Le Marchand de Smyrne

Le Marchand de Smyrne
Œuvres complètes, tome 4, Texte établi par P. R. Auguis, Chaumerot jeune (p. 353-383).


LE MARCHAND DE SMYRNE,


COMÉDIE EN UN ACTE ET EN PROSE,


REPRÉSENTÉE, POUR LA PREMIÈRE FOIS, LE 26 JANVIER 1770.


PERSONNAGES

HASSAN, Turc, habitant de Smyrne.

ZAYDE, femme de Hassan.

DORNAL, Marseillais.

AMÉLIE, promise à Dornal.

KALED, marchand d’esclaves.

NÉBI, Turc.

PATMÉ, esclave de Zayde.

ANDRÉ, domestique de Dornal.

Un Espagnol.

Un Italien.

Un Vieillard turc, esclave.


----


La scène est à Smyrne, dans un jardin commun à Hassan et à Kaled, dont les deux maisons sont en regard sur le bord de la mer.




Scène première.


HASSAN, seul.

On dit que le mal passé n’est qu’un songe ; c’est bien mieux, il sert à faire sentir le bonheur présent. Il y a deux ans que j’étais esclave chez les chrétiens, à Marseille ; et il y a un an aujourd’hui, jour pour jour, que j’ai épousé la plus jolie fille de Smyrne. Cela fait une différence. Quoique bon musulman, je n’ai qu’une femme. Mes voisins en ont deux, quatre, cinq, six, et pourquoi faire ? La loi le permet… heureusement, elle ne l’ordonne pas. Les Français ont raison de n’en avoir qu’une ; je ne sais pas s’ils l’aiment ; j’aime beaucoup la mienne, moi. Mais elle tarde bien à venir prendre le frais. Je ne la gêne pas. Il ne faut pas gêner les femmes. On m’a dit en France que cela portait malheur… La voici.



Scène II.

HASSAN, ZAYDE.
Hassan.

Vous êtes descendue bien tard, ma chère Zayde ?

Zayde.

Je me suis amusée à voir, du haut de mon pavillon, les vaisseaux rentrer dans le port. J’ai cru remarquer plus de tumulte qu’à l’ordinaire. Serait-ce que nos corsaires auraient fait quelque prise ?

Hassan.

Il y a long-temps qu’ils n’en ont fait ; et, en vérité, je n’en suis pas fâché. Depuis qu’un chrétien m’a délivré d’esclavage et m’a rendu à ma chère Zayde, il m’est impossible de les haïr.

Zayde.

Et pourquoi les haïr ? parce qu’ils ne connaissent pas notre saint prophète ? Ne sont-ils pas assez à plaindre ? D’ailleurs, je les aime, moi ; il faut que ce soient de bonnes gens ; ils n’ont qu’une femme ; je trouve cela très-bien.

Hassan, souriant

Oui ; mais, en récompense…

Zayde.

Quoi ?

Hassan.

Rien. (à part.) Pourquoi lui dire cela ? c’est détruire une idée agréable. (haut.) J’ai fait vœu d’en délivrer un tous les ans. Si nos gens avaient fait quelques esclaves aujourd’hui, qui est précisément l’anniversaire de mon mariage, je croirais que le ciel bénit ma reconnaissance.

Zayde.

Que j’aime votre libérateur, sans le connaître ! Je ne le verrai jamais… je ne le souhaite pas au moins.

Hassan.

Son image est à jamais gravée dans mon cœur. Quelle âme… Si vous aviez vu… On rachetait quelques-uns de nos compagnons ; j’étais couché à terre ; je songeais à vous et je soupirais : un chrétien s’avance et me demande la cause de mes larmes. « J’ai été arraché, lui dis-je, à une maîtresse que j’adore ; j’étais près de l’épouser, et je mourrai loin d’elle, faute de deux cents sequins. » À peine eus-je dit ces mots, des pleurs roulèrent dans ses yeux. « Tu es séparé de ce que tu aimes, dit-il ; tiens, mon ami, voilà deux cents sequins, retourne chez toi, sois heureux, et ne hais pas les chrétiens. » Je me lève avec transport ; je tombe à ses pieds, je les embrasse ; je prononce votre nom avec des sanglots ; je lui demande le sien pour lui faire remettre son argent à mon retour. « Mon ami, me dit-il en me prenant par la main, j’ignorais que tu pusses me le rendre ; j’ai cru faire une action honnête : permets qu’elle ne dégénère pas en simple prêt, et en échange d’argent. Tu ignoreras mon nom. » Je restai confondu ; et il m’accompagna jusqu’à la chaloupe, où nous nous séparâmes les larmes aux yeux.

Zayde.

Puisse le ciel le bénir à jamais ! Il sera heureux sans doute, avec une âme si sensible !

Hassan.

Il était prêt d’épouser une jeune personne qu’il devait aller chercher à Malte.

Zayde.

Comme elle doit l’aimer !



Scène III.

HASSAN, ZAYDE, FATMÉ.
Zayde.

Fatmé, que viens-tu donc nous annoncer ? tu parais hors d’haleine.

Fatmé.

Il vient d’arriver des esclaves chrétiens. Cet Arménien, dont vous êtes fâché d’être le voisin, et que vous méprisez tant, parce qu’il vend des hommes, en a acheté une douzaine, et en a déjà vendu plusieurs.

Hassan.

Voici donc le jour où je vais remplir mon vœu. J’aurai le plaisir d’être libérateur à mon tour.

Zayde.

Mon cher Hassan, sera-ce une femme que vous délivrerez ?

Hassan, souriant.

Pourquoi ? cela vous inquiète… vous craignez que l’exemple…

Zayde.

Non, je suis sans alarmes. J’espère que vous ne me donnerez jamais un si cruel chagrin. Vous ne m’entendez pas. Sera-ce un homme ?

Hassan.

Sans doute.

Zayde.

Pourquoi pas une femme ?

Hassan.

C’est un homme qui m’a délivré.

Zayde.

C’est une femme que vous aimez.

Hassan.

Oui… Mais, Zayde, un peu de conscience. Un pauvre homme en esclavage est bien malheureux ; au lieu qu’une femme, à Smyrne, à Constantinople, à Tunis, en Alger, n’est jamais à plaindre. La beauté est toujours dans sa patrie. Allons, ce sera un homme, si vous voulez bien.

Zayde.

Soit, puisqu’il le faut.

Hassan.

Adieu. Je me hâte d’aller chercher ma bourse ; il ne faut pas qu’un bon Musulman paraisse devant un Arménien sans argent comptant, et surtout devant un avare comme celui-là.



Scène IV.

ZAYDE, FATMÉ.
Zayde.

Mon mari a quelque dessein, ma chère Fatmé ; il me prépare une fête ; je fais semblant de ne pas m’en apercevoir, comme cela se pratique. Je veux le surprendre aussi, moi. J’entends du bruit… c’est sûrement Kaled avec ses esclaves ; je ne veux pas voir ces malheureux ; cela m’attendrirait trop. Suis-moi, et exécute fidèlement mes ordres.



Scène V.

KALED, DORNAL, AMÉLIE, ANDRÉ, UN ESPAGNOL, UN ITALIEN, enchaînés.
Kaled.

Jamais on ne s’est si fort pressé d’acheter ma marchandise. On voit bien qu’il y a long-temps qu’on n’avait fait d’esclaves ; il fallait qu’on fût en paix : cela était bien malheureux.

Dornal.

Ô désespoir ! la veille d’un mariage ! ma chère Amélie !

Kaled, regardant autour de lui.

Qu’est-ce que c’est ? On dit qu’il y a des pays où l’on ne connaît point l’esclavage… Mauvais pays. Aurais-je fait fortune là ? J’ai déjà fait de bonnes affaires aujourd’hui ; je me suis débarrassé de ce vieil esclave qui tirait de ses poches de vieilles médailles de cuivre, toutes rouillées, qu’il regardait attentivement. Ces gens-là sont d’une dure défaite. J’y ai déjà été pris. Je ne suis pas fâché non plus d’être délivré de ce médecin français. Rentrons ; avancez. Qu’est-ce qui arrive ? C’est Nébi ; il a l’air furieux. Serait-il mécontent de son emplette.



Scène VI.

Les Précédens, NÉBI.
Nébi.

Kaled, je viens vous déclarer qu’il faut vous résoudre à reprendre votre esclave, à me rendre mon argent, ou à paraître devant le cadi.

Kaled.

Pourquoi donc ? de quel esclave parlez-vous ? est-ce de cet ouvrier, de ce marchand ? Je consens à les reprendre.

Nébi.

Il s’agit bien de cela ? Vous faites l’ignorant : je parle de votre médecin français. Rendez-moi mon argent, ou venez chez le cadi.

Kaled.

Comment ! qu’a-t-il donc fait ?

Nébi.

Ce qu’il a fait ? J’ai dans mon sérail une jeune Espagnole, actuellement ma favorite ; elle est incommodée ; savez-vous ce qu’il lui a ordonné ?

Kaled.

Ma foi, non.

Nébi.

L’air natal. Cela ne m’arrange-t-il pas bien, moi ?

Kaled.

Eh !… l’air natal… Quanti je vais dans mon pays, je me porte bien.

Nébi.

Quel médecin ! apparemment que ses malades ne guérissent qu’à cinq cents lieues de lui ! L’ignorant ! il a bien fait d’éviter ma colère ; il s’est enfui dans mes jardins ; mais mes esclaves le poursuivent et vont vous l’amener. Mon argent, mon argent !

Kaled.

Votre argent ! Oh ! le marché est bon ; il tiendra.

Nébi.

Il tiendra ! Non, par Mahomet. J’obtiendrai justice cette fois-ci. Vous vous êtes prévalu du besoin que j’avais d’un médecin, c’est bien malgré moi que j’ai eu recours à vous ; mais je n’en serai plus la dupe. Vous croyez que cela se passera comme l’année dernière, quand vous m’avez vendu ce savant ?

Kaled.

Quel savant ?

Nébi.

Oui, oui ; ce savant qui ne savait pas distinguer du maïs d’avec du blé, et qui m’a fait perdre six cents sequins, pour avoir ensemencé ma terre suivant une nouvelle méthode de son pays.

Kaled.

Eh bien ! est-ce ma faute à moi ? pourquoi faites-vous ensemencer vos terres par des savans ? est-ce qu’ils y entendent rien ? n’avez-vous pas des laboureurs ? Il n’y a qu’à les bien nourrir, et les faire travailler ! Regardez-le donc avec ses savans !

Nébi.

Et cet autre que vous m’avez vendu au poids de l’or, qui disait toujours : De qui est-il fils ? de qui est-il fils ? et quel est le père, et le grand-père, et le bisaïeul ? Il appelait cela, je crois, être généalogiste. Ne voulait-il pas me faire descendre, moi, du grand-visir Ibrahim ?

Kaled.

Voyez le grand malheur ! quel tort cela vous fait-il ? Autant vaut descendre d’Ibrahim que d’un autre.

Nébi.

Vraiment, je le sais bien ; mais le prix…

Kaled.

Eh bien ! le prix ! je vous l’ai vendu cher ? apparemment qu’il m’avait aussi coûté beaucoup ; il y a long-temps de cela. Je n’étais point alors au fait de mon commerce. Pouvais-je deviner que ceux qui me coûtent le plus sont les plus inutiles ?

Nébi.

Belle raison ! cela est-il vraisemblable ? est-il possible qu’il y ait un pays où l’on soit assez dupe !… Excuse de fripon, excuse de fripon. Je ne m’étonne pas si on fait des fortunes.

Kaled.

Excuse de fripon ! des fortunes ! vraiment oui, des fortunes ! ne croit-il pas que tout est profit ? et les mauvais marchés qui me ruinent ? N’ont-ils pas cent métiers où l’on ne comprend rien ? Et quand j’ai acheté ce baron allemand dont je n’ai jamais pu me défaire, et qui est encore là-dedans à manger mon pain ! et ce riche Anglais qui voyageait pour son spleen, dont j’ai refusé cinq cents sequins, et qui s’est tué le lendemain à ma vue, et m’a emporté mon argent ! cela ne fait-il pas saigner le cœur ? Et ce docteur, comme on l’appelait, croyez-vous qu’on gagne là-dessus ? Et à la dernière foire de Tunis, n’ai-je pas eu la bêtise d’acheter un procureur, et trois abbés, que je n’ai pas seulement daigné exposer sur la place, et qui sont encore chez moi avec le baron allemand !

Nébi.

Maudit infidèle ! tu crois m’en imposer par des clameurs ? mais le cadi me fera justice.

Kaled.

Je ne vous crains pas ; le cadi est un homme juste, intelligent, qui soutient le commerce, qui sait très-bien que celui des esclaves va tomber, parce que tous ces gens-là valent moins de jour en jour.

Nébi.

Ah çà ! une fois, deux fois, voulez-vous reprendre votre médecin ?

Kaled.

Non, ma foi.

Nébi.

Eh bien ! nous allons voir.

Kaled.

À la bonne heure.



Scène VII.

KALED, LES ESCLAVES.
Kaled, aux esclaves.

Eh bien ! vous autres, vous voyez combien on a de peine à vous vendre. Quel diable d’homme ! il m’a mis hors de moi. Il n’y a pas d’apparence qu’il me vienne d’acheteurs aujourd’hui ; rentrons. Qui est-ce que j’entends ? est-ce un charlatan ?



Scène VII.

UN VIEILLARD TURC, LES PRÉCÉDENS.
Kaled.

Bon, ce n’est rien. C’est un esclave d’ici près.

Le vieillard.

Bonjour, voisin : est-ce là votre reste ?

Kaled.

Ne m’arrête pas, tu ne m’achèteras rien.

Le vieillard.

Je n’achèterai rien ! Oh ! vous allez voir.

Kaled.

Que veut-il dire ?

Dornal, à part.

Je tremble.

Le vieillard.

Avez-vous bien des femmes ? c’est une femme que je veux.

Kaled.

Quel gaillard, à son âge !

Le vieillard.

Eh ! il n’y en a qu’une ?

Kaled.

Encore n’est-elle pas pour toi.

Le vieillard.

Pourquoi donc cela ?

Kaled.

Je l’ai refusée à de plus riches.

Le vieillard.

Vous me la vendrez.

Kaled.

Oui ! oui !

Dornal.

Serait-il possible ? Quoi ! ce misérable…

Le vieillard.

Combien vaut-elle ?

Kaled.

Quatre cents sequins.

Le vieillard.

Quatre cents sequins ! c’est bien cher.

Kaled.

Ah dame ! c’est une Française : cela se vend bien ; tout le monde m’en demande.

Le vieillard.

Voyons-la.

Kaled.

Oh ! elle est bien.

Le vieillard.

Elle baisse les yeux ; elle pleure ; elle me touche. C’est pourtant une chrétienne : cela est singulier. Trois cent cinquante.

Kaled.

Pas un de moins.

Le vieillard.

Les voilà.

Kaled.

Emmenez.

Dornal.

Arrêtez… ma chère Amélie !.. Arrêtez.

Kaled.

Ne vas-tu pas m’empêcher de vendre ? vraiment, je n’aurai pas assez de peine à me défaire de toi. Vous autres Français, les maris de ce pays-ci ne vous achètent point. Vous êtes toujours à rôder autour des sérails, à risquer le tout pour le tout.

Dornal.

Vieillard, vous ne paraissez pas tout à fait insensible ; laissez-vous toucher. Peut-être avez-vous une femme, des enfans ?

Le vieillard.

Non, non.

Dornal.

Par tout ce que vous avez de plus cher, ne nous séparez pas ! C’est ma femme.

Le vieillard.

Sa femme ? cela est fort différent : mais, vraiment Kaled, si c’est sa femme, vous me surfaites.

Dornal.

Pour toute grâce, achetez-moi du moins avec elle.

Le vieillard.

Hélas ! mon ami, je le voudrais bien ; mais je n’ai besoin que d’une femme.

Dornal.

Je vous servirai fidèlement.

Le vieillard.

Tu me serviras ! Je suis esclave.

Kaled.

Est-ce que tu les écoutes ?

André.

Mes pauvres maîtres !

Amélie.

Ô ! mon ami, quel sort !

Dornal.

Ne l’achetez pas. Quelque homme riche nous achètera peut-être ensemble.

Le vieillard.

C’est bien ce qui pourrait t’arriver de pis : il t’en ferait le gardien.

Dornal, à Kaled.

Ne pouvez-vous différer de quelques jours ?

Kaled.

Différer ! on voit bien que tu n’entends rien au commerce. Est-ce que je le puis ? Je trouve mon profit ; je le prends.

Dornal.

Ô ciel ! se peut-il ?… Mais que dirai-je pour attendrir un pareil homme ? Quel métier ! quelles âmes ! trafiquer de ses semblables !

Kaled.

Que veut-il donc dire ? ne vendez-vous pas des nègres ? Eh bien ! moi, je vous vends… N’est-ce pas la même chose ? Il n’y a jamais que la différence du blanc au noir.

Le vieillard.

En vérité, je n’ai pas le courage…

Kaled.

Allons, toi, ne vas-tu pas pleurer aussi ? Je garde ton argent ; emmène la marchandise, si tu veux. Il se fait tard.

Amélie.

Adieu, mon cher Dornal !

Dornal.

Chère Amélie !

Amélie.

Je n’y survivrai pas !

Kaled.

Cela ne me regarde plus.

Dornal.

J’en mourrai.

Kaled.

Tout doucement, toi, je t’en prie ; ce n’est pas là mon compte. Ne vas-tu pas faire comme l’Anglais (repoussant Dornal) ?

Dornal.

Ah Dieu ! faut-il que je sois enchaîné !…

André.

Ô ma chère maîtresse !



Scène IX.

KALED, DORNAL, ANDRÉ, L’ESPAGNOL, L’ITALIEN.
Kaled.

M’en voilà quitte pourtant. Je suis bien heureux d’avoir un cœur dur : j’aurais succombé. Ma foi, sans son argent comptant, il ne l’aurait jamais emmenée, tant je m’en sentais ému. Diable ! si je m’étais attendri, j’aurais perdu quatre cents sequins. (Il compte ses esclaves.) Un, deux… Il n’y en a plus que quatre. Oh ! je m’en déferai bien, je m’en déferai bien.



Scène X.

Les Précédens, HASSAN.
Hassan, à Kaled.

Eh bien, voisin, comment va le commerce ?

Kaled.

Fort mal, le temps est dur. (à part) Il faut toujours se plaindre.

Hassan.

Voilà donc ces pauvres malheureux ! Je ne puis les délivrer tous ; j’en suis bien fâché. Tâchons au moins de bien placer notre bonne action. C’est un devoir que cela ; c’est un devoir. (à l’Espagnol.) De quel pays es-tu, toi ? parle. Tu as l’air bien haut… parle donc.

L’Espagnol.

Je suis gentilhomme espagnol.

Hassan.

Espagnols ! braves gens ! Un peu fiers, à ce qu’on m’a dit en France… Ton état ?

L’Espagnol.

Je vous l’ai déjà dit : gentilhomme.

Hassan.

Gentilhomme ! je ne sais pas ce que c’est. Que fais-tu ?

L’Espagnol.

Rien.

Hassan.

Tant pis pour toi, mon ami ; tu vas bien t’ennuyer. (à Kaled.) Vous n’avez pas l’ait une trop bonne emplette.

Kaled.

Ne voilà-t-il pas que je suis encore attrapé ?… Gentilhomme, c’est sans doute comme qui dirait baron allemand. C’est la faute aussi : pourquoi vas-tu dire que tu es gentilhomme ? je ne pourrai jamais me défaire de toi.

Hassan, à l’Italien.

Et toi, qui es-tu avec ta jaquette noire ? Ton pays ?

L’Italien.

Je suis de Padoue.

Hassan.

Padoue ? Je ne connais pas ce pays-là… Ton métier ?

L’Italien.

Homme de loi.

Hassan.

Fort bien. Mais quelle est ta fonction particulière ?

L’Italien.

De me mêler des affaires d’autrui pour de l’argent, de faire souvent réussir les plus désespérées, ou du moins de les faire durer dix ans, quinze ans, vingt ans.

Hassan.

Bon métier ! et dis-moi, rends-tu ce beau service à ceux qui ont tort, à ceux qui ont raison indifféremment ?

L’Italien.

Sans doute : la justice est pour tout le monde.

Hassan, riant.

Et on souffre cela à Padoue !

L’Italien.

Assurément.

Hassan.

Le drôle de pays que Padoue ! Il se passera bien de toi, je m’imagine. (à André.) Et toi, qui es-tu ?

André.

Moins que rien. Je suis un pauvre homme.

Hassan.

Tu es pauvre ? tu ne fais donc rien ?

André.

Hélas ! je suis fils d’un paysan : je l’ai été moi-même.

Kaled.

Bon ! c’est sur ceux-là que je me sauve.

André.

Je me suis ensuite attaché au service d’un bon maître, mais qui est plus malheureux que moi.

Hassan.

Cela se peut bien ; il ne sait peut-être pas labourer la terre. Mais c’est l’habit français que tu as là ?

André.

Je le suis aussi.

Hassan.

Tu es Français ! bonnes gens que les Français ! ils ne haïssent personne. Tu es Français, mon ami ! il suffit, c’est toi qu’il faut que je délivre.

André.

Généreux musulman, si c’est un Français que vous voulez délivrer, choisissez quelqu’autre que moi. Je n’ai ni père, ni mère, ni femme, ni enfans ; j’ai l’habitude du malheur : ce n’est pas moi qui suis le plus à plaindre. Délivrez mon pauvre maître.

Hassan.

Ton maître ! qu’est-ce que j’entends ? Quelle générosité ! Quoi !… Ces Français… Mais est-ce qu’ils sont tous comme cela ?… Et où est-il ton maître ?

André, lui montrant Dornal.

Le voilà ; il est abîmé dans sa douleur.

Hassan.

Qu’il parle donc ! Il se cache, il détourne la vue, il garde le silence. (Hassan avance, le considère malgré lui.) Que vois-je ! est-il possible ! je ne me trompe pas. C’est lui, c’est lui-même ; c’est mon libérateur ! (Il l’embrasse avec transport.)

Dornal.

Ô bonheur ! ô rencontre imprévue !

Kaled.

Comme ils s’embrassent ! Il l’aime ; bon ! il le paiera.

Hassan.

Je n’en reviens point. Mon ami ! mon bienfaiteur !

Kaled.

Peste ! un ami ! un bienfaiteur ! cela doit bien se vendre ; cela doit bien se vendre.

Hassan.

Mais ! dites-moi donc, comment se fait-il ?… par quel bonheur ?… Qu’est-ce que je dis ? la tête me tourne. Quoi ! c’est envers vous-même que je puis m’acquitter ! J’ai fait vœu de délivrer tous les ans un esclave chrétien ; je venais pour remplir mon vœu ; et c’est vous…

Dornal.

Ô mon ami ! connaissez tout mon malheur.

Hassan.

Du malheur ! il n’y en a plus pour vous. (Se tournant du côté de Kaled.) Kaled, combien vous dois-je pour l’emmener ?

Kaled.

Cinq cents sequins.

Hassan.

Cinq cents sequins… Kaled, je ne marchande point mon ami ; tenez.

Dornal.

Quelle générosité !

Hassan, à Kaled.

Je vous dois ma fortune ; car vous pouviez me la demander.

Kaled.

Que je suis une grande bête ! bonne leçon.

Hassan.

Laissez-nous seulement, je vous prie : que je jouisse des embrassemens de mon bienfaiteur.

Kaled.

Oh ! cela est juste, cela est juste. Il est bien à vous. Allons, vous autres, suivez-moi.

André, à Dornal.

Adieu, mon cher maître.

Dornal, à Hassan.

Que dis-tu ? Peux-tu penser ?… Mon cher ami, ce pauvre malheureux, vous avez vu s’il m’est attaché, s’il est fidèle, s’il a un cœur sensible !

Hassan.

Sans doute, sans doute, il faut le racheter.

Kaled.

Quel homme ! comme il prodigue l’or ! Si je profitais de cette occasion pour faire délivrer mon baron allemand… Mais il ne voudra pas.

Hassan.

Tenez, Kaled.

Kaled, regardant les sequins.

En vérité, voisin, cela ne suffit pas.

Hassan.

Comment ! cent sequins ne suffisent pas ! Un domestique…

Kaled.

Eh ! mais… un domestique… Après tout, c’est un homme comme un autre.

Hassan.

Bon ! voilà de la morale à présent.

Kaled.

Et puis un valet fidèle, qui a un cœur sensible, qui travaille, qui laboure la terre, qui n’est pas gentilhomme… En conscience..

Hassan, donnant quelques sequins.

Allons, laisse-nous. Qu’entendez-vous ? qu’est-ce que vous voulez ?

Kaled.

Voisin, c’est que j’ai chez moi un pauvre malheureux, un brave homme, qui est au pain et à l’eau depuis trois ans ; cela fend le cœur : cela s’appelle un baron allemand. Vous qui êtes si bon, vous devriez bien…

Hassan.

Je ne puis pas délivrer tout le monde…

Kaled.

À moitié perte.

Hassan.

Cela est impossible.

Kaled.

Quand je disais que cet homme-là me resterait ! Oh ! si jamais on m’y rattrape… Allons, homme de loi, gentilhomme, rentrez-là dedans ; allez vous coucher, il faut que je soupe.



Scène XI.

HASSAN, DORNAL.
Hassan.

Mon cher ami, que je vous présente à ma femme. Savez-vous que je suis marié ? C’est à vous que je le dois. Et vous, cette jeune personne que vous deviez aller chercher à Malte ?

Dornal.

Je l’ai perdue.

Hassan.

Que dites-vous ?

Dornal.

Je l’emmenais à Marseille pour l’épouser : elle a été prise avec moi.

Hassan.

Eh bien ! est-ce l’Arménien qui l’a achetée ?

Dornal.

Oui.

Hassan.

Courons donc vite.

Dornal.

Il n’est plus temps : le barbare l’a vendue.

Hassan.

À qui ?

Dornal.

Je l’ignore. Un esclave de quelque homme riche l’a arrachée de mes bras.

Hassan.

Ah, malheureux ! c’est peut-être pour quelque pacha. Est-elle belle ?

Dornal.

Si elle est belle !



Scène XII.

Les Précédens, ZAYDE.
Zayde.

Mon ami, vous me laissez bien long-temps seule. Et votre esclave chrétien ?

Hassan.

Mon esclave ! c’est mon ami, c’est mon libérateur que je vous présente. J’ai eu le bonheur de le délivrer à mon tour.

Zayde.

Étranger, je vous dois le bonheur de ma vie.



Scène XIII.

Les Précédens, FATMÉ.
Fatmé.

Est-il temps ? Ferai-je entrer ?

Zayde.

Oui, tu le peux…



Scène XIV.

ZAYDE, HASSAN, DORNAL.
Hassan.

Quel est ce mystère ?

Zayde.

Mon ami, vous m’avez tantôt soupçonnée de jalousie ; je vais vous prouver ma confiance. Je me suis servi de vos bienfaits pour acheter une esclave chrétienne, je venais vous la présenter, afin qu’elle tînt sa liberté de vos mains.



Scène V et dernière.

HASSAN, ZAYDE, DORNAL, FATMÉ, UNE ESCLAVE chrétienne, vêtue en musulmane, avec un voile sur la tête.
Zayde.

La voici : voyez le spectacle le plus intéressant, la beauté dans la douleur.

Hassan s’approche et lève le voile.

Qu’elle est touchante et belle !

Dornal.

Amélie ! Ciel ! (Il vole dans ses bras.)

Amélie, avec joie.

Que vois-je ? mon cher Dornal !

Dornal.

Ma chère Amélie, vous êtes libre ! je le suis aussi. Vous êtes auprès de votre bienfaitrice, de mon libérateur. (Il saute au cou de Hassan, et veut ensuite embrasser Zayde, qui recule avec modestie.)

Hassan, à Dornal.

Embrassez ! embrassez ! il est honnête ce transport-là. (À Zayde qui reste confuse.) Ma chère amie, c’est la coutume de France.

Amélie, à Zayde.

Madame, je vous dois tout ! Que ne puis-je vous donner ma vie !

Zayde.

C’est à moi de vous rendre grâces. Vous ne me devez que votre liberté, et je dois à votre époux la liberté du mien.

Amélie.

Quoi ? c’est lui…

Hassan.

Oh ! cela est incroyable ! À propos, vous n’êtes point mariés ?

Dornal.

Vraiment non : nous ne le serons qu’à notre retour. Une de ses tantes nous accompagnait : elle est morte dans la traversée.

Hassan.

Vite, vite, un cadi, un cadi… Ah ! mais à propos, on ne peut pas… c’est cet habit qui me trompe.

Dornal.

Ma chère petite musulmane, quand serons-nous en terre chrétienne ? Ah ! mon Dieu ! nos pauvres compagnons d’infortune !

Hassan.

Si j’étais assez riche… Mais, après tout, l’homme de loi, et cet autre, cela ne doit pas coûter cher, n’est-ce pas ?

Dornal.

Ah ! mon Dieu, non. Nous les aurons à bon marché.

Fatmé.

Ah ! c’est bien vrai. Je viens de rencontrer l’Arménien ; tout ce qu’il demande, c’est de les vendre au prix coûtant.

Dornal.

D’ailleurs, moi, je suis riche, et je prétends bien…

Hassan.

Allons, délivrons-les. (À Fatmé.) Va les chercher ; qu’ils partagent notre joie, qu’ils soient heureux, et qu’ils nous pardonnent de porter un doliman au lieu d’un juste-au-corps.

(Fatmé amène l’Arménien suivi des esclaves qui ont paru dans la pièce, et de ceux dont il y est parlé. Ils forment un ballet, et témoignent leur reconnaissance à Zayde, à Hassan et à Dornal.)


FIN DU MARCHAND DE SMYRNE.