppe : ne avalle, mais emballe, ravist & ioue de passe passe.

Le quart dict. Ma femme me l’escorchera, mais non tout. O le beau mot. Vous l’interpretez à batterie & meurtrissure. C’est bien à propous truelle, Dieu te guard de mal masson. Ie vous supply, levez un peu vos espritz de terrienne pensée en contemplation haultaine des merveilles de Nature : & icy condemnez vous, vous mesmes pour erreurs qu’avez commis perversement exposant les dictz propheticques de la Dive Sibylle. Posé, mais non admis ne concedé le cas, que ma femme par l’instigation de l’ennemy d’enfer voulust & entreprint me faire un malvais tour, me diffamer, me faire coqu iusqu’au cul, me desrober & oultrager : encores ne viendra elle à fin de son vouloir & entreprinse.

La raison qui à ce me meut, est en ce poinct dernier fondée, & est extraicte du fond de Pantheologie monasticque. Frère Artus Culletant me l’a aultres foys dict, & feut par un Lundy matin, mangeans ensemble un boisseau de guodiveaulx, & si pleuvoit, il m’en souvient, Dieu luy doint le bon iour.

Les femmes au commencement du monde, ou peu après, ensemble conspirèrent escorcher les homes tous vifz, par ce que sus elles maistriser vouloient en tous lieux. Et feut cestuy decret promis, confermé, & iuré entre elles par le sainct sang breguoy. Mais ô vaines entreprinses des femmes, ô grande fragilité du sexe feminin. Elles commencèrent escorcher l’home, ou gluber, comme le nomme Catulle, par la partie qui plus leurs hayte, c’est ce membre nerveulx, caverneulx, plus de six mille ans a, & toutesfoys iusques à præsent n’en ont escorché que la teste. Dont par fin despit les Iuifz eulx mesmes en circuncision se le couppent & retaillent, mieulx aymans estre dictz recutitz & retaillatz marranes, que escorchez par femmes, comme les aultres nations. Ma femme non degenerante de ceste commune entreprinse, me l’escorchera, s’il ne l’est. Ie y consens de franc vouloir, mais non tout : ie vous en asceure mon bon Roy.

Vous (dist Epistemon) ne respondez à ce que le rameau de laurier nous voyans, elle consyderant & exclamante en voix furieuse & espovantable, brusloit sans bruyt ne grislement aulcun. Vous sçavez que c’est triste augure & signe grandement redoutable, comme attestent Properce, Tibulle, Porphyre philosophe argut, Eustathius sus l’iliade Homericque, & aultres. Vrayement (dist Panurge) vous me alleguez de gentilz veaulx, Ils feurent folz comme poëtes, & resveurs comme philosophes : autant pleins de fine follie, comme estoit leur philosophie.

Comment Pantagruel loue le conseil des muetz.

Chapitre XIX.



Pantagruel, ces motz achevez, se teut assez longtemps, & sembloit grandement pensif. Puys dist à Panurge. L’esprit maling vous seduyt. Mais escoutez. I’ay leu qu’on temps passé les plus veritables & sceurs oracles n’estoient ceulx que par escript on bailloit, ou par parolle on proferoit. Maintes foys y ont faict erreur, ceulx voyre qui estoient estimez fins & ingenieux, tant à cause des amphibologies, équivocques, & obscuritez des motz, que de la briefveté des sentences. Pourtant feut Apollo dieu de vaticination surnommé. Ceulx que l’on exposoit par gestes & par signes, estoient les plus veritables & certains estimez. Telle estoit l’opinion de Heraclitus. Et ainsi vaticinoit Iuppiter en Amon : ainsi prophetisoit Apollo entre les Assyriens. Pour ceste raison le paingnoient ilz avecques longue barbe, & vestu comme personaige vieulx, & de sens rassis : non nud, ieune, & sans barbe, comme faisoient les Grecz. Usons de ceste manière : & par signes sans parler, conseil prenez de quelque Mut. I’en suys d’advis (respondit Panurge). Mais (dist Pantagruel) il conviendroit que le Mut feut sourd de sa naissance : & par consequent Mut. Car il n’est Mut plus naïf, que celluy qui oncques ne ouyt.

Comment (respondit Panurge) l’entendez ? Si vray feust que l’home ne parlast, qui n’eust ouy parler, ie vous menerois à logicalement inferer une proposition bien abhorrente & paradoxe. Mais laissons la. Vous doncques ne croyez ce qu’escript Herodote des deux enfans guardez dedans une case par le vouloir de Psammetic roy des Ægyptiens, & nourriz en perpetuelle silence ? les quelz après certain temps prononcèrent ceste parolle Becus, laquelle en langue Phrygienne signifie pain ? Rien moins, respondit Pantagruel. C’est abus dire que nous ayons languaige naturel. Les languaiges sont par institutions arbitraires & convenences des peuples : les voix (comme disent les Dialecticiens) ne signifient naturellement, mais à plaisir. Ie ne vous diz ce propous sans cause. Car Barthole. 1. prima de verb. oblig. raconte que de son temps, feut en Eugube un nommé messer Nello de Gabrielis, lequel par accident estoit sourd devenu : ce non obstant entendoit tout homme Italian parlant tant secretement que ce feust, seulement à la veue de ses gestes, & mouvement des baulevres. I’ay d’adventaige leu en autheur docte & eleguant, que Tyridates roy de Armenie, on temps de Neron, visita Rome, & feut receu en solennité honorable, & pompes magnificques affin de l’entretenir en amitié sempiternelle du Senat & peuple Romain : & n’y eut chose memorable en la cité, qui ne luy feust monstrée & exposée. A son departement l’empereur luy feist dons grands, & excessifz : oultre, luy feist option, de choisir ce que plus en Rome luy plairoit, avecques promesse iurée de non l’esconduyre quoy qu’il demandast. Il demanda seulement un ioueur de farces, lequel il avoit veu on theatre, & ne entendent ce qu’il disoit, entendoit ce qu’il exprimoit par signes & gesticulations : alleguant que soubs sa domination estoient peuples de divers languaiges, pour es quelz respondre & parler, luy convenoit user de plusieurs truchemens : il seul à tous suffiroit. Car en matière de signifier par gestes estoit tant excellent, qu’il sembloit parler des doigtz. Pourtant vous fault choisir un mut sourd de nature, affin que ses gestes & signes vous soient naifvement propheticques : non saincts, fardez, ne affectez. Reste encores sçavoir si tel advis voulez ou d’home ou de femme prendre.

Ie (respondit Panurge) voluntiers d’une femme le prendroys, ne feust que ie crains deux choses. L’une, que les femmes quelques choses qu’elles voyent, elles se repræsentent en leurs espritz, elles pensent, elles imaginent, que soit l’entrée du sacre Ithyphalle. Quelques gestes, signes, & maintiens que l’on face en leur veue & præsence, elles les interpretent & referent à l’acte mouvent de belutaige. Pourtant y serions nous abusez. Car la femme penseroit tous nos signes, estre signes Veneriens. Vous souvieigne de ce que advint en Rome deux cens lx. ans apres la fondation d’icelle. Un ieune gentil home Romain rencontrant on mons Cœlion une dame Latine nommée Verone mute & sourde de nature, luy demanda avecques gesticulations Italicques en ignorance d’icelle surdité, quelz senateurs elle avoit rencontré par la montée ? Elle non entendent ce qu’il disoit, imagina estre ce qu’elle pourpensoit, & ce que un ieune home naturellement demande d’une femme. Adoncques par signes (qui en amour sont incomparablement plus attractifz, efficaces, & valables que parolles) le tira à part en sa maison, signes luy feist que le ieu luy plaisoit. En fin sans de bouche mot dire, feirent beau bruit de culletis.

L’aultre : qu’elles ne feroient à nos signes responce aulcune : elles soubdain tomberoient en arrière comme reallement consententes à nos tacites demandes. Ou si signes aulcuns nous faisoient responsifz à nos propositions, ilz seroient tant follastres & ridicules, que nous mesmes estimerions leurs pensemens estre Venereicques. Vous sçavez comment à Croquignoles quand la nonnain seur Fessue, feut par le ieune Briffault dam Royddimet engroissée, & la groisse congnue, appellée par l’abbesse en chapitre & arguée de inceste, elle s’excusoit, alleguante que ce n’avoit esté de son consentement, ce avoit esté par violence & par la force du frère Royddimet. L’abbesse replicante & disante, meschante, c’estoit on dortouoir, pourquoy ne crioys tu à la force ? Nous toutes eussions couru à ton ayde ? Respondit qu’elle ne ausoit crier on dortouoir : pource qu’on dortouoir, y a silence sempiternelle. Mais (dist l’abbesse) meschante que tu es, pourquoy ne faisois tu signes à tes voisines de chambre ? Ie (respondit la Fessue) leurs faisois signes du cul tant que povois, mais persone ne me secourut. Mais (demanda l’abbesse) meschante, pourquoy incontinent ne me le veins tu dire, & l’accuser reguliairement ? Ainsi eusse ie faict, si le cas me feust advenu, pour demonstrer mon innocence, (respondit la fessue) que craignante demourer en peché & estat de damnation, de paour que ne feusse de mort soubdaine prævenue, ie me confessay à luy avant qu’il departist de la chambre : & il me bailla en penitence non le dire ne deceler à persone. Trop enorme eust esté le peché, reveler sa confession, & trop detestable davant Dieu & les anges. Par adventure eust ce esté cause : que le feu du Ciel eust ars toute l’abbaye : & toutes feussions tombées en abisme avecques Dathan & Abiron.

Vous (dist Pantagruel) ià ne m’en ferez rire. Ie sçay assez que toute moinerie moins crainct les commandemens de Dieu transgresser, que leurs statutz provinciaulx. Prenez doncques un homme. Nazdecabre me semble idoine. Il est mut & sourd de naissance.

Comment Nazdecabre par signes respond Panurge.

Chapitre XX.



Nazdecabre feut mandé, & au lendemain arriva. Panurge à son arrivée luy donna un veau gras, un demy pourceau, deux bussars de vin, une charge de bled, & trente francs en menue monnoye : puis le mena davant Pantagruel & en præsence des gentilz homes de chambre luy feist tel signe. Il baisla assez longuement, & en baislant faisoit hors la bouche avecques le poulce de la main dextre la figure de la lettre Grecque dite Tau, par frequente reiterations. Puis leva les œilz au Ciel, & les tournoyoit en la teste comme une chèvre qui avorte : toussoit ce faisant & profondement souspiroit. Cela faict monstroit le default de sa braguette : puys soubs sa chemise print son pistolandier à plein poing, & le faisoit melodieusement clicquer entre ses cuisses : se enclina flechissant le genoil guausche, & resta tenent les deux braz sus la poictrine lassez l’un sus l’aultre.

Nazdecabre curieusement le reguardoit, puys leva la main guausche en l’aër, & retint clous en poing tous les doigtz d’icelle, excepté le poulce & le doigt indice, des quelz il accoubla mollement les deux ongles ensemble. I’entends (dist Pantagruel) ce qu’il prætend par cestuy signe. Il denote mariage : & d’abondant le nombre trentenaire scelon la profession des Pythagoriens. Vous serez marié. Grand mercy (dist Panurge se tournant vers Nazdecabre) mon petit architriclin, mon comite, mon algousan, mon sbire, mon barizel.

Puys leva en l’aër plus hault la dicte main guausche, extendent tous les cinq doigtz d’icelle, & les esloignant uns des aultres, tant que esloigner povait. Icy (dist Pantagruel) plus amplement nous insinue par signification du nombre quinaire, que serez marié. Et non seulement effiancé, espousé, & marié, mais en oultre que habiterez & serez bien avant de feste. Car Pythagoras appelloit le nombre quinaire, nombre nuptial, nopces, & mariage consommé : pour ceste raison qu’il est composé de Trias, qui est nombre premier impar & superflu : & de Dyas, qui est nombre premier par : comme de masle & de femelle coublez ensemblement. De faict à Rome iadis au iour des nopces on allumoit cinq flambeaulx de cire, & n’estoit licite d’en allumer plus, feust es nopces des plus riches : ne moins, feust es nopces des plus indigens. D’adventaige on temps passé les Payens imploroient cinq Dieux, ou un Dieu en cinq benefices, sus ceulx que l’on marioit : Iuppiter nuptial : Iuno præsidente de la feste : Venus la belle : Pitho déesse de persuasion & beau parler : & Diane pour secours on travail d’enfantement.

O (s’escria Panurge) le gentil Nazdecabre. Ie luy veulx donner une metairie près Cinay, & un moulin à vent en Mirebalais. Ce faict, le mut esternua en insigne vehemence & concussion de tout le corps se destournant à guausche. Vertus beuf de boys (dist Pantagruel) qu’est ce là ? Ce n’est à vostre adventaige. Il denote que vostre mariage sera infauste & malheureux. Cestuy esternuement (scelon la doctrine de Terpsion) est le demon Socraticque : lequel faict à dextre signifie qu’en asceurance & hardiment on peut faire & aller ce & la part qu’on a deliberé, les entrée, progrès, & succès seront bons & heureux : faict à guausche, au contraire. Vous (dist Panurge) tousiours prenez les matières au pis, & tousiours obturbez, comme un aultre Davus. Ie n’en croy rien. Et ne congneuz oncques sinon en deception ce vieulx trepelu Terpsion. Toutesfoys (dist Pantagruel) Ciceron en dict ie ne sçay quoy, on second livre de divination.

Puys se tourne vers Nazdecabre, & luy faict tel signe. Il renversa les paulpières des œilz contre mont, tortoit les mandibules de dextre en senestre, tira la langue à demy hors la bouche. Ce faict, posa la main guausche ouverte, exceptez le maistre doigt, lequel retint perpendiculairement sus la paulme, & ainsi l’assist au lieu de sa braguette : la dextre retint clause en poing, exceptez le poulce, lequel droict il retourna arrière soubs l’escelle dextre, & l’assist au dessus des fesses on lieu que les Arabes appellent Al Katim. Soubdain après changea, & la main dextre tint en forme de la senestre, & la posa sus le lieu de la braguette, la guausche tint en forme de la dextre, & la posa sus l’Al Katim. Cestuy changement de main reitera par neuf foys. A la neufiesme remist les paupières des œilz en leur position naturelle : aussi feist les mandibules, & la langue : puys iecta son reguard biscle suz Nazdecabre, branlant les baulevres, comme font les Cinges de seiour, & comme font les Connins mangeans avoine en gerbe.

Adoncques Nazdecabre eleva en l’aër la main dextre toute ouverte, puys mist le poulce d’icelle iusques à la première articulation entre la tierce ioincture du maistre doigt & du doigt medical, les resserrant assez fort au tour du poulce : le reste des ioinctures d’iceulx retirant on poing, & droictz extendent les doigtz indice & Petit. La main ainsi composée posa sus le nombril de Panurge mouvent continuellement le poulce susdict, & appuyant icelle main sus les doigtz Petit & Indice, comme sus deux iambes. Ainsi montoit d’icelle main successivement à travers le ventre, le stomach, la poictrine, & le coul de Panurge : puys luy en frota le nez, & montant oultre aux œilz faignoit les luy couloir crever avecques le poulce. A tant Panurge se fascha, & taschoit se defaire & retirer du Mur. Mais Nazdecabre continuoit luy touchant avecques celuy poulce branslant, maintenant les œilz, maintenant le front, & les limittes de son bonnet. En fin Panurge s’escria, disant. Par Dieu maistre fol, vous serez battu si ne me laissez, si plus me faschez, vous aurez de ma main un Masque sus vostre paillard visaige. Il est (dist lors frere Ian) sourd. Il n’entend ce que tu luy diz, couillon. Faictz luy en signe une gresle de coups de poing sus le mourre. Que Diable (dist Panurge) veult prætendre ce maistre Alliboron ? Il m’a presque poché les œilz au beurre noir. Par Dieu, da iurandi, ie vous festoiray d’un banquet de Nazardes, entrelardé de doubles Chinquenaudes. Puys le laissa luy faisant la petarrade. Le Mut voyant Panurge demarcher, guaingna le davant, l’arresta par force, & luy feist tel signe. Il baissa le braz dextre vers le genoil tant que povoit l’extendre, clouant tous les doigtz en poing, & passant le poulce entre les doigtz Maistre & Indice. Puys avecques la main guausche frottoit le dessus du coubté du susdict braz dextre, & peu à peu ce frottement levoit en l’aër la main d’icelluy iusques au coubté & au dessus, soubdain la rabaissoit comme davant : puys à intervalles la relevoit, la rabaissoit, & la monstroit à Panurge.

Panurge de ce fasché leva le poing pour frapper le Mut : mais il revera la præsence de Pantagruel & se retint. Alors dist Pantagruel. Si les signes vous faschent, ô quant vous fascheront les choses signifiées. Tout vray à tout vray consone. Le Mut prætend & denote, que serez marié, coqu, battu, & desrobbé. Le mariage (dist Panurge) ie concède, ie nie le demourant. Et vous prie me faire ce bien de croyre, que iamais homme n’eut en femme & en chevaulx heurt tel que m’est predestiné.

Comment Panurge prend conseil d’un vieil Poete François nommé Raminagrobis.

Chapitre XXI.



Ie ne pensoys (dist Pantagruel) iamais rencontrer homme tant obstiné à ses apprehensions comme ie vous voy. Pour toutesfoys vostre doubte esclarcir, suys d’advis que mouvons toute pierre. Entendez ma conception. Les cycnes, qui sont oyseaulx sacrez à Apollo, ne chantent iamais, si non quand ilz approchent de leur mort : mesmement en Meander fleuve de Phrygie (ie le diz pource que Ælianus, & Alexander Myndius escrivent en avoir ailleurs veu plusieurs mourir, mais nul chanter en mourant) de mode que chant de Cycne est præsaige certain de sa mort prochaine, & ne meurt que præalablement n’ayt chanté. Semblablement les poëtes qui sont en protection de Apollo, approchans de leur mort ordinairement deviennent prophètes, & chantent par Apolline inspiration vaticinans des choses futures.

I’ay d’adventaige ouy dire que tout homme vieulx, decrepit, & près de sa fin, facilement divine des cas advenir. Et me souvient que Aristophanes en quelque comedie appelle les gens vieulx Sibylles, Ὁ δὲ γέρων σιϐυλλιᾷ. Car comme nous estans sur le moule, & de loing voyans les mariniers & voyagiers dedans leurs naufz en haulte mer, seulement en silence les considerons, & bien prions pour leur prospère abourdement : mais lors qu’ilz approchent du havre, & par parolles & par gestes les saluons, & congratulons de ce que à port de saulveté sont arrivez : aussi les Anges, les Heroes, les bons Dæmons (scelon la doctrine des Platonicques) voyans les humains prochains de mort, comme de port tresceur & salutaire : port de repous, & de tranquillité, hors les troubles & sollicitudes terrienes, les saluent, les consolent, parlent avecques eulx, & ià commencent leurs communicquer art de divination. Ie ne vous allegueray exemples antiques, de Isaac, de Iacob, de Patroclus envers Hector, de Hector envers Achilles, de Polynestor envers Agamemnon & Hecuba : du Rhodien celebré par Posidonius le grand, de Orodes envers Mezentius, & aultres : seulement vous veulx ramentevoir le docte & preux chevallier Guillaume du Bellay, seigneur iadis de Langey, lequel on mont de Tarare mourut le 10 de Ianvier l’an de son aage le climatère & de nostre supputation l’an 1543 en compte Romanicque. Les troys & quatre heures avant son decès, il employa en parolles viguoureuses, en sens tranquil & serain : nous prædisant ce que depuys part avons veu, part attendons advenir. Combien que pour lors nous semblassent ces propheties aulcunement abhorrentes & estranges, par ne nous apparoistre cause ne signe aulcun present pronostic de ce qu’il prædisoit. Nous avons icy, près la Villaumère, un homme & vieulx & poëte, c’est Raminagrobis, lequel en seconde nopces espousa la grande Guorre dont nasquit la belle Bazoche. I’ay entendu qu’il est en l’article & dernier moment de son decès. Transportez vous vers luy, & oyez son chant. Pourra estre que de luy aurez ce que prætendez, & par luy Apollo vostre doubte dissouldra. Ie le veulx (respondit Panurge). Allons y Epistemon de ce pas : de paour que mort ne le prævieigne. Veulx tu venir frere Ian ? Ie le veulx (respondit frere Ian) bien voluntiers, pour l’amour de toy couillette. Car ie t’ayme du bon du foye.

Sus l’heure feut par eulx chemin prins, & arrivans au logis poëticque trouvèrent le bon vieillart en agonie, avecques maintient ioyeulx, face ouverte, & reguard lumineux. Panurge le saluant luy mist on doigt Medical de la main guausche en pur don un anneau d’or, en la palle duquel estoit un sapphyr oriental, beau & ample : Puys à l’imitation de Socrates luy offrit un beau coq blanc, lequel incontinent posé sus son lict la teste elevée en grande alaigresse secoua son pennaige, puys chanta en bien hault ton. Cela faict Panurge requist courtoisement dire & exposer son iugement sus le doubte du mariage prætendu. Le bon vieillard commenda luy estre apporté ancre, plume, & papier. Le tout feut promptement livré. Adoncques escrivit ce que s’ensuyt.

Prenez là, ne la prenez pas.
Si vous la prenez, c’est bien faict.
Si ne la prenez en effect,
Ce sera œuvré par compas.

Guallopez, mais allez le pas.
Recullez, entrez y de faict.
Prenez-la, ne.

Ieusnez, prenez double repas.
Defaictez ce qu’estoit refaict.
Refaictez ce qu’estoit defaict.
Soubhaytez luy vie & trespas.
Prenez la, ne.

Puys leurs bailla en main, & leurs dist. Allez enfans en la guarde du grand Dieu des cieulx, & plus de cestuy affaire ne de aultre que soit, ne me inquietez. I’ay ce iourd’huy, qui est le dernier & de May & de moy, hors ma maison à grande fatigue & difficulté chassé un tas de villaines, immondes, & pestilentes bestes, noires, guarres, fauves, blanches, cendrées, grivolées : les quelles laisser ne me vouloient à mon aise mourir : & par fraudulentes poinctures, gruppemens harpyacques, importunitez freslonnicques, toutes forgées en l’officine de ne sçay quelle insatiabilité, me evocquoient du doulx pensement on quel ie acquiesçois contemplant, & voyans & ià touchant & guoustant le bien, & felicité, que le bon Dieu a præparé à ses fideles & esleuz en l’aultre vie : & estat de immortalité. Declinez de leur voye, ne soyez à elles semblables : plus ne me molestez, & me laissez en silence, ie vous supply.

Comment Panurge patrocine à l’ordre des fratres Mendians.

Chapitre XXII.



Issant de la Chambre de Raminagrobis, Panurge comme tout effrayé dist. Ie croy par la vertus Dieu, qu’il est Hereticque, ou ie me donne au Diable. Il mesdict des bons peres mendians Cordeliers, & Iacobins, qui sont les deux hemisphæres de la Christianté, & par la gyrognomonique circumbilivagination desquelz comme par deux filopendoles cœlivages, tout l’Antonomatic matagrabolisme de l’eclise Romaine, soy sentente emburelucoquée d’aulcun baraguouïnage d’erreur ou de hæresie, homocentricalement se tremousse. Mais que tous les Diables luy ont faict, les paouvres Diables de Capussins, & Minimes ? Ne sont ilz assez meshaignez les paouvres diables ? Ne sont ilz assez enfumez & perfumez de misere & calamité les paouvres haires extraictz de Ichthyophagie ? Est il, frere Ian, par ta foy, en estat de salvation ? Il s’en va par Dieu damné comme une serpe à trente mille hottées de Diables. Mesdire de ces bons & vaillans piliers d’eclise ? Appellez vous cela fureur poëticque ? Ie ne m’en peuz contenter : il pèche villainement, il blasphème contre la religion. I’en suys fort scandalisé.

Ie (dist frère Ian) ne m’en soucie d’un bouton. Ilz mesdisent de tout le monde : si tout le monde mesdit d’eulx, ie n’y pretends aulcun interest. Voyons ce qu’il a escript.

Panurge leut attentement l’escripture du bon vieillart : puys leurs dist. Il resve le paouvre Beuveur. Ie l’excuse toutesfoys. Ie croy qu’il est près de sa fin. Allons faire son epitaphe. Par la response qu’il nous donne, ie suys aussi saige que oncques puys ne fourneasmes nous. Escoute ça Epistemon mon bedon. Ne l’estimez tu pas bien resolu en ses responses ? Il est par Dieu : sophiste argut, ergoté, & naïf. Ie guaige qu’il est Marrabais. Ventre beuf comment il se donne guarde de mesprendre en ses parolles. Il ne respond que par disionctives. Il ne peult dire vray. Car à la verité d’icelles suffist l’une partie estre vraye. O quel Patelineux. Sainct Iago de Bressuire, en est il encores de l’eraige ?

Ainsi (respondit Epistemon) protestoit Tiresias le grand Vaticinateur, au commencement de toutes ses divinations, disant apertement à ceulx qui de luy prenoient advis. Ce que ie diray, adviendra, ou ne adviendra poinct. Et est le style des prudens prognosticqueurs.

Toutesfoys (dist Panurge) Iuno luy creva les deux œilz.

Voyre (respondit Epistemon) par despit de ce que il avoit mieulx sententié que elle, sus le doubte propousé par Iuppiter.

Mais (dist Panurge) quel Diable possède ce maistre Raminagrobis, qui ainsi sans propous, sans raison, sans occasion, mesdict des paouvres beatz pères Iacobins, Mineurs, & Minimes ? Ie en suys grandement scandalisé, ie vous assie, & ne me en peuz taire. Il a grefvement peché. Son ame s’en va à trente mille panerées de Diables. Ie ne vous entends poinct (respondit Epistemon). Et me scandalisez vous mesmes grandement, interpretant perversement des fratres Mendians, ce que le bon Poëte disoit des bestes noires, fauves, & aultres. Il ne l’entend (scelon mon iugement) en telle sophisticque & phantasticque allegorie. Il parle absolument & proprement des pusses, punaises, cirons, mousches, culices, & aultres telles bestes : les quelles sont unes noires, aultres fauves, aultres cendrées, aultres tannées & basanées : toutes importunes, tyrannicques, & molestes, non es malades seulement, mains aussi à gens sains & viguoureux. Par adventure a il des Ascarides, Lumbriques, & Vermes dedans le corps. Par adventure patist il (comme est en Ægypte, & lieux confins de la mer Erithrée, chose vulgaire & usitée) es bras & iambes quelque poincture de Draconneaulx grivolez, que les arabes appellent Meden. Vous faictez mal aultrement expousant ses parolles. Et faictez tord au bon Poëte par detraction, & es dictz Fratres par imputation de tel meshain. Il fault tousiours de son presme interpreter toutes choses à bien.

Aprenez moy (dist Panurge) à congnoistre mousches en laict. Il est par la vertus Dieu hæreticque. Ie diz hæreticque formé, hæreticque clavelé, hæreticque bruslable, comme une belle petite horologe. Son ame s’en va à trente mille charretées de Diables. Sçavez vous où ? Cor Bieu mon amy droict dessoubs la scelle persée de Proserpine, dedans le propre bassin infernal, on quel elle rend l’operation fecale de ses clystères, à cousté guausche de la grande chauldière, à trois toises près les gryphes de Lucifer, tirant vers la chambre noire de Demiourgon. Ho le villain.


Comment Panurge faict discours pour retourner à Raminagrobis.

Chapitre XXIII.



Retournons (dist Panurge continuant) l’admonester de son salut. Allons on nom, allons en la vertus de Dieu. Ce sera œuvre charitable à nous faire : au moins s’il perd le corps & la vie, qu’il ne damne son ame. Nous le induirons à contrition de son peché : à requerir pardon es dictz tant beatz peres absens comme præsens. Et en prendrons acte, affin qu’après son trespas ilz ne le declairent hereticque & damné : comme les Farfadetz feirent de la prævoste d’Orleans : & leurs satisfaire de l’oultrage, ordonnant par tous les convens de ceste province aux bons peres religieux force bribes, force messes, force obitz & anniversaires. Et que au iour de son trespas sempiternellement, ilz ayent tous quintuple pitance : & que le grand bourrabaquin plein du meilleur trote de ranco par leurs tables, tant des Burgotz, Layz, & Brissaulx, que des prebstres & des clercs : tant des Novices, que des Profès. Ainsi pourra il de Dieu, pardon avoir.

Ho, ho, ie me abuse, & me esguare en mes discours. Le Diable me emport si ie y voys. Vertus Dieu, la chambre est desià pleine de Diables. Ie les oy desià soy pelaudans & entrebattans en Diable, à qui humera l’ame Raminagrobidicque, & qui premier de broc en bouc la portera à messer Lucifer. Houstez vous de là. Ie ne y vois pas. Le Diable me emport si ie y voys. Qui sçait s’ilz useroient de qui pro quo, & en lieu de Raminagrobis grupperoient le paouvre Panurge quitte ? Ilz y ont maintes foys failly estant safrané & endebté. Houstez vous de là. Ie ne y vois pas. Ie meurs par Dieu de male raige de paour. Soy trouver entre Diables affamez ? entre Diables de faction ? entre Diables negocians ? Houstez vous de là. Ie guage que par mesmes doubte à son enterrement n’assistera Iacobin, Cordelier, Carme, Capussin, Theatin, ne Minime. Et eulx saiges. Aussi bien ne leurs a il rien ordonné par testament. Le Diable me emport si ie y voys. S’il est damné, à son dam. Pour quoy mesdisoit il des bons pères de religion ? Pour quoy les avoit il chassé hors sa chambre, sus l’heure que il avoit plus de besoing de leur ayde, de leurs devotes prières, de leurs sainctes admonitions ? Pour quoy par testament ne leurs ordonnoit il au moins quelques bribes, quelque bouffaige, quelque carreleure de ventre, aux paouvres gens qui n’ont que leur vie en ce monde ? Y aille qui vouldra aller. Le Diable me emport si ie y voys. Si ie y allois, le Diable me emporteroit. Cancre. Houstez vous de là.

Frère Ian veulx tu que præsentement mille charretées de Diables t’emportent ? Fays trois choses. Baille moy ta bourse. Car la croix est contraire au charme. Et te adviendroit ce que naguères advint à Ian Dodin recepveur du Couldray au gué de Vède, quand les gens d’armes rompirent les planches. Le pinart rencontrant sus la riue frère Adam Couscoil Cordelier obseruantin de Myrebeau, luy promist vn habit en condition qu’il le passast oultre l’eau à la cabre morte sus ses espaules. Car c’estoit un puissant ribault. Le pacte feut accordé. Frère Couscoil se trousse iusques aux couilles, & charge à son dours comme vn beau petit sainct Christophe, ledict suppliant Dodin. Ainsi le portoit guayement, comme Æneas porta son père Anchises hort la conflagration de Troie, chantant vn bel Aue maris stella. Quand ilz feurent au plus parfond du gué, au dessus de la roue du moulin, il luy demanda, s’il avoit poinct d’argent sus luy. Dodin respondit, qu’il en auoit pleine gibessière, & qu’il ne se desfiast de la promesse faicte d’vn habit neuf. Comment (dist frère Couscoil) tu sçaiz bien que par chapitre exprès de nostre reigle il nous est riguoureusement defendu de porter argent sus nous. Malheureux es tu bien certes : qui me as faict pecher en ce poinct. Pourquoy ne laissas tu ta bourse au meusnier ? Sans faulte tu en seras præsentement puny. Et si iamais ie te peuz tenir en nostre chapitre à Myrebeau, tu auras du Miserere iusques à Vitulos. Soubdain se descharge, & vous iecte Dodin en pleine eau la teste au fond. A cestuy exemple, frère Ian mon amy doulx, affin que les Diables t’emportent mieulx à ton aise, baille moy ta bourse : ne porte croix aulcune sus toy. Le danger y est euident. Ayant argent, portant croix, ilz te iecteront sus quelques rochiers, comme les aigles iectent les tortues pour les casser, tesmoing la teste pelée du poëte Æschylus. Et tu te ferois mal, mon amy. I’en seroys bien fort marry : ou te laisseront tomber dedans quelque mer ie ne sçay où, bien loing, comme tomba Icarus. Et seroit par après nommée la mer Entommericque. Secondement sois quitte. Car les Diables ayment fort les quittes. Ie le sçay bien quant est de moy. Les paillars en cessent de mugueter, & me faire la court. Ce que ne souloient estant safrané & endebté. L’ame d’un home endebté est toute hecticque & discrasiée. Ce n’est viande à Diables. Tiercement avecques ton froc & ton domino de grobis retourne à Raminagrobis. En cas que trente mille batelées de Diables ne t’emportent ainsi qualifié, ie payeray pinthe & fagot. Et si pour la sceureté, tu veulx compaignie avoir, ne me cherchez pas, non. Ie t’en advise. Houstez vous de là. Ie n’y voys pas. Le diable m’emport si ie y voys.

Ie ne m’en souriroys (respondit frère Ian) pas tant par adventure que l’on diroyt, ayant mon bragmard on poing. Tu le prens bien (dist Panurge) & en parle comme docteur subtil en lard. On temps que i’estudiois à l’eschole de Tolete, le reverend père en Diable Picatris recteur de la faculté diabolologicque, nous disoit que naturellement les Diables craignent la splendeur des espées, aussi bien que la lueur du Soleil. De faict Hercules descendent en enfer à tous les Diables, ne leurs feist tant de paour ayant seulement sa peau de Lion, & sa massue, comme par après feist Æneas estant couvert d’un harnoys resplendissant, & guarny de son bragmard bien apoinct fourby & desrouillé à l’ayde & conseil de la Sibylle Cunnant. C’estoit (peut estre) la cause pourquoy le seigneur Ian Iacques Trivolse mourant à Chartres, demanda son espée, & mourut l’espée nue on poing, s’escrimant tout autour du lict, comme vaillant & chevalereux, & par ceste escrime mettant en fuyte tous les Diables qui le guettoient au passaige de la mort. Quand on demande aux Massorethz & Caballistes, pourquoy les Diables n’entrent iamais en paradis terrestre ? Ilz ne donnent aultre raison, si non que à la porte est un Cherubin tenent en main une espée flambante. Car parlant en vraye diabolologie de Tolete, te confesse que les Diables vrayment ne peuvent par coups d’espée mourir : mais ie maintiens scelon la dicte diabolologie, qu’ilz peuvent patir solution de continuité. Comme si tu couppois de travers avecques ton bragmard une flambe de feu ardent, ou une grosse & obscure fumée. Et crient comme Diables à ce sentement de solution, laquelle leurs est doloreuse en Diable.

Quand tu voids le hourt de deux armées, pense tu, Couillasse, que le bruyt si grand & horrible que l’on y oyt, proviene des voix humaines ? du hurtis des harnoys, du clicquetis des bardes, du chaplis des masses ? du froissis des picques, du bris des lances, du cris des navrez ? du son des tabours & trompettes ? du hannissement des chevaulx ? du tonnoire des escouppettes & canons ? Il en est veritablement quelque chose : force est que le confesse. Mais le grand effroy, & vacarme principal provient du dueil & vlement des Diables : qui là guestans pelle melle les paouvres ames des blessez, reçoivent coups d’espée à l’improviste, & patissent solution en la continuité de leurs substances aërées & invisibles : comme si à quelque lacquais crocquant les lardons de la broche, maistre Hordoux donnoit un coup de baston sus les doigts. Puys crient & ulent comme Diables : comme Mars, quand il feut blessé par Diomèdes davant Troie, Homère dict avoir crié en plus hault ton & plus horrificque effroy, que ne feroient dix mille hommes ensemble. Mais quoy ? Nous parlons de harnoys fourbiz, & d’espées resplendentes. Ainsi n’est il de ton bragmard. Car discontinuation de officier, & par faulte de operer, il est par ma foy plus rouillé, que la claueure d’vn vieil charnier. Pourtant faiz de deux choses l’vne. Ou le desrouille bien apoinct & guaillard : ou maintenant ainsi rouillé, guarde que ne tourne en la maison de Raminagrobis. De ma part ie n’y voys pas. Le Diable m’emport si ie y voys.

Comment Panurge prend conseil de Epistemon.

Chapitre XXIIII.



Laissans la Villaumere, & retournans vers Pantagruel, par le chemin Panurge s’adressa à Epistemon, & luy dist. Compère mon antique amy, vous voyez la perplexité de mon esprit. Vous sçauez tant de bons remèdes. Me sçauriez vous secourir ? Epistemon print le propous, & remonstroit à Panurge comment la voix publicque estoit toute consommée en mocqueries de son desguisement : & luy conseilloit prendre quelque peu de Ellebore, affin de purger cestuy humeur en luy peccant, & reprendre ses accoustremens ordinaires. Ie suys (dist Panurge) Epistemon mon compere, en phantasie de me marier. Mais ie crains estre coqu & infortuné en mon mariage. Pourtant ay ie faict veu à sainct François le ieune, lequel est au Plessis lez Tours reclamé de toutes femmes en grande deuotion (car il est premier fondateur des bons homes, lesquelz elles appetent naturellement) porter lunettes au bonnet, ne porter braguette en chausses, que sus ceste mienne perplexité d’esprit ie n’aye eu resolution aperte. C’est (dist Epistemon) vrayement vn beau & ioyeulx veu. Ie me esbahys de vous, que ne retournez à vous mesmes, & que ne reuocquez vos sens de ce farouche esguarement en leur tranquillité naturelle. Vous entendent parler, me faidez souuenir du veu des Argiues à la large perrucque, les quelz ayans perdu la bataille contre les Lacedæmoniens en la controuerse de Tyrée, feirent veu cheueux en teste ne porter, iusques à ce qu’ilz eussent recouuert leur honneur & leur terre : du veu aussi du plaisant Hespaignol Michel Doris, qui porta le trançon de greue en sa iambe. Et ne sçay lequel des deux seroit plus digne & méritant porter chapperon verd & iausne à aureilles de lieure, ou icelluy glorieux champion, ou Enguerrant qui en faict le tant long, curieux, & fascheux compte, oubliant l’art & maniere d’escrire histoires, baillée par le philosophe Samosatoys. Car lisant icelluy long narré, lon pense que doibue estre commencement, & occasion de quelque forte guerre, ou insigne mutation des Royaulmes : mais en fin de compte on se mocque & du benoist champion, & de l’Angloys qui le deffia, & de Enguerrant leur tabellion plus baueux qu’vn pot à moustarde. La mocquerie est telle que de la montaigne d’Horace, laquelle crioyt & lamentoyt enormement, comme femme en trauail d’enfant. A son cris & lamentation accourut tout le voisinaige en expectation de veoir quelque admirable & monstrueux enfantement, mais en fin ne nasquit d’elle qu’vne petite souriz.

Non pourtant (dist Panurge) ie m’en soubrys. Se mocque qui clocque. Ainsi seray comme porte mon veu. Or long temps a que auons ensemble vous & moy, foy & amitié iurée, par Iuppiter Philios : dictez m’en vostre aduis. Me doibz ie marier, ou non ? Certes (respondit Epistemon) le cas est hazardeux, ie me sens par trop insuffisant à la resolution. Et si iamais feut vray en l’art de medicine le dict du vieil Hippocrates de Lango, ivgement difficile, il est en cestuy endroict verissime. I’ay bien en imagination quelques discours moiennans les quelz nous aurions détermination sus vostre perplexité. Mais ilz ne me satisfont poinct apertement. Aulcuns Platonicques disent que qui peut veoir son Genius, peut entendre ses destinées. Ie ne comprens pas bien leur discipline, & ne suys d’aduis que y adhærez. Il y a de l’abus beaucoup. I’en ay veu l’experience en vn gentil homme studieux & curieux on pays d’Estangourre. C’est le poinct premier. Vn aultre y a. Si encores regnoient les oracles de Iuppiter en Amon : de Apollo en Lebadie, Delphes, Delos, Cyrrhe, Patare, Tegyres, Preneste, Lycie, Colophon : en la fontaine Castallie pres Antioche en Syrie : entre les Branchides : de Bacchus, en Dodone : de Mercure, en Phares près Patras : de Apis, en Ægypte : de Serapis, en Canobe : de Faunus, en Mænalie & en Albunée près Tiuoli : de Tyresias, en Orchomene : de Mopsus, en Cilicie : de Orpheus, en Lesbos : de Trophonius, en Leucadie. Ie seroys d’aduis (paraduanture non seroys) y aller & entendre quel seroit leur iugement sus vostre entreprinse. Mais vous sçauez que tous sont deuenuz plus mutz que poissons, depuys la venue de celluy Roy seruateur on quel ont prins fin tous oracles & toutes prophéties : comme aduenente la lumière du clair Soleil disparent tous Lutins, Lamies, Lemures, Guaroux, Farfadetz, & Tenebrions. Ores toutesfoys qu’encores feussent en regne, ne conseilleroys ie facillement adiouster soy à leurs responfes. Trop de gens y ont esté trompez. D’aduentaige ie me recorde que Agripine mist sus à Lollie la belle, auoir interrogué l’oracle de Apollo Clarius pour entendre si mariée elle seroit auecques Claudius l’empereur. Pour ceste cause feut premièrement banie, & depuys à mort ignominieusement mise.

Mais (dist Panurge) faisons mieulx. Les isles Ogygies ne sont loing du Port Sammalo, faisons y vn voyage après qu’aurons parlé à nostre Roy. En l’vne des quatre, laquelle plus a son aspect vers Soleil couchant, on dict, ie l’ay leu en bons & antiques autheurs, habiter plusieurs diuinateurs, vaticinateurs, & prophetes : y estre Saturne lié de belles chaines d’or, dedans vne roche d’or, alimenté de Ambrosie & Nectar diuin, les quelz iournellement luy sont des cieulx transmis en abondance par ne sçay quelle espece d’oizeaulx (peut estre que sont les mesmes Corbeaulx, qui alimentoient es defers sainct Paul premier hermite) & apertement prædire à vn chascun qui veult entendre son sort, sa destinée, & ce que luy doibt aduenir. Car les Parces rien ne fillent, Iuppiter rien ne propense & rien ne delibere, que le bon pere en dormant ne congnoisse. Ce nous seroit grande abbreuiation de labeur, si nous le oyons vn peu sus celle mienne perplexité. C’est (respondit Epistemon) abus trop euident, & fable trop fabuleuse. Ie ne iray pas.

Comment Panurge se conseille à Her Trippa.

Chapitre XXV.



Voyez cy (dist Epistemon continuant) toutesfoys que ferez, auant que retournons vers nostre Roy, si me croyez. Icy pres l’isle Bouchart demeure Her Trippa, vous sçauez comment par art de Astrologie, Geomantie, Chiromantie, Metopomantie, & aultres de pareille farine il prædict toutes choses futures : conferons de vostre affaire auecques luy. De cela (respondit Panurge) ie ne sçay rien. Bien sçay ie que luy vn iour parlant au grand Roy des choses celestes & transcendentes, les lacquais de court par les degrez, entre les huys, sabouloient sa femme à plaisir, laquelle estoit assez bellastre. Et il voyant toutes choses ætherées & terrestres sans bezicles, discourant de tous cas passez & præsens, prædisant tout l’aduenir, seulement ne voioit sa femme brimballante, & oncques n’en sceut les nouuelles. Bien allons vers luy, puys qu’ainsi le voulez. On ne sçauroit trop apprendre.

Au lendemain arriuerent au logis de Her Trippa. Panurge luy donna vne robbe de peau de loup, vne grande espée bastarde bien dorée à fourreau de velours, & cinquante beaulx angelotz : puis familiairement auecques luy confera de son affaire. De première venue Her Trippa le reguardant en face dist. Tu as la metoposcopie & physionomie d’vn coqu. Ie diz coqu scandalé & diffamé. Puys consyderant la main dextre de Panurge en tous endroictz, dist. Ce faulx traist que ie voy icy au dessus du mons louis, oncques ne feut qu’en la main d’vn coqu. Puys auecques vn style feist hastiuement certain nombre de poinctz diuers, les accoubla par Geomantie, & dist. Plus vraye n’est la vérité, qu’il est certain que seras coqu, bien tost après que seras marié. Cela faict, demanda à Panurge l’horoscope de sa natiuité. Panurge luy ayant baillé, il fabrica promptement sa maison du ciel en toutes ses parties, & consyderant l’assiete, & les aspectz en leurs triplicitez, iesta vn grand souspir, & dist. I’auois ia prædict apertement que tu serois coqu, à cela tu ne pouoys faillir : icy i’en ay d’abondant asceurance nouuelle. Et te afferme que tu seras coqu. D’aduentaige seras de ta femme battu, & d’elle seras desrobbé. Car ie trouue la septiesme maison en aspectz tous malings, & en batterie de tous signes portans cornes, comme Aries, Taurus, Capricorne, & aultres. En la quarte ie trouue decadence de Iouis, ensemble aspect tetragone de Saturne, associé de Mercure. Tu seras bien poyuré, home de bien.

Ie seray (respondit Panurge) tes fortes fiebures quartaines, vieulx fol sot mal plaisant que tu es. Quand tous coqus s’assembleront, tu porteras la baniere. Mais dont me vient ce Cyron icy entre ces deux doigtz ? Cela disoit tirant droict vers Her Trippa les deux premiers doigtz ouuers en forme de deux cornes, & fermant on poing tous les aultres. Puys dict à Epistemon. Voyez cy le vray Ollus de Martial. Lequel tout son estude adonnoit à obseruer & entendre les maulx & miseres d’aultruy. Ce pendent sa femme tenoit le brelant. Il de son cousté paouure plus que ne feut Irus. Au demeurant glorieux, oultrecuydé, intolerable plus que dix sept diables, en vn mot, πτωχαλάζων comme bien proprement telle peaultraille de belistrandiers nommoient les anciens. Allons. Laissons icy ce fol enraigé, mat de cathene, rauasser tout son saoul auecques ses diables priuez. Ie croirois tantost que les diables voulussent seruir vn tel marault. Il ne sçait le premier traict de philosophie, qui est, congnois toy, & se glorifiant veoir vn fellu en l’œil d’aultruy, ne void vne grosse souche laquelle luy poche les deux œilz. C’est vn tel Polypragmon, que descript Plutarche. C’est vne aultre Lamie, laquelle en maisons estranges, en public, entre le commun peuple, voyant plus penetramment qu’vn Oince, en sa maison propre estoit plus aueugle qu’vne Taulpe : chés soy rien ne voioyt. Car retournant du dehors en son priué, oustoit de sa teste ses œilz exemptiles comme lunettes, & les cachoit dedans vn sabot attaché darriere la porte de son logis. A ces motz print Her Trippa vn rameau de Tamarix. Il prend bien (dist Epistemon) Nicander la nomme diuinatrice.

Voulez vous (dist Her Trippa) en sçauoir plus amplement la vérité par Pyromantie, par Acromantie célébrée par Aristophanes en ses nuées, par Hydromantie, par Lecanomantie, tant iadis célébrée entre les Assyriens & exprouee par Hermolaus Barbarus ? Dedans vn bassin plein d’eaue ie te monstreray ta femme future brimballant auecques deux rustres. Quand (dist Panurge) tu mettras ton nez en mon cul, soys recors de deschausser tes lunettes. Par Catoptromancie (dist Her Trippa continuant) moyenant laquelle Didius Iulianus empereur de Rome præuoyoit tout ce que luy doibuoit aduenir, il ne te fauldra poinct de lunettes. Tu la voyras en vn mirouoir brisgoutant aussi apertement, que si ie te la monstrois en la fontaine du temple de Minerue pres Parras. Par Coscinomantie iadis tant religieusement obseruée entre les cerimonies des Romains. Ayons vn crible & des forcettes, tu voyras Diables. Par Alphitomantie designée par Theocrite en sa Pharmaceutrie, & par Aleuromantie, meslant du froment auecques de la farine. Par Astragalomantie. I’ay ceans les proiectz tous prestz. Par Tyromantie. I’ay vn fromaige de Brehemont à propous. Par Gyromantie : ie te feray icy tournoyer force cercles, les quelz tous tomberont à gausche ie t’en asceure. Par Sternomantie : par ma foy, tu as le pictz assez mal proportionné. Par Libanomantie. Il ne fault qu’vn peu d’encent. Par Gastromantie, de la quelle en Ferrare longuement vsa la dame Iacoba Rhodogine Engastrimythe. Par Cephaleonomantie, de laquelle vser souloient les Alemans, routissans la teste d’vn Asne sus des charbons ardens. Par Ceromantie. Là par la cire fondue en eaue tu voiras la figure de ta femme & de ses taboureurs. Par Capnomantie. Sus des charbons ardens nous mettrons de la semence de Pauot & de Sisame. O chose gualante ! Par Axinomantie. Fais icy prouision seulement d’vne coingnée & d’vne pierre Gagate, laquelle nous metterons sus la braze. O comment Homere en vse brauement enuers les amoureux de Penelope. Par Onymantie. Ayons de l’huylle & de la cire. Par Tephramantie. Tu voiras la cendre en l’aër figurante ta femme en bel estat. Par Botanomantie. I’ay icy des feuilles de Saulge à propos. Par Sycomantie. O art diuine en feuielle de figuier ! Par Ichthyomantie tant iadis celebrée & practiquee par Tiresias & Polydamas. Aussi certainement que iadis estoit faict en la fosse Dina on boys sacré à Apollo en la terre des Lyciens. Par Chœromantie. Ayons force pourceaulx, tu en auras la vescie. Par Cleromantie, comme l’on trouue la febue on guasteau la vigile de l’Epiphanie. Par Anthropomantie, de laquelle vsa Heliogabalus empereur de Rome. Elle est quelque peu fascheuse. Mais tu l’endureras assez, puis que tu es destiné coqu. Par Stichomancie Sibylline. Par Onomatomantie. Comment as tu nom ? (Maschemerde, respondit Panurge) ou bien par Alectryomantie. Ie feray icy vn cerne gualantement, lequel ie partiray, toy voyant & considerant en vingt & quatre portions equales. Sus chascune ie figureray vne letre de l’alphabet : sus chascune letre ie poseray vn grain de froment : puys lascheray vn beau coq vierge à trauers. Vous voirez (ie vous affie) qu’il mangera les grains posez sus les letres C. O. Q. V. S. E. R. A. aussi fatidicquement, comme soubs l’empereur Valens estant en perplexité de sçauoir le nom de son successeur, le coq vaticinateur & Aledryomantic mangea sus les letres o. e. o. a. Voulez vous en sçauoir par l’art de Aruspicine ? par Extispicine ? par Augure prins du vol des oizeaulx ? du chant des Oscines ? du bal solistime des canes ? (par Estronspicine, respondit Panurge) ou bien par Necromantie ? Ie vous feray soubdain resusciter quelqu’vn peu cy deuant mort, comme feist Apollonius de Tyane enuers Achilles, comme feist la Phiconisse en præsence de Saul : lequel nous en dira le totage, ne plus ne moins que à l’inuocation de Erictho vn deffunct prædist à Pompée tout le progrès & issue de la bataille Pharsalicque. Ou si auez paour des mors, comme ont naturellement tous coquz, ie vseray seulement de Sciomantie.

Va (respondit Panurge) fol enraigé, au Diable : & te faiz lanterner à quelque Albanoys, si auras vn chapeau poinctu. Diable, que ne me conseillez tu aussi bien tenir vne Esmeraulde, ou la pierre de Hyene soubs la langue ? ou me munir de langues de Puputz, & de cœurs de Ranes verdes ? ou manger du cœur & du foye de quelque Dracon, pour à la voix & au chant des Cycnes & oizeaulx entendre mes destinées, comme faisoient iadis les Arabes on pays de Mesopotamie ? A trente Diables soit le coqu, cornu, marrane, sorcier au Diable, enchanteur de l’Antichrist. Retournons vers nostre Roy. Ie suys asceuré que de nous content ne sera, s’il entend vne foys que soyons icy venuz en la tesniere de ce Diable engiponné. Ie me repens d’y estre venu. Et donnerois voluntiers cent nobles & quatorze roturiers, en condition que celluy qui iadis souffloit on fond de mes chausses, præsentement de son crachatz luy enluminast les moustaches. Vray Dieu, comment il m’a perfumé de fascherie & diablerie, de charme & de sorcellerie ! Le Diable le puisse emporter. Dictez amen, & allons boyre. Ie ne feray bonne chere de deux, non de quatre iours.

Comment Panurge prent conseil de frère lan des Entommeures.

Chapitre XXVI.


Panvrge estoit fasché des propous de Her Trippa, & avoir passé la bourgade de Huymes, s’addressa à frère Ian, & luy dist becguetant & soy gratant l’aureille guausche. Tien moy vn peu ioyeulx, mon bedon. Ie me sens tout matagrabolisé en mon esprit, des propous de ce fol endiablé. Escoute, couillon mignon.

Couillon moignon.   c. de renom.
c. pâté.   c. naté.
c. plombé   c. laicté.
c. feutré.   c. calfaté.
c. madré.   c. relevé.
c. de stuc.   c. de crotesque
c. Arabesque.   c. asseré.
c. troussé à la leuresque.     c. antiquaire.
c. asceuré.   c. guarancé.
c. calandré.   c. requamé.
c. diapré.   c. estamé.
c. martelé.   c. entrelardé.
c. iuré.   c. bourgeois.
c. grené.   c. d’esmorche.
c. endesué.   c. goildronné.
c. palletoqué.   c. aposté.
c. lyripipié.   c. desiré.
c. vernissé.   c. d’Ebene.
c. de Bresil.   c. de Bouys.
c. organizé.     c. Latin.
c. de passe.   c. à croc.
c. d’estoc.   c. effréné.
c. forcené.   c. affecté.
c. entassé.   c. compassé.
c. farcy.   c. bouffy.
c. polly.   c. iolly.
c. poudrebif.   c. brandif.
c. positif.   c. gérondif.
c. génitif.   c. actif.
c. gigantal.   c. vital.
c. oual.   c. magistral.
c. claustral.   c. monachal.
c. viril.   c. subtil.
c. de respect.   c. de relés.
c. de seiour.   c. d’audace.
c. massif.   c. lascif.
c. manuel.   c. guoulu.
c. absolu.   c. resolu.
c. membru.   c. cabus.
c. gemeau.   c. courtoys.
c. turquoys.   c. fecond.
c. brislant.   c. sifflant.
c. estrillant.   c. gent.
c. vrgent.   c. banier.
c. duisant.   c. brusquet.
c. prompt.   c. prinsaultier.
c. fortuné.   c. clabault.
c. coyrault.   c. vsual.
c. de haulte lisse.   c. exquis.
c. requis.   c. fallot.
c. cullot.   c. picardent.
c. de raphe.   c. Guelphe.
c. Vrsin   c. de triage.
c. de paraige.   c. de mesnage.
c. patronymicque.   c. pouppin.
c. guespin.   c. d’alidada.
c. d’algamala.   c. d’algebra.
c. robuste.   c. venuste.
c. d’appétit.   c. insuperable.
c. secourable.   c. agréable.
c. redoubtable.   c. espouantable.
c. affable.   c. profitable.
c. memorable.   c. notable.
c. palpable.   c. musculeux.
c. bardable.   c. subsidiaire.
c. Tragicque.   c. Satyricque.
c. transpontin.   c. repercussif.
c. digestif.   c. conuulsif.
c. incarnatif.   c. restauratif.
c. figillatif.   c. masculinant.
c. ronssinant.   c. baudouinant.
c. refaict.   c. fulminant.
c. tonnant.   c. estincelant.
c. martelant.   c. arietant.
c. strident.   c. aromatisant.
c. timpant.   c. diaspermatisan.
c. pimpant.   c. ronflant.
c. paillard.   c. pillard.
c. guaillard.   c. hochant.
c. brochant.   c. talochant.
c. auorté.   c. eschalloté.
c. syndicqué.   c farfouillant.
c. belutant.   c. culbutant.

Couillon hacquebutant, couillon culletant frère Ian mon amy, ie te porte reuerence bien grande, & te reseruoys à bonne bouche : ie te prie, diz moy ton aduis. Me doibs ie marier ou non ? Frere lan luy respondit en alaigresse d’esprit, disant. Marie toy de par le Diable, marie toy, & carrillonne à doubles carrillons de couillons. Ie diz & entends le plus toust que faire pourras. Des huy au soir faiz en crier les bancs & le challit. Vertus Dieu, à quand te veulx tu reseruer ? Sçaiz tu pas bien, que la fin du monde approche ? Nous en sommes huy plus pres de deux trabutz & demie toise, que n’estions auant hier. L’Antichrist est desia né, ce m’a Ion dict. Vray est que il ne faist encores que esgratigner sa nourriste & ses gouuernantes : & ne monstre encores les thesaurs. Car il est encores petit. Crescite. Nos qui viuimus. Multiplicamini, il est escript. C’est matière de breuiaire. Tant que le sac de bled ne vaille trois patacz, & le bussart de vin, que six blancs. Vouldrois tu bien qu’on te trouuast les couilles pleines au iugement ? dum venerit iudicare. Tu as (dist Panurge) l’esprit moult limpide & serain, frere Ian couillon Metropolitain, & parlez pertinemment, C’est ce dont Leander de Abyde en Asie, nageant par la mer Hellesponte pour visiter s’amie Hero de Seste en Europe, prioit Neptune & tous les Dieux marins.

Si en allant ie suys de vous choyé,
Peu au retour me chault d’estre noyé.

Il ne vouloit poinct mourir les couilles pleines. Et suys d’aduis que dorenauant en tout mon Salmigondinoys quand on vouldra par iustice exécuter quelque malfaiteur, vn iour ou deux dauant on le face brisgoutter en Onocrotale, si bien que en tous les vases spermaticques ne reste de quoy protraire vn Y Gregoys. Chose si precieuse ne doibt estre follement perdue. Par aduenture engendrera il vn home. Ainsi mourra il sans regret, laissant home pour home.

Comment frère Ian ioyeusement conseille Panurge.

Chapitre XXVII.



Par sainct Rigomé (dict frere Ian) Panurge mon amy doulx, ie ne te conseille chose que ie ne feisse, si i’estoys en ton lieu. Seulement ayez esguard & consyderation de tous iours bien lier & continuer tes coups. Si tu y fays intermission, tu es perdu, paouuret : & t’aduiendra ce que aduient es nourrisses. Si elles desistent alaicter enfans, elles perdent leur laict. Si continuellement ne exercez ta mentule, elle perdra son laict, & ne te seruira que de pissotiere : les couilles pareillement ne te seruiront que de gibbessiere. Ie t’en aduise, mon amy. I’en ay veu l’expérience en plusieurs : qui ne l’ont peu quand ilz vouloient : car ne l’auoient faict quand le pouoient. Aussi par non vsaige sont perduz tous priuileges, ce disent les clercs. Pourtant, fillol, maintien tout ce bas & menu populaire Troglodyte, en estat de labouraige sempiternel. Donne ordre qu’ilz ne viuent en gentilz homes : de leurs rantes, sans rien faire.

Ne dea (respondit Panurge) frère Ian mon couillon guausche, ie te croiray. Tu vas rondement en besoigne. Sans exception ne ambages tu m’as apertement dissolu toute craincte qui me pouoit intimider. Ainsi te soit donné des cieulx, tousiours bas & rovdde opérer. Or doncques à ta parolle ie me mariray. Il n’y aura poinct de faulte. Et si auray tousiours belles chambrieres, quand tu me viendras veoir, & seras protecteur de leur sororité. Voy là quand à la première partie du sermon. Escoute (dist frere Ian) l’oracle des cloches de Varenes. Que disent elle ? Ie les entends, (respondit Panurge). Leur son est par ma soif plus fatidicque que des chauldrons de Iuppiter en Dodone. Escoute. Marie toy, marie toy : marie, marie. Si tu te marie, marie, marie, tresbien t’en trouueras, veras, veras. Marie, marie. Ie te asceure que ie me mariray : tous les elemens me y inuitent. Ce mot te soit comme vne muraille de bronze.

Quant au second poinct, tu me semblez aulcunement doubter, voyre deffier de ma paternité : comme ayant peu fauorable le roydde Dieu des iardins. Ie te supply me faire ce bien de croire, que ie l’ay à commandement, docile, beneuole, attentif, obeissant en tout & par tout. Il ne luy fault que lascher les longes, ie diz l’aiguillette, luy monstrer de près la proye : & dire, hale, compaignon. Et quand ma femme future seroit aussi gloutte du plaisir Vénérien que fut oncques Messalina, ou la marquise de Oinsestre en Angleterre, ie te prie croire, que ie l’ay encores plus copieux au contentement. Ie ne ignore que Solomon dict, & en parloit comme clerc & sçauant : depuys luy Aristoteles a declairé l’estre des femmes estre de soy insatiable : mais ie veulx qu’on saiche que de mesmes qualibre i’ay le ferrement infatiguable. Ne me allegue poinct icy en paragon les fabuleux ribaulx Hercules, Proculus Cæsar, & Mahumet, qui se vente en son Alchoran auoir en ses genitoires la force de soixante guallefretiers. Il a menty, le paillard. Ne me alleguez poinct l’Indian tant célébré par Theophraste, Pline, & Athenæus, lequel auecques l’ayde de certaine herbe le faisoit en vn iour soixante & dix fois & plus. Ie n’en croy rien, le nombre est supposé. Ie te prie ne le croyre. Ie te prie croyre (& ne croyras chose que ne soit vraye) mon naturel le sacre Ithyphalle messer Cotal d’Albingues, estre le prime del monde. Escoute ça, couillette. Veidz tu oncques le froc du moine de Castres ? Quand on le posoit en quelque maison, feust à descouuert, feust à cachettes, soubdain par sa vertus horrificque tous les manens & habitans du lieu entroient en ruyt belles & gens : homes & femmes, iusques aux ratz & aux chatz. Ie te iure qu’en ma braguette i’ay aultres foys congneu certaine énergie encores plus anomale. Ie ne te parleray de maison ne de buron : de sermon ne de marché : mais à la passion qu’on iouoit à sainct Maixent entrant vn iour dedans le parquet ie veidz par la vertus & occulte propriété d’icelle soubdainement tous tant loueurs que spectateurs entrer en tentation si terrificque, qu’il ne y eut Ange, Home, Diable, ne Diablesse, qui ne voulust biscoter. Le Portecole abandonna sa copie : celluy qui iouoit sainct Michel, descendit par la volerie : les Diables sortirent d’enfer, & y emportoient toutes ces paoures femmelettes : mesme Lucifer se deschayna. Somme, voyant le desarroy, ie deparquay du lieu : à l’exemple de Caton le Censorin : lequel voyant par sa præsence les festes Floralies en desordre, desista élire spectateur.

Comment frere Ian reconforte Panurge sus le doubte de Coquage.

Chapitre XXVIII.



Ie t’entends (dist frere lan) mais le temps matte toutes choses. Il n’est le Marbre ne le Porphyre, qui n’ayt sa vieillesse & décadence. Si tu ne en es là pour ceste heure, peu d’années après subsequentes ie te oiray confessant, que les couilles pendent à plusieurs par faulte de gibessiere. Desia voy ie ton poil grisonner en teste. Ta barbe par les distinctions du gris, du blanc, du tanné, & du noir, me semble vne Mappemonde. Reguarde icy. Voy là Asie. Icy sont Tigris & Euphrates. Voy là Afrique. Icy est la montaigne de la Lune. Voydz tu les paluz du Nil ? Deçà est Europe. Voydz tu Theleme ? Ce touppet icy tout blanc, sont les mons Hyperborées. Par ma soif, mon amy, quand les neiges sont es montaignes : ie diz la teste & le menton, il n’y a pas grand chaleur par les valées de la braguette.

Tes males mules (respondit Panurge). Tu n’entends pas les Topiques. Quand la neige est sus les montaignes : la fouldre, l’esclair, les lanciz, le mau lubec, le rouge grenat, le tonnoirre, la tempeste, tous les Diables, sont par les vallées. En veulx tu veoir l’expérience ? Va on pays de Souisse : & consydere le lac de VVunderberlich à quatre lieues de Berne, tirant vers Sion. Tu me reproches mon poil grisonnant, & ne consydere poinct comment il est de la nature des pourreaux, es quelz nous voyons la teste blanche, & la queue verde droicte & viguoureuse. Vray est que en moy ie recongnois quelque signe indicatif de vieillesse. Ie diz verde vieillesse : ne le diz à personne. Il demeurera secret entre nous deux. C’est que ie trouue le vin meilleur & plus à mon goust sauoureux, que ne soulois : plus que ne soulois, ie crains la rencontre du mauuais vin. Note que cela argüe ie ne sçay quoy du ponent, & signifie que le midy est passé. Mais quoy ? Gentil compaignon tousiours, autant ou plus que iamais. Ie ne crains pas cela, de par le Diable. Ce n’est là où me deult. le crains que par quelque longue absence de nostre roy Pantagruel, au quel force est que ie face compaignie, voire allast il à tous les Diables, ma femme me face coqu. Voy là le mot peremptoire. Car tous ceulx à qui I’en ay parlé, me en menassent. Et afferment qu’il me est ainsi prædestiné des cieulx. Il n’est (respondit frère Ian) coqu, qui veult. Si tu es coqu, ergò ta femme sera belle : ergò tu seras bien traicté d’elle : ergò tu auras des amis beaucoup : ergò tu seras saulué. Ce sont Topicques monachales. Tu ne en vauldras que mieulx, pecheur. Tu ne feuz iamais si aise. Tu n’y trouueras rien moins. Ton bien acroistra d’aduentaige. S’il est ainsi prædestiné, y vouldrois tu contreuenir ? diz, Couillon flatry, C. moisy.

c. rouy.   c. chaumeny.
c. poitry d’eaue froyde.   c. pendillant.
c. transy.     c. appellant.
c. auallé.   c. guauasche.
c. fené.   c. esgrené.
c. esrené.   c. incongru.
c. de faillance.   c. forbeu.
c. hallebrené.   c. lanterné.
c. prosterné.   c. embrené.
c. engroué.   c. amadoué.
c. ecremé.   c. exprimé.
c. supprimé.   c. chetif.
c. récif.   c. putatif.
c. moulu.   c. vermoulu.
c. dissolu.   c. courbatu.
c. morfondu.   c. malautru.
c. dyscrasié.   c. biscarié.
c. disgratié.   c. liegé.
c. flacque.   c. diaphane.
c. esgoutté.   c. desgousté.
c. acrauanté.   c. chippoté.
c. escharbotté.   c. hallebotté.
c. mitré.   c. chapitré.
c. baratté.   c. chicquané.
c. bimbelotté.   c. eschaubouillé.
c. entouillé.   c. barbouillé.
c. vuidé.   c. riddé.
c. chagrin.   c. haue.
c. démanché.   c. morné.
c. véreux.   c. pesneux.
c. vesneux.   c. forbeu.
c. malandré.   c. meshaigné.
c. thlasié.   c. thlibié.
c. spadonicque.   c. sphacelé.
c. bistorié.   c. deshinguandé.
c. farineux.   c. farcineux.
c. hergneux.     c. varicqueux.
c. gangreneux.   c. véreux.
c. crousteleué.   c. esclopé.
c. dépenaillé.   c. fanfreluche.
c. matté.   c. frelatté.
c. guoguelu.   c. farfelu.
c. trepelu.   c. mitonné.
c. trépané.   c. boucané.
c. basané.   c. effilé.
c. euiré.   c. vietdazé.
c. feueilleté.   c. mariné.
c. estiomené.   c. extirpé.
c. etrippé.   c. constippé.
c. nieblé.   c. greslé.
c. syncopé.   c. soufleté.
c. ripoppé.   c. buffeté.
c. dechicqueté.   c. corneté.
c. ventousé.   c. talemousé.
c. effructé.   c. balafré.
c. gersé.   c. eruyté.
c. pantois.   c. putois.
c. fusté.   c. poulsé.
c. de godalle.   c. frilleux.
c. fistuleux.   c. scrupuleux.
c. languoureux.   c. sellé.
c. maleficié.   c. rance.
c. hectique.   c. diminutif.
c. vsé.   c. tintalorisé.
c. quinault.   c. marpault.
c. matagrabolisé.   c. rouillé.
c. macéré.   c. indague.
c. paralyticque.   c. antidaté.
c. dégradé.   c. manchot.
c. perclus.   c. confus.
c. de Ratepenade.     c. Maussade.
c. de petarrade.   c. acablé.
c. hallé.   c. affable.
c. dessïré.   c. desolé.
c. hebecé.   c. décadent.
c. cornant.   c. solœcisant.
c. appellant.   c. mince.
c. barré.   c. vlceré.
c. assassiné.   c. bobeliné.
c. deualizé.   c. engourdely.
c. anonchaly.   c. aneanty.
c. de matafain.   c. de zéro.
c. badelorié.   c. frippé.
c. deschalandé.   c. febricitant.

Couillonnas au diable, Panurge mon amy : puys qu’ainsi t’est prædestiné, vouldroys tu faire rétrograder les planètes ? démancher toutes les sphaeres celestes ? propouser erreur aux Intelligences motrices ? espoinder les fuzeaulz, articuler les vertoilz, calumnier les bobines, reprocher les detrichoueres, condempner les frondrillons, defiller les pelotons des Farces ? Tes fiebures quartaines, Couillu. Tu ferois pis que les Géants. Yien ça, couillaud. Aimerois tu mieulx estre ialous sans cause, que coqu sans congnoissance ? Ie ne vouldrois (respondit Panurge) estre ne l’vn ne l’autre. Mais si l’en suys vne fois aduerty, ie y donneray bon ordre, ou bastons fauldront on monde. Ma foy, frère Ian, mon meilleur sera poinct ne me marier. Escoute que me disent les cloches à ceste heure que sommes plus pres. Marie poinct, marie poinct, poinct, poinct, poinct, poinct. Si tu te marie : marie poinct, marie poinct, poinct, poinct, poinct, poinct : tu t’en repentiras, tiras, tiras : coqu seras. Digne vertus de Dieu, ie commence entrer en fascherie. Vous aultres cerueaulx enfrocquez, n’y sçauez vous remede aulcun ? Nature a elle tant destitué les humains, que l’home marié ne puisse passer ce monde sans tomber es goulphres & dangiers de Coqüage ?

Ie te veulx (dist frère Ian) enseigner vn expedient, moyenant lequel iamais ta femme ne te fera coqu sans ton sceu & ton consentement. Ie t’en prie (dist Panurge) couillon velouté. Or diz, mon amy. Prens (dist frère Ian) l’anneau de Hans Carüel grand lapidaire du Roy de Melinde. Hans Carüel estoit home docte, expert, studieux, home de bien, de bon sens, de bon iugement, débonnaire, charitable, aulmonsnier, philosophe : ioyeulx au reste, bon compaignon, & raillart, si oncques en feut : ventru quelque peu, branslant de teste, & aulcunement mal aisé de sa persone. Sus ses vieulx iours il espousa la fille du baillif Concordat, ieune, belle, frisque, guallante, aduenente, gratieuse par trop enuers ses voisins & seruiteurs. Dont aduint en succession de quelques hebdomades, qu’il en deuint ialous, comme vn Tigre : & entra en soubson, qu’elle se faisoit tabourer les fesses d’ailleurs. Pour à laquelle chose obuier, luy faisoit tout plein de beaulx comptes touchant les desolations aduenues par adultere : luy lisoit souuent la legende des preudes femmes : la preschoit de pudicité, luy feist vn liure des louanges de fidélité coniugale, detestant fort & ferme la meschanceté des ribauldes mariées : & luy donna vn beau carcan tout couuert de Sapphyrs orientaulx. Ce non obstant, il la voioyt tant délibérée, & de bonne chere auecques ses voisins, que de plus en plus croissoit sa ialousie. Vne nuyct entre les aultres estant auecques elle couché en telles passions, songea qu’il parloit au diable & qu’il luy comptoit ses doléances. Le diable le reconfortoit, & luy mist vn anneau on maistre doigt, disant. Ie te donne cestuy anneau : tandis que l’auras on doigt ta femme ne sera d’aultruy charnellement congneue sans ton sceu & consentement. Grand mercy (dist Hans Carüel) monsieur le diable. Ie renye Mahon, si iamais on me l’oste du doigt. Le diable disparut : Hans Carüel tout ioyeulx s’esueigla, & trouua qu’il auoit le doigt on comment a nom ? de sa femme. Ie oubliois à compter comment sa femme le sentent, reculloit le cul arrière, comme disant ouy nenny, ce n’est ce qu’il y fault mettre : & lors sembloit à Hans Carüel qu’on luy voulust desrobber son anneau. N’est ce remède infallible ? A cestuy exemple faiz, si me croys, que continuellement tu ayez l’anneau de ta femme on doigt. Icy feut fin & du propous & du chemin.

Comment Pantagruel faict assemblée d’vn Theologien, d’vn medicin, d’vn Legiste & d’vn Philosophe, pour la perplexité de Panurge.

Chapitre XXIX.



Arrivez au palais, comptèrent à Pantagruel le discours de leur voyage, & luy monstrerent le dicté de Raminagrobis. Pantagruel, l’auoir leu & releu, dist. Encores n’ay ie veu response, que plus me plaise. Il veult dire sommairement, qu’en l’entreprinse de mariage chascun doibt estre arbitre de ses propres pensées, & de soy mesmes conseil prendre. Telle a tousiours esté mon opinion : & autant vous en diz la premiere foys que m’en parlastez. Mais vous en mocquiez tacitement, il m’en soubuient, & congnois que Philautie & amour de soy vous deçoit. Faisons aultrement. Voicy quoy. Tout ce que sommes & qu’auons, consiste en trois choses. En l’ame, on corps, es biens. A la conseruation de chascun des trois respectiuement sont au iourdhuy destinées troys manieres de gens. Les Theologiens à l’ame, les Medicins au corps, les Iurisconsultes aux biens. Ie suys d’aduis que dimanche nous ayons icy à dipner vn Theologien, vn Medicin, & vn Iurisconsulte. Auecques eulx ensemble nous confererons de vostre perplexité. Par sainct Picault (respondit Panurge) nous ne serons rien qui vaille, ie le voy desia bien. Et voyez comment le monde est vistempenardé. Nous baillons en guarde nos âmes aux Théologiens, les quelz pour la plus part sont hæreticques : Nos corps es medicins, qui tous abhorrent les medicamens, iamais ne prennent medicine : Et nos biens es Aduocatz, qui n’ont iamais proces ensemble. Vous parlez en Courtisan (dist Pantagruel). Mais le premier poinct ie nie, voyant l’occupation principale, voyre vnicque & totale des bons Théologiens, estre emploictée par faictz, par dictz, par escriptz, à extirper les erreurs & hæresies, (tant s’en fault qu’ilz en soient entachez) & planter profundement es cueurs humains la vraye & viue foy catholicque. Le second ie loue, voyant les bons Medicins donner tel ordre à la partie prophylastice & conseruatrice de santé en leur endroict, qu’ilz n’ont besoing de la therapeutice & curatiue par medicamens. Le tiers ie concede, voyant les bons aduocatz tant distraictz en leurs patrocinations & responses du droict d’aultruy, qu’ilz n’ont temps ne loisir d’entendre à leur propre. Pourtant dimanche prochain ayons pour Theologien nostre pere Hippothadée : pour medicin, nostre maistre Rondibilis : pour Legiste, nostre amy Bridoye. Encores suys ie d’aduis que nous entrons en la tetrade Pythagoricque, & pour soubrequart ayons nostre feal le Philosophe Trouillogan, attendu mesmement que le Philosophe perfaict, & tel qu’est Trouillogan, respond assertiuement de tous doubtes proposez. Carpalim donnez ordre que les ayons tous quatre dimanche prochain à dipner.

Ie croy (dist Epistemon) qu’en toute la patrie vous ne eussiez mieulx choisy. Ie ne diz seulement touchant les perfections d’vn chascun en son estat, les quelles sont hors tout dez de iugement : mais d’abondant en ce que Rondibills marié est, ne l’auoit esté : Hippothadée oncques ne le feut, & ne l’est : Bridoye l’a esté, & ne l’est : Trouillogan l’est, & l’a esté. Ie releueray Carpalim d’vne peine. Ie iray inuiter Bridoye, (si bon vous semble) lequel est de mon antique congnoissance : & au quel i’ay à parler pour le bien & aduencement d’vn sien honeste & docte filz, lequel estudie à Tholose soubs l’auditoire du tresdocte & vertueux Boissoné. Faictez (dist Pantagruel) comme bon vous semblera. Et aduisez si ie peuz rien pour l’aduencement du filz, & dignité du seigneur Boissoné, lequel ie ayme & reuere comme l’vn des plus suffisans qui soit huy en son estat. Ie me y emploiray de bien bon cœur.

Comment Hippothadée Theologien donne conseil à Panurge sus l’entreprinse de mariage.

Chapitre XXX.



Le dipner au dimanche subsequent ne feut si tost prest, comme les inuitez comparurent, excepté Bridoye lieutenant de Fonsberon. Sus l’apport de la seconde table Panurge en parfonde reuerence dist. Messieurs, il n’est question que d’vn mot. Me doibs ie marier, ou non ? Si par vous n’est mon doubte dissolu, ie le tiens pour insoluble comme sont Insolubilia de Alliaco. Car vous estes tous esleuz, choisiz, & triez chascun respectiuement en son estat, comme beaulx Pois sus le volet.

Le pere Hippothadée à la semonce de Pantagruel, & reuerence de tous les assistans respondit en modestie incroyable. Mon amy, vous nous demandez conseil, mais premier fault que vous mesmes vous conseillez. Sentez vous importunement en vostre corps les aiguillons de la chair ? Bien fort, (respondit Panurge) ne vous desplaise, nostre pere. Non faict il (dist Hippothadée) mon amy. Mais en cestuy estrif auez vous de Dieu le don & grace speciale de continence ? Ma foy non, respondit Panurge. Mariez vous donc, mon amy, dist Hippothadée. Car trop meilleur est soy marier, que ardre on feu de concupiscence. C’est parlé cela (s’escria Panurge) gualantement, sans circumbiliuaginer au tour du pot. Grand mercy, monsieur nostre pere. Ie me mariray sans poinct de faulte & bien tost. Ie vous conuie à mes nopces. Corpe de galline, nous ferons chere lie. Vous aurez de ma liurée, & si mangerons de l’oye, cor beuf, que ma femme ne roustira poinct. Encores vous priray ie mener la première dance des pucelles, s’il vous plaist me faire tant de bien & d’honneur, pour la pareille. Reste vn petit scrupule à rompre. Peut diz ie, moins que rien. Seray ie poinct coqu ? Nenny dea, mon amy (respondit Hippothadée) si Dieu plaist. O la vertus de Dieu (s’escria Panurge) nous soit en ayde. Où me renuoyez vous, bonnes gens ? Aux conditionales, les quelles en Dialestique reçoiuent toutes contradictions & impossibilitez. Si mon mulet Transalpin voloit, mon mulet Transalpin auroit æsles. Si Dieu plaist, ie ne seray poinct coqu : ie seray coqu, si Dieu plaist. Dea, si feust condition à laquelle ie peusse obuier, ie ne me desespererois du tout. Mais vous me remettez au conseil priué de Dieu : en la chambre de ses menuz plaisirs. Où prenez vous le chemin pour y aller, vous aultres François ? Monsieur nostre pere, ie croy que vostre mieulx sera ne venir pas à mes nopces. Le bruyt & la triballe des gens de nopces vous romperoient tout le testament. Vous aymez repous, silence, & solitude. Vous n’y viendrez pas, ce croy ie. Et puys vous dansez assez mal, & seriez honteux menant le premier bal. Ie vous enuoiray du rillé en vostre chambre, de la liurée nuptiale aussy. Vous boirez à nous s’il vous plaist.

Mon amy (dift Hippothadée) prenez bien mes parolles, ie vous en prie. Quand ie vous diz, s’il plaist à Dieu, vous fays ie tord ? Est ce mal parlé ? Est ce condition blaspheme ou scandaleuse ? N’est ce honorer le seigneur, createur, protecteur, seruateur ? N’est ce le recongnoistre vnicque dateur de tout bien ? N’est ce nous declairer tous dependre de sa benignité ? Rien sans luy n’estre, rien ne valoir, rien ne pouoir : si sa saincte grace n’est sus nous infuse ? N’est ce mettre exception canonicque à toutes nos entreprinses ? & tout ce que proposons remettre à ce que sera disposé par sa saincte volunté, tant es cieulx comme en la terre ? N’est ce véritablement sanctifier son benoist nom ? Mon amy, vous ne serez poinct coqu, si Dieu plaist. Pour sçauoir sur ce quel est son plaisir, ne fault entrer en desespoir, comme de chose absconse, & pour laquelle entendre, fauldroit consulter son conseil priué, & voyager en la chambre de ses tressainctz plaisirs. Le bon Dieu nous a faict ce bien, qu’il nous les a reuelez, annoncez, declairez, & apertement descriptz par les sacres bibles. Là vous trouuerez que iamais ne serez coqu, c’est à dire que iamais vostre femme ne sera ribaulde, si la prenez issue de gens de bien, instruicte en vertus & honesteté, non ayant hanté ne frequenté compaignie que de bonnes meurs, aymant & craignant Dieu, aymant complaire à Dieu par foy & obseruation de ses sainctz commandemens : craignant l’offenser & perdre sa grace par default de foy & tranfgression de sa diuine loy, en laquelle est rigoureusement défendu adultère, & commendé adhærer vnicquement à son mary, le chérir, le seruir, totalement l’aymer apres Dieu. Pour renfort de ceste discipline vous de vostre cousté l’entretiendrez en amitié coniugale, continuerez en preud’homie, luy monstrerez bon exemple, viurez pudicquement, chastement, vertueusement en vostre mesnaige, comme voulez qu’elle de son cousté viue. Car comme le mirouoir est dict bon & perfaict, non celluy qui plus est orné de dorures & pierreries, mais celluy qui véritablement repræsente les formes obiectes : aussi celle femme n’est la plus à estimer, laquelle seroit riche, belle, élégante, extraicte de noble race : mais celle qui plus s’efforce auecques Dieu soy former en bonne grace, & conformer aux meurs de son mary. Voyez comment la Lune ne prent lumière ne de Mercure, ne de Iuppiter, ne de Mars, ne d’aultre planette ou estoille qui soyt on ciel. Elle n’en reçoit que du Soleil son mary, & de luy n’en reçoit poinct plus qu’il luy en donne par son infusion & aspectz. Ainsi serez vous à vostre femme en patron & exemplaire de vertus & honesteté. Et continuement implorerez la grace de Dieu à vostre protection. Vous voulez doncques (dist Panurge fillant les moustaches de sa barbe) que i’espoufe la femme forte descripte par Salomon. Elle est morte sans poinct de faulte. Ie ne la veid oncques, que ie saiche, Dieu me le veuille pardonner. Grand mercy toutesfoys, mon père. Mangez ce taillon de massepain. Il vous aydera à faire digestion : puys boirez vne couppe de Hippocras clairet : il est salubre & stomachal. Suyuons.

Comment Rondibilis medicin conseille Panurge.

Chapitre XXXI.



Panurge continuant son propous, dist. Le premier mot que dist celluy qui escouilloit les moines beurs à Saussignac, ayant escouillé le frai Cauldaureil, feut : aux aultres. Ie diz pareillement : aux aultres. Cza, monsieur nostre maistre Rondibilis, depeschez moy. Me doibz ie marier ou non ? Par les ambles de mon mulet (respondit Rondibilis) ie ne sçay que ie doibue respondre à ce problème. Vous dictez que sentez en vous les poignans aiguillons de sensualité. Ie trouue en nostre faculté de Medicine, & l’auons prins de la resolution des anciens Platonicques, que la concupiscence charnelle est refrenée par cinq moyens. Par le vin. Ie le croy, dist frère Ian. Quand ie suys bien yure, ie ne demande qu’à dormir. I’entends (dist Rondibilis) par vin prins intemperamment. Car par l’intempérance du vin adulent au corps humain refroidissement de sang, resolution des nerfs, dissipacion de semence generatiue, hebetation des sens, peruersion des mouuemens. Qui sont toutes impertinences à l’acte de generation. Defaict vous voyez painct Bacchus Dieu des Yuroignes, sans barbe, & en habit de femme, comme tout effœminé, comme eunuche & escouillé. Aultrement est du vin prins temperement. L’antique prouerbe nous le designe, on quel est dist : que Venus se morfond sans la compaignie de Ceres & Bacchus. Et estoit l’opinion des anciens, scelon le recit de Diodore Sicilien, mesmement des Lampsaciens : comme atteste Pausanias, que messer Priapus feut filz de Bacchus & Venus.

Secondement par certaines drogues & plantes, les quelles rendent l’home refroidy, maleficié, & impotent à generation. L’experience y est en Nymphæa Heraclia, Amerine, Saule, Cheneué, Periclymenos, Tamarix, Vitex, Mandragore, Cigüe, Orchis le petit, la peau d’vn Hippopotame, & aultres : les quelles dedans les corps humains tant par leurs vertus elementaires, que par leurs proprietez specificques glassent & mortifient le germe prolificque : ou dissipent les espritz, qui le doibuoient conduire aux lieux destinez par nature : ou oppilent les voyes & conduictz, par les quelz pouoit estre expulsé. Comme au contraire nous en auons qui eschauffent, excitent, & habilitent l’home à l’acte Vénérien. Ie n’en ay besoing (dist Panurge) Dieu mercy, & vous, nostre maistre. Ne vous desplaife toutesfoys. Ce que I’en diz, n’est par mal que ie vous veuille.

Tiercement (dist Rondibilis) par labeur assidu. Car en icelluy est faicte si grande dissolution du corps, que le sang qui est par icelluy espars pour l’alimentation d’vn chascun membre, n’a temps, ne loisir, ne faculté de rendre celle resudation seminale, & superfluité de la tierce concoction. Nature particuliairement se la reserue, comme trop plus necessaire à la conseruation de son indiuidu, qu’à la multiplication de l’espece & genre humain. Ainsi est dicte Diane chaste, laquelle continuellement trauaille à la chasse. Ainsi iadis estoient dictz les Castres, comme castes : es quelz continuellement trauailloient les Athletes & soubdars. Ainsi escript Hippocrates lib. de aëre, aqua, & locis, de quelques peuples en Scythie, les quelz de son temps plus estoient impotens que Eunuches, à l’esbatement Vénérien : par ce que continuellement ilz estoient à cheual & au trauail. Comme au contraire disent les Philosophes, Oysiueté estre mere de Luxure. Quand lon demandoit à Ouide, quelle cause feut parquoy Ægistus deuint adultere ? rien plus ne respondoit, si non, parce qu’il estoit ocieux. Et qui housteroit Oyfiueté du monde, bien toust periroient les ars de Cupido : son arc, sa trousse, & ses fleches, luy seroient en charge inutile : iamais n’en feriroit persone. Car il n’est mie si bon archier, qu’il puisse ferir les Grues volans par l’aër, & les Cerfz relancez par les boucaiges, comme bien faisoient les Parthes : c’est à dire les humains tracassans & trauaillans. Il les demande quoys, assis, couchez, & à seiour. De faict Theophraste quelques foys interrogé, quelle beste, quelle chose il pensoit estre Amourettes ? respondit que c’estoient passions des espritz ocieux. Diogenes pareillement disoit Paillardise estre l’occupation des gens non aultrement occupez. Pourtant Canachus Sicyonien sculpteur voulent donner entendre que Oysiueté, Paresse, non chaloir, estoient les gouuernantes de ruffiennerie, feist la statue de Venus, assise, non de bout, comme auoient faict tous ses predecesseurs.

Quartement, par feruente estude. Car en icelle est faicte incredible resolution des espritz, tellement qu’il n’en reste de quoy poulser aux lieux destinez ceste resudation generatiue, & enfler le nerf cauerneux : duquel l’office est hors la proiecter pour la propagation d’humaine Nature. Qu’ainsi soit, contemplez la forme d’vn home attentif à quelque estude. Vous voirez en luy toutes les arteres du cerueau bendées comme la chorde d’vne arbaleste, pour luy fournir dextrement espritz suffisans à emplir les ventricules du sens commun, de l’imagination & apprehension, de la ratiocination & resolution, de la memoire & recordation : & agilement courir de l’vn à l’aultre par les conduictz manifestes en anatomie sus la fin du retz admirable, on quel se terminent les arteres : les quelles de la fenestre armoire du cœur prenoient leur origine, & les espritz vitaulx affinoient en longs ambages, pour estre faictz animaulx. De mode que en tel personnaige studieux vous voirez suspendues toutes les facultez naturelles : cesser tous sens exterieurs : brief, vous le iugerez n’estre en soy viuent, estre hors soy abstraict par ecstase : & direz que Socrates n’abusoit du terme, quand il disoit Philosophie n’estre aultre chose que meditation de mort. Par aduenture est ce pour quoy Democritus se aueugla, moins estimant la perte de sa veue, que diminution de ses contemplations : les quelles il sentoit interrompues par l’esguarement des œilz. Ainsi est vierge dicte Pallas Déesse de Sapience, tutrice des gens studieux. Ainsi sont les Muses vierges. Ainsi demeurent les Charités en pudicité éternelle. Et me soubuient auoir leu, que Cupido quelques foys interrogé de sa mère Venus, pour quoy il n’assailloit les Muses ? respondit, qu’il les trouuoit tant belles, tant nettes, tant honestes, tant pudicques, & continuellement occupées : l’vne à contemplation des astres, l’autre à supputation des nombres, l’autre à dimension des corps Geometricques, l’aultre à inuention Rhetoricque, l’aultre à composition Poëticque, l’aultre à dispofition de Musique : que approchant d’elles, il desbandoit son arc, fermoit sa trousse, & extaignoit son flambeau par honte & craincte de leurs nuire. Puys houstoit le bandeau de ses œilz pour plus apertement les veoir en face, & ouyr leurs plaisans chantz & odes Poëticques. Là prenoit le plus grand plaisir du monde. Tellement que souuent il se sentoit tout rauy en leurs beaultez & bonnes grâces, & s’endormoit à l’harmonie. Tant s’en fault qu’il les voulsist assaillir, ou de leurs estudes distraire. En cestuy article ie comprens ce que escript Hippocrates on liure susdict, parlant des Scythes, & au liure intitulé, De geniture, disant tous humains estre à génération impotens, es quelz l’on a vne foys couppé les artères parotides, les quelles sont à cousté des aureilles, par la raison cy dauant exposée, quand ie vous parlois de la resolution des espritz, & du sang spirituel, du quel les artères sont réceptacles : aussi qu’il maintient grande portion de la geniture sourdre du cerueau, & de l’espine du dours.

Quintement, par l’acte Vénérien. le vous attendois là (dist Panurge) & le prens pour moy. Vse des præcedens qui vouldra. C’est (dist frère Ian) ce que Fray Scyllino prieur de sainct Victor lez Marseille appelle maceration de la chair. Et suys en ceste opinion : aussi estoit l’Hermite de saincte Radegonde au dessus de Chinon : que plus aptement ne porroient les hermites de Thebaïde macérer leurs corps, dompter certe paillarde Sensualité, deprimer la rebellion de la chair, que le feisant vingt & cinq ou trente foys par iour. Ie voy Panurge (dist Rondibilis) bien proportionné en ses membres, bien temperé en ses humeurs, bien complexionné en les espritz, en aage competent, en temps oportun, en vouloir equitable de soy marier : s’il rencontre femme de semblable temperature, ilz engendreront ensemble enfans dignes de quelque monarchie Transpontine. Le plus toust sera le meilleur, s’il veult veoir ses enfans pourueuz. Monsieur nostre maistre (dist Panurge) ie le seray, n’en doublez & bien toust. Durant vostre docte discours ceste Pusse que i’ay en l’aureille, m’a plus chatouillé que ne feist oncques. le vous retiens de la feste. Nous y ferons chère & demie, ie le vous prometz. Vous y amenerez voftre femme, s’il vous plaist, auecques ses voisines, cella s’entend. Et ieu sans villenie.

Comment Rondibilis declaire Coquage estre naturellement des apennages de mariage.

Chapitre XXXII.



Reste (dist Panurge continuant) vn petit poinct à vuider. Vous auez aultres foys veu on confanon de Rome. S. P. Q. R. Si peu que rien. Seray ie poinct coqu ? Haure de Grace (s’escria Rondibilis) que me demandez vous ? Si serez coqu ? Mon amy, ie suys marié, vous le serez par cy après. Mais escriuez ce mot en vostre ceruelle auecques vn style de fer, que tout home marié, est en dangier d’estre coqu. Coquage est naturellement des apennages de mariage. L’vmbre plus naturellement ne suyt le corps, que Coquage suyt les gens mariez. Et quand vous oirez dire de quelqu’vn ces trois motz : Il est marié, si vous dictez, il est doncques, ou a esté, ou sera, ou peult estre coqu : vous ne serez dict imperit architecte de consequences naturelles. Hypochondres de tous les Diables (s’escria Panurge) que me dictez vous ! Mon amy (respondit Rondibilis) Hippocrates allant vn iour de Lango en Polystylo visiter Democritus le philosophe, escriuit vnes letres à Dionys son antique amy, par les quelles le prioic que pendent son absence il conduist sa femme chés ses pere & mere, les quelz estoient gens honorables & bien famez, ne voulant qu’elle seule demourast en son mesnaige. Ce neantmoins qu’il veiglast sus elle soingneusement, & espiast quelle part elle iroit auecques sa mere, & quelz gens la visiteroient chés ses parens. Non (escriuoit il) que ie me defie de sa vertus & pudicité, laquelle par le passé m’a elle explorée & congnue : mais elle est femme. Voy là tout. Mon amy, le naturel des femmes nous est figuré par la Lune, & en aultres choses, & en ceste : qu’elles se mussent, elles se constraignent, & dissimulent en la veue & præsence de leurs mariz. Iceulx absens elles prenent leur aduentaige, se donnent du bon temps, vaguent, trotent, deposent leur hypocrisie, & se declairent : comme la Lune en coniunclion du Soleil n’apparoist en ciel, ne en terre. Mais en son opposition, estant au plus du Soleil elloingnée, reluist en sa plénitude, & apparoist toute, notamment on temps de nuyct. Ainsi sont toutes femmes femmes.

Quand ie diz femme, ie diz vn fexe tant fragil, tant variable, tant muable, tant inconstant, & imperfaict, que nature me semble (parlant en tout honneur & reuerence) s’estre esguarée de ce bon sens, par lequel elle auoit créé & formé toutes choses, quand elle a basty la femme. Et y ayant pensé cent & cinq cens foys, ne sçay à quoy m’en resouldre : si non que forgeant la femme, elle a eu esguard à la sociale delectation de l’home, & à la perpetuité de l’espece humaine : plus qu’à la perfection de l’indiuiduale muliebrité. Certes Platon ne sçait en quel ranc il les doibue colloquer, ou des animans raisonnables, ou des bestes brutes. Car Nature leurs a dedans le corps posé en lieu secret & intestin vn animal, vn membre, lequel n’est es homes : on quel quelques foys sont engendrées certaines humeurs salses, nitreuses, bauracineuses, acres, mordicantes, lancinantes, chatouillantes amerement : par la poincture & fretillement douloureux des quelles (car ce membre est tout nerueux, & de vif sentement) tout le corps est en elles esbranlé, tous les sens rauiz, toutes affections interinées, tous pensemens confonduz. De maniere, que si Nature ne leurs eust arrousé le front d’vn peu de honte, vous les voiriez comme forcenées courir l’aiguillette plus espouantablement que ne feirent oncques les Prœtides, les Mimallonides, ne les Thyades Bacchicques au iour de leurs Bacchanales. Par ce que cestuy terrible animal a colliguance à toutes les parties principales du corps, comme est euident en l’Anatomie.

Ie le nomme animal, suyuant la doctrine tant des Academicques, que des Peripateticques. Car si mouuement propre est indice certain de chose animée, comme escript Aristoteles : & tout ce qui de soy se meut, est dist animal : à bon droict Platon le nomme animal, recongnoissant en luy mouuemens propres de suffocation, de præcipitation, de corrugation, de indignation : voire si violens, que bien souuent par eulx est tollu à la femme tout aultre sens & mouuement, comme si feust Lipothymie, Syncope, Epilepsie, Apoplexie, & vraye resemblance de mort. Oultre plus, nous voyons en icelluy discretion des odeurs manifeste, & le sentent les femmes fuyr les puantes, suyure les Aromaticques. Ie sçay que Cl. Galen s’efforce prouuer que ne sont mouuemens propres & de soy, mais par accident : & que aultres de sa secte trauaillent à demonstrer, que ne soit en luy discretion sensitiue des odeurs : mais efficace diuerse procedente de la diuersité des substances odorées. Mais si vous examinez studieufement & pesez en la balance de Critolaus leurs propous & raisons, vous trouuerez que & en ceste matiere, & beaucoup d’aultres ilz ont parlé par guayeté de cœur, & affection de reprendre leurs maieurs, plus que par recherchement de Vérité. En cette disputation ie ne entreray plus auant. Seulement vous diray que petite ne est la louange des preudes femmes, les quelles ont vescu pudicquement & sans blasme, & ont eu la vertus de ranger cestuy effréné animal à l’obeissance de raison. Et seray fin si vous adiouste, que cestuy animal assouy (si assouy peut estre) par l’aliment que Nature luy a préparé en l’home, sont tous ses particuliers mouuemens à but : sont tous ses appetitz assopiz : sont toutes ses furies appaisées. Pourtant ne vous esbahissez, si sommes en dangier perpétuel d’estre coquz, nous qui n’auons pas tous iours bien de quoy payer, & satisfaire au contentement.

Vertus d’aultre que d’vn petit poisson, (dist Panurge) n’y sçauez vous remede aulcun en vostre art ? Ouy dea, mon amy, (respondit Rondibilis) & tresbon, du quel ie vse : & est escript en autheur celebre passé a dix huyct cens ans. Entendez. Vous estez (dist Panurge) par la vertus Dieu, home de bien, & vous ayme tout mon benoist saoul. Mangez vn peu de ce pasté de Coins : ilz ferment proprement l’orifice du ventricule à cause de quelque stypticité ioyeufe qui est en eulx, & aydent à la concoction premiere. Mais quoy ? Ie parle Latin dauant les clercs. Attendez que ie vous donne à boyre dedans cestuy hanat Nestorien. Voulez vous encores vn traict de Hippocras blanc ? Ne ayez paour de l’Esquinance, non Il n’y a dedans ne Squinanthi, ne Zinzembre, ne graine de Paradis. Il n’y a que la belle cinamome triée, & le beau sucre fin, auecques le bon vin blanc du cru de la Deuiniere, en la plante du grand Cormier, au dessus du Noyer groslier.

Comment Rondibilis medicin donne remede à Coqüage.

Chapitre XXXIII.



On temps (dist Rondibilis) que Iuppiter feist l’estat de la maison Olympicque, & le calendrier de tous ses Dieux & Déesses : ayant estably à vn chascun, iour & saison de la feste : assigné lieu pour les oracles & voyages : ordonné de leurs sacrifices : Feist il poinct (demanda Panurge) comme Tinteuille euesque d’Auxerre ? Le noble Pontife aymoit le bon vin, comme faict tout home de bien ; pourtant auoit il en soing & cure speciale le bourgeon pere ayeul de Bacchus. Or est que plusieurs années il veid lamentablement le bourgeon perdu par les gelées, bruines, frimatz, verglatz, froidures, gresles & calamitez aduenues par les festes des S. George, Marc, Vital, Eutrope, Philippe, saincte Croix, l’Ascension, & aultres, qui sont on temps que le Soleil passe soubs le signe de Taurus. Et entra en ceste opinion, que les saincts susditz estoient saincts gresleurs, geleurs, & guasteurs du bourgeon. Pourtant vouloit il leurs festes translater en hyuer, entre Noël & l’Epiphanie : les licentiant en tout honneur & reuerence, de gresler lors, & geler tant qu’ilz vouldroient. La gelée lors en rien ne seroit dommageable, ains euidentement profitable au bourgeon. En leurs lieux mettre les festes des sainct Christophle, sainct Ian decollaz, saincte Magdalene, saincte Anne, sainct Dominicque, sainct Laurens, voire la Myoust colloquer en May. Es quelles tant s’en fault qu’on soit en dangier de gelée, que lors mestier on monde n’est, qui tant soit de requeste : comme est des faiseurs de friscades, composeurs de ioncades, agenseurs de feueillades, & refraischisseurs de vin.

Iuppiter (dist Rondibilis) oublia le paouure Diable Coqüage, lequel pour lors ne feut præsent : il estoit à Paris on Palais sollicitant quelque paillard procés pour quelqu’vn de ses tenanciers & vassaulx. Ne sçay quants iours après Coqüage entendit la sorbe qu’on luy auoit faict : desista de sa sollicitation par nouuelle sollicitude de n’estre forclus de l’estat : & comparut en persone dauant le grand Iuppiter, alleguant ses merites præcedens, & les bons & agréables seruices que aultres foys luy auoit faict, & instantement requerant qu’il ne le laissast sans feste, sans sacrifices, sans honneur. Iuppiter se excusoit remonstrant, que tous ces benefices estoient distribuez, & que son estat estoit clous. Feut toutesfoys tant importuné par messer Coqüage, que en fin le mist en l’estat & catalogue, & luy ordonna en terre honneur, sacrifices & feste. Sa feste feut, pource que lieu vuide & vacant n’estoit en tout le calendrier, en concurrence & au iour de la Déesse Ialousie : sa domination, sus les gens mariez, notamment ceulx qui auroient belles femmes : ses facrifices, soubson, defiance, malengroin, guet, recherche, & espies des mariz sus leurs femmes. Auecques commendement riguoureux à vn chascun marié, de le reuerer & honorer, celebrer sa feste à double : & luy faire les sacrifices susdictz. Sus peine & intermination, que à ceulz ne seroit messer Coqüage en faueur, ayde, ne secours, qui ne l’honoreroient comme est dict : iamais ne tiendroit de eulx compte : iamais n’entreroit en leurs maisons : iamais ne hanteroit leurs compaignies : quelques inuocations qu’ilz luy feissent : ains les laisseroit éternellement pourrir seulz auecques leurs femmes sans corriual aulcun : & les resuyroit sempiternellement comme gens Hæreticques & sacrileges. Ainsi qu’est l’vsance des aultres Dieux, entiers ceulx qui deuement ne les honorent : de Bacchus, enuers les vignerons : de Ceres, enuers les laboureux : de Pomona, enuers les fruictiers : de Neptune, enuers les nautonniers : de Vulcan, enuers les forgerons : & ainsi des aultres. Adioinste feut promesse au contraire infallible, qu’à ceulx, qui (comme est dict) chommeroient sa feste, cesseroient de toute negociation, mettroient leurs affaires propres en non chaloir, pour espier leurs femmes, les referrer & mal traicter par Ialousie, ainsi que porte l’ordonnance de ses sacrifices, il seroit continuellement fauorable : les aymeroit, les frequenteroit, seroit iour & nuyct en leurs maisons : iamais ne seroient destituez de sa præsence. I’ay dict.

Ha, ha, ha, (dist Carpalim en riant) voyla vn remede encores plus naïf que l’anneau de Hans Carüel. Le Diable m’emport, si ie ne le croy. Le naturel des femmes est tel. Comme la fouldre ne brise & ne brusle, sinon les matieres dures, solides, resistentes : elle ne se arreste es choses molles, vuides, & cedentes : elle bruslera l’espée d’assier, sans endommaiger le fourreau de velours : elle consumera les os des corps sans entommer la chair qui les couure : ainsi ne bendent les femmes iamais la contention, subtilité, & contradidion de leurs espritz, si non enuers ce que congnoistront leurs estre prohibé & defendu. Certes (dist Hippothadée) aulcuns de nos docteurs disent, que la premiere femme du monde, que les Hebrieux noment Eue, à poine eust iamais entré en tentation de manger le fruict de tout scauoir, s’il ne luy eust esté defendu. Qu’ainsi soit, consyderez comment le Tentateur cauteleux luy remembra on premier mot la defense sus ce faicte, comme voulent inferer : il t’est defendu, tu en doibs doncques manger : ou tu ne serois pas femme.

Comment les femmes ordinairement appetent choses defendues.

Chapitre XXXIIII.


On temps (dist Carpalim) que i’estois ruffien à Orléans, ie n’auois couleur de Rhetoricque plus valable, ne argument plus persuasif enuers les dames, pour les mettre aux toilles, & attirer au ieu d’amours, que viuement, apertement, detestablement remonstrant comment leurs mariz estoient d’elles ialous. Ie ne l’auois mie inuenté. Il est escript. Et en auons loix, exemples, raisons, & experiences quotidianes. Ayans ceste persuafion en leurs caboches, elles feront leurs mariz coquz infalliblement par Dieu, sans iurer, deussent elles faire ce que feirent Semyramis, Pasiphaé, Egesta, les femmes de l’isle Mandés en Ægypte blasonées par Herodote & Strabo : & aultres telles mastines.

Vrayement (dist Ponocrates) i’ay ouy compter, que le Pape Ian. XXII. passant vn iour par l’abbaye de Coingnaufond, feut requis par l’Abbesse, & meres discretes, leurs conceder vn indult, moyenant lequel se peussent confesser les vnes es aultres, alleguantes que les femmes de religion ont quelques petites imperfections secretes, les quelles honte insupportable leurs est deceler aux homes confesseurs : plus librement, plus familierement les diroient vnes aux aultres soubs le sceau de confession. Il n’y a rien (respondit le Pape) que voluntiers ne vous oultroye, mais ie y voy vn inconuenient. C’est que la confession doibt estre tenue secrette. Vous aultres femmes à poine la celeriez. Tresbien, (dirent elles) & plus que ne font les homes. Au iour propre le pere sainct leur bailla vne boyte en guarde, dedans laquelle il auoit faict mettre vne petite Linote : les priant doulcement qu’elles la serrassent en quelque lieu sceur & secret, leurs promettant en foy de Pape, oultroyer ce que portoit leur requeste, si elles la guardoient secrette : ce neantmoins leurs faisant defense riguoreuse, qu’elles ne eussent à l’ouurir en façon quelconques sus poine de censure ecclesiasticque & de excommunication eternelle. La defense ne feut si tost faiste, qu’elles grilloient en leurs entendemens d’ardeur de veoir qu’estoit dedans : & leurs tardoit que le Pape ne feut ia hors la porte, pour y vacquer. Le pere sainct auoir donné sa benediction sus elles, se retira en son logis. Il n’estoit encores trois pas hors l’Abbaye, quand les bonnes dames toutes à la foulle accoururent pour ouurir la boyte defendue, & veoir qu’estoit dedans. Au lendemain le Pape les visita en intention, ce leurs sembloit, de leurs depescher l’indult. Mais auant entrer en propous, commanda qu’on luy apportast sa boyte. Elle luy feut apportée. Mais l’oizillet n’y estoit plus. Adoncques leur remontra, que chose trop difficile leurs seroit receller les confessions, veu que n’auoient si peu de temps tenu en secret la boyte tant recommandée.

Monfieur nostre maistre, vous soyez le tresbien venu. I’ay prins moult grand plaisir vous oyant. Et loue Dieu de tout. Ie ne vous auois oncques puys veu que iouastez à Monspellier auecques nos antiques amys Ant. Saporta, Guy Bouguier, Balthasar Noyer, Tollet, Ian Quentin, François Robinet, Ian perdrier, & François Rabelais, la morale comœdie de celluy qui auoit espousé vne femme mute. Ie y estois (dist Epistemon). Le bon mary voulut qu’elle parlait. Elle parla par l’art du Medicin & du Chirurgien, qui luy coupperent vn encyliglotte qu’elle auoit soubs la langue. La parolle recouuerte, elle parla tant, & tant, que son mary retourna au Medicin pour remede de la faire taire. Le Medicin respondit en son art bien auoir remedes propres pour faire parler les femmes : n’en auoir pour les faire taire. Remede vnicque estre surdité du mary, contre cestuy interminable parlement de femme. Le paillard deuint sourd par ne sçay quelz charmes qu’ilz feirent. Sa femme voyant qu’il estoit sourd deuenu, qu’elle parloit en vain, de luy n’estoit entendue, deuint enraigée. Puys le Medicin demandant son salaire, le mary respondit qu’il estoit vrayement sourd : & qu’il n’entendoit sa demande. Le Medicin luy ieda on dours ne sçay quelle pouldre, par vertus de laquelle il deuint fol. Adoncques le fol mary & la femme enragée se raslierent ensemble & tant bastirent les Medicin & Chirurgien qu’ilz les laisserent à demy mors. Ie ne riz oncques tant, que ie feis à ce Patelinage.

Retournons à nos moutons (dist Panurge). Vos parolles translatées de Barragouin en François voulent dire, que ie me marie hardiment, & que ne me soucie d’estre coqu. C’est bien rentré de treufles noires. Monsieur nostre maistre, ie croy bien qu’au iour de mes nopces vous serez d’ailleurs empesché à vos pratiques, & que n’y pourrez comparoistre. Ie vous en excuse.

Stercus & vrina Medici sunt prandia prima.
Ex aliis paleas, ex istis collige grana.

Vous prenez mal, (dist Rondibilis) le vers subsequent est tel :

Nobis sunt signa, vobis sunt prandia digna.

Si ma femme se porte mal : I’en vouldrois veoir l’vrine, (dist Rondibilis) toucher le pouls : & veoir la disposition du basuentre, & des parties vmbilicares, comme nous commende Hippo. 2. Apho. 35. auant oultre proceder. Non, non, (dist Panurge) cela ne faict à propous. C’est pour nous aultres Legistes, qui auons la rubricque, De ventre inspiciendo. Ie luy appreste vn clystere barbarin. Ne laissez vos affaires d’ailleurs plus vrgens. Ie vous enuoiray du rislé en vostre maison. Et serez tous iours nostre amy. Puys s’approcha de luy, & luy mist en main sans mot dire quatre Nobles à la rose. Rondibilis les print trestbien : puys luy dist en effroy comme indigné. He, he, he, monsieur, il ne failloit rien. Grand mercy toutesfoys. De meschantes gens iamais ie ne prens rien. Rien iamais des gens de bien ie ne refuse. Ie suys tousiours à vostre commendement. En poyant, dist Panurge. Cela s’entend, respondit Rondibilis.

Comment Trouillogan Philosophe traicte la difficulté de mariage.

Chapitre XXXV.


Ces parolles acheuées, Pantagruel dist à Trouillogan le philosophe. Nostre feal, de main en main vous est la lampe baillée. C’est à vous maintenant de respondre, Panurge se doibt il marier, ou non ? Tous les deux, respondit Trouillogan. Que me dictez vous ? demanda Panurge. Ce que auez ouy, respondit Trouillogan. Que ay ie ouy ? demanda Panurge. Ce que i’ay dict, respondit Trouillogan. Ha, ha. En sommes nous là ! dist Panurge. Passe sans fluz. Et doncques me doibz ie marier ou non ? Ne l’vn ne l’aultre, respondit Trouillogan. Le Diable m’emport (dist Panurge) si ie ne deuiens resueur : & me puisse emporter, si ie vous entends. Attendez : ie mettray mes lunettes à celle aureille guausche, pour vous ouyr plus clair.

En cestuy instant Pantagruel aperceut vers la porte de la salle le petit chien de Gargantua, lequel il nommoit Kyne, pource que tel fut le nom du chien de Thobie. Adoncques dist à toute la compaignie. Nostre Roy n’est pas loing d’icy : leuons nous. Ce mot ne feut acheué, quand Gargantua entra dedans la salle du bancquet. Chascun se leua pour luy faire reuerence. Gargantua ayant debonnairement salüé toute l’assistence, dist. Mes bonsamys, vous me ferez ce plaisir, ie vous en prie, de non laisser ne vos lieux ne vos propous. Apportez moy à ce bout de table vne chaire. Donnez moy que ie boyue à toute la compaignie. Vous soyez les tresbien venuz. Ores me dictez. Sur quel propous estiez vous ? Pantagruel luy respondit, que sus l’apport de la seconde table Panurge auoit propousé vne matière problematicque, à sçauoir s’il se doibuoit marier ou non ? & que le pere Hippothadée & maistre Rondibilis estoient expediez de leurs responfes : lors qu’il est entré respondoit le feal Trouillogan. Et premièrement quand Panurge luy a demandé, me doibz ie marier ou non ? auoit respondu : Tous les deux ensemblement : à la seconde foys auoit did : Ne l’vn ne l’aultre. Panurge se complainct : de telles répugnantes & contradictoires responses : & proteste n’y entendre rien. Ie l’entends (dist Gargantua) en mon aduis. La response est semblable à ce que dist vn ancien philosophe interrogé s’il auoit quelque femme qu’on luy nommoit ? Ie l’ay (dist il) amie, mais elle ne me a mie. Ie la possede, d’elle ne suys possedé. Pareille response (dist Pantagruel) feist vne fantesque de Sparte. On luy demanda si iamais elle auoit eu affaire à home ? Respondit que non iamais : bien que les homes quelques foys auoient eu affaire à elle. Ainsi (dist Rondibilis) mettons nous neutre en Medicine, & moyen en philosophie : par participation de l’vne & l’aultre extrémité : par abnégation de l’vne & l’aultre extrémité : & par compartiment du temps, maintenant en l’vne, maintenant en l’aultre extrémité. Le sainct Enuoyé (dist Hippothadée) me semble l’auoir plus apertement declairé, quand il dist. Ceulx qui sont mariez, soient comme non mariez : ceulx qui ont femme, soient comme non ayans femme. Ie interprete (dist Pantagruel) auoir & n’auoir femme en ceste façon : que femme auoir, est l’auoir à vsaige tel que nature la créa, qui est pour l’ayde, esbatement, & societé de l’home : n’auoir femme, est ne soy apoiltronner autour d’elle : pour elle ne contaminer celle vnicque & supreme affection que doibt l’home à Dieu : ne laisser les offices qu’il doibt naturellement à sa patrie, à la Republicque, à ses amys : ne mettre en non chaloir ses estudes & négoces, pour continuellement à sa femme complaire. Prenant en ceste maniere auoir & n’auoir femme, ie ne voids répugnance ne contradiction es termes.

Continuation des responses de Trouillogan philosophe Ephectique & Pyrrhonien.

Chapitre XXXVI.


Vous dictez d’orgues, respondit Panurge. Mais ie croy que ie suis descendu on puiz tenebreux, onquel disoit Heraclytus estre Verité cachée. Ie ne voy goutte : ie n’entends rien : ie sens mes sens tous hebetez. Et doubte grandement que ie soye charmé. Ie parleray d’aultre style. Nostre feal, ne bougez. N’emboursez rien. Muons de chanse, & parlons sans disiunctiues. Ces membres mal ioinctz vous faschent, à ce que ie voy. Or çà, de par Dieu. Me doibz ie marier ?
trovillogan.
Il y a de l’apparence.
panvrge.
Et si ie ne me marie poinct ?
trov.
Ie n’y voy inconuenient aulcun.
panvr.
Vous n’y en voyez poinct ?
tro.
Nul, ou la veue me deçoit.
pan.
Ie y en trouue plus de cinq cens.
tro.
Comptez les.
pan.
Ie diz improprement parlant : & prenent nombre certain pour incertain : determiné, pour indeterminé. C’est à dire beaucoup.
trovil.
I’escoute.
panvr.
Ie ne peuz me passer de femme, de par tous les diables.
trovil.
Houstez ces villaines bestes.
panvr.
De par Dieu soit. Car mes Salmiguondinoys disent coucher seul ou sans femme, estre vie brutale, & telle la disoit Dido en ses lamentations.
trovil.
A vostre commandement.
panvr.
Pe le quau Dé, I’en suis bien. Doncques me mariray ie ?
trovil.
Par aduenture.
pan.
M’en trouueray ie bien ?
tro.
Scelon la rencontre.
pan.
Aussi si ie rencontre bien, comme i’espoire, seray ie heureux ?
tro.
Allez.
pan.
Tournons à contrepoil. Et si rencontre mal ?
tro.
Ie m’en excuse.
pan.
Mais conseillez moy, de grâce. Que doibs ie faire ?
tro.
Ce que vouldrez.
pan.
Tarabin tarabas.
tro.
Ne inuocquez rien, ie vous prie.
pa.
On nom de Dieu soit, Ie ne veulx sinon ce que me conseillerez. Que m’en conseillez vous ?
tro.
Rien.
pan.
Me mariray ie ?
trov.
Ie n’y estois pas.
pan.
Ie ne me mariray doncques poinct ?
tro.
Ie n’en peu mais.
pan.
Si ie ne suys marié, ie ne seray iamais coqu ?
tro.
Ie y pensois.
pan.
Mettons le cas que ie sois marié.
tro.
Où le mettrons nous ?
pa.
Ie dis, Prenez le cas que marié ie soys.
tro.
Ie suys d’ailleurs empesché.
pa.
Merde en mon nez, Dea, si ie osasse iurer quelque petit coup en cappe, cela me soulageroit d’autant. Or bien. Patience. Et doncques, si ie suys marié, ie seray coqu ?
tro.
On le diroit.
pa.
Si ma femme est preude & chaste, ie ne feray iamais coqu ?
tro.
Vous me semblez parler correct.
pa.
Escoutez.
tro.
Tant que vouldrez.
pan.
Sera elle preude & chaste ? Reste seulement ce poinct.
trovil.
I’en doubte.
pan.
Vous ne la veistez iamais ?
tro.
Que ie sache.
pan.
Pour quoy doncques doubtez vous d’vne chose que ne congnoissez ?
tro.
Pour cause.
pa.
Et si la congnoissiez ?
tro.
Encores plus.
panv.
Paige mon mignon, tien icy mon bonnet, ie le te donne, saulue les lunettes, & va en la basse court iurer vne petite demie heure pour moy. Ie iureray pour toy quand tu vouldras. Mais qui me fera coqu ?
trovil.
Quelqu’vn.
panvr.
Par le ventre beuf de boys, ie vous froteray bien monsieur le quelqu’vn.
trov.
Vous le dictez.
pan.
Le diantre, celluy qui n’a poinct de blanc en l’œil m’emporte doncques : ensemble si ie ne boucle ma femme à la Bergamasque, quand ie partiray hors mon serrail.
tr.
Discourez mieulx.
pa.
C’est bien chien chié chanté pour les discours. Faisons quelque resolution.
tr.
Ie n’y contrediz.
pa.
Attendez. Puis que de cestuy endroict ne peuz sang de vous tirer, ie vous saigneray d’aultre vene. Estez vous marié ou non ?
tr.
Ne l’vn ne l’aultre, & tous les deux ensemble.
pa.
Dieu nous soit en ayde. Ie sue par la mort beuf d’ahan : & sens ma digestion interrompue. Toutes mes phrenes, metaphrenes, & diaphragmes sont suspenduz & tenduz pour incornisistibuler en la gibbessiere de mon entendement ce que dictez & respondez.
tr.
Ie ne m’en empesche.
pa.
Trut auant. Nostre feal, estez vous marié ?
tr.
Il me l’est aduis.
pa.
Vous l’auiez esté vne aultre foys ?
tr.
Possible est.
pa.
Vous en trouuastez vous bien la premiere fois ?
tr.
Il n’est pas impossible.
pa.
A ceste seconde fois comment vous en trouuez vous ?
tr.
Comme porte mon sort fatal.
panvr.
Mais quoy, à bon essiant, vous en trouuez vous bien ?
trovil.
Il est vray semblable.
panv.
Or ça, de par Dieu. I’aymeroys, par le fardeau de sainct Christofle, autant entreprendre tirer vn pet d’vn Asne mort, que de vous vne resolution. Si vous auray ie à ce coup. Nostre feal, faisons honte au diable d’enfer, confessons verité. Feustez vous iamais coqu ? Ie diz vous qui estez icy : ie ne diz pas vous qui estez là bas au ieu de paulme.
trovil.
Non, s’il n’estoit prædestiné.
pan.
Par la chair, ie renie : par le sang, ie renague : par le corps, ie renonce. Il m’eschappe.

A ces motz Gargantua se leua, & dist. Loué soit le bon Dieu en toutes choses. A ce que ie voy, le monde est deuenu beau filz depuys ma congnoissance premiere. En sommes nous là ? Doncques sont huy les plus doctes & prudens philosophes entrez on phrontistere & escholle des Pyrrhoniens, Aporrheticques, Scepticques, & Ephectiques. Loué soit le bon Dieu. Vrayement on pourra dorenauant prendre les Lions par les Iubes : les cheuaulx par les crains : les bœufz par les cornes : les bufles, par le museau : les loups, par la queue : les cheures, par la barbe : les oiseaux, par les piedz. Mais ia ne seront telz Philosophes par leurs parolles pris. Adieu, mes bons amys. Ces motz prononcez, se retira de la compaignie. Pantagruel & les aultres le vouloient suyure : mais il ne le voulut permettre.

Issu Gargantua de la salle, Pantagruel dist es inuitez. Le Timé de Platon au commencement de l’assemblée compta les inuitez : nous au rebours les compterons en la fin. Vn, deux, trois : où est le quart ? N’estoit ce nostre amy Bridoye ? Epistemon respondit, auoir esté en sa maison pour l’inuiter : mais ne l’auoir trouué. Vn huissier du parlement Myrelinguoys en Myrelingues, l’estoit venu querir & adiourner pour personellement comparoistre, & dauant les Senateurs raison rendre de quelque sentence par luy donnée. Pourtant estoit il au iour præcedent departy affin de soy repræsenter au iour de l’assignation, & ne tomber en deffault ou contumace. Ie veulx (dist Pantagruel) entendre que c’est. Plus de quarante ans y a qu’il est iuge de Fonsbeton : icelluy temps pendent a donné plus de quatre mille sentences definitiues. De deux mille trois cens & neuf sentences par luy données feut appellé par les parties condemnées en la Court souueraine du parlement Mirelinguoys en Mirelingues : toutes par arrestz d’icelle ont esté ratifiées, approuuées, & confirmées : les appeaulx renuersez, & à neant mis. Que maintenant doncques soit personellement adiourné sur ses vieulx iours : il qui par tout le passé a vescu tant sainctement en son estat, ne peut estre sans quelque desastre. Ie luy veulx de tout mon pouoir estre aidant en æquité. Ie sçay huy tant estre la malignité du monde aggrauée, que bon droict a bien besoing d’aide. Et præsentement delibere y vacquer de paour de quelque surprinse. Allors feurent les tables leuées. Pantagruel feist es inuitez dons précieux & honorables de bagues, ioyaulx, & vaissele tant d’or comme d’argent : & les auoir cordialement remercié, se retira vers sa chambre.

Comment Pantagruel persuade à Panurge prendre conseil de quelque fol.

Chapitre XXXVII.


Pantagrvel soy retirant, aperceut par la guallerie Panurge en maintien de vn resueur rauassant, & dodelinant de la teste, & luy dist. Vous me semblez à vne souriz empegée : tant plus elle s’efforce soy depestrer de la poix, tant plus elle s’en embrene. Vous semblablement efforsant issir hors les lacs de perplexité, plus que dauant y demourez empestré, & n’y sçay remede fors vn. Entendez. I’ay souuent ouy en prouerbe vulguaire, Qu’vn fol enseigne bien vn saige. Puys que par les responfes des saiges n’estez à plein satisfaict, conseillez vous à quelque fol. Pourra estre que ce faisant, plus à vostre gré serez satisfaict & content. Par l’aduis, conseil, & prædiction des folz vous sçauez quants princes, roys, & republicques ont esté conseruez, quantes batailles guaingnées, quantes perplexitez dissolues. Ia besoing n’est vous ramenteuoir les exemples. Vous acquiescerez en ceste raison. Car come celluy qui de prés regarde à ses affaires priuez &. domesticques, qui est vigilant & attentif au gouuernement de la maison, duquel l’esprit n’est poinct esguaré, qui ne pert occasion queconques de acquérir & amasser biens & richesses, qui cautement sçayt obuier es inconueniens de paoureté, vous appeliez Saige mondain, quoy que fat soit il en l’estimation des Intelligences cœlestes : ainsi faut il pour dauant icelles saige estre, ie diz sage & præsage par aspiration diuine, & apte à recepuoir benefice de diuination, se oublier soymesmes, issir hors de soymesmes, vuider ses sens de toute terrienne affection, purger son esprit de toute humaine sollicitude, & mettre tout en non chaloir. Ce que vulguairement est imputé à follie. En ceste maniere feut du vulgue imperit appellé Fatuel le grand vaticinateur Faunus filz de Picus roy des Latins. En ceste maniere voyons nous entre les Iongleurs à la distribution des rolles le personaige du Sot & du Badin estre tous iours representé par le plus perit & perfaict loueur de leur compaignie. En ceste maniere disent les Mathematiciens vn mesmes horoscope estre à la natiuité des Roys & des Sotz. Et donnent exemple de Æneas, & Chorœbus, lequel Euphorion dict auoir esté fol, qui eurent vn mesme genethliaque. Ie ne seray hors de propous, si ie vous raconte ce que dist Io. André sus vn canon de certain rescript papal addressé au Maire & Bourgeoys de la Rochelle : & apres luy Panorme en ce mesmes canon : Barbatia sus les Pandedes, & recentement Iason en ses conseilz, de Seigny Ioan fol insigne de Paris, bisayeul de Caillette. Le cas est tel.

A Paris en la roustisserie du petit Chastelet, au dauant de l’ouurouoir d’vn Roustisseur vn Faquin mangeoit son pain à la fumée du roust, & le trouuoit ainsi perfumé grandement sauoureux. Le Roustisseur le laissoit faire. En fin quand tout le pain feut baufré, le Roustisseur happe le Faquin au collet, & vouloit qu’il luy payast la fumée de son roust. Le Faquin disoit en rien n’auoir les viandes endommaigé : rien n’auoir du sien prins : en rien ne luy estre debiteur. La fumée dont estoit question, euaporoit par dehors : ainsi comme ainsi se perdoit elle : iamais n’auoit esté ouy que dedans Paris on eust vendu fumée de roust en rue. Le Roustisseur replicquoit que de fumée de son roust n’estoit tenu nourrir les Faquins : & renïoit en cas qu’il ne le payast, qu’il luy housteroit ses crochetz. Le Faquin tire son tribart, & se mettoit en defense. L’altercation feut grande. Le badault peuple de Paris accourut au debat de toutes pars. Là se trouua à propous Seigny Ioan le fol Citadin de Paris. L’ayant apperceu le Roustisseur, demanda au Faquin. Veulx tu sus nostre different croire ce noble Seigny Ioan ? Ouy par le sambreguoy, respondit le Faquin. Adoncques Seigny Ioan auoir leur discord entendu, commenda au Faquin, qu’il luy tirast de son baudrier quelque piece d’argent. Le Faquin luy mist en main vn Tournoys Philippus. Seigny Ioan le print, & le mist sus son espaule guaulche, comme explorant s’il estoit de poys : puys le timpoit sus la paulme de sa main guausche, comme pour entendre s’il estoit de bon alloy : puys le posa lus la prunelle de son œil droict, comme pour veoir s’il estoit bien marqué. Tout ce feut faict en grande silence de tout le badault peuple, en ferme attente du Roustisseur, & desespoir du Faquin. En fin le feist sus l’ouuroir sonner par plusieurs foys. Puys en maiesté Præsidentale tenent sa marote on poing, comme si feust vn sceptre, & affeublant en teste son chapperon de martres cingesses à aureilles de papier, fraizé à poincts d’orgues, toussant prealablement deux ou trois bonnes foys, dist à haulte voix. La court vous dict que le Faquin qui a son pain mangé à la fumée du roust, ciuilement a payé le Roustisseur au son de son argent. Ordonne ladicte court que chascun se retire en sa chascuniere : sans despens, & pour cause. Ceste sentence du fol Parisien tant a semblé équitable, voire admirable es docteurs susdictz, qu’ilz font doubte en cas que la matiere eust esté on Parlement dudict lieu, ou en la rotte à Rome, voire certes entre les Areopagites decidée, si plus iuridicquement eust elle par eulx sententié. Pourtant aduisez si conseil voulez de vn fol prendre.

Comment par Pantagruel & Panurge est Triboullet blasonné.

Chapitre XXXVIII.


Par mon ame (respondit Panurge) ie le veulx. Il m’est aduis que le boyau m’eslargit. Ie l’auois nagueres bien serré & constipé. Mais ainsi comme auons choizy la fine creme de Sapience pour conseil, aussi vouldrois ie qu’en nostre consultation præsidast quelqu’vn qui feust fol en degré souuerain. Triboulet (dist Pantagruel) me semble competentement fol. Panurge respond. Proprement & totalement fol.

pantagrvel.
Pantagruel f. fatal.
f. de nature.
f. celeste.
f. Iouial.
f. Mercurial.
f. Lunaticque.
f. erraticque.
f. ecentricque.
f. æteré & Iunonien.
panvrge.
Pa. f. de haulte game.
f. de b quarre & de b mol.
f. terrien.
f. ioyeulx & folastrant.
f. iolly & folliant.
f. à pompettes.
f. à pilettes.
f. à sonnettes.
f. riant & Venerien.
pantagrvel.
f. arcticque.
f. heroicque.
f. Genial.
f. prædestiné.
f. Auguste.
f. Cæsarin.
f. Imperial.
f. Royal.
f. Patriarchal.
f. Original.
f. loyal.
f. ducal.
f. banerol.
f. seigneurial.
f. palatin.
f. principal.
f. pretorial.
f. total.
f. eleu.
f. curial.
f. primipile.
f. triumphant.
f. vulguaire.
f. domesticque.
f. exemplaire.
f. rare & peregrin.
f. aulicque.
f. ciuil.
f. populaire.
f. familier.
f. insigne.
f. fauorit.
panvrge.
f. de soubstraiste.
f. de mere goutte.
f. de la prime cuuée.
f. de montaison.
f. original.
f. Papal.
f. consistorial.
f. conclauiste.
f. buliste.
f. synodal.
f. Episcopal.
f. Doctoral.
f. Monachal.
f. fiscal.
f. extrauaguant.
f. à bourlet.
f. à simple tonsure.
f. cotal.
f. gradué nommé en follie.
f. commensal.
f. premier de sa licence.
f. caudataire.
f. de supererogation.
f. collateral.
f. alateré alteré.
f. niais.
f. passagier.
f. branchier.
f. aguard.
f. gentil.
f. maillé.
f. pillart.
pantagrvel. f. Latin.
f. ordinaire.
f. redoubté.
f. transcendent.
f. souuerain.
f. special.
f. Metaphysical.
f. ecstaticque.
f. Categoricque.
f. predicable.
f. decumane.
f. officieux.
f. de perspectiue.
f. d’Algorisme.
f. d’Algebra.
f. de Caballe.
f. Talmudicque.
f. d’Alguamala.
f. compendieux.
f. abreuié.
f. hyperbolicque.
f. antonomaticque.
f. allegoricque.
f. tropologicque.
f. pleonasmicque.
f. capital.
f. cerebreux.
f. cordial.
f. intestin.
f. epaticque.
f. spleneticque.
f. venteux.
panvrge.
f. reuenu de queue.
f. griays.
f. radotant.
f. de soubarbade.
f. boursouflé.
f. supercoquelicantieux.
f. corollaire.
f. de leuant.
f. soubelin.
f. cramoisy.
f. tainct en graine.
f. bourgeoys.
f. vistempenard.
f. de gabie.
f. modal.
f. de seconde intention.
f. Tacuin.
f. heteroclite.
f. Sommiste.
f. Abreuiateur.
f. de morisque.
f. bien bullé.
f. mandataire.
f. capussionnaire.
f. titulaire.
f. Tapinois.
f. rebarbatif.
f. bien mentulé.
f. mal empieté.
f. couilart.
f. grimault.
f. esuenté.
pantagrvel. f. legitime.
f. d’Azimuth.
f. d’Almicantarath.
f. proportionné.
f. d’architraue.
f. de pedestal.
f. parraguon.
f. celebre.
f. alaigre.
f. solennel.
f. annuel.
f. festiual.
f. recreatif.
f. villaticque.
f. plaisant.
f. priuilegié.
f. rusticque.
f. ordinaire.
f. de toutes heure.
f. en diapason.
f. resolu.
f. hieroglyphicque.
f. autenticque.
f. de valleur.
f. precieux.
f. fanaticque.
f. fantasticque.
f. lymphaticque.
f. Panicque.
f. alambicqué.
f. non fascheux.
panvrge. f. culinaire.
f. de haulte fustaie.
f. contrehastier.
f. marmiteux.
f. catarrhé.
f. braguart.
f. à xxiiij. caratz.
f. bigearre.
f. guinguoys.
f. à la Martingualle.
f. à bastons.
f. à marotte.
f. de bons bies.
f. à la grande laise.
f. trabuchant.
f. susanné.
f. de rustrie.
f. à plain bust.
f. guourrier.
f. guourgias.
f. d’arrachepied.
f. de Rebus.
f. à patron.
f. à chapron.
f. à double rebras.
f. à la Damasquine.
f. de tauchie.
f. d’azemine.
f. barytonant.
f. mouscheté.
f. à espreuue de hacquebutte.

Pant.
Si raison estoit pourquoy iadis en Rome les Quirinales on nommoit la feste des folz, iustement en France on pourroit instituer les Triboulletinales.
Pan.
Si tous folz portoient cropiere, il auroit les fesses bien escorchées.
Pant.
S’il estoit Dieu Fatuel, du quel auons parlé, mary de la diue Fatue, son pere seroit Bonadies, sa grande mere Bonedée.
Pan.
Si tous folz alloient les ambles, quoy qu’il ayt les iambes tortes, il passeroit de vne grande toise. Allons vers luy sans seiourner. De luy aurons quelque belle resolution, ie m’y attends.

Ie veulx (dist Pantagruel) assister au iugement de Bridoye. Ce pendent que ie iray en Myrelingues, (qui est dela la riuiere de Loyre) ie depescheray Carpalim pour de Bloys icy amener Triboullet. Lors feut Carpalim depesché. Pantagruel acompaigné de ses domesticques Panurge, Epistemon, Ponocrates, frere Ian, Gymnalle, Rhizotome, & aultres print le chemin de Myrelingues.

Comment Pantagruel assiste au iugement du iuge Bridoye, lequel sententioit les procés au sort des dez.

Chapitre XXXIX.


Au iour subsequent à heure de l’assignation Pantagruel arriua en Myrelingues. Les President, Senateurs, & Conseilliers le prierent entrer auecques eulx, & ouyr la decision des causes & raisons que allegueroit Bridoye, pourquoy auroit donné certaine sentence contre l’elleu Toucheronde, laquelle ne sembloit du tout æquitable à icelle Court centumuirale. Pantagruel entre voluntiers : & là trouue Bridoye on mylieu du parquet assis : & pour toutes raisons & excuses rien plus ne respondent, si non qu’il estoit vieulx deuenu, & qu’il n’auoit la veue tant bonne comme de coultume : alleguant plusieurs miseres & calamitez que vieillesse apporte auecques soy, les quelles not. per Archid. d. Ixxxvj. c. tanta. Pourtant ne congnoissoit il tant distinctement les poinctz des dez, comme auoit faid par le passé. Dont pouoit estre, qu’en la façon que Isaac vieulx & mal voyant print Iacob pour Esaü : ainsi à la decision du procés, dont estoit question, il auroit prins vn quatre pour vn cinq : notamment referent que lors il auoit vsé de ses petits dez. Et que par disposition de droict les imperfections de Nature ne doibuent estre imputées à crime, comme apert ff. de re milit. l. qui cum vno. ff. de reg. iur. l. fere. ff. de edil. ed. per totum. ff. de term. mo. l. Diuus Adrianus resolu. per Lud. Ro. in l. si verò. ff. solu. matri. Et qui aultrement seroit, non l’home accuseroit, mais Nature, comme est euident in l. maximum vitium. C. de lib. præter.

Quelz dez (demandoit Trinquamelle grand Præsident d’icelle court) mon amy, entendez vous ? Les dez (respondit Bridoye) des iugemens, Alea iudiciorum, des quelz est escript par doct. 26. q. ij. c. Sors l. nec emptio. ff. de contrah. empt. l. quod debetur. ff. de pecul. & ibi Barthol. Et des quelz dez vous aultres messieurs ordinairement vsez en ceste vostre court souueraine, aussi font tous aultres iuges en decision des procés, suyuans ce qu’en a noté D. Henr. Ferrandat. & no. gl. in c. fin. de sortil. & l. fed cum ambo. ff. de iudi. vbi doct. notent que le sort est fort bon, honeste, vtile & necessaire à la vuidange des procés & dissentions. Plus encores apertement l’ont dict Bal. Bart. & Alex. C. communia de l. Si duo.

Et comment (demandoit Trinquamelle) faictez vous, mon amy ? Ie (respondit Bridoye) responderay briesuement scelon l’enseignement de la l. Ampliorem. §. in refutatoriis. C. de appella. & ce que dit Gl. l. j. ff. quod met. eau. Gaudent breuitate moderni. Ie fays comme vous aultres messieurs, & comme est l’vsance de iudicature : à laquelle nos droictz commendent tousiours deferer, vt no. extra, de consuet. c. ex literis. & ibi Innoc. Ayant bien veu, reueu, leu, releu, paperassé, & feueilleté les complaintes, adiournemens, comparitions, commissions, informations, auant procedez, productions, alleguations, intendictz, contredictz, requestes, enquestes, repliques, dupliques, tripliques, escriptures, reproches, griefz, saluations, recollemens, confrontations, acarations, libelles, apostoles, letres royaulx, compulsoires, declinatoires, anticipatoires, euocations, enuoyz, renuoyz, conclusions, fins de non procéder, apoinctemens, reliefs, confessions, exploictz & aultres telles dragées & espisseries d’vne part & d’aultre, comme doibt faire le bon iuge scelon qu’en a no. Spec. de ordinario.§.iij. & tit. de offi. om. iu.§.fi. & de rescriptis præsenta. §. j. Ie pose sus le bout de table en mon cabinet tous les sacs du defendeur : & luy liure chanse premierement, comme vous aultres messieurs. Et est not. l. Fauorabiliores. ff. de reg. iur. & in c. cum sunt eod. tit. lib. vj. qui dict. Cum sunt partium iura obscura, reo fauendum est potius quàm actori. Cela faict, ie pose les sacs du demandeur, comme vous aultres messieurs, sus l’aultre bout visum visu. Car, opposita iuxta se posita magis elucescunt, vt not. in l. j. §. videamus. ff. de his qui sunt sui vel alie. iur. & in l. munerum. j. mixta. ff. de muner. & honor. Pareillement & quant & quand ie luy liure chanse.

Mais (demandoit Trinquamelle) mon amy, à quoy congnoissez vous l’obscurité des droictz prætenduz par les parties playdoiantes ? Comme vous aultres messieurs, (respondit Bridoye) sçauoir est, quand il y a beaucoup de sacs d’vne part & de aultre. Et lors ie vse de mes petiz dez, comme vous aultres messieurs, suyuant la loy. Semper in stipulationibus. ff. de reg. iur. & la loy versale versisiéeq ; eod. tit. Semper in obscuris quod minimum est sequimur. canonizée in c. in obscuris eod. tic. lib. vi. I’ay d’aultres gros dez bien beaulx & harmonieux, des quelz ie vse, comme vous aultres meilleurs, quand la matiere est plus liquide, c’est à dire, quand moins y a de sacs.

Cela faict, (demandoit Trinquamelle) comment sentenciez vous, mon amy ? Comme vous autcres messieurs, respondit Bridoye, pour celluy ie donne sencence duquel la chanse liurée par le sort du dez iudiciaire, Tribunian, prætorial, premier aduient. Ainsi commendent nos droictz. ff. qui po. in pig. l. potior. leg. creditor. C. de consul. l. j. Et de reg. iur. in vj. Qui prior est tempore, potior est iure.

Comment Bridoye expose les causes pourquoy il visitoit les procés qu’il decidoit par le sort des dez.

Chapitre XL.


Voyre mais (demandoit Trinquamelle) mon amy, puis que par sort & iect des dez vous faictez vos iugemens, pourquoy ne liurez vous ceste chanse le iour & heure propre que les parties controuerses comparent par dauant vous, sans aultre delay ? De quoy vous seruent les escriptures & aultres procedures contenues dedans les sacs ? Comme à vous aultres messieurs (respondit Bridoye) elles me seruent de trois choses exquises, requises, & autenticques. Premierement pour la forme, en omission de laquelle ce qu’on a faict n’estre valable prouue tresbien Spec. tit. de instr. edi. & tit. de rescrip. præsent. D’aduantaige vous sçauez trop mieux que souuent en procedures iudiciaires les formalitez destruisent les materialitez & substances. Car forma mutata mutatur substantia. ff. ad exhib. l. Iulianus ff. ad leg. falcid. l. Si is qui quadringenta. Et extra, de deci. c. ad audientiam, & de celebra, miff. c. in quadam.

Secondement comme à vous aultres messieurs, me seruent d’exercice honeste & salutaire. Feu M. Ochoman Vadare grand Medicin, comme vous diriez. C. de comit. & archi. lib. xij. m’a dict maintes foys que faulte d’exercitation corporelle est cause vnicque de peu de santé & briefueté de vie de vous aultres messieurs, & tous officiers de iustice. Ce que tresbien auant luy estoit noté par Bart. in l. j. C. de senten. quæ pro eo quod. Pourtant sont comme à vous aultres messieurs, à nous consecutiuement, quia accessorium naturam sequitur principalis, de reg. iur. lib. vj. & l. cum principalis. & l. nihil dolo. ff. eod. titu. ff. de fideiusso. l. fideiussor. & extra de offi. de leg. c. j. concedez certains ieuz d’exercice honeste & recreatif, ff. de al. lus. & aleat. l. solent. & autent. vt omnes obediant, in princ coll. vij. & ff. de præscript. verb. l. si gratuitam. & l. j. C. de spect. lib. xj. Et telle est l’opinion D. Thomæ in secunda secundæ quæst. clxviij bien à propous alleguée per D. Alber. de Rof. lequel suit magnus practicus & docteur solennel, comme atteste Barbatia in prin. consil. La raison est exposée per gl. in proœmio. ff. §. ne autem tertij.

Interpone tuis interdum gaudia curis.

De faict vn iour en l’an. 1489. ayant quelque affaire bursal en la chambre de messieurs les Generaulx, & y entrant par permission pecuniaire de l’huissier, comme vous aultres messieurs sçauez que pecuniæ obediunt omnia, & l’a dict Bald. in l. Singularia. ff. si certum pet. & Salic, in l. recepticia. C. de constit, pecun. & Card. in Cle. j. de baptis. Ie les trouuay tous iouans à la mousche par exercice salubre auant le past, ou apres : il m’est indifferent pourueu que hic no. que le ieu de la mousche est honeste, salubre, antique, & legal à Musco inuentore. de quo. C. de petit, hæred. l. si post motam : & Muscarii i. ceulx qui iouent à la mousche sont excusables de droict l. j. C. de excus. artif. lib. x. Et pour lors estoit de mousche M. Tielman Picquet, il m’en soubuient : & rioyt de ce que messieurs de la dicte chambre guastoient tous leurs bonnetz à force de luy dauber ses espaules : les disoit ce nonobstant n’estre de ce deguast de bonnetz excusables au retour du palais enuers leurs femmes par c. i. extra de præsump. & ibi gl. Or resolutoriè loquendo ie diroys comme vous aultres meilleurs, qu’il n’est exercice tel, ne plus aromatisant en ce monde Palatin, que vuider sacs, feueilleter papiers, quotter cayers, emplir paniers, & visiter procés, ex Bart. & Io. de pra. in l. falsa. de condit. & demon, ff.

Tiercement, comme vous aultres messieurs, ie consydere que le temps meurist toutes choses : par temps toutes choses viennent en euidence : le temp est pere de Verité, gl. in l. j. C. de seruit. Autent. de restit. & ea quæ pa. & Spec. tit. de requis. cons. C’est pourquoy, comme vous aultres messieurs ie sursoye, delaye, & differe le iugement : affin que le procés bien ventilé, grabelé, & debatu vieigne par succession de temps à sa marurité : & le sort par apres aduenent soit plus doulcettement porté des parties condemnées, comme no. glo. ff. de excu. tut. l. Tria onera. Portatur leuiter quod porcat quisque libenter. Le iugeant crud, verd, & au commencement, dangier seroit de l’inconuenient que disent les Medicins aduenir, quand on perse vn aposteme auant qu’il soit meur, quand on purge du corps humain quelque humeur nuysant auant sa concoction. Car comme est escript in Autent. Hæc constit, in inno. const. prin. & le repete gl. in c. Cæterum. extra de iura. calum. Quod medicamenta morbis exhibent, hoc iura negotiis. Nature d’aduentaige nous instruict cuillir & manger les fruictz quand ilz sont meurs. Instit. de re. di. §. is ad quem. &. ff. de acti. empt. l. Iulianus. Marier les filles, quand elles sont meures, ff. de donat. int. vir. & vxo. l. cùm hic status. §. si quia sponsa. & 27. q. j. c. Sicut dict gl. Iam matura thoris plenis adoleuerat annis Virginitas, Rien ne faire qu’en toute maturité, xxiij. q. ij. §. vlt. & xxxiij. d. c. vlt.

Comment Bridoye narre l’histoire de l’apoincteur de procés.

Chapitre XLI.


Il me souuient à ce propos (dist Bridoye continuant) que on temps que i’estudiois à Poistiers en droict soubs Brocadium iuris, estoit à Semerue vn nommé Perrin Dendin, home honorable, bon laboureur, bien chantant au letrain, home de credit, & aagé autant que le plus de vous aultres messieurs : lequel disoit auoir veu le grand bon home Concile de Latran auecques son gros Chappeau rouge, ensemble la bonne dame Pragmaticque Sandion sa femme auecques son large tissu de satin pers, & ses grosses patenostres de Gayet. Cestuy home de bien apoinctoit plus de procés, qu’il n’en estoit vuidé en tout le palais de Poistiers, en l’auditoire de Monsmorillon, en la halle de Parthenay le vieulx. Ce que le faisoit venerable en tout le voisinage. De Chauuigny, Noüaillé, Croutelles, Aisgne, Legugé, La motte, Lusignan, Viuonne, Mezeaulx, Estables, & lieux confins tous les debatz, procés & differens, estoient par son deuis vuidez, comme par iuge souuerain, quoy que iuge ne feust, mais home de bien. Arg. in l. sed si vnius. ff. de iureiu. & de verb. oblig. l. continuus. Il n’estoit tué pourceau en tout le voisinage, dont il n’eust de la hastille & des boudins. Et estoit presque tous les iours de banquet, de festin, de nopces, de commeraige, de releuailles, & en la tauerne : pour faire quelque apoinctement, entendez. Car iamais n’apoinctoit les parties, qu’il ne les feist boyre ensemble par symbole de reconciliation, d’accord perfaict, & de nouuelle ioye. vt no. per doct. ff. de peri. & comm. rei vend. l. i.

Il eut vn filz nommé Tenot Dendin, grand hardeau, & gualant home, ainsi m’aist Dieu, lequel semblablement voulut s’entremettre d’appoincter les plaidoians : comme vous sçauez que,

Sæpe solet similis filius esse patri,
Et sequitur leuiter filia matris iter.

vt ait gl. vj. q. j c. Si quis. g. de conf. d. v. c. j. fi. & est no. per doct. C. de impu. & aliis subst. l. vlt. & 1. legitimæ, ff. de stat. hom. gl. in l. quod si nolit. ff. de edil. ed. l. quis, C. ad le. Iul. maiest. Excipio filios à moniali susceptos ex monacho, per gl. in c. Impudicas. xxvii. q. 1. Et se nommoit en ses tiltres, L’apoincteur des procés. En cestuy negoce tant estoit actif & vigilant. Car vigilantibus iura subueniunt, ex. l. pupillus. ff. quæ in fraud. cred. & ibid. l. non enim. & instit. in proœmio : que incontinent qu’il sentoit. vt. ff. si quad. pau. fec. l. Agaso. gl. in verbo. olfecit. i. nasum ad culum posuit, & entendoit par pays estre meu procés ou debat, il se ingeroit d’apoincter les parties. Il est escript. Qui non laborat, non manige ducat, & le dict gl. ff. de dam. infect. l. quamuis. & Currere plus que le pas vetulam compellit egestas. gl. ff. de lib. agnos. l. Si quis. pro qua facit. l. si plures C. de cond. incer. Mais en tel affaire il feut tant malheureux, que iamais n’apoincta different quelconcques, tant petit feust il que sçauriez dire. En lieu de les apoincter, il les irritoit & aigrissoit d’aduentaige. Vous sçauez, messieurs, que,
Sermo datur cunctis, animi sapientia paucis.
gl. ff. de alie. iu. mu. cauf, fa. l. ij. Et disoient les tauerniers de Semarue, que soubs luy en vn an ilz n’auoient tant vendu de vin d’apoinctation, (ainsi nommoient ilz le bon vin de Legugé) comme ilz faisoient soubz son pere en demie heure. Aduint qu’il s’en plaignit à son pere, & referoit les causes de ce meshaing en la peruersité des homes de son temps, franchement luy obiectant : que si on temps iadis le monde eust esté ainsi peruers, playdoiart, detraué, & inapoinctable, il son père, n’eust acquis l’honneur & tiltre d’Apoincteur tant irrefragable, comme il auoit. En quoy faisoit Tenot contre le droict, par lequel est es enfans defendu reprocher leurs propres peres per gl. & Bar. l. iij. §. Si quis. ff. de condi. ob caus. & autent. de nup. §. Sed quod sancitum coll. iiij. Il fault (respondit Perrin) faire aultrement, Dendin mon filz. Or quand oportet vient en place, il conuient qu’ainsi se face. gl. C. de appell. l. eos etiam. Ce n’est là que gist le Lieure. Tu n’apoincte iamais les differens. Pour quoy ? Tu les prens des le commencement estans encores verds & cruds. le les apoincte tous. Pourquoy ? Ie les prens sur leur fin bien meurs & digerez. Ainsi dict gl.
Dulcior est fructus post multa pericula ductus.
l. non moricurus. C. de contrah. & comit. stip. Ne sçaiz tu qu’on dict en prouerbe commun, Heureux estre le medicin, qui est appellé sus la declination de la maladie ? La maladie de soy criticquoit, & tendoit à fin encores que le medicin n’y suruint. Mes plaidoieurs semblablement de soy mesmes declinoient on dernier but de playdoirie : car leurs bourses estoient vuides : de soy cessoient poursuyure & solliciter : plus d’aubert n’estoit en fouillouse pour solliciter & poursuyure.
Déficiente pecu, deficit omne, nia.
Manquoit seulement quelqu’vn qui feust comme paranymphe & mediateur, qui premier parlast d’apoinctement, pour soy sauluer l’vne & l’aultre partie de ceste pernicieuse honte, qu’on eust dict, cestuy cy premier s’est rendu : il a premier parlé d’apoinctement : il a esté las le premier : il n’auoit le meilleur droict : il sentoit que le bast le blessoit. Là (Dendin) ie me trouue à propous, comme lard en poys. C’est mon heur. C’est mon guaing. C’est ma bonne fortune. Et te diz (Dendin mon filz iolly) que par ceste methode, ie pourrois paix mettre, ou treues pour le moins, entre le grand Roy & les Venitiens : entre l’empereur & les Suisses, entre les Anglois & les Escossois : entre le Pape & les Ferrarois. Iray ie plus loing ? Ce m’aist Dieu, entre le Turc & le Sophy : entre les Tartres & les Moscouites. Entends bien. Ie les prendrois sus l’instant que les vns & les aultres seroient las de guerroier : qu’ilz auroient vuidé leurs coffres : expuisé les bourses de leurs subiectz : vendu leur dommaine : hypothequé leurs terres : consumé leurs viures & munitions. Là de par Dieu ou de par sa mere force forcée leurs est respirer, & leurs felonnies moderer. C’est la doctrine in gl. xxxvii. d. c. Si quando.
Odero si potero, si non, inuitus amabo.

Comment naissent les procés, & comment ilz viennent à perfection.

Chapitre XLII.


Cest pourquoy (dist Bridoye continuant) comme vous aultres messieurs, ie temporize attendant la maturité du procés, & sa perfection en tous membres : ce sont escriptures & sacs. Arg. in l. si maior. C. commu. diui. & de conf. d. 1. c. Solennitates. & ibi gl. Vn procés à sa naissance premiere me semble, comme à vous aultres messieurs, informe & imperfaict. Comme vn Ours naissant n’a pieds ne mains, peau, poil, ne teste : ce n’est qu’vne piece de chair rude & informe. L’ourse à force de leicher la mect en perfection des membres, vt no. doct. ff. ad leg. Aquil. l. ii. in si. Ainsi voy ie, comme vous aultres messieurs, naistre les procés à leurs commencemens informes & sans membres. Ilz n’ont qu’vne piece ou deux : c’est pour lors vne laide beste. Mais lors qu’ilz sont bien entassez, enchassez, & ensachez, on les peut vrayement dire membruz & formez. Car forma dat esse rei. l. si is qui. ff. ad leg. falci. in c. cum dilecta extra de rescrip. Barbatia consil. 12. lib. 2. & dauant luy Bald. in c. vlti. extra de consue. & l. Iulianus. ff. ad exib. & l. quæsitum. ff. de lega iii. La maniere est telle que dict gl. p. q. j. c. Paulus. Debile principium melior fortuna sequetur. Comme vous aultres messieurs, semblablement les sergens, huissiers, appariteurs, chiquaneurs, procureurs, commissaires, aduocatz, enquesteurs, tabellions, notaires, grephiers, & iuges pedanées, de quibus tit. ell lib. iij. Cod, sugsants bien fort & continuellement les bourses des parties, engendrent à leurs procés teste, pieds, gryphes, bec, dents, mains, venes, arteres, nerfz, muscles, humeurs. Ce sont les sacs. gl. de conf. d. iiij. c. accepisti. Qualis vestis erit, talia corda gerit. Hîc no. qu’en ceste qualité plus heureux sont les plaidoyans que les ministres de Iustice. Car, beatius est dare, quàm accipere. ff. comm. l. iij. & extra de celebra, miss. c. cùm Marthæ. Et 24. q. j. c. Odi. gl. Affectum dantis pensat censura tonantis. Ainsi rendent le procés perfaict gualant & bien formé : comme dict gl. can. Accipe, sume, cape, sunt Verba placentia Papæ. Ce que plus apertement a dict Alber. de Rof. in verb. Roma.

Roma manus rodit, quas rodere non valet odit.
Dantes custodit, non dantes spernit & odit.

Raison pourquoy ? Ad præsens oua cras pullis sunt meliora. vt est glo. in. l. quum hi. ff. de transac. L’inconuenient du contraire ell mis in gl. C. de allu. l. si. Cum labor in damno est, crescit mortalis egestas. La vraye etymologie de Procés est en ce qu’il doibt auoir en ses prochatz prou sacs. Et en auons brocards deificques. Litigando iura crescunt. Litigando ius acquiritur. Item gl. in c. Illud ext. de præsumpt. &. C. de prob. l. instrumenta. l. non epistolis. l. non nudis.
Et cum non prosunt singula, multa iuuant.

Voyre mais (demandoit Trinquamelle) mon amy, comment procedez vous en action criminelle, la partie coulpable prinse flagrante crimine ? Comme vous aultres messieurs, (respondit Bridoye) ie laisse & commende au demandeur dormir bien fort pour l’entrée du procés : puys dauant moy conuenir, me apportant bonne & iuridicque attestation de son dormir scelon la gl. 32. q. vij. c. Si quis cum. Quandoque bonus dormitat Homerus. Cestuy acte engendre quelque aultre membre, de celluy là naist vn aultre, comme maille à maille est faict le aubergeon. En fin ie trouue le procés bien par informations formé & perfaict en ses membres. Adoncques ie retourne à mes dez. Et n’est par moy telle interpollation sans raison faicte & experience notable.

Il me souuient que on camp de Stokolm, vn Guascon nommé Gratianauld natif de Sainseuer, ayant perdu au ieu tout son argent : & de ce grandement fasché : comme vous sçauez que, pecunia est alter sanguis, vt ait Anto. de Butrio in. c. accedens. ij. extra vt lit. non contest. & Bald. in. l. si tuis. C. de op. li. per no. &. l. aduocati. C. de aduo. diu. iud. Pecunia est vita hominis, & optimus fideiussor in necessitatibus : à l’issue du berland dauant tous ses compaignons disoit à haulte voix. Pao cap de bious, hillotz, que mau de pippe bous tresbyre : ares que pergudes sont les mies bingt & quouatte baguettes, ta pla donnerien picz, trucz, & patactz. Sey degun de bous aulx, qui boille truquar ambe iou à belz embiz ? Ne respondent persone, il passe on camp des Hondrespondres, & reïteroit ces mesmes parolles, les inuitant à combatre auecques luy. Mais les susdictz disoient. Der Guascongner thut schich vsz mite eim iedem ze schlagen, aber er ist geneigter zu staelen : darumb, lieben frauuen, hend serg zu inuerm haufraut. Et ne se offrir au combat persone de leur ligue. Pourtant passe le Guascon au camp des auenturiers François, disant ce que dessus, & les inuitant au combat guaillardement auecques petites gambades Guasconicques. Mais persone ne luy respondit. Lors le Guascon au bout du camp se coucha pres les tentes du gros Christian cheuallier de Grissé, & s’endormit. Sus l’heure vn aduenturier ayant pareillement perdu tout son argent, sortit auecques son espée, en ferme deliberation de combatre auecques le Guascon : veu qu’il auoit perdu comme luy.

Ploratur lachrymis amissa pecunia veris,
dict glos. de pœnitent. dist. 3. c. Sunt plures. De faict l’ayant cherché par my le camp, finablement le trouua endormy. Adoncques luy dist, Sus ho, Hillot de tous les Diables, leue toy : i’ay perdu mon argent, aussi bien que toy. Allons nous battre guaillard, & bien à poinct frotter nostre lard. Aduise que mon verdun ne soit poinct plus long que ton espade. Le Guascon tout esblouy luy respondit. Cap de sainft Arnault, quau feys tu, qui me rebelliez ? Que mau de taouerne te gyre. Ho sainct Siobe cap de Guascoigne, ta pla dormie iou, quand aquoest taquain me bingut estée. L’aduenturier le inuitoit derechef au combat, mais le Guascon luy dist. Hé paouret, ïou te esquinerie ares que son pla reposat. Vayne vn pauc qui te posar com ïou, puesse truqueren. Auecques l’oubliance de sa perte il auoit perdu l’enuie de combatre. Somme, en lieu de se batre, & soy par aduenture entretuer, ilz allerent boyre ensemble, chascun sus son espée. Le sommeil auoit faict ce bien, & pacifié la flagrante fureur des deux bons champions. Là compete le mot doré de Ioan. And. in. c. vit. de sent. & re iudic. libro sexto. Sedendo & quiescendo sit anima prudens.

Comment Pantagruel excuse Bridoye sus les iugemens faictz au sort des dez.

Chapitre XLIII.


A tant se teut Bridoye. Trinquanielle luy commenda issir hors la chambre du parquet. Ce que feut faict. Allors dist à Pantagruel. Raison veult, Prince tresauguste, non par l’obligation seulement, en laquelle vous tenez par infinis biensfaictz cestuy parlement, & tout le marquisat de Myrelingues : mais aussi par le bon sens, discret iugement, & admirable doctrine, que le grand Dieu dateur de tous biens a en vous posé, que vous præsentons la decision de ceste matiere tant nouuelle, tant paradoxe, & extrange de Bridoye, qui vous præsent, voyant, & entendent, a confessé iuger au sort des dez. Si vous prions que en veueillez sententier comme vous semblera iuridicque & æquitable.

A ce respondit Pantagruel. Messieurs, mon estat n’est en profession de decider procés, comme bien sçauez. Mais puys que vous plaist me faire tant d’honneur, en lieu de faire office de luge, ie tiendray lieu de Suppliant. En Bridoye ie recongnois plusieurs qualitez, par les quelles me sembleroit pardon du cas aduenu meriter. Premierement vieillesse, secondement simplesse : es quelles deux vous entendez trop mieulx quelle facilité de pardon, & excuse de mesfaict, nos droictz & nos loix oultroyent. Tiercement ie recongnois vn aultre cas pareillement en nos droictz deduict à la faueur de Bridoye, c’est que ceste vnique faulte doibt estre abolie, extainde, & absorbée en la mer immense de tant d’equitables sentences qu’il a donné par le passé : & que par quarante ans & plus on n’a en ay trouué acte digne de reprehension : comme si en la riuiere de Loyre ie iestois vne goutte d’eaue de mer, pour ceste vnique goutte persone ne la sentiroit, persone ne la diroit sallée. Et me semble qu’il y a ie ne sçay quoy de Dieu, qui a faict & dispenfé, qu’à ces iugemens de sort toutes les præcedentes sentences ayent esté trouuées bonnes en ceste vostre venerable & souueraine court : lequel comme sçauez veult souuent sa gloire apparoistre en l’hebetation des saiges, en la depression des puissans, & en l’erection des simples & humbles. Ie mettray en obmission toutes ces choses : seulement vous priray, non par celle obligation que pretendez à ma maison, laquelle ie ne recongnois, mais par l’affection syncere que de toute ancienneté auez en nous congneue tant deçà que delà Loire en la mainctenue de vostre estat & dignitez, que pour celle fois luy veueillez pardon oultroyer. Et ce en deux conditions. Premierement ayant satisfaict ou protestant satisfaire à la partie condemnée par la ientence dont est question. A cestuy article ie donneray bon ordre & contentement. Secondement qu’en subside de son office vous luy bailliez quelqu’vn plus ieune docte, prudent, perit, & vertueux conseiller : à l’aduis duquel dorenauant fera ses procedures iudiciaires. En cas que le voulussiez totalement de son office deposer, ie vous priray bien fort me en faire vn præsent & pur don. Ie trouueray par mes royaulmes lieux assez & estatz pour l’employer & me en seruir. A tant suppliray le bon Dieu createur, seruateur, & dateur de tous biens, en sa faincte grace perpetuellement vous maintenir.

Ces motz dictz, Pantagruel feist reuerence à toute la court, & sortit hors le parquet. A la porte trouua Panurge, Epistemon, frere Ian, & aultres. Là monterent à cheual pour s’en retourner vers Gargantua. Par le chemin Pantagruel leurs comptoit de poinct en poinct l’histoire du iugement de Bridoye. Frere Ian dist qu’il auoit congneu Perrin Dendin on temps qu’il demouroit à la Fontaine le Conte soubs le noble abbé Ardillon. Gymnaste dist qu’il estoit en la tente du gros Christian cheuallier de Crissé, lors que le Guascon respondit à l’aduenturier. Panurge faisoit quelque difficulté de croire l’heur des iugemens par sort, mesmement par si long temps. Epistemon dist à Pantagruel. Histoire parallele nous compte lon d’vn Præuost de Monslehery. Mais que diriez vous de cestuy heur des dez continué en succés de tant d’années ? Pour vn ou deux iugemens ainsi donnez à l’aduenture ie ne me esbahirois, mesmement en matieres de foy ambigues, intrinquées, perplexes, & obscures.

Comment Pantagruel racompte vne estrange histoire des perplexitez du iugement humain.

Chapitre XLIIII.


Comme feut (dist Pantagruel) la controuerse debatue dauant Cn. Dolabella, proconsul en Asie. Le cas est tel. Vne femme en Smyrne de son premier mary eut vn enfant nommé Abecé. Le mary defunct, apres certain temps elle se remaria : & de son second mary eut vn filz nomme Effege. Aduint (comme vous sçauez que rare est l’affection des peratres, vitrices, nouerces, & meratres enuers les enfans des defuncts premiers peres & meres) que cestuy mary & son filz occultement, en trahison, de guet à pens, tuerent Abecé. La femme entendent la trahison & meschanseté ne voulut le forfaict rester impuny : & les feist mourir tous deux, vengeante la mort de son filz premier. Elle feut par la iustice apprehendée & menée dauant Cn. Dolabella. En sa præsence elle confessa le cas, sans rien dissimuler, seulement alleguoit que de droict & par raison elle les auoit occis. C’estoit l’estat du procés. Il trouua l’affaire tant ambigu, qu’il ne sçauoit en quelle partie incliner. Le crime de la femme estoit grand, laquelle auoit occis ses mary second & enfant. Mais la cause du meurtre luy sembloit tant naturelle, & comme fondée en droict des peuples, veu qu’ilz auoient tué son filz premier, eulx ensemble, en trahison, de guet à pens, non par luy oultragez ne iniuriez, seulement par auarice de occuper le total heritage : que pour la decision il enuoya es Areopagites en Athenes, entendre quel seroit sur ce leur aduis & iugement. Les Areopagites feirent response, que cent ans apres personellement on leur enuoiast les parties contendentes, affin de respondre à certains interroguatoires, qui n’estoient on procés verbal contenuz. C’estoit à dire que tant grande leurs sembloit la perplexité & obscurité de la matiere, qu’ilz ne sçauoient qu’en dire ne iuger. Qui eust decidé le cas au sort des dez, il n’eust erré, aduint ce que pourroit. Si contre la femme, elle meritoit punition, veu qu’elle auoit faict la vengence de soy, laquelle apartenoit à Iustice : Si pour la femme, elle sembloit auoir eu cause de douleur atroce. Mais en Bridoye la continuation de tant d’années me estonne.

Ie ne sçaurois (respondit Epistemon) à vostre demande categoricquement respondre. Force est que le confesse. Coniecturallement ie refererois cestuy heur de iugement en l’aspect beneuole des cieulx, & faueur des Intelligences motrices. Les quelles en contemplation de la simplicité & affection syncere du iuge Bridoye : qui soy deffiant de son sçauoir & capacité : congnoissant les antinomies & contrarietez des loix, des edictz, des coustumes & ordonnances : entendent la fraulde du Calumniateur infernal, lequel souuent se transfigure en messagier de lumiere, par ses ministres les peruers aduocatz, Conseilliers, Procureurs, & aultres telz suppoz, tourne le noir en blanc, faict phantasticquement sembler à l’vne & l’aultre partie, qu’elle a bon droict, comme vous sçauez qu’il n’est si mauluaise cause qui ne trouue son aduocat, sans cela iamais ne seroit procés on monde : se recommenderoit humblement à Dieu le iuste iuge : inuocqueroit à son ayde la grace celeste : se deporteroit en l’esprit sacrosainct, du hazard & perplexité de sentence definitiue : & par ce sort exploreroit son decret & bon plaisir, que nous appelions Arrest : remueroient & tourneroient les dez pour tomber en chanse de celluy qui muny de iuste complaincte requeroit son bon droict estre par Iustice maintenu. Comme disent les Talmudistes, en sort n’estre mal aulcun contenu : seulement par sort estre en anxieté & doubte des humains manifestée la volunté diuine. Ie ne vouldrois penser ne dire, aussi certes ne croy ie, tant anomale estre l’iniquité, & corruptele tant euidente de ceulx qui de droict respondent en icelluy parlement Myrelinguois en Myrelingues, que pirement ne seroit vn procés decidé par iect des dez, aduint ce que pourroit, qu’il est passant par leurs mains pleines de sang & de peruerse affedion. Attendu mesmement, que tout leur directoire en iudicature vsuale a esté baillé par vn Tribunian home mescreant, infidele, barbare, tant maling, tant peruers, tant auare & inique, qu’il vendoit les loix, les edictz, les rescriptz, les constitutions & ordonnances en purs deniers, à la partie plus offrante. Et ainsi leurs a taillé leurs morseaulx par ces petitz boutz & eschantillons des loix qu’ilz ont en vsaige : la reste supprimant & abolissant qui faisoit pour la loy totale : de paour que la loy entiere restante & les liures des antiques Iurisconsultes veux sus l’exposition des douze tables, & edictz des Præteurs, feust du monde apertement sa merchanceté congneue. Pourtant seroit ce souuent meilleur (c’est à dire moins de mal en aduiendroit) es parties controuerses, marcher sus chausses trapes, que de son droict soy deporter en leurs responses & iugemens : Comme soubhaitoit Cacon de son temps, & conseilloit que la court iudiciaire feust de chausses trappes pauée.

Comment Panurge se conseille à Triboullet.

Chapitre XLV.


Au sixieme iour subsequent Pantagruel feut de retour, en l’heure que par eaue de Bloys estoit arriué Triboullet. Panurge à sa venue luy donna vne vessie de porc bien enflée, & resonante à cause des poys qui dedans estoient : plus vne espée de boys bien dorée : plus, vne petite gibbessiere faicte d’vne coque de Tortue : plus vne bouteille clissée pleine de vin Breton : & vn quarteron de pommes Blandureau. Comment, (dist Carpalim) est il fol, comme vn chou, à pommes ? Triboullet ceignit l’espée & la gibbessiere, print la vessie en main : mangea part des pommes : beut tout le vin. Panurge le reguardoit curieusement : & dist. Encores ne veids ie oncques fol, & si en ay veu pour plus de dix mille francs, qui ne beust voluntiers & à longs traictz. Depuys luy exposa son affaire en parolles rhetoriques & eleguantes. Dauant qu’il eust acheué, Triboullet luy bailla vn grand coup de poing entre les deux espaules, luy rendit en main la bouteille : le nazardoit auecques la vessie de porc, & pour toute responce luy dist, branslant bien fort la teste. Par Dieu, Dieu, fol enraigé, guare moine, cornemuse de Buzançay. Ces parolles acheuées, s’esquarta de la compaignie, & iouoic de la vessie, se delectant au melodieux son des poys. Depuys ne feut possible tirer de luy mot queconques. Et le voulant Panurge d’aduentaige interroger, Triboullet tira son espée de boys, & l’en voulut ferir.

Nous en sommes bien vrayement (dist Panurge). Voyla belle resolution. Bien fol est il, cela ne se peult nier : mais plus fol est celluy qui me l’amena : & ie tresfol, qui luy ay communicqué mes pensées. C’est (respondit Carpalim) droict visé à ma visiere. Sans nous esmouuoir, (dist Pantagruel) considerons ses gestes & ses dictz. En iceulx i’ay noté mysteres insignes, & plus tant que ie souloys ne m’esbahys de ce que les Turcs reuerent telz folz comme Musaphiz & Prophetes. Auez vous consideré, comment sa teste s’est auant qu’il ouurist la bouche pour parler, croullée & esbranllée ? Par la doctrine des antiques Philosophes, par les ceremonies des Mages, & obseruations des Iurisconsultes pouez iuger que ce mouuement estoit suscité à la venue & inspiration de l’esprit fatidicque, lequel brusquement entrant en debile & petite substance, (comme vous sçauez que en petite teste ne peut estre grande ceruelle contenue) l’a en telle maniere esbranllée, que disent les Medicins tremblement aduenir es membres du corps humain, sçauoir est, part pour la pesanteur & violente impetuosité du fays porté, part pour l’imbécillité de la vertus & organe portant. Exemple manifeste est en ceulx qui à ieun ne peuuent en main porter vn grand hanat plein de vin sans trembler des mains. Cecy iadis nous præfiguroit la diuinatrice Pythie, quand auant respondre par l’oracle escroulloit son laurier domesticque. Ainsi dict Lampridius que l’empereur Heliogaballus pour estre reputé diuinateur, par plusieurs festes de son grand Idole, entre les retaillatz fanaticques bransloit publicquement la teste. Ainsi declare Plaute en son Asnerie, que Saurias cheminoit branslant la teste, comme furieux & hors du sens, faisant paour à ceulx qui le rencontroient. Et ailleurs exposant pourquoy Charmides bransloit la teste, dict qu’il estoit en ecstase. Ainsi narre Catulle en Berecynthia & Atys du lieu, on quel les Mænades femmes Bacchicques, prebstresses de Bacchus, forcenées, diuinatrices, portantes rameaulx de Lierre, bransloient les testes. Comme en cas pareil faisoient les Gals escouillez prebstres de Cybele, celebrans leurs offices. Dont ainsi est dicte scelon les antiques Theologiens : car Κυϐιστᾶν signifie, rouer, tortre, bransler la teste, & faire le torti colli. Ainsi escript T. Liue, que es Bacchanales de Rome, les homes & femmes sembloient vaticiner à cause de certain branslement & iedigation du corps par eulx contrefaicte. Car la voix commune des Philosophes, & l’opinion du peuple estoit, vaticination ne elire iamais des cieulx donnée sans fureur & branslement du corps tremblant & branslant, non seulement lors qu’il la receuoit, mais lors aussi qu’il la manifestoit & declairoit. De faict Iulian Iurisconsulte insigne quelques foys interrogé, si le serf seroit tenu pour sain, lequel en compaignie de gens fanaticques & furieux, auroit conuersé, & par aduenture vaticiné, sans toutesfoys tel branslement de teste, respondit elire pour sain tenu. Ainsi voyons nous de præsent les precepteurs & Pædagoges esbranller les testes de leurs disciples (comme on faict vn pot par les anses) par vellication & erection des aureilles (qui est (scelon la doctrine des saiges Ægyptiens) membre consacré à Memoire) affin de remettre leurs sens, lors par aduenture esguarez en pensemens estranges, & comme effarouchez par affections abhorrentes, en bonne & philosophicque discipline : Ce que de soy confesse Virgile en l’esbranlement de Apollo Cynthius.

Comment Pantagruel & Panurge diuersement interpretent les parolles de Triboullet.

Chapitre XLVI.


Il dist que vous estes fol. Et quel fol ? Fol enragé, qui sus vos vieulx iours voulez en mariage vous lier, & asseruir. Il vous dict, Guare moine. Sus mon honneur, que par quelque moine vous serez faict coqu. Ie enguaige mon honneur, chose plus grande ne sçaurois, fusse ie dominateur vnicque & pacificque en Europe, Africque, & Asie. Notez combien ie defere à nostre Morosophe Triboullet. Les aultres oracles & responfes vous ont resolu pacificquement coqu, mais n’auoient encores apertement exprimé, par qui seroit vostre femme adultere, & vous coqu. Ce noble Triboullet le dict. Et sera le Coqüage infame, & grandement scandaleux. Faudra il que vostre lict coniugal soit incesté & contaminé par Moynerie ? Dict oulcre, que serez la cornemuse de Buzançay, c’est à dire, bien corné, cornard, & cornu. Et ainsi comme il voulant au roy Loys douzieme demander pour vn sien frere le contrerolle du sel à Buzançay, demanda vne Cornemuse : vous pareillement, cuydant quelque femme de bien & d’honneur espouser, espouserez vne femme vuyde de prudence, pleine de vent d’oultrecuydance, criarde & mal plaisante, comme vne cornemuse. Notez oultre, que de la vessie il vous nazardoit, & vous donna vn coup de poing sus l’eschine. Cela præsagist que d’elle serez batcu, nazardé, & desrobbé, comme desrobbé auiez la vessie de porc aux petitz enfans de Vaubreton.

Au rebours (respondit Panurge). Non que ie me vueille impudentement exempter du territoire de follie. I’en tiens & en suys, ie le confesse. Tout le monde est fol. En Lorraine Fou est prés Tou par bonne discretion. Tout est fol. Solomon did que infiny est des folz le nombre. A infinité rien ne peut decheoir, rien ne peut estre adioinct, comme prouue Aristoteles. Et fol enragé serois, si fol estant, fol ne me reputois. C’est ce que pareillement faict le nombre des maniacques & enraigez infiny. Auicenne dict, que de manie infinies sont les especes. Mais le reste de ses dictz & gestes faict pour moy. Il dict à ma femme, guare moyne. C’est vn moyneau qu’elle aura en delices, comme auoit la Lesbie de Catulle : lequel volera pour mousches, & y passera son temps autant ioyeusement que feist oncques Domitian le croquemousche. Plus dict qu’elle sera villaticque & plaisante comme vne belle cornemuse de Saulieu ou de Buzançay. Le veridicque Triboullet bien a congneu mon naturel, & mes internes affections. Car ie vous affie que plus me plaisent les guayes bergerottes escheuelées, es quelles le cul sent le Serpoullet, que les dames des grandes cours auecques leurs riches atours, & odorans perfums de maulioinct : plus me plaist le son de la rusticque cornemuse, que les fredonnemens des lucz, rebecz, & violons auliques. Il m’a donné vn coup de poing sus ma bonne femme d’eschine. Pour l’amour de Dieu soit, & en deduction de tant moins des poines de Purgatoire. Il ne le faisoit par mal. Il pensoit frapper quelque paige. Il est fol de bien. Innocent, ie vous affie, & peche qui de luy mal pense. Ie luy pardonne de bien bon cœur. Il me nazardoit. Ce seront petites follastries entre ma femme & moy, comme aduient à tous nouueaulx mariez.

Comment Pantagruel & Panurge deliberent visiter l’Oracle de la Diue Bouteille.

Chapitre XLVII.


Voycy bien vn aultre poinct, lequel ne consyderez. Est toutesfoys le neu de la matiere. Il m’a rendu en main la bouteille. Cela que signifie ? Qu’est ce à dire ? Par aduenture (respondit Pantagruel) signifie que vostre femme sera yuroigne. Au rebours, (dist Panurge) car elle estoit vuide. Ie vous iure l’espine de sainct Fiacre en Brye, que nostre Morosophe l’vnicque non Lunaticque Triboullet me remect à la Bouteille. Et ie refraischiz de nouueau mon veu premier, & iure Scix & Acheron en vostre præsence, lunettes au bonnet porter, ne porter braguette à mes chausses, que sus mon entreprinse ie n’aye eu le mot de la Diue Bouteille, le sçay home prudent & amy mien, qui sçait le lieu, le pays, & la contrée en laquelle est son temple & oracle. Il nous y conduira sceurement. Allons y ensemble, je vous supply ne me esconduire. Ie vous seray vn Achates, vn Damis, & compaignon en tout le voyage. Ie vous ay de longtemps congneu amateur de peregrinité & desyrant tous iours veoir, & tous iours apprendre. Nous voirons choses admirables, & m’en croyez.

Voluntiers, (respondit Pantagruel) mais auant nous mettre en ceste longue peregrination, plene de azard, plene de dangiers euidens. Quelz dangiers ? dist Panurge interrompant le propous. Les dangiers se refuyent de moy, quelque part que ie soys, sept lieues à la ronde : comme aduenent le prince, cesse le magistrat : aduenent le Soleil, esuanouissent les tenebres : & comme les maladies fuyoient à la venue du corps sainct Martin à Quande. A propous, dist Pantagruel, auant nous mettre en voye, de certains poinds nous fault expedier. Premierement renuoyons Triboullet à Bloys (Ce que feut faict à l’heure : & luy donna Pantagruel vne robbe de drap d’or frizé). Secondement nous fault auoir l’aduis & congié du Roy mon pere. Plus nous est besoing trouuer quelque Sibylle pour guyde & truchement. Panurge respondit que son amy Xenomanes leurs suffiroit, & d’abondant deliberoit passer par le pays de Lanternoys, & là prendre quelque docte & vtile Lanterne, laquelle leurs seroit pour ce voyage, ce que feut la Sibylle à Æneas descendent es champs Elisiens. Carpalim passant pour la conduicte de Triboullet, entendit ce propous, & s’escria disant, Panurge, ho, monsieur le quitte, pren Millort Debitis à Calais, car il est goud fallot, & n’oublie debitoribus, ce sont lanternes. Ainsi auras & fallot & lanternes.

Mon pronostic est (dist Pantagruel) que par le chemin nous ne engendrerons melancholie. Ia clairement ie l’apperçois. Seulement me desplaist que ne parle bon Lanternoys. Ie (respondit Panurge) le parleray pour vous tous, ie l’entends comme le maternel, il m’est vsité comme le vulgaire.

Briszmarg d’algotbric nubstzne zos
Isquebfz prusq ; alborz crinqs zacbac.
Misbe dilbarlkz morp nipp stancz bos.
Strombtz Panrge vvalmap quost grufz bac.

Or deuine, Epistemon, que c’est ?

Ce sont (respondit Epistemon) noms de Diables errans, diables passans, diables rampans. Tes parolles sont brayes (dist Panurge) bel amy. C’est le courtisan languaige Lanternoys. Par le chemin ie t’en feray vn beau petit dictionaire, lequel ne durera gueres plus qu’vne paire de souliers neufz. Tu l’auras plus toust aprins, que iour leuant sentir. Ce que i’ay dict translaté de Lancernoys en vulgaire, chante ainsi.

Tout malheur estant amoureux,
M’accompaignoit : oncq n’y eu bien.
Gens mariez plus sont heureux,
Panurge l’est, & le sçait bien.

Reste doncques (dist Pantagruel) le vouloir du Roy mon pere entendre, & licence de luy auoir.

Comment Gargantua remonstre n’este licite es enfans soy marier, sans le sceu & adueu de leurs peres & meres.

Chapitre XLVIII.


Entrant Pantagruel en la salle grande du chasteau, trouua le bon Gargantua issant du conseil : luy feist narré sommaire de leurs aduentures : exposa leur entreprinse : & le supplia, que par son vouloir & congié la peussent mettre à execution. Le bon home Gargantua tenoit en ses mains deux gros pacquetz de requestes respondues : & memoires de respondre : les bailla à Vlrich Gallet son antique maistre des libelles & requestes : tira à part Pantagruel, & en face plus ioyeuse que de coustume luy dist. Ie loue Dieu, filz trescher, qui vous conserue en desirs vertueux, & me plaist tresbien que par vous soit le voyage perfaict. Mais ie vouldroys que pareillement vous vint en vouloir & desir vous marier. Me semble que dorenauant venez en aage à ce competent. Panurge s’est assez efforcé rompre les difficultez, qui luy pouuoient estre en empeschement. Parlez pour vous. Père tresdebonnaire (respondit Pantagruel) encores n’y auoys ie pensé, de tout ce negoce : ie m’en deportoys sus vostre bonne volunté & paternel commendement. Plus tost prie Dieu estre à vos piedz veu roydde mort en vostre desplailir, que sans vostre plaisir estre veu vif marié. Ie n’ay iamais entendu que par loy aulcune, feusl sacre, feust prophane, & barbare, ayt esté en arbitre des enfans soy marier, non consentants voulens & promouens leurs peres, meres, & parens prochains. Tous Legislateurs ont es enfans ceste liberté tollue, es parens l’ont reseruée.

Filz trescher (dist Gargantua) ie vous en croy, & loue Dieu de ce que à vostre notice ne viennent que choses bonnes & louables, & que par les fenestres de vos sens rien n’est on domicile de vostre esprit entré fors liberal sçauoir. Car de mon temps a esté par le continent trouué pays on quel ne sçay quelz pastophores Taulpetiers, autant abhorrens de nopces, comme les pontifes de Cybele en Phrygie, si chappons feussent, & non galls pleins de salacité & lasciuie : les quelz ont dict loix es gens mariez sus le faict de mariage. Et ne sçay que plus doibue abhominer, ou la tyrannicque præsumption d’iceulx redoubtez Taulpetiers qui ne se contiennent dedans les treillis de leurs mysterieux temples, & se entremettent des negoces contraires par Diametre entier à leurs estatz : ou la superstitieuse stupidité des gens mariez, qui ont sanxi & presté obeissance à telles tant malignes & barbaricques loigs. Et ne voyent (ce que plus clair est que l’estoille Matute) comment telles sanxions connubiales toutes sont à l’aduentaige de leurs Mystes, nul au bien & profict des mariez. Qui est cause suffisante pour les rendre suspectes comme iniques & fraudulentes. Par reciprocque temerité pourroient ilz loigs establir à leurs Mystes sus le faict de leurs ceremonies & sacrifices, attendu que leurs biens ilz deciment & roignent du guaing prouenant de leurs labeurs & sueur de leurs mains, pour en abondance les nourrir, & entretenir. Et ne feroient (scelon mon iugement) tant peruerses & impertinentes, comme celles sont les quelles d’eulx ilz ont receup. Car (comme tresbien auez dict) loy on monde n’estoit, qui es enfans liberté de foy marier donnait, sans le sceu, l’adueu, & consentement de leurs peres. Moyenantes les loigs dont ie vous parle, n’est ruffien, forfant, scelerat, pendart, puant, panais, ladre, briguant, voleur, meschant, en leurs contrées, qui violentement ne rauisse quelque fille il vouldra choisir, tant soit noble, belle, riche, honeste, pudicque, que sçauriez dire, de la maison de son pere, d’entre les bras de sa mere, maulgré tous ses parens : si le ruffien se y ha vne foys associé quelque Myste, qui quelque iour participera de la praye. Feroient pis & acte plus cruel les Gothz, les Scythes, les Massagettes en place ennemie, par long temps assiegée, à grands frays oppugnée, prinse par force ? Et voyent les dolens peres & meres hors leurs maisons enleuer & tirer par vn incongneu, estrangier, barbare, mastin tout pourry, chancreux, cadauereux, paouure, malheureux, leurs tant belles, delicates, riches, & saines filles, les quelles tant cherement auoient nourriez en tout exercice vertueux, auoient disciplinées en toute honesteté : esperans en temps oportun les colloquer par mariage auecques les enfans de leurs voisins & antiques amis nourriz & instituez de mesme soing, pour paruenir à ceste felicité de mariage, que d’eulx ilz veissent naistre lignaige raportant & hæreditant non moins aux meurs de leurs peres & meres, que à leurs biens meubles & hæritaiges. Quel spectacle pensez vous que ce leurs soit ? Ne croyez, que plus enorme feust la desolation du peuple Romain & ses confœderez entendens le deces de Germanicus Drufus. Ne croyez que plus pitoyable feust le desconfort des Lacedæmoniens, quand de leurs pays veirent par l’adultere Troian furtiuement enleuée Helene Grecque. Ne croyez leur dueil & lamentations estre moindres, que de Ceres, quand luy feust rauie Proserpine sa fille : que de Isis, à la perte de Osyris : de Venus, à la mort de Adonis : de Hercules, à l’esguarement de Hylas : de Hecuba, à la substraction de Polyxene. Ilz toutesfois tant sont de craincte du Dæmon & superstisiosité espris, que contredire ilz n’ausent, puisque le Taulpetier y a esté præsent & contractant. Et restent en leurs maisons priuez de leurs filles tant aimées, le pere mauldissant le iour & heure de ses nopces : la mere regrettant que n’estoit auortée en tel tant triste & malheureux enfantement : & en pleurs & lamentations finent leurs vie, laquelle estoit de raison finir en ioye & bon tractement de icelles. Aultres tant ont esté ecstaticques & comme maniacques, que eulx mesmes de dueil & regret se sont noyez, penduz, tuez, impatiens de telle indignité.

Aultres ont eu l’esprit plus Heroïcque, & à l’exemple des enfans de Iacob vengeans le rapt de Dina leur sœur, ont trouué le ruffien associé de son Taulpetier clandestinement parlementans & subornans leurs filles : les ont sus l’instant mis en pieces & occis felonnement, leurs corps apres iectans es loups & corbeaux parmy les champs. Au quel acte tant viril & cheualereux ont les Symmylles Taulpetiers fremy & lamenté miserablement, ont formé complainctes horribles, & en toute importunité requis & imploré le bras seculier, & Iustice policicque, instans fierement & contendens estre de tel cas faicte exemplaire punition. Mais ne en æquité naturelle, ne en droict des gens, ne en loy Imperiale quelconques, n’a esté trouuée rubricque, paragraphe, poinct, ne tiltre, par lequel fut poine ou torture à tel faict interminée : Raison obsistante, Nature repugnante. Car home vertueux on monde n’est, qui naturellement & par raison plus ne soit en son sens perturbé, oyant les nouuelles du rapt, diffame, & deshonneur de sa fille, que de sa mort. Ores est qu’vn chascun trouuant le meurtrier sus le faict de homicide en la persone de sa fille iniquement & de guet à pens, le peut par raison, le doibt par nature occire sus l’instant, & n’en sera par iustice apprehendé. Merueilles doncques n’est, si trouuant le ruffien, à la promotion du Taulpetier, sa fille subornant, & hors sa maison rauissant, quoy qu’elle en feust consentente, les peut, les doibt à mort ignominieusement mettre, & leurs corps iecter en direction des bestes brutes, comme indignes de recepuoir le doulx, le desyré, le dernier embrassement de l’alme & grande mere, la Terre, lequel nous appelions Sepulture.

Filz trescher, apres mon decés, guardez que telles loigs ne soient en cestuy Royaulme receues : tant que seray en ce corps spirant & viuent, ie y donneray ordre tresbon auec l’ayde de mon Dieu. Puis doncques que de vostre mariage sus moy vous deportez, i’en suis d’opinion. Ie y pouruoiray. Aprestez vous au voyage de Panurge. Prenez auecques vous Epistemon, frere Ian, & aultres que choisirez. De mes thesaurs faictez à vostre plein arbitre. Tout ce que ferez, ne pourra ne me plaire. En mon arcenac de Thalasse prenez equippage tel que vouldrez : telz pillotz, nauchiers, truschemens, que vouldrez : & à vent oportun faictez voile on nom & protection du Dieu seruateur. Pendent voltre absence, ie feray les apprestz & d’vne femme vostre, & d’vn festin, que ie veulx à vos nopces faire celebre, si oncques en feut.

Comment Pantagruel feist ses aprestz pour monter sus mer. Et de l’herbe nommée Pantagruelion.

Chapitre XLIX.


Pev de iours apres Pantagruel auoir prins congié du bon Gargantua, luy bien priant pour le voyage de son filz, arriua au port de Thalasse pres Sammalo, acompaigné de Panurge, Epistemon, frere Ian des encommeures abbé de Theleme, & aultres de la noble maison, notamment de Xenomanes le grand vovagier & trauerseur des voyes perilleuses, lequel estoit venu au mandement de Panurge, par ce qu’il tenoit ie ne sçay quoy en arriere fief de la chastellenie de Salmiguondin. Là arriuez, Pantagruel dressa equippage de nauires, à nombre de celles que Aiax de Salamine auoit iadis menées en conuoy des Gregoys à Troie. Nauchiers, pilotz, hespaliers, truschemens, artisans, gens de guerre, viures, artillerie, munitions, robbes, deniers, & aultres hardes print & chargea, comme estoit besoing pour long & hazardeux voyage. Entre aultres choses ie veids qu’il feist charger grande foison de son herbe Pantagruelion, tant verde & crude, que conficte & præparée.

L’herbe Pantagruelion a racine petite, durette, rondelette, finante en poincte obtuse, blanche, à peu de fillamens, & ne profonde en terre plus d’vne coubtée. De la racine procede vn tige vnicque, rond, ferulacée, verd au dehors, blanchissant au dedans : concaue, comme le tige de Smyrnium, Olus atrum, Febues, & Gentiane : ligneux, droict, friable, crenelé quelque peu à forme de columnes legierement striées : plein de fibres, es quelles consiste toute la dignité de l’herbe, mesmement en la partie dicte Mesa, comme moyene, & celle qui est dicte Mylasea. Haulteur d’icelluy communement est de cinq à six pieds. Aulcunes foys excede la haulteur d’vne lance. Sçauoir est, quand il rencontre terrouoir doulx, vligineux, legier, humide sans froydure : comme est Olone & celluy de Rosea pres Præneste en Sabinie, & que pluye ne luy deffault enuiron les Feries des pescheurs, & Solstice æstiual. Et surpasse la haulteur des arbres, comme vous dictez Dendromalache par l’authorité de Theophraste : quoy que herbe soit par chascun an deperissante : non arbre en racine, tronc, caudice, & rameaux perdurante. Et du tige sortent gros & fors rameaux. Les feueilles a longues trois foys plus que larges, verdes tous iours : asprettes, comme l’Orcanette : durettes, incisées au tour comme vne faulcille & comme la Betoine : finisantes en poinctes de Sarisse Macedonicque, & comme vne lancette dont vsent les Chirurgiens. La figure d’icelle peu est differente des feueilles de Fresne & Aigremoine : & tant semblable à Eupatoire, que plusieurs herbiers l’ayant dicte domesticque, ont dict Eupatoire estre Pantagruelion sauluaginé. Et sont par rancs en eguale distance esparses au tour du tige en rotondité par nombre en chascun ordre ou de cinq, ou de sept. Tant l’a cherie nature, qu’elle l’a douée en ses feueilles de ces deux nombres impars tant diuins & mysterieux. L’odeur d’icelles est fort, & peu plaisant aux nez delicatz. La semence prouient vers le chef du tige, & peu au dessoubs. Elle est numereuse autant que d’herbe qui soit, sphæricque, oblongue, rhomboïde, noire claire, & comme tannée, durette, couuerte de robbe fragile : delicieuse à tous oyseaulx canores, comme Linottes, Chardriers, Alouettes, Serins, Tarins, & aultres. Mais estainct en l’home la semence generatiue, qui en mangeroit beaucoup & souuent. Et quoy que iadis encre les Grecs d’icelle l’on feist certaines especes de fricassees, tartres, & beuignetz, les quelz ilz mangeoient apres soupper par friandise & pour trouuer le vin meilleur : si est ce qu’elle est de difficile concoction, offense l’estomach, engendre mauuais sang, & par son excessiue chaleur ferist le cerueau, & remplist la teste de fascheuses & douloreuses vapeurs. Et comme en plusieurs plantes sont deux fexes : masle, & femelle : ce que voyons es Lauriers, Palmes, Chesnes, Heouses, Asphodele, Mandragore, Fougere, Agaric, Aristolochie, Cypres, Terebinthe, Pouliot, Pæone, & aultres : aussi en ceste herbe y a masle, qui ne porte fleur aulcune, mais abonde en semence : & femelle, qui foisonne en petites fleurs, blanchastres, inutiles : & ne porte semence qui vaille : & comme est des aultres semblables, ha la feuille plus large, moins dure que le masle, & ne croist en pareille haulteur. On seme cestuy Pantagruelion à la nouuelle venue des hyrondelles, on le tire de terre lors que les Cigalles commencent s’enrouer.

Comment doibt estre preparé & mis en œuure le celebre Pantagruelion.

Chapitre L.


On pare le Pantagruelion soubs l’æquinocte automnal en diuerses manieres, scelon la phantasie des peuples, & diuersité des pays. L’enseignement premier de Pantagruel feut, le tige d’icelle deuertir de feueilles & semence : le macerer en Eaue gagnante non courante par cinq iours, si le temps est sec, & l’eaue chaulde, par neuf ou douze, si le temps est nubileux, & l’eaue froyde : puys au Soleil le seicher : puys à l’vmbre le excorticquer, & separer les fibres (es quelles, comme auons dict, consiste tout son pris & valeur) de la partie ligneuse, laquelle est inutile, fors qu’à faire flambe lumineuse, allumer le feu, & pour l’esbat des petitz enfans enfler les vessies de porc. D’elle vsent aulcunesfoys les frians à cachetes, comme de Syphons, pour sugser & auecques l’haleine attirer le vin nouueau par le bondon. Quelques Pantagruelistes modernes euitans le labeur des mains qui seroit à faire tel depart, vsent de certains instrumens catharactes composez à la forme que Iuno la fascheuse tenoit les doigts de ses mains liez pour empescher l’enfantement de Alcmene mere de Hercules, & à trauers icelluy contundent & brisent la partie ligneuse, & la rendent inutile, pour en sauluer les fibres. En ceste seule præparation acquiescent ceulx qui contre l’opinion de tout le monde, & en maniere paradoxe à tous Philosophes, guaingnent leur vie à recullons. Ceulx qui à profict plus euident la voulent aualluer, font ce que l’on nous compte du passetemps des troys sœurs Parces : de l’esbatement nocturne de la noble Circe : & de la longue excuse de Penelope enuers ses muguetz amoureux, pendent l’absence de son mary Vlyxes. Ainsi est elle mise en ses inestimables vertus, des quelles vous expouseray partie, (car le tout est à moy vous expouser impossible) si dauant, vous interprete la denomination d’icelle.

Ie trouue que les plantes sont nommées en diuerses manieres. Les vnes ont prins le nom de celluy qui premier les inuenta, congneut, monstra, cultiua, apriuoisa, & appropria, comme Mercuriale de Mercure : Panacea de Panace, fille de Æsculapius : Armoise, de Artemis, qui est Diane : Eupatoire, du roy Eupator : Telephium, de Telephus : Euphorbium, de Euphorbus Medicin du roy Iuba : Clymenos, de Clymenus : Alcibiadion, de Alcibiades : Gentiane, de Gentius roy de Sclauonie. Et tant a esté iadis estimée ceste prærogatiue de imposer son nom aux herbes inuentées, que comme feut controuerse meue entre Neptune & Pallas de qui prendroit nom la terre par eulx deux ensemblement trouuée : qui depuys feut Athenes dicte, de Athene c’est à dire Minerue : pareillement Lyncus roy de Scythie se mist en effort de occire en trahison le ieune Triptoleme enuoyé par Ceres pour es homes monstrer le froment lors encores incongneu : affin que par la mort d’icelluy il imposast son nom, & feust en honneur & gloire immorcelle dict inuenteur de ce grain tant vtile & necessaire à la vie humaine. Pour laquelle trahison feut par Ceres transformé en Oince, ou Loupceruier. Pareillement grandes & longues guerres feurent iadis meues entre certains Roys de seiour en Cappadoce, pour ce seul different, du nom des quelz seroit vne herbe nommée : laquelle pour tel debat feut dicte Polemonia, comme Guerroyere.

Les aultres ont retenu le nom des regions des quelles feurent ailleurs transportées, comme pommes Medices, ce sont Poncires de Medie, en laquelle feurent premierement trouuées : pommes Punicques, ce sont Grenades, apportées de Punicie, c’est Carthage. Ligusticum, c’est Liuesche, apportée de Ligurie, c’est la couste de Genes. Rhabarbe, du fleuue Barbare nommé Rha, comme atteste Ammianus : Santonicque, fœnu Grec : Castanes, Persicques, Sabine, Stœchas, de mes isles Hieres anticquement dictez Stœchades, Spica Celtica, & aultres.

Les aultres ont leur nom par Antiphrase & contrariété : comme Absynthe, au contraire de pynthe, car il est fascheux à boyre : Holosteon, c’est tout de os : au contraire, car herbe n’est en nature plus fragile & plus tendre, qu’il est.

Aulcres sont nommées par leurs vertus & operations, comme Aristolochia, qui ayde les femmes en mal d’enfant. Lichen qui guerit les maladies de son nom. Maulue qui mollifie. Callithrichum, qui faict les cheueulx beaulx. Alyssum, Ephemerum, Bechium, Nasturtium, qui est Cresson Alenoys : Hyoscyame, hanebanes, & aultres.

Les aultres par les admirables qualitez qu’on a veu en elles, comme Heliotrope, c’est Soulcil, qui suyt le Soleil. Car le Soleil leuant, il s’espanouist : montant, il monte : declinant, il decline : soy cachant, il se cloust. Adiantum : car iamais ne retient humidité, quoy qu’il naisse pres les eaues, & quoy qu’on le plongeast en eaue par bien long temps : Hieracia, Eryngion, & aultres.

Aultres par Metamorphose d’homes & femmes de nom semblable : comme Daphne, c’est Laurier, de Daphne : Myrte, de Myrsine : Pytis, de Pytis : Cynara, c’est Artichault : Narcisse, Saphran, Smilax, & aultres.

Aultres par similitude, comme Hippuris (c’est Prelle) car elle resemble à queue de Cheual : Alopecuros, qui semble à la queue de Renard : Psylion, qui semble à la Pusse : Delphinium, au Daulphin : Buglosse, à langue de Beuf : Iris, à l’arc en ciel, en ses fleurs : Myosota, à l’aureille de Souriz : Coronopous, au pied de Corneille. Et aultres. Par reciprocque denomination sont dictz les Fabies, des Febues : les Pisons, des Poys : les Lentules, des Lentiles : les Cicerons, des poys Chices. Comme encores par plus haulte resemblance est dict le nombril de Venus, les cheueulx de Venus, la cuue de Venus, la barbe de Iuppiter, l’œil de Iuppiter, le sang de Mars, les doigtz de Mercure : Hermodactyles : & aultres.

Les aultres de leurs formes : comme Trefeueil, qui ha trois feueilles : Pentaphyllon, qui a cinq feueilles : Serpoullet, qui herpe concre terre : Helxine, Petasites, Myrobalans, que les Arabes appellent Béen, car ilz semblent à gland, & sont vnctueux.

Pourquoy est dicte Pantagruelion, & des admirables vertus d’icelle.

Chapitre LI.


Par ces manieres (exceptez la fabuleuse, car de fable ia Dieu ne plaise que vsions en ceste tant veritable histoire) est dicte l’herbe Pantagruelion. Car Pantagruel feut d’icelle inuenteur : ie ne diz pas quant à la plante, mais quant à vn certain vsaige, lequel plus est abhorré & hay des larrons : plus leurs est contraire & ennemy, que ne est la Teigne & Cuscute au Lin, que le Rouseau à la Fougere : que le Presle aux Fauscheurs : que Orobanche aux poys Chices : Ægilops à l’Orge : Securidaca aux Lentilles : Antranium aux Febues : l’Yuraye au Froment : le Lierre aux Murailles : que le Nenufar & Nymphæa Heraclia aux ribaux Moines, que n’est la Ferule & le Boulas aux escholiers de Nauarre, que n’est le Chou, à la Vigne : le Ail, à l’Aymant : l’Oignon, à la veue : la graine de Fougere, aux femmes enceinctes : la semence de Saule, aux Nonnains vitieuses : l’vmbre de If, aux dormans dessoubs : le Aconite, aux Pards & Loups : le flair du Figuier, aux Taureaux indignez : la Cigüe, aux Oisons : le Poupié, aux Dents : l’Huille, aux Arbres. Car maintz d’iceux auons veu par tel vsaige finer leur vie hault & court : à l’exemple de Phyllis royne des Thraces : de Bonosus, Empereur de Rome : de Amate, femme du roy Latin : de Iphis, Auctolia, Licambe, Arachne, Phæda, Leda, Acheus roy de Lydie, & aultres : de ce seulement indignez, que sans estre aultrement mallades, par le Pantagruelion on leurs oppiloit les conduictz, par les quelz sortent les bons motz, & encrent les bons morseaulx, plus villainemcnt que ne feroit la male Angine & mortelle Squinanche.

Aultres auons ouy sus l’instant que Atropos leurs couppoit le fillet de vie, soy griefuement complaignans & lamentans de ce que Pantagruel les tenoit à la guorge. Mais (las) ce n’estoit mie Pantagruel. Il ne feut oncques rouart, c’estoit Pantagruelion, faisant office de hart, & leurs seruant de cornette. Et parloient improprement & en Solœcisme. Si non qu’on les excusast par figure Synecdochique, prenens l’inuention pour l’inuenteur. Comme on prent Ceres pour pain, Bacchus pour vin. Ie vous iure icy par les bons motz qui sont dedans ceste bouteille là qui refraichist dedans ce bac, que le noble Pantagruel ne print oncques à la guorge si non ceulx qui sont negligens de obuier à la soif imminente.

Aultrement est dicte Pantagruelion par similitude. Car Pantagruel naissant on monde estoit autant grand que l’herbe dont ie vous parle : & en feut prinse la mesure aisement : veu qu’il nasquit on temps de alteration, lors qu’on cuille ladiste herbe, & que le chien de Icarus par les aboys qu’il faict au Soleil, rend tout le monde Troglodyte, & constrainct habiter es caues & lieux subterrains.

Aultrement est dicte Pantagruelion par ses vertus & singularitez. Car comme Pantagruel a esté l’Idée & exemplaire de toute ioyeuse perfection, (ie croy que persone de vous aultres Beuueurs n’en doubte) aussi en Pantagruelion ie recongnoys tant de vertus, tant d’energie, tant de perfection, tant d’effectz admirables, que si elle eust esté en ses qualitez congneue lors que les arbres (par la relation du Prophete) feirent election d’vn Roy de boys pour les regir & dominer, elle sans doubte eust emporté la pluralité des voix & suffrages. Diray ie plus ? Si Oxylus filz de Orius l’eust de sa sœur Hamadryas engendrée, plus en la seule valeur d’icelle se feust delecté, qu’en tous ses huyct enfans tant celebrez par nos Mythologes, qui ont leurs noms mis en memoire eternelle. La fille aisnée eut nom Vigne, le filz puysné eut nom Figuier : l’autre Noyer, l’aultre Chesne, l’autre Cormier, l’autre Fenabregue, l’autre Peuplier, le dernier eut nom Vlmeau, & feut grand Chirurgien en son temps.

Ie laisse à vous dire comment le ius d’icelle exprimé & instillé dedans les aureilles tue toute espece de vermine, qui y seroit née par putrefaction, & tout aultre animal qui dedans seroit entré. Si d’icelluy ius vous mettez dedans vn seilleau de eaue, soubdain vous voirez l’eaue prinse, comme si feussent caillebotes, tant est grande sa vertus. Et est l’eaue ainsi caillée remede præsent aux cheuaulx coliqueux, & qui tirent des flans. La racine d’icelle cuicte en eaue, remollist les nerfz retirez, les ioinctures contractes, les podagres sclirrhotiques, & les gouttes nouées. Si promptement voulez guerir vne bruslure, soit d’eaue, soit de feu, applicquez y du Pantagruelion crud, c’est à dire tel qui naist de terre, sans aultre appareil ne composition. Et ayez esguard de le changer ainsi que le voirez deseichant sus le mal. Sans elle seroient les cuisines infames, les tables detestables, quoy que couuertes feussent de toutes viandes exquises : les lictz sans delices, quoy que y feult en abondance Or, Argent, Electre, Iuoyre, & Porphyre. Sans elle ne porteroient les Meusniers bled au moulin, n’en rapporteroient farine. Sans elle comment seroient portez les playdoiers des Aduocatz à l’auditoire ? Comment seroit sans elle porté le plastre à l’hastellier ? Sans elle comment seroit tirée l’eaue du puyz ? Sans elle que feroient les Tabellions, les Copistes, les Secretaires, & Escriuains ? Ne periroient les Pantarques & papiers rantiers ? Ne periroit le noble art d’Imprimerie ? De quoy feroit on chassis ? Comment sonneroit on les cloches ? D’elle sont les Isiacques ornez, les Pastophores reuestuz, toute humaine nature couuerte en premiere position. Toutes les arbres lanificques des Seres, les Gossampines de Tyle en la mer Persicque, les Cynes des Arabes, les vignes de Malthe, ne vestissent tant de persones, que faict ceste herbe seulette. Couure les armées contre le froid & la pluye, plus certes commodement que iadis ne faisoient les peaulx. Couure les Theatres & Amphitheatres contre la chaleur, ceinct les boys & taillis au plaisir des chasseurs, descend en eaue tant doulce que marine au profict des pescheurs. Par elle sont bottes, botines, botasses, houzeaulx, brodequins, souliers, escarpins, pantofles, sauattes mises en forme & vsaige. Par elle sont les arcs tendus, les arbelestes bandées, les fondes faictes. Et comme si feust herbe sacre, Verbenicque, & reuerée des Manes & Lemures les corps humains mors sans elle ne sont inhumez.

Ie diray plus. Icelle herbe moyenante les substances inuisibles visiblement sont arrestées, prinses detenues, & comme en prison mises. A leur prinse & arrest sont les grosses & pesantes moles tournées agilement à insigne profict de la vie humaine. Et m’esbahys comment l’inuention de tel vsaige a esté par tant de siecles celé aux antiques Philosophes, veue l’vtilité impréciable qui en prouient : veu le labeur intolerable, que sans elle ilz supportoient en leurs pistrines. Icelle moyenant, par la retention des flots aërez sont les grosses Orchades, les amples Thalameges, les fors Guallions, les Naufz Chiliandres & Myriandres de leurs stations enleuées, & poussées à l’arbitre de leurs gouuerneurs. Icelle moyenant, sont les nations, que Nature sembloit tenir absconfes, impermeables, & incongneues : à nous venues, nous à elles. Chose que ne feroient les oyseaulx, quelque legiereté de pennaige qu’ilz ayent, & quelque liberté de nager en l’aër, que leurs soit baillée par Nature. Taprobrana a veu Lappia : Iaua a veu les mons Riphées : Phebol voyra Theleme : Les Islandoys & Engronelands boyront Euphrates. Par elle Boreas a veu le manoir de Auster : Eurus a visité Zephire. De mode que les Intelligences celestes, les Dieux tant marins que terrestres en ont esté tous effrayez, voyans par l’vsaige de cestuy benedict Pantagruelion, les peuples Arcticques en plein aspect des Antarctiques, franchir la mer Athlanticque, passer les deux Tropicques, volter soubs la Zone torride, mesurer tout le Zodiacque, s’esbatre soubs l’Æquinoctial, auoir l’vn & l’aultre Pole en veue à fleur de leur Orizon. Les Dieux Olympicques ont en pareil effroy dict. Pantagruel nous a mis en pensement nouueau & tedieux, plus que oncques ne feirent les Aloïdes, par l’vsaige & vertus de son herbe. Il sera de brief marié, de sa femme aura enfans. A ceste destinée ne pouons nous contreuenir : car elle est passée par les mains & fuseaulx des sœurs fatales, filles de Necessité. Par ses enfans (peut estre) sera inuentée herbe de semblable energie : moyenant laquelle pourront les humains visiter les fources des gresles, les bondes des pluyes, & l’officine des fouldres : pourront enuahir les regions de la Lune, entrer le territoire des signes celestes, & là prendre logis, les vns à l’Aigle d’or, les aultres au Mouton, les aultres à la Couronne, les aultres à la Herpe, les aultres au Lion d’argent : s’asseoir à table auecques nous, & nos Déesses prendre à femmes, qui sont les feulx moyens d’estre deifiez. En fin ont mis le remede de y obuier en deliberation, & au conseil.

Comment certaine espece de Pantagruelion ne peut estre par feu consommée.

Chapitre LII.


Ce que ie vous ay dict, est grand & admirable. Mais si vouliez vous hazarder de croire quelque aultre diuinité de ce sacre Pantagruelion, ie la vous dirois. Croyez la ou non, ce m’est tout vn : me suffist vous auoir dict verité. Verité vous diray. Mais pour y entrer, car elle est d’accés assez scabreux & difficile, ie vous demande. Si i’auoys en ceste bouteille mis deux cotyles de vin, & vne d’eau ensemble bien fort meslez, comment les demesleriez vous ? comment les separeriez vous ? de maniere que vous me rendriez l’eau à part sans le vin, le vin sans l’eau, en mesure pareille que les y auroys mis. Aultrement. Si vos chartiers & nauconniers amenans pour la prouision de vos maisons certain nombre de tonneaulx, pippes, & bussars de vin de Graue, d’Orleans, de Beaulne, de Myreuaulx, les auoient buffetez & beuz à demy, le reste emplissans d’eau, comme font les Limosins à belz esclotz, charroyans les vins d’Argenton, & Sangaultier : comment en housteriez vous l’eau entièrement ? Comment les purifieriez vous ? I’entends bien, vous me parlez d’vn entonnoir de Lierre. Cela est escript. Il est vray & aueré par mille experiences, vous le sçauiez desia. Mais ceulx qui ne l’ont sceu & ne le veirent oncques, ne le croyroient possible. Passons oultre.

Si nous estions du temps de Sylla, Marius, Cæsar & aultres Romains empereurs, ou du temps de nos antiques Druydes, qui faisoient brusler les corps mors de leurs parens & seigneurs, & voulussiez les cendres de vos femmes, ou peres boyre en infusion de quelque bon vin blanc, comme feist Artemisia les cendres de Mausolus son mary, ou aultrement les reseruer entieres en quelque vrne, & reliquaire : comment saulueriez vous icelles cendres à part, & separées des cendres du bust & feu funeral ? Respondez. Par ma figue, vous seriez bien empeschez. Ie vous en despesche. Et vous diz, que prenent de ce celeste Pantagruelion autant qu’en fauldroit pour couurir le corps du defunct, & ledict corps ayant bien à poinct enclous dedans, lié & cousu de mesmes matiere, iectez le on feu tant grand, tant ardent que vouldrez : le feu à trauers le Pantagruelion bruslera & redigera en cendres le corps & les oz : le Pantagruelion non seulement ne sera consumé ne ards, & ne deperdera vn seul atome des cendres dedans encloses, ne recepura vn seul atome des cendres bustuaires, mais sera en fin du feu extraict plus beau, plus blanc, & plus net que ne l’y auiez iecté. Pourtant est il appellé Asbeston. Vous en trouuerez foison en Carpasie, & soubs le climat Dia Cyenes, à bon marché. O chose grande ! chose admirable ? Le feu qui tout deuore, tout deguaste, & consume : nettoye, purge, & blanchist ce seul Pantagruelion Carpasien Asbestin. Si de ce vous defiez, & en demandez assertion & signe vsual comme Iuifz & incredules : prenez vn œuf fraiz & le liez circulairement auecques ce diuin Pantagruelion. Ainsi lié mettez le dedans le brasier tant grand & ardent que vouldrez. Laissez le si long temps que vouldrez. En fin vous tirerez l’œuf cuyt, dur, & bruslé, sans alteration, immutation, ne eschauffement du sacre Pantagruelion. Pour moins de cinquante mille escuz Bourdeloys, amoderez à la douzieme partie d’vne Pithe, vous en aurez faict l’experience. Ne me parragonnez poinct icy la Salamandre, c’est abus. Ie confesse bien que petit feu de paille la vegete & resiouist. Mais ie vous asceure que en grande fournaise elle est comme tout aultre animant, suffoquée, & consumée. Nous en auons veu l’experience. Galen l’auoit long temps a confermé & demonstré lib. 3. de temperamentis, & le maintient Dioscorides lib. 2. Icy ne me alleguez l’alum de plume, ne la tour de boys en Pyrée, laquelle L. Sylla ne peut oncques faire brusler, pource que Archelaus gouuerneur de la ville pour le roy Mithridates, l’auoit toute enduicte d’alum. Ne me comparez icy celle arbre que Alexander Cornelius nommoit Eonem, & la disoit estre semblable au Chesne qui porte le Guy : & ne pouoir estr ne par eau, ne par feu consommée ou endommagée, non plus que le Guy de chesne, & d’icelle auoir esté faicte & bastie la tant celebre nauire Argos. Cherchez qui le croye. Ie m’en excuse. Ne me parragonnez aussi, quoy que mirificque soit celle espece d’arbre que voyez par les montaignes de Briançon, & Ambrun, laquelle de sa racine nous produit le bon Agaric, de son corps nous rend la resine tant excellente que Galen l’ause æquiparer à la Terebinthine : sus ses feueilles delicates nous retient le fin miel du ciel, c’est la Manne : & quoy que gommeuse & vnctueuse soit, est inconsumptible par feu. Vous la nommez Larrix en Grec & Latin : les Alpinois la nomment Melze : les Antenorides & Venetians, Larege. Dont feut dict Larignum le chasteau en Piedmont : lequel trompa Iule Cæsar venent es Gaules. Iule Cæsar auoit faict commendement à tous les manens & habitans des Alpes & Piedmont, qu’ilz eussent à porter viures & munitions es estappes dressées sus la voie militaire, pour son oust passant oultre. Au quel tous furent obeissans, exceptez ceulx qui estoient dedans Larigno, les quelz soy confians en la force naturelle du lieu, refuserent à la contribution. Pour les chastier de ce refus, l’Empereur feist droict au lieu acheminer son armée. Dauant la porte du chasteau estoit vne tour bastie de gros cheurons de Larix lassez l’vn sus l’autre alternatiuement comme vne pyle de boys, continuans en telle hauteur, que des machicoulis facilement on pouoit auecques pierres & liuiers debouter ceulx qui approcheroient. Quand Cæsar entendit que ceulx du dedans n’auoient aultres defenses que pierres & liuiers, & que à poine les pouoient ilz darder iusques aux approches, commenda à ses foubdars iecter au tour force fagotz, & y mettre le feu. Ce que feut incontinent faict. Le feu mis es fagotz, la flambe feut si grande & si haulte, qu’elle couurit tout le chasteau. Dont penserent que bien tost apres la tour seroit arse & demollie. Mais cessant la flambe, & les fagotz confumez, la tour apparut entiere, sans en rien estre endommagée. Ce que consyderant Cæsar, commenda que hors le iect des pierres tout au tour l’on feist vne seine de fofiez & bouclus. Adoncques les Larignans se rendirent à composition. Et par leur recit congneut Cæsar l’admirable nature de ce boys, lequel de soy ne faict feu, flambe, ne charbon : & seroit digne en ceste qualité d’estre on degré mis de vray Pantagruelion, & d’autant plus que Pantagruel d’icelluy voulut estre faictz tous les huys, portes, fenestres, goustieres, larmiers, & l’ambrun de Theleme : pareillement d’icelluy feist couurir les pouppes, prores, sougons, tillacs, coursies, & rambades de ses carracons, nauires, gualeres, gualions, brigantins, fustes, & aultres vaisseaulx de son arsenac de Thalasse : ne feust que Larix en grande fournaise de feu prouenent d’aultres especes de boys, est en fin corrumpu & dissipé, comme sont les pierres en fourneau de chaulx. Pantagruelion Asbeste plus tost y est renouuelé & nettoyé, que corrumpu ou altéré. Pourtant

Indes, cessez, Arabes, Sabiens,
Tant collauder vos Myrrhe, Encent, Ebene,
Venez icy recongoistre nos biens,
Et emportez de nostre herbe la grene.
Puys si chez vous peut croistre, en bonne estrene,
Graces rendez es cieulx vn million :
Et affermez de France heureux le regne,
On quel prouient Pantagruelion.

Fin du troisiesme liure des faicts
& dicts Heroïcques du
bon Pantagruel
.