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Traduction par Th. de Wyzewa.
Hachette (p. NP-TDM).


R. STEVENSON


Saint-Yves


Aventures d’un prisonnier français
en Angleterre


Traduction de
Th. de Wyzewa




Paris
Librairie Hachette et Cie
79, Boulevard St-Germain


PREMIÈRE PARTIE



I

Histoire d’un Lion Rampant.



C’était au mois de mai 1813 que j’avais eu le malheur de tomber aux mains des Anglais. Ma connaissance de la langue anglaise, — j’avais appris cette langue dès l’enfance et la parlais presque aussi aisément que le français, — m’avait valu d’être choisi par mon colonel pour certaine besogne des plus délicates. Un soldat doit toujours suivre sa consigne, quels qu’en soient les risques ; mais le risque de cette consigne-là consistait, pour moi, à être pendu comme espion, ce qui n’est jamais une perspective bien agréable : de telle sorte que je m’estimai heureux, quand je fus pris, de me voir simplement traité en prisonnier de guerre. On me transporta d’Espagne en Écosse, et je fus enfermé dans l’ancien château d’Édimbourg, qui — peut-être mon lecteur ne l’ignore-t-il pas ? — se dresse au milieu de cette ville, sur la pointe d’un rocher fort extraordinaire.

J’avais là pour compagnons plusieurs centaines de pauvres diables, tous simples soldats comme moi, et dont la plupart se trouvaient être des paysans ignorants et peu dégrossis. Ma connaissance de la langue anglaise, qui m’avait conduit à cette fâcheuse position, m’aidait maintenant beaucoup à la supporter. Elle me procurait mille petits avantages. Souvent on m’appelait pour servir d’interprète, soit que l’on eût des ordres à donner aux prisonniers, ou que ceux-ci eussent à faire quelque réclamation ; et ainsi j’entrais en rapports, parfois même assez familiers, avec les officiers anglais chargés de nous garder. Un jeune lieutenant avait daigné me choisir pour être son adversaire aux échecs ; j’étais particulièrement habile à ce jeu, et m’arrangeais si galamment pour perdre la partie que le petit lieutenant m’offrait, en récompense, d’excellents cigares. Le major du bataillon prenait de moi des leçons de français pendant son déjeuner, et parfois il poussait la condescendance jusqu’à me permettre de partager son repas. Ce major s’appelait Chevenix. Il était raide comme un tambour-major, et égoïste comme un Anglais, mais c’était un homme d’honneur. Sans pouvoir me résoudre à l’aimer, je me fiais à lui ; et, pour insignifiante que la chose puisse sembler, j’étais fort heureux de pouvoir, à l’occasion, plonger mes doigts dans sa tabatière d’écaille, où une fève achevait de donner un goût délicieux à du tabac d’Espagne de première qualité.

Nous étions, en somme, une troupe de prisonniers d’assez peu d’apparence. Tous les officiers français pris avec nous avaient obtenu leur liberté, moyennant leur parole d’honneur de ne pas sortir d’Édimbourg. Ils vivaient pour la plupart dans la ville basse, logés chez l’habitant ; et ils s’ennuyaient de leur mieux, supportant le plus philosophiquement qu’ils pouvaient les mauvaises nouvelles qui leur arrivaient, à présent presque sans arrêt, d’Espagne et d’Allemagne. Parmi les prisonniers du château, je me trouvais par hasard le seul gentilhomme. Bon nombre d’entre nous étaient des Italiens, d’un régiment qui avait subi de grosses pertes en Catalogne. Le reste étaient des laboureurs, des vignerons, des bûcherons, qui s’étaient vus soudainement, — et violemment, — promus au glorieux état de soldats de l’empereur.

Nous n’avions qu’un seul intérêt qui nous fût commun. Tous ceux d’entre nous qui possédaient quelque adresse de doigts employaient les heures de leur captivité à confectionner de petits jouets, — que nous appelions des articles de Paris, — pour les vendre ensuite à nos visiteurs. Car notre prison était envahie tous les jours, dans l’après-midi, par une foule de gens de la ville et de la campagne, venus pour exulter de notre détresse, ou encore, — à juger les choses avec plus d’indulgence, — du triomphe accidentel de leur propre nation. Quelques-uns se comportaient parmi nous avec une certaine apparence de pitié ou de sympathie. D’autres, au contraire, étaient bien les personnages les plus impertinents du monde ; ils nous examinaient comme si nous avions été des babouins, cherchaient à nous convertir à leur religion, comme si nous avions été des sauvages, ou bien nous torturaient en nous criant les désastres des armes françaises. Mais, bons, méchants, ou indifférents, il y avait une compensation à l’ennui que nous causaient ces visiteurs car presque tous avaient l’habitude de nous acheter un échantillon de notre savoir-faire.

Cette coutume avait même fini par provoquer chez nous un certain esprit de compétition. Quelques-uns d’entre nous avaient la main habile, et parvenaient à mettre sur le marché des petits prodiges de dextérité, comme aussi de bon goût, car le génie du Français est toujours distingué. D’autres, à défaut de talent, avaient une apparence extérieure plus engageante : une jolie figure servait presque autant que de belles marchandises, au point de vue de notre commerce ; et un air de jeunesse, en particulier, avait de grandes chances de provoquer chez nos visiteurs un mouvement d’attention des plus lucratifs. D’autres, enfin, avaient appris un peu d’anglais, ce qui leur permettait de recommander aux acheteurs les menus objets qu’ils avaient à vendre. De ces trois avantages, le premier me manquait tout à fait ; tous mes doigts étaient malhabiles et lourds comme des pouces. Mais je m’efforçais d’autant plus de tirer parti des deux autres avantages. Aussi bien n’avais-je jamais dédaigné les arts de société, où il n’y a point de Français qui ne se pique d’exceller. Suivant l’espèce des visiteurs, j’avais une manière spéciale non seulement de parler, mais même de me tenir ; et j’avais fini par savoir passer d’une de ces manières à l’autre sans ombre d’embarras. Voilà comment, tout maladroit que je fusse en tant que faiseur de jouets, j’avais réussi à devenir un des marchands les plus achalandés : ce qui me fournissait le moyen de me procurer maintes de ces petites douceurs qui font la joie des enfants et des prisonniers.

Le plus gros de mes ennuis, en vérité, me venait du costume dont on nous affublait. C’est une horrible habitude qu’on a, en Angleterre, de revêtir d’uniformes ridicules, comme pour les déprécier en masse, non seulement les forçats, mais les prisonniers de guerre, et même les enfants des asiles publics. On ne saurait imaginer rien de plus grotesque, en tout cas, que la livrée que nous étions condamnés à porter : jaquette, gilet et pantalon mi-partie de deux nuances différentes de jaunes, — l’une soufre et l’autre moutarde, — avec une chemise de coton à raies bleues et blanches. C’était voyant, c’était laid, cela nous signalait à la risée publique, comme une troupe de pitres devant une baraque de foire, — nous qui étions de vieux soldats, et dont quelques-uns avaient à montrer de nobles cicatrices ! J’ai appris, depuis, que le rocher sur lequel était notre prison s’était appelé autrefois la Colline peinte. Elle était peinte en effet, peinte en jaune, pendant que nous y étions ; et l’uniforme rouge des soldats qui nous gardaient se mêlait à notre livrée de prisonniers pour produire un singulier mélange des deux teintes qui sont, à ce qu’on assure, la couleur du diable. Souvent je regardais mes compagnons de captivité, et je sentais se soulever ma colère à voir ces braves ainsi parodiés. Et puis je me voyais moi-même, en imagination, et je rougissais de honte. Il me semblait que mon port le plus élégant ne pouvait que mieux accentuer l’insulte d’un pareil travesti. Je me rappelais les jours où je portais le simple, mais glorieux uniforme du soldat ; et je me rappelais aussi, remontant plus haut dans le passé, combien de soins avaient pris, pour former mon enfance, de nobles, belles, gracieuses créatures… Mais je ne veux point évoquer deux fois ces tendres et cruels souvenirs ; ils auront leur place plus loin, et c’est d’autre chose que j’ai à m’occuper ici. La perfidie du gouvernement anglais ne s’avouait nulle part plus à découvert que dans cette livrée qu’on nous imposait. Ou plutôt, je me trompe ; il y avait un des détails de notre régime où cette perfidie éclatait mieux encore : on nous interdisait de nous faire raser plus de deux fois par semaine ! Pour des hommes qui ont aimé toute leur vie à être rasés de frais, peut-on imaginer un affront plus irritant ? Le lundi et le jeudi étaient les jours où l’on nous rasait. Représentez-vous, dans ces conditions, l’aspect que je devais offrir le dimanche soir ! Représentez-vous la mine que je devais avoir dès le samedi ! Et c’était précisément le samedi qui était le grand jour pour nos visiteurs.

Ceux qui venaient nous voir étaient de toutes qualités, hommes et femmes, gras et maigres, laids et plus jolis. Ces derniers, à dire vrai, n’étaient point fréquents ; et cependant, assis dans mon coin et tout honteux de mon apparence grotesque, mainte fois j’ai goûté le plaisir le plus fin, le plus rare, et le plus délicieux, en apercevant à la dérobée une paire d’yeux que je ne devais plus jamais revoir, — que j’espérais bien ne plus jamais revoir, accoutré en arlequin comme je l’étais. Le privilège de voir une jolie femme est, avec celui de verser son sang pour sa patrie, la chose qu’un cœur de soldat français mettra toujours le plus haut.

Il y avait notamment, parmi nos visiteurs, une jeune dame d’environ dix-huit ou dix-neuf ans, grande, élancée, d’un port admirable, et avec une profusion de cheveux que le soleil changeait en de vrais fils d’or. Aussitôt qu’elle entrait dans notre cour, — et elle y venait assez souvent, — c’était comme si un instinct m’en eût averti. Elle avait un air de candeur angélique, mais on la devinait d’âme fière et haute. Elle s’avançait comme Diane même ; chacun de ses mouvements avait une noblesse pleine d’aisance.

Un jour, le vent d’est soufflait plus encore qu’à l’ordinaire. Le drapeau se collait contre sa hampe, sur le toit de notre prison ; au-dessous de nous, la fumée des cheminées de la ville se répandait, çà et là, en mille variations fantastiques ; et plus loin, sur le Forth, nous pouvions voir les bateaux fuyant vent arrière. J’étais en train de maudire cet insupportable temps, lorsque soudain elle apparut. Ses cheveux s’éparpillaient au vent avec toute sorte de nuances délicates ; ses vêtements moulaient la grâce juvénile de son corps ; les bouts de son châle lui caressaient les oreilles et retombaient sur sa poitrine avec une gentillesse inimitable. Avez-vous vu une pièce d’eau par un jour de bourrasque, lorsqu’elle se met tout à coup à étinceler et à frémir comme une chose vivante ? De même le visage de la jeune dame s’était tout à coup animé de colère ; et à la voir ainsi debout, légèrement inclinée, ses lèvres entr’ouvertes, un trouble charmant dans ses yeux, volontiers j’aurais battu des mains pour l’applaudir, volontiers j’aurais acclamé en elle une vraie fille des vents de son pays. Ce qui me décida, je l’ignore ; peut-être était-ce simplement le fait que ce jour-là était un jeudi, et que j’avais été rasé le matin ; mais je résolus d’attirer sur moi l’attention de la belle inconnue, et pas plus tard que ce même jour.

Elle s’approchait de l’endroit où j’étais assis avec ma marchandise, lorsque je vis que son mouchoir s’échappait de ses mains ; dès l’instant d’après, le vent l’avait emporté et poussé jusque près de moi. Aussitôt me voilà sur pied. J’oublie ma livrée jaune, j’oublie le soldat prisonnier et son obligation du salut militaire. Avec une profonde révérence, je présente à la jeune femme le mouchoir de dentelles.

« Madame, dis-je, voici votre mouchoir ! Le vent me l’a apporté. »

Mes yeux se rencontrèrent tout droit avec les siens.

« Je vous remercie, monsieur ! dit-elle.

— Le vent me l’a apporté, répétais-je. Ne puis-je pas prendre cela pour un présage ? Vous avez un proverbe anglais qui assure « qu’il n’y a si mauvais vent qui n’apporte à quelqu’un quelque chose de bon ».

— Eh bien ! dit-elle avec un sourire, un bon service en appelle un autre. Montrez-moi ce que vous avez là ! »

Et elle me suivit à l’endroit où, sous l’abri d’une pièce de canon, j’avais étalé mes pauvres denrées.

« Hélas ! mademoiselle, dis-je, je ne suis guère un bon artisan. Ceci est censé être une maison mais, comme vous voyez, les cheminées sont un peu de travers. Et ceci, avec beaucoup d’indulgence, vous pouvez l’appeler une boîte ; mais j’aurais dû pouvoir la faire un peu plus d’aplomb ! Oui, je crains que vous ayez beau aller d’un de ces objets à l’autre il n’y en a pas un qui n’ait son défaut. Défauts à vendre, telle devrait être mon enseigne ! »

Je lui désignai du doigt mon étalage, en souriant ; puis je relevai les yeux sur elle, et aussitôt je redevins grave.

« Étrange chose, ajoutai-je, qu’un homme adulte, et un soldat, ait à se livrer à un tel travail, n’est-ce pas ? et qu’un cœur plein de tristesse se trouve condamné à produire des objets si comiques ? »

Au même instant une voix déplaisante appela ma visiteuse par son nom, qui était Flora ; la jeune femme se hâta de m’acheter le premier objet venu, et, rejoignit ses compagnons.

Quelques jours plus tard, elle revint de nouveau. Mais il faut d’abord que je vous explique pourquoi ses visites avaient lieu aussi souvent. C’est que sa tante, avec qui elle vivait, était une de ces terribles vieilles filles anglaises dont le monde entier a déjà beaucoup entendu parler. N’ayant absolument rien à faire, et sachant un mot ou deux de français, la vieille tante s’était prise de ce qu’elle nommait « un vif intérêt pour les prisonniers ». Grosse, bruyante, hardie, elle se pavanait dans notre cour avec d’intolérables airs de patronage et de condescendance. Je dois à la vérité de dire qu’elle achetait souvent, et sans marchander ; mais sa façon de nous dévisager à travers son lorgnon, sa façon de servir de cicerone à ses relations, tout cela nous dispensait de reconnaissance pour elle. Toujours, en effet, elle traînait à sa suite un cortège de vieux messieurs pesants et obséquieux, ou de sottes jeunes miss qui ricanaient en minaudant ; et l’on voyait qu’elle s’était constituée l’oracle de tout son auditoire. « Celui-ci, disait-elle de l’un de nous, sait vraiment découper le bois avec assez d’adresse ; et comme il est drôle, n’est-ce pas ? avec sa grosse moustache ! Et celui-ci, poursuivait-elle en me désignant avec son lorgnon d’argent, celui-ci est, sans aucun doute, le plus drôle de la bande ! »

Le jour en question, la tante était venue avec une suite encore plus nombreuse que de coutume ; et elle la promena de long en large, parmi nous, plus longtemps encore qu’à l’ordinaire, en lui faisant la leçon à notre sujet d’une façon particulièrement impertinente. Pendant tout cet examen, je tins les yeux fixés dans une même direction, mais vainement. La tante allait de l’un à l’autre, nous forçait à venir vers elle, nous montrait comme des singes en cage ; mais la nièce restait à l’extrémité du groupe, du côté opposé de la cour, et ne fit pas mine de s’apercevoir de ma présence, jusqu’à l’instant où, enfin, elle repartit avec ses amis. Si étroitement que je l’eusse observée, je ne pouvais pas dire que ses yeux se fussent, une seule fois, arrêtés sur moi ; et mon cœur en était inondé d’amertume. J’essayais d’effacer de moi son image détestée ; je sentais que jamais plus je n’existerais pour elle ; je riais de la folle illusion que j’avais eue d’avoir de quoi lui plaire. La nuit, quand je m’étendis sur mon lit, je ne pus m’endormir ; je me tournais et me retournais, dépréciant ses charmes, déplorant et maudissant son insensibilité. Quelle grossière créature elle était ! et quel sexe grossier ! Un homme aurait beau ressembler à Apollon, c’était assez qu’il fût vêtu de jaune mi-partie pour que pas une femme ne s’avisât de ses mérites ! J’étais un prisonnier, un esclave, un être méprisé et méprisable, un objet de moquerie, pour elle aussi bien que pour le reste de ses compatriotes ! Soit, du moins je saurais profiter de la leçon ! Aucune autre orgueilleuse fille de la race ennemie n’aurait désormais le droit de pouvoir imaginer que je l’eusse regardée avec admiration ! En un mot, vous ne sauriez concevoir un homme d’humeur plus résolue et plus indépendante que je le fus, durant toute cette nuit. Avant de m’endormir, à l’aube, j’avais évoqué dans ma pensée toutes les infamies d’Albion, et je les avais toutes débitées au compte de Flora.

Le lendemain, comme j’étais assis de nouveau près du canon, j’eus soudain conscience que quelqu’un était debout devant moi ; et, en vérité, c’était elle ! Je restai assis, d’abord par confusion, puis par politique ; et elle, debout, elle se penchait un peu vers moi, évidemment par pitié. Elle était douce et timide, et parlait d’une voix infiniment douce. Elle me demandait si j’avais à souffrir de ma captivité, s’il y avait quelque mauvais traitement dont j’eusse à me plaindre.

« Mademoiselle, répondis-je, on ne m’a jamais appris à me plaindre. Je suis un soldat de Napoléon ! »

Elle soupira.

« Du moins vous ne pouvez manquer de regretter la France ! dit-elle ; et elle rougit un peu comme honteuse de ne pouvoir pas mieux prononcer ce mot.

— Que vous dirai-je à cela, mademoiselle ? Si vous vous trouviez brusquement transportée loin de ce pays, où vous semblez être si parfaitement adaptée que les pluies mêmes et les bourrasques vous siéent comme autant d’ornements, n’auriez-vous point l’âme toute pleine de regrets ? L’enfant regrette sa mère, quand il en est séparé ; l’homme regrette sa patrie : c’est notre nature qui le veut ainsi !

— Vous avez une mère ? demanda-t-elle.

— Au ciel, madame ! répondis-je. Ma mère, et mon père aussi, sont montés au ciel par le même chemin que bien d’autres, parmi les plus beaux et les meilleurs de notre race : ils ont suivi leur souverain à la guillotine. De telle sorte que, comme vous voyez, je ne mérite pas autant votre pitié que bon nombre de mes camarades, à commencer par le pauvre garçon que vous apercevez là-bas, en bonnet de drap. Son lit est dans la même chambrée que le mien, et souvent, la nuit, je l’entends soupirer. C’est l’âme la plus tendre et la plus gentille du monde. La nuit, et parfois aussi le jour, quand il peut se trouver seul avec moi, il se lamente devant moi de l’absence de sa mère et de sa fiancée. Et devineriez-vous ce qui l’a amené à faire de moi son confident ? »

Les lèvres de la jeune fille se desserrèrent, mais elle ne dit rien. Elle se borna à me regarder, et son regard s’enflamma tout entier de tendre pitié.

« Eh bien ! dis-je, c’est que, un jour, en passant avec mon régiment, j’ai entrevu de loin le clocher de son village ! N’y a-t-il point là de quoi vous toucher ? Mais, en cela, du moins, mon compagnon est plus heureux que moi, qui n’ai même personne pour parler avec moi de lieux dont me voici, sans doute, à jamais séparé ! »

Je reposai mon menton sur mon genou, et baissai les yeux.

« Tenez, me dit tout à coup la jeune fille, je vous prends cette boîte !

Elle me mit dans la main une pièce de cinq shillings, et s’enfuit avant que j’eusse le temps de la remercier.

Je me retirai à l’écart, laissant mon étalage à la garde de mon voisin. La beauté de la jeune fille, l’expression de ses yeux, une larme que j’y avais vu trembler, l’accent de compassion dans sa voix, une sorte d’élégance sauvage que relevait encore la liberté de ses mouvements, tout cela se combinait pour captiver mon imagination et pour enflammer mon cœur. Que m’avait-elle dit ? Rien de particulier ; mais ses yeux avaient rencontré les miens, et je sentais que le feu qu’ils y avaient allumé ne cesserait point de brûler dans mes veines. Je l’aimais ; je l’aimais si fort que je ne craignais même pas d’espérer ! Deux fois je lui avais parlé ; et, les deux fois, j’avais été heureusement inspiré, j’avais su gagner sa sympathie, j’avais trouvé des paroles que j’étais sûr qu’elle n’oublierait pas. Qu’importait que je fusse mal rasé, et accoutré d’un costume grotesque ? J’avais l’impression que l’amour, seul maître du monde, me favorisait. Je fermai les yeux, et aussitôt la voici qui surgit, sur le fond de ténèbres, plus belle encore que dans la vie. « Ah ! bien-aimée, pensai-je, je veux que, toi aussi, tu emportes dans ton cœur une image que tu reverras sans cesse ! Dans l’obscurité de la nuit, le jour en passant par les rues, je veux que tu aies devant toi ma voix et mon visage, te murmurant mon amour, conquérant ton cœur dédaigneux ! » Et alors je me revis soudain moi-même, avec mon déguisement d’arlequin ; et j’éclatai de rire.

Comme c’était vraisemblable, en vérité, qu’un mendiant, un simple soldat, un prisonnier ainsi travesti, réussît à éveiller l’intérêt de cette belle jeune fille ! J’étais résolu à ne point désespérer ; mais je compris que le jeu gagnerait à être mené habilement. Aussi bien ma situation de prisonnier me laissait-elle tous les loisirs nécessaires pour bien méditer ma partie. Je me mis à tailler, dans un morceau de bois, une figure qui, au moins dans mon intention, devait représenter l’emblème de l’Écosse, le Lion Rampant. J’employai à cet ouvrage toute l’adresse dont j’étais capable, et quand enfin je vis que je ne pouvais, plus rien y parfaire, j’inscrivis, sous le lion, la dédicace que voici :

À L’AIMABLE FLORA
Le prisonnier reconnaissant.
A. d. St-Y. d. K.

Mon chef-d’œuvre achevé, rien ne me restait plus qu’à attendre et à espérer. Malheureusement l’attente est, de toutes les vertus, celle dont ma nature s’accommode le moins : en amour comme à la guerre, je suis toujours pour agir de suite ; et ces journées d’attente furent mon purgatoire. Chaque soir, je m’apercevais que j’aimais Flora beaucoup plus que la veille ; et voilà que, en outre, je commençais à être pris d’une frayeur folle. Qu’allais-je devenir, si je ne la revoyais plus ? Comment retomberais-je jusqu’à m’intéresser aux leçons du major, aux échecs du lieutenant, à la vente d’un jouet de deux sous sur notre marché ?

Cependant les jours passaient, et les semaines. Je n’avais point le courage de les compter ; aujourd’hui encore je n’ai pas le courage de me les rappeler. Mais enfin, un jour, ma bien-aimée revint. Enfin, je la vis s’approcher de moi, accompagnée d’un garçon un peu plus, jeune qu’elle, et en qui je devinai aussitôt son frère.

Je me levai, et, sans rien dire, je la saluai le plus galamment que je pus.

« Voici mon frère, M. Ronald Gilchrist ! dit-elle. Je lui ai raconté vos souffrances. Il vous plaint comme moi !

— C’est plus que je n’ai le droit d’exiger, répondis-je ; mais de tels sentiments sont naturels entre honnêtes gens. Si votre frère et moi nous nous rencontrions sur un champ de bataille, nous n’aurions de pensée que pour nous couper la gorge ; mais, aujourd’hui, il me voit désarmé et malheureux, et il oublie son animosité. (Sur quoi, comme d’ailleurs je dois dire que j’avais eu la présomption de m’y attendre, le héros imberbe rougit jusqu’aux oreilles, de plaisir.) Ah ! ma chère jeune dame, poursuivis-je, vous m’avez donné une aumône, l’autre jour, et plus qu’une aumône, l’espérance de votre incomparable et précieuse amitié. Aussi, pendant que vous étiez absente, ne vous ai-je pas oubliée ! Souffrez que je puisse me dire à moi-même que j’ai essayé tout ce qui dépendait de moi pour vous remercier ; et, par compassion pour le prisonnier, daignez accepter cette bagatelle ! »

Ce que disant, je lui présentai mon lion. Elle le prit, le regarda avec embarras ; puis apercevant la dédicace, elle poussa un petit cri :

« Comment avez-vous pu savoir mon nom ? fit-elle.

— Lorsque des noms sont aussi appropriés à leur objet que celui-là, on n’a point de peine à les deviner ! répondis-je avec un grand salut. Mais, au vrai, il n’y a pas eu de magie dans l’affaire. Une dame vous a appelée par ce nom, le jour où j’ai ramassé votre mouchoir : je me suis empressé de le retenir et de le chérir !

— Ce lion est très, très beau, dit-elle, et je serai toujours fière de l’inscription. Venez, Ronald, il est temps de rentrer ! »

Elle me salua comme une dame salue son égal, et elle s’en alla, avec (du moins je l’aurais juré) plus de couleur sur les joues qu’à son arrivée.

J’étais ravi. Mon innocente ruse avait porté ; Flora avait pris mon cadeau sans l’ombre d’une idée de paiement ! Et je songeais que, désormais, j’aurais un ambassadeur en permanence à la cour de ma dame. Le lion avait beau être mal dessiné : il venait de moi. C’étaient mes mains qui l’avaient gravé ; c’était mon ongle qui avait tracé la dédicace ; et, pour simples qu’en fussent les mots, ils ne cesseraient plus de répéter à Flora que je lui étais reconnaissant, que je la trouvais infiniment aimable. Quant au frère, il semblait un peu niais, et rougissait au moindre compliment ; j’avais pu voir, en outre, qu’il me considérait avec quelque méfiance ; mais, en fin de compte, il avait une si bonne figure de garçon que je ne pouvais m’empêcher d’éprouver pour lui de la sympathie. Et, quant au sentiment qui avait poussé sa sœur à me l’amener et à me le présenter, jamais je ne pourrai dire combien j’en fus touché. Ce sentiment me paraissait plus fin que tous les mots d’esprit, plus tendre que toutes les caresses. Ce sentiment signifiait, le plus clairement du monde : « Je ne vous connais pas et ne puis pas vous connaître. Mais voici mon frère, que vous pouvez connaître ! C’est le chemin jusqu’à moi : suivez-le ! »


II

Histoire d’une Paire de Ciseaux.


J’étais encore plongé dans ces réflexions lorsque sonna la cloche qui renvoyait nos visiteurs. Aussitôt notre petit marché se ferma, et nous nous précipitâmes tous vers la cuisine, où l’on distribuait à chacun de nous sa ration du soir ; car nous avions le droit de nous installer, pour manger, où bon nous semblait.

Comme je l’ai dit déjà, la conduite de bon nombre de nos visiteurs était offensante pour nous intolérablement ; elle l’était, sans doute, beaucoup plus encore que ces visiteurs ne se l’imaginaient, de même que le public, dans une ménagerie, doit offenser de mille façons, qu’il ne soupçonne pas, les nobles et infortunés animaux enfermés derrière les barreaux. Et je dois ajouter que quelques-uns de mes compagnons étaient peut-être aussi plus susceptibles que de raison. Ces vieux grognards, d’origine paysanne, accoutumés depuis l’enfance à passer en triomphateurs parmi des populations soumises et tremblantes, ne se résignaient point à leur nouvelle condition.

Il y avait là, en particulier, un homme appelé Goguelat, une brute de la plus belle eau, qui n’avait jamais rien connu de la civilisation que sous la forme de la discipline militaire, et qui cependant, par son héroïque bravoure, s’était élevé au grade de maréchal des logis au 22e de ligne. Autant qu’une brute peut être un bon soldat, c’était un excellent soldat ; la croix d’honneur brillait sur sa poitrine, et galamment gagnée ; mais, pour tout ce qui n’était pas sa consigne, ce Goguelat était bien le plus grossier, le plus ignorant, le plus hargneux pilier de cabaret. En ma qualité de gentilhomme et d’homme ayant reçu une bonne éducation, j’étais le type de ce qu’il comprenait le moins au monde, et détestait le plus. La simple vue de nos visiteurs le plongeait chaque soir, dans un transport de colère, dont il ne manquait pas de s’épancher ensuite sur la première victime qui lui tombait sous la main, mais plus souvent encore sur moi que sur les autres.

C’est à moi qu’il s’en prit, de nouveau, ce jour-là. Je venais à peine de m’asseoir dans un coin de la cour, avec ma ration, lorsque je le vis s’approcher de moi. Il avait une mine de gaîté haineuse ; une troupe de jeunes sots le suivait avec des regards d’attente ; je vis tout de suite que j’allais encore devenir l’objet de quelqu’une de ses basses et fâcheuses plaisanteries. En effet, il s’assit près de moi, étala sa ration sur le sable, but à ma santé sa pinte de bière, par dérision, et commença. Ce qu’il me dit, je rougirais de le répéter ici ; mais ses admirateurs, à chacun de ses mots, se tordaient de rire. Pour ma part, je crus d’abord que j’allais mourir de honte et de fureur. Jamais je n’aurais soupçonné que le misérable eût observé tant de choses mais on a raison de dire que la haine aiguise les oreilles ; car non seulement il savait le nombre de mes entrevues avec la jeune fille : il avait encore retenu le nom de Flora. Peu à peu, en l’entendant, je repris mes esprits ; mais ce fut pour me laisser aller à un élan de rage qui me surprit moi-même.

« As-tu bientôt fini ? m’écriai-je. Parce que, quand ce sera fait, j’aurai à mon tour deux mots à dire !

— À votre aise, monseigneur ! répondit-il. On vous écoute ! La parole est au marquis de Carabas.

— Parfait ! dis-je alors. Eh bien ! Goguelat, écoute-moi, à ton tour et tiens-toi tranquille, si tu ne veux pas que je te prenne pour un lâche, car il y a là-bas un gardien qui a les yeux tournés de notre côté ! Tu as osé parler en de certains termes d’une certaine jeune dame qui pourrait être ta fille, et qui a la bonté de me faire l’aumône, ainsi qu’à plusieurs autres d’entre nous. Si l’empereur — je saluai — si mon empereur pouvait t’entendre, il arracherait la croix de ta vile poitrine ! Moi, je ne le ferai point ; je n’ai pas le droit de reprendre ce qu’a donné notre maître. Mais il y a une chose que je puis te certifier, Goguelat : je puis te certifier que, cette nuit même, je te couperai la gorge ! »

J’avais tellement eu à supporter de sa part, et je l’avais supporté avec tant de patience, jusque-là, que sans doute il s’était attendu à pouvoir toujours continuer impunément ; aussi parut-il d’abord stupéfait. Mais j’eus le plaisir de comprendre que quelques-unes de mes expressions l’avaient touché au vif ; et puis l’animal était vraiment un héros, pour la bravoure, et rien ne l’intéressait autant que de se battre. Au reste, quoi qu’il en fût de ses sentiments, il eut vite fait de se ressaisir, et je dois ajouter, pour lui rendre justice, qu’il prit la chose magnifiquement.

« Et moi, dit-il, par les cornes du diable, je vous certifie que vous me trouverez à votre disposition »

Après quoi il but de nouveau à ma santé, et je lui rendis la même politesse.

La nouvelle de ma provocation ne tarda pas à se répandre à travers la prison. Tous les visages s’illuminèrent, comme ceux des spectateurs sur un champ de courses et, en vérité, il faut avoir vécu d’abord la vie active d’un soldat de l’empereur, et s’être ensuite trouvé condamné à l’ennui d’une geôle, pour pouvoir bien comprendre, et peut-être excuser, le ravissement éprouvé par nos compagnons.

Goguelat et moi couchions tous deux dans la même chambrée, ce qui simplifiait grandement les choses. Un comité d’honneur fut donc formé, dont firent partie les douze hommes de notre chambrée. Ils choisirent pour président un sergent-major du quatrième dragons, le type de la vieille barbe, excellent militaire, et excellent homme. Il prit ses fonctions tout à fait au sérieux, vint s’entretenir successivement avec chacun de nous deux, et alla rendre compte au comité de nos deux réponses. La mienne avait été aussi ferme qu’il convenait. J’avais dit au sergent-major que la jeune dame au sujet de laquelle Goguelat s’était exprimé en termes incivils m’avait, à plusieurs reprises, donné des aumônes. J’avais rappelé que, sans doute, c’était chose nouvelle pour nous d’en être réduits à tendre la main sous prétexte de vendre des tabatières ou des boîtes à pilules, et que nous avions tous vu, jadis, des bandits qui, après avoir sollicité et obtenu des passants quelque charité, avaient trouvé bon de railler ou d’injurier leurs bienfaiteurs. « Mais, — ajoutai-je, — j’ai confiance que personne de nous ne tombera aussi bas. Comme Français et comme soldat, je dois à cette jeune dame de la reconnaissance. Je me suis cru tenu de protéger son honneur et de défendre celui de l’armée. Vous qui êtes mon aîné et mon supérieur en grade, dites-moi si je n’ai pas eu ma raison ? »

Le sergent-major était un vieux bonhomme doux et tranquille. Il me donna un petit coup sur l’épaule, avec trois doigts, me dit : « C’est bien, mon enfant ! » et s’en retourna vers son comité.

Goguelat, naturellement, ne fut pas plus accommodant que moi-même. « Je n’aime pas les excuses, ni ceux qui les font ». Ce fut sa seule réponse. Et rien ne resta plus qu’à arranger les détails de la rencontre.

Pour ce qui était du temps et de l’heure, nous n’avions pas le choix. Notre affaire devait se régler la nuit, dans l’obscurité, tout de suite après le passage d’une ronde ; et cela devait se faire dans l’espace libre ouvert au milieu du hangar qui nous servait de chambrée. La question des armes était plus embarrassante. Nous possédions bien un certain nombre d’outils, que nous employions à fabriquer nos petits jouets ; mais aucun d’eux ne convenait pour un combat singulier entre hommes civilisés ; sans compter que, ces outils étant de forme et de dimensions différentes, on n’aurait pu, avec eux, égaliser les chances des combattants. Enfin, quelqu’un eut une idée. On dé vissa une paire de ciseaux et l’on fixa chacune des deux pointes à l’extrémité d’une baguette flexible, après avoir coupé les deux baguettes à longueur égale. Je ne saurais décrire l’étrange impression que j’éprouvais à tenir dans ma main une telle arme, qui n’était pas plus lourde qu’une cravache, et dont on avait peine à supposer qu’elle fût plus dangereuse.

Toute la chambrée jura ensuite solennellement que personne n’interviendrait dans le duel, ni, en cas d’accident grave, ne trahirait le nom du survivant. Après quoi, tout se trouvant ainsi préparé, nous nous recueillîmes dans l’attente du moment.

Le soir descendit, nuageux et sombre. Pas une seule étoile ne brillait au ciel lorsque, comme d’habitude, la première ronde passa par notre chambrée, et poursuivit son tour le long, des remparts. Quand nous prîmes nos places, nous entendions encore, dominant les murmures de la ville qui nous entourait, le cri des sentinelles au passage de la ronde.

Leclos, le sergent-major, nous mit en position, joignit nos baguettes, et nous laissa. Pour éviter les taches de sang sur nos effets, mon adversaire et moi nous étions mis tout nus, et le froid de la nuit enveloppait nos corps comme d’un drap mouillé. Goguelat était plus habile que moi à l’escrime ; il était, en outre, plus grand que moi, et plus fort en proportion. Dans l’obscurité d’encre de la chambrée je ne parvenais pas même à voir ses yeux ; et l’idée d’une parade m’était rendue plus impossible encore par l’extrême souplesse des baguettes. Je résolus donc de profiter, autant que possible, de mon défaut même. Aussitôt le signal donné, je me baisserais, et foncerais au même instant ! C’était jouer ma vie sur une carte : si je ne blessais pas gravement l’adversaire, aucune défense ne me resterait. Et j’avais surtout un petit frisson de terreur à la pensée que, si j’échouais, c’était sur mon visage et mes yeux que l’animal se trouverait tout naturellement conduit à porter ses coups.

« Allez ! » dit le sergent-major.

Au même instant nous fonçâmes tous les deux avec une égale furie, et, sans ma feinte, nous nous serions sûrement embrochés tous les deux. Goguelat, dans l’espèce, se borna à me blesser à l’épaule, tandis que ma pointe lui pénétra dans le ventre, au-dessous de la ceinture ; et sa grosse masse humaine, tombant sur moi de toute sa hauteur, me précipita sur le sol, sans connaissance.

Quand je revins à moi, j’étais étendu sur mon lit ; et je pus distinguer dans les ténèbres une douzaine de têtes massées autour de moi. Je me redressai. « Qu’y a-t-il ? » m’écriai-je.

« Chut ! dit le sergent-major, Dieu merci, tout va bien ! »

Je sentis qu’il cherchait ma main, à tâtons ; et il avait des larmes dans la voix.

« Rien qu’une égratignure, mon enfant ; et puis voici votre vieux papa, qui va bien vous soigner ! Votre épaule est bandée comme il faut ; nous vous avons remis vos vêtements sur le corps ; tout ira bien ! »

La mémoire commençait à me revenir. « Et Goguelat ? » murmurai-je.

« Impossible de le remuer ! Il a le ventre crevé. Mauvaise affaire ! dit le sergent-major. »

L’idée d’avoir tué un homme avec la moitié d’une paire de ciseaux m’atterra. Je crois bien que, si j’en avais tué une douzaine avec un fusil, un sabre, une baïonnette, n’importe quelle arme régulière, je n’en aurais pas éprouvé un remords aussi angoissant. Je courus vers mon malheureux adversaire, je m’agenouillai près de lui, et ne pus que sangloter son nom.

Il fit de son mieux pour me tranquilliser. « Tu m’as donné la clef des champs, camarade ! me dit-il. Mais, tu sais, sans rancune. »

À ces mots, mon horreur redoubla. Ainsi, c’était nous, deux Français exilés, qui avions engagé l’un contre l’autre un combat tout aussi sauvage que les batailles des bêtes ! Et cet homme, qui avait été toute sa vie une brute achevée, le voici qui mourait, en terre étrangère, de cette blessure sans nom ; le voici qui attendait la mort avec la bonne grâce héroïque d’un Bayard !

J’insistai pour que l’on appelât les gardiens et qu’on fît venir un médecin. « Peut-être parviendra-t-on à le sauver ! » criais-je en pleurant.

Mais le sergent-major me rappela notre promesse : « Si c’est vous qui aviez été atteint, dit-il, nous aurions eu à vous laisser là jusqu’au moment où la patrouille serait revenue et vous aurait ramassé. Il se trouve que la chance a tourné contre Goguelat. Le pauvre garçon doit se résigner comme vous auriez fait ! Allons, mon enfant, vite, dans votre lit ! »

Et, comme je résistais encore :

« Champdivers ! me dit-il, c’est de l’enfantillage ! vous me faites de la peine !

— Allons ! tout de suite sur vos paillasses, tas de fichus bougres ! dit Goguelat, en s’efforçant de rire pour nous rassurer. »

Chacun de nous revint donc vers son lit, dans les ténèbres, et feignit de dormir. La soirée n’était pas encore très avancée. La ville, à nos pieds, de très loin, nous envoyait un bruit confus de roues et de voix. Et bientôt le rideau des nuages se déchira, nous laissant voir, par les fenêtres de la chambrée, la foule des étoiles sur le fond bleu du ciel. Cependant le pauvre Goguelat gisait toujours au milieu de nous, et nous entendions que, par instants, il ne pouvait pas s’empêcher de pousser un grognement.

Puis nous entendîmes arriver la ronde. Peu à peu, nous l’entendîmes traverser la cour, dépasser les sentinelles, s’approcher de nous. Enfin, elle tourna le coin des remparts et s’offrit à nos yeux quatre soldats, précédés d’un caporal qui tenait une lanterne et l’agitait à droite et à gauche, de façon à en projeter la lumière dans tous les recoins.

« Holà ! s’écria le caporal, s’arrêtant tout à coup devant le corps de Goguelat. »

Il se baissa avec sa lanterne. Tous nos cœurs s’interrompirent de battre.

« Que diable est-ce là ? » fit-il. Puis, d’une voix vibrante, il appela du renfort.

Aussitôt nous voici tous sur pied. D’autres lanternes, d’autres soldats se pressent devant la chambrée. Un officier se fraie un chemin parmi eux, à coups de coudes. Et, au milieu de la chambrée, s’étend l’énorme corps, tout nu, taché de sang.

L’un de nous lui avait mis sa couverture sur le ventre ; mais le malheureux se secouait si fort qu’il n’avait point tardé à se découvrir.

« Ceci est un meurtre ! » déclara l’officier. Puis, s’adressant à nous : « Satanés animaux, nous verrons à régler cette affaire-là avec vous demain matin ! »

Le malheureux Goguelat fut soulevé, étendu sur un brancard. Avant de quitter la chambrée, nous l’entendîmes qui faisait un dernier effort pour nous crier joyeusement adieu.


III

Le major Chevenix entre dans l’histoire, et Goguelat en sort.


Goguelat était évidemment perdu. Aussi ne laissa-t-on pas échapper un moment pour l’interroger, pendant qu’il était encore capable de répondre. Ses réponses furent d’ailleurs invariables : il affirma qu’il s’était donné volontairement la mort, parce qu’il en avait assez de voir tant d’Anglais. Le médecin eut beau soutenir que l’hypothèse du suicide était impossible, vu la nature de la plaie et sa direction. Goguelat répondit qu’un soldat français savait faire bien des choses dont un médecin anglais n’aurait jamais l’idée. Il dit qu’il avait enfoncé l’arme dans le sol, et s’était jeté sur la pointe. Le médecin, qui était un petit homme propret, rubicond, et d’humeur impatiente, pesta, jura, maudit le pauvre diable. « Rien à faire de lui ! criait-il. Une brute sans pareille ! Si du moins on pouvait retrouver l’arme ! » Mais l’arme avait cessé d’exister. Tout au plus aurait-on pu découvrir, dans plusieurs coins, des morceaux de baguettes dispersés ; et peut-être, à l’air frais du matin, dans la cour, quelque dandy en livrée soufre et moutarde occupé à se rogner les ongles avec une paire de ciseaux !

N’obtenant rien de Goguelat, les autorités ne manquèrent point de s’adresser à nous. Nous eûmes à subir interrogatoire sur interrogatoire, tantôt séparément, tantôt par deux ou trois. Nous fûmes menacés de toute sorte de sévérités impossibles, et tentés par la promesse de toute sorte de récompenses improbables. Pour ma part, je fus certainement interrogé plus de cinq fois et chaque fois je m’en tirai le plus brillamment du monde. Je suis comme le vieux Souvarof, je n’admets pas qu’un soldat puisse être pris de court devant n’importe quelle question. À toute question il doit répondre, comme il marche au feu, promptement et gaîment. Souvent dans ma vie j’ai manqué de pain, d’argent, ou même d’espoir : jamais je n’ai manqué d’une réponse à une question. Et j’ajoute que mes camarades, si tous n’avaient point peut-être la répartie aussi facile, se conduisirent tous, dans l’espèce, avec la même fermeté : de manière que l’enquête n’aboutit point, et que la mort de Goguelat resta un mystère dans la prison. Tels étaient les vétérans de France !

Et cependant, pour dire toute la vérité, je dois avouer que cet échec de l’enquête ne s’explique pas seulement par le profond souvenir que nous conservions de notre honneur militaire. En d’autres circonstances, je crois bien que personne d’entre nous n’aurait trahi le secret volontairement ; mais peut-être quelqu’un se serait-il laissé entortiller par des questions perfides, ou encore laissé intimider par des menaces. Ce qui nous soutenait et nous liait tous les uns aux autres, dans notre chambrée, et nous donnait à la fois une résolution et une présence d’esprit exceptionnelles, c’est qu’il y avait entre nous un secret plus important encore à garder. Nous poursuivions un projet dont la réussite intéressait également chacun de nous ; et chacun, jusqu’à cette réussite, se serait fait tuer plutôt que de trahir un camarade. Quant à ce qu’était notre projet, ai-je besoin de le dire ? Il n’y a qu’une seule espèce de projets qui fleurisse dans les prisons, de même qu’il n’y pousse qu’une seule espèce de désirs. Et la pensée que notre passage souterrain était presque entièrement creusé, dans le rocher du Château, c’était surtout cette pensée qui nous soutenait et nous inspirait.

Je me tirais de mes interrogatoires, comme je l’ai dit, de la façon la plus brillante ; et cependant j’étais démasqué. Oui, moi que mon adversaire lui-même couvrait et défendait héroïquement, j’avais été amené à tout avouer à quelqu’un qui, plus que personne, aurait dû ignorer mon secret !

Trois jours après le duel, et pendant que Goguelat vivait encore, j’eus à donner une leçon de français au major Chevenix. Cette occupation était loin de me déplaire ; non qu’elle me rapportât beaucoup, — mes leçons m’étaient payées dix-huit pence par mois, et encore avais-je à les réclamer ; — mais j’aimais les déjeuners du major, son tabac, et, sans l’aimer lui-même, je trouvais un réel plaisir à causer avec lui. Celui-là, du moins, était un homme bien élevé, tandis que tous les autres avec qui j’avais l’occasion de m’entretenir se trouvaient être, malheureusement, je dois le répéter, de pauvres diables absolument illettrés, et pour qui le plus beau livre ne représentait qu’un paquet de feuilles de papier bonnes à allumer leur pipe.

Chevenix était un fort bel homme, encore jeune, bien fait, grand, avec des traits réguliers et des yeux gris très clairs. Aucun détail ne péchait dans sa personne, et pourtant l’ensemble était désagréable. Peut-être était-il trop propre : on avait toujours l’impression qu’il sentait le savon. Certes, la propreté est chose excellente : mais je ne puis admettre qu’un homme ait des ongles qui semblent en porcelaine. Et puis il était trop froid, trop maître de lui. Impossible de découvrir, chez ce jeune officier, le feu de la jeunesse, ni l’entrain du soldat. Sa bonté même était d’une froideur cruelle ; il m’exaspérait jusque dans ses amitiés. Et son caractère était si parfaitement l’opposé du mien que, tout en me réjouissant d’avoir affaire à lui, jamais je ne l’approchais qu’avec une réserve soupçonneuse.

Ce jour-là, selon l’usage, il me donna à corriger son exercice ; j’y trouvai six fautes.

« Hein ! six fautes ! dit-il en regardant la fenêtre. C’est ennuyeux. Jamais je n’en sortirai.

— Oh ! mais si, vous faites de grands progrès ! » lui répondis-je. Je ne lui disais cela, on l’entend bien, que pour ne point le décourager : mais, en réalité, il était incapable d’apprendre le français. C’est chose où il faut, je crois, quelque feu ; et le major avait éteint tout le sien à force de se savonner.

Il mit la feuille sur la table, s’appuya le menton dans une main, et me regarda sévèrement, de ses yeux trop clairs.

« J’ai à vous parler ! me dit-il.

— Entièrement à vos ordres ! répliquai-je ; mais je tremblais, devinant bien de quel sujet nous allions parler.

– Il y a déjà quelque temps que vous me donnez ces leçons, reprit-il, et j’incline à avoir bonne opinion de vous. Je vous crois un gentleman.

— Monsieur, dis-je, j’ai effectivement l’honneur d’en être un.

— Quant à moi, dit-il, j’ignore l’impression que je vous fais ; mais peut-être êtes-vous porté à croire que je suis, moi aussi, un homme d’honneur ?

— La chose ne saurait faire de doute ! répondis-je. Et je m’inclinai.

— C’est parfait, fit-il. Et maintenant, dites-moi donc ce qui en est de l’affaire de ce Goguelat !

— Vous avez entendu mon témoignage, hier, devant la commission !… Je dormais sur mon lit…

— Oh ! oui, je vous ai entendu hier devant la commission, en effet ! m’interrompit-il. Et je me rappelle bien ce que vous avez raconté. Mais est-ce que vous supposez que j’aie pu songer un seul instant à vous croire ?

— En ce cas, vous ne me croirez pas davantage si je vous répète la même chose ici ! lui dis-je.

— Je me trompe peut-être (c’est ce que nous verrons bien), reprit-il, mais j’ai l’impression que vous allez me dire autre chose, ici. J’ai l’impression que, étant entré dans cette chambre, vous n’en sortirez pas sans m’avoir tout avoué ! »

Je haussai les épaules.

« Laissez-moi m’expliquer, continua-t-il. Votre déposition, naturellement, ne compte pas. Je n’en ai tenu aucun compte, non plus que la commission.

— Tous mes regrets ! dis-je en souriant.

— Mais la vérité est que vous devez tout savoir ! Vous tous, dans la chambrée B, vous savez ce qui en est. Et je vous demande quel sens il y a à poursuivre indéfiniment cette plaisanterie, ici, entre amis ! Allons, allons, décidez-vous !

— Je vous écoute avec intérêt, dis-je ; au fond, peut-être est-ce vous qui allez me renseigner ! ».

Le major Chevenix croisa lentement ses longues jambes.

« Je comprends, fit-il, que vous ayez des précautions à garder. J’imagine qu’un serment aura été passé entre vous. Je comprends cela parfaitement. (Il me dévisageait, tout en parlant, de ses yeux brillants et froids.) Et je comprends aussi que vous soyez particulièrement soucieux de tenir votre parole, étant donné qu’il s’agit là d’une affaire d’honneur.

– D’une affaire d’honneur ? répétai-je, sur un ton étonné.

— Alors, ce n’était pas une affaire d’honneur ? demanda-t-il.

— Qu’est-ce qui n’était pas une affaire d’honneur ? Je ne vous suis pas »

Le major, ne fit aucun signe d’impatience. Il se borna à rester silencieux pendant un instant ; après quoi il reprit, de la même voix placide et bienveillante :

« La commission et moi avons été d’accord pour ne pas tenir compte de votre témoignage. Mais il y avait une différence entre moi et les autres officiers : car je connaissais mon homme et ils ne le connaissaient pas. Ils voyaient en vous un soldat ordinaire, et moi je vous savais un gentleman. Pour eux, votre déposition n’était qu’un tissu de mensonges, et qu’ils n’écoutaient qu’en bâillant. Moi, je me demandais : « Jusqu’où un gentleman pourra-t-il aller dans cette voie ? Sûrement, il n’ira pas jusqu’à faire qu’un meurtre demeure impuni ? » Et ainsi, quand je vous entendis affirmer que vous ne saviez rien de l’affaire, et le reste, je traduisis votre témoignage d’une autre façon que mes collègues. Et maintenant, Champdivers, s’écria-t-il, en se relevant soudain et en allant vers moi, maintenant il faut que vous m’aidiez à tirer cela au clair ! Écoutez bien ce que je vais vous dire ! »

Au même instant il posa lourdement sa main sur mon épaule ; et je suis tout à fait incapable, aujourd’hui encore, de me rappeler s’il continua son discours ou s’il s’arrêta tout de suite. Car, comme par une malchance diabolique, l’épaule sur laquelle il avait mis la main était celle que le ciseau de Goguelat avait entamée. La plaie n’était en somme qu’une égratignure ; mais l’étreinte du major Chevenix me mit à l’agonie. La tête me tournait, la sueur découlait de mon front ; et sans doute je devins d’une pâleur de mort.

Chevenix retira sa main aussi soudainement qu’il l’avait posée.

« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il.

— Oh ! rien ! Une douleur ! C’est déjà passé !

— En êtes-vous sûr ? Vous êtes blanc comme un linge !

— Oh ! non, ce n’est rien, je vous assure ! Me voici de nouveau prêt à vous entendre ! dis-je, encore que j’eusse toutes les peines du monde à remuer ma langue.

— Eh bien ! je reprends ! Pouvez-vous me suivre ?

— Oh ! parfaitement ! répondis-je ; et j’essuyai mon visage, tout mouillé de sueur, avec la manche de ma veste.

— C’est tout de même une douleur bien soudaine et bien vive qui vous est venue là ! fit le major d’un ton de doute. Mais enfin, puisque vous êtes sûr qu’elle est passée, je continue. Je vous disais donc que, naturellement, une affaire d’honneur entre vous devait être difficile à mener à bien, que sans doute même vous n’aviez pas pu songer à lui donner une forme tout à fait régulière. Et cependant un duel peut fort bien être irrégulier dans la forme et, en tel cas particulier, rester suffisamment loyal quant à ses effets. Me comprenez-vous ? Et maintenant, comme gentleman et comme soldat… »

De nouveau il leva la main et s’avança vers moi. Je ne pus me résigner à une seconde angoisse : je me reculai.

« Non, m’écriai-je, pas cela ! Ne mettez pas votre main sur mon épaule ! Je ne puis le supporter. C’est un rhumatisme ! me hâtai-je d’ajouter. Mon épaule est enflammée et me fait très mal. »

Chevenix revint à sa chaise, se rassit, et alluma un cigare.

« Je suis fâché de vous savoir malade ! dit-il enfin. Laissez-moi appeler le médecin !

— N’en faites rien, dis-je. C’est une bagatelle ! J’y suis tout à fait accoutumé ! Et puis, je ne crois pas aux médecins !

— Soit ! dit-il. Il resta assis et fuma quelque temps sans rien dire. J’aurais tout donné au monde pour rompre ce silence.

— Eh bien ! reprit-il enfin, je crois qu’il ne me reste plus rien à apprendre ! Je crois que je peux dire que je sais tout !

— Sur quel sujet ? demandai-je héroïquement.

— Sur l’affaire de Goguelat ! dit-il.

— Je vous demande pardon…, je ne saisis pas…

— Oh ! dit le major, la chose est bien simple : cet homme a été frappé en duel, et de votre main ! Je ne suis pas un enfant !

— Non, certes ! mais vous me paraissez être un grand constructeur d’hypothèses ! hasardai-je.

— Voulez-vous que nous mettions mon hypothèse à l’épreuve ? demanda-t-il. Le cabinet du médecin est à deux pas d’ici. Si vous n’avez pas à l’épaule une plaie ouverte, c’est que je me trompe. Si vous en avez une… mais je vous engage à bien réfléchir avant de prendre un parti ! Car il y a un inconvénient grave à ce que nous tentions l’expérience : c’est que, alors, ce qui aurait pu rester une chose privée, entre nous, risque de devenir propriété publique.

— Oh ! dans ce cas, dis-je en riant, tout plutôt qu’un médecin ! C’est une espèce que je ne puis souffrir ! »

Ses dernières paroles m’avaient fort soulagé, mais j’étais encore loin de me sentir tout à fait à l’aise.

Le major Chevenix continua de fumer, regardant tantôt les cendres de son cigare et tantôt moi.

« J’ai été moi-même un soldat, dit-il ensuite, et j’ai eu, moi aussi, à abattre mon homme. Je ne suis pas d’humeur à mettre quelqu’un dans la peine pour une affaire de ce genre, si seulement elle a été nécessaire, et correcte. Mais il faut que je sache si elle a été cela, et j’exige que vous m’en donniez votre parole d’honneur. Faute de quoi, j’en suis bien fâché, mais j’aurai à mander le médecin.

— Je n’avoue et je ne dénie rien, répondis-je. Mais, si la formule que voici peut vous suffire, je vous donne ma parole, en tant que gentilhomme et en tant que soldat, qu’il ne s’est rien passé entre nous, dans la chambrée, qui n’ait été parfaitement honorable.

— C’est bien ! dit-il. Voilà tout ce que je désirais savoir. Maintenant vous pouvez vous en aller, Champdivers ! »

Et, comme je me préparais à sortir, il ajouta, avec un gros rire :

« À propos, j’ai mille excuses à vous faire ; je n’avais pas la moindre idée que je vous appliquais la torture ! »

Ce même jour, l’après-midi, notre médecin vint dans la cour, tenant à la main un morceau de papier. Il paraissait échauffé, et nullement en veine de politesse.

« Holà ! cria-t-il, quel est donc celui d’entre, vous qui parle anglais ? »

Puis, m’apercevant :

« Ah ! Justement, le voici ! Écoute un peu, animal ! Tu vas dire dans ta langue à tous ces gaillards que leur compagnon est en train de crever. Il a son affaire il ne passera pas la soirée. Et dis-leur aussi que je n’envie pas les sentiments du coquin qui l’a embroché ! Allons, commence par leur dire tout ça ! »

C’est ce que je fis.

« Et maintenant, reprit le médecin, dis-leur que cet individu, ce Goggle, — que le diable emporte son nom ! — désire revoir quelques-uns de ses compagnons avant de se mettre en route pour son nouveau poste. Si j’ai bien compris ce qu’il dit, il demande à vous embrasser, ou à vous serrer la main, ou quelque autre sensiblerie du même genre. Est-ce compris ? D’ailleurs voici une liste qu’il nous a fait écrire ; lis-la tout haut, car je n’en viens pas à bout avec vos maudits noms ! et que les hommes nommés répondent présent en allant se ranger contre le mur ! »

J’éprouvai un singulier mélange d’émotions diverses en lisant le premier nom inscrit sur la liste. Je n’avais aucun désir de contempler de nouveau mon malheureux ouvrage : toute ma chair frémissait à cette pensée ; et puis, quel accueil allais-je recevoir ? L’idée me vint de passer ce premier nom et de rester dans le préau. Mais, par bonheur, je ne m’arrêtai pas à cette idée, qui aurait pu me jouer un très vilain tour. J’allai vers le mur désigné, lus tout haut le nom de « Champdivers », et me répondis à moi-même : « Présent ! »

Nous étions une demi-douzaine, en tout, sur la liste. Dès que nous fûmes tous rangés contre le mur, le médecin nous conduisit à l’infirmerie, où nous le suivîmes en file, l’un derrière l’autre. À la porte, il s’arrêta et nous dit que « l’animal désirait voir séparément chacun de nous ». C’était une petite pièce blanchie à la chaux. Une fenêtre, donnant au midi, s’ouvrait sur une perspective immense et lointaine ; et, d’en bas, le bruit des roues montait clairement jusqu’à moi. Sur un petit lit, près de la fenêtre, gisait Goguelat. La vie n’était pas encore entièrement effacée de son visage, mais la marque de la mort s’y voyait déjà. Il y avait dans son sourire quelque chose de sauvage, d’inhumain, qui me saisit à la gorge. Et le pauvre diable semblait avoir honte lui-même de sa voix enrouée.

Il étendit les bras vers moi, comme pour m’embrasser. Et je dus m’approcher de lui, malgré le frisson d’horreur qui me secouait tout entier. Mais il ne fit que coller ses lèvres à mon oreille.

« Aie confiance en moi ! murmura-t-il. Je suis bon bougre, moi ! J’emporterai mon secret en enfer, pour le dire au diable ! »

Mais pourquoi reproduirais-je la grossièreté de ses expressions ? Tout ce qu’il pensait et sentait, à cette heure suprême, était d’une noblesse admirable, encore qu’il ne sût point le traduire autrement que dans un langage de brute. Après m’avoir consolé et rassuré de son mieux, il me dit d’appeler le médecin ; et lorsque celui-ci se fut approché, mon pauvre Goguelat se souleva un peu dans son lit, désigna du doigt d’abord lui-même, puis moi, qui pleurais à son chevet, et répéta plusieurs fois les mots : « Amis, amis ; nous deux, amis ! »

À ma grande surprise, le médecin sembla très ému. Il secoua vers nous sa petite tête à perruque ronde et dit, plusieurs fois de suite « All right, Johnny, moi comprong ! »

Alors Goguelat me serra encore les mains, et je sortis de la chambre, en sanglotant comme un enfant.

Dans la vie, et surtout depuis son emprisonnement, Goguelat était en général détesté ; mais, durant les trois jours de son agonie, sa magnifique constance lui avait gagné tous les cœurs ; et quand le bruit se répandit dans la prison, ce même soir, qu’il avait cessé de vivre, toutes les conversations s’arrêtèrent ou eurent lieu à voix basse, comme dans une maison en deuil.

Quant à moi, j’étais vraiment comme un fou. Je ne pus fermer l’œil de toute la nuit. Je me répétais toujours que je l’avais tué, et que lui, en échange, avait fait l’impossible pour me protéger. Et tel est le profond illogisme de nos sentiments les meilleurs que, le lendemain matin, par l’excès même de mon remords, j’étais en humeur de chercher querelle au premier venu.

Rencontrant le médecin, je lui demandai si la nouvelle était vraie.

« Oui, me dit-il, l’animal est mort !

— A-t-il beaucoup souffert ? demandai-je.

— Pas du tout. Il s’est éteint comme un mouton ! »

Le petit médecin me considéra un moment, puis je vis qu’il portait la main au gousset de son gilet.

« Tenez, me dit-il, prenez cela, et ne vous faites pas de mauvais sang ! » — Il me mit dans la main une petite pièce de quatre sous en argent, et s’éloigna.

J’aurais dû garder cette pièce pour la faire encadrer sur le mur, en souvenir du seul acte de charité qu’eût jamais fait, à ma connaissance, le médecin de la prison. Mais, au lieu de cela, je courus aux remparts, tout tremblant d’irritation et de honte ; et je jetai la pièce en l’air, bien loin, comme le prix du sang.


IV

Je reçois une liasse de banknotes.


Peu de temps après ces événements, une après-midi, je fus tout surpris de me voir examiné avec une attention marquée, dans la cour de notre prison, par un personnage qui m’était tout à fait inconnu. C’était un homme d’âge moyen, avec une face rouge, de gros yeux ronds, des sourcils drôlement broussailleux, et un front protubérant ; il était vêtu d’une longue redingote de quaker et d’un chapeau à larges bords. L’ensemble de sa figure paraissait à la fois simple et cossu. Sans doute, il m’avait observé de loin assez longtemps, car je vis qu’un moineau restait tranquillement assis entre nous, sur la culasse d’un canon. Aussitôt que mes yeux eurent rencontré les siens, il s’approcha, faisant fuir le moineau, et s’adressa à moi en français. Il parlait cette langue assez couramment, mais avec un accent abominable.

« N’ai-je point le plaisir de parler à monsieur le comte Anne de Kéroual de Saint-Yves ? demanda-t-il.

— Ce n’est pas de ce nom-là que je m’appelle d’ordinaire, répondis-je ; mais je pourrais, en effet, porter ce nom si je voulais. En attendant, je m’appelle simplement Champdivers, à votre service. C’était le nom de ma mère, et j’ai trouvé qu’il convenait fort bien pour un soldat.

— Votre affirmation n’est pas tout à fait exacte, reprit mon visiteur ; car, si j’ai bon souvenir, votre mère aussi avait la particule. Elle se nommait Florimonde de Champdivers.

— Vous avez raison de nouveau ! dis-je ; et j’ai grand plaisir à rencontrer un homme si bien informé de mes quartiers de noblesse. Monsieur serait-il né, lui aussi ? »

Je dis cela avec un grand air de hauteur, en partie pour cacher l’extrême curiosité que m’inspirait cette visite, et en partie pour me divertir, tant la question me semblait incongrue et comique, sur les lèvres d’un soldat prisonnier, en livrée mi-partie soufre et moutarde.

Ma question sembla sans doute également comique à l’inconnu, car il se mit à rire.

« Non, monsieur, répondit-il, je ne suis pas au sens où vous l’entendez, et je dois me contenter d’avoir un jour à mourir. Je m’appelle Romaine. Daniel Romaine, notaire dans la Cité de Londres, pour vous servir ; et, chose qui peut-être vous intéressera davantage, je suis ici à la requête de votre grand-oncle, le marquis !

— Quoi ! m’écriai-je. Le marquis de Kéroual se rappellerait-il l’existence d’une personne telle que moi, et daignerait-il se reconnaître parent d’un soldat de l’empereur ?

— Une question, d’abord, fit mon visiteur : parlez-vous bien l’anglais ?

— J’ai appris à le parler depuis l’enfance, répondis-je. Déjà mon père, en Bretagne, s’amusait à parler anglais avec moi ; et j’ai été recueilli, après sa mort, par un de vos compatriotes, mon bienfaiteur, un certain M. Vicary. »

Le visage du notaire laissa voir une forte expression de curiosité.

« Comment ? s’écria-t-il, vous avez connu le pauvre Vicary ?

— Pendant des années, répondis-je, et pendant bien des mois j’ai partagé sa cachette.

— Et moi, j’ai été son camarade d’études, et j’ai repris sa clientèle, dit mon visiteur. L’excellent homme ! C’est précisément pour s’occuper des affaires du marquis qu’il était allé dans ce maudit pays, dont jamais il ne devait revenir. Sauriez-vous par hasard les détails de sa mort ?

— Hélas ! oui, répondis-je. Il fut attaqué, durant un voyage dans le midi de la France, par une bande de ces brigands, que nous appelons des chauffeurs. Il fut mis à la torture, et c’est ainsi qu’il est mort.

— Ignoble race ! murmura le notaire, se parlant à lui-même !

— Elle n’a pas le bonheur d’être anglaise ! » observai-je avec un soupir plein de politesse.

Quatre-vingt-dix-neuf pour cent de nos visiteurs auraient admis cette remarque comme parfaitement naturelle, et y auraient vu la preuve de l’excellence de mon jugement. Mais le notaire était décidément plus fin.

« Je m’aperçois que vous n’êtes pas une bête ! dit-il.

— Mais je n’ai pas non plus la prétention d’en être une ! répondis-je.

— Et cependant, je vous engage à vous méfier de l’ironie ! reprit-il. C’est un instrument dangereux. Je soupçonne votre grand-oncle de l’avoir trop pratiqué. Et de là vient, sans doute, qu’à présent on a peine à bien comprendre ce qu’il veut dire.

— Voilà un renseignement qui me ramène à une question bien naturelle de ma part ! dis-je. À quel heureux hasard dois-je le plaisir de cette visite ? Comment m’avez-vous reconnu ? et comment saviez-vous que j’étais ici ? »

Le notaire sépara soigneusement les pans de sa redingote, s’assit près de moi sur le rebord du mur, et dit :

« C’est une histoire assez singulière et, avec votre permission, je vais d’abord répondre à votre seconde question. Je vous ai reconnu à cause d’une certaine ressemblance qu’il y a entre vous et votre cousin, M. le vicomte.

— J’ose croire, monsieur, que cette ressemblance est à mon avantage ? objectai-je.

— Je m’empresse de vous rassurer : elle l’est, en effet. À mes yeux, du moins, M. Alain de Saint-Yves n’a pas un extérieur bien agréable. Mais pourtant, lorsque j’ai su que vous étiez ici, la ressemblance m’a aidé à vous découvrir. Et quant à la question de savoir comment j’ai été renseigné sur votre sort, je dois vous dire que c’est encore M. Alain que nous avons à en remercier. Voici quelque temps déjà que votre cousin s’est mis en devoir d’informer le marquis de tout ce qui vous arrivait ; je vous laisse à deviner pour quel motif. Or, quand, la première fois, il a apporté la nouvelle de votre…, quand il a appris que vous serviez Bonaparte, nous avons bien cru que le vieux marquis n’y survivrait pas, tant il était furieux. Mais, avec le temps, les choses ont un peu changé ; un peu, ou plutôt même beaucoup. Nous avons su que votre régiment était en marche vers la Péninsule, que, là, votre bravoure vous avait valu d’être fait sous-officier, et puis que vous aviez dû revenir de nouveau au rang de simple soldat. Et ainsi, avec le temps, comme je vous le disais, M. de Kéroual s’est accoutumé à l’idée qu’un de ses parents servait sous Bonaparte ; mais, par contre, il a été amené à s’étonner de ce qu’un autre de ses parents, qui vivait près de lui en Angleterre, fût si remarquablement informé des moindres choses de France. Votre grand-oncle a été amené à se demander si son petit-neveu, M. Alain, n’était pas un espion de votre empereur. Mais en tout cas le fait est, monsieur, qu’en cherchant trop à vous desservir, votre cousin a accumulé sur lui-même une nuée de soupçons. »

Mon visiteur s’arrêta, aspira une prise de tabac, et me considéra avec bienveillance.

« Par ma foi, dis-je, c’est là vraiment une curieuse histoire !

— Attendez que je l’aie achevée ! dit M. Romaine, car deux autres événements se sont encore produits, dont le premier est une conversation de M. le marquis avec M. de Mauséant.

— Voilà un personnage que je connais à mes dépens ! m’écriai-je. C’est à lui que je dois d’avoir perdu mon grade !

— Est-ce possible ? fit-il. Je ne m’en doutais pas.

— Oh ! ne pensez pas que je m’en plaigne ! dis-je. J’ai été absolument dans mon tort. On m’avait donné un prisonnier à garder ; je l’ai laissé fuir ; le moins que l’on pouvait faire était de me dégrader.

— Mais à présent vous en toucherez la récompense ! dit-il. Vous avez bien agi, pour vous-même et pour votre roi

— Si j’avais pu penser un seul instant que je faisais tort à mon empereur, répondis-je, j’aurais plutôt fusillé moi-même ce M. de Mauséant que de le laisser s’échapper ! Je n’ai vu en lui qu’un homme privé, j’en ai eu pitié, et c’est par charité privée que je lui ai épargné la fusillade. Je n’entends pas que, même pour mon plus grand profit, on se méprenne sur ma façon d’agir !

— Bien, bien dit le notaire, ceci ne nous regarde point pour le moment ! Je vous assure seulement que vous apportez aux choses une chaleur bien déraisonnable, mon jeune ami, un enthousiasme bien déplacé, croyez-moi ! Le fait est que M. de Mauséant a parlé de vous avec reconnaissance, et que la façon dont il a dépeint votre personne s’est trouvée être la plus propre du monde à modifier les vues de votre grand-oncle. Et puis voilà que votre humble serviteur est arrivé chez le marquis, quelque temps après, et a étalé devant lui la preuve directe de ce que lui et moi soupçonnions depuis bien longtemps. Désormais, aucun doute possible. Le train de vie infiniment coûteux de M. Alain, ses costumes et ses maîtresses, ses pertes aux dés et aux courses, tout s’expliquait : il s’était mis au service de Bonaparte, en qualité d’espion, et tenait les fils de ce que je me bornerai à appeler un grand filet d’entreprises extrêmement fâcheuses. Pour rendre justice à M. de Kéroual, je dois ajouter qu’il s’est comporté, ici encore, de la manière la plus galante possible : il a détruit les preuves du déshonneur de l’un de ses petits-neveux, — et il a entièrement transporté son intérêt sur l’autre.

— Que faut-il que j’entende par là ? demandais-je.

— Je vais vous le dire ! reprit-il. Il y a dans la nature humaine une inconséquence singulière, que les hommes de ma condition ont, plus que les autres, peut-être l’occasion d’observer. Un égoïste s’accommode fort bien de vivre sans femme ni enfants, de se passer de toute l’humanité, sauf peut-être du barbier et de l’apothicaire ; mais le même homme, quand arrive pour lui l’heure de mourir, semble être physiquement incapable de mourir sans un héritier. Vous pouvez faire à vous-même une application de ce principe. Le vicomte Alain, qui, d’ailleurs, ne s’en doute pas, je crois, a disparu de l’horizon. Reste donc, à sa place, le comte Anne !

— À ce que je vois, vous ne cherchez pas à me donner une idée trop favorable de mon oncle le marquis.

— Je n’ai nullement l’intention de médire d’un de mes meilleurs clients, répondit-il. M. de Kéroual a mené une existence relâchée, bien tristement relâchée. Mais c’est un homme qu’on ne saurait connaître sans l’admirer : sa politesse est délicieuse.

— Et, ainsi, vous estimez qu’il y a actuellement des chances pour moi ?

— Entendons-nous ! fit le notaire. En vous disant ce que je viens de vous dire, je me suis aventuré au delà de ma mission. Je n’ai nullement été chargé de vous parler de testaments, ni d’héritages, ni de votre cousin. Je n’ai été envoyé ici que pour vous faire cette seule communication, à savoir que M. le marquis de Kéroual désire se rencontrer avec son petit-neveu.

— Eh bien ! dis-je en regardant les remparts qui nous entouraient, voici un cas où c’est certainement Mahomet qui aura à aller vers la montagne !

— Pardon ! répondit M. Romaine. Vous savez déjà que votre oncle est fort âgé ; mais je ne vous ai pas encore dit qu’il est absolument au bout de ses forces, et qu’on s’attend à sa mort d’un jour à l’autre. Non, non, il n’y a pas de doute sur ce point : c’est bien la montagne qui doit venir vers Mahomet !

— Dans la bouche d’un Anglais, la remarque est significative dis-je. Mais je comprends bien que, par profession, vous êtes homme à garder les secrets ; et je vois qu’en effet vous gardez celui de mon cousin Alain, ce qui, soit dit entre nous, n’est point ]a marque d’un patriotisme bien zélé.

— Je suis, avant toute chose, le notaire de votre famille ! répondit M. Romaine.

— En ce cas, dis-je, je vais, moi aussi, faire fond sur votre discrétion. Ce rocher est très haut, comme vous voyez, et très à pic ; et cependant j’espère me procurer bientôt une paire d’ailes qui pourront peut-être me transporter jusqu’au bas du rocher. Mais, une fois là, je suis sans ressources.

— Et peut-être est-ce précisément alors que nous pourrons vous aider, reprit le notaire. Supposons que, par des moyens que je ne cherche pas à deviner, et sur lesquels je n’exprime pas d’opinion… »

Mais, à cet endroit, je l’interrompis.

« Un mot avant de vous laisser continuer, dis-je. Je n’ai point donné ma parole de ne pas chercher à m’échapper d’ici !

— Voilà qui est parfait, répondit-il, encore que je connaisse certain gentilhomme français qu’une parole donnée dans de telles conditions n’embarrasserait guère !

— Monsieur, dis-je, je ne suis point de cette espèce-là !

— En vérité, je crois que vous n’en êtes pas ! dit le notaire. Donc, supposons que vous vous trouviez libre, et au pied de ce rocher ; bien que je ne puisse pas faire grand’chose pour vous, je puis cependant vous aider un peu dans votre voyage. En premier lieu, si j’étais vous, j’emporterais ceci sur moi, soit dans une poche intérieure, soit dans mon soulier ! »

Et il me tendit une liasse de banknotes.

« Voilà, en effet, qui ne saurait me nuire ! dis-je en cachant les papiers.

— En second lieu, reprit le notaire, je dois vous apprendre que la maison de votre oncle est très loin d’ici. Elle s’appelle Amersham Place, et se trouve près de Dunstable. Vous aurez à traverser une grande partie de l’Angleterre ; et, pour les premières étapes, je suis forcé de vous abandonner à votre propre ingéniosité. J’ai bien quelques relations ici, en Écosse ; mais je n’en ai malheureusement aucune… de malhonnête. Par contre, plus loin vers le sud, aux environs de Wakefield, j’ai appris qu’il y avait un personnage nommé Burchell Fenn, qui n’est pas aussi scrupuleux que d’autres, et qui ne refuserait peut-être pas de vous donner un coup de main pour continuer votre route. En fait, je crois bien que c’est le métier de cet homme, et voilà encore un secret qui me pèse à garder ! Ah ! cher monsieur, c’est là ce qu’on gagne à avoir affaire avec des coquins !

— Mais si ce Fenn est au service de mon cousin, observai-je, je ferais peut-être mieux de l’éviter ?

— C’est en lisant des papiers relatifs à votre cousin que nous avons découvert cet homme, et le genre de son commerce, répondit le notaire. Mais j’incline à penser que, autant du moins qu’on peut trouver de sécurité en d’aussi vilaines affaires, vous pouvez sans crainte vous adresser à ce Fenn.

— Soit, dis-je, je verrai à me diriger selon les circonstances. Mais attendez un moment ! Ce que vous me proposez est un jeu très risqué : évidemment, je vais trouver dans mon cousin un adversaire acharné ; et, en ma qualité de prisonnier de guerre, je ne saurais me flatter d’avoir des atouts en mains. Quel est donc au juste l’enjeu de la partie ?

— Un très gros enjeu ! répondit le notaire. Votre grand-oncle est fort riche. Il a été sage au bon moment. Il a flairé la Révolution longtemps d’avance, comme vous savez, a vendu tout ce qu’il ne pouvait point transporter, et transporté tout le reste en Angleterre. Amersham Place, déjà, n’est pas une propriété à dédaigner ; et puis il a beaucoup d’argent, et placé on ne peut mieux. Et de quoi tout cela lui sert-il ? Il a perdu tout ce qui valait pour lui la peine de vivre, sa famille, son pays ; il a vu ses souverains assassinés ; il a assisté — de loin, heureusement — à toutes ces misères et à toutes ces infamies… En un mot, monsieur, il a vu toutes les beautés du régime pour lequel son neveu a cru devoir prendre les armes ; et il a le malheur de ne pas les apprécier !

— Vous parlez avec une amertume que je ne me permettrai point de juger, répondis-je. Mais lequel de nous deux aurait le plus de motifs d’être amer ? Cet homme, mon grand-oncle, s’est enfui. Mes parents, qui n’avaient point son heureuse sagesse, sont restés. Ils ont même d’abord été républicains, et ils n’ont pu se résigner à désespérer de leur pays. C’était évidemment une impardonnable folie ; mais il n’y a rien qui m’inspire plus de révérence pour eux. Ainsi d’abord mon père, puis ma mère ont péri. Si j’ai en moi quelque chose d’un gentilhomme, tous ceux à qui je le dois sont morts sur l’échafaud, et ma dernière école de belles manières a été la prison de l’Abbaye. Prétendriez-vous enseigner l’amertume à un homme qui a derrière lui une histoire comme la mienne ?

— Ma prétention ne va pas jusque-là ! répondit-il. Et pourtant je ne puis comprendre qu’un homme de votre sang, et avec des souvenirs tels que les vôtres, ait consenti à servir le Corse. Non, je ne puis pas le comprendre : il me semble que tout ce qu’il y a de généreux en vous aurait dû se soulever contre cette tyrannie !

— Eh bien ! répondis-je, je crois cependant que, vous aussi, si vous aviez vu votre pays exposé à une invasion française, vous vous seriez résigné, pour le sauver, à vous mettre même au service d’un tyran irlandais !

— Allons, allons, répondit M. Romaine, admettons-le ! Il y a des choses qu’on ne discute pas ! »

Et, là-dessus, après un signe de la main, il disparut dans un escalier, sous l’ombre d’une arche à créneaux.


V

La maison de Flora.


Deux ou trois jours après, le jeune Ronald se montra tout seul. Il semblait prodigieusement embarrassé, ne s’étant encore jamais adressé à moi jusque-là que par des saluts, des coups d’œil, et des rougeurs. Il m’aborda de l’air emprunté d’un homme qui accomplit un ordre. Moi, dès que je l’avais aperçu, j’avais abandonné mon travail de découpage. Je le saluai cérémonieusement, pensant bien, par là, lui être agréable ; et, comme il restait toujours silencieux, je me lançai dans des récits de mes campagnes que mon pauvre Goguelat lui-même se serait fait un scrupule d’endosser, tant l’exagération y dépassait les bornes raisonnables. Mais le jeune homme, manifestement, s’échauffait et s’amollissait. Il se rapprocha de moi, oublia sa timidité jusqu’à me faire mainte question, et enfin, rougissant plus fort que jamais, il m’avoua que lui-même était en instance pour obtenir une commission d’enseigne dans l’armée anglaise.

« Eh bien ! lui dis-je, je puis vous assurer que ce sont de belles troupes, vos troupes anglaises dans la Péninsule. Un jeune gentilhomme à l’âme bien située ne peut qu’être fier d’en faire partie.

— Je sais cela, répondit-il, et je ne puis penser à rien d’autre. J’estime que c’est une honte pour moi de rester, ici, à la maison, et de m’abrutir à faire mes études, tandis que d’autres, pas plus âgés que moi, sont sur le champ de bataille.

— Voilà un sentiment dont je ne saurais vous blâmer, dis-je. Je l’ai éprouvé moi-même.

— Nos troupes sont… Il n’y a pas au monde, n’est-ce pas, de troupes aussi bonnes que les nôtres ?

— Je puis tout au moins vous en dire une chose, répondis-je c’est qu’elles ne se distinguent point dans les retraites. Oui, je sais par expérience que la retraite n’est pas leur fort !

— Je crois que tel est, en, effet, notre caractère national ! » s’écria le pauvre jeune homme, orgueilleusement.

Je fus pris d’une terrible envie de lui dire que, dans ce cas, j’avais eu bien souvent l’occasion d’assister à la fuite de son « caractère national », et que, souvent j’avais eu l’honneur de lui faire la chasse. Mais je me retins, sachant qu’avec les femmes et les enfants il n’y avait point de péché à aller jusqu’au bout de la flatterie ; et j’employai au contraire plus d’une heure à raconter des traits de bravoure ou de générosité anglaises que je crois bien me rappeler que j’inventais au fur et à mesure.

« Vous me surprenez beaucoup ! dit enfin Ronald. Tout le monde assure que les Français manquent de véracité. Or, je trouve que votre véracité est admirable. Je trouve que vous avez un noble caractère. Et je vous suis très reconnaissant de votre bonté pour… pour un homme encore si jeune ! acheva-t-il en rougissant ; et il me tendit la main.

— J’espère vous revoir bientôt, lui dis-je.

— Oh ! certes, désormais vous pouvez en être sûr, répondit-il ; je… je dois vous avouer que je n’ai point permis à Flora…, je veux dire à miss Gilchrist…, de venir aujourd’hui. Je désirais d’abord vous connaître mieux moi-même. Je suppose que vous n’en serez pas offensé ; vous savez combien on doit prendre garde avec les étrangers ! »

J’approuvai sa prudence et, là-dessus, il s’en alla, me laissant en proie à des sentiments opposés, car j’avais honte d’avoir ainsi abusé de son ingénuité, je me reprochais vivement d’avoir brûlé tant d’encens devant la vanité anglaise, et cependant, au fond de l’âme, j’étais ravi de penser que j’avais commencé à me faire un ami du frère de Flora.

Ainsi que je m’y attendais un peu, le frère et la sœur revinrent ensemble le lendemain. Et, quelque préparé que je fusse à jouer de nouveau la comédie, à peine eus-je aperçu le visage pâle de Flora et ses yeux adorés, que le sang m’afflua aux joues.

« Vous avez été tous les deux si bons pour moi, leur dis-je, pour l’étranger et pour le prisonnier, que je me suis demande comment je pourrais vous en témoigner ma reconnaissance. Je vais, si vous le voulez bien, vous confier un secret. Si étrange que cela puisse vous paraître, il n’y a ici personne, même parmi mes camarades, qui me connaisse par mon nom et mon titre. Pour tout le monde, ici, je m’appelle simplement Champdivers ; c’est un nom que j’ai le droit de porter, mais ce n’est pas mon véritable nom de famille. Chère miss Flora, permettez-moi de vous présenter le comte Anne de Kéroual de Saint-Yves.

— Je le savais ! s’écria Ronald, je vous l’avais bien dit, que c’était un noble ! »

Et je crus bien que les yeux de Flora disaient la même chose. Durant tout cet entretien, elle les tint fixés à terre, ne me les donnant que pour une courte seconde, de temps à autre, et avec un sérieux mêlé de douceur.

Tous deux commencèrent bientôt à me faire mille offres de service, me proposant de me prêter des livres, de m’apporter du tabac, et autres choses pareilles, qui toutes auraient été infiniment bienvenues avant que notre passage souterrain fût prêt. À présent, tout cela valait surtout à m’offrir la transition dont j’avais besoin.

« Mes chers amis, dis-je (car il faut que vous me permettiez de vous appeler de ce nom, moi qui n’ai pas d’autres amis à tant de centaines de lieues d’ici !), mes chers amis, vous allez peut-être me trouver capricieux et sentimental, et peut-être le suis-je en effet ; mais il y a un service que je voudrais vous demander avant tous les autres. Comme vous voyez, je suis en cage ici, sur ce rocher, au milieu de votre ville. Ma seule liberté consiste à pouvoir considérer des milliers de toits, sans compter plus de trente lieues de terre et de mer. Et tout cela hostile ! Sous tous ces toits habitent des ennemis ! Partout où je vois monter la fumée d’une cheminée, j’ai à me dire que quelqu’un est assis devant le feu, qui lit avec joie les nouvelles de nos revers. Pardonnez-moi, chers amis, je sais que vous aussi, vous devez faire de même ! Mais, du moins, vous avez pitié du malheureux prisonnier ! Par grâce, montrez-moi d’ici votre maison ; montrez-m’en ne fût-ce que la cheminée, ou, si la maison n’est point visible, le quartier de la ville où elle se trouve ! De cette façon, quand je regarderai autour de moi, j’aurai du moins le droit de me dire : « Voici une maison où l’on peut penser à moi sans me haïr ni me mépriser ! »

Flora resta un moment silencieuse.

« C’est une très jolie pensée ! dit-elle ensuite. Et, tenez, je crois que je puis vous montrer précisément la fumée de nos cheminées ! »

Elle m’entraîna de l’autre côté de la forteresse, vers un bastion qui se trouvait tout voisin du lieu choisi par nous pour notre prochaine tentative de fuite. Nous apercevions de là, à nos pieds, en raccourci, des faubourgs, et, au delà, une campagne verte et vallonnée qui s’élevait jusqu’aux Pentland Hills. À deux lieues environ de nous, il y avait une colline qui semblait marquée d’une série de raies blanches. C’est elle que la jeune fille me désigna du doigt.

« Vous voyez ces marques ? dit-elle. Nous les appelons les Sept Sœurs. Regardez un peu plus bas, vous verrez, au pli de la colline, un bouquet d’arbres et un filet de fumée qui s’élève d’entre eux. C’est Swanston Cottage, où mon frère et moi demeurons avec ma tante. Si sa vue peut vraiment vous faire plaisir, j’en serai heureuse. Nous aussi, nous pouvons voir le Château, d’un coin de notre jardin ; et souvent nous y allons, le matin, n’est-ce pas, Ronald ? et nous pensons à vous, monsieur de Saint-Yves ; mais je dois avouer que c’est une pensée qui ne nous réjouit guère !

— Mademoiselle, dis-je d’une voix tremblante et en retenant mes larmes, si vous saviez à quel point vos généreuses paroles ont, dès le premier jour, adouci pour moi l’horreur de cet endroit, je crois, j’espère, je suis sûr que vous vous en réjouiriez ! Je viendrai ici tous les jours, je regarderai cette chère cheminée et ces collines vertes, et je vous bénirai du fond de mon cœur, et je prierai pour vous ! Malheureusement, je ne suis qu’un pauvre pécheur, et je n’ose point vous affirmer que mes prières aient beaucoup de pouvoir !

— Toutes les prières en ont, monsieur de Saint-Yves ! répondit-elle doucement. Mais je crois qu’il est temps que nous partions !

— Oh tout à fait temps ! » reprit Ronald, que (pour dire la vérité) j’avais un peu oublié.

Pendant que je les reconduisais jusqu’à l’escalier, un fâcheux hasard voulut que nous rencontrions le major Chevenix. Je m’arrêtai pour lui faire le salut, au passage ; mais il semblait n’avoir d’yeux que pour Flora.

« Qui est cet homme ? me demanda-t-elle.

— Un ami, répondis-je. Je lui donne des leçons de français, et il a été très bon pour moi.

— Il m’a regardée, dit-elle. Pourquoi m’a-t-il regardée ainsi ?

— Si vous ne désirez point qu’on vous regarde, mademoiselle, laissez-moi vous recommander de porter un voile ! »

Elle tourna vers moi ses beaux yeux, où se lisait une colère charmante. Dès l’instant d’après, elle était partie.

Mais, le lendemain, lorsque j’entrai dans la chambre de Chevenix, et au moment où je m’apprêtais à lui corriger son thème :

« Je vous fais compliment de votre bon goût ! me dit-il.

— Je vous demande pardon ?… dis-je.

— Oh ! il n’y a point de pardon ! vous me comprenez parfaitement, de même que je vous comprends. »

Je continuai bravement à feindre la surprise.

« Voulez-vous que je vous donne la clef de l’énigme ? dit le major en se redressant sur sa chaise. C’est cette jeune dame que Goguelat a insultée, et que vous avez vengée ! Ne croyez pas, au reste, que je vous en blâme ! Elle est délicieuse.

— Oh ! oui, certes ! m’écriai-je.

— Et comment s’appelle-t-elle ? demanda-t-il.

— Par exemple ! Pensez-vous qu’elle me l’ait dit ?

— J’en suis même certain ! » répondit-il.

Je ne pus m’empêcher de rire.

« Et pensez-vous, en ce cas, que je sois disposé à vous le répéter ? m’écriai-je.

— Non, certes ! fit-il. Mais allons, au travail ! »


VI

L’évasion.


Le terme fixé pour notre évasion approchait, et, plus il approchait, plus la perspective de l’évasion nous inquiétait. Il n’y a qu’un seul coin du rocher d’Édimbourg par où l’on puisse sortir du château à la fois avec dignité et sécurité ; mais comme ce coin est celui de la grand’porte et du corps de garde, et comme il donne sur la principale rue de la haute ville, il n’y a pas à penser à lui pour une évasion de prisonniers. De tous les autres côtés, le château est entouré d’un précipice abominable : et c’était le long de ce précipice que nous devions descendre pour regagner notre liberté. Pendant bien des nuits sans lune, réunissant nos efforts et prenant mille précautions pour ne pas être entendus, nous avions travaillé à percer un passage près de l’angle du sud-ouest, à un endroit qu’on appelle le Coude-du-Diable. Je n’ai jamais rencontré cet illustre personnage ; mais à juger sa figure d’après son coude, j’ai perdu à jamais toute curiosité de le connaître. Depuis le bas de la maçonnerie, le rocher descendait à pic vers des terrains vagues, des faubourgs épars, des maisons en construction. Je ne pouvais regarder cette pente sans éprouver un vertige, et, si je persistais, une forte nausée. Qu’on juge par là de l’émotion que je ressentais à la pensée de devoir bientôt, par une nuit toute noire, me glisser moi-même le long de cette descente à pic ! Je ne sais point où nous nous étions procuré une corde, mais le fait est que nous étions fort préoccupés de savoir si notre corde, maintenant que nous l’avions, pourrait nous servir. Nous nous étions bien promis, en vérité, d’approprier sa longueur à la hauteur du précipice ; mais encore aurions-nous aimé à connaître celle-ci. À toute heure du jour, l’un de nous était en observation au Coude-du-Diable, s’efforçant d’évaluer la hauteur, soit à vue d’œil ou en lançant des pierres. Un ex-pontonnier se rappelait qu’on lui avait jadis appris une formule pour ce genre d’évaluation, mais de la formule elle-même il ne se rappelait qu’une partie, nous laissant le soin de deviner le reste. Et d’ailleurs, si même nous avions retrouvé la formule, il y aurait eu, pour l’appliquer, des difficultés insurmontables. Nous ne pouvions lancer que de petits cailloux, à cause du bruit ; et les cailloux que nous lancions faisaient si peu de bruit que nous-mêmes ne parvenions pas à les entendre tomber. Sans compter que deux ou trois d’entre nous avaient bien des montres, mais que personne n’en avait une qui marquât les secondes et, encore que chacun de nous se fît fort de pouvoir fixer exactement la durée d’une seconde, on s’apercevait toujours, je ne sais comment, que nos diverses secondes différaient les unes des autres. Bref, lorsque deux d’entre nous se rendaient au Coude-du-Diable pour essayer d’établir des évaluations décisives, ils ne manquaient point de revenir avec deux opinions opposées, et souvent avec un bleu sur l’œil par-dessus le marché. Quant à moi, je considérais tous ces préparatifs avec un mélange d’impatience et de pitié. J’étais surtout révolté à l’idée qu’un pauvre diable allait risquer ses os pour nous frayer la voie. Et nul doute que mes sentiments eussent été plus vifs encore si j’avais pu deviner le nom de ce premier explorateur.

En fait, la désignation de ce personnage était maintenant le dernier préparatif qui nous restât à régler ; et déjà même le sort, consulté, nous avait appris que c’était dans la chambre B que nous aurions à le choisir. Nous avions décidé en outre que, lorsque serait choisi le premier à descendre, ses voisins de chambrée le suivraient par ordre. Mais restait toujours à désigner ce premier. Nous en retardions le choix autant que possible ; et l’on nous comprendra si l’on songe à l’incertitude ou nous étions quant à la hauteur du précipice, ou encore si l’on songe que le malheureux avait à descendre une longueur d’au moins soixante-dix brasses, par une nuit absolument noire, le long d’une corde qui flottait librement.

Nous discutions tout cela dans notre chambrée, la nuit, entre le passage des rondes, et je dois avouer que rarement une équipe de héros a fait preuve d’une humeur moins aventureuse. Quelques-uns étaient convaincus qu’il n’y avait point de risque, et nous le prouvaient par d’excellents arguments ; mais ils trouvaient ensuite d’excellentes raisons pour établir que d’autres étaient plus à même qu’eux de tenter l’expérience. Et il y en avait d’autres, au contraire, qui condamnaient en bloc le projet, comme une pure folie. Parmi eux se trouvait notamment, pour comble de malchance, un ancien marin, qui était même le plus décourageant de nous tous. Il nous rappelait que la hauteur était plus grande que celle du mât de navire le plus haut : avec cela une corde lâche, sans personne pour en maintenir l’extrémité, présentait toute sorte de dangers ; le terrible marin nous défiait, positivement, de réussir dans une entreprise comme celle-là.

Enfin, nous fûmes soulagés de nos hésitations par notre vieux sergent-major.

« Mes enfants, dit-il, mon rang dépasse tous les vôtres ; et, pour ce motif, si vous y consentez, je sortirai le premier. Sans compter qu’il y a encore d’autres motifs pour cela. Je ne suis plus jeune ; j’ai eu soixante ans le mois passé. Je n’étais déjà plus très bon pour le service quand je suis arrivé ici ; à présent, je ne suis plus bon à rien. J’ai pris de la bedaine, mes bras se sont engourdis ; c’est bien à moi de me risquer le premier !

— Mais pas du tout, voilà ce que nous ne pouvons pas admettre m’écriai-je. M. Leclos est notre doyen et, comme tel, c’est lui qui devrait s’offrir le dernier. Nous allons simplement tirer au sort !

— Eh bien ! non ! dit alors un de nous. J’ai une autre idée. Il y a ici un homme qui doit une fière chandelle à ses camarades, pour la façon dont ils l’ont sauvé de la potence en gardant son secret. De plus, il est jeune, dégourdi, malin ; personne n’a plus de chance que lui de se tirer d’affaire. Je propose que Champdivers passe le premier ! »

J’avoue qu’il y eut une pause assez longue avant que l’homme ainsi désigné fît entendre sa voix. La proposition, avec tout ce qu’elle pouvait avoir de flatteur, ne me souriait qu’à demi. Et peut-être aurais-je refusé, ou, en tout cas, hésité encore plus longtemps, si le hasard n’avait amené, en cet instant, le passage d’une ronde. Pendant ce passage, et l’intervalle de silence qui l’accompagnait, un petit incident se produisit qui me glaça le sang. Il y avait dans notre chambrée un soldat nommé Clausel ; c’était un coquin accompli. Au contraire de Goguelat, dont il avait été souvent l’instigateur, il joignait à des sentiments grossiers le caractère le plus sombre et le plus haineux. On l’appelait parfois le « Général » ; ou parfois encore on le désignait par un autre nom, trop malsonnant pour que je me hasarde à le répéter ici. Or, pendant que nous nous tenions en silence, au passage de la ronde, cet homme me mit la main sur l’épaule, et sa voix me murmura dans l’oreille :

« Écoute bien, marquis ! Si tu ne marches pas le premier, je te fais pendre ! »

Dès que la ronde fut passée : « Certes, messieurs, dis-je, je m’engage à vous montrer le chemin, et bien volontiers. Mais, d’abord, il y a ici un chien que nous devons punir. M. Clausel, tout à l’heure, non seulement m’a insulté, mais a déshonoré l’armée française. Je ne veux pas le provoquer ; d’ailleurs ses paroles m’inspirent trop de dégoût pour que je me résigne à lever la main sur lui. Mais je le livre à votre mépris ! »

Toute la chambrée fut unanime à me demander ce qu’il avait fait, et, dès qu’elle l’eut appris, à décréter que « le Général » serait « mis en quarantaine jusqu’à nouvel ordre ». Ce fut en vérité une grande chance pour moi que ce Clausel se trouvât être un des initiateurs du projet d’évasion, car, si ce projet lui avait tenu moins à cœur, sûrement il se serait vengé de moi en me dénonçant. Du moins ses sentiments à mon endroit apparurent-ils clairement dans ses regards ; j’y lus une haine si féroce que je me promis d’éviter cet homme, à l’avenir, autant que je pourrais.

Cependant la fièvre que m’avait donnée cet épisode se traduisit, toute cette nuit-là, par une extrême impatience de tenter notre aventure. Malheureusement la nuit était déjà trop avancée pour que l’on pût y songer. La nuit suivante et la nuit d’après, le malheur voulut que le ciel se couvrît d’étoiles, de sorte qu’on pouvait voir un chat à un quart de lieue. Le pauvre comte de Saint-Yves eut à passer là trois journées qu’il laisse au lecteur le soin d’imaginer.

Aussi bien tous mes compagnons, durant ces trois jours, ne s’adressèrent-ils à moi qu’avec une douceur compatissante, comme des parents au lit d’un malade. Un brave homme de caporal italien, à qui un pêcheur avait fait cadeau d’une douzaine d’huîtres, vint respectueusement les déposer à mes pieds. Le plus adroit des tailleurs de bois m’apporta une tabatière qu’il venait d’achever, et dont il avait souvent déclaré, pendant qu’il y travaillait, qu’il ne se séparerait pas à moins de quinze shillings. En un mot j’eus l’impression d’être gavé comme un prisonnier dans un campement d’anthropophages, honoré comme un taureau avant un sacrifice ; et cette impression ne fut point pour me rendre plus agréable la perspective du risque que j’allais avoir à affronter.

Ce fut du reste pour nous tous un vrai soulagement de voir enfin, le troisième soir, de grosses colonnes de brume marine entourer le château. Les lumières de Princes’ Street disparaissaient parfois tout à fait dans cette brume, ou luisaient parfois vaguement comme des yeux de chat dans les ténèbres ; à cinq pas de distance des lanternes, sur les remparts, on n’y voyait goutte. Nous nous hâtâmes de nous mettre au lit. Si nos geôliers avaient eu le moindre soupçon, il se seraient étonnés de notre hâte anormale à cesser nos causeries du soir. Et cependant je suis bien sûr que pas un de nous ne dormit. Chacun restait étendu à sa place, le cœur partagé entre l’espoir de la liberté et la crainte d’une affreuse mort. L’appel des gardiens sonnait à intervalles réguliers ; la rumeur confuse de la ville s’affaiblissait peu à peu.

Enfin, le vieux Leclos, qui avait la meilleure montre de la chambrée, constata qu’elle marquait une heure de la nuit. Au signal qu’il nous donna, tous, silencieusement, nous nous trouvâmes sur pied.

Je sortis le premier ; et, comme je me glissais le long des murs vers notre passage souterrain, l’excellent sergent-major, qui peut-être doutait de ma résolution, s’obstina à me suivre ; le brave homme ne cessait point de me murmurer à l’oreille toute sorte de paroles rassurantes sur la facilité de la descente, la solidité de la corde, sa longueur, etc. Enfin je perdis patience.

« Par grâce, laissez-moi tranquille lui dis-je. Je ne suis pas un lâche, mais je ne suis pas non plus un idiot. Comment pouvez-vous savoir que la corde est assez longue ? Vous n’en savez rien, ni moi non plus. Mais moi, je le saurai dans dix minutes ! »

Le vieux brisquard sourit dans sa moustache et me tapa sur l’épaule.

Mais lorsque je vis toute notre troupe réunie autour de moi, je n’eus garde de leur laisser deviner ma mauvaise humeur.

« Eh bien ! messieurs, dis-je, si la corde est prête, voici le criminel ! »

On déblaya le souterrain, on enfonça le pieu qui devait tenir la corde, on déroula celle-ci. Sur mon passage, bon nombre de mes camarades crurent devoir me saisir la main et la serrer : attention dont je les aurais volontiers dispensés.

« Souhaitons-nous bonne chance ! » dis-je à Leclos. Après quoi je pris la corde dans mes deux mains et, m’aidant des coudes et des genoux, je descendis, les pieds en avant, jusqu’à l’extrémité du passage. Quand la terre me manqua sous les pieds, je crus bien que mon cœur allait cesser de battre, et, un moment après, je me démenais en plein air comme un singe qu’on aurait fait boire. J’avais depuis longtemps cessé d’être un modèle de piété ; mais, dans cette seconde, une prière me monta aux lèvres, pendant qu’une sueur froide couvrait mon corps.

La corde était munie de nœuds, à intervalles de vingt pouces ; et le lecteur, s’il n’a pas lui-même une grande expérience de ce genre d’exercice, pourra croire qu’une telle descente n’offre pas de bien grandes difficultés. Mais le malheur était que cette maudite corde paraissait animée d’une malice personnelle à mon endroit. Elle tournait d’un côté, s’arrêtait un moment, puis me lançait comme une balle de l’autre côté ; elle glissait comme une anguille sous mes pieds : elle me maintenait sans cesse dans une véritable fièvre de travail ; et, de moment à autre, elle me projetait violemment contre le rocher. Je n’avais point d’yeux pour voir, et, d’ailleurs, je n’aurais pu voir que l’obscurité. Je suppose que, deux ou trois fois, j’ai dû reprendre haleine, mais je l’ai fait, en tout cas, sans en avoir conscience. Et toutes les forces de mon esprit étaient si exclusivement employées à lâcher la corde et à la ressaisir que j’aurais eu peine à savoir si je montais ou si je descendais.

Tout à coup, je butai contre la falaise, d’un choc si fort et si soudain que je perdis conscience ; et, lorsqu’un peu de raison se ralluma en moi, j’eus la surprise de constater que je me trouvais en état de repos. Le rocher formait, en cet endroit, une saillie sur laquelle mes pieds venaient de se poser : de telle manière que je me sentais allégé du poids de mon corps, tandis que, si le choc avait eu lieu une seconde plus tard, j’aurais eu certainement la tête fracassée Je poussai un des soupirs les plus doux de toute ma vie, je me cramponnai des deux mains à la corde, et je fermai les yeux, transporté dans une véritable extase de soulagement.

Puis la tentation me vint de voir où j’en étais de mon voyage, chose dont je n’avais pas la moindre idée. Je regardai au-dessus de moi : je n’aperçus rien que les ténèbres du brouillard et de la nuit. Timidement, je tendis le col en avant et regardai au-dessous de moi. Là, sur un immense plancher de ténèbres, je découvris comme un dessin formé de vagues lumières, quelques-unes se suivant en rangées, d’autres luisant çà et là, isolées. Mais, avant que j’eusse le temps d’évaluer la distance qui me séparait de ces lumières, un flot de nausée et de vertige me força à me rejeter en arrière, et à fermer les yeux de nouveau.

Dans cette situation, je n’avais en vérité qu’un désir et c’était de trouver quelque autre sujet sur quoi fixer mes idées. Ce sujet, me croira-t-on ? je le trouvai. Un voile se déchira dans mon esprit ; et je découvris quel sot j’avais été, quels sots nous avions tous été, et combien inutilement nous nous étions ainsi exposés à gigoter entre ciel et terre à la force de nos bras. Il eût suffi, pour éviter tout cela, qu’on m’eût lié à la corde avant de me laisser descendre : et pas un seul de nous ne s’était avisé d’y songer avant cet instant !

Je remplis d’air mes poumons, saisis solidement la corde, et, de nouveau, me lançai dans le vide. Par un heureux hasard, le pire danger était passé ; et j’eus la chance de ne plus me cogner qu’une fois ou deux sur les pierres. Je dois avoir passé à peu de distance d’un buisson de giroflées, car le parfum de ces fleurs me pénétra tout à coup, avec cette impression de réalité qu’ont les parfums dans les ténèbres. Cet incident me fit comme une seconde étape, après celle de la saillie où je m’étais arrêté. Étant désormais plus maître de moi, je cherchai à me rendre compte du temps écoulé depuis que j’avais quitté mes camarades ; mais l’opération ne fit qu’augmenter ma frayeur. Impossible de savoir si j’étais près ou loin du pied du rocher, tandis que certainement je devais être tout près du bout de la corde ; et plus certainement encore j’étais arrivé au bout de mes forces. La tête commençait à me tourner ; j’éprouvais une tentation irrésistible de lâcher prise, me disant à la fois, par un prodige d’inconséquence, que je devais n’être plus qu’à quelques pieds du sol, et puis que j’en étais encore très éloigné, et que, de toute façon, ma vie était perdue. C’est au milieu de ces étranges pensées que, tout à coup, pour la seconde fois, je sentis mes pieds se poser sur un appui solide. Je tâtai autour de moi : c’était enfin le sol ! J’aurais volontiers pleuré tout haut. Je ne sentais plus mes bras, mon courage était entièrement épuisé ; sous le double effet de la longue tension et de la délivrance soudaine, mes jambes fléchirent sous moi et je roulai à terre.

Mais ce n’était pas le moment de m’abandonner. Par un vrai miracle, j’avais pu sortir vivant de la forteresse ; j’avais maintenant à en faire sortir mes camarades. La longueur de la corde dépassait d’environ une brasse la hauteur du rocher ; je pris l’extrémité libre et explorai soigneusement le sol autour de moi, pour découvrir un objet auquel la fixer. Mais en vain. Le sol était désert et pierreux, sans trace même d’un buisson de genêts.

« Allons ! me dis-je, voici une nouvelle épreuve qui commence. Je ne suis pas assez fort pour tenir cette corde tendue. Et, si je ne la tiens pas tendue, l’homme qui descendra après moi sera sûrement lancé contre le rocher. J’ai eu, moi, une chance extravagante, mais je ne vois aucune raison pour qu’il l’ait aussi. Et, s’il tombe, je ne vois pas non plus de raison pour que ce ne soit pas sur ma tête ! »

De l’endroit d’où j’étais, j’apercevais faiblement, à travers le brouillard, la lumière d’une des fenêtres de la prison ; j’avais ainsi la mesure de l’énorme hauteur que mon compagnon allait avoir à descendre, et du poids effrayant avec lequel il allait certainement s’abattre sur moi. Pour comble de malheur, nous étions convenus de ne pas faire de signaux ; de dix en dix minutes, à la montre de Leclos, un des prisonniers devait entrer dans le passage. Or, j’avais l’impression que ma descente avait duré une bonne demi-heure, et il me semblait qu’il y avait plus d’une demi-heure déjà que j’attendais, pesant de toutes mes forces sur la corde pour la tenir droite. Je commençai à craindre que notre conspiration ne fût perdue ; je voyais mes compagnons dûment remis sous clef ; et je me voyais moi-même, le lendemain matin, après une nuit de fatigue mortelle, découvert par une patrouille, tandis que je continuais vainement à me suspendre à l’extrémité d’une corde, comme un poisson à l’hameçon d’une ligne. L’image était si comique que je ne pus m’empêcher de rire. Et voici que, au même instant, un mouvement de la corde m’avertit qu’un de mes compagnons était sorti du passage et descendait à son tour. Ce compagnon se trouva être l’ex-marin, un certain Gauthier, qui nous avait affirmé que la descente était impossible. Cet homme, à ce que j’ai su depuis, avait brusquement changé d’avis en me voyant descendre, et avait tellement insisté pour me suivre qu’on l’avait laissé faire. Mais le pauvre garçon dut payer ce privilège, car malgré l’effort surhumain que je faisais pour tenir la corde, celle-ci dansa pour Gauthier presque autant que pour moi, de telle sorte qu’il finit par lâcher prise et par tomber sur moi d’une hauteur de plusieurs mètres, ce qui n’eut d’autre effet que de nous faire rouler tous les deux sur le sol.

Dès qu’il reprit son souffle, Gauthier se mit à pleurer sur un doigt qu’il s’était cassé. Je lui ordonnai de se taire, en lui faisant honte de sa pleurnicherie. N’entendait-il pas le passage de la ronde, au-dessus de sa tête ? Déjà sans doute, le bruit de sa chute avait été remarqué, et les sentinelles se penchaient sur les remparts pour écouter !

Tout repentant, Gauthier se tut. La ronde passa sans s’arrêter : et bientôt, le long d’une corde désormais tenue en repos, le troisième prisonnier descendit presque facilement. La descente du quatrième fut un simple jeu d’enfant ; et lorsque je vis que dix de nous se trouvaient réunis au pied du rocher, je crus pouvoir penser à moi.

Les prisonniers, qui s’étaient procuré une carte de la côte, avaient l’intention de se rendre à Grangemouth, et d’y voler un bateau. Mais, à supposer qu’ils y parvinssent, aucun d’eux ne savait au juste ce qu’il y aurait à faire, une fois sur le bateau. En vérité tout ce projet d’évasion était l’aventure la plus hasardeuse qu’on pût imaginer ; seules, l’impatience de prisonniers et l’ignorance de grossiers paysans pouvaient avoir produit un plan aussi informe ; et bien que, par bonne camaraderie, j’eusse pris ma part de l’élaboration du plan comme de son exécution, je crois bien que, sans la visite du notaire, j’aurais fini par laisser partir mes compagnons, ou tout au moins par essayer de les retenir au dernier moment. Mais maintenant je ne pouvais plus leur être d’aucun secours, pas même pour les conseiller : car il y avait toujours eu entre eux et moi une différence d’origine et d’éducation qui m’avait empêché d’exercer la moindre influence sur eux. Sans rien dire, par peur du bruit qu’aurait risqué de produire une explication, je sortis du groupe et m’éloignai. Je m’étais d’abord proposé de rester jusqu’à la descente de Leclos, pour dire encore adieu à cet excellent homme ; mais je précipitai mon départ lorsque, dans le dernier homme qui venait de descendre, je crus reconnaître Clausel. Car, depuis la scène de la chambrée, je me méfiais tout particulièrement de cet homme, le croyant capable des pires infamies ; et le fait, depuis, ne m’a que trop prouvé la justesse de mon pressentiment.


VII

Swanson Cottage.


J’avais deux projets. Le premier était, naturellement, de m’éloigner au plus vite du château et de la ville ; le second, de me frayer un chemin vers le sud pendant qu’il faisait encore nuit, de manière à me trouver près de Swanston Cottage au lever du jour. Ce que je ferais ensuite, quand je serais là, je n’en avais aucune idée ; et, en vérité, je ne m’en inquiétais guère, ayant toujours eu un culte particulier pour les deux divinités qu’on appelle l’Occasion et la Chance. « Prépare-toi et prends tes précautions ; mais, lorsque c’est impossible, va droit devant toi, en tenant tes yeux ouverts et ta langue bien huilée ! » C’était là le principe essentiel de ma philosophie.

Mon voyage fut d’abord assez accidenté. Je m’embarrassai dans des jardins, je butai sur des maisons, et j’eus même la malchance d’éveiller une famille, dont un membre, le père, je suppose, me menaça par la fenêtre avec un fusil. Je me trouvais encore à peu de distance du château, bien que j’eusse marché au moins une bonne heure, quand un événement des plus fâcheux vint rendre ma fuite tout à fait difficile. Brusquement, un grand cri rompit le silence de la nuit. À ce cri succéda comme un bruit de chute, que suivit à son tour le bruit d’une fusillade, du haut des remparts du château. En quelques minutes, l’alarme se répandit à travers la ville. Les tambours se mirent à battre, les cloches à sonner, et, de tous côtés, les veilleurs de nuit commencèrent à agiter leurs crécelles. Même dans les faubourgs que je traversais, des lumières apparurent aux fenêtres. Des volets s’ouvrirent. J’entendis des voisins entamer des conversations de fenêtre à fenêtre ; et enfin je fus moi-même pris à partie.

« Qui est là ? » me cria une grosse voix.

Je pus voir que cette voix provenait d’un gros homme, coiffé d’un bonnet de coton, et appuyé au rebord d’une fenêtre. Je me trouvais, par malheur, si près de sa maison que je crus plus sage de lui répondre. Jamais encore je n’avais attaché autant d’importance à la correction de mon accent anglais ; j’avais l’impression que de cet accent allait dépendre toute ma destinée. Ramenant autour de moi une sorte de cape que je m’étais faite avec une couverture, de manière à cacher ma livrée de prison :

« Ami ! répondis-je.

– Qu’est-ce que signifie tout ce collieshangie ? demanda l’homme. »

Jamais de ma vie je n’avais entendu parler d’un collieshangie ; mais, avec le bruit qui nous arrivait de la forteresse je n’avais aucun doute sur le sens du mot.

« Je ne sais pas, monsieur, dis-je, mais je suppose que ce sera un des prisonniers qui se sera échappé

— Mon Dieu ! s’écria l’homme épouvanté.

— Oh ! mais il ne tardera pas à être repris ! ajoutai-je. On se sera aperçu en temps de la chose. Bonjour, monsieur !

— Vous êtes dehors bien tard, monsieur ! observa le gros homme. »

Je me mis à rire.

« Bien tard ? fis-je. Vous voulez dire bien tôt ! »

Ce que disant, je m’éloignai le plus vite que je pus, enchanté du succès de cette escarmouche.

Je me trouvais à présent sur la route qui, autant que je pouvais en juger, allait précisément dans la direction que j’avais à suivre. Cette route m’amena, quelques minutes après, dans une sorte de village où j’entendis, tout près de moi, le bruit d’une crécelle de veilleur de nuit. Dans chaque maison, des fenêtres étaient ouvertes, et des dialogues s’échangeaient d’une maison à l’autre, entre personnes de toutes conditions, faisant voir toutes les variétés possibles du costume nocturne. De nouveau j’eus à subir une demi-douzaine de questions, pendant que le son de la crécelle devenait sans cesse plus proche. Mais, comme je ne marchais pas trop vite, que je parlais en homme bien élevé, et que la lueur des lampes n’était pas assez vive pour éclairer mon vêtement, je me tirai d’affaire sans trop d’embarras.

Dès que je fus un peu éloigné des maisons, je quittai la route, et me mis à suivre un petit sentier sombre, où je pus un peu me remettre de mon émotion.

Le sentier m’amena enfin au pied des Pentland Hills. J’étais arrivé à destination. Depuis quelque temps déjà le brouillard commençait à s’éclaircir ; bientôt il disparut tout à fait, les étoiles brillèrent, et je pus voir nettement, en face de moi, les sommets des collines, tandis que, derrière moi, la vallée du Forth et mon ancienne prison semblaient noyées dans un lac de vapeur. Je ne fis qu’une seule rencontre, celle d’un chariot de ferme, dont j’avais entendu de très loin craquer les roues, et qui passa près de moi, à l’aube, comme un objet vu en rêve. Deux figures silencieuses y étaient assises, sans doute endormies, remuant la tête en cadence, à chaque pas du cheval.

Et, bientôt, le jour acheva de paraître. L’Orient devint lumineux, se raya de couleurs indécises ; et, peu à peu, le château sur son rocher, les flèches et les cheminées de la ville haute prirent forme, et se dégagèrent, comme des îles, du grand lac de brume. Autour de moi, tout était calme et rustique ; le chemin montait et tournait, désert ; les oiseaux babillaient, peut-être pour se réchauffer ; les branches des arbres s’agitaient doucement et les feuilles rouges tombaient sur le sol. Il faisait grand jour, mais le froid était encore très vif, et le soleil n’était pas levé, lorsque je parvins au terme de mon voyage. Un pignon et une cheminée du cottage se montraient par-dessus le coude de la colline un peu plus haut, une grande vieille ferme peinte en blanc se dressait parmi les arbres, près d’un ruisseau rapide ; et plus haut encore s’étendaient des pâturages. Je me dis que les bergers devaient être hommes à se lever de bonne heure ; et pour ne pas être vu, je me glissai à l’ombre d’une haie jusqu’à ce que je fusse parvenu au mur du jardin de la maison de Flora.

Cette maison était une petite construction vieillotte et proprette, avec nombre de petits pignons pointus et de petits toits gris. Elle avait un peu l’air d’une cathédrale microscopique et mal venue, avec un corps principal s’élevant au milieu, et projetant de toutes parts (en manière de chapelles, porches, et transepts) de minuscules annexes d’un seul étage. Pour compléter la ressemblance, la maison était drôlement décorée de longues gouttières formant gargouilles. On eût dit en outre qu’elle cherchait à se cacher, étant dissimulée non seulement par les arbres du jardin, mais encore par une élévation du terrain, du côté même où je me trouvais. Au delà des murs du jardin, je voyais s’aligner une rangée de beaux grands arbres, des ormes et des hêtres, les premiers entièrement nus déjà, les seconds encore couverts de feuilles rouges. Au centre, un bosquet de lauriers et de houx, où je voyais courir de jolis sentiers.

J’étais maintenant à portée de voix de mes amis, et cela ne m’avançait guère. La maison paraissait dormir ; mais, si j’essayais de réveiller quelqu’un, il y avait bien des chances pour que je fusse accueilli soit par la vieille tante au lorgnon d’or, dont le souvenir suffisait à me faire trembler, ou par quelque pécore de servante, qui n’aurait pas manqué de hurler en m’apercevant. Au-dessus du jardin, j’entendais, et pouvais même voir un berger entouré de ses chiens : évidemment j’avais à me mettre à l’abri sans perte de temps. Le bosquet de lauriers, en vérité, aurait eu de quoi me fournir un abri excellent ; mais il y avait, au haut du mur, un grand écriteau où l’on pouvait lire : Canons à ressort et pièges à loups. J’ai su depuis que, trois fois sur quatre, ces avertissements n’avaient qu’une valeur toute morale : mais je ne le savais pas ce jour-là ; et, si même je l’avais su, je crois bien que j’aurais encore hésité à tenter l’aventure. La perspective d’être ramené au château d’Édimbourg, pour déplaisante qu’elle fût, me souriait plus que celle de laisser un de mes pieds dans une trappe, ou de recevoir dans le ventre une décharge automatique de grains de plomb. Non, je n’avais qu’une seule chose à faire : c’était d’attendre que Ronald ou Flora apparussent à ma portée. Et, pour profiter de cette chance, au cas où elle se produirait, je m’assis sur le rebord du mur, à un endroit où le mur se trouvait un peu abrité par l’épais branchage d’un hêtre. Je me juchai là, et j’attendis.

Le jour continuait à se lever ; bientôt un aimable soleil se montra à l’horizon. J’étais resté éveillé toute la nuit, j’avais eu à traverser les plus violentes agitations de corps et d’esprit. Aussi voudra-t-on bien ne pas s’étonner que, pour déraisonnable et imprudente que fût la chose, je me sois laissé aller à faire un léger somme. J’en fus d’ailleurs réveillé, sans doute fort peu de temps après, par le bruit rythmé d’une bêche creusant la terre. Je regardai à mes pieds, et j’aperçus, tout juste au-dessous de moi, le dos voûté d’un vieux jardinier. Parfois il semblait profondément absorbé dans son travail ; parfois, à ma grande terreur, il se redressait, étendait les bras, promenait son regard sur le jardin désert, et savourait une abondante prise de tabac.

Ma première pensée fut de sauter du mur, de l’autre côté. Mais un coup d’œil suffit pour me montrer que même la voie par où j’étais venu se trouvait à présent coupée : car, dans le champ qui s’étendait derrière moi, je découvris deux petits bergers avec une dizaine de moutons. J’ai nommé plus haut les talismans sur lesquels j’ai l’habitude de compter : mais, dans l’espèce, aucun d’eux ne pouvait me servir. Le rebord d’un mur, garni par endroits de tessons de bouteilles, n’était pas une tribune favorable à des effets d’éloquence ; j’aurais été aussi beau parleur que Mirabeau, aussi séduisant de mine que le duc de Lauzun, ni le jardinier ni les bergers n’en eussent été touchés le moins du monde. En un mot, il n’y avait point pour moi d’évasion possible, dans la situation absurde où je me trouvais : force m’était de continuer à y rester assis jusqu’à ce que l’un ou l’autre de mes voisins levât les yeux et donnât le signal de mon arrestation.

La partie du mur où (pour mes péchés) je me trouvais perché s’élevait au-dessus du sol du jardin. Et, comme les feuilles qui m’abritaient étaient déjà assez clairsemées, je pouvais voir une partie des allées de ce jardin, ainsi que la façade intérieure de la maison. Longtemps le jardin n’eut pour hôte que l’homme à la bêche ; mais tout à coup j’entendis une porte s’ouvrir, et, dès l’instant d’après, miss Flora apparut, en peignoir blanc. Je la vis s’avancer vers l’endroit où j’étais, entre les pelouses, s’arrêtant à chaque pas pour inspecter ses fleurs, dont elle était elle-même la plus fraîche et la plus charmante. Là, à cent pas de moi, il y avait une personne amie ; ici, immédiatement au-dessous de moi, il y avait une quantité inconnue, le jardinier : comment communiquer avec l’une sans attirer l’attention de l’autre ? Appeler, tousser ? Je n’y pouvais songer ; à peine si j’osais respirer. Je me tenais prêt à faire un geste, dès que Flora lèverait les yeux de mon côté ; mais elle regardait de tous les côtés à l’exception de celui-là. Elle s’intéressait à la plus insignifiante touffe de chiendent, elle considérait le sommet de la montagne ; elle finit même par venir tout près de moi et par engager la conversation avec le jardinier ; il n’y avait que mon mur qu’elle ne daignait pas honorer d’un coup d’œil !

Enfin je la vis se remettre en mouvement dans la direction de la maison ; sur quoi, complètement affolé, j’enlevai un peu du plâtre du mur, je visai et atteignis Flora à la nuque. Elle passa vivement la main sur l’endroit touché, se retourna, regarda de toutes parts, en quête d’une explication, et, m’apercevant, car je séparais les branches avec ma main pour mieux lui permettre de me voir, elle poussa à demi, puis aussitôt ravala un cri de surprise.

L’infernal jardinier se redressa au même instant.

« Que désirez-vous, mademoiselle ? » dit-il.

La présence d’esprit de Flora m’ébahit. Déjà elle s’était détournée et regardait dans le sens opposé.

« Je crois bien qu’il y a un gamin, là-bas, dans les artichauts ! dit-elle.

— Oh ! ces maudits gamins ! ils vont me le payer ! » s’écria le jardinier. Il jeta sa bêche et disparut derrière le bosquet.

Tout de suite Flora se retourna et accourut vers moi, les bras étendus, le visage d’abord délicieusement rougi, puis d’une pâleur mortelle. Et elle murmura :

« Monsieur de Saint-Yves !

— Chère miss Flora, dis-je, c’est là une liberté impardonnable que j’ai prise, je le sais. Mais que pouvais-je faire d’autre ?

— Vous vous êtes échappé ? demanda-t-elle.

— Si on peut appeler cela s’échapper ! répondis-je.

— Mais il n’est pas possible que vous restiez là ! déclara-t-elle.

— Hé ! je le sais ! répondis-je. Mais où puis-je aller ? »

Elle frappa joyeusement ses mains l’une contre l’autre.

« J’ai une idée ! s’écria-t-elle. Descendez le long du hêtre… pour ne pas laisser d’empreintes de pas… vite, avant que Tommy ne revienne ! C’est moi qui ai la garde des poules, ici ; j’ai la clef dans ma poche ; vous allez entrer dans le poulailler ! »

Des la seconde suivante, j’étais près d’elle. Nous jetâmes tous deux un regard inquiet sur les fenêtres de la maison : personne ne paraissait nous observer. Puis elle me prit par la manche et se mit à courir. J’aurais bien aimé à lui faire quelque compliment, mais, en vérité, la situation ne le permettait pas. Je la suivis donc sans rien dire jusqu’à un coin du jardin où s’élevait un petit hangar, dans un bouquet d’arbres. Elle ouvrit la porte, me jeta à l’intérieur du hangar, et, une minute après, je me trouvai enfermé avec une demi-douzaine de poules en train de couver.

Dans la demi-obscurité du lieu, mes nouvelles compagnes fixèrent toutes leurs yeux sur moi, sévèrement, comme pour me reprocher mon manque de convenance. Aussi bien la poule a-t-elle toujours, dans son extérieur, quelque chose de la tenue puritaine, encore que ses mœurs ne soient pas sensiblement plus austères que celles du reste des oiseaux de basse-cour. Mais imaginez des poules anglaises !


VIII

Le poulailler.


Je passai plus d’une demi-heure dans la société des poules de Flora ; et ce n’est pas une demi-heure dont je garde un souvenir bien plaisant. Mes mains écorchées me faisaient vivement souffrir, et je n’avais rien pour les panser. J’étais tourmenté par la faim et par la soif, et je n’avais rien à manger ni à boire. J’étais affreusement fatigué, et il n’y avait pas un endroit où je pusse m’asseoir. Ou plutôt il y avait bien le sol : mais on ne saurait rien imaginer de moins engageant.

Enfin j’entendis un bruit de pas, et ma bonne humeur me revint. La clef tourna dans la serrure : ce fut le jeune Ronald qui entra. Après avoir refermé la porte, il s’adossa contre elle.

« Vraiment, monsieur ! dit-il en hochant sa jeune tête d’un air tout maussade.

— Oui, je sais que j’ai pris là une grande liberté ! dis-je.

— C’est diablement ennuyeux ! Ma position est diablement embarrassante ! fit-il.

— Sans doute, répondis-je. Mais, à ce compte, que pensez-vous de la mienne ? »

Mon objection parut l’avoir déconfit ; et il se tut, me regardant avec un mélange comique d’innocence et de sévérité. J’eus peine à ne pas sourire.

« Je suis entre vos mains ! lui dis-je. Vous pouvez faire de moi ce que vous jugerez bon.

— Hé ! s’écria-t-il, si seulement je savais quoi faire !

— Écoutez ! lui dis-je. La situation serait tout autre si vous aviez reçu votre brevet pour l’armée. À proprement parler, vous n’êtes pas encore un combattant ; moi, j’ai cessé d’en être un ; et je crois possible d’admettre que nous soyons, vis-à-vis l’un de l’autre, dans la situation de deux gentlemen ordinaires, situation où, comme vous savez, l’amitié a coutume de passer avant la loi. Mais remarquez bien que ce n’est là qu’un argument possible que je vous soumets ! Pour l’amour du ciel, ne vous imaginez pas que je veuille vous dicter une opinion ! Moi, si j’étais à votre place…

— Ah et que feriez-vous, si vous étiez à ma place ?

— Eh bien ! ma parole d’honneur, je ne sais pas ! répondis-je. Je crois bien que je ferais comme vous, j’hésiterais !

— Je vais vous dire une chose, fit-il. J’ai un parent, et ce que je voudrais savoir, c’est ce qu’il penserait. C’est le général Graham de Lynedoch, sir Thomas Graham. Je ne Le connais point personnellement, mais je crois bien que je l’admire autant que Dieu même.

— Vous ayez raison de l’admirer ! répondis-je. Je l’ai connu sur le champ de bataille, et j’ai eu l’occasion d’apprécier son mérite.

— Vraiment, vous l’avez connu ? s’écria le jeune homme. En ce cas, vous pouvez me comprendre. Je désire plaire à sir Thomas ; à ma place, que ferait-il ?

— Je puis, à ce sujet, vous raconter une histoire, et une vraie, lui dis-je ; cela se passait en Espagne, au combat de Chiclana, ou de Barossa, comme vous l’appelez. J’étais au 8e de ligne ; nous perdîmes l’aigle du premier bataillon : mais sa prise vous coûta cher. Nous avions repoussé déjà une vingtaine de charges, lorsqu’un de vos régiments s’avança à portée de nous, d’un pas lent mais sûr. En tête venait un officier à cheval, le chapeau en main, et se retournant sans cesse pour parler à ses hommes. Notre major éperonna son cheval et partit au galop, pour le sabrer ; mais, en apercevant un vieillard, de noble mine, et tranquille comme s’il avait été au café, il n’eut point la cruauté de l’attaquer et s’en retourna vers nous. Mais, voyez-vous, ils étaient restés une minute très près l’un de l’autre et s’étaient bien regardés dans les yeux. Quelque temps après, le major fut blessé, fait prisonnier et conduit à Cadix. Un beau matin, voilà qu’on lui annonce la visite du général anglais, sir Thomas Graham. « Hé, monsieur, dit le général en lui prenant la main, je crois que nous avons eu déjà le plaisir de nous rencontrer ! » C’était le vieil officier de Chiclana.

— Vraiment s’écria l’enfant avec une flamme dans les yeux.

— Oui, et voici où je voulais en venir, repris-je. Dès ce jour, sir Thomas fit manger le major à sa table et lui fit servir six plats à chaque repas.

— Oui, c’est beau, une belle histoire ! dit Ronald. Et pourtant j’ai l’impression que ce n’est pas tout à fait la même chose ; ne le trouvez-vous pas ?

— Je l’admets avec vous ! » reconnus-je.

Pendant quelques minutes, le jeune homme réfléchit.

« Allons, j’en prends le risque sur moi ! s’écria-t-il. Je crois que c’est une trahison à mon souverain ! Je crois que je me rends digne d’un châtiment terrible ! Mais je veux bien être pendu si j’ai le courage de vous dénoncer ! »

Il était fort ému ; je l’étais autant que lui.

« Merci de tout mon cœur ! lui répondis-je. J’ai été une brute de venir chez vous, une brute égoïste et irréfléchie. Mais vous êtes un noble ennemi ; vous ferez un noble soldat ! »

Et là-dessus, par une inspiration d’autant plus heureuse qu’elle me vint spontanément, je me redressai et lui fis le salut militaire.

Une rougeur lui monta aux joues. « Et maintenant, dit-il, nous allons essayer de vous trouver quelque chose à manger ; mais je vous préviens qu’il n’y en aura pas pour six ! » ajouta-t-il avec un sourire. Puis il sortit, me laissant seul de nouveau avec les poules scandalisées.

Je ne puis m’empêcher de sourire, chaque fois que je me rappelle ce bon jeune homme ; et pourtant, si le lecteur souriait de lui, j’en aurais quelque honte. Je souhaite, au total, que mon fils soit seulement comme lui, quand il aura son âge.

Mais avec cela je ne prétendrai point que je n’aie pas été ravi lorsque sa sœur vint le remplacer près de moi. Elle m’apportait quelques croûtes de pain et une jatte de lait, qu’elle avait abondamment coupé de whisky à la manière écossaise.

« Je suis désolée, dit-elle, mais je n’ai pas osé vous en apporter davantage. Nous sommes une si petite famille, et ma tante est si méticuleuse à tout mesurer ! J’ai mis un peu de whisky dans le lait, c’est plus sain ainsi ; avec des œufs, cela vous fera tout de même un petit repas. Combien d’œufs voulez-vous que je mette dans ce lait ? car je dois rapporter le reste à ma tante, c’est mon prétexte pour venir ici. Quatre, voulez-vous ? Savez-vous les battre vous-même ? ou dois-je le faire pour vous ? »

Anxieux de la retenir près de moi quelques instants de plus, je lui montrai mes paumes ensanglantées. À leur vue, elle poussa un cri.

« Chère miss Flora, lui dis-je, on ne fait pas une omelette sans casser des œufs ; et ce n’est pas une bagatelle de s’échapper du château d’Édimbourg.

— Et vous êtes blanc comme un linge s’écria-t-elle, et vous pouvez à peine vous tenir debout ! Tenez, voici mon châle, asseyez-vous sur lui, ici, dans le coin, pendant que je battrai vos œufs ! Voyez, j’ai aussi apporté une fourchette ! Et vous aurez davantage à manger ce soir ; Ronald ira en ville vous chercher des provisions. Nous n’avons pas de nourriture à nous, ici, mais nous avons de l’argent. Ah ! si Ronald et moi tenions ménage, vous n’auriez pas à rester enfermé dans ce poulailler ! Il vous admire tant !

— Chère miss Flora, dis-je, pour l’amour de Dieu, ne vous embarrassez plus de me faire l’aumône ! J’aimais à recevoir l’aumône de votre main, aussi longtemps que j’en avais besoin ; mais désormais je n’en ai plus besoin ! Je manque de tout le reste, mais je ne manque plus d’argent ! »

Je pris ma liasse de banknotes et en tirai un billet de dix livres.

« Obligez-moi, dis-je, comme j’obligerais votre frère si les rôles étaient renversés, et prenez cet argent pour les dépenses, car j’aurai besoin non seulement de nourriture, mais d’habits !

— Posez cela par terre ! dit-elle. Je ne puis pas m’arrêter de battre mes œufs.

— Vous n’êtes pas fâchée ? » m’écriai-je.

Elle me répondit par un regard d’une douceur céleste. Il y avait dans ce regard une ombre de reproche, mais aussi une indulgence et une amitié qui me rendirent muet. Je la regardai jusqu’à ce qu’elle eût achevé la confection de son lait de poule.

« Voilà ! dit-elle. Goûtez cela ! »

Je le fis et jurai que c’était un nectar. Elle se hâta de prendre d’autres œufs, puis se tint debout, en face de moi, pour me voir manger, avec un air de sollicitude maternelle dont le souvenir, aujourd’hui encore, me ferait pleurer.

« Quelle sorte d’habits voulez-vous avoir ? dit-elle.

— Les habits d’un gentleman ! répondis-je. À tort ou à raison, j’estime que c’est de ce rôle-là que je puis me tirer le plus à mon avantage. »

Elle fixa sur moi ses grands yeux.

« Mais, monsieur de Saint-Yves, s’écria-t-elle, croyez-vous que ce soit raisonnable, pour un voyage comme le vôtre ? J’ai peur, ajouta-t-elle en riant, j’ai peur que ce soit une folie !

— Eh bien ! et ne suis-je pas moi-même un fou ? lui demandai-je.

— Je commence à croire que vous en êtes un ! dit-elle.

— Écoutez-moi ! repris-je. Assez longtemps j’ai eu à souffrir sur ce chapitre-là ! Savez-vous qu’une des choses les plus amères pour moi, dans ma captivité, a été cette livrée dont on m’a revêtu ? Non, vous ne pouvez pas deviner ce que c’est, de se sentir un objet de risée, et parmi des ennemis !

— Oh ! mais vous êtes trop injuste ! s’écria-t-elle. Vous parlez comme si quelqu’un avait jamais rêvé de rire de vous ! Personne n’en a eu l’idée ! Nous vous plaignions de tout notre cœur. Même ma tante, j’aurais voulu que vous l’entendissiez, au sortir de la prison ! Elle vous portait tant d’intérêt !

— Puisque vous me dites que je ne vous ai point fait rire…

— Oh ! monsieur de Saint-Yves, jamais ! C’était trop triste, de voir un gentleman…

— Déguisé en arlequin ? suggérai-je.

— De voir un gentleman dans l’infortune et la supportant si noblement ! acheva-t-elle.

— Et ne comprenez-vous pas, dis-je, ma charmante ennemie, que, même en admettant cela, je n’en suis que plus anxieux, pour moi-même et pour mon pays, de me montrer au moins une fois à vous sous un aspect plus conforme à mon rang et à mon état !

— Vous attachez beaucoup d’importance aux vêtements ! dit-elle. Je ne suis pas comme vous sur ce point.

— Hélas ! je crains que vous n’ayez raison, pour ce qui est de moi ! répondis-je. Mais ce défaut ne va point sans quelques avantages. Et c’est à lui que je dois notamment de pouvoir garder en moi une foule de petits souvenirs que d’autres, à ma place, auraient laissé échapper. Vous rappelez-vous, par exemple, mademoiselle, la toilette que vous portiez le jour où un coup de vent d’est vous a enlevé votre mouchoir ? Vous l’aviez oubliée, sans doute ; voulez-vous que je vous la rappelle ? »

Elle avait déjà entr’ouvert la porte pour s’en aller.

« Oh ! vous êtes trop romantique ! » dit-elle en riant.

Et là-dessus mon soleil s’éteignit, mon ravissement prit fin ; je me trouvai seul dans les ténèbres, avec les poules.


IX

Le trio devient inopinément un quatuor.


Je passai le reste de la journée à dormir dans le coin du poulailler, sur le châle de Flora. Je fus tout à coup réveillé par une lumière qui brillait très vivement devant mes yeux. Me redressant en sursaut (car j’étais en train de rêver que je descendais le long de la corde, poursuivi par tous les gardiens de la forteresse), je trouvai Ronald, penché sur moi avec une lanterne. J’appris de lui qu’il était minuit passé, que j’avais dormi environ seize heures, et que Flora était revenue deux fois au poulailler sans que je l’entendisse. Les poules, à présent, dormaient profondément. Tout égayé par la perspective d’un souper, je leur souhaitai bonne nuit, suivis mon guide à travers le jardin et fus introduit silencieusement dans une chambre à coucher du rez-de-chaussée de la maison. Mon jeune hôte me montra du savon, de l’eau, des rasoirs, et un costume neuf étalé sur le lit. De pouvoir me raser moi-même sans dépendre du barbier de la prison, me fut une source de plaisir puéril, mais délicieux. Quant au costume, il était aussi élégant que j’aurais pu le souhaiter. Le gilet était du plus beau nankin, la culotte de fin casimir d’Écosse, et l’habit me seyait le mieux du monde.

Après m’être une dernière fois admiré dans la glace, je suivis mon guide, toujours avec les mêmes précautions, dans la petite salle à manger vitrée du cottage. Les volets étaient clos, l’abat-jour de la lampe discrètement baissé ; la charmante Flora ne m’accueillit que d’un murmure. Et, lorsque je fus installé à table, les deux jeunes gens se mirent à me servir avec une préoccupation, — à la fois touchante et un peu comique, — d’éviter jusqu’à la moindre apparence de bruit.

« Elle dort ici, au-dessus de nous ! » me dit à l’oreille Ronald, en me désignant le plafond. Et le fait est qu’à me savoir si près du lieu où reposait le terrible lorgnon d’or je me sentis moi-même pénétré d’un certain malaise.

Notre excellent jeune homme avait rapporté d’Édimbourg un pâté de viande que j’eus l’agrément de trouver flanqué d’une carafe d’admirable vin de Porto. Pendant que je mangeais, Ronald, toujours à voix basse, m’entretint des nouvelles de la ville qui, naturellement, n’avait parlé toute la journée que de notre évasion. Les troupes et des messagers à cheval avaient été envoyés dans toutes les directions, mais, jusqu’à présent, on n’avait encore retrouvé personne. L’opinion, en général, nous était favorable ; on louait notre courage, et Ronald avait entendu exprimer plusieurs fois le regret que nos chances d’évasion complète fussent si restreintes. J’appris en outre qu’un des prisonniers était tombé et s’était tué sur le coup. C’était un paysan, nommé Lebret, qui logeait à l’extrémité opposée du château ; d’où je conclus que la plupart de mes anciens compagnons, sinon tous, avaient pu s’échapper.

De là, nous passâmes insensiblement à d’autres sujets. Rien de ce que je pourrais écrire ne vous donnerait une idée du plaisir que j’éprouvais à me voir assis à la même table que Flora. Depuis de longues années je n’avais pas connu un plaisir aussi parfait, ou plutôt jamais, depuis que j’étais au monde ; et sans doute le spectacle de ma joie dut contribuer à alléger le cœur de mes compagnons. Peu à peu ils oublièrent leurs craintes, et moi ma prudence, jusqu’à ce qu’enfin nous fussions ramenés sur la terre par une catastrophe que nous aurions pu aisément prévoir, mais qui ne nous en bouleversa pas moins quand elle se produisit.

J’avais rempli les trois verres. « J’ai un toast à proposer, murmurai-je. J’en ai même trois, mais si inextricablement entremêlés qu’ils ne supporteraient point d’être divisés. Je veux boire d’abord à la santé d’un brave et, par conséquent, généreux ennemi. Il m’a trouvé désarmé, fugitif et sans défense. Comme le lion, il a dédaigné un triomphe si pauvre ; et, tandis qu’il aurait pu affirmer sa valeur, il a préféré se faire un ami. Je voudrais boire ensuite à une ennemie plus belle et plus tendre. Elle m’a trouvé en prison ; elle m’a réconforté de sa précieuse sympathie et, ce qu’elle a fait depuis, je sais qu’elle ne l’a fait que par pure charité, mais d’autant plus mon cœur en est-il touché. Et je voudrais unir enfin à ces deux santés, pour la première et peut-être pour la dernière fois, la santé, ou plutôt le souvenir, d’un malheureux qui a combattu contre les soldats de votre pays, et qui, arrivé ici vaincu, y a été vaincu de nouveau par la main loyale de l’un de vous et par les inoubliables yeux de l’autre ! »

Je crains bien d’avoir mis, par instants, trop de résonance dans ma voix ; ou peut-être Ronald, dans l’excès de son émotion, aura-t-il déposé son verre un peu trop brusquement. Quoi qu’il en soit, au reste, de cette question des responsabilités, j’avais à peine achevé mon compliment que nous entendîmes un choc, sur le plancher, au-dessus de nos têtes. Jamais je n’ai vu la consternation se peindre en couleurs plus vives sur le visage de quelqu’un. On proposa de me pousser dans le jardin, ou de me cacher derrière un sofa placé contre le mur. Mais des bruits de pas tout proches nous avertirent de l’égale impossibilité de ces deux combinaisons.

La porte s’ouvrit, et la dame au lorgnon d’or apparut sur le seuil. C’était en vérité une figure mémorable. Dans l’une de ses mains elle tenait un bougeoir d’argent, dans l’autre, avec une fermeté martiale, un pistolet d’arçon. Elle était entourée de châles qui ne parvenaient pas à dissimuler entièrement la simplicité familière de sa toilette de nuit ; et sur sa tête se dressait un bonnet de nuit d’une architecture colossale. Ainsi accoutrée, elle entra dans la chambre, posa sur la table le bougeoir et le pistolet, regarda autour d’elle avec un silence plus éloquent que toutes les imprécations, puis, d’une voix perçante :

« À qui ai-je le plaisir ? dit-elle, s’adressant à moi avec l’ombre d’un salut.

— Madame, je suis confus, en vérité, balbutiai-je… Je suis sûr… (mais ici je m’aperçus que je n’étais sûr de rien, et m’arrêtai un instant.). J’ai l’honneur, repris-je… (mais pour constater que ce tour-là non plus ne réussirait pas). »

Enfin ; simplement, je me jetai à sa merci :

« Madame, dis-je, je vais être franc avec vous. Vous avez déjà prouvé votre charité et votre compassion pour les prisonniers français. Je suis l’un d’eux, et, bien que mon apparence ait un peu changé, vous pouvez reconnaître en moi le drôle de corps qui plus d’une fois a eu la bonne fortune de vous faire sourire. »

Me dévisageant avec un sang-froid imperturbable, elle émit un grognement qui ne l’engageait à rien. Puis, elle se tourna vers sa nièce :

« Flora, dit-elle, comment se trouve-t-il ici ? »

Les coupables essayèrent de se lancer dans une antienne d’explications, mais qui ne tarda pas à s’achever en un pitoyable silence.

« Il me semble que vous auriez pu tout au moins avertir votre tante ! grommela-t-elle.

— Madame, m’entremis-je, on était sur le point de le faire ! C’est par ma faute qu’on ne l’a pas encore fait. J’ai demandé que l’on respectât votre sommeil ! »

La vieille dame me regarda avec une incrédulité non dissimulée, et à laquelle, je ne pus trouver de meilleure répartie qu’une profonde révérence.

« Les prisonniers français sont fort bien à leur place, dit-elle ; mais je ne vois pas que leur place doive être dans ma salle à manger !

— Madame, répondis-je, j’espère que vous ne vous offenserez point si je vous dis que, sauf le Château d’Édimbourg, il n’y a pas un endroit au monde d’où je serais aussi volontiers absent, à cette minute, que de votre salle à manger ! »

À mon grand soulagement, je crus apercevoir l’ébauche d’un sourire se dessiner sur le visage de fer de la dame. L’ébauche n’y apparut d’ailleurs qu’une seconde.

« Et, sans indiscrétion, comment vous appelle-t-on ? demanda-t-elle.

— Le comte Anne de Saint-Yves, pour vous servir ! répondis-je.

— Monsieur le comte, dit-elle, je crains que vous ne fassiez beaucoup trop d’honneur aux modestes bourgeois que nous sommes !

— Chère madame, repris-je, parlons sérieusement ! Que pouvais-je faire ? Où pouvais-je aller ? Et comment pouvez-vous vous fâcher contre ces charitables enfants qui ont eu pitié d’un homme aussi malheureux ? Votre humble serviteur n’est pas un aventurier si terrible que vous ayez à l’accueillir avec un pistolet d’arçon. Il n’est rien qu’un jeune gentilhomme dans une détresse extrême, poursuivi de toutes parts et ne demandant que d’échapper à ceux qui le poursuivent. Je connais votre caractère, je le lis sur votre visage. (Mon cœur me tremblait dans le corps pendant que je disais ces audacieuses paroles.) Il y a en France, à cette même heure, des prisonniers anglais. Peut-être à cette même heure s’agenouillent-ils comme je le fais ? Peut-être prennent-ils la main de celle qui peut les cacher et leur venir en aide ? Peut-être la pressent-ils sur leurs lèvres…

— Allons ! allons ! s’écria la vieille dame, se dérobant à mes sollicitations. Ayez au moins un peu de tenue ! A-t-on jamais vu quelqu’un comme ça ? Et maintenant, mes enfants, qu’est-ce que nous allons bien pouvoir faire de lui ?

— Le congédier, ma chère dame ! répondis-je. Renvoyer au plus vite cet importun compagnon ! Et, si c’est possible, si votre bon cœur vous le permet, l’aider un peu dans le voyage qui lui reste à faire !

— Quel est ce pâté ? s’écria-t-elle d’une voix stridente. Flora, d’où vient ce pâté ? »

Aucune réponse ne sortit de la bouche de mes infortunés complices.

« Est-ce mon porto ? poursuivit-elle. Ah ! vraiment ! Quelqu’un voudrait-il au moins m’offrir un verre de mon vin de Porto ? »

Je m’empressai de la servir.

Elle me considéra, par-dessus le rebord du verre, avec une expression imprévue.

« J’espère que vous l’aurez trouvé bon ? dit-elle.

— C’est un vin magnifique ! déclarai-je.

— Eh bien ! c’est mon père qui l’a mis en bouteilles ! dit-elle. Peu de gens s’entendaient aussi bien à apprécier le vin de Porto que mon père ; que Dieu ait son âme ! »

Ce que disant, elle s’installa sur une chaise, avec un air de résolution quelque peu alarmant.

« Et y a-t-il une direction particulière où vous désirez aller ? demanda-t-elle.

— Oh ! répondis-je, je ne suis pas un vagabond aussi errant que vous pouvez le supposer. J’ai de bons amis, pourvu seulement que je puisse parvenir jusqu’à eux ; mais tout d’abord il faut que je sorte de l’Écosse. Et j’ai aussi de l’argent, pour la route ! ajoutai-je en produisant ma liasse.

— Des banknotes anglaises ? dit-elle. Vous savez qu’elles n’ont pas cours en Écosse ? C’est quelque fou d’Anglais qui vous les aura données, j’imagine ? Combien ça fait-il ?

— Ma parole d’honneur ! je n’ai pas encore songé à les compter ! m’écriai-je. Mais ma négligence va être vite réparée ! »

Je comptai dix billets de dix livres et cinq billets de cinq guinées.

« Cent vingt-six livres sterling et cinq shillings ! fit la vieille dame. Et vous portez une somme pareille sur vous, et vous ne l’avez seulement pas comptée ! Si vous n’êtes pas un voleur, vous devez au moins reconnaître que vous avez bien l’air d’en être un !

— Et cependant, madame, cet argent est à moi ! »

Elle prit les billets et les examina à son tour.

« Auriez-vous quelque moyen de me prouver cela ? me demanda-t-elle.

— Aucun, malheureusement ! répondis-je. Mais, avec votre pénétration habituelle, vous avez deviné juste. C’est un Anglais qui m’a apporté ces billets. Seulement, ils me viennent, par son entremise, de mon grand-oncle, le marquis de Kéroual de Saint-Yves, qui est, je crois, un des plus riches émigrés de Londres.

— Je ne puis faire plus que de vous croire sur parole ! dit-elle.

— Et vous ne pouvez pas faire moins, madame ! répondis-je.

— Eh bien dit-elle, dans ces conditions, la chose peut s’arranger. Je vais vous changer un de ces billets de cinq guinées, sauf l’escompte, naturellement, et je vous donnerai de l’argent et des billets écossais qui vous serviront jusqu’à la frontière. Au delà, monsieur le comte, vous n’aurez à compter que sur vous ! »

Je ne pus m’empêcher de lui faire entendre, poliment, que je doutais que la somme fût suffisante pour un aussi long voyage.

« Hé ! reprit-elle, mais vous ne m’avez pas entendue jusqu’au bout. Si vous n’êtes pas un seigneur trop délicat pour vous accommoder de voyager avec un couple de conducteurs de bestiaux, je crois que j’ai trouvé exactement votre affaire : et que le Seigneur pardonne à une vieille femme de trahir ainsi son pays ! Il y a deux conducteurs de bestiaux qui sont venus loger, cette nuit, avec le berger de la ferme ; demain, sans doute au lever du jour, ils vont prendre le chemin de l’Angleterre ; et, à mon avis, vous auriez avantage à voyager avec eux.

— Pour l’amour du ciel, madame, ne croyez pas que le goût de mes aises me tienne trop à cœur ! Un homme qui a fait dix ans de campagnes sous Napoléon est prêt d’avance à s’accommoder des manières de voyager les plus primitives. Mais je ne vois pas — excusez-moi de vous le dire ! — en quoi la société de ces excellentes gens pourrait me servir ?

— Mon cher monsieur, répondit la tante, vous n’êtes pas du tout au courant de ces choses-là, et je vous engage à en remettre tout le soin à une personne mieux informée que vous. Je suis sûre que vous n’avez jamais entendu parler des conducteurs de bestiaux, et vous pensez bien que je ne vais pas rester assise ici toute la nuit pour vous donner des explications ! Qu’il vous suffise de savoir que je me charge d’arranger cette affaire, à ma grande honte, et que c’est de cette façon que je vais l’arranger ! Ronald, poursuivit-elle, cours bien vite chez les bergers ; tu les secoueras dans leur lit, pour être bien certain de les réveiller, et tu auras soin de leur dire que Sim ne s’en aille pas avant de m’avoir vue ! »

Ronald n’était évidemment pas fâché de s’échapper du voisinage de sa tante : il quitta la chambre et le cottage avec une hâte silencieuse qui ressemblait plus à une fuite qu’à une simple obéissance. Cependant la vieille dame s’était tournée vers sa nièce.

« Et maintenant, je voudrais bien savoir ce que nous allons faire de lui pour la nuit s’écria-t-elle.

— Ronald et moi avions l’intention de le mettre dans le poulailler, murmura la pauvre Flora, en rougissant jusqu’à la racine des cheveux.

— Et moi je vous dis que je n’admets pas une idée aussi sotte ! répondit la tante. Un poulailler, en vérité ! Il est notre hôte, il ne dormira pas dans notre poulailler. C’est la chambre de Ronald qui, je crois, convient le mieux pour lui. Je vais l’y conduire : Ronald couchera dans votre chambre, et vous, Flora, vous viendrez dormir avec moi ! »

Avant que j’eusse le temps de réfléchir à rien, je me trouvai seul dans la petite chambre de Ronald. J’étais partagé entre un sentiment de triomphe et un sentiment de chagrin. Quant à ma fuite, tout avait fort bien marché : la maîtresse femme qui s’était chargée de moi m’inspirait toute confiance, et déjà je me voyais arrivant aux portes de la maison de mon oncle. Mais, hélas ! quant à mon affaire d’amour, c’était une autre histoire ! J’avais pu voir Flora en tête-à-tête ; j’avais commencé à lui parler ouvertement ; je n’avais pas été trop mal reçu ; je l’avais vue changer de couleur ; j’avais bu avec délices le regard bienveillant de ses yeux ; et voilà que, tout à coup, entre en scène cette figure apocalyptique, avec un bonnet de nuit et un pistolet d’arçon ; et, par le seul fait de sa venue, me voilà irrémédiablement séparé de ma bien-aimée !

Ainsi la reconnaissance luttait dans mon cœur avec le ressentiment. Mon apparition dans la maison de la dame, à minuit passé, je ne pouvais pas me le dissimuler, avait quelque chose d’impertinent, de louche, quelque chose qui était pour donner lieu aux pires soupçons. Et cependant la vieille dame l’avait fort bien prise. Sa générosité égalait son courage ; et son intelligence me paraissait, elle aussi, de qualité peu commune. Mais je redoutais d’autant plus les suites qu’aurait son intervention au point de vue de l’opinion de Flora à mon endroit. Déjà, à de certains coups d’œil jetés par la tante sur sa nièce, j’avais pu deviner que la vieille dame en pensait, là-dessus, plus long qu’elle ne voulait m’en laisser paraître. Je n’avais qu’un moyen de remédier au mal : c’était de m’endormir au plus vite, de me réveiller de très bonne heure, et de guetter de nouveau une occasion pour me retrouver seul avec Flora. Lui avoir dit ce que je lui avais dit, et ne pouvoir pas lui en dire davantage, c’était à quoi je n’avais pas la force de me résigner.

J’ai toujours eu la conviction que la vieille dame est restée assise près de moi, toute cette nuit-là, pour me surveiller. Longtemps avant l’aube, en tout cas, elle se pencha sur moi, un bougeoir en main, me réveilla, me désigna un costume de paysan qu’elle m’ordonna de revêtir, et m’enjoignit de plier dans un linge mon beau costume neuf, avec lequel, à l’en croire, « il y aurait eu folie à faire le voyage ». J’eus donc, bien malgré moi, à m’accoutrer de ce nouveau travesti, qui était fin comme de la toile à sac, et qui m’allait comme un suaire. La dame m’attendait derrière la porte, pour me conduire ensuite à la salle à manger, où je découvris qu’elle avait préparé pour moi un substantiel déjeuner. Elle s’assit à un bout de la table, me versa du thé et, pendant que je mangeais, m’entretint avec infiniment de bon sens. Malheureusement je ne l’écoutais guère. Je ne cessais point de comparer ce déjeuner au souper de la veille, de comparer cet imposant dragon à sa charmante nièce. Je finis cependant par comprendre les instructions que la dame ne se fatiguait pas de me répéter sur le rôle nouveau que j’aurais à jouer. J’étais un jeune Anglais de bonne famille que la police écossaise poursuivait pour dettes ; un ordre d’arrestation venait d’être émis contre moi, et j’avais à passer la frontière sans perdre de temps, incognito.

« J’ai fait de vous à vos compagnons un éloge que vous saurez, j’espère, justifier ! ajouta-t-elle. Je leur ai dit qu’il n’y avait rien contre vous, sauf un excès de dettes.

— Je vous assure, madame, dis-je bien sincèrement, que, par cela seul que l’éloge vient de vous, j’aurai particulièrement à cœur de le justifier. Je suis souvent léger en paroles, mais cela ne m’empêche point d’avoir des sentiments très profonds. Votre bonté m’a tout à fait conquis. Et je vous prie de me considérer désormais comme le plus dévoué de vos amis.

— Bon, bon, dit-elle, et voici justement notre dévoué ami le conducteur de bestiaux ! J’imagine qu’il doit être impatient de se mettre en route. Et, moi-même, je ne serai pas tranquille que je ne vous aie vu hors de la maison, et toute la vaisselle lavée, avant le réveil de mes deux servantes. Dieu merci, nous en avons deux en ce moment qui sont de vrais trésors, pour ce qui est de dormir ! »

Déjà le matin commençait à bleuir les arbres du jardin. La dame se leva de table, et force me fut de faire comme elle. J’aurais vraiment donné des années de ma vie pour pouvoir dire un mot en particulier à Flora. « Si au moins, pensais-je, je pouvais trouver le temps de lui écrire un billet ! »

Tout à coup Ronald apparut sur la pelouse, devant les fenêtres. Mon ogre l’interpella.

« Ronald, n’est-ce point Sim qui attend le long du mur ? »

Une occasion miraculeuse s’offrait à moi. Tout juste derrière le dos de la vieille dame, il y avait, sur un guéridon, une plume, de l’encre et du papier. J’écrivis bien vite « Je vous aime ! » Avant que j’eusse le temps d’en écrire davantage, ou même d’effacer ce que j’avais écrit, de nouveau le lorgnon était braqué sur moi.

« Allons, il est temps ! » commença la dame.

Puis, s’apercevant de ce que je venais de faire :

« Hum ! vous avez quelque chose à écrire ?

— Quelques notes, madame ! répondis-je avec un empressement plein de confusion.

— Des notes, dit-elle, ou bien une note[1] ?

— Il y a là, sans doute, quelque finesse de la langue anglaise qui m’échappe ! répondis-je.

— Eh bien alors, je vais m’expliquer plus clairement, monsieur le comte ! poursuivit-elle. Je suppose que vous désirez être tenu pour un gentleman !

— Pouvez-vous en douter, madame ? dis-je.

— Je doute fort, tout au moins, que vous preniez la bonne voie pour y arriver ! dit-elle. Vous êtes venu ici, je ne sais toujours pas comment, et vous admettrez bien que vous me devez quelques remerciements, ne fût-ce que pour le déjeuner que je vous ai préparé moi-même. Or, qu’êtes-vous pour moi ? Un jeune homme inconnu, avec des banknotes anglaises plein sa poche et dont la tête est mise à prix. Moi, je suis une femme : j’ai été votre hôtesse, encore que je n’aie pas demandé à l’être ; et je désire que vos relations avec ma famille n’aient pas d’autres suites ! »

Je crois bien que je dois être devenu tout rouge.

« Madame, dis-je, ces notes sont sans importance, et votre moindre désir est désormais ma loi. Vous avez éprouvé, et vous avez daigné m’exprimer, un doute à mon endroit. Voici les notes déchirées ! »

Et, en effet, elles le furent aussitôt.

« Bon, bon ! Voilà un brave garçon ! » dit la terrible vieille. Et tout de suite elle se mit en devoir de me conduire dans le jardin.

Le frère et la sœur nous attendaient là ; et tous deux, autant que je pouvais en juger dans la demi-obscurité, me semblèrent avoir passé une nuit bien inquiète. Ronald avait honte de me regarder dans les yeux en présence de sa tante. Et quant à Flora, elle avait à peine eu le temps de me jeter un regard, lorsque le dragon la prit par le bras et, sans lui dire un mot, s’avança avec elle, nous précédant dans les sentiers du jardin. Ronald et moi les suivîmes, muets aussi.

Il y avait une porte dans le même mur sur lequel, pas plus tard que la veille au matin, je m’étais trouvé perché. La vieille dame ouvrit cette porte avec une clef ; et, de l’autre côté, nous aperçûmes un homme petit, trapu et d’apparence rude, tenant sous le bras un formidable gourdin, et s’appuyant sur un parapet de pierre qui bordait un fossé.

« Sim, dit la vieille dame, s’adressant à cet homme, voici le jeune gentleman ! »

Sim répondit par un grognement inarticulé et un mouvement de tête qui, dans son esprit, était destiné à faire fonction d’un salut.

« Et maintenant, monsieur Saint-Yves, dit la dame, il est plus que temps pour vous de vous mettre en route. Mais, d’abord, voici la monnaie de votre billet de cinq guinées ! Vous trouverez là quatre livres en billets, et le reste en argent, sauf six pence, que j’ai retenus pour l’escompte. Je crois qu’il y a des changeurs qui retiennent un shilling ; mais je vous ai accordé le bénéfice du doute. Allez et usez de cet argent avec tout le sens que vous possédez !

— Et voici, dit Flora, s’enhardissant pour la première fois à parler, voici, monsieur de Saint-Yves, un plaid qui pourra vous servir dans un si rude voyage ! J’espère que vous voudrez bien l’accepter des mains d’une amie écossaise ! » ajouta-t-elle. Et sa voix tremblait.

« Du véritable houx ; je l’ai coupé moi-même », dit Ronald. Et le brave garçon me présenta un bâton des plus respectables, en effet.

La formalité de ces cadeaux et les mouvements impatients de mon nouveau compagnon me criaient bien haut que j’avais à m’en aller. Je fléchis un genou devant la tante, en lui baisant la main. Puis je fis la même chose, mais avec une passion tout autre ! pour sa nièce ; et quant à Ronald, je le pris dans mes bras et l’étreignis avec une cordialité qui parut achever de lui ôter la parole.

« Adieu ! et adieu ! » dis-je.

Sur quoi je me résignai enfin à leur tourner le dos pour m’éloigner. Et à peine avais-je fait un pas, que j’entendis la porte du mur, derrière moi, se refermer impérieusement.


X

Les Conducteurs de Bestiaux.


J’eus besoin de faire un certain effort pour me mettre au pas de mon nouveau compagnon ; car, bien qu’il marchât avec un balancement disgracieux de tout son corps, et sans apparence de hâte, sans cesse j’avais à courir pour ne pas me trouver en arrièree de lui. Nous nous examinions l’un l’autre : moi avec une curiosité toute naturelle, lui avec un mépris non dissimulé. J’ai su depuis qu’il était fort mal disposé à mon endroit : il m’avait vu plier le genou devant les dames et m’avait aussitôt diagnostiqué « un idiot à façons ».

« Ainsi, vous allez en Angleterre, hein ? » me dit-il.

Je répondis affirmativement.

« Il y a des endroits meilleurs, il y en a de pires ! » observa l’homme. Et il retomba dans un silence qui ne fut plus interrompu pendant le quart d’heure qui suivit.

Ce quart d’heure nous amena au pied d’une vallée verte et nue, qui montait et descendait doucement parmi les collines. Un petit cours d’eau coulait au milieu, produisant une succession de limpides étangs ; et, près du dernier de ces étangs, j’aperçus un troupeau de bétail tout boueux, sous la garde d’un homme qui me parut être le pendant exact de mon ami M. Sim. Ce second conducteur (j’appris bientôt qu’il s’appelait Candlish) était assis sur une pierre et s’occupait à déjeuner d’un morceau de fromage. Il se leva à notre approche.

« Voici un petit jeune homme qui va faire la route avec nous, dit Sim. C’est la vieille femme, la mère Gilchrist, qui le veut comme ça !

— Bon ! bon ! » dit l’autre homme.

Puis, se rappelant les convenances, il me regarda avec un grognement solennel et me dit :

« Une belle journée ! »

J’en tombai d’accord avec lui et lui demandai comment il se portait.

« Ça va ! » fut la réponse. Après quoi, sans autres civilités, le couple se mit à rassembler le troupeau. Dans cette tâche, d’ailleurs, comme dans presque toutes les autres qui concernaient le bétail, mes amis avaient pour principaux auxiliaires une paire de chiens, intelligents et sympathiques, que Sim ou Candlish se bornait à diriger parfois d’un monosyllabe.

Bientôt nous commençâmes à gravir la montagne par un sentier vert assez raide. Un bruit incessant et confus, formé des cris d’une foule d’oiseaux de marais, accompagnait notre marche, rendue à présent insupportablement lente pas le pas mesuré et l’éternel appétit du bétail. Au milieu du troupeau, mes deux guides s’avançaient, dans un silence satisfait que je ne pouvais m’empêcher d’admirer. Plus je les regardais, plus j’étais frappé de la ressemblance extravagante qu’il y avait entre eux. Ils étaient vêtus de la même grosse toile de ménage, ils tenaient en main le même gourdin, ils avaient mêmement les alentours du nez tout barbouillés de tabac, et chacun portait sur les épaules un de ces plaids qu’on appelle, je crois, des tartans de berger. Vus de dos, on ne serait point parvenu à les distinguer, et, même de face, ils étaient pareils. Une incroyable similitude d’humeur entre eux renforçait encore pour moi cette impression. Trois ou quatre fois je jetai des jalons pour aboutir à quelque échange de pensées, de sentiments, ou, tout au moins, de paroles humaines. Un oui ou un non fut toujours la seule réponse que j’obtins, et le sujet soulevé par moi retomba, sur le flanc de la colline, sans écho. Je finis, en vérité, par en éprouver de la peine ; et quand, après deux heures de marche, Sim se retourna vers moi et me présenta une corne de bélier pleine de tabac à priser, en me demandant « si j’en usais », je répondis avec animation : « Je vous assure, monsieur, que je serais prêt à priser du poivre, si cela pouvait vous faire plaisir et amener entre nous un peu de cordialité ! » Mais cette plaisanterie même ne porta point, et mes compagnons s’obstinèrent dans leur odieuse réserve. Vers dix heures, nous parvînmes au sommet d’une crête d’où nous vîmes le sentier descendre en pente droite dans un vallon désert, d’à peu près une lieue de longueur, et se terminant, à l’autre extrémité, par une série de buttes également dénudées. Tout à coup Sim s’arrêta, ôta son chapeau et fit une moue.

« Voilà ! dit-il, nous voilà à la Tête de Howden !

— La Tête de Howden, oui ! reprit Candlish.

— Monsieur Ivey, êtes-vous sec ? » dit Sim, s’adressant à moi.

Je le regardai, cherchant à comprendre le sens de sa question.

« Vous êtes donc malade ? me dit-il. Je vous offre la goutte !

— Oh ! s’il y a quelque chose à boire, répondis-je, je prétends être pour le moins aussi sec que vous ! »

Sur quoi Sim tira d’un coin de son plaid une bouteille noire, et nous bûmes à tour de rôle en portant nos santés. Je m’aperçus bientôt que ces messieurs suivaient, en pareille occasion, une étiquette invariable, où vous pensez bien que je ne fis nul embarras de me conformer. Chacun de nous s’essuyait la bouche du revers de la main gauche, soulevait la bouteille dans la main droite en proférant avec emphase : « À la vôtre ! » — et avalait autant de liqueur que sa fantaisie le lui suggérait. Cette cérémonie, qui était la seule chose qui chez mes compagnons ressemblât à de la politesse, se répétait à des intervalles presque réguliers, mais de préférence après une montée. À l’occasion, nous partagions aussi un morceau de fromage de brebis et une tranche d’un pain détestable qui s’appelle, si j’ai bonne mémoire, shearer’s bannock. Et c’est à cela que se bornèrent, je puis le dire, toutes nos relations durant cette première journée.

Je n’en fus que plus à l’aise pour observer l’extraordinaire désolation de ce pays, à travers lequel notre route serpentait, d’heure en heure et de jour en jour. Une succession continue de collines basses et pelées, séparées par le cours rapide de dix mille ruisseaux, que nous passions à gué, et au bord desquels nous campions la nuit ; des perspectives infinies de bruyères, des quantités infinies d’oiseaux de marais ; çà et là, au bord de l’eau, de charmants bouquets de saules, ou de bouleaux argentés ; çà et là, des ruines de vieux châteaux forts : tels étaient les caractères, sans cesse renouvelés, du paysage. Parfois, mais toujours de loin, nous apercevions la fumée d’une petite ville ou d’une ferme isolée ; plus souvent un troupeau de moutons sous la garde d’un berger, ou un petit champ de blé non encore moissonné. Mais, sauf ces quelques exceptions, je puis dire que nous voyagions dans un vrai désert ; et, quand je songeais que nous n’étions qu’à peu de lieues de la capitale du royaume, cela me donnait une idée singulière de ce pauvre, stérile, et cependant, glorieux pays, où je me trouvais. Mais, plus encore, peut-être, ce spectacle célébrait pour moi la sagesse de mistress Gilchrist, qui avait eu l’idée de me faire voyager avec ces rudes compagnons, et par un chemin aussi peu fréquenté.

Nous étions à présent près de la frontière. Longtemps nous avions marché sur le chemin battu et brouté, avant nous, par des milliers de troupeaux, et pas une seule fois encore nous n’avions aperçu aucune trace d’un autre convoi que celui dont nous faisons partie. Enfin, un matin, nous découvrîmes, à une distance d’environ une demi-lieue, une seconde caravane, pareille à la nôtre, mais beaucoup plus grande. Aussitôt le visage de mes deux compagnons fit voir une émotion extraordinaire. Ils se dressèrent sur le bout des pieds ; ils mirent leur main en abat-jour devant leurs yeux pour mieux étudier le troupeau qui approchait ; et ils se consultèrent l’un l’autre avec une apparence d’alarme que je ne parvenais pas à comprendre. Je m’enhardis à leur demander ce qu’il y avait qui les inquiétait.

« De sales bougres ! » fut la brève et éloquente réponse de Sim.

Toute la journée, les chiens eurent à rester en alerte et le troupeau marcha avec une vitesse inaccoutumée. Toute la journée, Sim et Candlish, avec une dépense anormale de tabac à priser et de paroles, continuèrent à débattre la situation. Je pus ainsi comprendre qu’ils venaient de reconnaître deux des trois hommes qui conduisaient l’autre convoi : un certain Faa et un certain Gillies. Jamais je n’ai pu savoir l’origine de la querelle qu’il y avait entre eux ; mais le fait est que Sim et Candlish s’attendaient, de la part de ces confrères, à tous les degrés possibles de fraude ou de violence. Candlish se félicitait à maintes reprises d’avoir « laissé sa montre chez lui, avec sa bourgeoise » ; et Sim ne cessait point de brandir son gourdin, ni de maudire sa malchance, car cette arme se trouvait fendue par le milieu.

« Pour peu que je veuille asséner un bon coup à la damnée crapule, disait-il, le bois est capable de m’éclater entre les mains !

— Eh bien messieurs, dis-je, à supposer que ces individus nous approchent, je crois tout de même que nous pourrons leur faire un joli parti ! »

Ce que disant, je faisais siffler au-dessus de ma tête le cadeau de Ronald, dont j’appréciais maintenant pleinement la valeur.

« Comment, mon garçon ? Est-ce que vous savez en jouer ? » demanda Sim. Et un éclair d’approbation illumina son visage de bois.

Ce même soir, un peu fatigués d’une longue journée de marche presque ininterrompue, nous nous installâmes pour la nuit sur une petite butte verdoyante d’où jaillissait un mince ruisseau. Notre souper fini, nous nous étions couchés, mais nous ne dormions pas encore, lorsque le grognement sourd d’un des chiens nous mit en alerte. Aussitôt nous nous redressâmes tous les trois ; puis, tous les trois, avec la même idée, nous nous couchâmes de nouveau, mais cette fois en tenant prêts nos gourdins. On accepte aisément les aventures quand on se trouve être tout ensemble un étranger et un prisonnier évadé, un jeune homme et un vieux soldat. Sans avoir la moindre idée des causes de la querelle, ni de sa nature, ni des conséquences probables d’une rencontre, j’étais aussi résolu à prendre la défense de mes deux compagnons que je l’avais été, naguère, à me placer à mon rang un matin de bataille.

Tout à coup, trois hommes sortirent des buissons et s’élancèrent sur nous. Nous nous trouvâmes assaillis avant presque d’avoir eu le temps de nous relever ; et, un moment après, chacun de nous eut à tenir tête à un adversaire que la nuit tombante nous permettait à peine de voir. Comment alla le combat dans les autres quartiers, je ne suis pas en position de vous le décrire, ayant eu assez à faire de mon propre côté. Car le coquin qui m’était échu pour ma part était extrêmement agile et maniait son arme avec une habileté étonnante. Dès le premier assaut, il avait pris le dessus ; sans cesse j’étais forcé de rompre ; et ce n’est qu’au dernier moment, d’un mouvement de défense à peine réfléchi, que je m’avançai d’un pas et le frappai à la gorge. Il s’abattit comme une quille et ne bougea plus.

Sa chute fut comme le signal de la cessation du combat. Aussitôt les autres belligérants se séparèrent ; nos ennemis purent librement soulever et emporter leur camarade, toujours immobile. J’eus ainsi l’occasion de voir que cette sorte de guerre n’échappait pas entièrement aux lois de la chevalerie et avait plutôt le caractère d’un tournoi que d’un duel à outrance. Aussi bien découvris-je tout de suite que, aux yeux de mes compagnons comme aux yeux de nos adversaires, je me trouvais avoir pris la chose beaucoup trop au sérieux. C’est avec une véritable consternation que les deux conducteurs étrangers emportèrent leur camarade blessé ; et à peine s’étaient-ils éloignés de quelques pas, dans la direction du nord, que Sim et Candlish réveillèrent leur troupeau et se mirent en route vers le sud.

« Je crois que Faa est en mauvais état ! dit l’un d’eux.

— Oui, dit l’autre, il a l’air d’avoir une mauvaise affaire !

— Il en a bien l’air ! » reprit le premier.

Et, de nouveau, l’odieux silence retomba sur nous.

Mais bientôt Sim se retourna vers moi.

« Vous êtes bien habile au bâton ! me dit-il.

— Je crains d’avoir été trop habile ! répondis-je. Je crains que M. Faa, si c’est ainsi qu’il s’appelle, n’ait de la peine à revenir de là !

— Ma foi, ça ne m’étonnerait pas ! répondit Sim.

— Et, dans ce cas, que pensez-vous qu’il arrive ? demandai-je.

— En vérité, répliqua Sim en aspirant une forte prise, si je vous offrais une opinion, ça ne serait pas honnête de ma part. Car le fait est, monsieur Ivey, que je n’en sais rien. Nous avons bien eu, jusqu’ici, des nez cassés ; nous avons même eu une jambe cassée, ou peut-être deux ; et toutes ces choses-là, voyez-vous, nous avons l’habitude de les garder entre nous. Mais un cadavre, jamais encore nous n’en avons eu ; et je n’ai aucune idée de ce que Gillies jugera devoir faire, dans un cas comme celui-ci. Et puis, lui-même risque de se trouver dans l’embarras, si on le voit revenir seul, sans Faa. Les gens, vous savez, sont enragés avec leurs questions, et surtout quand on n’en a pas besoin !

— Ça, c’est un fait ! » approuva Candlish.

Je me sentais plein de repentir et me creusais la tête pour trouver quelque moyen de rassurer mes deux compagnons. Enfin je leur dis, abordant le sujet en toute franchise :

« Il y a toujours une chose que nous allons faire ! Une fois la frontière passée, nous nous séparerons. Comme ça, si vous avez des ennuis, vous serez plus à l’aise pour rejeter tout le blâme sur moi ; et quant à moi, si l’on me pince, je vous promets bien de vous mettre hors de cause.

— Monsieur Ivey, s’écria Sim avec quelque chose qui ressemblait à de l’enthousiasme, pas un mot de plus ! J’ai vu bien des sortes de gentlemen avant le jour d’aujourd’hui ; j’en ai vu qui étaient ce qu’ils devaient être, et j’en ai vu d’autres qui étaient tout le contraire : mais un gentleman comme vous, je dois dire que je n’en ai pas vu souvent ! »

Ces paroles impliquaient un assentiment à ma proposition : de telle manière que nous poursuivîmes notre marche, la nuit, avec la même hâte. Les étoiles pâlirent, l’Orient blanchit ; et toujours, hommes et chiens, nous poussions devant nous le bétail fatigué. À mainte reprise Sim et Candlish déplorèrent la nécessité de cette marche forcée, « une vraie ruine pour le bétail ! » déclaraient-ils ; mais la pensée d’un juge et d’une potence les chassait en avant.

Quant à moi, ma situation était loin d’être aussi triste que la leur. Toute cette nuit, et pendant tout le peu de temps qui s’écoula jusqu’à la fin de notre voyage en commun, je fus admis à jouir d’un plaisir nouveau, en récompense de mes prouesses : j’assistai à la mise en mouvement de la langue de M. Sim. Candlish restait toujours obstinément taciturne : il avait cela dans le sang. Mais Sim, dès qu’il avait pu enfin m’apprécier et m’approuver, avait étalé devant moi, sans réserve, un tour d’esprit plutôt expansif et un assez joli talent de narration. Les deux hommes étaient de vieux et intimes amis, formant, sur la lande sans fin où se passait leur vie, une de ces fraternités silencieuses que les voyageurs ont souvent constatées chez les trappeurs du Far-West. Ils avaient une confiance absolue l’un dans l’autre ; et ils avaient une admiration surprenante pour les qualités l’un de l’autre. Candlish s’écriait que Sim était « magnifique » ; et Sim me prenait à part pour m’assurer que « je ne trouverais pas dans toute l’Écosse un gaillard comme Candlish ». Les deux chiens, eux aussi, paraissaient faire partie intime de l’association ; et j’observai que leurs exploits et les traits de leurs caractères étaient l’une des préoccupations principales de leurs deux maîtres. Sim ne tarissait pas en histoires de chiens ; et les chiens du passé tenaient autant de place dans ses récits que ceux d’à présent. « Il y avait un conducteur de bestiaux à Manar, qu’on appelait Tweedie. — Te rappelles-tu Tweedie, Candlish ? — Un gaillard, ça ! répondait Candlish. — Eh bien ! ce Tweedie avait un chien… »

De cette façon, les dernières heures de notre voyage furent à beaucoup près les plus agréables pour moi ; et, lorsque vint le moment de nous séparer, une certaine familiarité s’était établie entre nous, faite d’estime mutuelle, qui nous rendit plus pénible la séparation. Celle-ci eut lieu vers quatre heures de l’après-midi, au sommet d’une colline dénudée d’où je pouvais voir le ruban de la grande Route du Nord anglaise. Je demandai à mes deux amis combien je leur devais.

« Rien du tout ! répondit Sim.

— Qu’est-ce que c’est que cette folie-là ? m’écriai-je. Vous m’avez guidé, vous m’avez nourri, vous m’avez abreuvé de votre whisky ; et maintenant vous ne voulez pas que je vous paie !

— C’est que, voyez-vous, nous étions chargés de faire tout cela ! répondit Sim.

— Chargés ? répétai-je. Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Monsieur Ivey, dit Sim, c’est une affaire toute personnelle entre nous deux, Candlish et moi, et la vieille dame, la mère Gilchrist. Vous n’avez rien à y voir, voilà tout !

— Mais, mon bon ami, dis-je, je ne puis admettre d’être placé dans une position aussi ridicule ! Mme Gilchrist n’est rien pour moi, je me refuse à être son débiteur !

— Je ne vois pas bien comment vous pourriez remédier à cela ! observa mon guide.

— Comment ? mais en vous payant sur-le-champ

— Il faut toujours être deux pour un marché, monsieur Ivey ! répliqua-t-il.

— C’est-à-dire que vous ne voulez pas accepter d’argent ?

— Tout à fait ça ! reprit Sim. Et, d’ailleurs, ça ne pourra pas vous nuire de garder votre argent pour ceux à qui vous le devez. Vous êtes jeune, monsieur Ivey, et irréfléchi, mais j’ai dans l’idée qu’avec du soin et de la circonspection vous pourrez peut-être finir par vous tirer d’affaire ! »

Que pouvais-je tenter contre une résolution aussi invincible ? Je me résignai donc, et, après avoir dit adieu aux deux conducteurs, je me mis en route dans la direction du sud.

« Monsieur Ivey, — tels furent les derniers mots de Sim, — je n’ai jamais eu de goût pour l’anglaiserie ; mais je crois que je peux dire vraiment que vous me semblez avoir l’étoffe d’un garçon comme il faut !


XI

La Route du Nord.


Les dernières paroles de mon ami le conducteur de bestiaux me bourdonnaient à l’oreille, pendant que je descendais la colline ; et je finis par en tirer une conclusion des plus rassurantes. Jamais je n’avais donné à mes deux compagnons aucun renseignement sur ma patrie ; et eux, à défaut d’autre politesse, ils avaient eu du moins celle de ne pas faire de questions : or je vis que, sans l’ombre d’une hésitation, ils avaient décidé de me prendre pour un Anglais. Évidemment il y avait quelque chose, dans mon accent, qui leur avait prouvé que je ne pouvais pas être Écossais. Et ainsi je me dis que, puisque j’avais pu passer pour un Anglais en Écosse, je pourrais bien, inversement, passer pour un Écossais en Angleterre. Je songeai même que, si c’était nécessaire, je ne serais pas incapable de faire un effort pour imiter le dialecte du sud de l’Écosse. Les journées passées en compagnie de Candlish et de Sim m’avaient richement approvisionné en expressions caractéristiques ; et l’histoire du chien de Tweedie, par exemple, j’aurais pu la répéter de façon qu’un indigène s’y serait presque trompé.

Je me demandai, quelque temps, si le nom de Saint-Yves n’allait pas m’exposer à quelque désagrément : mais je me rappelai avoir entendu parler d’une ville nommée Saint-Ives, qui se trouvait quelque part en Cornouailles : je résolus donc de changer simplement en un i l’y de mon nom et de me considérer désormais comme un jeune homme originaire de Cornouailles et élevé en Écosse. Quant à un métier, étant donné que je les ignorais tous également, et que le plus innocent d’entre eux aurait encore pu me faire courir de grands risques, je résolus de n’en arborer aucun. Je me présenterais comme un jeune gentleman de fortune suffisante et d’esprit curieux, parcourant le pays en quête de santé, d’instruction et d’aventures joyeuses.

À Newcastle, qui fut la première ville où j’arrivai, je complétai les préparatifs de mon nouveau rôle en achetant un sac de voyage et une paire de guêtres de cuir. Quant à mon plaid, je continuais à le porter, par sentiment. Il était d’ailleurs chaud, léger, commode pour les nuits à passer en plein air : et j’avais découvert que le port d’un plaid ne messeyait pas, dans ces pays, à un homme de qualité. Ainsi équipé, je tenais assez brillamment ma partie de piéton amateur. On s’étonnait bien parfois que j’eusse choisi une pareille saison de l’année ; mais j’alléguais que des affaires m’avaient retardé, ou encore, en souriant, je mettais la chose au compte de mon excentricité. « Par tous les diables, disais-je, toutes les saisons de l’année se valaient pour moi. Étais-je donc fait en sucre, pour avoir peur d’un peu de pluie ou de neige ? » Sur quoi j’assénais un grand coup de poing sur la table et demandais une autre bouteille, ainsi que cela convenait au bruyant et insouciant jeune gentleman que j’étais. Parler beaucoup et dire peu, c’était (si l’on me passe l’expression) l’un des principes de ma politique. Aux tables des auberges, le pays, l’état des routes, les affaires des autres voyageurs assis près de moi, tous ces sujets m’offraient un champ considérable pour discourir à perte de vue sans avoir à donner aucun renseignement sur moi-même. Je m’efforçais de prendre la contenance la plus expansive ; je me plongeais dans la conversation jusqu’au cou ; et le plus soupçonneux était aussitôt convaincu de mon innocence. « Quoi ! se disait-on sans doute, que ce jeune âne nous cache quelque chose ? Mais il nous a encore assourdis, tantôt, de son bavardage ! Fournissez-lui seulement une occasion, et il vous exposera toute sa descendance depuis Adam, ainsi que l’état de sa fortune, jusqu’au dernier shilling ! » Il y eut même un honnête négociant qui, touché de mon inexpérience, daigna me gratifier de quelques sages avis : il me dit que j’étais jeune encore, que la compagnie qu’on trouvait à l’auberge était bien mélangée, et que je ferais bien de mettre désormais plus de prudence à mes paroles. À quoi je répondis, avec force jurons, que, n’ayant moi-même aucune mauvaise intention, je n’avais pas de motif pour en prêter aux autres. L’excellent homme m’affirma « que je n’irais pas loin sans être tondu ». Je lui offris de parier le contraire ; et il s’éloigna en secouant la tête.

Souvent aussi j’étais forcé de parler de la guerre et de la politique. Je dois l’avouer à ma grande honte : plus d’une fois j’ai publiquement maudit les Français et flétri en termes amers les Américains. Lorsqu’arrivait la malle de Londres, couronnée de houx, avec le cocher et le postillon criant victoire, j’allais jusqu’à régaler la compagnie d’un bol de punch, que je préparais moi-même, en poussant des hourras en l’honneur de lord Wellington.

Que personne ne me blâme de mon insensibilité pour les revers de la France ! Dieu sait combien mon cœur saignait ! Dieu sait combien j’étais tenté de m’abattre sur ce troupeau de porcs et de leur casser la tête au milieu de leur festin ! Mais on doit se rappeler ma situation, avec ses exigences ; peut-être aussi une certaine légèreté d’esprit, éminemment gauloise et qui formait un trait distinct de mon caractère me portait-elle à me jeter dans des aventures nouvelles avec l’entrain d’un collégien. Peut-être même cette humeur hasardeuse m’a-t-elle quelquefois conduit au delà de ce qu’aurait approuvé le bon goût ; et une fois, certainement, j’en fus bien puni.

La chose se passa dans la vieille cité épiscopale de Durham. Nous étions à table, pour le dîner, en nombreuse compagnie. La plupart des convives appartenaient à cette espèce particulièrement distinguée de vieux tories anglais dont l’enthousiasme est si profond qu’il ne s’exprime, le plus souvent, que par des grognements. Profitant de leur taciturnité, je me laissai aller à mon goût naturel de mystification. Et l’entretien étant tombé sur la conduite des troupes françaises dans la Péninsule, je me mis à raconter, comme les tenant d’un mien cousin, enseigne dans l’armée anglaise, toute sorte d’orgies fabuleuses auxquelles se seraient livrés mes anciens compagnons d’armes, avec l’autorisation et même la coopération de mon ancien chef, le général Caffarelli. Je jouissais de pouvoir me moquer à mon aise des lourdauds qui m’écoutaient ; et le fait est que la vue de leurs sottes figures ébahies m’inspirait un sentiment délicieux de sécurité. Hélas ! il y avait là, à l’autre bout de la table, un petit homme silencieux qui prenait mes récits à leur juste valeur. Et ce n’était point qu’il eût le sens de l’humour, ni même qu’il fût doué d’une intelligence exceptionnelle : car d’intelligence, en vérité, il n’avait pas l’ombre ! Non ; mais, comme on va voir, la sympathie pour mon malheur l’avait rendu clairvoyant.

À peine le dîner s’était-il achevé que je sortis de l’auberge et me mis à errer par les rues, avec l’intention d’aller jeter un coup d’œil sur la cathédrale. Mais le petit homme, silencieusement, marchait derrière moi. Dans une petite rue obscure et déserte, je sentis une main me frôler l’épaule ; je me retournai et aperçus l’homme, me considérant avec des yeux brillants.

« Excusez-moi, monsieur, me dit-il, mais cette histoire que vous nous avez racontée était impayable. Hé ! hé ! Impayable ! Je vous le dis, monsieur, je buvais vos paroles ! Je crois, monsieur, que si vous et moi pouvions causer quelques instants, nous découvririons que nous avons bien des idées en commun. Voici justement la Cloche Bleue, un endroit des plus agréables ! L’ale y est excellente, monsieur. Ne me ferez-vous pas l’amitié d’en partager un pot avec moi ? »

Il y avait quelque chose de si ambigu et de si secret dans les manières du petit homme, que j’avoue que ma curiosité en fut éveillée. Tout en me blâmant de la nouvelle imprudence que je commettais, j’acceptai sa proposition ; et bientôt nous fûmes assis en tête à tête, devant un broc de bière épicée. L’homme baissait la voix au moindre murmure.

« Allons, monsieur, dit-il, à la santé du Grand Homme ! Je suppose que vous me comprenez ! Non ? » Il se pencha en avant au point que nos nez se touchèrent. « À la santé de l’Empereur ! »

Je me sentis extrêmement embarrassé, et, en dépit de l’apparence ingénue du personnage, quelque peu épouvanté. Un espion ? Non, il était trop niais, et trop hardi, pour être un espion. Mais, à le supposer honnête, il était vraiment trop indiscret, et il y avait danger, pour un prisonnier évadé, à l’encourager. En conséquence, je pris un parti moyen : j’acceptai son toast en silence et vidai mon verre sans enthousiasme. L’homme se mit ensuite à abonder en éloges de Napoléon. Je ne crois pas que jamais, en France, j’aie entendu exalter l’empereur en des termes d’une frénésie aussi peu renseignée.

« Et ce Caffarelli, poursuivait-il, hein ? ce doit être un gaillard étonnant, n’est-ce pas ? Je n’en ai guère entendu parler, jusqu’à présent. Pas de détails, monsieur, pas de détails ! Ah ! nous avons bien de la peine, ici, à obtenir des informations exactes et sûres ! »

Je le laissai parler, m’efforçant toujours de ne point paraître l’approuver. Le pauvre homme m’interrogeait de tous ses yeux : je voyais que ma réserve lui causait une véritable angoisse. Enfin il s’écria :

« Non, vous ne pouvez pas me tromper ! Vous avez servi sous ses ordres ! Vous êtes un Français ! J’ai le bonheur inespéré de pouvoir tenir par la main un homme de cette race de héros, un pionnier des glorieux principes de liberté et de fraternité !… Chut !… Non, ce n’est rien ! Je croyais qu’il y avait quelqu’un à la porte. Dans ce misérable pays d’esclaves, nos âmes même ne nous appartiennent pas ! Et cependant, ici aussi, la lumière est en marche. Le bon levain agit, monsieur, il agit sous terre ! Même dans cette ville, nous sommes quelques esprits hardis et libres, qui nous réunissons tous les mercredis. Il faut que vous restiez quelques jours à Durham, pour assister à nos séances ! Oh, ce n’est pas dans cette maison que nous venons ! Dans une autre, plus tranquille ! L’ale y est bonne aussi, d’ailleurs, plus sucrée qu’à la Cloche Bleue. Vous vous trouverez parmi des amis, parmi des frères ! Et j’ose vous promettre que vous entendrez exprimer quelques sentiments bien audacieux ! poursuivit le petit homme, enflant la voix, en même temps qu’il élargissait sa petite poitrine. La monarchie, le christianisme, tous ces attrape-nigauds d’un passé suranné, la Libre Confraternité de Durham et Tyneside se fait gloire de les flétrir !

Ce n’était guère là une aimable perspective pour un homme dont l’unique désir était d’éviter qu’on le remarquât ? Décidément, la Libre Confraternité n’avait point de charmes pour moi ; les « sentiments audacieux » ne faisaient point partie de mon bagage, et je me demandais avec inquiétude comment j’allais parvenir à me dégager.

« Vous me semblez oublier, dis-je, que Bonaparte a au contraire rétabli la religion chrétienne !

— Hé ! monsieur, simple mesure politique ! s’écria-t-il. Vous ne comprenez pas Napoléon ! Personne, d’ailleurs, en France, ne le comprend ! J’ai suivi toute sa carrière ! Je puis vous expliquer sa politique depuis a jusqu’à z. Par exemple, pour les affaires de la Péninsule, dont vous parliez tantôt, si vous voulez bien venir avec moi chez un de mes amis, qui possède une carte de l’Espagne, je me fais fort de vous expliquer en une demi-heure, clair comme le jour, le cours entier de la campagne ! »

Cela dépassait la mesure ! À choisir entre les deux extrêmes, je préférais encore le tory anglais. J’alléguai une migraine subite, convins d’un rendez-vous pour le lendemain, courus à l’auberge, bouclai mon sac et, vers neuf heures du soir, m’enfuis de ce voisinage maudit. La nuit était froide, claire, étoilée, et la route sèche, avec une couche de gel.

En dépit du froid, de l’obscurité, et des voleurs si fréquents alors sur les routes, et des ornières, je résolus de marcher jusqu’à l’heure du déjeuner. Et le fait est que le reste de la nuit se passa pour moi sans encombre, de même, sans doute, que la journée suivante, car je m’aperçois que celle-ci ne m’a laissé aucun souvenir.

Ce fut, j’imagine, le soir de ce jour — car je me souviens de m’être mis au lit de très bonne heure — que j’arrivai dans une très agréable auberge anglaise à l’ancienne mode, où je fus reçu par une jeune servante jolie à ravir. J’échangeai avec elle maint propos plaisant pendant mon dîner et, plus tard, dans ma chambre, où elle s’occupait à réchauffer mon lit avec une bassinoire d’étain plus grande qu’elle-même. Je ne saurais expliquer pourquoi, à moins que ce ne fût par attrait pour ses grands yeux impertinents, mais je ne pus pas m’empêcher de faire d’elle ma confidente ; je lui dis que j’étais attaché de tout mon cœur à une jeune dame d’Écosse, et j’eus un plaisir tout particulier à recevoir ses encouragements, mêlés d’une bonne dose de malice rustique.

Cette nuit-là, tandis que je dormais, la malle descendante s’arrêta à notre auberge pour le souper ; et l’un des passagers laissa sur la table, en repartant, son exemplaire de l’Edinburgh Courant. Si bien que, le lendemain matin, la jolie servante, quand elle vint dans ma chambre avec mon déjeuner, eut la gracieuse attention de me remettre ce journal, en m’assurant que j’y trouverais des nouvelles de la dame de mon cœur. Je saisis le papier avec empressement, pensant trouver, tout au moins, quelques nouveaux détails au sujet de notre évasion. Mais, là-dessus, le journal était muet ; et je me préparais déjà à le jeter, lorsque mes yeux tombèrent sur un paragraphe qui me concernait d’une façon encore plus directe. Faa était à l’hôpital, gravement malade, et l’on venait d’arrêter Sim et Candlish, qui tous deux s’étaient obstinément refusés à dénoncer leur complice,

Ainsi ces deux hommes avaient été, jusqu’au bout, d’une loyauté parfaite à mon endroit ! J’en fus très touché, et tout de suite je me dis que j’aurais, pour ma part, à faire preuve envers eux de la même loyauté. Pour peu que ma visite à mon oncle me réussît, je résolus de revenir aussitôt à Édimbourg, pour confier l’affaire de mes deux amis aux mains d’un bon avocat et pour leur faire parvenir, à tout le moins, une forte somme en dédommagement. Je pris cette résolution sur-le-champ, et je ne puis dire combien j’en fus ravi, malgré tout ce qu’elle avait d’imprudent et de dangereux. Je dois ajouter seulement que, peut-être, Candlish et Sim n’étaient qu’un prétexte dont je me justifiais à moi-même ma résolution. Je me proposais de retourner à Édimbourg pour leur venir en aide ; mais, sans doute, c’était sur un autre objet que se trouvaient fixés mon cœur et mes yeux. Un vent est toujours bien venu qui souffle du côté où l’on désire aller ; et vous pouvez être assurés qu’il n’y avait pour moi rien de déplaisant dans une circonstance qui devait me ramener vers Édimbourg, c’est-à-dire vers Flora. Dès cet instant, je commençai à me complaire dans la méditation de mille scènes fictives, où je confondais la tante, flattais Ronald et déclarais mon amour à ma bien-aimée.

« Oui, en effet, dis-je à la servante, votre journal m’a apporté des nouvelles de la dame de mon cœur, et des nouvelles excellentes, par-dessus le marché ! »

Tout ce jour-là, j’allai sous un vent d’hiver aigre et pénétrant. Mais je bénissais ce vent, pour l’occasion qu’il me procurait de m’enrouler dans mon plaid ; et c’était comme si j’avais senti les bras mêmes de Flora serrés autour de moi.


XII

Le chariot couvert.


D’étape en étape, j’étais enfin parvenu dans le voisinage de Wakefield ; et le nom de cette ville m’avait remis en mémoire celui de M. Burchell Fenn. Ainsi s’appelait, peut-être ne l’a-t-on pas oublié, le personnage dont m’avait parlé M. Romaine comme faisant métier de faciliter l’évasion des prisonniers français. Mais comment il y procédait, s’il avait une enseigne : Facilités d’Évasions, s’adresser au bureau ; ce qu’il prenait en échange de ses services, ou bien s’ils étaient gratuits et de pure charité, de tout cela j’étais à la fois absolument ignorant et extrêmement curieux. Grâce à ma connaissance de l’anglais et aux banknotes de M. Romaine, je m’étais, jusque-là, fort bien tiré d’affaire sans l’aide de personne ; mais je n’étais pas encore arrivé à destination, et je me demandais si le notaire n’avait pas eu quelque motif secret pour me recommander de recourir aux bons offices de ce Burchell Fenn. Malheureusement je ne savais rien de lui, s’il demeurait en ville ou dans la campagne, s’il était riche ou pauvre, ni de quelle manière je devais l’aborder. J’aurais eu très mauvaise apparence à faire des questions, tout le long de mon chemin, sur un homme dont je ne connaissais rien d’avouable, sauf son nom. Et quelle singulière figure je ferais, en vérité, si, me présentant à sa porte, j’y trouvais la police en pleine occupation ! N’importe, le mystère de la chose me tentait. Je résolus de faire un détour pour passer par Wakefield, de tenir mes oreilles et mes yeux bien ouverts, et de m’en fier, pour le reste, à ma bonne fortune. Si la chance me jetait sur la piste de l’homme, j’en profiterais pour recourir à lui ; sinon, je n’aurais pas de peine à me consoler !

J’avais dormi, cette nuit-là, dans une bonne auberge, à Wakefield, j’avais déjeuné à la lueur d’une chandelle, avec les voyageurs d’une diligence, et je m’étais mis en route, assez mécontent de moi-même et du reste du monde. La matinée était encore peu avancée ; l’air était aigre et froid, le soleil bas ; et bientôt le soleil disparut sous un vaste dais de nuages qui avaient commencé à se rassembler au nord-ouest et, de là, avaient rapidement envahi tout le ciel. Déjà la pluie tombait en baguettes de cristal, déjà la route s’était transformée en un marécage, et j’avais devant moi la perspective d’une longue journée de vêtements mouillés, ce qui m’a toujours été particulièrement odieux. À un tournant de la route, j’aperçus un chariot couvert, lentement traîné par deux chevaux harassés. Ce chariot était d’une espèce que je n’avais encore jamais vue ; et, comme tout intéresse un piéton, pour peu qu’il y trouve l’occasion d’oublier la misère d’un jour de pluie, je hâtai le pas et eus vite fait de me rapprocher du chariot.

Plus j’en approchais, plus son aspect m’intriguait. C’était une de ces voitures comme en employaient chez nous les marchands de toile, montée sur deux roues, avec un siège, en avant, pour le cocher. L’intérieur, fermé d’une porte, était de taille à contenir une grosse provision de toile, ou, en cas de nécessité, quatre ou cinq personnes. Mais vraiment, si des êtres humains avaient eu à y voyager, les malheureux auraient été bien à plaindre ! Ils auraient dû, d’abord, faire le trajet dans les ténèbres, car il n’y avait point trace de fenêtre ; et ils auraient été secoués, en outre, comme un flacon d’apothicaire, car le chariot, lourdement balancé sur ses deux roues, ne cessait pas de sursauter effroyablement. Au reste, je ne crois pas que j’aie pu supposer un seul instant qu’il fût habité ; mais j’étais curieux de savoir ce qu’il pouvait bien contenir, et d’où il venait. Les roues et les chevaux étaient éclaboussés de taches de boues de différentes couleurs, ce qui prouvait une longue marche à travers des régions diverses. Le cocher fouettait continuellement ses bêtes, qui s’obstinaient à marcher au pas : d’où il semblait résulter qu’on était en route depuis longtemps, peut-être depuis la veille, et que le cocher avait hâte d’arriver. Tout à coup, je découvris, sur un des côtés du chariot, une plaque indiquant le nom du propriétaire ; et je tressaillis de surprise. La fortune m’avait favorisé d’une manière inespérée : ce chariot appartenait à M. Burchell Fenn !

« Un vilain temps ? » dis-je.

Le cocher, un rustre à la tête carrée, et avec un teint de navet, ne répondit pas un mot à mon salut, mais se mit à fouetter ses chevaux furieusement. Les pauvres bêtes, qui pouvaient à peine mettre un pied devant l’autre, ne firent d’ailleurs aucune attention apparente à sa cruauté ; et je continuai sans effort à maintenir ma position près du chariot, m’amusant de la vanité de sa tentative, qui, elle-même, ne laissait point de m’intriguer encore davantage. Car je n’avais point mine si formidable qu’on eût envie de fuir en me voyant approcher ; et j’étais plus accoutumé à prendre alarme des gens qu’à les alarmer. Enfin le cocher renonça à battre ses chevaux et déposa son fouet à ses pieds, d’un geste de vaincu.

« Ainsi, vous vouliez me fuir ? dis-je. Fi, fi, cela n’est pas anglais !

— Je vous demande pardon, monsieur ; c’était sans intention de vous offenser ! répondit-il en touchant son chapeau.

— Oh ! il n’y a pas d’offense m’écriai-je. Tout ce que je désire, c’est de m’égayer un peu sur ma route. »

Il marmotta quelque chose qui signifiait que « la gaieté n’était pas son fait ».

« Bah ! lui dis-je, j’ai voyagé avec des gaillards plus moroses que vous, et nous nous sommes fort bien entendus. Vous rentrez chez vous ?

— Oui ! dit-il.

— En ce cas, repris-je, pourquoi ne me permettriez-vous pas de me reposer un peu les jambes ? Il y a de la place à côté de vous, sur le siège ! »

D’un coup de fouet soudain, il fit sauter le chariot à quelques mètres plus loin. Mais les chevaux, après cet élan héroïque, s’arrêtèrent.

« Non, non, pas de ça ! fit le cocher, me menaçant du fouet. Pas de ça avec moi !

— Pas de quoi ? demandai-je. Je vous ai prié de me prendre près de vous, mais je n’avais point l’idée de vous y forcer.

— C’est à moi qu’on a confié le chariot et les chevaux ! fit l’homme. Et puis d’ailleurs je n’ai pas besoin d’entrer en rapport avec des vagabonds de votre espèce !

— Je devrais vous remercier de votre franchise ! répondis-je, tout en me rapprochant encore du chariot. Mais, tout de même, vous me plaisez infiniment. Je vous aime pour votre prudence, pour votre amabilité, pour la bonne humeur qui éclate sur votre visage. Mais, si vous craignez de m’admettre sur le siège, laissez-moi du moins m’étendre un peu ici, dans ce coffre, où je pourrai faire un somme sans vous déranger ! » Ce que disant, j’appuyai la main sur le corps du chariot.

Dès le début de notre conversation, le cocher m’avait paru inquiet ; mais, à ces mots, ce fut comme s’il avait perdu la force de parler, et je vis dans ses yeux une épouvante folle.

« Et pourquoi pas ? poursuivis-je. Vous pourriez m’enfermer, pour n’avoir rien à craindre : car ça ferme, votre boîte ! ajoutai-je en essayant d’ouvrir la porte. À propos, quelle espèce de marchandises avez-vous donc là-dedans ? »

L’homme ne répondait toujours pas.

Rat-rat-rat, je tapai sur la porte, de toutes mes forces.

« Y a-t-il quelqu’un, s’il vous plaît ? » demandai-je en riant.

Alors sortit du chariot le bruit assourdi d’un éternuement, qui fut suivi d’autres plus sonores, de toute une série. Et aussitôt le cocher se releva sur son siège, prit son fouet par le petit bout, et asséna aux chevaux un coup si violent que les pauvres bêtes retrouvèrent leur énergie, et que l’équipage descendit la route au galop.

Au premier bruit de l’éternuement, j’avais reculé comme sous un coup de poing. Et tout de suite une grande lumière s’était faite en moi, et j’avais compris. C’était là le secret du commerce de Fenn ! Voilà comment il facilitait l’évasion des prisonniers, en les traînant la nuit par les campagnes, dans son chariot couvert ! Il y avait eu des Français, tout près de moi ! Celui qui avait éternué était un compatriote, un camarade, peut-être un ami !

Je me mis à courir à la poursuite du chariot. Je criais :

« Hé là ! arrêtez ! arrêtez donc ! » Mais le cocher, après avoir retourné vers moi son visage blême de peur, redoublait ses efforts, penché en avant, accablant ses chevaux de coups de fouet et d’invectives furieuses ; les chevaux allongeaient bravement leur galop, et le chariot bondissait à leur suite, parmi les ornières, volait dans un halo de pluie et de boue jaillissante.

Je ne pus que le suivre de loin, en courant de toutes mes forces. Bientôt le chariot s’écarta de la grand’route pour prendre un sentier planté d’arbres sans feuilles ; et, un instant après, je le perdis de vue. Quand je l’aperçus de nouveau, je constatai à mon grand soulagement que les bêtes s’étaient remises au pas, toutes boiteuses. À présent je pouvais être sûr que le chariot ne m’échapperait plus !

Le sentier aboutissait à une porte, au delà de laquelle, dans une cour couverte de gravier, se dressait une maison de briques rouges, vieille d’une centaine d’années, et dont le joli style contrastait avec un état de délabrement des plus accentués. C’était là, sans aucun doute, un ancien manoir déchu et devenu désormais la résidence d’un fermier aussi insouciant de la beauté extérieure que du luxe et du confortable. De toutes parts s’attestait l’abandon présent, dans les buissons de roses envahissant les sentiers, dans le dépérissement du gazon, dans l’absence de vitres aux fenêtres, dont quelques-unes étaient simplement bouchées avec du papier ou des chiffons de toile. Une rangée d’arbres verts entourait la cour, masquant la maison.

Lorsque j’arrivai à l’entrée de la cour, par cette mélancolique matinée d’hiver, sous une pluie battante et des rafales de vent, qui hurlaient lugubrement au-dessus des vieilles cheminées du manoir, le chariot s’était déjà arrêté devant les marches du perron, et le cocher, sur le seuil, s’entretenait avec M. Burchell Fenn. Celui-ci était debout, les mains derrière son dos : c’était un gros homme court et mal bâti, avec un large cou de taureau et une face toute rouge ; il portait une casquette de jockey, une veste bleue et des bottes à revers, tout cela quelque peu fatigué ; mais cet accoutrement n’en achevait pas moins de lui donner l’apparence d’un solide fermier anglais, comme on aime à les représenter dans les caricatures.

Les deux hommes, en me voyant approcher, interrompirent leur entretien et m’accueillirent avec un silence hargneux. Je tenais mon chapeau à la main.

« Est-ce à monsieur Burchell Fenn que j’ai le plaisir de m’adresser ? demandai-je.

— À lui-même, monsieur, dit M. Fenn, — ôtant sa calotte pour répondre à ma politesse, mais avec le regard distrait et le ton d’un homme qui a la pensée occupée ailleurs. — Et vous, pourrait-on savoir qui vous êtes ?

— Je vous le dirai tout à l’heure, repris-je. Qu’il vous suffise de savoir, en attendant, que je viens ici pour affaires ! »

Il sembla digérer péniblement ma réponse, ses petits yeux toujours fixés sur moi.

« Et permettez-moi de vous faire observer, monsieur, ajoutai-je, que voici une matinée diablement humide, et que le coin d’une cheminée, avec, si c’est possible, un verre de quelque chose de chaud à boire, me conviendrait infiniment ! »

En effet, la pluie s’était changée en déluge ; les gouttières de la maison mugissaient, l’air était rempli du bruit continu et strident de l’eau du ciel claquant dans la boue de la cour. Le regard fixe et pénétrant de Fenn était loin de me rassurer. Et la vague appréhension que j’éprouvais se renforçait encore de la vue du cocher, tournant autour de nous avec un mélange de stupeur et de rage.

Ainsi nous restions debout, sur le seuil de la maison lorsque de nouveau un des habitants du chariot se mit à éternuer. À ce son, comme au signal d’une baguette magique, le cocher entraîna ses chevaux derrière la maison, et M. Fenn, retrouvant toute sa présence d’esprit, m’introduisit dans le corridor, jusque devant une porte fermée.

« Entrez, monsieur, entrez me dit-il. Je vous demande pardon : le loquet est un peu difficile. »

Le fait est qu’il eut besoin d’un effort prolongé pour ouvrir la porte, dont le loquet paraissait rouillé à force d’être resté immobile ; et quand enfin mon hôte fut parvenu à l’ouvrir, je fus saisi, dès le seuil, d’entendre ce bruit particulier que fait l’écho de la pluie dans les chambres vides. Le vieux salon du manoir, où je me trouvais à présent, était d’excellent style et de proportions respectables ; mais son aspect actuel faisait d’autant plus pitié. Les dalles, défoncées par places, étaient souillées de boue et encombrées de paille. Sur une grande table de chêne, le seul meuble de la pièce, le suif d’une chandelle fondue faisait une énorme tache verte. Et tout cela, tout de suite, produisit sur moi une impression sinistre. J’étais là avec Fenn, dans une maison déserte, un jardin abandonné au milieu d’un bois de cyprès : un théâtre parfait pour une scène de drame. J’eus soudain la vision de quelques dalles soulevées sous mes pieds, du cocher aidant son maître à creuser ma fosse ; et cette image me déplut extrêmement. Je sentis que je n’avais pas de temps à perdre pour expliquer l’objet de ma visite ; et je me retournais vers M. Fenn pour commencer l’explication, lorsque la phrase que j’avais préparée me rentra dans la gorge.

L’homme, debout derrière moi, tenait en main un énorme pistolet, que j’eus tout juste le temps d’écarter de ma poitrine. Mais aussitôt mon adversaire s’élança sur moi, de tout son poids. Sans lâcher le pistolet qu’il avait dans sa main droite, de son bras gauche il me serra contre lui, et si vigoureusement que je crus bien qu’il allait m’écraser du coup. La bouche ouverte, le visage cramoisi, il soufflait tout haut, comme une bête furieuse. Heureusement il était ivre ; et le ressort de son énergie ne tarda pas à faiblir. Encore un terrible effort, qui faillit m’écraser, et puis je sentis son étreinte se desserrer et ses jambes fléchir. Au même instant le pistolet partit, sans atteindre personne. Le coquin s’abattit sous son propre poids et tomba à genoux sur les dalles.

« Épargnez-moi ! » murmurait-il.

Je n’avais pas seulement été affreusement effrayé, j’étais encore tout tremblant d’indignation et de dégoût. Je me dégageai du répugnant contact de Fenn, je saisis le pistolet, — c’était une arme formidable, même déchargée, et je le menaçai de la crosse.

« Que je vous épargne, vous, vilaine bête ! » m’écriai-je.

Sa voix expira dans sa grosse poitrine, mais ses lèvres continuaient à s’agiter, essayant de prononcer les mêmes paroles de supplication. Ma colère s’était un peu calmée, mais non ma répugnance ; le spectacle que j’avais sous les yeux me révoltait, et j’avais hâte d’en être délivré.

« Allons, lui dis-je, cessez cette comédie Je n’ai pas l’intention de vous tuer ! entendez-vous ? j’ai besoin de vous ! »

Un regard de soulagement éclaira son ignoble visage.

« Tout… tout ce que vous pouvez désirer ! » dit-il.

Ce mot me donna à réfléchir.

« Est-ce vrai, au moins, ce que vous dites ? demandai-je. Me promettez-vous de me révéler tout ce que vous savez ? »

Le misérable me répondit un « oui » qui, à lui seul, m’aurait donné envie de l’étrangler.

« Je sais que M. de Saint-Yves est dans l’affaire ; ce sont ses papiers qui nous ont mis sur votre piste. Mais consentez-vous à nous livrer tous les autres noms ?

— Oui ! oui, certes ! s’écria-t-il. La liste complète ! Et il y a des noms précieux à connaître, dans le tas. Je témoignerai au tribunal !

— Pour que tout le monde soit pendu excepté vous, maudit coquin ! répondis-je. Sachez donc tout de suite que je ne suis pas un espion, ni un agent de la police ! Je suis un parent de M. de Saint-Yves, et je suis venu ici pour que vous m’aidiez à me tirer d’affaire. En vérité, vous vous êtes conduit là d’une belle façon, monsieur Burchell Fenn ! Allons, debout ! ne me rendez pas malade de dégoût ! Debout, infecte crapule ! »

Il se redressa sur ses pieds. Il était à bout de forces, heureusement pour moi ; et, à vrai dire, je ne me sentais pas encore pleinement rassuré. Cet homme était un traître capable de tout. Il avait essayé de me tuer, et non seulement j’avais eu raison de lui, mais je l’avais encore démasqué et insulté. Était-ce bien sage, pour moi, de rester plus longtemps à sa merci ? Malgré toute l’aide qu’il pouvait me fournir pour continuer mon voyage, je crois bien que je l’aurais quitté sur-le-champ, après lui avoir administré quelques coups de bâton, si je n’avais pas été retenu par la tentation de voir les Français que je savais être à deux pas de moi, et avec qui j’étais infiniment impatient de m’entretenir. Mais, avant d’être admis en présence de mes compatriotes, j’avais à faire ma paix avec M. Fenn : et ce n’était pas chose facile. Une paix implique toujours des concessions réciproques ; or, dans l’espèce, que pouvais-je concéder ? Que pouvais-je dire à cet homme, sinon qu’il s’était montré un gredin et un imbécile ?

« Eh bien ! dis-je, voilà une petite affaire dont j’ose affirmer que vous ne serez guère tenté de vous enorgueillir ; et, à vrai dire, je suis prêt moi-même à l’oublier. Allons, oublions cela ! Reprenez votre pistolet, qui sent très mauvais ! remettez-le dans votre poche, où vous le teniez caché tout à l’heure ! Là ! Et maintenant, imaginons que nous nous rencontrons pour la première fois !

— Comment l’entendez-vous ? s’écria-t-il. Puis-je croire que vous consentez à passer l’éponge sur notre petit compte de tantôt ?

— Mais certainement ! dis-je. Ce petit compte prouve seulement que votre ardeur est plus grande que vos forces. Vous n’êtes pas aussi jeune que vous l’avez été, monsieur Fenn, voilà tout !

— Et je vous en supplie, monsieur, ne me dénoncez pas au vicomte ! Je ne nie pas que mon cœur m’ait un peu manqué, mais ce n’était qu’un mot, monsieur, comme tout le monde aurait pu en dire, dans la chaleur de l’action !

— C’est bon ! dis-je. Rassurez-vous !

— Voyez-vous, j’ai si peur que le vicomte ne soit amené à me mal juger ! Car l’affaire, au point de vue financier du moins, est aussi bonne que je puis la désirer : mais fatigante, monsieur, oh bien fatigante. Elle fera de moi un vieillard avant l’âge. Vous avez pu remarquer vous-même que je n’ai plus les genoux très solides. Les genoux et le souffle, c’est par là que ça me prend ! Mais je suis sûr, monsieur, que je m’adresse à un gentleman qui serait incapable de mettre le trouble entre deux amis !

— Je vous promets, répondis-je, de ne point insister sur ces détails insignifiants, dans le rapport que je ferai au vicomte !

— Puis-je vous offrir un pot de mon ale, monsieur ? Par ici, s’il vous plaît ! Je suis heureux de tout mon cœur de pouvoir servir un gentilhomme tel que vous ! Prenez garde à cette marche, monsieur ! Je pense que vous avez eu de bonnes nouvelles de la santé du vicomte, ainsi que de celle de monsieur le marquis ? »

Que Dieu me pardonne ! l’horrible personnage était encore tout essoufflé de la fureur de son assaut, et déjà il était tombé dans une familiarité obséquieuse, flagorneuse, comme celle d’un vieux domestique ; déjà il essayait de me flatter en me parlant de mes relations !

Je le suivis à travers la maison jusque dans la cour de l’écurie, où j’aperçus le cocher occupé à laver le chariot sous un hangar. Certainement il avait entendu l’explosion du pistolet. Il n’avait pas pu ne pas l’entendre : l’arme avait l’aspect d’une petite espingole et était bruyante comme une pièce d’artillerie. Il avait entendu et n’avait pas bougé ; et maintenant, lorsque nous sortîmes de la maison par la porte de derrière, il leva tout à coup un visage pâle et hagard qui valait toute une confession. L’animal s’était attendu à voir Fenn sortir seul : et évidemment il croyait qu’on allait l’appeler pour jouer ce rôle de fossoyeur que je lui avais prêté, déjà, en imagination.

Je n’importunerai pas le lecteur du récit de notre visite à l’arrière-cuisine, où bientôt nous nous trouvâmes assis devant un pot d’excellente ale, Fenn et moi : Fenn pareil à un vieux, fidèle, dévoué serviteur ; et moi, — eh bien ! moi, saisi d’une véritable admiration pour tant d’impudence, je commençais à me prendre de goût pour cet homme. Je découvrais une sorte de beauté en lui, tellement son aplomb était majestueux !

Il poussa la familiarité jusqu’à m’introduire dans son autobiographie : j’appris comment la ferme, malgré la guerre et l’enchérissement du prix des denrées, ne lui avait point donné les profits qu’il espérait ; comment les vents, les pluies, les saisons, n’avaient point marché de la façon qu’ils auraient dû ; et comment Mme Fenn était morte. « Je l’ai perdue il y a bientôt deux ans : une femme des plus remarquables, monsieur, si vous voulez bien m’excuser ! » ajouta-t-il, dans un brusque élan d’humilité. En un mot il me fournit l’occasion d’étudier John Bull, pour ainsi parler, à l’état de nature ; avec son avidité, sa perfidie et sa bonhomie, tout cela poussé au superlatif.


XIII

Saint-Yves trouve deux compatriotes.


Aussitôt que je jugeai la chose possible, et ce ne fut pas avant que Burchell Fenn eût achevé de retrouver son souffle et toute sa bonne humeur, je demandai à ce coquin de me conduire auprès des officiers français, qui désormais allaient devenir mes compagnons de route. J’appris qu’ils étaient deux ; et mon cœur frémissait à la pensée de les voir. Le spécimen de la perfide Albion que je venais d’étudier ravivait encore en moi le désir de me retrouver avec des compatriotes. J’avais hâte de les embrasser ; j’aurais déjà voulu pleurer dans leurs bras.

Ils étaient installés dans une chambre spacieuse et basse, donnant sur la cour. Au beau temps de la maison, cette chambre devait avoir servi de bibliothèque, car il y avait des vestiges de rayons sur les murs lambrissés. Sur le plancher, dans un coin, gisaient quatre ou cinq matelas délabrés, auprès desquels j’aperçus une cuvette et un morceau de savon. Dans un autre coin étaient rassemblées une table de cuisine boiteuse et quelques méchantes chaises. La pièce était éclairée par quatre fenêtres et chauffée par une misérable petite grille à charbon, qu’on avait placée au milieu d’une énorme cheminée ancienne, et où quelques morceaux de charbon fumaient effroyablement.

Sur l’une des chaises, tout contre cette parodie d’un feu, était assis un vieillard à cheveux blancs. Il était enveloppé d’un manteau en camelot dont il avait relevé le collet par-dessus ses oreilles ; ses genoux touchaient la grille, ses mains plongeaient dans la fumée, et, malgré cela, il tremblait de froid. L’autre Français, au contraire, était un gros homme florissant de santé, le type de ces officiers qui font l’admiration des dames, le dimanche, sur la promenade publique des petites villes de garnison. Sans doute il avait désespéré de pouvoir se chauffer devant la cheminée car à présent il marchait de long en large dans la chambre, éternuant ferme, se mouchant à chaque pas, et proférant un flot continu de plaintes, de grognements et de jurons de caserne.

Fenn m’introduisit de la façon la plus simple, en se bornant à dire « Messieurs, voici un nouveau compagnon ! » Et il nous quitta aussitôt. Le vieillard ne m’accorda qu’un regard rapide de ses yeux éteints. Mais l’autre homme, qui représentait à merveille l’image du Bel Enrhumé, me dévisagea avec arrogance.

« Qui êtes-vous, monsieur ? » demanda-t-il.

Je fis le salut militaire à mes supérieurs.

« Champdivers, soldat au 8e de ligne ! répondis-je.

— Voilà une affaire ! grommela l’officier. Et ainsi, vous allez venir avec nous ? Trois dans cette voiture ! Et un soldat, pour comble ! Mais d’abord, qui est-ce qui va payer pour vous, mon brave ? demanda-t-il.

— Si monsieur le prend sur ce ton, répondis-je poliment, qui donc a payé pour lui ? »

L’officier fit mine de n’avoir pas entendu. Il commença une longue tirade pour se plaindre de sa destinée, du froid, des frais de l’évasion, mais surtout de la maudite cuisine anglaise. Il paraissait fort ennuyé de ce que je me fusse joint à eux.

« Si vous saviez ce que vous faisiez, mille millions de tonnerres, vous seriez resté où vous étiez ! Les chevaux ne peuvent pas traîner le chariot ; les routes ne sont qu’ornières et marécages ! Pas plus tard que la nuit passée, le colonel et moi nous avons eu à marcher à pied la moitié du chemin, tonnerre de Dieu, dans la boue jusqu’aux genoux, et moi avec ce satané rhume, et le danger d’être repincés ! Heureusement que tout ce sale pays n’est qu’un désert ! Rien à manger, rien, monsieur, rien que de la vache crue et des légumes, bouillis à l’eau ! Moi, avec mon rhume, je n’ai pas d’appétit : eh bien ! si j’étais en France, je me ferais servir une bonne soupe avec une croûte trempée, une omelette au lard, une perdrix aux choux, enfin des choses qui auraient du goût, par tous les diables ! Mais ici, jour de Dieu ! quel pays ! Et un froid ! On se plaint de la Russie ; mais ce que nous avons ici, ce doit être bien pire ! Et les gens, regardez-les ! quelle race ! Les femmes, quels fagots ! Non, décidément, ces horribles Anglaises, jamais je n’arriverai à les digérer ! »

Il y avait chez cet homme quelque chose d’antipathique qui, dès le premier instant, m’avait fait monter la moutarde au nez. Mais quand je l’entendis parler aussi grossièrement des Anglaises, je revis tout à coup l’image de ma chère Flora, un élan de fureur me saisit, et je lâchai un mot dont, aujourd’hui encore, le souvenir me remplit de honte.

« Et pourtant, dis-je, vous devez avoir bon estomac, puisque vous avez pu digérer votre parole d’honneur ! »

Le major — car tel était son grade — se retourna aussitôt vers moi avec un visage qui sans doute voulait paraître fâché ; mais un nouvel accès d’éternuement lui coupa la parole. Cependant, avec une vivacité étonnante, le vieux colonel s’était réveillé de sa léthargie. Il s’était redressé et avait fait quelques pas vers nous.

« Honte à vous, messieurs ! dit-il. Est-ce le moment de se disputer, pour des Français et des compagnons d’armes ? Nous sommes ici au milieu de nos ennemis ; une querelle, un mot un peu haut, peuvent suffire à nous perdre. Monsieur le commandant, vous venez d’être gravement offensé. Je vous demande, je vous prie, — je vous ordonne, au besoin, — que l’affaire en reste là jusqu’à ce que nous nous trouvions en France. Là, si vous voulez, je me mettrai à votre disposition pour vous seconder. Et quant à vous, jeune homme, vous avez montré toute l’insouciance et toute la cruauté de la jeunesse. Monsieur est votre supérieur ; il n’est plus jeune (cette dernière observation ne sembla pas être du goût du beau major), vous lui devez le respect ! En effet, il a rompu la parole donnée. Je n’en connais pas le motif, ni vous non plus. Ce motif est peut-être le patriotisme, à l’heure où notre pays est en péril, c’est peut-être l’humanité, ou la nécessité. En tous cas, vous n’avez pas le droit de vous en occuper ! Une parole rompue, cela peut être un sujet de pitié, mais non de moquerie. J’ai rompu la mienne, moi, un colonel de l’empire ! Et savez-vous pourquoi ? Depuis deux ans je suis en instance pour obtenir d’être échangé, et je n’y parviens pas ; sans cesse d’autres, plus influents, passent avant moi, et j’attends en vain, et ma fille, chez moi, est en train de mourir. Je m’en vais pour revoir ma fille encore une fois ! Elle est malade, très malade : Dieu sait si elle vit encore ! »

À ces mots tout mon cœur se fondit.

« Pour l’amour du ciel, m’écriai-je, oubliez ce que je viens de dire ! Une parole ? Qu’est-ce qu’une parole en regard de la vie et de la mort, et de l’amour ? Pardonnez-moi tous les deux, par pitié ! Aussi longtemps que je serai avec vous, vous n’aurez plus à vous plaindre de moi. Et vous, mon colonel, je prie Dieu que vous retrouviez votre fille vivante et bien portante !

— Oui, mon enfant, priez pour elle ! » dit le vieillard. Et aussitôt la petite flamme s’éteignit en lui ; et, s’affaissant sur sa chaise, il retomba dans sa torpeur.

La révélation de la peine de ce pauvre vieillard et la vue de son visage m’avaient rempli d’un remords infini. J’insistai pour échanger une poignée de main avec le major, qui finit par y consentir sans trop de mauvaise grâce, et je me confondis en excuses.

« Après tout, dis-je, quel droit ai-je de parler ? J’ai la chance de n’être qu’un simple soldat ; je n’ai point de parole à garder ni à rompre ; une fois hors de ma prison, je redeviens libre comme l’air. Permettez-moi de réparer ma folie en vous offrant… Mais comment fait-on pour appeler, dans ce maudit endroit ? Où est cet homme, ce Fenn ? »

Je courus à l’une des fenêtres et l’ouvris toute grande. Fenn, passant à ce moment dans la cour, leva les bras en signe de désolation, me cria de me retirer et se précipita dans notre chambre.

« Oh ! monsieur, gémit-il, éloignez-vous de ces fenêtres ! On pourrait vous voir de la prairie.

— Entendu ! répondis-je. Dorénavant, je serai invisible ! Mais, en attendant, pour l’amour de Dieu, allez nous chercher une bouteille de brandy ! Votre pièce est humide comme le fond d’un puits, et ces messieurs meurent de froid ! »

Aussitôt que je l’eus payé — car, à ce que j’appris, tout devait être payé d’avance — je reportai mon attention sur le feu ; et, soit que j’y misse plus d’énergie que mes deux compagnons, soit que les charbons fussent maintenant réchauffés, je ne tardai pas à produire une joyeuse flambée, dont l’éclat, dans ce sombre jour de pluie, sembla ranimer le colonel comme un rayon de soleil. Sans compter que la flamme, en produisant un courant d’air, nous délivra de l’infecte fumée ; et lorsque Fenn reparut, portant une bouteille sous son bras et un unique verre dans sa main, il y avait dans la pièce un reflet de gaîté qui mettait les cœurs plus à l’aise.

Je versai de l’eau-de-vie dans le verre.

« Mon colonel, dis-je, je suis un jeune homme et un simple soldat, et déjà, depuis le peu d’instants que je suis entré dans cette chambre, je me suis conduit avec l’irréflexion d’un jeune homme et un manque d’égards dont bien des soldats rougiraient pour moi. Ayez l’extrême bonté de me prouver que vous me pardonnez, et faites-moi l’honneur d’accepter ce verre !

— Je vous remercie, mon garçon, cela me réchauffera ! »

Il prit le verre, le vida, et un peu de couleur lui revint aux joues.

« Merci encore ! dit-il, cela va au cœur. »

Le major, quand ensuite je lui tendis le verre, l’accepta le plus volontiers du monde. Il continua à user de la bouteille pendant tout le reste de la matinée, tantôt avec des excuses, et tantôt sans, de telle sorte que la bouteille se trouva vide avant que le dîner fût servi. Ce fut, en vérité, le repas que le major s’était prédit à lui-même : du bœuf, des légumes, de la moutarde dans une soucoupe, et de la bière dans une cruche brune où l’on voyait peints des chevaux, des chiens, des chasseurs, un renard et un gigantesque John Bull, — l’exacte image de mon ami Burchell Fenn, — assis au milieu et fumant sa pipe. La bière était d’assez bonne qualité ; mais le major crut devoir la couper de brandy, « pour son rhume », disait-il. Il m’exprima à plusieurs reprises ce désir hygiénique ; et, comme je feignais de ne point l’entendre, par crainte des effets d’un pareil excès de boisson, il finit par commander lui-même une seconde bouteille.

Quant au colonel, il ne mangeait presque rien, restait perdu dans ses rêves et ne se réveillait que pour de courts instants. Durant chacun de ces intervalles de lucidité, il me témoignait une courtoisie bienveillante et familière qui m’attachait à lui plus que je ne saurais dire : « Champdivers, mon garçon, à votre santé disait-il. Le major et moi avons eu une marche très pénible, cette nuit, et je croyais bien que je ne pourrais rien manger. Mais votre heureuse idée de l’eau-de-vie a fait de moi un autre homme ! » Sur quoi il prenait un grand air d’entrain, se coupait une bouchée ; et puis, avant de l’avoir avalée, de nouveau il avait oublié son dîner, ses compagnons, l’endroit où il était, pour s’absorber de nouveau dans la vision d’une chambre de malade, quelque part, en France. Le dîner était à peine achevé que le vieillard succomba à un sommeil léthargique ; nous l’aidâmes à s’étendre sur l’un des matelas, où, aussitôt, ses membres s’immobilisèrent, son souffle parut s’arrêter ; d’un instant à l’autre nous nous attendions à voir s’éteindre son reste de vie.

Je restai seul à table avec le major. Notre tête-à-tête ne fut d’ailleurs pas long ; mais il fut, en revanche, des plus animés. Le brave major buvait comme un Anglais ; il criait, donnait des coups de poing sur la table, entonnait des chansons, se querellait pour se réconcilier aussitôt ; enfin il essaya de lancer par la fenêtre la vaisselle du dîner, exploit qui se trouva heureusement au-dessus de ses forces. Étant donnés des fugitifs tenus à la discrétion la plus rigoureuse, jamais on ne vit carnaval plus bruyant ; et le colonel continuait à dormir comme un enfant. Donc, voyant le major avancé au point où il l’était, je ne trouvai d’autre moyen que de le pousser jusqu’au bout : je lui versai verre sur verre, je le pressai de toasts et, plus tôt même que je ne l’aurais espéré, il commença à devenir incohérent. Avec une obstination fréquente chez les personnes de sa sorte, il ne consentit point à se coucher sur l’un des matelas avant que je me fusse étendu sur un autre. Mais la comédie ne fut pas de longue durée : bientôt mon major ronflait comme une musique militaire, et je pouvais me relever, pour réfléchir plus à l’aise sur les difficultés de ma situation.

Je comparais ma vie de la veille avec celle du jour présent : l’aisance, l’agrément, l’exercice en plein air et les aimables auberges de l’une avec l’ennui, l’anxiété, l’incommodité de l’autre. Je me rappelais que j’étais entre les mains de Fenn, un coquin dont j’avais éprouvé la fausseté et dont, peut-être, je ne connaissais pas encore la rancune. J’avais devant moi des nuits de cahots dans le chariot couvert, des jours de désolation dans des cachettes de hasard : le cœur me manquait, et j’étais bien tenté de dire adieu à mes deux compagnons pour reprendre mon ancienne manière de voyager. Ce fut la pensée du colonel qui, seule, m’en empêcha. Je ne savais presque rien de lui : mais déjà je l’avais jugé un homme d’une nature enfantine, avec ce délicieux mélange d’innocence et de courtoisie qu’on ne trouve, je crois, que chez de vieux soldats et de vieux prêtres, et avec cela, brisé d’années et de chagrin. Je ne pouvais point tourner le dos à sa détresse je ne pouvais point le laisser seul avec l’honnête mais égoïste troupier qui ronflait sur le matelas voisin. J’entendais à l’oreille la voix du vieillard murmurant : « Champdivers, mon garçon, à votre santé ! » Ce fut cette voix qui me retint.

Enfin, vers six heures, j’entendis le bruit du chariot couvert, qu’on faisait sortir du hangar. J’ouvris doucement la porte, courus rejoindre l’entrepreneur d’évasions et lui déclarai que j’accompagnerais mes deux amis jusque dans le voisinage d’Amersham Place, où j’avais rendez-vous avec le marquis de Saint-Yves.


XIV

Voyage dans le chariot couvert.


Je réveillai mes compagnons, non sans peine. Le pauvre vieux colonel restait plongé dans une sorte de rêve continu, où il paraissait ne rien entendre ni voir de ce qui se passait à l’entour ; le major était encore ivre. Nous bûmes plusieurs tasses de thé auprès du feu, et puis nous nous glissâmes, comme des criminels, dans le froid malfaisant de la nuit. Car le temps avait décidément changé ; et à la pluie avait succédé une terrible gelée. La lune nouvelle s’était levée déjà quand nous sortîmes ; de toutes parts elle étincelait et se reflétait sur des milliers de petits glaçons. On aurait eu peine à concevoir une nuit moins engageante pour un voyage. Mais au cours de l’après-midi les chevaux avaient eu le temps de se reposer, et le cocher se faisait fort de nous conduire sans mésaventure. Cet homme, qui se nommait King, valait d’ailleurs mieux que sa mine. Il avait surtout une sagacité remarquable pour tout ce qui concernait le soin des chevaux ; et le fait est que je ne me rappelle pas l’avoir trouvé en faute une seule fois pendant les journées où, par petites étapes, il nous a traînés à travers les campagnes anglaises.

L’intérieur de l’engin de torture où nous étions installés était garni de deux bancs qui en remplissaient presque tout l’espace. La porte se referma sur nous, nous eûmes l’impression de faire un plongeon dans les ténèbres, et nous sentîmes que les chevaux nous emportaient hors de la cour. Le cocher faisait tout son possible pour éviter les secousses trop fortes ; mais comme la voiture manquait de ressorts et comme force nous était de prendre toujours des chemins de traverse, nous étions si affreusement brisés, sur nos bancs, que nous arrivions à chaque étape nouvelle dans un état tout à fait lamentable. Souvent, en sortant du chariot, la fatigue nous empêchait de manger ; nous nous couchions aussitôt, parfois dans la voiture même, et ne nous réveillions qu’au premier choc des roues se remettant en marche. Nous eûmes quelques accidents, que nous saluâmes comme d’agréables diversions. Tantôt la voiture versait : nous descendions et prêtions au cocher l’aide de nos bras. Tantôt, comme le matin où j’avais rencontré l’équipage, les chevaux anéantis refusaient d’avancer. Souvent nous marchions à côté du chariot pendant une grande partie de la nuit, jusqu’à ce que les premiers rayons de l’aube, ou encore l’approche d’un hameau, nous fissent disparaître comme des revenants.

Je continuais à chérir le colonel autant que je le vénérais. J’avais l’occasion de le voir dans les moments critiques où nous souffrions le plus de la faim et du froid ; il se mourait, le savait, et cependant je ne me rappelle pas qu’un seul mot impatient ou dur soit tombé de ses lèvres. Toujours, au contraire, il se montrait préoccupé de nous faire plaisir ; et, même quand il radotait dans sa fièvre, il radotait gentiment, noblement, comme un vieux héros loyal jusqu’au bout. Vingt fois il s’éveilla brusquement d’une léthargie pour nous raconter de nouveau, comme si nous ne la connaissions pas encore, l’histoire de la façon dont il avait gagné sa croix et dont il l’avait reçue de la main de l’empereur. Il avait encore une autre anecdote qu’il nous répétait volontiers et qui contrastait de la manière la plus piquante avec les observations pessimistes du major sur la race anglaise. Le colonel, lui, ne se fatiguait pas de nous louer les braves gens « chez qui il logeait ». Il avait en vérité une âme si simple et si bonne que les attentions les plus communes suffisaient à le toucher ; mais, de mille petits traits de son récit, je pus conclure que la famille dont il nous parlait avait été réellement pleine d’affection pour lui. Le fils et la fille de la maison lui allumaient son feu de leurs propres mains ; et quand il recevait des lettres de France, il les lisait tout haut, dans le salon, à la famille réunie, les traduisant à mesure dans un étrange jargon franco-anglais qu’il s’était composé. Ces braves gens l’avaient aidé dans sa fuite ; le manteau de camelot avait été cousu expressément pour lui ; et il portait dans sa poche une lettre de la fille de ses hôtes pour sa propre fille.

J’avais plaisir à penser qu’il avait trouvé ces bons amis dans sa captivité. Mais, hélas ! de jour en jour je perdais davantage l’espoir qu’il vécût assez longtemps pour arriver jusqu’au chevet de sa fille, par amour de laquelle il avait rompu sa parole d’honneur : les difficultés du voyage, la fatigue, le froid, tout cela achevait de le tuer. Je faisais pour lui tout ce qui était en mon pouvoir : je l’aidais à manger, je le couvrais, je veillais sur son sommeil, je le soutenais de mon bras dans les marches à pied. « Champdivers, me dit-il un jour, vous êtes comme un fils pour moi, comme un fils ! » Et le souvenir de cette parole me fait du bien aujourd’hui, quoique, sur le moment, j’en aie été navré. Mais tous les soins étaient inutiles. Si vite que nous voyagions vers la France, il voyageait plus vite encore vers une autre destination. Chaque jour il devenait plus faible et plus indifférent. Un vieil accent rustique de sa Gascogne reparaissait dans son discours, avec des mots de patois que nous étions parfois en peine de comprendre.

Le dernier jour, il recommença son éternelle histoire de la croix de l’empereur. Le major, qu’un rhume persistant rendait particulièrement grognon, fit un geste d’impatience, comme pour protester. « Pardonnez-moi, monsieur le commandant, dit le colonel, mais c’est pour monsieur ! Monsieur n’a pas encore entendu cette histoire, et il a la bonté de s’y intéresser ! » Mais aussitôt après il perdit le fil du récit. « Je ne sais pas ce que j’ai, dit-il, je m’embrouille ! » Et il reprit : « Enfin suffit : c’est l’empereur qui me l’a donnée, et puis que Berthe en a été bien contente ! » Ce résumé d’un long récit me frappa comme la chute du rideau, ou plutôt comme la clôture des portes du tombeau.

Le fait est que, peu d’instants plus tard, il tomba dans un doux sommeil d’enfant, qui se changea insensiblement en un sommeil de mort. Je le tenais dans mon bras, à cet instant, et je ne remarquai rien, si ce n’est un petit mouvement qu’il fit comme pour se tourner. Tant fut légère la fin de cette pauvre vie ! Ce ne fut qu’à la halte du soir que le major et moi découvrîmes que nous ne voyagions plus qu’avec son cadavre. Cette nuit-là, nous volâmes une bêche dans un champ ; et, un peu plus loin, dans un bois de jeunes chênes, pendant que King nous éclairait de sa lanterne, nous enterrâmes le vieux soldat de l’empire, avec des prières et des larmes.

Quant au major, il y a longtemps que j’ai achevé de lui pardonner. Ce fut lui qui se chargea de porter la triste nouvelle à la fille de notre vieil ami : j’ai su depuis qu’il l’avait fait avec beaucoup de bonté. Je crains bien que, s’il est resté tel que je l’ai connu, il n’ait un jour à passer par le purgatoire. Mais je suis certain qu’il y restera peu de temps ; et, comme je n’ai point grand éloge à faire de lui dans ce monde, je préfère supprimer son nom de mes souvenirs. Je supprime aussi le nom du colonel, à cause de sa parole rompue. Requiescat !


XV

L’aventure du clerc de notaire.


De temps à autre, durant notre voyage, King nous permettait d’aller prendre nos repas dans de petites tavernes, au bord de la route. C’était un jeu dangereux : pour le plaisir de manger une soupe chaude et une tranche de viande, nous mettions nos têtes dans la gueule du lion. Pour diminuer les risques, nous descendions de voiture avant d’arriver en vue de l’auberge ; après quoi nous entrions séparément, sans avoir l’air de nous connaître ; et de la même façon nous repartions, pour retrouver le chariot dans un endroit convenu d’avance, à quelques centaines de pas plus loin. Le colonel et le major avaient appris tous deux à bredouiller un ou deux mots d’anglais et d’ailleurs, pour dire la vérité, les patrons de ces auberges ne se donnaient guère la peine de nous soupçonner. Ce fut cependant une de ces stations qui, le lendemain même de la mort de mon pauvre colonel, faillit tourner pour moi de la façon la plus critique et eut pour résultat de me séparer définitivement du major.

Vers neuf ou dix heures de la nuit, les angoisses de la faim et du froid nous enhardirent à entrer dans une taverne des plaines du Bedfordshire, non loin de la ville même de Bedford. Dans la cuisine était assis un long et mince individu d’une quarantaine d’années, tout vêtu de noir. Il était attablé au coin du feu, fumant une de ces longues pipes qu’on appelle là-bas « des coudées d’argile ». Son chapeau et sa perruque pendaient à un crochet, derrière lui. Il avait un crâne chauve comme un gras de lard, et l’expression la plus rusée qu’on pût voir. Il semblait s’estimer très supérieur à sa compagnie, se donnant les apparences d’un homme du monde parmi les rustres qui l’entouraient : ce en quoi il montrait de l’exagération, attendu que, comme je l’appris par la suite, il n’était rien de plus qu’un clerc de notaire.

Ce soir-là, le major m’avait précédé à l’auberge : lorsque j’y entrai, je le trouvai déjà soupant à une petite table. Ma venue parut interrompre une conversation des plus animées ; et tout de suite je flairai qu’il y avait du danger dans l’air. Le major avait une mine toute penaude, le clerc de notaire une mine triomphante ; et les quatre ou cinq paysans qui jouaient le rôle du chœur, à la grande table, avaient laissé éteindre leurs pipes.

« Je vous souhaite le bonsoir, monsieur ! me dit le clerc de notaire.

— La même chose à vous, monsieur ! répondis-je.

— Nous allons bien voir ce qui en est ! » murmura le clerc à ses compagnons avec un clignement d’yeux. Puis, dès que j’eus commandé mon repas :

« S’il vous plaît, monsieur, où allez-vous ? me demanda-t-il.

— Monsieur, je ne suis point de ceux qui parlent de leurs affaires dans les lieux publics.

— Une bonne réponse, dit-il, et un principe excellent ! Mais, dites-moi, monsieur, parlez-vous français ?

— Hélas non, monsieur ! répondis-je. Quelques mots d’allemand, pour vous servir !

— Mais vous connaissez l’accent français, peut-être ? dit le clerc.

— L’accent français ? ma foi, je crois bien que je reconnaîtrais un Français au dixième mot qu’il dirait.

— Eh bien ! en ce cas, voici un problème pour vous ! Quant à moi, je n’ai aucun doute, mais quelques-uns de ces messieurs ne veulent pas me croire, faute d’avoir reçu l’éducation suffisante, voyez-vous ! Ah ! monsieur, quelle chose inappréciable que l’éducation ! »

Sur quoi, se tournant vers le major, et au grand effroi de celui-ci :

« Je n’ai pas très bien compris votre réponse, monsieur ! poursuivit l’infernal rond-de-cuir. Vous nous disiez que vous étiez en route pour quel endroit ?…

Sare, Aï Gau To London, » murmura le major.

Je lui aurais volontiers lancé mon verre à la tête, pour manquer à ce point du don des langues en pareille circonstance.

« Hé, que pensez-vous de cela ? me dit le clerc.

— Grand Dieu ! m’écriai-je en me précipitant vers le major comme si je venais de reconnaître un vieil ami. Est-ce vous, monsieur Dubois ? En vérité, qui se serait attendu à vous rencontrer si loin de notre bonne ville de Carlyle ? »

Tout en parlant, je serrai cordialement les mains du major ; puis, me retournant vers son persécuteur :

« Oh ! monsieur, vous pouvez être pleinement rassuré ! Monsieur est le plus honnête homme du monde, un ancien voisin à moi, du temps où je demeurais à Carlyle. »

Je croyais m’être délivré du clerc de notaire. Je connaissais peu le gaillard.

« Mais avec tout cela, me dit-il, c’est un Français !

— Oui certes, m’écriai-je, un émigré ! Je puis vous garantir que ses opinions politiques sont aussi saines que les vôtres.

— Possible, répondit le clerc, du ton le plus calme ; mais ce qui est étrange, c’est que M. Dubois refuse d’admettre qu’il soit Français ! »

Je pris la chose en souriant ; mais je n’en étais pas moins fort ennuyé. Et, pour comble de malheur, voilà que, dans le flot de paroles où je me jetai pour faire diversion, je commis tout à coup moi-même une faute d’anglais ! Depuis des mois, ma facilité à parler l’anglais m’avait valu mille avantages ; et voilà que, par exception, je m’étais laissé aller à commettre une faute ! Une faute assez légère, si j’ai bon souvenir, un petit gallicisme dans la syntaxe d’une phrase. Mais mon maudit rond-de-cuir fut aussi rapide à s’en apercevoir que s’il avait été, de métier, un professeur de philologie.

« Ah ! s’écria-t-il, et vous aussi vous êtes Français ! Deux Français entrant dans une hôtellerie, séparément et par accident, à dix heures de la nuit, dans un village du Bedfordshire ! Non, monsieur, cela ne saurait se passer ainsi ! Vous êtes deux prisonniers évadés, pour ne point supposer quelque chose de pire ! Considérez-vous comme en état d’arrestation ! Et faites-moi le plaisir de me montrer vos papiers !

— Par exemple ! dis-je, mes papiers ? Et vous vous figurez que je vais montrer mes papiers, comme ça, à un inconnu, dans une taverne ?

— Prétendez-vous résister à la loi ? fit-il.

— À la loi ! non certes ! répondis-je. Je suis trop bon sujet du roi pour cela. Mais à un gaillard anonyme, avec une tête chauve et une veste de petite laine, oui, assurément ! C’est mon droit natal, en tant qu’Anglais.

– Eh bien ! nous allons voir un peu cela ! » dit l’homme. Puis, s’adressant à l’assistance :

« Où demeure le constable ?

— Pour l’amour du ciel ! s’écria l’aubergiste, à quoi pensez-vous ? Le constable, à dix heures passées ! Hé, il dort dans son lit, et il y a plus de deux heures qu’il est ivre-mort !

— Oh ! pour sûr ! » approuva le chœur des paysans.

Le clerc de notaire resta un moment tout penaud. Il ne pouvait songer à employer la force : l’aubergiste ne donnait guère de signes d’une ardeur martiale ; et, quant aux paysans, ils se bornaient à écouter, la bouche ouverte, à hocher la tête, à ramasser des cendres dans le foyer pour allumer leurs pipes. D’autre part, le major et moi traitions la chose hardiment et le bravions de notre mieux, non sans avoir pour nous une apparence de légalité. Cela étant, il me proposa de venir avec lui chez un certain écuyer Merton, un grand homme du pays, dont le manoir n’était qu’à trois lieues de là. Je répondis que je ne bougerais point d’un seul pas pour lui faire plaisir. Il proposa ensuite qu’on me fît rester toute la nuit où j’étais, de manière que le constable pût examiner mon affaire le lendemain, quand il aurait cuvé son eau-de-vie. Je répondis que je m’en irais où et quand je voudrais ; que nous étions des voyageurs libres, craignant Dieu et notre roi ; et que, pour ce qui était de moi, je ne me laisserais arrêter par personne. Mais bientôt, estimant que le débat n’avait que trop duré, je résolus d’y mettre fin brusquement.

« Voyez-vous, dis-je, en me levant de ma chaise, il n’y a qu’une seule manière de trancher une querelle comme celle-là, une seule manière vraiment anglaise : et c’est de la trancher d’homme à homme. Ôtez votre veste, monsieur et ces messieurs seront témoins des coups ! »

À ces mots, j’aperçus dans l’œil de mon ennemi un regard dont la signification ne pouvait m’échapper. Pour fier qu’il fût de son « éducation », celle-ci avait été négligée sur un point essentiel : il ne savait pas boxer. Vous me direz à cela que, moi non plus, je ne le savais pas : oui, sans doute, mais j’avais plus d’impudence, et je risquais la proposition à tout hasard.

« Cet homme prétend que je ne suis pas un Anglais, poursuivis-je ; mais la preuve du pudding, c’est quand on le mange ! »

Sur quoi je défis ma veste et me mis en position, ce qui était à peu près tout ce que je savais de cet art national.

« Eh bien ! monsieur, dis-je, ça n’a pas l’air de vous tenter ! Allons, réveillez-vous un peu ! » Je tirai une banknote de ma poche et la remis à l’aubergiste. « Tenez, voici l’enjeu ! Nous allons nous battre au premier sang. Si vous m’attrapez le premier, voici cinq guinées pour vous et je vous accompagnerai chez tous les écuyers à qui il vous plaira de me faire voir. Mais si c’est moi qui vous attrape, vous me laisserez aller en paix à mes affaires, qui ne vous regardent en rien. Est-ce bien convenu, mes amis ? dis-je en faisant appel à l’auditoire.

— Oui, oui ! s’écria celui-ci. On ne peut pas mieux dire ! Allons, le savant, retire ta veste. »

Le savant avait désormais contre lui l’opinion publique, ce qui achevait de me rendre courage. Déjà le major s’était discrètement éclipsé, et je pouvais voir le visage pâle de King à la porte, me faisant signe de hâter.

« Oh, oh ! dit mon ennemi, vous êtes malin comme un renard, hein ? mais je vois votre jeu ! Et vous, ignorants rustauds, reprit-il en s’adressant à la compagnie, ne comprenez-vous pas que ce gaillard se moque de vous sous vos yeux ? Je lui dis qu’il est un prisonnier français, et il me répond qu’il connaît la boxe ! Je ne serais pas surpris qu’il connût la danse aussi ; il a bien la figure d’un homme à cela ! Mais je prétends que c’est un Français ! Il nie : eh bien ! qu’il sorte ses papiers, s’il en a ! S’il en avait, ne s’empresserait-il pas de les montrer ? D’ailleurs, jetez seulement un coup d’œil sur lui ! Regardez seulement ses pieds ! Y a-t-il quelqu’un ici qui ait d’aussi petits pieds que ça ? Voyez comment il se tient : est-ce qu’il y a quelqu’un ici qui se tienne comme ça ? Sa qualité de Français est écrite sur toute sa personne ; et ce n’est pas vous, honnêtes citoyens du comté de Bedford, ce n’est pas vous qui vous laisserez duper par les ruses françaises ! »

Cet animal ne savait pas boxer, mais il avait étudié l’éloquence à bonne école ; et je vis approcher le moment où il allait tourner l’opinion contre moi. En pareille circonstance, je ne pus imaginer rien de plus pratique que de sortir précipitamment de la maison, sous le prétexte d’une rage impossible à contenir. L’expédient n’était certes pas très ingénieux : mais je n’avais pas le choix.

« Misérable chien ! criai-je au clerc de notaire. Tu oses dire que tu es un Anglais, et tu refuses de te battre ! Non, je ne puis en supporter davantage ! Tenez, dis-je à l’aubergiste en lui offrant une poignée de monnaie, payez-vous et rendez-moi ma banknote ! »

L’aubergiste, fidèle à sa politique d’obliger tous ses clients, ne fit point d’opposition à mon offre. La situation de mon adversaire devenait décidément mauvaise. Il avait perdu mon compagnon : il était sur le point de me perdre aussi. L’épiant du coin de l’œil, je vis qu’il hésitait un instant. Mais, dès le moment d’après, il avait pris son chapeau et sa perruque, qui était de crin noir ; et je vis qu’il retirait de derrière son banc un vaste manteau à capuchon et une petite valise. « Diable, me dis-je, le coquin aurait-il l’intention de me suivre ? »

J’étais à peine sorti de l’auberge que déjà il se trouvait sur mes talons. J’aperçus son visage aux rayons de la lune ; j’y découvris la résolution la plus obstinée, jointe à un calme inébranlable. Un petit frisson me traversa les os. Qui pouvait bien être cet individu ? Ses traits me révélaient simplement un homme qui devait avoir l’habitude d’assister aux procès criminels. Mais en quelle qualité y assistait-il ? Hélas ! ce n’était que trop aisé à deviner : en qualité d’agent de la police secrète !

Le chariot devait m’attendre à cinq cents pas peut-être de l’auberge, sur la route même que je suivais. Et je me dis que, après quelques minutes de marche, je tiendrais mon homme à ma discrétion. Puis une réflexion me vint, juste à temps. Non, à aucun prix je ne pouvais permettre que ce subtil observateur vît le chariot ! Et ainsi, jusqu’au moment où je me serais débarrassé de lui, je me trouvais séparé de mes compagnons, seul au milieu de l’Angleterre, sur un sentier gelé conduisant je ne sais où, avec un dogue infernal à mes trousses, et sans autre ami que mon gourdin à nœuds !

Nous arrivâmes à un endroit où des sentiers se croisaient. Celui de gauche était bordé d’arbres, enfoncé et sombre. Je le pris à tout hasard. Mon bourreau suivit mon exemple, en silence ; puis il retrouva sa voix.

« Ce n’est pas le chemin pour aller chez M. Merton ! dit-il.

— Non ? dis-je. C’est pourtant le mien !

— Et, par suite, le mien ! » répondit-il.

De nouveau un silence. Nous fîmes ainsi une centaine de pas ; et soudain le sentier, par un détour, nous ramena dans le clair de lune. Je remarquai que la valise de mon compagnon paraissait lourde ; et j’en tirai l’idée d’un nouvel expédient.

« Une nuit de saison ! fis-je. Que diriez-vous d’une petite course ? J’ai les pieds gelés.

— Bien volontiers ! » répliqua mon homme.

Sa voix semblait assurée, ce qui ne me plut guère. Mais il n’y avait pas d’autre moyen à tenter, sauf la violence, à laquelle il serait toujours assez tôt d’avoir recours si besoin était. Je me mis donc à courir, et lui derrière moi il se retrouvait à la même distance. Malgré son âge et le poids de sa valise, il n’avait pas perdu un cheveu de terrain. J’en avais assez !

Et puis, courir aussi vite était contraire à mes intérêts. Nous ne pouvions pas continuer longtemps sans arriver quelque part. À chaque minute nous risquions de nous trouver devant la porte de quelque écuyer Merton, ou bien au milieu d’un village dont le constable n’aurait pas trop bu, ou encore entre les mains d’une patrouille. Il n’y avait plus autre chose à tenter ; je devais en finir sur-le-champ ! Je regardai autour de moi et jugeai l’endroit bien choisi : pas une lumière, pas un bruit, rien que des champs, des fossés et quelques arbres dépouillés. Je m’arrêtai et fixai sur mon compagnon un regard irrité.

« Assez de cette plaisanterie ! » déclarai-je.

Il s’était retourné et me dévisageait en face, très pâle, mais sans le moindre signe de frayeur.

« Je suis tout à fait de votre avis ! me dit-il. Vous m’avez essayé à la course ; vous pouvez maintenant m’essayer au saut en hauteur. L’aventure n’en finira pas moins d’une façon fâcheuse pour vous ! »

Je fis siffler mon bâton autour de ma tête.

« Je suppose que vous savez comment elle finira ! dis-je. Nous sommes seuls, il fait nuit, et je suis résolu. N’avez-vous pas peur ?

— Non, fit-il, pas du tout ! Je ne sais pas boxer, monsieur ; mais je ne suis pas un lâche, comme vous semblez l’avoir supposé. Mais, au reste, peut-être cela simplifiera-t-il nos relations si je vous dis tout de suite que je suis armé ! »

Le plus promptement que je pus, je fis mine d’asséner mon bâton sur sa tête ; mais aussitôt il détourna le coup, et je vis un pistolet briller dans sa main.

« Pas de ça, monsieur Prisonnier Français dit-il.

— Mais enfin, mon ami, dis-je en abaissant mon bâton, pourquoi ne voulez-vous pas considérer cette affaire sans parti pris ? Vous n’êtes pas un lâche, ni moi non plus ; nous sommes tous les deux hommes de sens ; pourquoi ne pas admettre que j’aie mes raisons pour tenir secrètes mes affaires et pour voyager seul ? Et comment puis-je me résigner à supporter votre continuelle ingérence dans mes intérêts privés ?

— Encore un mot français ! fit l’homme, du ton le plus tranquille.

— Hé ! que le diable emporte vos mots français ! m’écriai-je. C’est vous-même qui avez l’air d’être Français !

— C’est que j’ai eu bien des occasions, dont j’ai profité expliqua-t-il. Peu d’hommes, j’ose le dire, sont plus au courant des similitudes et des différences des deux idiomes, tant au point de vue du vocabulaire que de la prononciation.

— Sans compter que vous savez aussi être bien pompeux ! dis-je.

— Oh ! je sais proportionner mon discours à la qualité des personnes ! Je puis m’entretenir simplement avec des rustres du Bedfordshire ; et je puis aussi, du moins je l’espère, m’exprimer de la façon qui convient en compagnie d’un gentleman bien élevé, tel que vous !

— Ah ! si vous vous piquez d’être un gentleman ! commençai-je.

— Excusez-moi, interrompit-il, je ne prétends à rien de pareil. Je dis seulement que mon métier m’a permis d’étudier de près les usages de la meilleure noblesse anglaise, et aussi française. Mais, quant à moi, je ne suis qu’un bourgeois.

— Mais enfin, pour l’amour du ciel, m’écriai-je, qui donc êtes-vous et quel métier faites-vous ?

— Je n’ai point de raison d’avoir honte de mon nom, monsieur, répondit-il, ni de mon métier ! Je suis à votre service, Thomas Dudgeon, premier clerc de M. Daniel Romaine, notaire dans la cité de Londres ! »

Ce ne fut que par l’extase de mon soulagement que je mesurai combien vive avait été mon alarme. Je lançai mon bâton sur le sol.

« Romaine ! m’écriai-je, Daniel Romaine ? un petit homme ? avec une grosse tête et un visage rouge ? Dans mes bras, mon cher ami !

— Allons, laissez-moi ! », disait Dudgeon en se débattant.

Mais il avait beau se débattre. Qu’il le voulût ou non, je l’avais attiré sur ma poitrine et l’y tenais pressé. Mon élan avait été si fort que chapeau ni perruque n’y avaient résisté. Et je me rends bien compte, aujourd’hui, de ce que cette scène devait avoir de comique et d’absurde ; mais, sans doute, mes nerfs avaient été trop ébranlés ; j’avais besoin d’embrasser ce hideux rond-de-cuir pour les détendre et les remettre en ordre.

« Et maintenant, mon petit Dudgeon, je vais m’expliquer ! repris-je, en ramassant galamment la perruque et le chapeau. Voyez-vous, je connais votre maître, il me connaît, et il approuve le voyage que je suis en train de faire. Voilà ce que je puis vous dire, et puis aussi que le but de mon voyage est Amersham Place !

– Oh ! oh ! fit Dudgeon, je commence à voir !

— Ma foi, j’en suis bien aise, répondis-je, car je ne puis pas vous en dire davantage. Pour le reste, il faut que vous m’en croyiez sur parole. C’est à prendre ou à laisser. Si vous ne me croyez pas, allons ensemble nous loger jusqu’à demain dans l’auberge la plus voisine ; demain matin vous me conduirez à Londres et me confronterez avec M. Romaine : ce qui aura pour résultat de vous mettre l’esprit à l’aise, mais, en même temps, d’introduire un fâcheux désordre dans les plans de votre maître. Que si, au contraire, vous consentez à me croire, laissez-moi en paix et que la chose en reste là ! Comme vous voyez, vous avez le choix !

— Et mon choix est fait d’avance ! s’écria-t-il. Allez à Amersham demain, ou bien allez au diable, si vous le préférez : je me lave les mains de toute cette affaire ! Non certes, ce n’est pas moi qui aurai la prétention de me mêler de passer ma tête entre M. Romaine et un de ses clients ! »

Cependant nous ne pouvions pas rester ainsi debout en plein champ jusqu’au lendemain. Ce fut Dudgeon lui-même qui m’en fit la remarque, en même temps qu’il m’offrit de me conduire à Bedford, qui se trouvait n’être qu’à trois milles de là. Une demi-heure après, nous étions à Bedford, commodément assis auprès d’un bon feu et occupés à vider une bouteille de vin.

« À votre santé ! me dit Dudgeon en levant son verre. Mais, tout de même, ajouta-t-il mystérieusement, c’est dommage ! »

Et il soupira.

« À propos ! lui dis-je. J’ai une grande curiosité et vous pouvez la satisfaire. Pourquoi diable étiez-vous si enragé à vous mêler des affaires de ce pauvre M. Dubois ? Pourquoi, ensuite, avez-vous transféré votre attention sur moi ? Et, d’une façon générale, qu’est-ce qui vous pousse à vous rendre aussi insupportable ? »

Il rougit profondément.

« Eh ! monsieur, fit-il, vous admettrez bien qu’il existe quelque chose qu’on nomme le patriotisme ! »


Le lendemain matin, à huit heures, Dudgeon et moi prîmes congé l’un de l’autre. Nous étions devenus excellents amis, et je l’aurais volontiers emmené avec moi à Amersham Place. Mais il m’apprit qu’il devait retourner à l’auberge où nous nous étions rencontrés ; il avait à s’occuper de certaines affaires du marquis, mon grand-oncle, qui possédait une terre à cet endroit du comté. Si Dudgeon était parvenu à ses fins, la nuit précédente, j’aurais été arrêté dans le propre domaine de mon oncle, ce qui aurait été vraiment un comble de malchance !


DEUXIÈME PARTIE


I

Le comte de M. Rowley.


Vers midi, après mon repas, je me mis en route dans la direction de Dunstable, en chaise de poste. La seule mention du nom d’Amersham Place suffisait à rendre tout le monde souple et souriant. C’était évidemment une grande maison, et mon oncle devait y mener une grande vie. Encore la renommée d’Amersham Place se trouva-t-elle, comme une chaîne de montagnes, s’élever sans cesse à mesure que j’approchais ; à Bedford, les gens, en apprenant le but de mon voyage, touchaient respectueusement leurs chapeaux ; à Dunstable, ils se courbaient en deux. La dame de l’auberge, notamment, m’accabla de cordialités, de sourires prévenants, d’aimables attentions. « Et sans doute que Monsieur va au château ? J’espère que Monsieur y aura des meilleures nouvelles de la santé de Sa Seigneurie. Nous avons appris ce matin que M. le marquis de Carwall était bien malade. Ah ! Monsieur, comme nous ressentirons vivement sa perte ! »

De Dunstable jusqu’à Amersham Place, je roulai parmi un crescendo d’impressions analogues. Il y a, certes, peu de choses au monde que l’on puisse comparer à ces châteaux ou, plus exactement, à ces maisons de campagne de la noblesse anglaise ; mais assurément il n’y a rien au monde pour égaler la servilité de la population qui habite dans leur voisinage. Bien que je voyageasse en simple chaise de poste, c’était comme si le secret de la situation de mon voyage se fût répandu d’avance à travers le pays : les femmes, sur la route, me faisaient la révérence, et les hommes m’accueillaient par des saluts bruyants comme des hourras. Au reste, ce respect superstitieux m’étonna un peu moins lorsque j’arrivai en vue du domaine de mon oncle. Le parc, même aperçu du dehors, avait quelque chose de princier : et quant à la maison, à coup sûr, j’en ai vu de plus belles en France, mais je ne crois pas en avoir vu qui respirassent plus parfaitement un mélange de richesse et de commodité. La façade donnait au midi ; et les derniers rayons du soleil, pénétrant comme un boulet de canon rougi à travers l’assemblée tumultueuse de nuages gros de neige, se reflétaient à l’infini sur la double rangée de fenêtres qui s’étendait aux deux côtés d’un majestueux porche à colonnes doriques.

Le valet de pied qui me reçut à la porte était d’une correction irréprochable, je dirais presque agaçante ; et le hall où il me fit entrer se trouvait chauffé et éclairé tout ensemble par une vaste cheminée où brûlaient, en tas monumental, des racines de frêne.

« Le comte Anne de Saint-Yves ! » dis-je en réponse à la question du valet ; sur quoi celui-ci s’inclina devant moi encore plus bas, et, s’avançant de profil, m’introduisit en l’importante présence du majordome. J’ai vu bien des dignitaires, dans ma vie, mais aucun comparable à cet éminent personnage, qui daignait se contenter du nom tout plébéien de Dawson. Et ce fut lui encore qui daigna m’apprendre que mon grand-oncle était au plus bas, que le médecin ne s’éloignait plus de son lit, qu’on attendait M. Romaine d’un moment à l’autre, et qu’on avait aussi envoyé chercher mon cousin, le vicomte de Saint-Yves.

« Une attaque soudaine ? » demandai-je.

Non, M. Dawson, malgré son regret de me contrarier, ne pouvait pas aller jusqu’à convenir de cela. C’était plutôt un déclin continu, une vie s’éteignant ; mais le marquis s’était senti si mal, le jour précédent, qu’il avait envoyé chercher M. Romaine ; et, là-dessus, le majordome avait pris sur lui de prévenir le vicomte.

« Il m’a semblé, monsieur, dit-il, que le moment était venu où toute la famille devait se réunir ! »

Je l’approuvai de mes lèvres, mais non de mon cœur. Ce Dawson était évidemment tout dévoué aux intérêts de mon cousin.

« Et quand puis-je espérer voir mon grand-oncle le marquis ? » demandai-je.

Dawson me répondit que, suivant toute apparence, je verrais mon oncle dès ce soir même, et que, en attendant, il allait me conduire dans la chambre qui depuis longtemps était préparée pour moi. Après quoi, dans une demi-heure environ, je dînerais avec le médecin, si toutefois Ma Seigneurie n’y voyait pas d’objection.

Ma Seigneurie n’en voyait aucune.

« Malheureusement, ajoutai-je, un accident m’est arrivé en route ; j’ai perdu mon bagage et n’ai point d’autre vêtement que celui que je porte sur moi. (Le fait est que toute ma petite garde-robe était restée dans le chariot de King, à l’exception du plaid de Flora, dont je ne me séparais jamais.) Pour peu que le médecin soit formaliste, j’aurai à m’excuser de dîner avec lui en cette tenue ! »

Avec un sourire complaisant, Dawson me pria de ne pas m’inquiéter.

« Nous attendions depuis longtemps Votre Seigneurie. Tout est prêt ! »

En effet, tout était prêt. Une grande chambre avait été préparée pour moi, une chambre magnifique avec de hautes fenêtres à meneaux de pierre et une cheminée vraiment royale, où brillait un feu plus royal encore. Le lit était ouvert, un costume de soirée prenait l’air devant la flamme ; et, de l’autre coin de la chambre, un jeune valet s’avança vers moi avec des sourires respectueux. J’eus l’impression de marcher dans un rêve. C’était comme si j’eusse quitté, la veille, cette maison et cette chambre ; c’était comme si je fusse simplement revenu chez moi. Pour la première fois de ma vie, je compris toute la force des mots « chez soi » et « bienvenue ».

« J’espère que tout ceci plaira à Monsieur ? dit M. Dawson. Le jeune homme que voici, Rowley, est entièrement placé à la disposition de Monsieur. Il n’est pas encore très au courant, mais Mocho Powl, l’assistant de monsieur le Vicomte, a daigné lui donner quelques leçons, et nous osons compter que Monsieur en aura satisfaction ! »

Ce que disant, l’éminent et déjà cordialement détesté M. Dawson prit congé, me laissant seul avec Rowley. En homme dont la conscience s’était pour ainsi dire éveillée dans la prison de l’Abbaye, jamais je n’avais connu le luxe ni les douceurs de la vie élégante. Les seuls domestiques qui m’eussent servi étaient des valets ou des filles d’auberge. Et l’on ne s’étonnera point si je dis que, d’abord, je considérai mon nouveau valet avec une certaine défiance. Mais je me rappelai que, si c’était la première fois que je me trouvais avoir un serviteur, c’était aussi la première fois que mon serviteur se trouvait avoir un maître. Réconforté par cette pensée, je commandai mon bain, du ton le plus assuré. Il y avait une salle de bain attenante à ma chambre ; en quelques minutes l’eau chaude fut prête et, peu après, enveloppé d’une robe de chambre de flanelle, je m’étendis dans une bergère, devant un grand miroir, pendant que Rowley, avec un mélange d’orgueil et d’anxiété que je comprenais à merveille, ouvrait un magnifique étui de cuir contenant des rasoirs.

« Hé, dites donc, Rowley ? — demandai-je, avant de me résigner décidément à aller au feu avec un chef aussi inexpérimenté. — Vous êtes bien sûr de vos armes ?

— Oui, Votre Seigneurie répondit-il. Tout ira bien, j’en donne ma parole à Votre Seigneurie.

— Écoutez, monsieur Rowley, si cela ne vous dérange pas, je vous prierai, pour abréger, de ne pas faire allusion à ma seigneurie, dans l’intimité ! Appelez-moi simplement monsieur Anne ! C’est ainsi que je préfère m’entendre nommer ! »

M. Rowley fit une mine gênée.

« Mais pourtant vous êtes aussi noble que le vicomte de M. Powl, n’est-ce pas ? me demanda-t-il.

— Que le vicomte de M. Powl ? repris-je en riant. Oh ! vous pouvez vous rassurer : le comte de M. Rowley vaut pour le moins autant. Mais je vous garantis qu’en m’appelant monsieur Anne vous ne manquerez pas à la correction !

— Bien, monsieur Anne ! dit le docile jeune homme. Mais pour ce qui est de votre barbe, monsieur Anne, vous n’avez pas à vous inquiéter ! M. Powl dit que j’ai d’excellentes dispositions.

— Et ce M. Powl est le valet du vicomte ?

— Oui, monsieur Anne ! répondit-il. Un dur service, en vérité ! Le vicomte est une personne bien exigeante. Je ne crois pas que vous soyez comme lui, sous ce rapport, monsieur Anne ! » ajouta-t-il, avec un sourire de confidence dans la direction du miroir.

Rowley avait environ seize ans, était solidement bâti, avec un visage plaisant et gai, et une paire d’yeux sans cesse en mouvement. Il y avait dans toute sa figure quelque chose à la fois de respectueux et d’insinuant que je croyais bien reconnaître. Et, à mesure que je le regardais, le souvenir me revint de certaines admirations passionnées que j’avais eues moi-même, dans mon enfance, pour des hommes qui m’apparaissaient comme des héros, des hommes que je rêvais de pouvoir suivre, et pour qui je me disais que je serais trop heureux de mourir.

Oui, il me sembla retrouver sur le visage de Rowley, tel que je le voyais dans la glace, quelque chose comme un écho ou un spectre de ma propre jeunesse.

« Hé, dis-je, mais vous rasez comme un ange, Rowley !

– Je vous remercie, Votre Seigneurie ! dit-il. M. Powl m’a certifié, hier encore, que lui-même n’aurait pas peur de se laisser raser par moi. Mais c’est que, voyez-vous, monsieur, il y a plus de trois semaines que je m’exerce en rasant deux fois par jour le garçon d’écurie ! Voici plus d’un mois que nous vous attendons ! Tous les jours on allume le feu, on fait le lit, et tout le reste. Aussitôt qu’on a su que vous viendriez peut-être, monsieur, j’ai été désigné pour vous servir ; et je peux bien dire que, depuis lors, je ne suis pas resté une minute en place. Dès qu’une roue se faisait entendre dans l’avenue, j’étais à la fenêtre ! Et j’ai eu, ainsi, bien des désappointements ; mais ce soir, aussitôt que j’ai vu la chaise de poste, j’ai compris que c’était mon… que c’était vous ! Oh ! vous pouvez vous vanter d’avoir été attendu ! Savez-vous que tout à l’heure, quand je vais descendre souper, je serai le héros de tous les domestiques ; tout le monde est si curieux de savoir comment vous êtes !

— Eh bien ! dis-je, j’espère que vous pourrez faire de moi une description flatteuse : un garçon sobre, actif, régulier, d’un caractère égal, et avec d’excellents certificats de toutes ses places précédentes ! »

Il se mit à rire, d’un rire embarrassé. Puis, pour changer de sujet :

« Vos cheveux frisent admirablement me dit-il. Ceux du vicomte frisent aussi ; chez lui, c’est même encore plus beau, parce que M. Powl m’a avoué que, de nature, ses cheveux étaient raides comme des baguettes de tambour. Mais, tout de même, il vieillit, le vicomte ! Le fait est qu’il change beaucoup, n’est-ce pas, monsieur ?

— En vérité, répondis-je, je suis assez peu renseigné sur lui. Notre famille s’est trouvée fort divisée : et, quant à moi, j’ai été soldat presque dès l’enfance.

— Soldat, monsieur Anne ! s’écria M. Rowley avec une animation fiévreuse. Avez-vous jamais été blessé ? »

Son enthousiasme me touchait trop pour que je fisse rien qui pût le décourager. Relevant la manche de ma robe de chambre, je lui montrai, en silence, la cicatrice que je rapportais du château d’Édimbourg. Il la contempla avec vénération.

« Ah ! reprit-il, je vois maintenant d’où vient la différence ! Elle vient de l’éducation ! Le vicomte, toute sa vie, n’a fait que suivre les courses, jouer, s’amuser ! Et il a fait tout cela fort bien, c’est certain. Mais ce que je dis, c’est que tout cela ne mène à rien, tandis que…

— Tandis que le comte de M. Rowley…, insinuai-je.

— Mon comte ? fit-il. Eh bien ! monsieur, maintenant que je vous ai vu, je n’ai plus de scrupule à vous appeler ainsi ! »

Je ne pus m’empêcher de sourire, devant cet élan. Le jeune gaillard vit mon sourire et y répondit par un autre, non moins amical.

« Parfaitement, monsieur Anne ! dit-il. Je sais reconnaître un gentleman. Et maintenant M. Powl peut aller au diable avec le sien. Mais je vous demande pardon d’être si familier, monsieur Anne — dit-il, en rougissant tout à coup jusqu’à devenir écarlate. — Et quand je pense que M. Powl m’avait spécialement mis en garde contre cela ! »

Là-dessus, nous commençâmes à passer en revue mes nouveaux vêtements. Je fus stupéfait de voir qu’ils m’allaient comme si on les eût faits sur mesure.

« C’est extraordinaire ! m’écriai-je. Tout cela me va parfaitement.

— Rien d’étonnant, monsieur Anne : vous êtes tous les deux de même taille ! dit Rowley.

— Tous les deux ! Qui cela ? demandai-je.

— Hé, le vicomte ! répondit-il.

— Comment ? ainsi, l’on me fait porter les vêtements de cet homme ? »

Mais Rowley se hâta de me rassurer. Dès que l’on avait appris la possibilité de ma venue, le marquis avait mandé son tailleur, qui était aussi celui de mon cousin, et, sur la foi de M. Romaine, mes costumes avaient été faits d’après les mesures d’Alain.

« Mais vous pouvez être certain que tout cela a été fait exprès pour vous ! Vous pouvez être certain que le marquis ne fait jamais les choses à demi. Dès le premier jour, on a entretenu le feu dans votre chambre, on vous a préparé les plus beaux vêtements, et un serviteur spécial a été désigné pour être attaché à votre personne.

— Ma foi, dis-je, un bon feu, et de beaux vêtements ; mais surtout quel serviteur, monsieur Rowley ! »

Ma toilette achevée, je marchai à de nouvelles surprises. Le fait est que ma chambre, mon valet et mon costume avaient dépassé tout ce que j’avais pu espérer ; mais le dîner, depuis le potage jusqu’au dessert, fut pour moi une révélation plus étonnante encore des possibilités ouvertes à l’homme. Jamais je n’aurais supposé que le génie d’un cuisinier pût produire de telles merveilles. Le vin était un rêve ; le médecin me fit l’effet du plus charmant compagnon. Quel changement, en vérité, quelle fantasmagorie, pour le soldat d’Espagne avec sa gamelle, le prisonnier d’Édimbourg avec sa ration, le fugitif avec toutes les horreurs du chariot couvert !


II

Le portefeuille.


Dès que nous eûmes fini notre dîner, le médecin, en s’excusant me quitta pour retourner auprès de son patient, et, presque aussitôt après, je fus moi-même mandé auprès de celui-ci. Par le grand escalier et puis par d’interminables corridors, on me conduisit au chevet de mon grand-oncle. Je prie le lecteur de songer que, jusqu’à ce moment, je n’avais jamais vu le formidable personnage, et que toujours, depuis l’enfance, j’avais entendu parler de lui en termes très durs : car, dans la société qui entourait mes parents, personne ne se serait hasardé à dire une bonne parole des premiers « émigrés ». Au reste, ni le notaire Romaine, ni son extravagant clerc Dudgeon, ni mon nouveau serviteur Rowley ne m’avaient fait du vieillard une peinture bien aimable : de telle sorte que je n’étais guère disposé à le juger avec indulgence, lorsque je fus introduit dans sa chambre. Je le trouvai appuyé sur des oreillers, dans une petite couchette à peine plus large qu’un lit de camp. Il avait plus de quatre-vingts ans, et le faisait voir : non que son visage fût particulièrement ridé, mais le sang et la couleur en avaient disparu, et ses yeux, qu’il tenait fermés presque sans cesse, tant la moindre lumière leur était sensible, semblaient inanimés. Il y avait dans toute son expression quelque chose, non pas peut-être de rusé, mais d’apprêté et de calculé, qui me mettait mal à l’aise : couché là, à demi mort, avec ses bras croisés, il me faisait encore l’effet d’une araignée guettant une proie. Sa parole était très nette et très polie, mais à peine plus haute qu’un soupir.

« Je vous souhaite la bienvenue, monsieur ! me dit-il, sans bouger de ses oreillers, mais en ouvrant droit sur moi ses grands yeux exsangues. C’est moi qui vous ai mandé, par l’entremise de mon notaire Romaine, et je vous remercie de la hâte obligeante que vous avez montrée. Je suis désolé de ne pouvoir point me lever pour vous recevoir. Je suppose, du moins, qu’on ne vous aura laissé manquer de rien ?

— Monsieur mon oncle, dis-je en saluant très bas, je suis venu à l’appel du chef de notre maison !

— C’est bien ! dit-il. Je vous en sais gré. Asseyez-vous ! Je serais heureux d’apprendre de votre bouche quelques nouvelles de vous et des vôtres, si toutefois on peut donner le nom de « nouvelles » à des choses vieilles déjà de vingt ans. »

La froideur de son accent m’avait plongé dans une mélancolie qu’aggravaient encore les affreux souvenirs évoqués en moi par son approche. Je me sentais entouré comme d’un désert d’indifférence ; et tout le ravissement que j’avais éprouvé depuis mon arrivée dans la maison s’était brusquement réduit en cendres.

« J’espère, monsieur, dis-je, que vous n’exigerez point de moi le récit de la fin de mes malheureux parents ?

— Vous avez raison. J’ai été suffisamment informé de ces événements déplorables ; et leur souvenir m’est pénible, à moi aussi. Voyez-vous, monsieur mon neveu, votre père était un homme qui s’obstinait à ne pas vouloir entendre les bons conseils ! Mais dites-moi, s’il vous plaît, ce qui vous est arrivé à vous-même !

— Il faudra cependant, pour cela, que je risque de froisser votre sensibilité, dis-je avec un sourire amer, car je suis forcé de commencer mon histoire au pied de la guillotine. Lorsque la liste vint, ce soir-là, et que ma mère vit que son nom s’y trouvait, elle… »

— Vous pouvez passer sur les détails trop déplaisants ! » déclara doucement mon grand-oncle.

À ces mots, je me sentis tout à coup rempli de pitié. J’avais été d’abord irrité contre ce vieillard, j’avais voulu, à dessein, ne point l’épargner et, tout à coup, je m’apercevais qu’il n’y avait plus rien à épargner chez lui. Soit par insensibilité naturelle, ou par l’effet de l’extrême vieillesse, l’âme s’était à jamais glacée ; et mon bienfaiteur, l’homme qui depuis un mois faisait entretenir le feu dans ma chambre pour mon arrivée, mon seul parent au monde à l’exception d’Alain, — que je savais d’avance être mon ennemi, — cet homme était décidément sorti des conditions habituelles de la vie humaine.

« Fort bien ! lui dis-je. Je ne vous retiendrai donc pas à vous raconter le détail d’une histoire qui n’a rien, en somme, que d’assez banal. Le fait est que, à dix-sept ans, sur le conseil même de feu M. de Culemberg, je dis adieu à mes livres pour entrer au service de la France ; et, depuis lors, j’ai porté les armes sans éclat, mais d’une façon dont l’honneur de notre maison ne saurait avoir à se plaindre.

— Vous avez une voix chaude et qui me plaît assez — me dit mon oncle, se retournant un peu sur ses oreillers, comme pour mieux m’étudier. — J’ai entendu parler de vous en bons termes par M. de Mauséant, à qui vous avez rendu service en Espagne. Je vois en outre que vous avez de l’éducation, de bonnes manières, et une figure agréable, ce qui ne gâte rien. C’est d’ailleurs l’usage que les hommes soient beaux, dans notre famille. Moi-même, jadis, j’ai eu mes succès, dont le souvenir me charme aujourd’hui encore. Or donc, monsieur, j’ai l’intention de faire de vous mon héritier. Je ne suis pas très satisfait de mon autre neveu, le vicomte ; il n’a pas eu pour moi ce respect qui est la flatterie qu’on doit au grand âge. Et puis il a encore d’autres choses contre lui ! »

J’étais bien tenté de lui jeter au nez un héritage offert avec tant de froideur. Mais aussitôt je songeai qu’il était très vieux, qu’il était mon parent, et que j’étais, moi, un bien pauvre diable, avec une espérance, dans mon cœur, que cet héritage m’aiderait peut-être à réaliser. Et puis, je ne pouvais pas oublier que cet homme, quelque glaciales que fussent ses manières, s’était conduit avec moi dès l’abord avec une extrême libéralité. Je lui devais à coup sûr une part de reconnaissance ; c’eût été le mal payer que de l’offenser sur son lit de mort.

« Votre volonté, monsieur, sera toujours ma règle ! dis-je en m’inclinant.

— Décidément vous avez de l’esprit, monsieur mon neveu, dit-il ; du meilleur esprit, qui est l’esprit du silence ! D’autres, à votre place, m’auraient assourdi de leur gratitude. La gratitude ! — répéta le vieillard avec une intonation singulière et un singulier sourire. — Mais venons à des sujets plus importants ! Comme prisonnier de guerre (car j’imagine que vous êtes toujours encore en cette qualité), je crains qu’il ne vous soit pas possible d’hériter d’un domaine en Angleterre. C’est de quoi, malheureusement, je n’ai aucune idée ; si longtemps que j’aie demeuré dans ce pays, jamais je n’ai eu le loisir d’étudier ce qu’ils appellent leurs lois. J’attends l’arrivée de Romaine pour être fixé là-dessus. Mais qui sait s’il n’arrivera point trop tard ? Deux affaires me restent encore à régler : j’ai à faire mon testament et à mourir. Et, pour désireux que je sois de vous servir, je crains de ne pouvoir pas ajourner la seconde de ces affaires au delà de quelques heures.

— En ce cas, monsieur, je saurai bien me tirer d’embarras comme je l’ai fait jusqu’ici !

— Oh ! mais non, je ne l’entends pas ainsi ! dit le vieillard : j’ai fait prendre chez mon banquier, aujourd’hui même, un assez gros arriéré de rentes, et je m’en vais vous le donner. Ce sera toujours autant de plus pour vous, et autant de moins… » — Il s’arrêta et sourit avec un air de malice des plus imprévus. — « Mais il est nécessaire que la donation soit faite devant témoins. Avec l’humeur que je connais au vicomte, une donation sans témoins risquerait vite de passer pour un vol ! »

Mon grand-oncle, qui jusque-là était resté seul avec moi, tira le cordon d’une sonnette. Un vieux valet, évidemment un homme de confiance, entra. Le vieillard lui remit une clef.

« Tenez, Laferrière, dit-il, apportez-moi le courrier qui est arrivé tantôt ! Vous présenterez, en même temps, mes compliments au docteur Hunter et à M. l’abbé, et vous les prierez de vouloir bien venir un moment dans ma chambre ! »

Le « courrier » se trouva être un énorme portefeuille de maroquin rouge. En présence du médecin et d’un bon vieux prêtre tout souriant, cet objet précieux fut remis entre mes mains, avec tous les caractères possibles de légalité ; et, aussitôt après, le marquis de Kéroual me congédia, chargeant Laferrière de me reconduire dans ma chambre et d’y porter en même temps le portefeuille rouge.

Mais, au seuil de ma chambre, je pris le portefeuille des mains du vieux valet, et j’entrai seul. Tout avait déjà été disposé pour la nuit ; les rideaux étaient tirés, la cheminée armée d’un garde-feu ; et Rowley était là, s’occupant à préparer mes effets de nuit. Il se retourna vers moi, lorsque j’entrai, avec un regard de bienvenue qui me réchauffa le cœur. Jamais, en vérité, je n’avais eu un aussi grand besoin de sympathie qu’en cet instant, où, pour la première fois, je tenais une fortune entre mes bras. Dans la chambre de mon oncle j’avais respiré une véritable atmosphère de désenchantement. Le vieillard avait rempli mes poches : mais il m’avait refusé toute trace d’un sentiment d’affection ou de tendresse humaine. Et j’emportais de son grand âge une impression si glacée que la seule vue de la jeunesse de Rowley m’attira à lui. Celui-là n’était qu’un enfant, son cœur devait battre encore, il devait garder encore quelque innocence et des sentiments naturels ! Et, lorsqu’il s’élança vers moi, pour m’alléger du poids de mon portefeuille :

« Allons, Rowley, pas trop de zèle ! m’écriai-je. Étant à mon service depuis trois heures déjà, vous avez certainement dû observer que j’étais un gentleman d’humeur essentiellement grave, et qu’il n’y avait rien qui me déplût davantage que la moindre apparence de familiarité. Au reste, je suis sûr que votre professeur Powl vous aura prophétiquement mis en garde contre ce danger !

— En effet, monsieur Anne ! balbutia Rowley.

— Mais aujourd’hui, poursuivis-je, se présente une des très rares circonstances où je consens à me départir de mes principes en votre faveur. Sachez donc que mon oncle m’a donné ce portefeuille ! J’ignore ce qu’il contient ; vous l’ignorez aussi. Peut-être ai-je été mystifié, ou peut-être suis-je, dès maintenant, énormément riche ? Ce ne serait pas chose impossible qu’il y eût cinq cents livres sterling, dans ce réceptacle d’apparence inoffensive !

— Seigneur Jésus ! s’écria Rowley.

— Et maintenant, Rowley, étendez votre main droite, et répétez après moi le serment que voici, dis-je, en déposant le portefeuille sur la table. — « Je veux que le diable ait mon âme si jamais je découvre à M. Powl, ou au vicomte de M. Powl, ou généralement à qui que ce soit de l’intimité de M. Powl, sans excepter M. Dawson, les trésors que peut contenir le portefeuille ici présent ! Ainsi soit-il ! Amen ! »

Rowley prononça le serment avec un sérieux parfait.

« Bon ! lui dis-je. Voici maintenant la clef : je tiendrai l’objet pendant que vous ouvrirez. Mais d’abord, monsieur, apportez ici toutes les chandelles de la chambre, et rangez-les en cercle ! »

Tout cela ayant été dûment fait, le portefeuille s’ouvrit ; et j’en renversai le contenu sur la table. Un tas énorme de billets de banque et de pièces d’or se répandit devant nous, parmi les chandelles, et roula de toutes parts sur le plancher.

« Seigneur Jésus ! criait M. Rowley en courant à la poursuite des guinées qui tombaient. Mais, monsieur Anne, que d’argent ! En vérité, c’est comme dans les contes de fées ! C’est comme les Quarante Voleurs !

— Allons, allons, Rowley, un peu de sang-froid, et soyons pratiques ! dis-je. Les richesses sont trompeuses, surtout aussi longtemps qu’on ne les a pas comptées. La première chose que nous ayons à faire est d’évaluer le montant de ma modeste fortune. Sauf erreur, j’ai là de quoi renouveler les boutons dorés de votre livrée pour le reste de votre vie. Vous, chargez-vous de l’or, pendant que je compterai le papier ! »

En conséquence, nous nous assîmes tous deux sur le tapis ; et pendant quelque temps il n’y eut pas d’autre bruit, dans la chambre, qu’un froissement de billets et un tintement d’or, avec toutefois, d’instants à autres, une exclamation enthousiaste de Rowley. L’opération arithmétique où nous nous étions embarqués nous prit beaucoup de temps ; mais je dois dire qu’elle ne parut ennuyeuse ni à moi, ni à mon collaborateur.

« Dix mille livres ! annonçai-je enfin.

— Dix mille ! » répéta M. Rowley.

Et nous nous considérâmes l’un l’autre,

La grandeur de cette fortune m’ôtait le souffle. Avec une telle somme en mains, je n’avais plus d’ennemis à craindre. Neuf fois sur dix, lorsque les gens se font arrêter, ce n’est point parce que la police a du flair, mais simplement parce qu’eux-mêmes sont à court d’argent ; j’avais là, devant moi, dans le portefeuille, une source d’inventions et de déguisements qui assurait ma liberté. Et ce n’était pas tout. Comme je le sentais avec un frémissement soudain, ces dix mille livres dans mes poches faisaient de moi un prétendant acceptable. Les avances que j’avais risquées jusque-là, soit comme simple soldat dans une prison militaire, ou comme fugitif à un arrêt de mon chemin, tout cela ne pouvait être considéré, ni, en vérité, excusé, qu’à titre d’actes désespérés. Mais maintenant je pouvais revenir par la grande porte ; je pouvais aborder le dragon avec un notaire près de moi et une riche dotation à offrir. En un moment, du fait seul de l’arrivée de cet argent, mon amour était devenu possible ; et je dois ajouter que, par un étrange phénomène de la nature de l’homme, dès cet instant mon amour avait redoublé de violence.

« Rowley, dis-je, la fortune de votre comte est faite !

— Hé ! notre fortune à tous les deux, monsieur ! dit Rowley.

— À tous les deux, en effet ! répondis-je ; et vous danserez à la noce ! »

Sur quoi je lui lançai à la tête une liasse de banknotes, et je m’apprêtais à y joindre une poignée de guinées, lorsque la porte s’ouvrit. Et M. Romaine apparut sur le seuil.


III

Les remontrances de M. Romaine.


Tout confus d’avoir été ainsi pris à l’improviste, j’eus vite fait de me remettre sur pieds et de souhaiter la bienvenue à mon visiteur. Celui-ci ne me refusa pas sa main ; mais il me la tendit avec une froideur et une réserve auxquelles j’étais loin d’être préparé ; et l’expression de son visage, pendant qu’il me regardait, avait une sévérité exceptionnelle.

« Ainsi, monsieur, je vous trouve ici ! » me dit-il, du ton le moins encourageant du monde. Puis, s’adressant à Rowley :

« Ah ! te voilà, Georges ? Tu peux filer à l’office, mon garçon ! J’ai à causer avec ton maître. »

Mon valet s’empressa d’obéir. M. Romaine, après avoir verrouillé la porte derrière lui, s’assit dans un fauteuil, près du feu, et de nouveau fixa sur moi un regard d’une dureté sans mélange.

« Je ne sais par où commencer ! dit-il. Au milieu de l’inextricable labyrinthe de fautes et d’embarras que vous avez trouvé le moyen d’amonceler devant vous, je ne sais, positivement, par où commencer. Peut-être le mieux est-il de vous faire lire d’abord ce fait-divers ? »

Et il me tendit un journal, en me désignant du doigt le passage à lire.

Ce passage était très court, il annonçait sommairement qu’on venait de ressaisir l’un des prisonniers français échappés du Château d’Édimbourg. Le nom de ce prisonnier était Clausel. Et le journal ajoutait que ce Clausel avait dénoncé l’auteur d’un meurtre révoltant commis, dans le château, peu de jours avant l’évasion.

« L’assassin est un simple soldat, nommé Champdivers, qui s’est échappé, lui aussi, et qui aura probablement subi le sort commun de ses compagnons. En effet, malgré toutes les recherches faites le long du Forth et de la côte, on n’a pu trouver aucune trace du sloop que ces misérables ont volé à Grangemouth ; tout porte donc à croire que la bande entière se sera noyée. »

À la lecture de ces lignes, mon cœur s’arrêta de battre. En un instant, je vis s’effondrer tous mes beaux rêves. Je me vis moi-même changé, du soldat fugitif que j’étais, en un meurtrier fuyant la potence ; je vis mon amour, qui tout à l’heure m’était apparu si proche, à jamais effacé du domaine des possibilités. Mais l’excès de mon désespoir ne dura qu’une minute ; je songeai bientôt que mes compagnons étaient parvenus à réaliser leur projet de fuite par mer, et que, moi aussi, j’étais supposé m’en être allé avec eux ; ou bien m’être noyé avec eux, ce qui avait effectivement de grandes chances d’avoir été l’issue de leur entreprise. Puisque l’on me croyait au fond de la mer, je courrais moins de risques dans les rues d’Édimbourg ! Le major Chevenix me reconnaîtrait, s’il me rencontrait : de cela je ne pouvais point douter. Mais cela même était plutôt pour me rassurer. Le major connaissait Clausel et me connaissait : il était homme d’honneur ; en cas de danger, il témoignerait pour moi. Et puis, de nouveau, la délicieuse image de Flora s’épanouit aux yeux de mon imagination avec tant d’éclat qu’elle me fit oublier tout le reste de mes pensées. Un afflux de sang m’inonda les veines. Je me jurai de revoir Flora et de la conquérir, dusse-je y perdre la vie.

« C’est fort ennuyeux, vraiment ! dis-je, en jetant le journal sur la table.

— Ennuyeux ? demanda M. Romaine.

— Fâcheux, si vous préférez ! concédai-je.

— Mais est-ce vrai ? demanda-t-il.

— Eh bien, oui, en un certain sens, c’est vrai ! dis-je. Mais peut-être répondrai-je mieux à votre question en vous exposant la suite des faits !

— Je le crois aussi ! » me dit-il.

Je lui racontai donc tout ce qui me parut nécessaire à dire, de la querelle, du combat, de la mort de Goguelat, et du caractère de Clausel. Il m’écouta dans un profond silence, sans trahir aucunement la nature de ses émotions, à cela près que, durant l’épisode des ciseaux, son visage rouge me parut pâlir d’une nuance ou deux.

« Je suppose que je puis vous croire ? dit-il, quand j’eus fini.

— Ou, dans le cas contraire, clore cette entrevue ! répondis-je.

— Jeune fou, ne comprenez-vous donc pas que nous traitons ici des sujets d’une importance extrême ? Ne comprenez-vous pas que je suis moi-même chargé du poids d’une grave responsabilité à votre égard, et que ce n’est guère l’occasion, pour vous, de faire parade de vos forfanteries de mange-tout-crû contre votre homme d’affaires ? Il y a des heures sérieuses dans la vie, monsieur le comte ! ajouta-t-il sévèrement. Une accusation capitale, et d’un caractère des plus fâcheux ; la présence de ce Clausel, qui, de votre aveu même, est animé pour vous des plus mauvais sentiments, et capable de tous les parjures pour vous perdre ; les autres témoins enfuis, ou morts ; le préjugé naturel contre un Français, et un prisonnier évadé : tout cela constitue un total des plus embarrassants à considérer, et dont l’importance ne se trouve guère atténuée par l’incroyable légèreté de vos propres dispositions !

— Mais, monsieur !… dis-je.

— Oh ! je choisis mes expressions avec une exactitude scrupuleuse ! répondit-il. En quelle posture vous ai-je trouvé, monsieur, lorsque je suis venu vous annoncer cette catastrophe ? Vous étiez étalé sur le tapis, jouant avec un gamin, comme un autre gamin, et le tapis tout parsemé d’or et de billets de banque. Quel tableau ! Heureusement, c’est moi qui suis entré ; ç’aurait pu être quelqu’un d’autre, votre cousin, par exemple !…

— Là-dessus, vous avez raison, monsieur ! J’ai négligé toute précaution, et vous avez le droit de vous fâcher. Mais, à propos, monsieur Romaine, comment êtes-vous arrivé, vous-même, et depuis quand ? Par quel miracle ne vous ai-je pas entendu ?

— Je suis arrivé dans une chaise à deux chevaux ! répondit-il. Tout le monde a pu m’entendre. Mais vous ne vous souciiez pas d’écouter, j’imagine, tant vous vous trouviez à l’aise, dans la maison même de votre pire ennemi, et sous le poids d’une accusation où votre tête était en jeu ! Je suis arrivé il y aura bientôt une heure ; et j’ai déjà eu le temps de faire de bonne besogne pour vous. Oui, que Dieu me pardonne ! j’ai consenti à travailler pour vous, avant même d’avoir de vous l’explication de cet article de journal ! Le testament était prêt, dans ma poche ; je me suis hâté de le faire signer, sans rien révéler à votre oncle de vos derniers exploits. Après tout, je préfère encore l’assassin à l’espion ! »

Évidemment cet homme agissait en ami et me portait intérêt ; mais évidemment aussi, dans sa mauvaise humeur et son anxiété, il me traitait d’une façon difficile à supporter.

« Vous allez peut-être me trouver trop délicat ? lui dis-je. Mais il y a un mot que vous venez d’employer…

— J’emploie le mot qui est imprimé là ! s’écria-t-il, en frappant du poing le journal. Et vous n’avez pas à faire trop le malin : vous n’êtes pas encore jugé et acquitté ! C’est une vilaine affaire, monsieur, tout à fait vilaine ! Je donnerais bien cent livres pour n’avoir pas à m’en occuper. Mais enfin, les choses étant ce qu’elles sont, nous devons aviser au plus vite. Du reste, nous n’avons pas le choix. Il faut que vous quittiez immédiatement ce pays, et que vous vous rendiez en France, en Amérique, ou, de préférence encore, dans l’île de Madagascar !

— Permettez-moi de vous objecter deux mots sur ce point ! hasardai-je.

— Pas même une syllabe ! répliqua-t-il. Il n’y a pas ici lieu à discussion. Le cas est des plus simples. Dans la position abominable où vous êtes parvenu à vous placer, votre seule chance consiste à gagner du temps. Peut-être un jour viendra-t-il où vous pourrez faire mieux : en ce moment, tout autre parti que la fuite signifierait pour vous la potence.

— Vous vous trompez sur mes intentions, monsieur Romaine ! dis-je. Je ne suis nullement impatient de comparaître en justice ; au contraire, je suis tout aussi désireux que vous d’ajourner le plus possible l’instant où j’y comparaîtrai. Mais, d’autre part, je ne suis pas disposé à quitter ce pays avant d’y avoir réglé encore certaines affaires. J’ai de l’invention, un accent anglais suffisant et, grâce à la générosité de mon oncle, autant d’argent que j’ai besoin d’en avoir. J’ose estimer que, avec tous ces avantages, le comte Anne de Saint-Yves peut prolonger de quelque temps son séjour dans ce royaume, pendant que les autorités s’occupent vaguement à rechercher le soldat Champdivers. Vous oubliez qu’il n’y a aucun lien entre ces deux personnages !

— Et vous, vous oubliez votre cousin ! répliqua Romaine. Le lien, c’est lui qui l’est ! Il sait, lui, que vous êtes Champdivers. »

M. Romaine s’arrêta un moment, et tendit l’oreille.

« Et, pour comble de chance, le voici lui-même ! » s’écria-t-il.

En effet, de l’avenue arrivait à nos oreilles le bruit vif d’un carrosse, approchant au galop de quatre chevaux.

« Oui, dit M. Romaine, voilà bien sa façon de conduire ! C’est ainsi qu’il tue ses chevaux et sème l’argent, pour le plaisir d’arriver où ? Hé ! d’arriver enfin à la prison pour dettes, si ce n’est pas à la prison des criminels d’État !

— De quelle espèce d’homme est-il donc ? demandai-je, pendant que le fracas des roues grandissait encore.

— Oh ! d’une espèce particulièrement dangereuse pour vous ! répondit le notaire. Personne ne l’aime ici : nous le haïssons plutôt. Et cependant j’éprouve un sentiment — je ne dirai pas de pitié, non — mais de répugnance à la pensée de voir se briser quelque chose d’aussi énorme et d’aussi représentatif, comme si cet homme était un gros vase de porcelaine ou un tableau de prix. Oui, tenez, voilà ce que j’attendais ! reprit le notaire en prêtant l’oreille à un nouveau bruit de roues qui résonnait dans l’avenue. C’est lui, sans aucun doute ! Deux voitures, la seconde suivant avec les bagages, qui sont toujours de poids, et avec un de ses valets ! Il ne saurait faire un pas sans être escorté d’un valet !

— Vous dites qu’il a quelque chose d’énorme ? repris-je. Serait-ce au point de vue de sa taille ?

— Non, répondit le notaire. Sa taille est à peu près la vôtre, ainsi que je l’ai bien deviné dans mes indications à votre tailleur. Mais, je ne sais comment, il donne une impression de grandeur. Il a des manières toujours amples, et, toute sa vie, il s’est entouré d’une telle atmosphère de somptuosité, avec ses calèches, et ses chevaux de course, et ses dés, que, je ne sais comment, il en impose ! J’ai l’impression que, quand la farce sera jouée et qu’il sera décidément interné en prison, quand il n’y aura plus au monde que Bonaparte et lord Wellington, j’ai l’impression que le monde deviendra plus vide. Mais ce n’est point de cela que nous avons à parler ! Nous sommes sous le feu, monsieur Anne, comme on dit dans notre métier ; et il n’est que temps que nous nous apprêtions à agir. Votre cousin ne doit pas vous voir : ce serait désastreux. Il ne sait rien de vous à présent, sinon que vous lui ressemblez, et c’est déjà plus qu’assez. Si la chose était possible, je souhaiterais qu’il ne sût point que vous êtes venu ici.

— Hélas, cette chose-là est tout à fait impossible ! dis-je. Quelques-uns des domestiques de la maison servent ses intérêts et sont, peut-être, à ses gages : Dawson, par exemple.

— J’en ai toujours eu l’idée ! s’écria Romaine. Et d’ailleurs, ajouta-t-il après avoir de nouveau écouté, de toute façon, il serait trop tard ; voici votre cousin entré dans la maison ! »

Avec une anxiété singulière, nous nous mîmes à écouter les différents bruits qui, l’un après l’autre, s’éveillaient dans la maison silencieuse. Le bruit de la porte s’ouvrant et se fermant, le bruit de pas s’approchant ou s’éloignant. Évidemment, l’arrivée de mon cousin était, pour toute la maison, une affaire considérable. Et, soudain, parmi ce murmure confus et distinct, nous discernâmes un pas rapide et léger. Nous l’entendîmes monter l’escalier, s’approcher le long du corridor, s’arrêter à notre porte, où il fut suivi d’un coup hâtif à la fois et discret.

« Monsieur Anne, monsieur, c’est moi ! » murmura la voix de Rowley.

Nous fîmes entrer mon valet et surveillâmes de nouveau la porte, derrière lui. Le pauvre garçon était à bout de souffle.

« C’est lui, monsieur ! fit-il. Il est arrivé !

— Vous voulez dire le vicomte ? répondis-je. C’est bien ce que nous avons tout de suite supposé. Mais allons, Rowley, continuez votre histoire ! Vous en avez plus long à nous dire, je le vois à votre visage.

— Monsieur Anne, c’est vrai ! dit-il. Mais, d’abord, M. Romaine est votre ami, n’est-ce pas ?

— Oui, Georges, je suis l’ami de ton maître ! » dit Romaine. Et, à ma grande surprise, il posa sa main sur mon épaule.

« Eh bien ! voici ce qui en est ! dit Rowley. M. Powl m’a parlé ! Il veut que je joue à l’espion. Il veut que je lui dise d’avance tout ce que vous ferez. Il m’a donné ceci comme arrhes ! — ajouta-t-il en nous montrant une demi-guinée. — Et je l’ai pris, vous voyez !

— Je crois bien que ce garçon vous sera fidèle ! me dit Romaine. Ainsi, reprit-il en s’adressant à Rowley, ainsi tu es l’ami de M. Anne, toi aussi ?

— S’il vous plaît, monsieur ! répondit Rowley.

— Eh bien, voilà une amitié soudaine ! objecta le notaire. Mais j’ai l’idée qu’elle est vraie. J’ai l’idée que le garçon est honnête ; ses parents le sont tout à fait. Or donc, Georges Rowley, tu peux commencer tout de suite à gagner cette demi-guinée en disant à M. Powl que ton maître ne partira pas d’ici avant demain soir au plus tôt. Dis-lui qu’il y a cent choses qu’il doit encore faire ici, et cent autres qu’il sera forcé de faire ensuite dans mon étude, à Londres. Va lui dire tout cela, et reviens quand tu sauras du nouveau ! »

Rowley parti, le notaire prit une grosse pincée de tabac et me regarda d’un air moins sévère.

« Monsieur, me dit-il, c’est chose très heureuse pour vous que votre visage soit une si forte lettre de recommandation. Me voici, moi, un vieil homme de loi endurci, me passionnant pour les vilaines affaires où vous vous êtes fourré ; et voici ce fils de paysan qui, ayant reçu de l’argent pour vous trahir, a tout de suite la loyauté de venir vous en informer : tout cela, en vérité, simplement par la grâce de votre bonne mine ! Puissiez-vous, à l’occasion, séduire de la même façon un jury criminel

— Et ensuite le bourreau chargé de me pendre ? ajoutai-je en riant.

Absit omen ! » fit sentencieusement le notaire.

Nous en étions là de notre entretien, lorsque j’entendis un bruit qui me fit tressaillir : le bruit d’une main essayant doucement d’ouvrir la porte de ma chambre. Ce bruit n’avait été précédé d’aucun bruit de pas que nous eussions entendu. Depuis le départ de Rowley, l’aile où nous nous trouvions était absolument silencieuse. Nous avions eu tout droit de nous supposer seuls ; et nous avions maintenant tout droit de conclure que le nouveau venu, quel qu’il fût, venait pour une démarche clandestine, sinon hostile.

— Qui est là ? demanda Romaine.

— Ce n’est que moi ! répondit la voix mielleuse de Dawson. M. le vicomte vient d’arriver. Il désire vous parler au plus vite.

— Dites-lui que je serai à lui tout à l’heure, Dawson répondit le notaire. Je ne suis pas libre en ce moment.

— Merci, monsieur ! » dit Dawson.

Et nous l’entendîmes s’éloigner lentement dans le corridor.

« Oui ! dit Romaine, tout bas, l’oreille tendue, je ne me trompe point, il y avait un autre pas !

— Je le crois aussi ! répondis-je. Et, de plus, j’ai l’idée que cet autre pas est revenu vers notre porte. Dans l’escalier, je n’en ai plus entendu qu’un seul.

— Hem ! bloqués ? demanda le notaire.

— Un siège en règle ! m’écriai-je.

— Éloignons-nous davantage de la porte, dit Romaine, et examinons notre fâcheuse position ! Sans l’ombre d’un doute, votre cousin était là, tout à l’heure. Il espérait entrer et vous apercevoir, comme par accident. Déçu dans ce projet, est-ce lui-même qui est resté, ou bien a-t-il planté Dawson en manière de sentinelle ?

— C’est lui qui est resté, certainement ! répondis-je. Mais que veut-il ? Il n’a pas l’intention de passer la nuit ici ?

— Si seulement nous pouvions ne pas y prendre garde ! dit M. Romaine. Mais voilà : vous êtes dans une maudite situation où nous ne pouvons rien faire ouvertement. Il faut que je vous fasse sortir en contrebande de cette chambre et de cette maison, comme si vous étiez un ballot confiscable en douane. Et comment puis-je le faire, avec une sentinelle plantée à votre porte ?

— Du moins ne gagnerons-nous rien à nous agiter ! remarquai-je.

— Rien du tout, vous avez raison ! » répondit-il.

Et l’excellent homme employa quelques secondes à un effort des plus comiques pour reprendre son calme.

« Au fait, dit-il enfin, j’étais précisément en train de vous dire que votre visage était pour vous la meilleure des lettres de recommandation. Qui sait si sa vue ne produirait pas son effet jusque sur votre cousin lui-même ? Qui sait ce que le vicomte penserait de vous, en vous apercevant ? »

M. Romaine était assis dans un fauteuil, près du feu, tournant le dos aux fenêtres, et j’étais moi-même à genoux, sur le tapis, achevant de ramasser les banknotes éparses, lorsque, tout à coup, une voix d’une douceur délicieuse vint s’entremettre dans notre conversation.

« Il en pense déjà tout le bien possible, monsieur Romaine ! Et il demande la permission de se joindre à ce cercle d’admirateurs dont vos paroles lui font deviner l’existence ! »


IV

Le diable et son train à Amersham Place.


Jamais deux créatures humaines ne se redressèrent sur leurs pieds aussi rapidement que nous le fîmes, le notaire et moi, en cette occasion. Nous avions fermé et verrouillé la porte principale de notre citadelle ; mais, malheureusement, nous avions laissé ouverte la poterne de la salle de bain ; c’est de là que nous arrivaient les trompettes ennemies, et tous nos travaux de défense se trouvaient pris à revers. Je lançai un coup d’œil effaré à M. Romaine, qui lui même me fit l’effet d’un homme anéanti ; et puis je transportai mes yeux sur l’adversaire.

Il avait son chapeau sur la tête, un peu de côté : un chapeau très haut, presque pointu, avec des bords étroits et relevés. Ses cheveux étaient frisés par masses, comme ceux d’un chanteur des rues italien, — une mode, en vérité, impardonnable. Il était vêtu d’un large manteau de ratine, tel qu’en portent les cochers ; mais l’intérieur était doublé de fourrure de prix, et il le tenait à demi ouvert pour montrer, au-dessous, un linge d’une finesse exquise, l’éclat bariolé d’un gilet de soie, et toute une bijouterie de chaînes de montre, de breloques et de broches. La jambe et la cheville étaient admirablement tournées. Avec tout cela, je dus bien admettre qu’il me ressemblait un peu, puisque nombre de personnes diverses en avaient fait la remarque ; mais pour ma part, vraiment, je n’en voyais rien. En tout cas, il était certainement plus beau que moi : d’une beauté pittoresque, exubérante, toute en poses, en profils, en impudence. Je me le représentais paradant sur un champ de courses, ou encore se promenant de long en large sous les galeries du Palais-Royal, lorgnant les femmes, et lorgné lui-même avec admiration par les portefaix. Quant à sa disposition d’esprit en cet instant, son visage m’en offrait une peinture vivante. Ce visage était d’une pâleur livide, avec, sur les lèvres, un sourire apprêté, une sorte de ricanement, éhonté et méchant.

Le personnage me toisa de haut en bas, puis s’inclina et ôta son chapeau.

« Mon cousin, je présume ? me dit-il.

— Il paraît que j’ai cet honneur ! répondis-je.

— Tout l’honneur est pour moi fit-il, et sa voix tremblait tandis qu’il disait cela.

— Je crois qu’il est de mon devoir de vous souhaiter la bienvenue ! hasardai-je.

— Et pourquoi donc ? demanda-t-il. Cette maison a, depuis longtemps, été la mienne. Que vous preniez dès maintenant sur vous les devoirs d’un hôte, je n’en vois pas la nécessité. Croyez-moi, le rôle me sied mieux qu’à vous ! et, soit dit en passant, j’ai à vous offrir mon petit compliment ! C’est pour moi une agréable surprise de vous trouver costumé en gentilhomme, et de voir, ajouta-t-il en promenant ses regards sur les banknotes du tapis, — que votre misère ait déjà été si généreusement soulagée ! »

Je m’inclinai avec un sourire qui n’était pas moins haineux que le sien.

« Il y a des misères de diverses sortes en ce bas monde ! répondis-je. La charité est forcée de faire un choix. L’une se trouve soulagée, tandis que l’autre, de date plus récente, est condamnée à s’aggraver encore !

— La malice est un trait bien charmant ! fit-il.

— Comme aussi l’envie, j’imagine ! » répondis-je.

Mon beau cousin eut-il le sentiment que cette passe d’armes ne lui réussirait pas, à vouloir la prolonger ? Le fait est qu’il se détourna de moi, pour transporter sur le notaire son injurieuse arrogance.

« Monsieur Romaine, dit-il, depuis quand avez-vous pris sur vous de donner des ordres dans cette maison ?

— Je n’admets point qu’on puisse me reprocher d’en avoir jamais donné, répondit Romaine ; jamais, du moins, en dehors de la sphère de ma responsabilité !

— Par quel ordre, en ce cas, me refuse-t-on l’entrée de la chambre de mon oncle ? demanda Alain.

— Par l’ordre du médecin, monsieur, répondit Romaine ; et je ne crois pas que vous lui contestiez le droit d’ordonner, en pareille circonstance !

— Prenez garde à vous, monsieur ! s’écria Alain. Ne vous gonflez pas trop de votre position ! Elle n’est pas si sûre, maître notaire ! Je ne serais pas du tout surpris que votre conduite de ce soir vous valût d’être cassé aux gages, et que notre prochaine rencontre eût lieu à la porte d’une taverne, où j’aurai le plaisir de vous donner quelques pence pour vous permettre d’aller vous saouler à ma santé. L’ordre du médecin ? Mais, si je ne me trompe, vous avez eu ce soir une longue conférence avec mon oncle ; et le besogneux jeune gentilhomme que voici a été admis, également, aux honneurs d’une entrevue, dans laquelle (j’ai plaisir à le voir), sa dignité ne l’a pas empêché de soigner parfaitement ses petits intérêts. Je m’étonne que vous osiez user à mon endroit d’un tel arbitraire !

— Puisque vous le prenez ainsi, dit M. Romaine, je vous ferai un aveu. L’ordre en question émane du marquis lui-même. Votre oncle désire ne pas vous voir !

— Autant du moins que je puis m’en rapporter là-dessus à l’assurance de monsieur Daniel Romaine ! fit Alain.

— Ma foi, oui, faute de mieux ! » dit Romaine.

Il y eut comme l’éclair d’une convulsion sur le visage de mon cousin, et je crus bien l’entendre grincer des dents, durant sa réponse ; mais, à ma grande surprise, c’est presque sur un ton de bonne humeur qu’il répondit :

« Allons, Romaine, ne jouons pas ce jeu stupide ! » — Il approcha une chaise et s’assit. — « J’entends bien que vous avez gagné une manche sur moi. Vous avez introduit ici votre soldat de Napoléon, et, je ne sais comment, vous êtes parvenu à le faire accueillir avec faveur. Je n’en veux pas d’autre preuve que les fonds dont je le trouve littéralement entouré : le pauvre jeune homme, je suppose, aura eu un accès de folie en se voyant pour la première fois à la tête de tant d’argent ! Vous avez une manche pour vous, dans le jeu ; mais la belle reste encore à jouer. Il y aura à soulever des questions d’influences illégitimes, de séquestration, et autres semblables ; j’ai déjà mes témoins. En mettant les choses au pis, je garde encore l’espoir de recouvrer mon bien et de vous ruiner.

— Vous ferez ce qu’il vous plaira ! interrompit Romaine. Mais, si vous voulez un bon avis, vous serez plus sage en vous tenant tranquille. Vous ne réussirez qu’à vous rendre ridicule, et puis aussi à perdre de l’argent, dont vous ne devez pas avoir plus qu’il ne vous faut !

— Hé, vous commettez la faute ordinaire, monsieur Romaine ! riposta Alain : vous dédaignez votre adversaire ! Considérez donc, je vous prie, combien je pourrais vous causer de désagréments, si je le jugeais bon ! Considérez la position de votre protégé : un prisonnier de guerre échappé de prison ! Mais je joue grand jeu. Je ne veux point profiter de ces petites chances ! »

À ces mots, Romaine et moi échangeâmes un regard de triomphe. Évidemment Alain n’avait encore aucune nouvelle de la capture de Clausel et de sa dénonciation. Aussitôt le notaire, relevé de sa plus grosse crainte, changea de tactique. De l’air le plus indifférent, il fourra dans sa poche le journal, qui était resté ouvert devant lui, sur la table.

« Je crois, monsieur, que vous vous faites quelque illusion ! reprit-il. Vous semblez supposer que j’essaie de jouer contre vous, de vous cacher le cours des choses. En vérité, rien n’est plus éloigné de mon intention. Au contraire, je ne saurais tarder davantage à vous renseigner sur un point qui, j’ai regret à le dire, vous concerne essentiellement. Votre oncle, ce soir même, a déchiré son testament ancien, et en a fait un autre en faveur de votre cousin Anne. C’est ainsi : et vous allez d’ailleurs l’entendre de ses propres lèvres, puisque vous paraissez y tenir ! Je prends la chose sur moi ! ajouta le notaire, en se levant.

— Messieurs ; veuillez me suivre ! »

M. Romaine sortit si rapidement de la chambre, et fut si rapidement suivi d’Alain, que j’eus fort à faire pour ramasser le reste de l’argent, pour refermer le portefeuille et pour les rejoindre, après une longue course dans le labyrinthe de corridors qu’était la maison de mon oncle. Le notaire nous fit entrer dans un petit salon, nous pria de l’attendre quelques instants, puis, se glissant par une autre porte, nous laissa, Alain et moi, en tête à tête.

En vérité mon cousin n’avait rien fait pour se gagner ma faveur ; toutes ses paroles avaient été empreintes d’hostilité, d’envie et d’un dédain haineux qu’on ne saurait supporter sans humiliation. De mon côté, je ne m’étais guère montré plus conciliant. Et, cependant, je commençais à ressentir un peu de pitié pour cet homme, malgré ce que je savais de ses louches industries. Je songeais que c’était chose presque indécente que, élevé dans l’attente de ce grand héritage, il se vît tout à coup, à la dernière heure, chassé de la maison, abandonné à lui-même, à sa pauvreté, à cette misère que je lui avais si durement rappelée tout à l’heure.

À peine fus-je seul avec lui, que je m’empressai d’amener le pavillon blanc.

« Mon cousin, dis-je, croyez-moi, je ne suis nullement porté à être votre ennemi ! »

Il s’arrêta en face de moi, — car il avait refusé de s’asseoir, lorsque M. Romaine l’y avait invité, — il prit une pincée de tabac dans une tabatière d’or, et, tout en l’agitant entre ses doigts, il se mit à me dévisager avec un air de curiosité méprisante.

« Ah, vraiment ? fit-il enfin. Suis-je vraiment si favorisé de la fortune que vous daigniez m’octroyer votre sympathie ? Infiniment obligé, monsieur mon cousin ! Mais ces sentiments-là ne sont pas toujours réciproques ; et je vous préviens que, le jour où j’aurai mis mon pied sur votre nuque, je vous casserai l’épine dorsale d’un seul coup. Savez-vous ce que c’est que l’épine dorsale ? » poursuivit-il avec une insolence dont le souvenir me fait trembler, aujourd’hui encore.

C’en était trop.

« Je sais aussi ce que c’est qu’une paire de pistolets et comment on peut s’en servir ! répondis-je en le toisant.

— Non, non ! fit-il, un doigt levé. J’entends prendre ma revanche quand et comme je voudrai. Nous sommes assez de la même famille pour pouvoir nous comprendre, peut-être ! Sachez donc que, si je ne vous ai pas fait arrêter dès votre arrivée ici, si, avant de franchir le seuil de cette maison, vous n’avez pas trouvé un piquet de soldats cachés dans les boulingrins du parc, c’est simplement parce que je n’ai pas encore décidé, dans ma pensée, la manière dont j’aurai à prendre ma revanche ! »

En cet instant, il fut interrompu par le son d’une cloche. Aussitôt nous entendîmes force bruits de pas, dans l’escalier et devant notre porte. Tous deux, je pense, nous étions également tentés d’ouvrir la porte, pour nous rendre compte de ce qui se passait ; mais aucun de nous ne l’osa, à cause de la présence de l’autre. Et nous nous tînmes debout, en silence, jusqu’au moment où Romaine revint et nous invita à le suivre auprès du marquis.

Par un petit passage tournant, il nous fit entrer dans la chambre du malade, dont je crois bien que j’ai oublié de dire qu’elle était de dimensions considérables. Nous la trouvâmes à présent remplie de toute la domesticité de la maison, depuis le médecin et le prêtre jusqu’à M. Dawson et au maître d’hôtel, depuis eux jusqu’à Rowley, jusqu’au dernier valet de pied en guêtres blanches, jusqu’à la dernière femme de chambre en petit bonnet plissé, jusqu’au dernier garçon palefrenier en gilet d’écurie. Cette nombreuse assemblée avait l’air, en majeure partie, d’être fort gênée et mal à son aise ; on ne savait sur quel pied se tenir, on ouvrait de grandes bouches ; ceux qui étaient dans les coins se regardaient en se poussant du coude. D’autre part mon oncle, qui s’était fait dresser très haut sur ses oreillers, avait pris une expression de gravité la plus imposante du monde. Dès que nous fûmes arrivés auprès de son lit, il éleva la voix autant qu’il put, et, s’adressant à l’assistance :

« Je vous prends tous à témoins, dit-il, je vous prends tous à témoins — vous m’entendez bien ? — que je reconnais pour mon héritier le gentilhomme que voici, le comte Anne de Saint-Yves, mon neveu. Et je vous prends tous à témoins, en même temps, que, pour de bonnes raisons connues de moi, j’ai rejeté et déshérité cet autre gentilhomme, ici présent, le vicomte de Saint-Yves. Et maintenant, il me reste à me justifier devant vous du dérangement inusité que je vous ai causé à tous. Sachez donc que M. Alain a osé exprimer son intention de faire casser mon testament, et qu’il est même allé jusqu’à soutenir qu’il y avait parmi vous certaines personnes qui consentiraient à jurer dans le sens où il l’exigerait d’elles ! Voilà pourquoi j’ai dû recourir à ce moyen pour lui ôter une telle ressource, en fermant d’avance la bouche de ses faux témoins. Je vous suis fort obligé de votre politesse et j’ai l’honneur de vous souhaiter à tous une bonne nuit ! »

Pendant que les domestiques, ahuris, se pressaient à la porte pour opérer leur sortie, les uns saluant, d’autres traînant le pied, d’autres essayant de lire une explication dans les yeux de leur voisin, je me retournai pour jeter un coup d’œil sur mon malheureux adversaire. Il avait supporté ce terrible affront public sans l’ombre d’un changement dans sa contenance. Il se tenait debout, très droit, les bras croisés, les yeux distraitement levés au plafond. Je ne pus lui refuser, en cette minute, le tribut de mon admiration. Et celle-ci grandit encore lorsque, tous les domestiques s’étant écoulés dans le corridor et nous ayant laissés seuls avec mon grand-oncle et le notaire, je vis mon cousin s’avancer vers le lit, faire une révérence pleine de dignité et dire, s’adressant résolument à l’homme qui venait de proclamer sa dégradation :

« Mon oncle, vous vous êtes plu à me traiter d’une manière que ma reconnaissance et l’état où vous êtes m’interdisent également de mettre en question. Mais je ne puis m’empêcher de rappeler à votre souvenir le long espace de temps pendant lequel j’ai été autorisé à me regarder comme votre héritier. Dans cette position, j’ai cru de mon droit de me permettre une certaine quantité de dépenses. Si maintenant je me trouve renvoyé avec un shilling, comme récompense de vingt ans de soins et de dévouement, je serai réduit à devenir non seulement un mendiant, mais un banqueroutier ? »

Soit que ce fût un effet de la fatigue de son discours, ou bien une nouvelle inspiration de sa haine, mon oncle avait, une fois de plus, fermé les yeux ; il ne prit pas la peine de les rouvrir. « Pas même avec un shilling ! » se contenta-t-il de répondre ; et, tandis qu’il disait cela, une sorte de sourire erra sur ses traits, qui dès l’instant suivant s’effaça, laissant derrière lui le vieux masque impénétrable de l’âge, de la fatigue et de la ruse. Sans aucun doute, mon oncle jouissait de l’aventure comme il n’avait joui que de peu de choses depuis un quart de siècle. Le feu de la vie survivait à peine, dans ce corps fragile mais la haine, comme une flamme immortelle, y restait toujours vivace et brillante.

Cependant, mon cousin revint à la charge.

« Je ne puis point parler librement ! reprit-il. L’homme qui m’a supplanté, et qui me paraît avoir plus d’esprit que de délicatesse, s’obstine à ne point quitter cette chambre ! » Et il me lança un regard qui aurait desséché un chêne.

Aussi bien avais-je le plus vif désir de me retirer, malgré toute l’insistance du notaire à m’en empêcher. Mais mon oncle était décidément impossible à émouvoir. Du même souffle de voix, les yeux toujours fermés, il m’ordonna de rester.

« C’est bien ! dit Alain. Je ne saurais, dans ces conditions, vous rappeler les vingt années que nous avons vécues ensemble en Angleterre, et les services que je vous ai rendus durant ce temps. Vous me connaissez trop, mon oncle, pour me supposer capable de me rabaisser jusqu’à vous parler de ces choses en présence d’un tiers. J’ignore quelles sont mes fautes ; je connais seulement ma punition, qui est vraiment plus affreuse que tout ce que je pouvais craindre. Mon oncle, j’implore votre pitié ! Pardonnez-moi, si j’ai commis quelque faute ! Ne m’envoyez pas à jamais dans une prison pour dettes !

— Ta ta ta ! » murmura mon oncle. Après quoi, ouvrant bien droit sur Alain ses yeux d’un bleu pâle, il récita avec quelque emphase les vers de son poète préféré :

La jeunesse se flatte et croit tout obtenir ;
La vieillesse est impitoyable.

Un flot de sang jaillit au visage d’Alain. Il se tourna vers Romaine et moi, les yeux brûlants.

« Allons, dit-il, je vous laisse la place ! Du moins ai-je la consolation de penser que je ne serai pas le seul des deux Saint-Yves à aller en prison !

— Un moment, s’il vous plaît, monsieur le vicomte ! fit Romaine. J’ai encore quelques observations à vous présenter ! »

Mais Alain se frayait déjà un chemin vers la porte.

« Attendez un instant, monsieur ! lui cria Romaine. Rappelez-vous votre propre conseil de ne pas dédaigner un adversaire ! »

Alain se retourna.

« Oui certes, je vous dédaigne, et en outre je vous hais hurla-t-il, dans un élan de passion. Prenez bien garde à vous, tous les deux !

— Je crois comprendre que vous menacez votre cousin monsieur le comte Anne ! dit le notaire. À votre place, voyez-vous, je ne ferais point cela ! J’ai peur, j’ai très peur que, à votre première démarche contre monsieur Anne, vous ne me forciez à prendre un parti extrême !

— Vous avez déjà fait de moi un mendiant et un banqueroutier, dit Alain : quel autre parti extrême vous resterait-il à prendre ?

— Je suis assez gêné pour le définir ici, devant les témoins qui m’entendent, répondit Romaine. Mais il y a des choses pires encore qu’une banqueroute, et des lieux encore pires qu’une prison pour dettes ! »

Ces mots furent dits d’un accent si expressif qu’Alain eut un frémissement par tout le corps ; et soudain, comme s’il avait reçu un coup d’épée, je le vis devenir d’une pâleur blafarde.

« Je ne vous comprends pas, murmura-t-il.

— Oh ! si fait, vous me comprenez parfaitement ! répliqua Romaine. Vous ne pouvez pas supposer que, tous ces temps derniers, pendant que vous étiez si occupé, les autres soient restés entièrement inactifs. Vous ne devez pas imaginer que, parce que je suis un Anglais, je ne m’entends pas un peu, moi aussi, à mener une enquête. Quels que soient mes égards pour l’honneur de votre maison, monsieur Alain de Saint-Yves, si j’apprends que vous tentez la moindre démarche, directement ou indirectement, pour nuire à votre cousin, je ferai mon devoir, quelque prix que cela doive me coûter ; en d’autres termes, monsieur, je communiquerai à qui de droit le vrai nom de l’agent bonapartiste qui signe ses lettres « Grégoire de Tours » ! »

Je confesse que, même avant ce dernier coup, mon cœur était tout entier du côté de mon malheureux cousin. Je tremblais moi-même de pitié, en assistant au choc qu’était pour lui cette proclamation publique de son infamie. La parole lui manquait, il portait la main à sa cravate, il chancelait : je crus qu’il allait tomber. Je m’élançai à son aide ; et, aussitôt, il se ressaisit, recula devant moi, comme pour se préserver de l’outrage de mon contact.

« Bas les mains ! l’entendis-je balbutier.

— Et maintenant, poursuivit le notaire de sa même voix implacable, vous pouvez vous rendre compte de la position où vous êtes placé et de la prudence que cette position vous impose dans votre conduite à l’avenir. Votre arrêt ne tient, si je puis m’exprimer ainsi, qu’à un cheveu. Voyez donc bien à marcher droit : car je ne cesserai pas d’avoir l’œil sur vous, et, au premier doute, j’agirai ! »

Il aspira une longue prise de tabac, ses petits yeux fixés sur l’homme qu’il torturait.

« Enfin, reprit-il, laissez-moi vous rappeler que votre carrosse est à la porte ! Cet entretien agite Sa Seigneurie, je pense qu’il n’a rien d’agréable pour vous à mon avis, il n’y a pas de nécessité à le prolonger davantage. Je sais qu’il n’entre pas dans les vues de monsieur le marquis que vous dormiez une nuit de plus sous ce toit ! »

Alain se retourna et sortit de la chambre, sans dire un mot, sans faire un signe. Je ne tardai pas à le suivre, toujours avec un vague désir de lui témoigner, sinon ma sympathie, du moins la pitié bien sincère que j’éprouvais pour lui.

Appuyé sur la rampe de l’escalier, j’entendis les pas rapides de mon cousin, dans cette grande salle qui avait été remplie de domestiques pour accueillir sa venue, et qui maintenant était vide, le laissant partir sans un adieu. Un moment après, tout l’escalier trembla et l’air siffla à mes oreilles, sous le coup violent donné par Alain à la porte d’entrée, pour la refermer derrière lui. La fureur de ce coup aurait suffi pour me fournir une mesure du degré des passions diverses qui s’agitaient en lui. Et moi, de tout mon cœur, j’étais avec lui ; je songeais qu’à sa place j’aurais eu plaisir à écraser sous cette porte mon oncle, le notaire, moi-même, et toute la foule de ceux qui venaient d’être les témoins de son humiliation.


V

Après l’orage.


Mais à peine mon cousin eut-il quitté la maison, que, involontairement, je me pris à conjecturer les résultats probables de ce qui venait de se passer. J’avais l’impression qu’il y avait eu là, en quelques heures, bien des pots cassés, et que ce serait moi, suivant toute vraisemblance, qui aurais à en payer la casse. Cet homme plein d’orgueil et de feu, on l’avait insulté et bravé, en particulier et en public ; après quoi on avait rouvert les portes devant lui, le laissant libre de préparer telle vengeance qu’il jugerait possible. Et ainsi, durant tout le chemin que j’eus à faire pour retourner dans ma chambre, je n’étais guère d’une humeur joyeuse, ni complaisante ; et je me souviens de la désagréable surprise que j’éprouvai lorsque, en rentrant dans ma chambre, je me trouvai de nouveau face à face avec M. Romaine.

Il avait repris son siège au coin du feu ; et du moins j’eus la satisfaction de lui voir une mine sombre et préoccupée, au lieu du visage épanoui d’un triomphateur.

« Eh bien ! lui dis-je, vous êtes maintenant arrivé à vos fins !

— Il est parti ? demanda-t-il.

— Parti ! répondis-je. Et nous aurons fort à faire pour lui tenir tête quand il reviendra.

— Hélas ! oui, dit le notaire, d’autant plus que nous n’aurons de nouveau à notre disposition que de grands mots et de vaines menaces, comme tout à l’heure !

— Comme tout à l’heure ? répétai-je.

— Absolument ! Tout ce que j’ai dit à votre cousin n’était, hélas ! que paroles en l’air. Je l’ai menacé de le faire arrêter : mais comment le pourrais-je ? Votre oncle a brûlé tous les papiers qui le compromettaient. Je vous l’ai déjà dit, d’ailleurs, — vous l’aurez sans doute oublié, le jour où je vous ai vu dans votre prison. Ce fut, de la part du marquis, un acte de générosité, à mon avis bien regrettable. « Cela comptera comme son héritage ! » m’affirmait en plaisantant votre oncle, pendant qu’il brûlait ces papiers dans la cheminée. Et, ma foi, je me demande si, en fin de compte, la destruction de ces papiers ne va pas avoir vraiment toute la valeur d’un héritage pour votre maudit cousin !

— Je vous demande mille pardons, cher monsieur, mais il me semble que vous avez… dirai-je l’indécence ?… de paraître abattu et découragé ?

— Hélas ! répondit-il, je ne me borne pas à le paraître ! Je suis découragé. Je le suis absolument. Je me sens désarmé contre ce misérable.

— En vérité ? m’écriai-je. Et voilà sans doute pourquoi vous avez gorgé ce misérable de toute sorte d’insultes ! Voilà pourquoi vous avez si soigneusement travaillé à me pourvoir de ce dont, dans les conjonctures actuelles, j’avais si peu besoin : un nouvel ennemi ! C’est parce que vous étiez désarmé contre lui ! Monsieur Romaine, je vous avoue que je n’arrive pas à deviner le motif de cette étrange conduite !

— Et cela ne m’étonne pas ! répondit-il. Le fait est que toute cette affaire a été des plus étranges, et que je m’estime encore trop heureux de ne pas m’en être plus mal tiré. Mais vous auriez tort d’y chercher aucune trahison de ma part à votre endroit, monsieur Anne, vous auriez tout à fait tort ! Voyez-vous, le point essentiel était en ceci : que votre cousin, par, miracle, n’avait pas encore lu le journal où l’on parlait de vous. Mais qui pouvait dire quand il le lirait ? Ce maudit journal, il l’avait peut-être dans sa poche, qui sait ? Nous étions — hélas ! nous sommes encore — à la merci d’un accident de deux sous !

— Vous avez raison, dis-je, je n’avais point pensé à cela.

— Hé, parbleu, je le sais bien ! s’écria Romaine. Vous supposiez, vous, que c’était chose sans importance d’être le héros d’un fait-divers curieux dans les journaux ! Vous êtes toujours le même, décidément ! Songez donc qu’une partie de l’Angleterre se répète, dès ce soir, le nom de Champdivers ; un jour ou deux de plus, et la malle-poste aura porté ce nom à travers tout le royaume ; tant ces journaux sont une machine prodigieuse pour répandre le moindre bruit. Dans la jeunesse de mon père… mais ce n’est point de cela qu’il s’agit ! Pour en revenir à mon explication, je vous disais que nous avions là les deux éléments d’une explosion dont la seule pensée me fait trembler : le journal et votre cousin. Qu’il eût seulement jeté un coup d’œil sur cette colonne d’imprimé, et où étions-nous ? Question facile à poser, mais pas si facile à résoudre, mon jeune ami !

— Je vous demande pardon, monsieur, dis-je, j’ai été injuste ! Je ne me rendais pas compte du danger de ma situation.

— Je suppose que vous ne vous en rendez jamais compte ! fit-il.

— Mais encore, repris-je, cette scène en public…

— C’était insensé, je vous l’accorde ! interrompit M. Romaine. Mais votre oncle l’avait exigé ainsi, monsieur Anne, et que pouvais-je faire ? Lui expliquer que vous étiez le meurtrier de Goguelat ?

— Non, certes ! répondis-je. Cela n’aurait servi qu’à brouiller l’affaire davantage. Je reconnais que nous étions en très fâcheuse posture.

— Plus fâcheuse que vous ne pouvez l’imaginer ! répliqua le notaire. C’était chose absolument indispensable que votre cousin partît d’ici, et qu’il partît tout de suite. Vous-même, vous aviez à partir au plus tôt, sous le couvert de la nuit ; et comment l’auriez-vous pu faire, avec votre cousin dans la chambre voisine ? Force était donc de le faire partir le premier. Et, pour cela, je n’avais qu’un moyen : celui que j’ai employé. J’ai brûlé ma dernière cartouche, et grâce à Dieu ! le coup a porté. Je n’ai pas blessé l’adversaire, hélas ! mais je l’ai étourdi. Et cela nous a donné trois heures de délai, dont nous devons nous hâter de tirer parti : car s’il y a au monde une chose dont je sois sûr, c’est que votre cousin sera ici, de nouveau, demain dans la matinée.

— Eh bien ! dis-je, je confesse que je ne suis qu’un idiot. Car je n’avais rien deviné de tout cela.

— Et maintenant que vous devinez, avez-vous toujours encore les mêmes objections à l’idée de quitter l’Angleterre au plus vite ? demanda-t-il.

— Toujours ! répondis-je.

— Mais votre départ de ce pays est absolument nécessaire ! insista-t-il.

— Et absolument impossible ! répondis-je. La raison n’a d’ailleurs rien à voir en cela ; j’aime mieux vous en prévenir immédiatement, pour vous éviter la peine de fatiguer votre entendement. Sachez donc qu’il s’agit d’une affaire de cœur !

— Oh ! oui ? fit Romaine, en hochant la tête. Ma foi, j’aurais dû m’en douter ! Mettez-les dans un hôpital, mettez-les sous terre, mettez-les dans une prison en costume de mascarade, faites ce que vous voudrez le : jeune Jessamy s’arrangera toujours pour découvrir la jeune Jenny ! Allons, à votre guise ! Je suis une trop vieille pratique pour discuter avec de jeunes messieurs qui croient devoir s’imaginer qu’ils sont amoureux. Qu’il me suffise de vous faire bien entendre ce que vous risquez : la prison, la cour martiale, et la potence et la corde, mon jeune ami ; des choses terriblement vulgaires, sordides, prosaïques ; pas l’ombre de poésie, dans tout cela !

— En tous cas, me voici prévenu ! répondis-je gaîment, On ne saurait l’être avec plus de précision, ni non plus de bonne volonté, cher monsieur Romaine ! Mais je reste toujours de la même opinion. Aussi longtemps que je n’aurai pas revu une certaine jeune dame, rien au monde ne me contraindra à quitter la Grande-Bretagne. Et puis, il y a encore… »

Après ces mots, je m’arrêtai brusquement. J’avais été tout près de lui conter l’histoire des conducteurs de bestiaux ; mais, fort heureusement, la réflexion me vint avant qu’il fût trop tard. Le fait est que l’indulgence du notaire devait avoir une limite. Déjà, je lui avais avoué que j’avais tué un homme avec une paire de ciseaux ! Allais-je lui avouer maintenant que j’en avais assommé un autre avec un gourdin de houx ?

« Bref, monsieur, repris-je, ceci est une affaire de cœur, et rien au monde ne m’empêchera de retourner à Édimbourg. »

Je crois que, si je lui avais tiré un coup de pistolet dans l’oreille, il n’en aurait pas été plus effrayé.

« À Édimbourg ? répéta-t-il. À Édimbourg ? où il n’y a pas un habitant qui ne vous ait vu !

— Mais, monsieur Romaine, n’y a-t-il pas quelquefois de la sécurité dans la hardiesse ? N’est-ce pas un bon principe de stratégie de se rendre à l’endroit où l’ennemi attend le moins qu’on se rende ?

— Hé, faites à votre guise ! grommela le notaire ; je vois trop qu’on perdrait son temps à raisonner avec vous. Restez ici jusqu’à ce que toute la maison soit bien endormie ; et puis, par un chemin de traverse, filez, filez de toutes vos jambes, jusqu’à demain matin ! Demain, louez une chaise de poste, ou bien prenez la diligence, et tâchez au moins de poursuivre votre voyage avec toute la précaution dont vous serez capable ! »

Je n’avais pas attendu ces dernières paroles pour commencer mes préparatifs de départ. Le notaire, après un moment de silence, me trouva occupé à un consciencieux examen de ma garde-robe.

« Mais, jeune homme, reprit-il, ne vous imaginez pas, surtout, d’emporter ces habits, ces gilets, ces cravates et autres panoplies que vous avez trouvées ici ! Je pense bien que vous n’allez pas courir la poste en dandy ! Ayez au moins un peu de bon sens !

— Excusez-moi, monsieur, répondis-je, mais j’estime que vos spirituelles observations, ici, portent à faux. Ces effets vont être mon déguisement ; et puisque je ne puis en prendre qu’un petit nombre, n’ai-je pas, avant tout, le devoir de bien les choisir ? Ne comprenez-vous pas quel doit être désormais mon objet ? C’est d’abord de me rendre invisible et, en second lieu, de me rendre invisible en chaise de poste et en compagnie d’un valet attaché à ma personne. Et ne voyez-vous pas combien la chose est délicate ? I ! faut que rien ne soit trop rude ni trop élégant, rien de voyant, rien qui détonne, de telle façon que je laisse partout l’image banale d’un homme suffisamment riche, voyageant d’après toutes les règles, l’image d’un jeune homme que le maître d’auberge oubliera en quelques heures, et que la servante, peut-être, se rappellera avec un soupir. Il faut que ma mise soit en accord avec le portefeuille en cuir de Russie qu’on verra me suivre, sous le bras de mon domestique ! »

Ceci me ramena à la pensée le portefeuille en question. J’allai le prendre et le considérai avec émotion.

« Oui, dis-je, ce portefeuille fait de moi un homme nouveau. Son aspect seul suffit pour me classer dans l’opinion de tous ; il signifie que j’ai un homme d’affaires ! Je souhaiterais seulement qu’il contînt moins d’argent. Je tremble un peu devant la responsabilité de porter sur moi une somme aussi énorme. Ne ferais-je pas mieux de prendre cinq cents livres et de vous confier le reste, monsieur Romaine ?

— Si vous êtes sûr de n’en avoir pas besoin d’ici longtemps, oui ! répondit Romaine.

— Je suis loin d’en être sûr ! m’écriai-je. D’abord, en tant que philosophe, c’est la première fois que je me trouve à la tête d’une grosse somme, et je ne me connais pas assez pour savoir de quel train je la dépenserai. Et puis, en tant que fugitif, qui sait de combien d’argent je pourrai avoir besoin ? Mais il me restera toujours la ressource de vous écrire pour vous en demander !

— Oh ! mais pardon, vous ne me comprenez pas ! répondit-il. Sachez que, dorénavant, je romps toute communication avec vous ! Vous allez me délivrer un pouvoir, tout à l’heure, pour me permettre d’agir en votre nom ici ; et puis je ne vous connaîtrai plus jusqu’à des jours meilleurs. »

Je crois que je fis mine de lui présenter quelques objections.

« Mettez-vous un moment à ma place ! dit Romaine. Il faut que je ne vous aie jamais vu avant ce soir, nous nous sommes rencontrés pour la première fois ici, et vous m’avez signé le pouvoir en me confiant la charge de vos intérêts ; après quoi, je vous perds de vue de nouveau. Je vous ai trouvé ici, j’ai traité avec vous une affaire, en homme d’affaires : je n’avais pas à vous questionner. Et cela, croyez-le bien, dans l’intérêt de votre sûreté plus encore que de la mienne !

— De telle sorte que je ne pourrai pas même vous écrire ? dis-je, un peu déconcerté.

— Vous ne pourrez pas même m’écrire : et, si vous avez la folie de le faire, je ne vous répondrai pas !

— Il me semble pourtant qu’une lettre…

— Écoutez-moi bien ! interrompit Romaine. Dès que votre cousin aura lu ce fait-divers, que fera-t-il ? Il demandera à la police d’avoir l’œil sur ma correspondance. Toutes les fois que vous m’écrirez, dites-vous bien que vous écrivez aux agents de Bow Street ; et si vous voulez entendre mon conseil, la première lettre que vous m’écrirez sera datée de France !

— Mon cher monsieur Romaine, dis-je, j’ai déjà tiré tant de profit de vos conseils et de vos services, que je suis vraiment désolé de cette rupture de nos communications. Je vous connais à peine, et cependant je ne puis vous dire toute la respectueuse amitié que je ressens pour vous. Mais, du moins, ne pourriez-vous pas me donner une lettre d’introduction pour quelqu’un de vos confrères à Édimbourg, un homme d’âge, d’expérience et de discrétion ?

— Ma foi, non ! répondit-il. Certainement non ! Cela non plus, je ne le puis pas.

— Ce serait pourtant une grande faveur pour moi ! plaidai-je.

— Ce serait une faute impardonnable, monsieur ! Quoi ? Vous donner une lettre d’introduction ? Et puis ensuite, quand la police viendra m’interroger sur cette lettre, répondre qu’elle n’est pas de moi, peut-être ? ou que j’ai tout oublié ? Non, non ! n’en parlons plus !

— Je suis forcé d’avouer que vous avez toujours raison dis-je. Ne parlons plus d’une lettre, c’est entendu ! Mais le nom de votre confrère peut très bien vous avoir échappé au cours de la conversation ; et moi, l’ayant entendu, je puis profiter de cette circonstance pour m’introduire moi-même. De cette façon, vous ne seriez pas compromis le moins du monde, et mon affaire se trouverait confiée en de bonnes mains.

— Quelle affaire ? fit tout à coup Romaine.

— Je ne dis pas que j’en aie une déjà ! m’excusai-je. Je parle seulement du cas où il m’en viendrait une.

— Eh bien ! dit-il avec un geste de la main, mettons que je mentionne, par hasard, le nom de maître Robbie, avoué, à Édimbourg, et que ce soit fini ! Ou plutôt, ajouta-t-il, j’ai une idée ! Voilà quelque chose qui pourra vous servir d’introduction sans me compromettre ! »

Il prit une feuille blanche, y écrivit le nom et l’adresse de son collègue d’Édimbourg, et me la tendit.


VI

Ma chaise de poste.


Le temps de faire des paquets, de signer des papiers et de prendre ma part d’un excellent souper froid dans la chambre de Romaine, deux heures du matin avaient sonné lorsque nous fûmes prêts à nous mettre en route. Nous ne savions trop par où devait s’opérer ma sortie, lorsque Rowley nous suggéra l’idée d’une certaine fenêtre donnant sur les écuries. Nous découvrîmes, par la même occasion, que cette fenêtre avait l’habitude de servir de porte aux domestiques, lorsque ceux-ci avaient en tête une soirée clandestine hors de la maison. Et je me rappelle encore l’aigre mine du notaire en recevant cette information. Le digne homme serrait les lèvres, fronçait les sourcils, répétait : « Il faut mettre ordre à cela, en vérité ! Dès demain matin, cette fenêtre sera condamnée ! » Mais ce n’en fut pas moins par cette fenêtre qu’il nous fit partir ; il nous tendit nos paquets, quand nous fûmes dehors, me serra une dernière fois la main, avec un grand air de mystère, en homme qui, dès l’instant suivant, ne devait plus me connaître. Et puis nous entendîmes la fenêtre se refermer derrière nous ; et bientôt nous nous trouvâmes perdus dans un affreux méandre de ténèbres, au milieu des vieux arbres du parc.

Une petite neige humide tombait avec somnolence, s’arrêtant, et tombant de nouveau ; elle semblait perpétuellement commencer à tomber et perpétuellement s’arrêter ; et l’obscurité était profonde. Longtemps nous marchâmes dans les arbres, longtemps nous nous cognâmes à des haies de jardins, et plus d’un fossé reçut notre visite. C’était Rowley qui s’était emparé des allumettes ; et ni par crainte ni par douceur je ne pus obtenir de lui qu’il en fît usage. « Non, non, monsieur Anne ! répétait-il obstinément. Vous savez bien qu’il m’a dit d’attendre jusqu’à ce que nous soyons de l’autre côté de la colline ! Ce n’est plus très loin, maintenant ! Et moi qui croyais que vous étiez un soldat ! »

Soldat ou non, je fus bien heureux lorsque mon valet consentit enfin à tirer de sa poche la boîte aux allumettes. Nous pûmes alors allumer notre lanterne ; et désormais notre marche fut un peu moins accidentée, à travers un labyrinthe de sentiers, dans le bois. Tous deux bottés et vêtus de longs manteaux, avec des chapeaux à peu près de même forme, et chargés de butin sous les espèces d’un portefeuille de banque, d’une boîte de pistolets et de deux valises rebondies, nous avions très fort l’apparence de deux frères s’en revenant du saccage d’Amersham Place.

Enfin nous débouchâmes sur une petite route campagnarde où nous pûmes marcher de front et sans trop de précautions. Nous étions à neuf milles d’Aylesbury, qui devait être notre première étape ; grâce à une montre, qui faisait partie de mon nouvel équipement, nous vîmes qu’il était environ trois heures et demie ; et comme nous désirions ne pas arriver avant le jour, rien ne nous pressait. Je donnai l’ordre de marcher à volonté.

« Et maintenant, Rowley, dis-je, causons un peu ! Vous avez bien voulu venir, de la façon la plus obligeante du monde, pour m’aider à porter ces valises. Mais ensuite ? Qu’allons-nous faire à Aylesbury ? Ou, plus particulièrement, qu’allez-vous faire ? De là, je pars pour un voyage. Avez-vous l’intention de m’accompagner ? »

Il poussa un petit gloussement.

« Hé ! mais bien entendu, monsieur Anne ! Parbleu, j’ai emporté toutes mes affaires, ici, dans la valise : une demi-douzaine de chemises et des bottes de rechange. Je suis tout prêt, monsieur ! Conduisez-moi, et vous verrez !

— En vérité, dis-je, je peux vous assurer que vous êtes bienvenu !

— Fort obligé, monsieur ! » répondit Rowley.

Il me regarda, à la lueur de la lanterne, avec un mélange enfantin de niaiserie et de triomphe qui réveilla ma conscience. Je compris que je ne pouvais pas laisser cet innocent s’engager à ma suite dans une longue série de difficultés et de dangers sans, tout au moins, le prévenir un peu, ce qui me parut une entreprise des plus délicates.

« Non, non, lui dis-je, vous croyez avoir fait votre choix, mais vous l’avez fait à l’aveugle et il faut que vous le fassiez de nouveau ! Le service du marquis est bon, et vous ne savez pas pour quel autre service vous l’abandonnez ! Vous vous imaginez que je suis un gentilhomme prospère, l’héritier de mon oncle, au seuil d’une grande fortune, et donc, — du point de vue d’un serviteur judicieux, — le parfait modèle d’un maître à qui s’attacher ? Eh bien ! mon garçon, je ne suis rien de pareil, rien de pareil ! »

Après, ces mots, je m’arrêtai et élevai la lanterne jusqu’au visage de Rowley. Il était là devant moi, brillamment illuminé sur le fond de la nuit impénétrable et de la neige tombante, comme changé en pierre, la bouche ouverte sur moi comme un tromblon de fusil. Jamais je n’avais vu un visage aussi prédestiné à l’étonnement ; et cela même me donna la tentation de l’étonner encore plus.

« Rien de pareil, Rowley ! repris-je d’un ton funèbre. Tout cela n’est qu’une apparence, une fausse apparence. Je suis un misérable, sans asile, traqué de toutes parts. Il n’y a personne dans toute l’Angleterre en qui je ne doive voir un ennemi. Dès cet instant je dois renoncer à mon nom, devenir anonyme, car mon nom est proscrit. Ma liberté, ma vie, ne tiennent qu’à un cheveu. La destinée où vous consentiriez, si vous me suiviez, consisterait à être harcelé par des espions, à vous cacher sous de faux noms, et peut-être à partager le sort d’un meurtrier dont la tête est à prix ! »

Son visage, qui jusqu’alors avait exprimé, de la façon la plus comique, toutes les nuances possibles de la stupéfaction, à ces derniers mots s’éclaircit soudain. « Oh ! dit-il, vous n’arriverez pas à me faire peur ! » Puis, avec un éclat de rire : « J’ai bien vu tout de suite que c’était une farce ! »

J’aurais eu plaisir à le battre. Il me fallut au moins une demi-lieue de route et une demi-heure d’éloquence pour lui persuader que je parlais sérieusement. Et je mis tant d’intérêt à cette démonstration de la réalité de mon péril présent, que j’en oubliai tout à fait ma sécurité future ; de telle manière que non seulement je débitai à mon valet toute l’histoire de Goguelat, mais que j’y joignis encore l’aventure des conducteurs de bestiaux, et que je finis par expliquer comme quoi j’étais un soldat de Napoléon, évadé de prison.

Je jure que je n’avais point l’intention de rien lui dire de tout cela, en commençant ; et peut-être a-t-on toujours eu raison de me reprocher d’avoir la langue trop longue. Mais je crois bien que c’est là un défaut qui plaît à la Fortune. Quel est l’homme, parmi mes lecteurs, qui aurait fait une chose aussi folle que de prendre pour confident un garçon tout frais sorti de nourrice ? Et cependant, en quoi ai-je eu à me repentir d’avoir fait cette folie ? Je dirai plus : il n’y a personne qui soit plus à même qu’un jeune garçon d’être un conseiller précieux, pour un homme dans des difficultés telles qu’étaient les miennes. Au premier éclat d’un sens commun encore intact il joint les dernières lueurs de son imagination d’enfant : ce qui lui permet de s’appliquer à une chose sérieuse avec ce sérieux supérieur qui n’appartient en propre qu’au jeu. Sans compter que Rowley était vraiment un garçon fait pour mon besoin. Il avait un grand sens du romanesque et un culte pour les héros criminels. Sa bibliothèque de voyage consistait en un petit livre de quatre sous, racontant la vie du fabuleux Écossais William Wallace, et en quelques livraisons dépareillées des Grands Procès d’Old Bailey : ce choix définit à merveille tout son caractère. Aussi peut-on concevoir l’effet produit sur un tel cerveau par la nouvelle perspective que j’avais déroulée devant lui. Être le serviteur et le compagnon d’un fugitif, d’un soldat et d’un meurtrier, — tout cela providentiellement réuni dans une seule personne, — vivre de stratagèmes, de déguisements ou de faux noms, dans une atmosphère de mystère et de nuit, c’était vraiment pour lui, je crois, un plaisir plus grand encore que de manger ses repas, bien qu’il fût une forte fourchette et qu’on pût même sans exagération le qualifier de glouton. Quant à moi, qui lui fournissais l’occasion de tout ce déploiement de romantisme, son attachement pour moi s’était transformé en adoration ; il se serait fait couper la main plutôt que de renoncer au privilège de me servir.

Nous convînmes des grandes lignes de notre campagne, tout en trottant allègrement sous la neige qui, maintenant, à l’approche du matin, s’était mise à tomber pour de bon. Je choisis pour moi le nom de Ramornie, que j’avais lu quelque part sur une enseigne, et qui sans doute s’évoquait maintenant à mon souvenir par sa ressemblance avec celui de Romaine. Rowley, je ne sais pourquoi, fut baptisé Gammon, qui signifie jambon. L’animal ne s’était-il pas d’abord mis en tête d’assumer le nom français de Claude Duval ? Puis nous fixâmes notre façon de nous comporter dans les auberges où nous aurions à faire halte ; nous répétâmes nos petites manières comme les scènes d’une comédie, à tel point qu’il nous paraissait bien que rien au monde ne pourrait, après cela, nous prendre de court ; et, naturellement, le portefeuille eut à jouer un rôle des plus considérables dans ces dispositions. Qui des deux aurait à le tenir sur la route, qui à l’auberge, qui dormirait avec lui, qui le tiendrait près de lui en mangeant ? Pas une seule possibilité ne fut omise, tout se trouva réglé avec, d’une part, la précision rigoureuse d’un sergent commandant une manœuvre et, d’autre part, le sérieux d’un enfant mis en possession d’un nouveau jouet.

« Dites-moi, ne craignez-vous pas que cela ne semble suspect, de nous voir entrer tous deux au relai de poste avec ce bagage ? demanda Rowley.

— Oui, certes, répondis-je. Mais comment l’éviter ? Eh bien ! monsieur, écoutez-moi ! Je crois qu’il sera plus naturel que vous vous rendiez seul à la poste, sans rien dans vos mains, de façon à avoir davantage l’air d’un gentleman, comprenez-vous ? Et vous pourrez dire que votre domestique et votre bagage vous attendent sur la route.

— En vérité, vous avez là une belle idée, monsieur Rewley ! m’écriai-je. Hé, malheureux ! vous seriez tout à fait sans défense ! Un gamin pourrait vous dépouiller ! Et je reviendrais pour vous trouver dans un fossé, avec la gorge coupée ! Mais il y a tout de même du bon dans votre idée, à la condition seulement que vous mettiez le bagage en lieu sûr, au lieu de le tenir en tas près de vous. Ou bien encore, au fait, nous allons nous arranger mieux que cela, et pas plus tard que tout de suite ! »

En conséquence, au lieu de suivre tout droit le chemin jusqu’à Aylesbury, nous fîmes un petit détour pour rejoindre la grand’route du Nord, de façon à pouvoir laisser Rowley quelque part où je le retrouverais dans ma chaise de poste.

Il neigeait pour de bon, la campagne était toute blanche, et nous-mêmes étions tout tapissés de blanc, lorsque les premiers rayons de l’aube nous montrèrent une auberge, au bord de la grand’route. À quelque distance de là, dans un bouquet d’arbres, je chargeai Rowley de la totalité de nos biens, à l’exception du portefeuille que je pris sous mon bras ; et je suivis de l’œil mon valet jusqu’à ce que je l’eusse vu entrer au Dragon Vert, car tel se trouvait être le nom de la maison. De là, je marchai vivement jusqu’à Aylesbury, jouissant de ma liberté, et de cette bonne humeur inexplicable qu’éveille toujours dans l’âme une matinée de neige : bien que, à dire vrai, la neige eût cessé de tomber avant mon arrivée à Aylesbury, dont je vis fumer les toits au soleil levant. La cour de la poste était remplie de chaises et de cabriolets, et j’entendis une grande agitation dans la salle commune. Tout cela m’inspira une crainte de ne point parvenir à louer des chevaux et de me trouver ainsi retenu dans le dangereux voisinage de mon cousin et d’Amersham Place. Cette crainte et la faim violente qu’avait ouverte en moi la longue marche de nuit me décidèrent à aborder aussitôt le maître de poste, un gros homme à mine de palefrenier, que je trouvai sifflant dans une clef, au fond de la cour.

Je présentai au maître de poste ma modeste requête, qui le tira de son indifférence et parut le rendre furieux.

« Une chaise de poste et des chevaux ? Ai-je l’air d’un homme qui a une chaise de poste et des chevaux ? Que le diable m’enlève si j’en ai l’air ! Je ne fais pas des chevaux et des chaises, mon petit monsieur, je me borne à les recevoir au passage. Quand même vous seriez Dieu tout-puissant ! »

Mais tout à coup, comme s’il apercevait pour la première fois à qui il avait affaire, il s’interrompit, baissa le ton de sa voix et lui donna un accent confidentiel.

« Écoutez, dit-il, maintenant que je vois que vous êtes un gentleman, voici ce qui en est ! Si vous désirez acheter une chaise, j’ai exactement ce qu’il vous faut. Une chaise à deux chevaux, de Lycett, de Londres. Le dernier style, et aussi bon que du neuf. D’excellents ressorts, des roues légères comme la plume, une plate-forme à bagage, une poche à pistolets ; bref, la machine la plus complète et la plus élégante que j’aie jamais vue ! Le tout pour soixante-quinze livres ! C’est vraiment comme si je vous la donnais pour rien !

– Mais enfin, voulez-vous donc que je la traîne moi-même, comme une brouette de colporteur ? demandai-je. Si je dois rester ici, mon bon monsieur, j’aime mieux acheter une maison avec un jardin !

— Tenez, venez la voir ! » s’écria-t-il ; sur quoi, me prenant par le bras, il m’entraîna jusqu’à la remise où se trouvait l’objet.

C’était exactement la sorte de chaise que j’avais rêvée : éminemment cossue, comme il faut et commode. Le corps était peint dans une nuance lie-de-vin foncée, et l’on devinait que les roues avaient été vertes. La lampe et les vitres brillaient comme de l’argent. Tout l’équipage avait à la fois l’intimité et le luxe qui repoussaient la curiosité et désarmaient le soupçon. Avec une chaise comme celle-là et un serviteur comme Rowley, je sentis que je pouvais traverser les Royaumes-Unis dans toute leur longueur, au milieu d’une population d’aubergistes respectueusement penchés en deux. Et je suppose que je fis voir, sur mon visage, combien le marché me tentait.

« Allons ! cria le maître de poste, je la laisserai à soixante-dix livres pour obliger un ami !

— Mais il y a toujours la question des chevaux ? répondis-je.

— Écoutez ! dit-il en consultant sa montre, il est maintenant huit heures et demie : à quelle heure voulez-vous qu’elle soit devant la porte ?

– Avec des chevaux ? demandai-je.

– Avec des chevaux ! répondit-il. Un bon service en vaut un autre. Vous me donnez soixante-dix livres pour la chaise, et moi je vous procure des chevaux. Je vous ai dit que je ne faisais pas des chevaux, mais je peux en faire, pour obliger un ami ! »

Je serais curieux de savoir ce que le lecteur aurait fait à ma place. Certes, ce n’était pas la chose la plus sage du monde, d’acheter une chaise de poste à douze milles de la maison de mon oncle ; mais, de cette manière, je me trouvais avoir des chevaux jusqu’à l’étape suivante, et tout porte à croire que, sans l’achat de la chaise, j’aurais eu à attendre jusqu’au lendemain. En conséquence, je payai la somme convenue, qui ne dépassait, au reste, que d’une vingtaine de livres le prix raisonnable de la voiture, j’ordonnai qu’on tînt l’équipage prêt dans une demi-heure, et je pus enfin m’occuper de me réconforter en mangeant quelque chose.

La table devant laquelle je m’assis occupait la saillie d’une baie vitrée et m’offrait la vue du seuil de l’auberge, où je me divertissais à suivre les mille scènes diverses de la comédie du départ, chacun des voyageurs exhibant son caractère particulier dans cet acte si spécial : prendre congé. Les uns étaient escortés jusqu’à l’étrier de leur cheval ou jusqu’au siège de leur chaise par le valet d’écurie, les femmes de chambre et les garçons d’auberge, presque en corps ; d’autres s’en allaient maussades et pressés, sans personne pour leur dire adieu. Mais surtout il y eut un de ces départs où les adieux me semblèrent prendre les proportions d’un triomphe. Non seulement la basse domesticité, mais la dame de l’auberge et mon ami le maître de poste lui-même étaient descendus jusqu’au bas du perron pour saluer le partant. Je remarquai aussi que tout ce monde riait, d’où je conclus que le voyageur était un homme d’esprit et capable de rabaisser sa dignité pour la mettre au niveau d’une telle compagnie. Saisi d’une curiosité toute particulière, je me penchai en avant pour mieux voir l’ensemble de la scène et, dès la minute suivante, me voilà blotti prudemment derrière la théière ! Car le voyageur favori s’était retourné pour faire, de la main, un dernier signe d’adieu ; et voilà que j’avais reconnu en lui mon cousin Alain ! Mais combien différent de l’homme pâle et furieux que j’avais vu la veille à Amersham Place ! La mine fraîche, le teint illuminé, couronné de ses boucles comme une statue de Bacchus, il était là, debout sur le marchepied de sa calèche, parfaitement maître de lui et souriant avec un air de condescendance tout à fait odieux. Il me rappelait à la fois un prince du sang, un acteur qui commencerait à vieillir, un magnifique arracheur de dents qui serait né le fils naturel d’un gentilhomme. Dès l’instant d’après, sa calèche glissa silencieusement sur la neige de la cour.

Alors seulement je retrouvai mon souffle. Avec une reconnaissance bien vive, je constatai combien la chance m’avait favorisé, cette fois encore, en me faisant entrer dans l’auberge par la porte de derrière au lieu de la grand’porte ; et je songeai quelle occasion de rencontrer mon cousin j’avais perdue en faisant l’achat de la chaise.

Mais, dès l’instant suivant, je me rappelai qu’il y avait là un garçon d’auberge, debout près de moi. Sans doute il m’avait vu, lorsque je m’étais caché derrière l’appareil de mon déjeuner ; et je crus indispensable de tenter quelque chose pour effacer la fâcheuse impression qu’il devait avoir gardée de ma façon d’agir.

« Dites-moi, lui demandai-je, n’est-ce pas le neveu du marquis Carwell qui vient de partir ?

— Parfaitement, monsieur. Nous l’appelons le vicomte Carwell.

— C’est bien ce que je croyais ! fis-je. Que le diable emporte tous ces Français !

– Vous avez bien raison dans ce que vous dites monsieur ! répondit le garçon. Le fait est qu’ils ont des manières dont rougirait un gentleman de chez nous !

— Des accès de mauvaise humeur ? suggérai-je.

— Oh ! d’une humeur infernale ! dit le garçon avec ressentiment. Figurez-vous que, pas plus tard que ce matin, ce vicomte en question était assis là, occupé à déjeuner et à lire son journal ! Je suppose qu’il sera tombé sur quelque information politique, ou encore sur une nouvelle concernant les courses ; toujours est-il que le voilà qui donne un grand coup sur la table et qui commande un verre de curaçao ! Cela m’a retourné les sangs, tellement il y a mis de brusquerie. Eh bien ! monsieur, voici ce que je dis : je dis que ce sont peut-être des manières admises en France ; mais moi, ce qui est sûr, je ne suis pas accoutumé à en souffrir de pareilles !

— Il lisait le journal ! dis-je. Quel journal, le savez-vous ?

— Tenez, celui-ci, monsieur ! Je suppose qu’il aura glissé de sa poche. »

Et, ramassant un journal à terre, il me le présenta.

À coup sûr la chose n’avait pour moi rien d’imprévu ; je savais à quoi m’attendre. Mais, à la vue de ce journal mon cœur s’arrêta de battre. J’avais là, devant moi, la réalisation tangible de la prophétie de Romaine ! Le journal était ouvert à l’endroit où se trouvait racontée la capture de Clausel ! Je sentis que je prendrais volontiers, moi aussi, un verre de curaçao ; mais, après réflexion, je commandai plutôt de l’eau-de-vie de Cognac. Et, pour comble de malchance, je crus voir que le garçon clignait des yeux, comme s’il s’était tout à coup aperçu de ma ressemblance avec Alain. Je frémis à la pensée de la nouvelle sottise que je venais de commettre. Car je m’étais arrangé pour rendre mon identité indubitable, s’il venait à l’esprit d’Alain de faire une enquête à Aylesbury et, comme si cela n’était pas suffisant, je venais, au prix de soixante-dix livres sterling, de creuser un sillon le long duquel mon cousin pourrait me suivre d’un bout à l’autre de l’Angleterre, sous la forme d’une chaise de poste couleur lie-de-vin !

Cet élégant équipage (que je commençais à considérer comme une sorte d’antichambre, peinte en rouge, de la charrette du bourreau chargé de me pendre) s’avança, en cet instant devant la porte. Je laissai mon déjeuner inachevé et me mis en route, remontant vers le Nord avec autant d’empressement que, suivant toute probabilité, mon cousin Alain en mettait à se diriger dans un autre sens.


VII

Du caractère et des progrès de M. Rowley.


Au Dragon Vert, Rowley m’attendait sur le seuil avec les bagages ; et je devinai tout de suite qu’il mourait d’impatience de me confier un secret. « Qui croyez-vous que j’aie trouvé ici, monsieur ? commença-t-il tout d’une traite dès que la chaise se remit en route. Des Poitrines Rouges ! »

Et il hochait la tête, expressivement.

« Des Poitrines Rouges ? répétai-je, ne comprenant pas trop ce qu’il voulait dire.

— Eh oui ! des gilets rouges ! des agents de Bow Street ! Il y en avait deux, et l’un des deux était Lavender lui-même, un des plus connus de la bande ! J’ai entendu l’autre lui dire, tout simplement : « Je suis prêt, monsieur Lavender ! » Ils déjeunaient pas plus loin de moi que le postillon qui est là ! Mais tout va bien : ce n’est pas nous qu’ils cherchent. Ils cherchent un homme qui a fait de faux papiers : ils me l’ont dit. Et ce que je les ai envoyés sur une fausse piste ! J’ai pensé qu’il n’y avait point de profit pour nous à les avoir sur notre route ; je leur ai donc offert « des renseignements très précieux », comme me l’a dit M. Lavender, qui a même daigné me donner six pence pour me remercier ; et les voilà partis sur le chemin de Luton ! Figurez-vous, monsieur, que l’autre, celui dont je ne sais pas le nom, m’a montré des menottes, qu’il avait toutes prêtes ! Et je vous assure que de tenir ça en main !… Mais je vous demande pardon, monsieur Anne ! » — ajouta-t-il, échangeant une fois de plus, à mon grand amusement, son abandon de gamin tout frais sorti de l’école pour l’attitude correcte et respectueuse du serviteur de grande maison.

L’allusion aux menottes n’était pas pour me mettre bien à l’aise. Et peut-être employai-je plus de rudesse que ce n’était nécessaire pour blâmer Rowley de son lapsus à propos de mon nom.

« Oui, monsieur Ramornie ! dit le pauvre garçon en portant la main à son chapeau. Je vous demande bien pardon, monsieur Ramornie ! Mais j’ai toujours fait grande attention jusqu’à présent, monsieur, et j’en ferai plus encore à l’avenir ! Ce n’était qu’une petite erreur de ma langue !

— Mon bon ami, répondis-je avec la sévérité la plus imposante, il ne doit plus y avoir de ces erreurs ! Ayez la bonté de vous rappeler que ma vie est en jeu ! »

Je ne saisis point l’occasion pour dire à Rowley combien j’avais commis, moi-même, de pareilles erreurs. J’ai pour principe qu’un officier ne doit jamais avoir tort. En Espagne, naguère, j’avais vu toute une division s’épuisant, pendant quinze jours, contre une place forte imprenable, et dont la prise, d’ailleurs, n’aurait pu nous servir de rien ; nous faisions cela parce qu’un général nous l’avait d’abord ordonné et puis ne pouvait pas se décider à retirer son ordre ; et je me souviens que nous étions tous remplis d’admiration pour la force de caractère qu’il nous montrait par là. Encore les soldats sont-ils souvent des êtres raisonnables ; tandis que la nécessité de ne pas reconnaître son tort est infiniment plus grande avec les fous et avec les enfants ; or Rowley appartenait à cette catégorie. Je me proposai donc d’être, avec lui, infaillible. Et même, lorsqu’il en vint à exprimer un peu de surprise en apprenant l’achat de la chaise lie-de-vin, je le remis à sa place le plus promptement du monde. Je lui dis que, dans notre situation, nous devions tout sacrifier aux apparences, qu’une chaise de louage nous aurait valu peut-être plus de liberté, mais, au point de vue de la dignité, se serait trouvée nous accommoder beaucoup moins. Et je lui dis cela avec tant d’assurance que, par instants, je crus que j’allais finir par m’en convaincre moi-même. Mais ce n’était que par instants, et de courts instants ! J’avais beau faire, mon déplorable équipage m’apparaissait toujours chargé de limiers de Bow Street, avec, dans le dos de la chaise, une petite affiche publiant mon nom et mes crimes. J’avais payé soixante-dix livres pour acquérir l’objet ; mais je prie le lecteur de croire que j’aurais volontiers donné sept cents livres pour m’en débarrasser !

Rowley, lui, ne s’inquiétait guère de ces graves pensées. Tout lui était indifférent pourvu qu’il s’amusât, et jamais je n’ai connu personne d’aussi facile à amuser. Il s’intéressait passionnément à la vie, au voyage, à ce qu’il découvrait de mélo-dramatique dans sa position. Du matin au soir il avait le nez à la vitre de la chaise, avec des ébullitions de curiosité satisfaite qui parfois étaient justifiées et parfois ne l’étaient pas, et que, dans l’ensemble, j’étais souvent fort ennuyé de devoir partager. Je peux, tout comme un autre, regarder un cheval ou un arbre. Mais pourquoi, au moment où j’en avais le moins envie, me voyais-je condamné à regarder un cheval boiteux, ou un arbre dont une branche avait été cassée ? De quel divertissement pouvait être pour moi la vue d’une maison qui, par hasard, avait la même couleur que « la troisième maison après l’auberge », dans un village où je n’étais jamais allé, et dont j’entendais le nom pour la première fois ? J’ai honte de me plaindre ainsi ; mais il y avait des moments où mon jeune et expansif ami me pesait lourdement. Sans compter que son bavardage ne tarissait pas. Mais jamais son bavardage ne cessait d’être bienveillant. C’était une curiosité bienveillante que me montrait Rowley quand il me questionnait, une charité bienveillante quand il me renseignait. Et à ses questions comme à ses renseignements il ne s’épargnait pas : aujourd’hui encore, je crois bien que je serais en état de raconter la biographie de M. Rowley, celle du père et de la mère de M. Rowley, celle de sa tante Élisa, et celle d’un certain cheval d’un certain meunier.

De bonne heure apparut, chez mon valet, une intention générale de se modeler sur mon exemple. Il se mit à imiter mes attitudes, mes gestes, ma façon de rire ; il s’appropria, notamment, une manière que j’avais de hausser une épaule ; et je dois ajouter que c’est en observant cette particularité chez lui que je m’aperçus, pour la première fois, qu’elle existait chez moi. L’imitation était trop innocente pour que j’eusse le cœur de m’en fâcher ; mais, tout en me touchant plutôt, au fond du cœur, il y avait des moments où elle achevait de m’agacer ; et je rudoyais le pauvre garçon, parfois bien durement.

Il se consolait alors en jouant d’un petit flageolet de deux sous, qui était une de ses distractions, et à qui j’ai dû quelques intervalles de tranquillité. La première fois qu’il tira cet instrument de sa poche, il eut la malice de me demander si j’en jouais. Je lui répondis que non ; sur quoi il rengaina l’instrument avec un soupir, en murmurant qu’il avait pensé que peut-être j’en jouais. Pendant quelque temps ensuite, je vis qu’il résistait à la tentation ; ses doigts grattaient et tapotaient sur sa poche, et son intérêt même pour le paysage semblait atténué. Et puis, tout à coup, le flageolet fut de nouveau dans ses mains.

« Moi, j’en joue un peu ! me dit-il.

— Vraiment ? » dis-je ; et je bâillai.

Enfin il n’y tint plus.

« Monsieur Ramornie, s’il vous plaît, est-ce que cela vous dérangerait beaucoup, si je jouais un petit air ? »

Et, depuis ce moment, l’aigre son du flageolet égaya notre voyage.

Rowley avait une sympathie toute particulière pour les récits de batailles, de combats singuliers, de grandes chasses, etc. Il s’exaltait à l’infini sur les exploits de Wallace, le seul héros qui lui fût vraiment familier. Souvent, quand l’idée lui venait que nous allions en Écosse, il se réjouissait à la perspective de « voir de ses yeux la patrie de Wallace ». Et c’est à ce propos que, un soir, il se prit à moraliser :

« Il y a, monsieur, quelque chose d’étrange dans ma destinée ! car enfin je suis Anglais, et je m’en glorifie. Qu’un de vos Frenchies vienne ici nous envahir, et vous me verrez à l’ouvrage ! Et cependant voilà que, le jour où j’ai fait la connaissance de William Wallace, tout de suite j’ai commencé à l’admirer comme personne que j’eusse connu auparavant. Et puis vous êtes venu, et je me suis attaché, à vous. Et cependant, tous les deux, Wallace et vous, vous étiez mes ennemis nés ! Je… vous demande pardon, monsieur Ramornie ; mais est-ce que cela vous gênerait beaucoup de vous abstenir de rien faire contre ma patrie aussi longtemps que je serai près de vous ? »

Ces paroles imprévues m’affectèrent plus que je ne saurais dire.

« Rowley, répondis-je, soyez sans crainte ! Autant je tiens à mon propre honneur, autant je me reprocherais de compromettre le vôtre. Nous ne faisons que fraterniser aux avant-postes, comme font les soldats. Mais quand le clairon sonnera, mon garçon, nous nous trouverons l’un contre l’autre, l’un pour l’Angleterre, l’autre pour la France, et veuille Dieu donner la victoire au plus digne ! »

Ainsi je parlai sur le moment ; mais, avec tous mes airs de bravoure, l’enfant m’avait blessé à l’endroit le plus sensible. Ses mots continuèrent à tinter dans mes oreilles. Toute cette soirée-là, le remords qui m’accablait ne me laissa point de répit ; et, la nuit (que nous passâmes à Lichfield, si j’ai bon souvenir), il n’y eut point pour moi de sommeil dans mon lit. J’avais éteint la chandelle et m’étais enfoncé la tête sous les draps, résolu à oublier ; mais, dès l’instant d’après, tout s’illumina autour de moi, comme dans un théâtre, et je me vis sur la scène, jouant un rôle ignoble et déshonorant. Je me rappelai la France et mon empereur, tous deux à présent penchés sous la défaite, s’exténuant à combattre un dernier combat contre des adversaires plus nombreux et plus acharnés que jamais. Et je brûlai de honte à la pensée que j’étais en Angleterre, recueillant une fortune anglaise, poursuivant une maîtresse anglaise, au lieu d’être là-bas, un mousquet dans la main, risquant une fois de plus ma vie pour défendre mon pays. Jamais encore je n’avais eu aussi profondément conscience de ma qualité de Français. C’est pour la France que tous mes pères avaient lutté et que bon nombre étaient morts ! La voix dans ma gorge, la vue dans mes yeux, les larmes qui maintenant coulaient de ces yeux, tout cela était né du sol et du sang français ! J’étais un soldat, un gentilhomme, de la race la plus fière et la plus brave de l’Europe ; et il avait été réservé au bavardage d’un béjaune de laquais, dans une chaise de poste anglaise, de réveiller en moi la conscience de mon devoir !

Quand je vis ce qui en était, je ne perdis pas mon temps en hésitations. Le vieux conflit classique de l’amour et de l’honneur se présentait devant moi avec trop de netteté pour que je n’y prisse pas nettement un parti. J’étais un Saint-Yves de Kéroual : cela me dictait mon devoir. Je résolus de me mettre en route, dès le lendemain, pour Wakefield, d’aller trouver Burchell Fenn, et de m’embarquer le plus vite possible pour courir au secours de ma patrie. Tout rempli de cette résolution, je sautai au bas de mon lit, rallumai la chandelle, et, tandis que le veilleur de nuit annonçait trois heures dans les rues sombres de Lichfield, je m’assis pour écrire une lettre d’adieu à Flora. Mais alors, sous l’effet peut-être de la fraîcheur soudaine de la nuit, ou peut-être par un réveil d’idées associées en moi au cher souvenir de Swanston Cottage, voici qu’apparurent à mes yeux, accompagnées d’un aboiement de chiens, deux hautes figures barbouillées de tabac, chacune enroulée dans un plaid, chacune armée d’un énorme gourdin. Et aussitôt je fus atterré de les avoir oubliées si longtemps et de n’avoir jamais pensé à elles que d’une façon si lointaine et si cavalière.

Sans aucun doute possible, voilà quel était mon devoir ! Avant même d’être Français, j’étais un gentilhomme, j’étais un honnête homme. Je ne pouvais pas permettre que Sim et Candlish payassent la peine de mon malheureux coup de bâton. Je m’étais tacitement engagé d’honneur à leur venir en aide ; et c’était à cela que je devais travailler avant tout. J’éprouvais un mélange de surprise et d’humiliation à songer que, ayant devant moi un devoir aussi évident, j’eusse pu aussi longtemps le négliger ou même l’oublier.

Je crois bien que tout honnête homme me comprendra si je dis que, m’étant recouché, je m’endormis après cela avec une conscience bien plus à l’aise et me réveillai le lendemain matin avec un cœur plus léger. Le danger même de l’entreprise me rassurait. Suivant toute probabilité j’aurais, pour sauver Sim et Candlish, à me présenter en personne devant une cour de justice, avec des conséquences auxquelles je n’osais pas réfléchir. Personne ne pourrait me reprocher d’avoir choisi la voie la plus douce et la plus facile !

Nous reprîmes notre voyage avec plus de hâte. Désormais nous courûmes la poste le jour et la nuit, ne nous arrêtant que le temps nécessaire pour prendre nos repas. Volontiers j’aurais loué quatre chevaux, comme mon cousin Alain, pour aller plus vite. Mais je craignais de me faire remarquer. Aussi bien attirions-nous déjà très suffisamment l’attention avec nos deux chevaux et le déplorable éléphant blanc qu’était ma chaise lie-de-vin de soixante-dix livres.

Parfois j’avais honte de regarder Rowley dans les yeux. Ce blanc-bec m’avait mis dans mon tort ; il m’avait valu une nuit d’insomnie et une humiliation, saine, mais sévère : je me sentais à la fois reconnaissant et gêné en sa société. Ce qui nous arrivait contrariait toutes mes idées sur la discipline : que l’officier eût à rougir devant le simple soldat, ou le maître devant le serviteur, n’était-ce pas le monde renversé ?

Peut-être mon désir de reprendre sur lui ma supériorité naturelle ne fut-il pas tout à fait étranger à l’empressement avec lequel je consentis à lui apprendre le français. Le fait est que, depuis Lichfield, je devins son professeur, et lui — comment dirai-je ? — le plus infatigable des élèves, mais aussi le plus malhabile. Son zèle ne s’éteignait point. Il me faisait répéter vingt fois le même mot, l’estropiait de vingt manières différentes et puis l’oubliait de nouveau avec une célérité magique. Jamais il ne se décourageait. Après chaque relai, c’était, avec un sourire : « Et maintenant, monsieur, voulez-vous que nous fassions notre français ? » Sur quoi je lui posais des questions, y joignant nombre de commentaires et d’explications ; mais jamais une réponse à peu près correcte. Les bras m’en tombaient : pour un peu, j’aurais pleuré.

Je me voyais, à cent ans, enseignant toujours, et Rowley, un élève de quatre-vingt-dix ans, toujours en peine de bredouiller les quatre premiers mots !

Et la chose était d’autant plus désastreuse, que, pour tout le reste, le misérable faisait des progrès étonnants. À chaque étape, il devenait davantage le type accompli du valet, adroit, civil, prompt, attentif, saluant comme un automate, rehaussant aux yeux de tous le prestige de M. Ramornie par la perfection souriante de son service : en un mot paraissant capable de tout au monde, sauf de la seule chose que je m’étais mis en tête d’obtenir de lui, c’est-à-dire qu’il apprît la langue française !


VIII

Une aventure d’amour.


Depuis quelque temps déjà, le pays que nous traversions changeait de caractère. À mille petits signes, je reconnaissais que nous nous rapprochions de l’Écosse ; je le reconnaissais à l’élévation des collines, à la forme plus ample des arbres, au murmure des torrents qui tenaient compagnie à notre route. J’ignorais alors — mais je ne sais que trop à présent — que nous approchions, en même temps, d’un endroit célèbre pour les Anglais, Gretna Green. Sur cette même route, que Rowley et moi nous traversions dans notre chaise lie-de-vin, aux sons du flageolet et de la grammaire française, combien de couples d’amoureux se sont élancés, au son de seize sabots de cheval galopant dans la poussière ou la boue et combien de personnes irritées, parents, oncles, tuteurs, rivaux évincés, ont couru à leur poursuite, appuyant aux vitres de leur voiture un visage souvent rouge, semant leur or dans les relais de poste, et sans cesse chargeant, déchargeant et rechargeant, par manière de diversion, leurs pistolets vengeurs ! Je ne savais rien de tout cela ; mais un hasard ne devait point tarder à me l’apprendre, pour ma grande satisfaction, sur le moment, et, ensuite, pour mon grand regret.

Au tournant d’une route grimpante et vraiment fort raide, j’aperçus devant moi les ruines d’une chaise de poste émergeant du fossé, un homme et une femme causant avec animation au milieu du chemin, et les deux postillons, chacun avec sa paire de chevaux, considérant la scène et riant du haut de leurs selles.

« Ah ! par exemple, voilà de la casse ! » s’écria Rowley, en rengainant vivement son flageolet au beau milieu d’une romance.

En effet, il y avait là de la « casse », et plus encore peut-être au point de vue moral que matériel : car, clair comme le jour, le couple fugitif était en train de se quereller.

J’ai dit que ce couple était formé d’un homme et d’une femme : j’aurais dû dire, plutôt, d’un homme et d’une enfant. Elle n’avait sûrement pas plus de dix-sept ans, jolie comme un ange, tout juste assez potelée pour damner un saint, et toute vêtue de nuances diverses de bleu, depuis ses bas jusqu’à son insolent petit bonnet, avec une sorte d’harmonie musicale dont la note dominante parvint jusqu’à moi, tout à coup, sous la forme d’un regard éploré de ses grands yeux bleus. Tout de suite, en recevant ce regard, je compris tout. D’un pensionnat de province, d’un tableau noir, d’un piano et des Sonatines de Clementi, l’enfant s’était brusquement précipitée dans la vie en compagnie d’un jeune commis de boutique, pressant et mal élevé ; et déjà elle en était non seulement à regretter sa folie, mais à en exprimer son regret de la façon la plus manifeste.

Lorsque je m’arrêtai et descendis de ma chaise, les deux personnages se turent, avec la mine toute particulière d’un couple brusquement interrompu au milieu d’une scène. Je me découvris devant la jeune femme et mis mes services à sa disposition.

Ce fut l’homme qui répondit.

« Il n’y a pas d’avantage pour nous à vous conter des histoires, monsieur ! Cette dame et moi nous nous sommes sauvés, pour aller nous marier à Gretna, monsieur ; et son père est à nos trousses ; et voilà que ces idiots nous ont jetés dans le fossé et ont brisé notre voiture !

— C’est désolant ! répondis-je.

— Désolant ? c’est-à-dire que c’est à en perdre la tête ! s’écria-t-il, avec un regard de terreur mortelle vers le bas de la route.

— Le père, sans doute, doit être fâché ? poursuivis-je poliment.

— Ah ! je vous crois ! fit le butor. Bref, comme vous le voyez, il faut que nous sortions de là ! Et je vais vous dire, ça peut vous sembler raide, mais la nécessité n’a pas de loi. Si vous vouliez nous prêter votre chaise jusqu’au prochain relai de poste, eh bien ! monsieur, ça ferait tout à fait notre affaire !

— J’avoue que cela me paraît un peu raide, répondis-je ; mais, en outre, cela me paraît inutile. Je crois que la chose pourrait être arrangée autrement, d’une façon plus satisfaisante encore. Vous savez monter à cheval, sans doute ? »

Ma question sembla rouvrir une porte sur le sujet même de leur querelle, et le personnage se montra devant moi avec ses vraies couleurs.

« Hé ! c’est justement ce que je lui disais, fit-il, en désignant sa compagne. Par tous les diables, je voulais qu’elle montât à cheval ! Et puisque monsieur est du même avis, eh bien ! tant pis, vous monterez quand même ! »

Ce que disant, il voulut l’empoigner par le bras ; elle se dégagea avec horreur.

Je crus devoir m’interposer.

« Non, monsieur, dis-je, cette dame ne montera pas à cheval ! »

Furieux, il se retourna vers moi.

« Et qui êtes-vous pour vous mêler de nos affaires ? mugit-il.

— Il ne s’agit pas de savoir qui je suis, répondis-je. Le fait est que je puis vous venir en aide, ce que personne autre ne peut. Et voici comment : j’ai l’intention de le faire : je vais offrir à madame un siège près de moi dans ma chaise, et vous permettrez à mon valet de monter sur l’un de vos chevaux ! »

Je crus qu’il allait me sauter à la gorge.

« Oh ! vous avez toujours l’alternative d’attendre ici l’arrivée du papa ! » ajoutai-je.

Cette perspective le remit à la raison. Après un nouveau regard d’épouvante sur la route, il capitula.

« Cette dame et moi, nous vous sommes bien obligés ! » dit-il avec mauvaise grâce.

J’offris ma main à la jeune femme : elle sauta dans la chaise comme un oiseau. Rowley, grommelant tout haut, referma la portière sur nous ; les deux impudents postillons recommencèrent à rire en nous suivant ; et mon propre postillon fouetta ses chevaux de toutes ses forces. Évidemment tout le monde supposait que, par un acte d’énergie des plus audacieux, je venais de ravir la fiancée à son ravisseur.

Après quelques minutes, je jetai un regard sur la petite dame. Elle était dans un état de déconfiture pitoyable.

« Madame !… » commençai-je.

Et elle, au même instant, retrouvant sa voix :

« Oh ! qu’est-ce que vous devez penser de moi ?

— Madame, dis-je, que peut penser un gentleman quand il voit la jeunesse, la beauté et l’innocence, plongées dans le malheur ? Mais, au reste, je vais vous apprendre quelque chose à mon propre sujet, qui vous rassurera tout de suite là-dessus. Sachez que je suis moi-même amoureux ! Il y a au monde une jeune femme que j’admire, que j’adore, que je vénère. Elle est aussi bonne qu’elle est belle. Si elle était ici, elle vous prendrait dans ses bras. Imaginez que c’est elle qui m’a envoyé en me disant : « Allez, soyez son chevalier ! »

— Oh ! je sais qu’elle doit être parfaite, je sais qu’elle doit être digne de vous ! s’écria la petite dame. Ce n’est pas elle qui aurait jamais oublié le décorum féminin, ni commis le terrible erratum que j’ai commis ! »

Sur quoi le ton de sa voix monta, et elle fondit en larmes.

Ceci ne faisait pas du tout mon compte. En vain je la suppliai de se calmer assez pour m’offrir un récit simple et suivi de ses mésaventures ; elle continuait à répandre le plus extraordinaire mélange de pédantisme de pensionnat et d’incohérence féminine.

« Je suis sûre que c’est un accès de folie qui m’a aveuglée ! gémissait-elle. Et puis, tout à coup, le rideau s’est levé ! Oh ! quel affreux moment ! Mais vous, j’ai su tout de suite quel homme vous étiez : vous n’ayez eu qu’à sortir de votre chaise, et je l’ai su ! Oh ! elle doit être bien heureuse, la dame que vous aimez ! Et moi je ne crains rien avec vous ! Une confiance parfaite !

— Madame, dis-je, un gentleman…

— C’est cela que je veux dire, un gentleman ! s’écria-t-elle. Et lui, lui, voilà ce qu’il n’est pas ! Oh comment oserai-je affronter papa ? »

Puis, me découvrant son visage taché de larmes, et levant ses bras d’un geste tragique :

« Et puis me voilà tout à fait déshonorée devant toutes les demoiselles du pensionnat, mes compagnes ! ajouta-t-elle.

— Oh, vous vous exagérez votre malheur, ma chère miss… Excusez-moi si je suis trop familier : je n’ai pas entendu votre nom

— Mon nom est Dorothée Greensleeves, monsieur, pourquoi vous le cacherais-je ? Il n’y avait point, dans tout notre comté, une jeune fille plus désireuse que moi d’être bien jugée. Et quelle chute j’ai faite ! Plus d’espoir ! Oh ! monsieur… »

Elle s’arrêta et me demanda mon nom.

Je n’écris pas ici mon éloge pour une académie ; je veux bien admettre que c’était d’une imbécillité impardonnable, mais je dis mon nom, mon vrai nom, à la demoiselle. Si vous aviez été à ma place, monsieur mon lecteur, et si vous l’aviez vue, délicieusement petite et gentille, et si vous l’aviez entendue parlant comme un livre, avec tant de correction grammaticale à la fois et d’innocent désespoir, vous lui auriez, vous aussi, probablement, dit votre nom ! Elle le répéta après moi.

« Je prierai pour vous, toute ma vie ! dit-elle. Chaque nuit, avant de m’endormir, la dernière chose que je ferai sera de me rappeler votre nom ! »

Enfin je réussis à obtenir d’elle son histoire, qui était bien ce que j’avais présumé : l’histoire d’un pensionnat, d’un jardin entouré de murs, d’un noyer dont les branches donnaient sur la campagne voisine, d’un grossier commis œillant à l’église, puis échangeant des fleurs et des vœux par-dessus le mur, d’une camarade de pension prise pour confidente, d’une chaise de poste avec quatre chevaux et, aussitôt, du plus parfait désenchantement dans le cœur de la petite personne.

« Et rien à faire ! gémit-elle en matière de conclusion. Mon erreur est irréparable. Oh ! monsieur de Saint-Yves ! Qui aurait pensé que je pusse devenir une créature aussi aveugle et aussi perverse ? »

J’aurais dû dire déjà que nous avions été vite rejoints par les deux postillons, par Rowley et par M. Bellamy, — c’était le nom du séducteur, — montés sur les quatre chevaux de la chaise brisée ; et ces quatre cavaliers formaient, autour de nous, comme une escorte d’honneur. Par instants, Bellamy se penchait à la fenêtre, pour nous offrir un peu de sa conversation. Mais il était si mal reçu que, vraiment, j’étais tenté de le plaindre, me rappelant de quelle hauteur il était tombé, et comment, le matin même de ce jour, la jeune fille s’était jetée dans ses bras, toute rougeurs et tendresses. Hélas ! le pauvre Bellamy était maintenant l’objet légitime de ma commisération et des risées de ses propres postillons !

« Miss Dorothée, dis-je, voulez-vous être délivrée de cet homme ?

— Oh ! si c’était possible ! s’écria-t-elle. Mais pas par la violence, n’est-ce pas ?

— Nullement, certes ! répondis-je. C’est la chose la plus simple du monde ! Nous sommes dans un pays civilisé : cet homme est un malfaiteur…

— Croyez-vous vraiment qu’on puisse aller jusque-là ? murmura-t-elle. Non, malgré toutes ses fautes… un « malfaiteur » serait un peu trop dire !

— Quoi qu’il en soit, il est dans son tort, au point de vue légal du moins ! » répondis-je.

Sur quoi, nos quatre cavaliers se trouvant par hasard assez en avance de nous, j’appelai mon postillon et lui demandai où demeurait le magistrat le plus voisin. Il me nomma un certain archi-doyen qui demeurait un peu sur le côté de la route, à un mille ou deux. Je lui montrai l’image du roi sur une pièce d’argent.

« Conduisez-nous chez ce doyen, et au galop ! lui criai-je.

— Parfait, monsieur ! Attention ! Gare là ! » s’écria le postillon.

Une minute après, la chaise avait tourné, et nous galopions vers le sud.

Les cavaliers n’avaient pas tardé à remarquer et à imiter la manœuvre ; ils accoururent vers nous avec toute sorte de cris confus, de telle manière que la fine et délicate image d’un convoi d’honneur, que nous présentions il y avait à peine un moment, se trouvait tout à coup transformée en l’image effarée et bruyante d’une chasse au renard. Les deux postillons et mon coquin de valet, naturellement, ne prenaient part à la comédie qu’en figurants désintéressés ; mais tout autre était le cas de Bellamy. Quand il s’approcha de nous, je vis que son visage était livide et qu’il avait à la main un pistolet.

« Par pitié, ne le laissez pas me tuer ! criait ma compagne.

— Ne craignez rien ! » répondis-je.

Elle était affolée de terreur. Ses mains se cramponnaient à moi avec un geste d’enfant épouvantée. Tout à coup la chaise fit un saut, qui nous renversa tous deux sur notre siège. Et, juste au même instant, la tête de Bellamy se montra à la fenêtre, du côté où s’était trouvée la jeune femme avant ce petit accident.

Que l’on imagine notre situation ! Ma compagne et moi à demi tombés sur le siège, la voiture filant à un galop enragé, avec les secousses les plus folles ; et, au milieu de tout cela, Bellamy passant à la fois sa tête, son bras et son pistolet ! Il ne put les y laisser que pour une brève seconde, car son cheval courait plus vite encore que la chaise. Mais avant de se retirer, il laissa derrière lui la décharge de son pistolet. S’il l’a fait à dessein ou involontairement, je ne l’ai jamais su, ni peut-être lui non plus. Sans doute il aura simplement voulu nous menacer, dans l’espoir d’arrêter notre fuite. Mais le fait est que, simultanément, se produisirent le coup de feu et un cri terrifié de la jeune fille : après quoi le galant, sûr de l’avoir atteinte, se précipita en avant, tourna au premier coin, sauta par-dessus une haie et disparut dans la campagne.

Rowley s’apprêtait à le suivre ; mais je le retins, en songeant que c’était chose fort heureuse pour nous d’être débarrassés de M. Bellamy sans autres frais qu’une éraflure à mon poignet et un trou de balle dans un des panneaux de ma chaise. En conséquence, d’un pas plus modéré à présent, nous poursuivîmes notre route vers la maison de l’archi-doyen. La reconnaissance et l’admiration de la demoiselle avaient été portées à leur comble par cette scène dramatique et par ce qu’elle se plaisait à appeler « ma blessure ». Elle tint à la panser elle-même avec son mouchoir, qu’elle daigna même arroser de ses larmes. Je me serais volontiers épargné ce ridicule, et volontiers j’aurais plutôt recommandé à ses soins le revers de mon habit, que la balle avait troué en même temps que le panneau de la chaise ; mais j’eus peur de tout gâter par une réaction trop vive. D’avoir été délivré par un héros, d’avoir vu ce héros blessé pour elle et d’avoir pansé la blessure avec son mouchoir (que cette blessure ne parvenait pas même à tacher de sang), tout cela contribuait merveilleusement à lui faire reprendre ses esprits ; et je croyais déjà l’entendre raconter l’aventure aux autres demoiselles du pensionnat, dans le plus pur style des ténébreux romans de Mme Radcliffe.

Bientôt la résidence du doyen fut en vue. Une chaise et quatre chevaux tout fumants se tenaient devant le perron ; et, lorsque nous approchâmes, nous vîmes sortir de la maison un ecclésiastique de haute taille, flanqué d’un petit homme rouge à grosse tête, qui paraissait très animé et brandissait dans sa main un rouleau de papier. Et voilà que, en apercevant ce petit homme, miss Dorothée se jeta à ses genoux avec les exclamations les plus touchantes, l’appelant « papa », lui jurant qu’elle était entièrement guérie, implorant son pardon ! Et je vis bientôt qu’elle n’avait pas à craindre un excès de sévérité de la part de M. Greensleeves, qui se montra extrêmement tendre, indulgent, avide de caresses et prodigue de larmes.

Pour me donner une contenance, je m’occupais à régler le compte des deux postillons de Bellamy. Je ne leur devais rien ; mais ma situation particulière me faisait désirer de les prévenir favorablement à mon endroit. Je ne doutais pas, en effet, que l’aventure ne devînt célèbre dans toutes les cuisines d’auberges, à trente milles à la ronde, et au moins pendant les six mois à venir. Je voulus donc payer ces postillons d’une façon la moins voyante possible : c’est-à-dire assez pour que personne ne pût grogner et, cependant, pas assez pour leur donner la tentation de se vanter. Ma décision fut prise vite, peut-être trop vite. L’un des postillons cracha sur sa botte, pour me souhaiter bonne chance ; l’autre, dégageant tout à coup un élan imprévu de piété, pria Dieu de me bénir.

J’avais hâte de me remettre en route. Après avoir dit à mon postillon et à Rowley de se tenir prêts, je gravis les marches et, le chapeau à la main, je me présentai devant M. Greensleeves et l’archi-doyen.

« Excusez-moi, dis-je, d’interrompre cette charmante scène d’effusion familiale ! »

À ces mots la tempête éclata.

« Vous excuser ! vous excuser, monsieur ! s’écria le père. En vérité, ce n’est pas de cela qu’il s’agit, monsieur Saint-Yves ! Si j’ai retrouvé ma chérie, je sais à qui je le dois ! Une poignée de mains, s’il vous plaît, monsieur ! Vous êtes un Français, c’est possible, mais en tout cas vous êtes de la bonne espèce, par Dieu ! Et, par Dieu, monsieur, je vous autorise à me demander tout ce que vous voudrez, jusqu’à la main de Dolly, par Dieu ! »

Il criait tout cela d’une voix étonnamment puissante de la part d’un aussi petit homme. Chacune de ses paroles fut donc nettement entendue des serviteurs de la maison, aussi bien que de Rowley et des trois postillons debout dans la cour. Les sentiments exprimés dans le discours étaient populaires ; je ne sais quel âne proposa trois hourras, qui furent aussitôt proférés en mon honneur. D’entendre mon nom de famille retentir, parmi des acclamations, sur les collines du Westmoreland, c’était, à coup sûr, chose flatteuse ; mais c’était aussi chose assez peu de circonstance à un moment où (comme j’en avais la conviction) des affiches de police couraient à ma poursuite avec une vitesse de cent milles par jour.

Et ce n’était pas tout. L’archi-doyen tint à me présenter ses compliments et puis à me faire goûter de son sherry des Indes. J’eus à me laisser conduire dans une vaste bibliothèque, où je fus présenté à la femme de l’éminent dignitaire. Et, pendant que nous buvions le sherry, à la bibliothèque, de l’ale était distribuée aux figurants dans la cour. Il y eut encore des toasts, des poignées de mains. Miss Dorothée (sur l’ordre de son père) me donna un baiser d’adieu, et toute la société me reconduisit jusqu’à la grand’porte, où elle se tint jusqu’à ce que notre voiture eût disparu de l’horizon, agitant des chapeaux et des mouchoirs et criant des adieux à tous les échos des montagnes.

Et les échos des montagnes, pendant ce temps, me murmuraient à l’oreille : « Imbécile, te voilà bien loti ! »

« On dirait qu’ils ont eu connaissance de votre nom, monsieur Anne ! dit Rowley. Ça n’a pas été par ma faute, cette fois !

— C’est un de ces accidents qu’on ne peut pas prévoir, répondis-je, affectant une sécurité que j’étais loin d’éprouver. Quelqu’un m’a reconnu !

— Et qui est-ce qui vous a reconnu, monsieur Anne ? demanda le coquin.

— Laissez-moi donc tranquille avec vos questions ! Qu’est-ce que cela peut bien vous faire ? répliquai-je.

— Mais, à présent, comment allons-nous nous arranger avec celui-ci ? poursuivit Rowley en me désignant le postillon. Il vous a pris ce matin en qualité de M. Ramornie, et voilà qu’il vous retrouve sous la forme de M. Saint-Yves ! Que va-t-il penser de tout cela, mais surtout que va-t-il en faire ? voilà ce qui m’inquiète, monsieur !

— Corbleu ! Voulez-vous me laisser tranquille ? m’écriai-je. J’ai à réfléchir.

— Je vous demande bien pardon, monsieur Anne ! » dit Rowley. Et un moment après : « Ne voudriez-vous pas faire un peu de français, monsieur Anne ?

— Certainement non ! répondis-je. Jouez donc plutôt de votre flageolet ! »

Ce qu’il fit, mais avec des rythmes qui me parurent pleins d’ironie.

J’ôtai mon habit et me mis à le recoudre, à la manière du soldat, avec du gros fil et une grosse aiguille. À mesure que je cousais, je commençais à voir clair dans ma situation. Tout de suite, à n’importe quel prix, j’avais à me débarrasser de la chaise lie-de-vin. Je la vendrais au premier relai ! Et puis Rowley et moi continuerions notre route sur nos quatre pieds jusqu’à quelque autre endroit assez éloigné, où nous prendrions la diligence d’Édimbourg, sous d’autres faux noms. Tant de tracas, de soucis et de fatigues, un tel supplément de risques et de dépenses, et de perte de temps, et tout cela pour un mot de trop dit à une petite dame en bleu !


IX

L’aubergiste de Kirkby-Lonsdale.


J’avais, jusqu’alors, conçu et en partie réalisé un idéal qui me plaisait fort. À chaque étape, Rowley et moi descendions de notre chaise comme deux jeunes gens du meilleur monde, un maître et son valet, correctement vêtus, insouciants et, selon la mode anglaise la plus distinguée, profondément dédaigneux de leur entourage. Aussi m’en coûtait-il bien, ce jour-là, en arrivant à l’auberge de Kirkby-Lonsdale, de songer que cette scène aurait à être jouée là pour la dernière fois. Encore n’avais-je aucune idée de la triste façon dont elle aurait à y être jouée !

J’avais décidément été trop généreux avec les postillons de M. Bellamy. Mon propre postillon se tenait à présent devant moi, la main ouverte. Je vis tout de suite qu’il s’attendait à un pourboire extraordinaire, et que, étant données les circonstances, je devais, moi aussi, me comporter avec lui d’une autre façon que je ne le faisais d’ordinaire avec ses pareils. Restait seulement à savoir ce que je devais faire. Donner trop peu risquait de mécontenter ; donner trop risquait de paraître acheter le silence. À tout hasard, je mis dans la main du postillon une pièce d’une guinée ; c’était beaucoup, mais la somme ne fit que stimuler la cupidité du coquin.

« Dites donc, monsieur, vous n’allez pas me renvoyer avec un pourboire comme celui-là ? s’écria-t-il. Vous oubliez, sans doute, que j’ai vu le feu, à cause de vous ! »

Lui donner davantage était impossible ; je sentais que, à le faire, je deviendrais la fable de Kirkby-Lonsdale. Je le regardai bien en face, avec un sourire, et, du ton le plus calme, je lui dis :

« Si vous ne voulez pas de cet argent, rendez-le-moi ! »

Il se hâta d’empocher la guinée ; après quoi, comme un drôle qu’il était, il se mit aussitôt à m’injurier.

« Allons, comme vous voudrez, monsieur Ramornie, ou du moins monsieur Saint-Yves, ou peut-être encore monsieur d’un autre nom ! »

Puis s’adressant aux garçons d’écurie :

« Voilà une drôle d’histoire s’écria-t-il. On s’appelle d’un certain nom, et tout à coup on se trouve en avoir un autre, et être un mounsseer, par-dessus le marché ! »

Je m’aperçus, à ce moment, que Rowley s’agitait et serrait les poings. Pour un peu, il aurait ajouté une dernière touche au ridicule de notre arrivée, en se prenant aux cheveux avec le postillon.

« Rowley ! » lui criai-je d’un accent de reproche.

Strictement, j’aurais dû dire « Gammon » ; mais, parmi l’émoi général, je crois bien que cette faute-là passa inaperçue.

Au même instant, je vis, fixé sur moi, le regard de l’aubergiste. C’était un homme long et mince, brun et bilieux, avec un nez tombant, ce qui est signe d’esprit, et les petits yeux brillants d’un observateur. Il devina aussitôt mon embarras, s’approcha, renvoya le postillon à l’écurie et, s’adressant à moi :

« Monsieur désire dîner dans une chambre particulière ? Très bien ! John, préparez pour monsieur le n° 4 ! Une bouteille de vieux bordeaux ? Très bien, monsieur ! Et monsieur désire-t-il d’autres chevaux pour continuer le voyage ? Non ? Très bien, monsieur ! »

Chacune de ces phrases s’accompagnait d’une sorte de salut et avait pour préface une sorte de sourire dont je me serais bien volontiers passé. La politesse de cet homme était tout extérieure ; à l’intérieur, j’avais conscience d’un examen incessant. La scène devant la porte, les confidences impertinentes du postillon, rien de tout cela n’avait été perdu pour l’aubergiste : et c’est avec une très vive appréhension de quelque nouvel ennui que je me laissai conduire dans la chambre n° 4. Mais surtout, maintenant que mon nom avait été divulgué, je craignais la malle-poste qui n’allait point tarder à venir, et les petites affiches de prise de corps qu’elle ne pouvait pas manquer d’apporter ; de telle manière que je sentais bien que je ne pourrais pas achever tranquillement mon repas avant d’avoir à jamais coupé toutes mes relations avec la chaise lie-de-vin.

En conséquence, aussitôt que le dîner fut servi, je fis demander au maître de l’auberge de venir boire un verre de vin avec moi. Il arriva, nous échangeâmes les civilités d’usage et, tout de suite, j’abordai mon sujet.

« À propos, dis-je, nous avons eu un petit accident, sur la route, aujourd’hui. Je suppose que vous en aurez déjà entendu parler ? »

Il fit un signe de tête.

« Et, par malchance, une balle de pistolet est entrée dans un des panneaux de ma chaise, poursuivis-je, ce qui va mettre celle-ci hors d’usage pour moi. Ne connaîtriez-vous pas quelqu’un qui fût disposé à l’acheter ?

— Oh ! je comprends fort bien cela ! dit l’aubergiste. Je viens justement de la voir, cette chaise : le fait est que c’est comme si elle était en morceaux. D’une façon générale, les gens n’aiment pas les chaises qui ont des trous de balles !

— N’est-ce pas ? fis-je, sans trop savoir où il voulait en venir.

— Parfaitement ! Les gens ont peut-être raison, ils ont peut-être tort : je n’en suis pas juge. Mais, au fond, je crois que leur sentiment est assez naturel, car les personnes respectables aiment à avoir affaire à des choses respectables : elles n’aiment pas les trous de balles, ni les taches de sang, ni les inconnus avec de faux noms ! »

Je pris un verre de vin et l’approchai de la lumière, pour montrer que ma main ne tremblait pas.

« Oui, dis-je, c’est bien certain !

— Vous avez des papiers, naturellement, pour prouver que la chaise est bien à vous ? demanda-t-il.

— Voici le reçu, dûment estampillé ! » répondis-je en lui tendant le papier.

Il y jeta les yeux.

« C’est tout ce que vous avez ? demanda-t-il.

— C’est tout ce que vous avez besoin de voir, en tout cas ! répondis-je. Ce papier vous montre où j’ai acheté la chaise, et combien je l’ai payée !

— Pardon ! fit l’aubergiste. Vous devez bien avoir un papier d’identité ?

— Pour prouver l’identité de la chaise ? demandai-je.

— Non, monsieur, pas du tout ! Pour prouver votre identité, à vous !

— Mais, mon bon monsieur, pensez à ce que vous dites ! m’écriai-je. Mes papiers sont dans le portefeuille que voici ; mais vous ne supposez pas sérieusement que je vous invite à les examiner ?

— C’est que, voyez-vous, ce papier-ci établit qu’un certain M. Ramornie a payé soixante-dix livres pour une chaise. Cela est bel et bon : mais comment puis-je savoir si c’est bien vous qui êtes M. Ramornie ?

— Coquin ! m’écriai-je.

— Oh ! coquin autant qu’il vous plaira, dit-il, cela ne change rien ! Je suis un coquin, si vous voulez : mais vous, qui êtes-vous ? Je sais seulement de vous que vous avez deux noms, que vous vous enfuyez avec de jeunes dames, que vous vous faites acclamer sous un nom français ; et puis il y a une chose que je puis bien juger, c’est que vous aviez une peur bleue, tout à l’heure, quand le postillon s’est mis à raconter des histoires devant ma porte. Bref, monsieur, il est possible que vous soyez un parfait gentleman, mais j’ai besoin d’en savoir plus long là-dessus, et vous allez me montrer vos papiers ou bien venir avec moi devant le magistrat. Faites votre choix ! Si vous ne me jugez pas d’assez bonne compagnie pour me montrer vos papiers, c’est au magistrat que vous les montrerez !

— Mais, mon brave homme, balbutiai-je, vous avez là des façons bien extraordinaires ! Est-ce donc l’usage, dans le Westmoreland, que les gentlemen soient insultés dans les auberges où ils viennent loger ?

— Cela dépend, répondit-il. Lorsque ces gentlemen sont soupçonnés d’être des espions, oui, c’est l’usage, — et un excellent usage, j’ose le dire !

— Eh bien décidément, non ! m’écriai-je, à tout hasard et pour gagner du temps. Non certes, mon cher monsieur, je ne vous montrerai pas mes papiers ! Et je ne vais pas non plus me lever de table pour aller voir vos magistrats ! J’ai trop de respect pour ma digestion, et ma curiosité de connaissances nouvelles ne va point jusque-là ! »

Il se pencha en avant, me regarda bien en face et étendit une de ses mains vers le cordon de la sonnette.

« Voyez-vous ce cordon, mon petit jeune homme ? Un coup de sonnette, et mon domestique va chercher le constable !

— En vérité ? fis-je, en haussant les épaules. Savez-vous que vous m’amusez fort ? Savez-vous que vous êtes un personnage tout à fait intéressant ? »

L’homme continuait à étudier mon visage sans rien dire, sa main toujours posée sur le cordon de sonnette, ses yeux toujours fixés sur les miens. C’était l’instant décisif.

« Vous avez là un vin d’excellente qualité ! » risquai-je enfin.

Ma voix n’était pas aussi ferme que je l’aurais souhaitée, et je l’entendais trembler au dedans de ma gorge ; mais l’aubergiste, sans doute, ne s’aperçut point de ce tremblement. Il cessa de m’examiner, aspira fortement, et sa main lâcha le cordon de sonnette.

« En tout cas, vous êtes un gaillard, et vous avez du sang-froid ! dit-il. Ce sont là des choses pour me plaire ! Écoutez, je vais être carré avec vous ! Je vous prends la chaise pour cent livres sterling, en comptant le prix de votre dîner par-dessus le marché !

— Comment dites-vous ? m’écriai-je, profondément abasourdi.

— Vous allez me donner cent livres, répéta-t-il, et je vous prendrai la chaise. C’est à peu près ce qu’elle vaut, et il faut bien que vous vous en débarrassiez, d’une façon ou d’une autre ! »

Cette impudente proposition fut, en vérité, mon salut. Elle était si imprévue et si comique qu’elle me fournit une occasion de rire sincèrement. J’éclatai de rire au nez de l’aubergiste, et celui-ci, pour la première fois, fut déconcerté. Il ne savait que dire, ni où tourner ses yeux. Pour la première fois, il commença à admettre la possibilité d’une méprise à mon endroit.

« Je vois que vous aimez à rire, monsieur ! » dit-il.

— Oui, mais, de votre côté, vous êtes vraiment bien drôle ! » répondis-je ; et j’éclatai de nouveau.

Alors, d’une voix toute changée, il m’offrit vingt livres pour la chaise ; je lui en demandai vingt-cinq, et je tins bon ! En vérité, je la lui aurais volontiers laissée pour rien ; mais mon marchandage me parut encore un moyen de m’assurer une retraite sans danger. Car, bien que les hostilités fussent suspendues, je lisais toujours un soupçon dans les petits yeux qui rôdaient autour de moi. Et, à la fin, ce soupçon s’exprima en paroles.

« Tout cela est bel et bon ! dit l’aubergiste. Vous jouez très bien votre rôle, mais il faut que je fasse mon devoir ! »

Cette fois, j’avais prévu l’attaque et tenais mon effet en réserve. Je me levai de table.

« Sortez d’ici ! dis-je. C’en est trop ! Je crois vraiment que vous avez perdu l’esprit ! »

Puis, comme si une honte m’était venue soudain de cet éclat de passion :

« Je puis bien supporter la plaisanterie tout comme un autre, ajoutai-je ; mais ceci passe la mesure ! Envoyez-moi mon valet et la note du dîner. »

Quand il me laissa seul, ce fut avec une véritable stupeur que je considérai l’exploit que je venais d’accomplir. J’avais insulté cet homme ; je l’avais renvoyé ; la chose la plus sensée qu’il avait à faire était, à présent, d’aller chercher la police ; mais il y avait en lui quelque chose d’instinctivement faux et traître qui, je le sentais, le détournerait toujours de toute démarche droite. Et le fait est que, avec son génie de ruse, il manqua l’occasion qui s’offrait à lui. Rowley et moi pûmes tranquillement sortir de son auberge, avec tout notre bagage, à pied, sans autre destination exprimée que celle que j’énonçai en disant que nous étions « venus pour visiter les lacs ». Et l’aubergiste assista à notre sortie, le menton dans sa main, toujours songeur et irrésolu.

Il n’y a pas, dans toutes mes aventures, un seul exploit dont je sois plus fier que de cette sortie.


TROISIÈME PARTIE


I

Édimbourg.


Je passerai sans commentaire sur les cinquante ou soixante lieues de voyage qui suivirent. J’imagine que le lecteur doit commencer à se fatiguer de mes récits de voyage ; et, pour ma part, je n’ai nul motif pour me rappeler avec plaisir ces dernières étapes de notre course vers Édimbourg. Notre principal souci était de tout mettre en œuvre pour faire disparaître toute trace de notre piste ; et j’eus plus tard le chagrin de découvrir que tout ce souci avait été en pure perte. Mon cher cousin, qui me suivait, parvint en effet le plus simplement du monde, en suivant la piste de la chaise lie-de-vin, jusqu’à Kirkby-Lonsdale, où j’imagine que l’aubergiste aura dû pleurer quand il aura su la belle occasion qu’il avait laissé échapper ; et ensuite Alain n’eut qu’à se rendre d’un bureau de diligences à l’autre pour parvenir ainsi à Édimbourg à peu près de la même façon que nous y étions parvenus. La fortune ne me favorisa guère, durant ce voyage. Pourquoi récapitulerais-je les détails de menues précautions qui ne me servirent de rien et de ruses pénibles qui ne trompèrent personne ?

Le soir tombait lorsque Rowley et moi fîmes irruption dans Édimbourg, au bruit strident de la trompette de notre cocher. Je me retrouvais là sur mon champ de bataille, sur la scène de ma captivité, de mon évasion, de tous mes exploits ; et je me retrouvais aussi dans la même ville où demeurait mon amour. Mon cœur se gonflait d’enthousiasme ; rarement j’avais eu aussi fort la conscience d’être un héros. À travers toute la ville je restai assis sur le siège de la diligence, près du cocher, les bras croisés et le regard droit, dévisageant hardiment tout le monde, et prêt à entendre, d’un instant à l’autre, le cri de surprise d’un passant qui m’aurait reconnu. Le fait est que, étant donnée la foule qui venait nous voir au château, et étant donnée la curiosité toute particulière que je me trouvais y avoir provoquée, je m’étonne, aujourd’hui encore, que personne n’ait songé à me reconnaître dans les rues d’Édimbourg. Mais, d’autre part, un menton bien rasé suffit à constituer tout un déguisement, sans compter qu’il y a aussi une grande différence entre une livrée jaune mi-partie et un grand manteau couleur souris doublé de fourrure noire, une paire de bas ajustés à la dernière mode et un haut chapeau de l’élégance la plus raffinée. Moi-même, en regardant toutes les figures qui passaient près de moi, je n’en reconnaissais aucune : comment auraient-elles songé à identifier le jeune dandy que j’étais avec un misérable prisonnier français entrevu naguère au château ?

Je fus cependant ravi de pouvoir mettre mes pieds sur le pavé et, ensuite, d’échapper à la foule qui s’était rassemblée pour voir arriver la diligence. Bientôt nous fûmes seuls, au crépuscule, chargés de notre bagage, dans les rues de la Ville-Neuve. C’était, je me rappelle, un samedi soir, la veille du fameux « sabbat » écossais.

Nous résolûmes de porter nos bagages nous-mêmes. Je ne voulus point prendre une voiture ni même louer un commissionnaire, qui aurait pu, plus tard, servir de trait d’union entre mon logement et la diligence, c’est-à-dire me rattacher de nouveau à la chaise lie-de-vin et à Aylesbury. Car j’étais bien décidé à rompre pour de bon cette chaîne encombrante, et à recommencer ma vie sous une figure toute nouvelle.

La première chose à faire était de trouver un logement, et de le trouver au plus vite. La chose était d’autant plus urgente que Rowley et moi, avec nos beaux habits et notre masse de bagages, constituions un spectacle des plus remarquables, à cette heure de la journée, dans un quartier de la ville qui nous paraissait fréquenté surtout par les élégants et les belles dames de la ville, ou bien encore par de respectables gros bourgeois rentrant chez eux pour dîner.

Enfin, dans un coin de Saint James’s Square, j’eus le soulagement d’apercevoir, à une fenêtre du troisième étage, un écriteau annonçant un appartement à louer. Le prix et les commodités n’avaient naturellement pour moi aucune importance, dans mon choix d’un logement. « Tout port est bon en temps d’orage » ; c’était un principe dont je connaissais depuis longtemps la justesse. Nous nous hâtâmes donc, Rowley et moi, de nous glisser dans l’entrée de la maison et de grimper l’escalier.

Nous fûmes accueillis par une dame en robe de bombasin, qui avait bien la mine la plus aigre du monde. On aurait dit, à la voir, que sa vie entière avait été désolée par une série de pertes douloureuses, dont la dernière datait à peine du jour précédent ; et c’est d’un mouvement instinctif que je baissai le ton de ma voix, pour lui adresser la parole.

Elle admit qu’elle avait des chambres à louer, et consentit même à nous les montrer. C’était un petit salon et une chambre à coucher, formant une sorte de logis séparé, avec une belle vue sur le Firth et le Comté de Fife. Les deux chambres étaient d’ailleurs fort agréables et meublées décemment, avec quelques tableaux sur les murs, de grands coquillages sur la cheminée, et, sur la table, quelques livres, dont je découvris par la suite qu’ils étaient tous d’un caractère dévot, et la plupart ornés de dédicaces autographes des auteurs : « À mon excellente amie chrétienne Bethiah Mac Rankine », ou bien « À ma pieuse connaissance dans le Seigneur, B. Mc Rankine ». Notre « amie chrétienne » alla donc jusqu’à nous montrer tout cela ; mais impossible de lui faire faire un pas de plus, impossible, en particulier, d’obtenir qu’elle consentît à ce qui aurait dû être pour elle la chose la plus naturelle et la plus plaisante : à savoir, de dire son prix ! Non, elle se tenait devant nous en hochant la tête, et, parfois, en la baissant tout à coup comme une tourterelle affligée. Elle avait la voix la plus plaintive que j’eusse jamais entendue, et elle s’en servait pour produire une série extraordinaire d’objections et de difficultés.

Elle nous déclara, par exemple, qu’elle ne pouvait pas s’engager à nous fournir le service.

« Eh ! madame, dis-je, j’ai mon domestique pour me servir !

— Lui ? demanda-t-elle. Seigneur Dieu ! Est-il votre domestique ?

— Je suis bien fâché, madame, de voir qu’il encourt votre désapprobation.

— Non, non, je n’ai pas dit cela. Mais il est si jeune ! Il sera grand casseur, j’en suis bien sûre ! Remplit-il bien ses devoirs religieux ?

— Oh ! oui, madame, » répondit Rowley avec une promptitude admirable ; après quoi fermant les yeux, il répéta, avec plus de célérité que de ferveur, le distique suivant :

Matthew, Mark, Luke and John,
Bless the bed that I lie on
 ! [2]

« Bien ! » dit la dame, et cela fut suivi d’un silence effrayant.

« Mais, madame, dis-je, nous ne savons toujours pas quelles sont vos conditions ! Allons ! un bon mouvement ! que nous sachions enfin si c’est oui ou non ! »

Lentement, elle entr’ouvrit les lèvres.

« Vous avez évidemment des références ? » fit-elle d’une voix qui ressemblait à un glas.

Je déboutonnai ma veste et lui fis voir, dans une poche, une liasse de bank-notes.

« Je suppose, madame, que voici des références que vous ne sauriez mettre en question !

— Vous êtes sans doute accoutumés à une heure fixe pour votre déjeuner, et sans doute très tardive ? fut sa réponse.

— Hé ! madame, nous déjeunerons à l’heure où il vous plaira de nous faire déjeuner ! Mettons quatre heures du matin, si cela vous est plus commode ! Mais dites-nous seulement votre prix, pour l’amour du ciel !

— Je ne pourrai pas vous donner à souper le soir ! déclara la dame.

— Parfait, nous irons souper dehors, ma chère petite dame ! m’écriai-je, entre le rire et les larmes. Mais allons, il faut en finir ! Je tiens à vous avoir pour hôtesse, et je suis résolu à ce que vous le deveniez. Vous ne voulez pas me dire votre prix ? Fort bien ! je me passerai donc de le connaître ! J’ai absolument confiance en vous. Vous ne me paraissez pas savoir distinguer les bons locataires ; mais moi, voyez-vous, j’ai un flair infaillible pour reconnaître ma chance, lorsque le ciel m’envoie chez une bonne hôtesse. Vite, Rowley, débouclez les valises ! »

Le croira-t-on ? Cette femme extraordinaire se mit à m’invectiver sur mon « impertinence ». Mais la bataille était perdue pour elle. Bientôt nous convînmes d’un prix de location, très modéré du reste, et Rowley et moi pûmes redescendre, pour nous mettre en quête d’un souper.

Nous avions cependant perdu beaucoup de temps ; le soleil avait fini de se coucher, les lanternes scintillaient le long des rues, et déjà nous entendions l’écho de la voix sonore d’un veilleur de nuit. Heureusement j’avais remarqué, en sortant de la diligence, une boutique de traiteur qui m’avait semblé à la fois suffisamment propre et pas trop encombrée. Nous nous y rendîmes donc, et, en raison de l’heure tardive, nous eûmes l’extrême plaisir de nous y trouver seuls. Mais à peine avions-nous commandé notre repas que la porte se rouvrit, et qu’entra un jeune homme long et mince, avec un léger mouvement de roulis à chacun de ses pas. Il promena son regard autour de lui et s’approcha de notre table.

« Je vous souhaite le bonsoir, nobles et révérends seigneurs nous dit-il. Permettrez-vous à un vagabond, à un pèlerin — le pèlerin de l’amour, si je puis dire ! — de jeter l’ancre, pour un instant, sous l’abri de votre navire ? J’ignore si vous êtes comme moi, mais j’éprouve une aversion passionnée pour la pratique bestiale des repas solitaires !

— Vous êtes le bienvenu, monsieur, répondis-je, autant du moins que je puis prendre sur moi de jouer le rôle d’un hôte dans un lieu public ! »

Il parut surpris de l’élégance de mon élocution, fixa sur moi un œil embrumé, et s’assit en face de nous.

« Monsieur, dit-il, vous n’êtes point sans avoir quelque teinture des belles-lettres, à ce que je vois ! Qu’allons-nous boire, monsieur ? »

Je répondis que j’avais déjà commandé un pot de porter.

« Eh bien ! fit-il, je crois que je vais m’en offrir, moi aussi, un modeste pot ! Je suis, pour le moment, dans un état de santé assez précaire. Une étude trop assidue a échauffé mon cerveau, une marche trop prolongée a fatigué mes… ma foi, je crois bien que ce sont surtout mes yeux !

— Vous avez marché très loin ? demandai-je.

— Loin n’est pas précisément le mot, répliqua-t-il ; ce serait plutôt : souvent. Il y a dans cette ville, — où, à ce que je présume, vous êtes étrangers ? — il y a, dans cette ville d’Édimbourg, un certain lacis de ruelles qui font le plus grand honneur à l’architecte qui les a dessinées, ainsi qu’aux citoyens qui les habitent. À tous les cent pas s’y rencontre une taverne, de telle sorte que les personnes d’humeur contemplative sont assurées de pouvoir s’y rafraîchir à des intervalles raisonnablement rapprochés. Or, j’ai fait aujourd’hui une promenade dans cet heureux quartier. Quelques camarades de choix, amis du bel esprit et du bon vin, — comme moi-même, — m’ont gratifié de leur société. Et c’est tout au long des frais et paisibles trottoirs de Register Street que nous avons « dirigé nos pas inégaux », pour reprendre l’expression du poète, monsieur !

— Inégaux, en effet, dis-je, car j’ai été frappé, dès que vous êtes entré…

— Oh ! n’en faites pas tant d’affaire ! s’écria-t-il. Naturellement, vous avez été frappé de la façon dont je titubais. Et laissez-moi vous dire que c’est encore une chance infernale que je n’en aie pas été frappé moi-même, en me cognant à un mur ! Lorsque je suis entré dans ce salon, je brillais « de toute la pompe et prodigalité de l’eau-de-vie un peu mêlée d’eau », comme l’a dit, dans un autre passage, le poète Gray. Un barde bien remarquable, ce Gray ! Mais, dans son privé, une bien pauvre créature, ayant peur d’un jupon et peur d’une bouteille, — rien d’un homme, monsieur, rien d’un homme ! Excusez-moi d’être si ennuyeux, mais que diable ai-je pu faire de ma fourchette ? Oh pardon, je la tiens en main ! Temulentia, quoad me ipsum, brevis, colligo est. Figurez-vous, monsieur, que j’ai l’impression d’être assis dans un brouillard de Londres… »

L’extravagant compagnon continua à m’entretenir de cette manière durant tout le dîner, et, par une erreur commune aux ivrognes, ayant été lui-même extrêmement verbeux, il aboutit à la conclusion que sa bonne chance l’avait fait tomber sur des causeurs de choix. Il me dit son nom, son adresse ; il me demanda à se retrouver une autre fois avec moi ; et il finit par me proposer de prendre part à un dîner qui devait avoir lieu, à la campagne, très prochainement.

« Un dîner officiel ! expliqua-t-il. Les membres de l’Université de Cramond, — une société savante dont j’ai l’honneur d’être le vice-président, — se réunissent pour fêter notre collègue Icare, dans l’antique et fameuse auberge de Cramond Bridge. Une place se trouve vacante, à ce festin : séduisant étranger, je vous l’offre !

— Et qui est votre collègue Icare ? demandai-je.

— Mais, monsieur, c’est le fils de l’industrieux Dédale, ainsi que chacun sait ! Serait-ce possible que vous n’ayez jamais entendu le nom de Byfield ?

— C’est possible et vrai ! reconnus-je.

— La gloire est-elle donc une illusion ? s’écria-t-il. Byfield, monsieur, est un aéronaute. Il rêve d’égaler la renommée de Lunardi, et a formé le projet d’offrir aux habitants de notre ville le spectacle d’une ascension. Après cela, en tant que je suis moi-même l’un des habitants susdits, j’ai bien le droit d’observer que cette affaire-là ne m’intéresse en aucune façon. Je m’en moque, monsieur, de son ascension ! Lunardi l’a faite jadis ; il est monté et est redescendu : la chose était réglée ! Qu’ai-je besoin, je vous demande, de voir l’expérience répétée indéfiniment par Byfield et d’autres idiots de sa sorte ? Ah ! s’il pouvait monter et ne plus redescendre, voilà au moins qui aurait quelque curiosité ! Mais je m’écarte de la question. Sachez donc que l’Université de Cramond se fait un devoir d’honorer le mérite de l’homme, monsieur, plutôt que l’utilité de la profession ; et Byfield, encore qu’il soit bête et ignorant comme un chien, se trouve avoir, d’autre part, d’incontestables qualités en tant que buveur. Il sait vider un verre, monsieur, et ce n’est point peu de chose ! »

Comme on le verra bientôt, tout cela devait avoir pour moi plus d’importance que je ne l’aurais imaginé sur le moment. Mais le fait est que, sur le moment, j’avais hâte de me dépêtrer des fastidieux bavardages de mon nouvel ami. J’avalai bien vite ma dernière bouchée, payai ; et, profitant de ce que la pluie commençait à tomber, j’alléguai un rendez-vous urgent qui m’appelait au dehors.


II

La nuit à Swanston-Cottage.


À la porte de la taverne, je fus presque renversé par la violence soudaine d’un coup de vent ; et Rowley et moi nous eûmes presque à nous crier nos mots d’adieu. Tout le long de Princes’Street, le vent me chassa par derrière, et hurla dans mes oreilles. Sans interruption la ville était arrosée de baquets d’une grosse pluie, à laquelle le voisinage de l’océan donnait un goût salé. Et c’était comme si, suivant les vicissitudes de la rafale, les rues fussent tour à tour plongées dans les ténèbres ou réveillées à la lumière. Tantôt toutes les lanternes semblaient s’éteindre, d’un bout à l’autre de la longue avenue, tantôt, brusquement, elles revivaient, se repeuplaient, se reflétaient de nouveau sur les pavés mouillés, dessinaient de grandes taches jaunes parmi l’obscurité.

Ma situation se trouva légèrement améliorée lorsque j’eus tourné le coin de Lothian Road. D’abord, j’avais maintenant le vent sur le côté ; en second lieu, le château, mon ancienne prison, avait la complaisance de m’abriter ; et puis enfin la fureur excessive de la rafale commençait elle-même à se modérer. La pensée de l’objet de ma course se raviva en moi, et j’eus l’impression de respirer l’horrible temps infiniment plus à l’aise. Avec une destination comme celle que j’avais devant moi, qu’importaient quelques bouffées de vent ou quelques gouttes d’eau froide ? J’évoquai l’image de Flora, je me figurai la tenir sur mon cœur, et mon cœur se mit à sauter de joie. Mais ce ne fut que pour un court moment : car, tout de suite, je reconnus tout ce que mon rêve avait d’impossible. « Si seulement je puis apercevoir la lumière de sa lampe, si je puis entrevoir son ombre sur un rideau, — me disais-je, — je devrai déjà m’estimer bien heureux ! »

J’avais devant moi environ deux lieues d’une route le plus souvent montante, et qui, cette nuit-là, se trouvait être pour moi particulièrement difficile. Aussitôt que j’eus dépassé les dernières lanternes des rues, je tombai dans une obscurité profonde, à peine nuancée, de loin en loin, par une vague petite lumière aux fenêtres d’une ferme, où les chiens aboyaient, la tête levée, sur mon passage. Le vent continuait à faiblir : ce n’avait été, décidément, qu’une bourrasque, non une tempête. Mais, par contre, la pluie s’était renforcée et consolidée, pour devenir un véritable déluge, qui avait vite achevé de me pénétrer jusqu’aux os. Et je continuais à patauger, dans la nuit, en lutte avec de sombres pensées, et accompagné par les ululements lugubres des chiens.

Je n’étais guère dans une bonne disposition pour un rendez-vous amoureux. « Jamais encore on n’a fait une demande en mariage dans de telles conditions ! » me disais-je ; et plus d’une fois je fus sur le point de m’en retourner auprès de Rowley. Avec ma dépression d’esprit, avec mes vêtements tout boueux et mes mains toutes mouillées, quelle figure allais-je faire aux yeux de la jeune fille que je prétendais conquérir ? Mais, d’autre part, je songeai que cette nuit affreuse avait chance d’être plus favorable qu’une autre à mon entreprise. C’était à présent, ou jamais, que je devais trouver quelque moyen d’avoir une entrevue avec Flora !

Arrivé dans le jardin du cottage, je rencontrai un ensemble de circonstances le moins encourageant du monde. Par deux trous ronds dans les volets du salon jaillissait vivement la lumière d’une lampe ; à l’entour, rien que des ténèbres. Les arbres, les buissons, étaient saturés d’eau, la partie inférieure du jardin s’était changée en étang. Par intervalles, quand le vent soufflait de nouveau, j’entendais passer au-dessus de moi un frémissement lugubre de branches mouillées ; et, sans interruption, tout l’enclos résonnait du bruit strident de la pluie.

M’approchant tout contre la fenêtre du salon, je réussis à lire l’heure à ma montre. Il était environ huit heures. Les habitants du cottage, sans doute, ne se retireraient point dans leurs chambres avant dix heures, peut-être avant minuit : perspective qui n’avait rien de plaisant pour moi. Dans une accalmie du vent, j’entendis, venant du salon, la voix de Flora qui lisait tout haut ; les mots, naturellement, je ne pouvais les distinguer : mais c’était un délicieux ruisseau de paroles vagues, calme, cordial, plus intime et plus séduisant, plus éloquent et non moins beau qu’un chant. Puis, dès la minute suivante, la clameur d’une nouvelle rafale se rua sur le cottage ; la douce voix s’y noya aussitôt ; et je me hâtai de m’éloigner d’un poste par trop dangereux.

Pendant trois heures bien pleines je dus, après cela, permettre aux éléments de s’exercer à leur aise contre moi ; mais le pire supplice me venait de mon impatience à revoir Flora. Je me rappelais des nuits de ma vie de soldat qui auraient dû me paraître plus pénibles encore : des nuits que j’avais passées debout aux avant-postes, sous la pluie et le vent, parfois sans souper, sans autre perspective que des coups de fusil pour le déjeuner du lendemain matin ; je me rappelais ces dures nuits, mais toutes me semblaient légères en comparaison. Telle est la manière étrange dont nous sommes faits ! Tant l’amour d’une femme a en nous de force, plus même que l’amour de la vie !

Mais, à la fin, mon attente fut récompensée. La lumière disparut du salon, et reparut, un moment après, dans la chambre au-dessus. Heureusement pour le succès de mon entreprise, je me trouvais connaître déjà assez bien les lieux. Je connaissais la tanière du dragon, celle-là même qui venait de s’éclairer. Et je connaissais aussi la grotte de mon Andromède, je savais par quelle miraculeuse bonne fortune elle était située au rez-de-chaussée, sur le flanc du cottage, et hors de portée d’ouïe du redoutable dragon. Il ne me restait donc qu’à tirer parti de mes connaissances. J’étais en ce moment au fond du jardin, où j’avais fini par aller (que Dieu me protège !) pour me réchauffer ; car, du moins, je pouvais y marcher de long en large sans y être entendu. La bourrasque s’était peu à peu apaisée : le vent avait cessé, le bruit même de la pluie s’était allégé, et j’entendais surtout, à présent, la chute lente des gouttes découlant des arbres. C’est au milieu de ce demi-silence que vint à moi, tout à coup, le son grinçant d’une fenêtre qu’on ouvrait ; je m’avançai de quelques pas et aperçus un long jet de lumière se profilant sur le noir. Il venait de la fenêtre de Flora, qu’elle venait d’ouvrir toute grande, dans la nuit, et où maintenant elle venait de s’asseoir, rose et pensive, sous la lueur de deux chandelles brûlant au fond de la chambre. Elle s’était interrompue, tout à coup, dans sa toilette de nuit ; ses cheveux dénoués ombrageaient son visage ; d’une main elle tenait un peigne, au repos, de l’autre elle s’était paresseusement appuyée à l’un des barreaux de fer qui protégeaient la fenêtre.

Marchant sur le gazon, et favorisé par le murmure de la pluie, qui avait recommencé à tomber, je pus m’approcher de Flora sans qu’elle m’entendît. J’étais de l’autre côté de sa fenêtre, dans l’ombre, j’aurais pu la toucher. Mais je n’avais point le courage d’interrompre sa rêverie. Debout derrière elle, je la buvais des yeux. Je voyais comment la lumière lui faisait, de ses cheveux, une sorte d’auréole, j’admirais mille nuances délicieusement variées, dans l’or de sa chevelure, dans le rose de sa chair, entre la joue et le cou. Et, d’abord, elle me parut si belle, avec tant de noblesse et de raffinement, que je me sentis un peu découragé. Mais, à mesure que je m’enchantais à la contempler, l’espoir et la vie renaissaient en moi ; j’oubliais le poids accablant des vêtements mouillés dont j’étais chargé ; un sang nouveau me coulait dans les veines.

Flora, toujours sans s’apercevoir de ma présence, continuait à regarder devant elle, sur l’image reflétée de la fenêtre, les ombres droites des longs barreaux ; ou bien elle considérait le scintillement des cailloux du sentier, ou, plus loin, l’impénétrable nuit où étaient plongés le jardin et les collines d’au delà. Tout à coup, sa poitrine se souleva, et elle poussa un petit soupir qui retentit dans mon cœur comme un appel.

« Qui peut causer le soupir de Miss Gilchrist ? murmurai-je. Serait-ce un souvenir des amis absents ? »

Vivement, elle retourna la tête de mon côté ; ce fut le seul signe de surprise qu’elle daigna faire. Au même instant je m’avançai hors de l’ombre et m’inclinai profondément.

« Vous ! dit-elle, vous ici ?

— Oui, c’est moi qui suis ici ! répondis-je. Je suis venu de très loin, de plus de cent cinquante lieues, pour vous voir. J’ai attendu toute cette nuit dans votre jardin. Miss Gilchrist ne voudra-t-elle pas tendre sa main à un ami en peine ? »

Elle me tendit sa main à travers les barreaux ; et deux fois je baisai cette main, après m’être jeté sur un genou, dans le sentier plein d’eau. Au second baiser, la main me fut tout à coup retirée, d’un mouvement brusque, et qui me sembla l’effet d’une résolution soudaine. Je repris mon attitude précédente ; et, pour un moment, nous restâmes en silence. Toute ma timidité m’avait ressaisi. Je me risquai cependant à regarder Flora dans les yeux, pour voir s’il s’y trouvait quelque trace de colère ; ses yeux tremblèrent et se détournèrent des miens ; et j’en fus rassuré.

« Il faut que vous ayez perdu la tête, pour être revenu ici ! dit-elle enfin. De tous les lieux du monde, celui-ci est pour vous le plus dangereux. Et moi qui étais précisément en train de songer que vous deviez maintenant vous trouver en sûreté dans votre pays !

— Vous pensiez à moi ? m’écriai-je.

— Monsieur de Saint-Yves, vous ne vous rendez pas compte du danger où vous êtes ! répondit-elle. Moi, je m’en rends compte, et pourtant je ne puis pas trouver dans mon cœur la force de vous le dire. Par grâce, laissez-vous persuader, et fuyez d’ici !

— Je crois bien que je connais ce danger comme vous, mademoiselle. Mais je n’ai jamais attaché une très grande importance à la vie. Ma seule école a été la guerre, une assez mauvaise école en vérité pour devenir savant ; mais on y apprend à porter sa vie dans ses mains aussi légèrement qu’un gant, et à s’en défaire aussi facilement, pour la dame qu’on aime ou pour son honneur. Je suis revenu en Écosse, — tout en sachant très bien ce que je faisais, — afin de vous revoir et de causer avec vous, peut-être pour la dernière fois. J’ai su, dès le début, ce que je faisais, et, si je n’ai pas hésité au début, pouvez-vous croire que je sois disposé à reculer maintenant ?

— Mais non, vous ne pouvez pas savoir ce qui en est ! dit-elle avec une agitation croissante. Cette ville, même ce jardin, signifient la mort pour vous. Tout le monde ici croit à ce que l’on a écrit de vous : moi seule je n’y crois pas. S’ils vous entendent, s’ils entendent seulement un murmure… Je tremble en y pensant ! Partez, partez aussitôt ! Écoutez ma prière !

— Chère miss Gilchrist, ne me refusez pas ce que je suis venu chercher de si loin ! Rappelez-vous que, sur les millions de personnes qui habitent l’Angleterre, il n’y a que vous à qui je puisse me confier ! Le monde entier est contre moi ; vous êtes mon seul allié ; et, de même qu’il faut que je parle, il faut que vous m’entendiez ! Tout ce que l’on a écrit de moi est faux. Oui, j’ai tué cet homme, ce Goguelat : c’est bien de lui que vous vouliez parler ? »

Elle me fit oui, d’un signe de tête, en silence. Elle était devenue mortellement pâle.

« Mais je l’ai tué en duel, dans une lutte loyale. Jusqu’alors, jamais je n’avais tué personne qu’à la guerre, où c’était mon métier. Mais tout mon cœur brûlait de reconnaissance pour quelqu’un qui avait daigné être bon pour moi, pour un ange qui m’était apparu comme la lumière du soleil dans les ténèbres de ma prison. Cet ange, cette amie céleste, Goguelat a osé l’insulter. Souvent déjà il m’avait insulté moi même, c’était son passe-temps favori : il pouvait m’insulter à son aise. Mais si j’avais toléré son insulte à cette jeune dame, jamais ensuite je ne me le serais pardonné. Nous nous sommes donc battus, et il est tombé ; et certes j’ai beaucoup de regret de l’avoir tué, mais je n’en ai point de remords ! »

Avec une anxiété toute frémissante, j’attendis une réponse. Ce que j’avais de pire à avouer était dit maintenant ; mais je ne me sentais pas la force de poursuivre mon récit sans avoir reçu au moins une ombre d’encouragement.

« Vous me blâmez ? hasardai-je enfin.

— Non, certes ! C’est un point dont je ne puis parler, je ne suis encore qu’une petite fille ! Mais je suis sûre que vous étiez dans votre droit. Je l’ai toujours dit… à Ronald. Pas à ma tante, naturellement ! Ma tante, je suis forcée de la laisser parler comme elle veut. Non, vous ne devez pas me croire une amie déloyale ! Même avec le major, je prends votre défense — je ne vous ai pas dit qu’il était devenu de nos amis : le major Chevenix, bien entendu ; — il s’est pris d’une telle amitié pour Ronald ! C’est lui qui nous a apporté la nouvelle de l’arrestation de ce maudit Clausel, et de tout ce dont on vous accusait. J’ai été furieuse. Sur quoi, m’ayant abordée dans un coin, le major a eu la bonté de me dire que vous étiez innocent. « Mais, a-t-il ajouté, nous sommes les deux seuls à le croire. À quoi bon parler ? » Oh ! je dois dire qu’il s’est montré tout à fait gentil, le major Chevenix ! »

Ces mots me donnèrent une crise de jalousie féroce. Je me rappelai la première fois que le major avait vu Flora, l’intérêt qu’il avait aussitôt paru concevoir pour elle ; et je ne pus qu’admirer la façon dont l’animal avait su tirer parti de ce qu’il me connaissait pour me supplanter. Tout est de bonne guerre à l’amour, comme à la guerre. Mais je n’en étais pas moins exaspéré ; et j’avais d’autant plus hâte d’achever de me justifier aux yeux de Flora. En conséquence, j’entrai aussitôt dans le récit de mes aventures. C’était le même récit qu’on vient de lire, mais plus bref, et raconté avec une intention différente. Tout, jusqu’aux moindres incidents, y avait une portée spéciale ; tous les sentiers y concouraient à un même but, qui était le cœur de ma bien-aimée.

Dès le commencement de mon récit, je m’étais agenouillé sur le gravier, en face de la fenêtre inférieure, j’avais appuyé mes bras sur le rebord, et baissé ma voix au ton d’un murmure de confidence. Flora elle-même s’était mise à genoux de l’autre côté, pour être au même niveau ; de telle sorte que nos têtes se seraient touchées sans les barreaux qui les séparaient. Ainsi unis, ainsi séparés, je sentais que le son bas et continu de ma voix ardente agissait peu à peu sur le cœur de Flora, et n’agissait pas moins sur mon propre cœur. Car le charme des paroles d’amour est à double effet. Les oiseaux peuvent bien être charmés par la flûte de l’oiseleur, un simple tube de jonc : mais non point les grands oiseaux que nous sommes ! À mesure que je parlais, et que ma résolution se renforçait, et que ma voix trouvait des modulations nouvelles, et que nos visages se rapprochaient des barreaux, Flora et moi succombions également à la fascination. Ce n’est qu’avec son propre cœur qu’on prend un cœur.

« Et maintenant, poursuivis-je, je vais vous dire quelque chose que vous pouvez encore faire pour moi. Je cours un certain risque, ces jours-ci ; et vous voyez vous-même comment, en ma qualité d’homme d’honneur, je suis tenu de le courir. Mais si… mais en mettant les choses au pis, je n’ai nulle envie d’enrichir ni mon méchant cousin, ni votre Prince Régent. J’ai ici le gros de la somme que mon oncle m’a donnée : huit mille livres sterling. Ne voudriez-vous pas en prendre soin pour moi ? N’y voyez pas seulement de l’argent ! Acceptez et gardez cette somme comme une relique de votre ami ! Je puis en avoir bien besoin avant peu. Connaissez-vous le vieux conte du géant qui donna son cœur à garder à sa femme, le jugeant plus en sécurité auprès de l’amour de cette femme qu’auprès de sa propre force ? Flora, je suis ce géant, un tout petit géant : voulez-vous être la gardienne de ma vie ? Et voulez-vous prendre mon cœur tout entier, que je vous offre sous ce symbole ? En présence de Dieu, si vous voulez y consentir, je vous donne mon nom ! Si un malheur m’arrive, si je ne puis jamais espérer de vous appeler ma femme, permettez-moi du moins de penser que vous acceptez de vous servir de l’héritage de mon oncle, comme ma veuve !

— Non, non, fit-elle, ne dites pas cela !

— Hé ! m’écriai-je, qu’importent les noms pour moi ? Il n’y a qu’un seul nom sous lequel je vous connaisse ! Flora, mon amour !

— Anne ! » dit-elle.

Quelle musique est si pleine de musique que d’entendre son nom prononcé, pour la première fois, par celle que l’on aime ?

« Bien-aimée ! » répondis-je.

Les barreaux jaloux, enfoncés aux deux extrémités dans la pierre et la chaux, firent tout ce qu’ils pouvaient pour arrêter mon élan. Mais je pris Flora aussi pleinement qu’ils me le permirent. Ma chérie n’évita pas mes lèvres. Mes bras s’enlacèrent autour de sa taille, qui s’offrit volontiers à leur enlacement. Et ainsi nous restâmes, liés et cependant séparés, égratignant nos visages, sans y prendre garde, sur les froids barreaux. Et voilà que, au même instant, l’orage se déchaîna autour de nous. De nouveau le vent se mit à souffler dans les arbres ; une averse de pluie de mer glacée envahit le jardin ; et, pour comble d’ironie de la destinée, voilà qu’une gouttière commença tout à coup à lancer son eau sur ma tête et mes épaules, avec la vivacité d’une fontaine. Je sautai sur mes pieds, Flora se redressa, comme si nous avions été découverts. Et, un moment après, mais cette fois debout, de nouveau nous nous étions rapprochés, aux deux côtés des barreaux.

« Flora, dis-je, c’est en vérité une bien pauvre chose que je vous offre là ! »

Elle serra tendrement mes mains dans les siennes.

« Anne, mon chéri, dit-elle, il n’y a point de chose au monde qui puisse me faire plus riche ! Savez-vous que j’envie ce jeune garçon, ce Rowley, de pouvoir être près de vous dans votre danger ? Mais non ! se reprit-elle, je n’envie personne. Je suis trop heureuse d’être à vous !

— À moi, dis-je, pour toujours

— À vous tout entière ! répéta-t-elle. Tout entière, et pour toujours ! »

Si les dieux étaient accessibles à l’envie, ils auraient été étonnés de voir le peu qu’ils pouvaient pour empêcher le bonheur des mortels. J’étais là debout sous une véritable douche ; Flora elle-même était toute mouillée, non seulement de mes étreintes, mais du rejaillissement de la pluie. Le vent avait achevé de faire couler les chandelles ; nous étions désormais dans l’obscurité. Je ne pouvais plus rien voir que l’éclat de ses yeux, dans la pièce sombre. À elle, je devais apparaître comme une silhouette vague, avec un halo fait par la pluie et par le crachement continu de la gouttière gothique au-dessus de ma tête. Et nous étions heureux à rendre les dieux jaloux.

Par degrés, nous devînmes plus calmes et en même temps plus bavards ; et lorsque passa cette rafale, qui se trouva être la fin de l’orage, nous nous mimes à parler du détail de nos projets. Je fus heureux d’apprendre qu’elle connaissait M. Robbie, l’avoué dont Romaine m’avait donné le nom, et qu’elle était même invitée à passer la soirée chez lui, le surlendemain, lundi. Avec une précision dont je fus ravi de la voir capable, elle me traça un petit portrait du personnage. C’était, d’après elle, un amateur passionné de vieilleries et, en particulier, de vieux blasons. Heureuse nouvelle pour moi, qui, grâce à feu M. de Culemberg, me trouvais connaître les armoiries de presque toutes les familles de France ! Et, sans en rien dire à Flora, je me jurai sur-le-champ de passer avec elle la soirée du surlendemain, dans la maison de M. Robbie.

Je lui remis mon argent ; je n’avais naturellement apporté que des billets.

« Mais, Anne, où vais-je garder cela ? s’écria-t-elle. Et si ma tante le découvrait ! Où le cacher ?

— Sur votre cœur ! suggérai-je.

— De cette façon, vous serez toujours près de votre trésor, dit-elle, car vous êtes toujours dans mon cœur ! »

Nous fûmes interrompus par une clarté soudaine qui se répandit sur la nuit. Les nuages se dispersaient, les étoiles s’allumaient aux quatre coins du ciel ; et, consultant ma montre, je fus stupéfait de découvrir qu’il était déjà plus de cinq heures du matin.


III

Le jour du Sabbat.


Il était temps, en vérité, que je quittasse Swanston-Cottage ; mais restait à savoir ensuite ce que je pourrais bien faire de moi. En me séparant de Rowley, la veille, je lui avais recommandé de dire à notre hôtesse que j’avais rencontré un ami, et que, sans doute, je ne rentrerais pas avant le lendemain matin. L’invention n’était pas mauvaise en soi ; mais l’état où je me trouvais la rendait impraticable. Je ne pouvais pas songer à rentrer avant de m’être d’abord arrêté quelque part, pour sécher et décrotter mes vêtements, et pour me coucher dans un lit pendant cette opération.

La fortune me favorisa de nouveau. J’aperçus, à une centaine de pas de moi, sur la gauche, une fenêtre éclairée : un malade qu’on veillait, sans doute, dans une maison. Mais, à mesure que j’approchais, j’entendis venir à moi plus distinctement un bruit de chants, dont je finis même par percevoir les paroles : et ce n’étaient guère des paroles destinées à divertir ou à calmer l’insomnie d’un malade. Une dizaine de voix discordantes vociféraient des couplets bachiques, avec une telle fantaisie dans le rythme et avec une expression si sentimentale, que chacun des chanteurs devait sûrement en être au moins à sa troisième bouteille.

M’approchant encore, je vis une sorte de cabane rustique, au bord de la route, avec une enseigne au-dessus de la porte. La lumière qui affluait du dedans me permit de déchiffrer l’inscription : Le Repos du Chasseur, tenu par Alexandre Hendry. Porter, Ale, Spiritueux. On loge à la nuit.

Mon premier coup sur la porte interrompit la musique et une voix vacillante me demanda, du dedans :

« Qui va là ? »

À quoi je répondis :

« Un honnête voyageur ! »

Immédiatement après, les barreaux de la porte furent tirés par quatre ou cinq jeunes gens d’une taille démesurée, tous très convenablement mis et étonnamment ivres ; l’un d’eux, qui paraissait d’ailleurs le plus ivre de tous, portait une chandelle dont il arrosait, au hasard, les vêtements de ses compagnons.

C’est avec une bonté pleine d’incohérence qu’ils m’accueillirent, et écoutèrent l’histoire, hâtivement improvisée, que je leur débitai ; après quoi ils me poussèrent jusque dans la pièce où ils se tenaient, un petit salon de taverne, avec un admirable feu dans la cheminée et, sur le plancher, une quantité plus admirable encore de bouteilles vides ; et ils m’apprirent que j’étais devenu, par le fait, de cette réception, membre temporaire du Club des Six Pieds de Haut, société athlétique de jeunes gens de bonne famille. Ils me firent comprendre que je les avais surpris au milieu d’une « séance de boisson de toute une nuit », succédant à une « marche de toute une journée » ; et que tous les membres du club comptaient bien être sur pied, et « en règle comme une pièce de vingt sous » pour le service divin de midi, à l’église la plus voisine.

Je dois ajouter que bien que six pieds de taille eussent suffi pour donner le droit d’être membre du club, tous mes nouveaux amis dépassaient de beaucoup cette taille minimum ; de telle sorte que je retrouvais, en face d’eux, mes sensations d’enfance, et me demandais involontairement ce que toutes ces grandes personnes allaient bien faire de moi. Mais les Six Pieds, s’ils étaient très ivres, n’étaient pas moins bons. Le patron et tous les domestiques de l’auberge étaient couchés et ronflaient déjà depuis longtemps. Que ce fût par un don naturel ou par une habitude acquise, ils pouvaient s’accommoder de dormir comme des momies, dans la cuisine, pendant que le plus affreux vacarme se faisait à quelques pas de là. Et ce fut dans ladite cuisine que mes nouveaux amis m’entraînèrent ; ils comptèrent le nombre des paillasses et celui des dormeurs, m’offrirent de me mettre sur l’une des paillasses avec le garçon d’écurie, me proposèrent de mettre le garçon d’écurie sur le plancher pour m’installer à sa place, tombèrent sur les chaises, et firent assez de tapage pour réveiller des morts : tout cela illuminé par le même jeune porteur de torche, mais qui maintenant tenait deux chandelles, et, de plus en plus, sans cesser de nous asperger de suif, devenait lui-même pareil à un homme écrasé sous une tourmente de neige.

Enfin un lit fut trouvé pour moi dans un cabinet voisin, mes aimables hôtes m’aidèrent à me débarrasser de mes vêtements, qu’ils se chargèrent eux-mêmes de mettre à sécher devant le feu du salon ; je pus m’étendre, me reposer, et, bientôt, m’endormir.

Quand je m’éveillai, vers neuf heures, avec un beau soleil m’éblouissant les yeux, l’aubergiste en personne accourut à mon appel, m’apporta mes vêtements, tout à fait secs et dûment brossés, et me communiqua la bonne nouvelle que tout le Club des Six Pieds de Haut était enfin allé se coucher. Mais la question de savoir où ils pouvaient bien s’être couchés resta une énigme pour moi jusqu’à ce que, en sortant de l’auberge par la petite porte du jardin, j’aperçus une étable où, à ma grande surprise, toutes les têtes rouges de mes gigantesques amis se trouvaient mêlées dans la paille, comme des prunes dans une tarte.

Le soleil brillait gaiement lorsque je me mis en route ; l’air était rempli d’un parfum presque printanier ; et tout cela, joint au bon repos que je venais de prendre, achevait de me faire marcher d’un pas vif et alerte. Pourtant, à mesure que j’approchais de la ville, la conscience du danger me revenait à l’esprit ; et je me dis tout à coup que j’aurais bien meilleure contenance pour traverser les rues d’Édimbourg si, au lieu de marcher seul, je pouvais me procurer un compagnon avec qui causer. Or, voici que précisément, dans un faubourg, j’eus la chance d’apercevoir un ample personnage qui, avec une longue redingote et des guêtres de soie, se tenait en arrêt devant un mur de pierre. Saisissant une occasion qui me parut excellente, je m’arrêtai à mon tour dès que je fus près du gros homme, et lui demandai ce qu’il avait trouvé là pour l’intéresser.

Il retourna vers moi, un visage qui, en proportion, n’était pas moins large que son dos.

« Eh bien ! monsieur, répondit-il, j’étais en train de m’étonner de mon incurable stupidité : car je passe par ce chemin toutes les semaines de ma vie, quand le temps le permet, et jamais encore je ne m’étais avisé de remarquer la pierre que voici ! »

Ce que disant, il frappait le mur avec une canne en bois de chêne, respectable comme tout l’ensemble de sa personne et de sa tenue.

Je regardai la pierre en question. Encastrée dans un mur de construction plus récente, elle offrait des traces d’un blason sculpté. Aussitôt je me rappelai ce que m’avait dit Flora de la manie héraldique de M. Robbie, dont le portrait, tel qu’elle me l’avait décrit, s’accordait d’ailleurs entièrement avec la figure de l’inconnu que j’avais devant moi.

« De belles armoiries ! dis-je. Ne sont-ce point celles des Douglas ?

— Eh oui ! monsieur, ce sont bien les armes des Douglas, autant du moins que leur triste état présent permet de les déchiffrer ! Mais laissez-moi vous poser à mon tour une question plus personnelle, monsieur ! Dans les temps dégénérés où nous vivons, je suis bien surpris de vous trouver si renseigné en matière de blason !

— Oh ! j’ai reçu une légère teinture de cette belle science dans ma jeunesse ! répondis-je. Mais j’ai, depuis longtemps, tout oublié. Que le ciel me préserve de vouloir vous tromper, en me posant devant vous comme un connaisseur !

— Et un peu de modestie ne messied pas, même chez un connaisseur ! » répondit gracieusement mon respectable ami.

Car le fait est que, dès cette minute, nous devînmes amis ; et c’est de la façon la plus amicale que nous nous entretînmes tout le long du faubourg et puis dans les rues de la Ville Neuve, qui était silencieuse et déserte comme une cité des morts. Les boutiques étaient fermées, pas une voiture ne passait, les chats folâtraient seuls au soleil, sur les pavés ; et l’écho de nos pas et de nos voix nous revenait des maisons inanimées. J’assistais là, pour la première fois, à la célébration hebdomadaire du Sabbat dans la vénérable cité d’Édimbourg ; et je dois avouer que le spectacle, s’il manquait de gaieté, n’était pas dépourvu d’une certaine grandeur. Puis, tout à coup, pendant que nous marchions et causions ainsi dans cette étrange solitude, les cloches se mirent à sonner de tous les coins de la ville ; et aussitôt les rues se remplirent de pieuses personnes se rendant aux offices.

Mon compagnon m’invita à partager son banc au temple de Sainte Mary, où j’aurais le plaisir d’entendre le docteur Henry Gray, « un prédicateur des plus remarquables » ; et peu s’en fallut que je n’acceptasse cette offre qui, je le crains bien, aurait eu de quoi donner un cours tout différent à mes aventures. Mais, au dernier moment, je retrouvai par hasard assez de bon sens pour m’excuser, en alléguant la promesse de rejoindre des amis qui avaient en réserve pour moi, quelque part, un autre prédicateur non moins « remarquable ». Et un nouveau hasard me fournit, fort à propos, le moyen de vérifier la justesse de mes conjectures sur l’identité de mon obligeant compagnon ; car j’entendis celui-ci salué, par un passant, sous le nom de « M. Robbie ».

Aussitôt je présentai la lettre d’introduction dont m’avait pourvu l’excellent M. Romaine, en même temps que je me présentais sous le nom de « M. Ducie », que Rowley et moi avions décidé de substituer au nom désormais hors d’usage de « M. Ramornie ». Le digne avoué, enchanté de rencontrer un ami de son ami Romaine, et plus enchanté encore, sans doute, de rencontrer un confrère en cette science héraldique, dont il était un fervent adepte insista très vivement pour que je consentisse du moins à venir dîner avec lui.

« Nous avons la réputation d’être un peuple hospitalier, dans notre pays, me dit-il ; et je serai ravi de pouvoir vous faire apprécier notre hospitalité.

— Mon cher monsieur Robbie, répondis-je, j’espère bien pouvoir l’apprécier chez vous quelque jour ; mais aujourd’hui, à mon grand regret, je ne le puis pas. Je me trouve amené dans votre ville par une affaire, et d’un genre assez particulier. Aussi longtemps que je ne vous aurai pas exposé cette affaire, parlant en votre personne à l’homme de loi et en qualité de client, je ne puis songer à accepter une invitation que j’aurais, en quelque sorte, le sentiment de vous avoir volée !

— Bon, bon, dit-il un peu refroidi, il en sera comme vous voudrez, encore que vous ne pourriez pas parler autrement si vous aviez commis les pires forfaits ! Soit, donc, tout le dommage sera pour moi ! J’aurai à manger seul, sans autre distraction que de méditer le sermon du docteur Gray entre deux gorgées de mon vieux bourgogne. Mais quant à l’affaire dont vous me parlez, si vraiment elle est aussi importante que vous le dites, je suppose qu’il y a urgence à s’en occuper ?

— Elle presse fort, en effet, monsieur, je dois vous l’avouer, répondis-je.

— Eh bien ! convenons, si vous voulez, de huit heures et demie, demain matin ! Vous avez mon adresse ? » demanda-t-il, et il me donna son adresse, la seule chose qui me manquât encore.

Enfin, à la hauteur de York place, nous nous séparâmes, avec force civilités réciproques ; et je fus libre de poursuivre mon chemin jusqu’à mon appartement de Saint-James’s Square.

En arrivant près de la maison, j’eus l’extrême surprise d’apercevoir mon hôtesse qui rentrait chez elle, vêtue avec une élégance sévère, et ayant à son bras mon domestique Rowley, également en grande tenue.

Tous deux s’empressèrent au-devant de moi dès qu’ils m’aperçurent ; et le premier soin de Mme Mac Rankine fut de me demander à quel office j’avais assisté. Je me rappelai très à point le nom du temple où se rendait M. Robbie, et c’est ce nom que j’offris timidement en réponse à la dame, en y joignant celui de l’éminent docteur Gray. Je croyais, par ce mensonge, me la rendre tout à fait favorable : j’ignorais encore, à ce moment, combien l’âme écossaise est exigeante et difficile en matière d’alimentation spirituelle. Au lieu du compliment que j’avais espéré, la dame me répondit par une moue irritée, qui aussitôt me fit comprendre que la religion de M. Robbie et celle de Mme Mac Rankine ne vivaient pas entre elles en de trop bons termes.

« Vous ne devez pas oublier, madame, que je suis étranger à votre ville ! repris-je. Si j’ai mal fait, c’est par pure ignorance. Et si, cet après-midi, vous consentez à me conduire vous-même à un autre service, à un meilleur, je me ferai un plaisir de vous accompagner ! »

Cette imprudente proposition se trouva prise au mot. À peine les cloches s’étaient-elles remises en branle, dans l’après-midi, que Mme Mac Rankine se présenta sur le seuil de ma chambre, et me fit savoir qu’elle m’attendait pour me mener prier au bon endroit. Aussitôt je lui offris mon bras le plus galamment du monde, tandis que Rowley nous suivait à deux pas en arrière. Je commençais à me familiariser avec l’idée de mes risques à Édimbourg, et je me rappelle que la perspective d’assister à un sermon, loin de m’effrayer, me faisait même l’effet d’une nouveauté amusante. Hélas ! la nouveauté de la chose s’effaça vite, et mon amusement fut de courte durée. Je ne sais pas ce que pouvaient être les sermons du docteur Gray ; mais celui du révérend Mac Craw, ce jour-là, se trouva un véritable phénomène d’incohérence et d’ennui. Il était dirigé, à ce que je crus comprendre, contre toutes les églises de la terre, et contre la mienne en particulier ; mais, avec tout cela, l’attaque était si confuse et si remplie de banalités que j’eus une peine extrême à ne pas m’endormir. C’est par un miracle d’énergie que je pus me tenir éveillé jusqu’au bout du sermon.

N’importe, ma ferveur parut cependant toucher l’exigeante Mme Béthiah Mac Rankine. Ou peut-être l’excellente dame était-elle touchée par d’autres considérations d’ordre plus temporel ? Le fait est qu’elle ne semblait nullement fâchée de pouvoir se rendre au temple en compagnie d’un élégant dandy, et avec un valet en livrée marchant derrière elle. Je compris cela à la manière dont elle nous conduisait, dont elle nous désignait, dans les Bibles, les psaumes à chanter, dont elle nous offrait des losanges de pâte pectorale dans une bonbonnière d’écaille ; et dont, à chacune de ces attentions, elle promenait un petit coup d’œil autour de l’église, pour bien s’assurer qu’on la remarquait.

Je n’en crus pas moins de mon devoir de l’encourager dans ces sentiments de bienveillante sympathie à mon égard. Au retour de l’église, — si toutefois on peut appeler cela une église, — j’imaginai, pour achever de l’intéresser à moi, un projet à la fois insidieux et hardi. Je résolus de la mettre dans la confidence de mes amours. Et à peine lui avais-je fait mention d’une jeune dame et du lien qui m’unissait à elle, qu’elle me demanda, tournant vers moi un visage d’une gravité inquiétante.

« À quelle dénomination religieuse appartient-elle ?

— Ma foi, madame, répondis-je, tout interloqué, je n’ai pas encore songé à m’en informer ! Je sais seulement que mon amie est une bonne chrétienne, et cela me suffit !

— Oui, sans doute, soupira mon hôtesse, si elle l’est réellement ! Il reste un peu de christianisme au fond de bon nombre de dénominations, je ne le nie pas. Il en reste un peu chez les Mac Glashanites, un peu chez, les Glassites, davantage encore chez les Mac Millanites ; et je dois même dire qu’on en retrouverait un atome jusque chez les membres de l’Église Établie.

— J’ai même connu, hasardai-je, quelques papistes qui étaient d’assez braves gens !

— Fi ! monsieur Ducie, vous n’avez pas honte ? s’écria-t-elle.

— En vérité, chère madame…

— On ne doit jamais plaisanter dans les matières sérieuses ! » fit aigrement la dame.

Mais, dans l’ensemble, elle accueillit la confidence de notre idylle avec avidité, comme un chat lèche ses moustaches sur un plat de crème. Et, chose étrange à dire, moi-même j’éprouvai une satisfaction presque égale à pouvoir déverser le trop-plein de mon cœur dans cette poitrine desséchée : tant on a raison d’affirmer que l’amour est, par essence, une passion expansive ! Et ma confidence eut encore pour résultat de créer entre nous un lien d’intimité. Dès ce moment, je sentis que mon austère hôtesse était devenue mon amie ; et, en vérité, je n’eus que fort peu de peine à lui persuader de se joindre à nous, ce soir-là, pour le thé. Que le lecteur imagine cet étrange trio, Rowley, Mme Mac Rankine, et le comte de Saint-Yves !


IV

La soirée de l’avoué.


Vers huit heures et demie, le lendemain matin, je sonnais à la porte de l’étude de M. Robbie, dans Castle Street. Je trouvai l’avoué assis à son bureau, dans une chambre toute garnie de casiers verts. Il m’accueillit comme un vieil ami.

« Arrivez, monsieur, arrivez vite ! me dit-il. Voici le dentiste qui vous attend, et je crois pouvoir vous promettre que l’extraction se fera avec le moins de douleur possible !

— C’est de quoi je ne suis pas aussi certain que vous, monsieur Robbie ! répondis-je, en lui serrant la main. Mais en tout cas je ne vous ferai pas perdre trop de temps ! »

J’eus donc à faire ma confession. J’avouai que j’avais quitté l’Écosse en compagnie de deux conducteurs de bestiaux, que j’avais usé d’un faux nom, que j’avais assommé une créature humaine dans une rixe sur la lande, et que j’avais souffert que deux hommes absolument innocents restassent quelque temps en prison, sous une inculpation dont j’aurais pu tout de suite les décharger. Je racontai tout cela d’une seule traite, rapidement, pour en avoir vite fini avec le pire de l’affaire ; et M. Robbie écouta tout cela avec gravité, mais sans faire voir la moindre apparence de surprise.

« Et maintenant, monsieur, poursuivis-je, je suis bien résolu à payer pour cette malheureuse aventure : mais je serais extrêmement heureux si je pouvais le faire sans apparaître en personne, et même sans avoir à mentionner mon véritable nom. Ma famille serait très mécontente si elle avait vent de la chose. Si mon acte a eu pour Faa des conséquences fatales, et si des poursuites sont en cours contre Todd et Candlish, j’ai la ferme intention d’empêcher dès maintenant qu’ils soient punis à ma place ; et donc, je vous autorise à me dénoncer si vous le jugez bon. Mais, au cas où vous estimeriez possible de les tirer de peine sans que j’eusse à intervenir, je vous serais infiniment reconnaissant du précieux service que ce serait pour moi.

— Voilà qui est parfaitement dit ! répondit M. Robbie. En vérité, une affaire comme celle-là ne rentre guère dans mes occupations habituelles, comme sans doute notre ami commun M. Romaine vous l’aura fait entendre. Je ne me mêle que très rarement de causes touchant, de près ou de loin, au criminel. Mais, pour un jeune gentleman tel que vous, je puis me départir un peu de mes habitudes. Je vais aller, de ce pas, commencer une enquête dans les bureaux du procureur royal.

— Attendez un moment, monsieur ! m’écriai-je. Vous oubliez le chapitre des dépenses. Permettez-moi, par manière de provision, de déposer entre vos mains mille livres sterling !

— Mon cher monsieur, vous aurez la bonté d’attendre que je vous donne ma note répliqua sévèrement M. Robbie. Ce n’est pas de cette manière-là que nous avons coutume de procéder, en Écosse !

— Et cependant, M. Robbie, repris-je, je dois vous demander la permission d’insister. Je n’ai pas seulement en vue les frais du procès mais je songe surtout à ces deux braves gens, Todd et Candlish. Tous deux sont d’excellentes créatures. Ils ont été soumis, par ma faute, à un long emprisonnement ; et je vous prie, monsieur, de ne pas épargner l’argent pour les indemniser.

— Je vous comprends à présent, monsieur Ducie ! dit l’avoué. Mais plus tôt je commencerai mon enquête, mieux cela vaudra pour vos amis et pour vous. Mon clerc va vous conduire dans la salle d’attente, et vous donnera le Caledonian Mercury de ce matin, pour vous divertir jusqu’à mon retour. »

L’absence de M. Robbie dura au moins trois heures. Enfin, je le vis descendre d’une voiture de louage, devant la porte ; et presque aussitôt après je fus de nouveau introduit dans son cabinet, où la solennité de ses manières me porta à augurer les pires catastrophes. Et en effet, pendant un bon quart d’heure, l’avoué eut la cruauté de me faire tout un sermon sur l’incroyable irréflexion — « pour ne pas dire l’immoralité » — de ma conduite. Ce ne fut qu’après ce quart d’heure qu’il conclut par où il aurait bien dû commencer, en me disant : « J’ai cru de mon devoir de vous exprimer mon opinion personnelle à ce sujet, monsieur, puisque, aussi bien, vous allez pouvoir vous tirer d’affaire en l’espèce sans être inquiété ! Il m’apprit ensuite que ma victime, Faa, avait depuis longtemps quitté l’hôpital ; les coups qu’il avait reçus s’étaient trouvés n’avoir aucune gravité. « Quant à ces deux hommes, Todd et Candlish, poursuivit l’avoué, ils auraient, eux aussi, été relâchés depuis longtemps, sans leur extraordinaire loyauté à votre endroit, mon cher M. Ducie, ou encore M. Ivey, comme je crois que je devrais à présent vous nommer. Jamais ni l’un ni l’autre des vieux coquins n’a risqué un seul mot qui révélât, d’une manière quelconque, l’existence d’une troisième personne impliquée dans l’aventure : de telle sorte que, dans leurs confrontations avec Faa, ils ont fait des réponses si embarrassées et parfois si contradictoires, que le procureur n’a pu se résigner à les mettre en liberté, s’imaginant qu’il y avait sous tout cela quelque chose de caché. Mais, Dieu merci, je n’ai pas eu de peine à le convaincre du contraire ! Je n’ai eu qu’à railler ses soupçons pour les dissiper. Et c’est ainsi que, à ma grande satisfaction, j’ai pu voir de mes propres yeux la mise en liberté de vos deux amis, qui eux-mêmes ont paru ravis de pouvoir reprendre librement le chemin de leur village.

— Oh ! monsieur, m’écriai-je, vous auriez dû me les amener ici !

— Je n’avais point d’instruction dans ce sens, monsieur, répondit l’avoué. Comment pouvais-je savoir que vous désiriez renouer une connaissance qui venait de finir aussi heureusement ? Et puis, pour être franc avec vous, si même vous m’aviez exprimé ce désir, je me serais refusé à en tenir compte. Laissez Todd et Candlish s’en aller en paix ! Ils sont payés et contents, avec la plus haute opinion possible de M. Ivey. Lorsque je leur ai remis à chacun cinquante livres — ce qui était plus que suffisant, monsieur, quoi que vous puissiez en penser ! — le sieur Todd, qui possède la seule langue du couple, s’est écrié avec un fort coup de son gourdin sur le sol : « Eh bien ! n’avais-je pas toujours dit qu’il était un gentleman ? » Non, non, M. Ducie ! Ce Todd et ce Candlish sont désormais sortis de votre vie, et c’est un bon débarras pour vous. Croyez-moi, finissez-en avec toutes vos excentricités, cessez de fréquenter les conducteurs de bestiaux aussi bien que les usuriers, et jouissez plutôt des plaisirs naturels auxquels vous destinent votre âge, votre fortune, votre intelligence et (si vous me permettez de vous dire cela) votre apparence extérieure ! Le premier de ces plaisirs, si vous le voulez bien, conclut-il en tirant sa montre, sera de passer dans ma salle à manger pour y partager le modeste déjeuner d’un vieux célibataire ! »

Tout le temps du repas, qui d’ailleurs était fort bon, M. Robbie continua à me raisonner sur le même sujet.

« Vous êtes, sans aucun doute, ce qu’on appelle un homme de danse ? dit-il ! Eh bien ! jeudi soir, il y aura dans notre ville un grand bal par invitations. J’exige que vous y veniez et que vous m’autorisiez en outre à vous faire les honneurs de la société. Et comme vous ne connaissez encore personne ici, ce qui vous expose à manquer de partenaires, peut-être ne refuserez-vous pas d’affronter, ce soir même, l’ennui d’un petit thé intime chez un vieux garçon. Je réunis chez moi, après le dîner, mes nièces et mes neveux, voire mes petits-neveux et mes petites-nièces, ainsi que quelques clients avec leurs enfants. Je pourrai vous montrer, tout de suite, une ou deux jeunes personnes qui méritent d’être vues, et que vous retrouverez avec plaisir au bal de jeudi. Je vous présenterai notamment mon amie préférée, miss Flora Gilchrist, qui est une vraie perle… Mais je ne vais pas essayer de vous la décrire ; mieux vaut que vous vous rendiez compte par vous-même de ce qu’elle est ! »

La soirée de M. Robbie n’était en effet qu’une petite réunion « intime » : non pas à cause du petit nombre des invités, car, au contraire, les deux salles en étaient toutes remplies, mais parce que l’on ne s’était pas mis en grands frais pour les divertir. Dans l’une des deux pièces, on avait simplement disposé quelques tables, où les personnes mûres étaient solennellement occupées à jouer au whist ; dans la seconde, un peu plus grande, une trentaine de jeunes gens des deux sexes s’entretenaient languissamment, les dames assises sur des chaises, et attendant qu’on leur fît la cour, les hommes debout, dans des attitudes diverses de galanterie ou d’indifférence. On ne dansait pas, on ne jouait à aucun jeu de société ; l’unique ressource était la conversation, sauf pour celle-ci à être modifiée ou stimulée par un certain nombre de Keepsakes qui se trouvaient épars sur les deux tables, et dont quelques jeunes beaux, de temps à autre, montraient les illustrations aux dames. M. Robbie lui-même avait son siège ordinaire dans la salle des cartes ; parfois seulement, entre deux parties, il faisait une rapide incursion au milieu de la jeunesse, se roulant jovialement d’une jeune fille à l’autre comme une image parfaite de l’oncle universel.

Ce digne homme avait, par hasard, rencontré Flora dans l’après-midi. « Venez sans faute, miss Flora, lui avait-il dit, et venez de bonne heure, car j’ai un véritable phénix à vous présenter, un certain M. Ducie, un nouveau client à moi, dont j’avoue que, tout de suite, je suis devenu amoureux ! » Et comme j’avais prévenu Flora, la veille, du nouveau nom que j’allais prendre, elle avait aussitôt compris que je m’étais arrangé de façon à la rejoindre chez M. Robbie. Aussi y était-elle venue elle même dans un état passionnément mélangé d’attente joyeuse et d’inquiétude.

Dès son arrivée, Flora s’était choisi une place tout proche de la porte, où je la trouvai installée, avec un cercle de vagues jeunes gens autour d’elle. Et, quand elle me vit entrer, elle se leva pour venir au-devant de moi de la façon la plus naturelle du monde, après avoir soigneusement préparé la phrase dont elle m’accueillerait.

« Comment allez-vous, M. Ducie ? dit-elle. Il y a un siècle que je ne vous ai vu !

— Oui, et j’ai bien des choses à vous dire, miss Gilchrist ! répondis-je. Me permettrez-vous de m’asseoir près de vous ? »

Car l’artificieuse fille, en s’asseyant près de la porte, et en tirant un sage parti de son châle, avait réussi à garder une chaise vide à côté de sa chaise.

Elle ôta son châle de la chaise et me fit asseoir, toujours avec un naturel parfait : sur quoi les jeunes gens eurent la discrétion de nous laisser seuls. Mais à peine fus-je assis qu’elle me murmura derrière son éventail :

« Est-ce que vous êtes fou ?

— Fou d’amour, en tout cas ! répondis-je.

— Vous ne pouvez pas vous figurer ce que vous me faites souffrir ! dit-elle. Qu’allez-vous dire à Ronald, au major Chevenix, à ma tante ?

— Votre tante ? m’écriai-je avec un sursaut. Dieu puissant ! Est-elle ici ?

— Elle est dans la pièce voisine, en train de jouer au whist ! dit Flora.

— Et elle y restera probablement toute la soirée ? suggérai-je.

— Oui, dit-elle, cela se peut. Telle est en effet son habitude.

— Eh bien ! réponde-je, j’aurai à éviter la salle de jeu, où, d’ailleurs, je n’avais point l’intention d’entrer. Je ne suis pas venu ici pour jouer aux cartes, mais pour contempler une certaine jeune dame, pour repaître mon cœur de sa vue, et puis aussi pour lui communiquer quelques bonnes nouvelles.

— Mais il y a encore Ronald, et le major, insista-t-elle. Ceux-là ne sont point des joueurs de cartes ! Ronald va et vient d’une pièce à l’autre. Et quant à M. Chevenix…

— Il reste toujours assis auprès de miss Flora ? interrompis-je. Et ils causent ensemble du pauvre Saint-Yves ? Oui, j’ai bien deviné cela, ma chère bien-aimée, et M. Ducie est venu y mettre bon ordre ; mais par grâce, ne vous inquiétez pas ! Je ne crains personne que votre tante !

— Et pourquoi cela ?

— Parce que votre tante est une dame, et une dame des plus remarquables, et, comme toutes les dames remarquables, une dame très vive ! répondis-je. Avec les personnes de ce genre, on ne peut jamais compter sur rien, à moins qu’on puisse d’abord les tenir dans un coin, et causer raisonnablement en tête-à-tête avec elles. Si elle m’apercevait ici, votre tante serait parfaitement capable de faire un scandale, sans la moindre considération pour le danger que je cours, ni pour les sentiments de notre hôte.

— Et Ronald est dans le même cas ! dit-elle. Le croyez-vous donc incapable de faire un scandale ? Il faut que vous le connaissiez bien peu !

— J’ai au contraire la prétention de le connaître fort bien ! répondis-je. Je dois seulement manœuvrer de manière à aborder Ronald moi-même le premier, au lieu qu’il m’aborde !

— En ce cas, par pitié, allez vite l’aborder ! supplia Flora. Il est là, tenez, le voyez-vous, au fond de la salle, en train de parler à cette jeune fille en rose !

— Et vous voulez que je perde ma place ici, avant même de vous avoir dit mes bonnes nouvelles ? m’écriai-je. Mais, au fait, que sont toutes les bonnes nouvelles du monde, en comparaison de celle qui me tient au cœur et que j’attends que vous me répétiez ? Il n’y a qu’une seule chose au monde que je me soucie d’entendre ; laissez-moi l’entendre encore avant de vous quitter !

— Oh ! mon cher Anne, soupira-t-elle, si je ne vous aimais pas, serais-je aussi malheureuse que je le suis ? »

À peine m’eut-elle dit cela que je me sentis pénétré de honte et de remords. « Que Dieu me pardonne, ma chérie ! » me hâtai-je de répondre. Après quoi je lui racontai mon histoire aussi brièvement que je pus, et me levai pour aller en quête de Ronald. « Vous voyez que l’on vous obéit, mademoiselle ! » dis-je encore à Flora.

Elle m’accorda un regard qui était la plus belle des récompenses ; et, en m’éloignant d’elle, — comme si je quittais la lumière du soleil pour entrer dans les ténèbres, — j’emportai dans mon cœur la caresse réconfortante de ce regard.

La jeune fille en rose était une grande et majestueuse personne, avec une abondance de dents, un déploiement considérable d’yeux et d’épaules, et un branle-bas ininterrompu de conversation. On pouvait aisément deviner, à voir l’attitude de M. Ronald, qu’il adorait jusqu’à la chaise où cette personne trônait. Mais je fus sans pitié. Je posai ma main sur l’épaule du jeune homme, au moment où il se penchait vers son idole avec une sollicitude timide et passionnée.

« Excusez-moi, et veuillez m’accorder une minute, M. Gilchrist ! » dis-je.

Il sursauta, en réponse à ma voix, et tourna vers moi un visage tout décomposé à force de stupeur.

« Oui, repris-je, c’est bien moi ! Pardonnez-moi d’interrompre un tête-à-tête aussi agréable, mais il faut que je vous rappelle avant tout, mon cher ami, que nous avons des devoirs envers M. Robbie. Ce serait fort inconvenant, à vous comme à moi de faire une scène dans le salon de notre hôte ; j’ai donc jugé nécessaire de me montrer à vous tout de suite, et de vous avertir. Je vous préviens également, pour le cas d’un accident, que mon nom se trouve être aujourd’hui M. Ducie.

— Je… je… Vraiment,… balbutia Ronald. Par tous les diables, qu’est-ce que vous faites ici ?

— Chut ! chut ! répondis-je. Pas ici, mon cher ami, pas maintenant ! Venez plutôt me voir dans ma chambre, demain matin, et nous causerons de tout cela en fumant un cigare. Mais ici, voyez-vous, une explication serait vraiment déplacée ! »

Avant qu’il pût recueillir ses esprits pour me répondre, je lui avais donné mon adresse dans Saint-James’s Square, et m’étais de nouveau perdu dans la foule. Mais, hélas ! ce n’était point chose facile, désormais, de rejoindre Flora ! M. Robbie, d’abord, se trouva sur mon chemin. Il était d’une loquacité insatiable. Et, tandis qu’il continuait à bavarder, je voyais une nuée d’insipides jeunes gens se reformer peu à peu autour de ma chérie. Maudissant mon hôte et ma destinée, j’errais parmi la foule, lorsque je vis entrer mon ami le major, raide comme un bâton, et, à son ordinaire, odieusement propre.

« Oh ! dis-je à M. Robbie, voici quelqu’un dont je désire faire la connaissance ! Voudriez-vous me présenter au major Chevenix ?

— Bien volontiers, dit Robbie. Puis, s’adressant à Chevenix, de loin, par-dessus un flot de têtes :

— Major, cria-t-il, venez vite et laissez-moi vous présenter à mon ami M. Ducie, qui sollicite l’honneur de votre connaissance ! »

Le major rougit très vivement, mais, pour le reste, conserva son sang-froid. Il s’inclina devant moi.

« Je me trompe, peut-être, dit-il, mais j’ai l’idée que nous nous sommes déjà rencontrés ?

— Oui, mais d’une façon irrégulière, répondis-je en lui rendant son salut ; et depuis longtemps je souhaitais de renouveler notre connaissance par une présentation plus en règle.

— Vous êtes bien aimable, M. Ducie ! répliqua-t-il. Peut-être consentiriez-vous à aider un peu ma mémoire ? Où donc ai-je eu le plaisir ?…

— Oh ! à quoi bon rappeler de vieilles histoires, fis-je avec un gros rire, et encore en présence d’un homme de loi ?

— Je gagerais, insinua l’excellent M. Robbie, que lorsque vous avez connu mon client, — dont le passé doit être un chapitre ténébreux tout plein d’horribles secrets, — je gagerais que vous l’avez connu sous le nom de M. Ivey ! acheva-t-il en me bourrant amicalement.

— Non, je ne crois pas que ce soit sous ce nom-là, monsieur ! » répondit le major, les lèvres pincées.

Je tremblais à la perspective de quelque nouvelle plaisanterie malencontreuse de l’excellent avoué ; mais, fort à propos, on l’appela dans la salle de jeu pour une partie de whist.

Le major, dès que nous fûmes seuls, tourna vers moi son visage impassible.

« Eh bien ! dit-il, vous avez du courage !

— Le courage et l’honneur font partie de notre métier, à tous les deux ! répondis-je en m’inclinant.

— Puis-je vous demander si vous vous attendiez à me trouver ici ? demanda-t-il.

— Vous voyez, en tout cas, que c’est moi-même qui ai sollicité la présentation !

— Et vous n’avez pas eu peur ? dit Chevenix.

— Pas le moins du monde ! Je savais que j’avais affaire à un gentleman.

— Soit ! Mais il y a d’autres gens qui vous cherchent, dit-il, et qui ne s’embarrassent pas de scrupules d’honneur. Ne savez-vous donc pas que toute la police est déchaînée à vos trousses ?

— J’espère du moins qu’aucun de ses membres ne se trouve ici ? répondis-je.

— Vous avez vu miss Gilchrist ? demanda Chevenix, changeant de sujet.

— Miss Gilchrist, auprès de laquelle on m’a donné à entendre que nous étions, vous et moi, sur un pied de rivalité ? répliquai-je. Oui, je l’ai vue !

— Et je cherchais précisément à la voir lorsque vous m’avez arrêté ! » répondit Chevenix.

J’avais conscience d’un petit frémissement qui m’agitait tout entier ; et je crois bien que lui aussi éprouvait quelque chose d’approchant. Nous nous toisâmes de haut en bas.

« Notre situation ne laisse pas d’être originale reprit-il.

— Elle l’est tout à fait ! répondis-je. Mais laissez-moi vous dire franchement que vous soufflez sur un charbon éteint ! Je vous dois bien cet avis amical, en échange de votre bonté pour le prisonnier Champdivers.

— Par où vous voulez me faire entendre que la dame a déjà plus avantageusement disposé de ses affections ? demanda-t-il en ricanant. Mais permettez-moi de vous donner à mon tour un bon conseil ! Est-ce agir honnêtement, délicatement, est-ce agir en gentleman, que de compromettre une jeune dame par des attentions qui, comme vous le savez aussi bien que moi, ne pourront jamais aboutir à rien ? »

L’indignation et la colère m’ôtèrent la force de répondre.

« Excusez-moi si je coupe court à cette entrevue ! poursuivit Chevenix. Elle non plus ne saurait aboutir à rien, et il y a ici des personnes avec qui j’aurai plus de profit à m’entretenir.

— Vous n’y aurez aucun profit, croyez-moi ! répliquai-je. Vous êtes impuissant contre moi, l’honneur vous lie les pieds et les mains. Vous savez que je suis faussement accusé ; et, si même vous l’ignoriez, de par votre position de rival vous n’auriez vis-à-vis de moi d’autre choix qu’entre vous tenir tranquille ou vous déshonorer.

— Prenez garde aux mots que vous dites ! s’écria Chevenix avec un nouveau changement de couleur. Un mot de trop pourrait vous coûter cher ! »

Sur quoi il marcha droit vers le coin de la pièce où Flora siégeait parmi sa cour de petits jeunes gens : je dus me résigner à le suivre, assez penaud de la fin de notre dialogue.

Les petits jeunes gens s’enfuirent sans ombre de résistance, devant le major et moi : de telle sorte que nous restâmes face à face en présence de Flora. Ma bien-aimée avait relevé sa pelisse sur son bras et sa gorge, pour les abriter d’un courant d’air qui venait de la porte ; et la fourrure sombre, par contraste, accentuait encore l’éclat velouté de sa chair. Pendant une seconde, ses yeux errèrent de l’un à l’autre de ses deux prétendants, et je la vis hésiter. Puis elle s’adressa à Chevenix.

« Vous viendrez au bal, jeudi, naturellement, major Chevenix ? dit-elle.

— Je crains de n’être pas libre ce soir-là ! répondit-il. Le plaisir même de danser avec vous, miss Flora, doit céder devant le devoir ! »

L’entretien courut ensuite, quelque temps, innocemment, sur de menus faits de la vie d’Édimbourg ; mais, tout à coup, il dévia sur les nouvelles de la guerre. Je ne crois pas que la faute en ait été à personne de nous ; le sujet était dans l’air et devait fatalement arriver.

« Encore de bonnes nouvelles d’Espagne ! dit le major.

— Réjouissez-vous pendant qu’elles durent ! dis-je. Mais est-ce que miss Gilchrist ne voudrait pas nous dire sa pensée intime au sujet de la guerre ? Est-ce que à son admiration pour les vainqueurs ne se mêle pas quelque pitié pour les vaincus ?

— Oui certes, monsieur, dit-elle avec animation, oui, et peut-être même trop de pitié !

— La pitié est proche parente de l’amour, à en croire le proverbe ! hasardai-je.

— Eh bien ! dit Chevenix, voilà une question que nous allons poser à miss Gilchrist ! Elle décidera, et nous nous inclinerons devant sa décision. Dites-nous, miss Flora, si c’est la pitié ou l’admiration qui est la plus proche parente de l’amour ?

— Comment voulez-vous que je décide en pareille matière ? demanda ma chère Flora. La seule réponse que je puisse vous faire risque de ne pas être du tout une réponse. Le vent souffle où il lui plaît de souffler ; c’est encore un autre proverbe. Et, de même, l’amour va où le cœur le conduit ! »

Son visage était devenu tout rouge, pendant qu’elle disait cela ; et le mien rougit aussi, et mon cœur sauta de joie. Mais le visage de Chevenix pâlit.

« Vous faites de la vie une sorte de loterie assez effrayante, madame ! dit-il. Mais je ne veux pas désespérer !

— Je ne puis pas imaginer ce qui nous a conduits à aborder ce sujet ! dit Flora, toute gênée.

— C’était la guerre, madame ! répondit Chevenix

— Mais d’ailleurs, tous les chemins mènent à Rome ! ajoutai-je. Et puis de quel autre sujet aurions-nous pu parler avec vous, M. Chevenix et moi ? »

En cet instant, j’eus vaguement conscience d’une certaine agitation qui se produisait dans le fond de la chambre, derrière moi : mais je n’y aurais point pris garde si je n’avais aperçu des traces nouvelles d’inquiétude sur le visage de Flora. À plusieurs reprises, elle me fit même comme un signe, avec son éventail ; ses yeux semblaient m’adresser un appel. Évidemment, elle me demandait quelque chose ; je crus comprendre qu’elle me demandait de m’en aller, de laisser le champ libre à mon rival ; mais c’était chose, en vérité, que je n’avais nulle intention de lui accorder. Enfin elle se leva de sa chaise, brusquement.

« Monsieur Ducie, je crois qu’il est temps de nous dire bonsoir ! » murmura-t-elle.

Je n’en voyais toujours pas le motif, et je le lui dis. Mais elle, oubliant la présence de Chevenix, dans son affolement :

« Voici ma tante qui vient de se lever de la table du whist ! » me dit-elle, d’une voix suppliante.

En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, j’avais fait ma révérence à Flora, et m’étais éloigné. Je me retournai cependant une fois encore, sur le seuil ; et j’eus ainsi le privilège d’apercevoir, déjà au milieu de la chambre, l’auguste profil et le lorgnon d’or de miss Gilchrist. Cette vue me prêta des ailes.


V

Les mailles du filet se resserrent.


La journée suivante, qui était un mardi, commença pour moi par une surprise. Sous ma porte, le matin, je trouvai une lettre, adressée à Edward Ducie, esquire ; et je laisse à penser combien de frayeur se mêla à ma surprise. Mais en ouvrant l’enveloppe je vis qu’elle contenait simplement un court billet de M. Robbie, accompagné d’une carte d’invitation pour le bal du surlendemain.

Peu de temps après, comme je cherchais à reprendre mes esprits en fumant un cigare, assis à l’une des deux fenêtres de mon petit salon, pendant que Rowley, ayant achevé son travail du matin, qui d’ailleurs était bien léger, se distrayait, devant l’autre fenêtre, à l’aide de son flageolet, le jeune Ronald fit tout à coup son apparition. Je lui offris un cigare, je plaçai pour lui un fauteuil tout près du feu, et je l’y installai… — j’allais dire à son aise ; mais aucune expression ne pourrait être plus éloignée de la vérité. Le pauvre garçon avait positivement l’air d’être sur des pointes d’aiguilles. Il n’avait pas su, d’abord, s’il devait prendre le cigare ou le refuser ; puis, l’ayant pris, s’il devait l’allumer ou ne pas l’allumer. Je vis qu’il avait quelque chose à dire, et que ce quelque chose ne lui venait pas de lui-même ; et, dès le premier instant, j’aurais parié que ce quelque chose lui venait du major Chevenix.

« Comme je suis heureux de vous voir ! » lui dis-je, en gardant toutefois dans le ton une certaine réserve, car je m’étais bien promis de ne rien faire pour l’aider à se délivrer de sa commission.

« Le fait est, commença-t-il, que j’aimerais à être seul avec vous !

— Rien de plus simple répondis-je. Rowley, mon ami, allez-vous-en dans la chambre à coucher ! Mais, repris-je en m’adressant à Ronald, savez-vous que vous avez une mine bien sérieuse ? Pas de mauvaises nouvelles, j’espère ?

— Je vais être tout à fait franc avec vous ! dit-il. Eh bien ! je suis très ennuyé !

— Et je gage que je sais pourquoi ! m’écriai-je. Et je gage que j’ai le moyen de vous tirer d’embarras !

— Que voulez-vous dire ? demanda-t-il.

— Votre tante vous tient trop à l’étroit, répondis-je, vous avez quelques petites dettes, et cela vous rend la vie difficile ? En vérité, vous ne pouviez pas mieux tomber ! Si cent livres sterling, deux cents, au besoin, peuvent vous être de la moindre utilité, dites-le ! je les tiens à votre service.

— C’est tout à fait bon de votre part ! dit Ronald. Et je dois reconnaître, en effet, mais du diable si je sais comment vous l’avez deviné, que j’ai un petit arriéré qui me tourmente un peu. Mais ce n’est point de cela que je suis venu vous parler.

— Oh ! je le pense bien ! fis-je. La chose ne vaut pas la peine qu’on en parle ! Mais rappelez-vous, Ronald, que vous m’avez rendu un de ces services qui obligent pour le reste d’une vie ! Et puisque j’ai eu la bonne fortune d’acquérir une somme d’argent assez considérable, obligez-moi, à votre tour, en considérant ce qui est à moi comme étant à vous !

— Non, non, dit-il, je ne prendrai pas cet argent ! Réellement, je ne le peux pas ! Voyez-vous, je suis venu pour une affaire toute différente. C’est au sujet de ma sœur, Saint-Yves ! »

Et il secoua la tête en me regardant d’un air de menace.

« Vous êtes tout à fait sûr que vous ne pouvez pas accepter cet argent ? insistai-je. J’ai là cent livres qui sont à votre disposition. Mais je puis facilement vous en avancer le double, si vous voulez ? Le temps de courir chez mon banquier !

— Oh ! par pitié, laissez-moi en paix ! gémit Ronald. Je suis venu ici pour vous dire quelque chose de très désagréable, et comment voulez-vous que j’y réussisse si vous ne m’en fournissez pas l’occasion ? C’est au sujet de ma sœur, comme je vous l’ai dit ! Vous vous rendez bien compte vous-même que les choses ne peuvent pas continuer comme elles vont. Cela est compromettant, cela ne mène à rien ; et vous devez sentir vous-même que vous n’êtes pas une espèce d’homme avec qui je puisse admettre qu’une personne de mon sang ait des relations. Je suis extrêmement fâché de vous dire cela, Saint-Yves ! J’ai l’air de frapper un ennemi vaincu ! et j’ai dit tout de suite au major que la mission que je viens remplir ici n’était pas de mon goût. Mais elle avait à être remplie ; elle l’est à présent ; et, entre gentlemen, il n’y aura plus à y revenir.

— Compromettant ! Ne mène à rien ! Je ne suis pas l’espèce d’homme ! répétai-je lentement. Au fait, je crois que je vous comprends, et que j’ai réellement trop tardé à me mettre en règle ! »

Sur quoi je me levai, et déposai mon cigare.

« Monsieur Gilchrist, dis-je en m’inclinant, comme réponse à vos légitimes observations, j’ai l’honneur de vous demander la main de mademoiselle votre sœur. Je suis de bonne naissance, ce qui n’est plus guère apprécié dans mon pays, mais qui, je crois, l’est encore chez vous. Je possède dès maintenant une somme assez ronde mais surtout j’ai « des espérances », comme on dit chez nous, fort au-dessus de l’ordinaire. Je crois bien que le revenu de mon oncle va de quinze à trente mille livres, encore que je ne me sois pas mis en peine de m’en assurer.

— Tout cela est facile à dire, fit Ronald avec un sourire dédaigneux. Malheureusement ce ne sont que des choses en l’air !

— Pardon, dans le comté de Buckingham ! répondis-je en souriant.

— Oui, mais ce que je veux dire, reprit-il, c’est que vous ne pouvez pas nous le prouver. Il nous faudrait un témoin à l’appui de vos assertions

— Oh ! vous avez tout à fait raison m’écriai-je. Je suis d’une distraction impardonnable. »

Je courus au secrétaire, et écrivis rapidement le nom et l’adresse de M. Romaine.

« Tenez, monsieur Gilchrist, dis-je, voici ma référence ! Aussi longtemps que vous n’aurez pas écrit à cette adresse, et que vous n’en aurez pas reçu de réponse négative, j’aurai le droit d’être traité par vous en gentleman, et je veillerai à maintenir ce droit ! »

Mes paroles, et la décision de mon accent l’abasourdirent.

« Je vous demande bien pardon, Saint-Yves ! balbutia-t-il. Croyez-moi, je n’avais nullement l’intention de vous offenser ! Mais c’est précisément ce qui fait la difficulté de mon affaire : de quelque côté que je l’aborde, je risque de vous offenser ! Excusez-moi ! ce n’est pas ma faute. Mais vous devez bien voir par vous-même, mon cher ami, que cette demande en mariage est tout à fait impossible ! C’est pure folie ! Nos deux nations sont en guerre : vous êtes prisonnier…

— Il y a eu au temps de la Ligue un Saint-Yves, répondis-je, qui, s’étant épris d’une dame huguenote, s’en alla chercher sa fiancée en plein camp ennemi ; et ce fut un mariage parfaitement heureux.

— Et puis… commença Ronald. Après quoi il s’arrêta, et regarda le feu.

— Et puis ? répétai-je.

— Eh bien ! lâcha enfin Ronald sans relever les yeux, il y a encore cette affaire… de ce Goguelat !

— Quoi ? m’écriai-je, sursautant dans mon fauteuil. Qu’est-ce que vous avez dit ?

— L’affaire de ce Goguelat ! murmura-t-il.

— Ronald, dis-je, ceci n’est point de votre fait ! Ces paroles ne viennent pas de vous ! Je sais de qui elles viennent : c’est un lâche qui les a mises dans votre bouche !

— Saint-Yves ! s’écria le pauvre garçon, pourquoi me rendez-vous ma tâche si difficile ? En deux mots, je ne puis pas admettre une demande en mariage de la part d’un homme qui se trouve sous le poids d’une accusation comme celle-là ! Mais enfin, par tous les diables, vous devez bien sentir cela vous-même ? C’est la chose la plus absurde dont j’aie jamais entendu parler !

— Ainsi, parce que j’ai eu une affaire d’honneur qui a fini d’une façon malheureuse, vous, — un jeune soldat, ou presque, — vous refusez de me traiter en gentleman ? Vous ai-je bien entendu ?

— Mais, mon cher ami, implora-t-il, pourquoi ne voulez-vous pas comprendre vous-même le caractère particulier de ma situation ? Vous dites, vous, qu’il s’est agi d’une affaire d’honneur ! Or, c’est là ce que, moi, je ne sais pas !

— Eh bien ! j’ai l’honneur de vous l’apprendre !

— Sans doute, mais d’autres personnes affirment le contraire !

— Elles mentent, Ronald, je le prouverai avant qu’il soit longtemps !

— D’ailleurs, en deux mots comme en cent, voici : un homme qui a la malchance de prêter à de telles accusations ne saurait me convenir pour beau-frère ! s’écria Ronald.

— Je dois vous rappeler, dis-je, que nous combattons ici avec des armes inégales. Vous venez de refuser ma demande en alléguant, d’abord, que j’étais un imposteur, en second lieu que j’étais un prisonnier ennemi, et puis, en troisième lieu, que j’avais malhonnêtement assassiné un de mes camarades. Or, mon cher monsieur, ce sont là des arguments assez dangereux à faire valoir. De toute autre part que de la vôtre, je n’ai pas besoin de vous dire quel accueil j’y ferais : mais, vis-à-vis de vous, mes mains sont liées. J’ai tant de reconnaissance pour vous, sans parler de l’amour que je porte à votre sœur, que vous pouvez m’insulter, ainsi que vous le faites, avec l’assurance d’une impunité absolue. Je ne puis que ressentir la douleur — et je vous assure qu’elle est des plus aiguës, — sans rien pouvoir tenter pour m’en protéger ! »

Ronald resta quelques instants silencieux.

« Saint-Yves, dit-il, enfin, je crois que je ferais mieux de m’en aller ! Tout ceci est très irritant pour vous comme pour moi. Encore une fois, je n’ai pas eu du tout l’intention de vous offenser, et je vous présente toutes mes excuses. J’ai pour vous toute l’estime qu’un homme d’honneur peut avoir pour un autre. J’ai seulement voulu vous dire… vous prouver… que la chose que vous savez est tout à fait impossible. Mais il y a une autre chose dont je vous donne l’assurance : c’est que, pour ce qui est de moi, je ne ferai rien contre vous !

— Oui, dis-je, vous avez raison : cette entrevue a été irritante, et rien de plus. Oublions-la ! Adieu, Ronald !

— Adieu, Saint-Yves ! répondit le jeune homme. Croyez bien que je suis désolé ! »

Et, ce disant, il sortit.

Les fenêtres de mon salon donnaient au nord, mais celles de l’escalier avaient vue sur le square. Et c’est ainsi que je pus observer le départ de Ronald, son allure décontenancée, et la façon dont il fut rejoint, à l’entrée du square, par un homme qui n’était nul autre que le major Chevenix. Je ne pus m’empêcher de sourire en l’apercevant. Je me figurais entendre le dialogue, sans cesse coupé de l’antienne du major : « Je vous avais dit ! » ou bien : « Je vous avais défendu ! » Certes, mon rival n’avait rien gagné en me déléguant Ronald ; mais je songeai aussitôt que je n’avais rien gagné, moi non plus, à cette visite, dont le seul effet avait été d’accroître mon découragement. Je pouvais être sûr, à présent, que, si même je parvenais à retourner dans mon pays, tous les fers seraient mis au feu, en mon absence, pour contraindre Flora à désavouer l’encombrant Français et à accepter Chevenix. Sans aucun doute, ma chérie résisterait à toutes les instances ; mais la pensée de ces instances me désolait pour elle, et je sentais que je n’aurais point de repos avant de l’avoir encore une fois revue et avertie.

Me rendre à Swanston dans la journée aurait été simplement me perdre ; mais je me promis de m’y rendre le soir. Et, en attendant, je commençai enfin à faire sérieusement mes préparatifs de départ. Je me trouvais, en vérité, à quelques pas de la mer ; mais j’étais si las des aventures dangereuses que la perspective d’aborder un pêcheur, avec mon chapeau dans une main et un couteau dans l’autre, m’apparaissait décidément au-dessus de mes forces. De telle sorte que, tout bien réfléchi, je ne vis point d’autre solution que de reprendre le chemin de l’Angleterre, et de frapper une seconde fois à la porte du précieux Burchell Fenn.

Mais, pour entreprendre ce voyage, j’avais besoin d’argent. Après avoir déposé le gros de mes banknotes entre les mains de Flora, je restais encore possesseur d’un millier de livres. Ou plutôt, tout en ayant cette somme, je ne l’avais pas sur moi ! Car, au sortir de mon déjeuner avec M. Robbie, j’étais allé placer presque toute la somme, au nom de Rowley, chez un banquier de George Street. L’idée m’était venue de faire de cette somme un cadeau pour mon incomparable valet, au cas où j’aurais à me séparer de lui inopinément. Mais maintenant, ayant été obligé de changer d’avis, j’envoyai le brave garçon à la banque pour retirer les huit cents livres qui s’y trouvaient en dépôt.

Rowley me revint, cinq minutes après, avec un visage tout cramoisi, et tenant à la main le reçu de la banque.

« Ça ne va pas, monsieur Anne ! dit-il.

— Comment cela ? demandai-je.

— Oh ! monsieur, j’ai bien trouvé l’endroit, tout de suite ; mais je vais vous dire ce qui m’a donné une frayeur bleue ! Il y avait là un client, debout, sur la porte, et je l’ai reconnu ! Et savez-vous qui c’était, monsieur Anne ? Eh bien ! c’était ce même agent secret avec qui j’ai déjeuné sur la route d’Aylesbury !

— Vous êtes sûr de ne pas vous être trompé ? demandai-je.

— Sûr et certain ! répondit-il. Ce n’était pas le fameux Lavender, vous entendez bien ? mais l’autre homme, celui que j’ai vu avec lui ! Qu’est-ce qu’il faisait là ? Tout ça a l’air louche ! »

J’en convins volontiers.

Je me promenai de long en large dans mon appartement. Après tout, ce limier de Bow Street pouvait s’être trouvé là par hasard ; mais c’était vraiment une coïncidence bien singulière, que cet homme, que Rowley avait rencontré au Dragon vert, dans la banlieue d’Aylesbury, fût à présent en Écosse, et qu’il s’attardât sur la porte de la banque où une somme était déposée au nom de Rowley !

« Dites donc. Rowley ! m’écriai-je, il ne vous a pas vu, au moins ?

— Oh ! soyez sans crainte ! dit Rowley. Hé ! monsieur Anne, s’il m’avait vu, c’est vous qui ne m’auriez pas revu ! Je ne suis pas un âne, monsieur !

— Eh bien ! mon garçon, vous pouvez mettre ce reçu dans votre poche ! Vous n’aurez pas à en faire usage avant d’être tout à fait délivré de moi. Mais ne le perdez pas, au moins ! Ce sera votre part du fameux portefeuille : 800 livres pour vous tout seul !

— Je vous demande pardon, monsieur Anne ; mais pour quoi faire ? demanda Rowley.

— Pour monter une taverne, si vous voulez ! dis-je.

— Avec votre permission, monsieur, répondit-il aigrement, je n’ai pas du tout l’intention de monter une taverne. Je suis votre domestique, attaché à votre personne, monsieur Anne, et rien d’autre !

— En ce cas, Rowley, dis-je, je vais vous expliquer pourquoi je vous donne cet argent. C’est, par exemple, pour vous remercier du service que vous venez de me rendre à l’instant. C’est pour récompenser votre loyauté et votre gaîté, mon cher ami. Cette somme vous était d’ailleurs destinée ; et maintenant les circonstances exigent qu’elle ne soit qu’à vous. Puisque cet homme fait le guet devant la banque, l’argent ne pourra être touché que lorsque je serai parti.

— Lorsque vous serez parti ! répéta Rowley. Mais, monsieur Anne, je ne vous laisserai aller nulle part sans moi !

— Si, mon garçon, dis-je, il faudra que nous nous séparions très prochainement, sans doute demain ! Cela est nécessaire pour moi, pour mon salut, Rowley ! Soyez bien certain que, si réellement cet homme se tient devant la banque pour guetter quelqu’un, ce n’est pas à vous, mais à moi qu’il en a. Comment il a découvert que j’avais inscrit cette somme à votre nom, je l’ignore : un hasard nous aura trahis. Mais le fait n’en est pas moins là. Et non seulement j’aurai bientôt à vous dire adieu, mais il faudra encore que, jusqu’à cet adieu, vous restiez caserné ici. Rappelez-vous, mon garçon, que c’est de cette manière que vous pourrez me servir !

— Ma foi, monsieur, s’écria-t-il, puisque vous ordonnez, je dois vous obéir ! Mais, vous savez, je suis votre homme, mort ou vif, et je n’appartiens qu’à vous ! »

Avec tout cela les heures traînaient, et jusqu’au coucher du soleil je n’avais rien à faire. C’était seulement à la tombée de la nuit que je pouvais espérer de voir Flora ; et j’ajoute que le besoin que j’avais de la voir était maintenant devenu à tout à fait pressant, puisqu’elle seule, désormais, était mon banquier. Sans l’argent qu’elle avait à moi, impossible de quitter Édimbourg ! Pour tuer le temps, j’essayai de lire le Mercure Calédonien, avec ses désolantes nouvelles de Saxe et d’Espagne. Je m’assis donc auprès du feu, je dépliai le journal, je parcourus les deux premières pages avec un mélange de colère et de mortification ; puis je passai à la chronique locale, et je me souviens que je commençais à sommeiller lorsque tout à coup, mes yeux lurent et relurent machinalement les deux lignes que voici « Arrivées à Édimbourg. Hôtel Dumbreck. Le vicomte de Saint-Yves. »

« Rowley ! dis-je.

— S’il vous plaît, monsieur ! répondit l’obséquieux jeune homme, en abaissant son flageolet.

— Venez donc ici et regardez ! dis-je, en lui désignant les lignes du journal.

— Dieu puissant ! s’écria-t-il. C’est lui, il n’y a pas de doute !

— Il n’y a pas de doute en effet, Rowley ! dis-je. Le coquin est sur notre piste. Lui et cet homme de Bow Street sont arrivés ensemble, je le jurerais. Et maintenant tout l’équipage de chasse, piqueurs et cavaliers, tout cela est à l’œuvre dans la ville d’Édimbourg !

— Et alors, monsieur, qu’allons-nous faire ? Écoutez ! Accordez-moi une minute, je me déguiserai, et j’irai jusqu’à l’hôtel pour voir ce qui en est !

— Gardez-vous de sortir d’ici ! répondis-je. Qu’on vous voie dans la rue, et c’est la mort pour moi, Rowley ! Vous ne devez pas bouger d’ici ! Il faudra que vous attrapiez un rhume, ou quelque chose comme ça, de manière à ne pas éveiller les soupçons de Mme Mac Rankine.

— Un rhume ? s’écria Rowley, se remettant aussitôt de sa dépression. Oh ! rien de plus facile, monsieur Anne ! »

Et le voilà qui, tout d’un coup, se met à éternuer, à tousser, avec toutes les apparences d’un rhume dangereux !

« Ah ! mais, c’est que j’en connais, des tours ! » observa-t-il fièrement.

Puis, désormais tout à fait rasséréné, il courut faire voir son rhume à la vieille dame.

Resté seul, je repris le journal et relus les colonnes sur lesquelles j’avais failli m’endormir l’instant d’auparavant. Un petit paragraphe, perdu entre une foule d’autres de même apparence, me sauta brusquement aux yeux :


Au sujet de l’horrible assassinat récemment commis au château, la police nous transmet les renseignements suivants. On a tout lieu de supposer que l’assassin, le soldat Champdivers, se trouve dans le voisinage de notre ville. C’est un homme de taille moyenne, d’un extérieur agréable, et de manières particulièrement distinguées. La dernière fois qu’on l’a vu, il portait un élégant costume gris-perle, et des bottes à revers marron. Il est accompagné d’un jeune domestique, parle l’anglais sans accent, et a traversé le nord de l’Angleterre sous le faux nom de Ramornie. Une récompense est promise à toute personne qui facilitera son arrestation.


Dès la minute suivante, j’étais dans ma chambre à coucher, fiévreusement occupé à me dévêtir de mon costume gris-perle.

Je dois avouer d’ailleurs que j’étais dans un état d’agitation extrême. Ce n’est pas chose commode de garder son sang-froid lorsqu’on voit les mailles du filet se resserrer tout à l’entour de soi, lentement et sûrement. Mes mains tremblaient, ma poitrine haletait ; je ne crois pas m’être jamais trouvé dans un abattement aussi pitoyable.

Et pourtant j’étais forcé d’attendre sans rien faire, et de manger mon dîner, et de tenir tête à l’incessant bavardage de Rowley. Je n’avais pas, en vérité, à tenir tête aussi au bavardage de Mme Mac Rankine ; mais cela encore était une nouvelle goutte d’amertume dans ma coupe.

Car pourquoi mon hôtesse, depuis le matin, restait-elle si sévèrement à distance ? Pourquoi se refusait-elle à toute conversation ? Pourquoi ne daignait-elle pas venir prendre sa place accoutumée à la table de thé ? Ou je me trompais fort, ou elle avait lu le maudit paragraphe, et reconnu le costume gris-perle qui y était dénoncé. Je me rappelais à présent un certain air avec lequel elle avait, le matin, posé le journal sur ma table, comme aussi un certain grognement, moitié de compassion et moitié de défi, avec lequel elle m’avait dit : « Tenez, voici votre journal ! »

De ce côté-là, du moins, je sentais que le danger n’était pas imminent. L’attitude tragique de la dame exprimait clairement une agitation intérieure. L’excellente Mme Mac Rankine assistait à un grand conflit au-dedans de sa conscience ; et sans doute l’issue du conflit resterait long-temps encore indécise. Mais je me demandais comment je devais me comporter avec elle. Aborder moi-même le sujet me semblait bien imprudent. Je me félicitais de ma sagesse passée, qui m’avait conduit à me faire d’elle une amie ; mais je ne savais toujours pas quelle devait être, à son égard, ma conduite présente. Je voyais un danger égal à renouveler comme à négliger mes marques de familiarité des jours précédents. L’une des deux attitudes pouvait être prise pour de l’impudence, l’autre constituait un aveu effectif de culpabilité. C’est dire que je me sentis considérablement soulagé lorsque la brume du soir descendit enfin sur les rues d’Édimbourg, et que la voix du veilleur de nuit me décida à sortir de chez moi.

Vers sept heures, je me trouvais dans le voisinage de la maison de Flora. Mais voici que, en gravissant le sentier qui mène au mur du jardin, j’eus la surprise d’entendre venir jusqu’à moi l’aboiement d’un chien. J’avais déjà entendu aboyer des chiens, les autres fois, mais de très loin, du hameau perché au sommet de la colline. Cette fois, le chien était dans le jardin ; il hurlait de toutes ses forces, dans un paroxysme de fureur, et je l’entendais sauter au bout de sa chaîne.

J’attendis quelques minutes que l’accès de passion de la bête se fût calmé. Puis, avec des précautions extrêmes, je me rapprochai et arrivai enfin tout contre le mur. Mais à peine avais-je passé la tête par-dessus le mur, que l’aboiement recommença avec une énergie redoublée. Et, au même instant, la porte de la maison s’ouvrit. Ronald et le major apparurent sur le seuil, avec une lanterne. Debout là, ils se trouvaient immédiatement au-dessous de moi, fortement éclairés. Le major s’efforçait d’apaiser le chien, qui grommelait méchamment, avec, de temps à autre, un cri plus fort.

« Une bonne idée que j’ai eue, d’amener Towzer ! dit Chevenix.

— Je me demande où il peut bien être ? dit Ronald, en agitant la lanterne de tous côtés. J’ai envie de faire une battue.

— Je vous le défends bien ! répondit Chevenix. N’oubliez pas nos conventions, mon garçon ! Ne pas dépasser le sentier qui entoure la maison. Couchez ! Towzer, mon ami, couchez ! Tout beau ! là ! poursuivit le major en caressant l’abominable monstre.

— Et de penser que peut-être il nous entend, en ce moment ! cria Ronald.

— Oh ! rien n’est plus probable ! » dit le major.

Puis, parlant devant lui, d’une voix contenue, mais bien distincte :

« Vous êtes là, Saint-Yves ? fit-il. Je veux seulement vous dire que vous feriez mieux de rentrer chez vous. M. Gilchrist et moi nous montons la garde. »

Je compris que toute espérance de voir Flora était perdue, au moins pour cette nuit-là.

« Bien du plaisir, messieurs ! répondis-je sur le même ton. Il fait malheureusement un peu froid pour monter la garde. Tâchez d’éviter les engelures ! »

Je dis cela dans un accès de fureur qui, sans doute, provoqua chez le flegmatique major un accès pareil : car le fait est que, en dépit du raisonnable avis qu’il avait donné à Ronald un instant avant, il détacha la chaîne de son chien ; et celui-ci s’élança, droit comme une flèche, vers le coin du mur où je me trouvais. Je me baissai, ramassai une grosse pierre, et me tins prêt. En quelques bonds, le chien surgit sur le rebord du mur, et presque aussitôt, ma pierre l’atteignit en pleine tête. Il poussa un cri sourd, et s’en retourna en titubant d’où il était venu. Et j’entendis Chevenix s’écrier, d’une voix frémissante dont je l’aurais cru incapable : « Le gredin ! Malheur à lui s’il m’a tué mon chien ! » Sur quoi j’estimai que je n’avais pas de temps à perdre pour vider la place.


VI

L’université de Cramond.


Je dormis à peine, cette nuit-là ; et, le matin suivant, j’eus grand’peine à me lever de mon lit. Je me sentais abattu, découragé, effrayé. De quelque côté que se tournât ma pensée, je ne voyais que des causes de souci. Dans un élan d’amour, et peut-être aussi d’ostentation, que je me reprochais amèrement à cette heure, j’avais remis à Flora presque tout mon argent ; après quoi, dans un véritable accès de folie, j’étais allé déposer le reste de ma fortune chez un banquier de George Street. Or, voici que maintenant Chevenix et Ronald montaient la garde autour de Flora, voici qu’un agent de police surveillait les abords de la banque de George Street ; et moi, d’autre part, j’étais dans la nécessité absolue de reprendre mon argent, à la banque ou chez Flora ! Mais où pourrais-je le reprendre ? et comment ?

Je réfléchissais à tout cela en me retournant dans mon lit. J’apercevais trois hypothèses possibles. En premier lieu, Rowley pouvait s’être trompé ; la banque pouvait ne pas être surveillée ; et je pouvais espérer d’y reprendre mon argent. En second lieu, je pouvais de nouveau recourir aux bons offices de Robbie. Ou bien enfin, troisième hypothèse, je pouvais tout risquer, me rendre au bal le lendemain soir, et m’entretenir avec Flora sous les yeux de la ville entière. Cette dernière hypothèse, avec le péril qu’elle impliquait et avec l’inconvénient du délai de deux jours qui s’y joignait encore, était naturellement celle des trois qui me souriait le moins. Mais les autres, en vérité, n’avaient pour elles que bien peu de chances. C’était la chose la plus probable du monde, que Robbie avait été prévenu, ne fût-ce que par Chevenix, d’avoir à rompre toute relation avec moi. Et quant à la banque de George Street, hélas ! je sentais bien que j’aurais une peine extrême à en approcher.

J’appelai Rowley, et me mis en devoir de le questionner à fond sur l’apparence extérieure de l’agent de police. Mais mon précieux valet, tout en ayant le don de l’observation, manquait complètement de celui de la description. Après un long interrogatoire, où vingt fois je faillis m’emporter contre lui et le faire pleurer, je parvins seulement à savoir que l’individu de Bow Street était fort laid, qu’il portait des bas blancs, un habit « d’une couleur moyenne entre le clair et le sombre », et un gilet de moleskine. Voilà sur quel pauvre signalement j’avais à entreprendre moi-même mon enquête !

Sans compter que les manières de mon hôtesse ajoutaient encore un gros surcroît à mon anxiété. Je voyais bien qu’elle non plus n’avait guère dormi. Au déjeuner, elle ne faisait que soupirer, grommeler, secouer la tête. En un mot, elle ressemblait si fort à une bombe prête à éclater que je n’osais point lui adresser la parole. Sitôt le repas achevé, je m’enfuis de la maison, sur le bout des pieds, et descendis l’escalier en courant, avec une peur folle qu’elle ne me rappelât. De toutes façons, au reste, ce degré de tension ne pouvait pas durer.

Mon premier soin fut de me rendre dans George Street, où j’arrivai vers dix heures, au moment où un commis était en train d’ouvrir les volets de la banque. Un homme causait avec ce commis : il avait des bas blancs, un gilet de moleskine, et la plus répugnante figure de coquin que l’on pût rêver.

Je courus de là chez M. Robbie. À mon coup de sonnette, une servante vint me dire que l’avoué était occupé, et ne pouvait recevoir personne. Je la priai d’insister, de la part de M. Ducie.

« Oh ! me dit-elle, en ce cas, voici une lettre qui doit être pour vous ! »

Et elle me tendit une enveloppe, déposée sur la table de l’antichambre. L’enveloppe contenait un billet de deux lignes, rédigé ainsi :

Cher monsieur, je n’ai qu’un avis à vous donner : filez au plus vite vers le sud ! Vôtre, E. Robbie.

C’était bref et courtois. Avec une bonne grâce parfaite, cela éteignait une de mes espérances. Quoi qu’il arrivât, je n’avais plus rien à attendre de M. Robbie.

Je revins alors dans George Street, pour m’assurer si l’homme au gilet de moleskine, continuait à monter sa garde. Aucune trace de lui sur le trottoir ! Découvrant la porte d’une maison qui se trouvait ouverte vis-à-vis de la banque, l’idée me vint que j’aurais là un excellent poste d’observation. Je traversai la rue, entrai sous la porte, d’une allure affairée, et me butai aussitôt contre l’homme au gilet de moleskine, debout sur les premières marches de l’escalier. Je m’arrêtai pour lui présenter mes excuses ; après quoi je dus naturellement grimper jusqu’au dernier étage de la maison, sonner tour à tour à la porte de trois appartements, demander M. Morley, apprendre (sans trop de surprise) que ce personnage fictif ne demeurait point là, redescendre, et m’échapper enfin dans la rue, non sans avoir salué bien poliment l’homme de Row Street.

J’en étais maintenant réduit au bal du lendemain. Robbie m’avait manqué ; la banque était surveillée : impossible de songer à y envoyer Rowley ! Tout ce que je pouvais faire était d’attendre la soirée du lendemain, et de me présenter au bal, à tout risque. Mais je dois avouer que je n’arrivai à cette décision qu’avec une frayeur infinie ; et c’est en cet instant-là que, pour la première fois de ma vie, tout mon courage se brisa. Je ne dis pas que mon courage ait hésité, défailli, comme cela m’était arrivé déjà en mainte circonstance : je dis qu’il se brisa comme se brise le ressort d’une montre, ou le cœur d’un mort. Sans aucun doute j’irais au bal, le lendemain ; sans aucun doute je m’occuperais, dès ce jour-là, de me louer un costume, car j’ai oublié de noter que le bal devait être paré. Tout cela était résolu ; je savais sans aucun doute que je le ferais. Mais la plupart des boutiques des loueurs d’habits se trouvaient de l’autre côté de la vallée, dans la Vieille Ville : et voilà que je fis l’étrange découverte que j’étais hors d’état de franchir le pont qui y conduisait ! C’était comme si un précipice se fût soudain ouvert entre la Vieille Ville et moi. Mes jambes se refusaient positivement à me conduire plus près du Château d’Édimbourg.

Je m’accusai de superstition. J’organisai des gageures contre moi-même, et je les gagnai. Je descendis sur l’esplanade de Princes’s Street, je m’y promenai de long en large, seul et bien en vue, m’arrêtant parfois pour considérer, par delà le jardin, les vieux bastions gris de la forteresse où tous mes ennuis avaient pris naissance. Et je constatai que je pouvais faire tout cela, avec une certaine sorte de fièvre qui n’était pas déplaisante, avec une certaine crânerie qui me haussait dans ma propre estime. Mais il y avait une seule chose à laquelle je ne pouvais contraindre ni ma volonté ni mes membres : et c’était à franchir la vallée pour passer dans la Vieille Ville. J’avais l’impression que je serais immédiatement arrêté si j’y passais : y passer signifiait pour moi me plonger dans les ténèbres d’une cellule de prison, avec la corde et le bonnet de pendu pour le jour suivant. Et je dois ajouter que ce n’était nullement, d’ailleurs, la crainte de ces conséquences qui m’empêchait d’avancer ; non, j’étais simplement hors d’état de le faire !

Mes nerfs avaient décidément cédé : fâcheuse découverte pour un homme dans un péril aussi imminent, acculé à un jeu aussi désespéré, pour un homme dont l’unique espoir pouvait être désormais dans une audace intrépide ! L’effort avait été trop long, trop continu : mes nerfs avaient cédé.

Je tombai dans ce qu’on appelle une frayeur panique, et dont j’avais vu autrefois plus d’un exemple, en Espagne, pendant les alarmes des attaques de nuit. Je m’enfuis de Princes’s Street, au hasard, comme si j’avais eu le diable sur mes talons. Dans St Andrew Square, j’ai vaguement le souvenir d’avoir entendu quelqu’un m’appeler. Sans paraître y faire attention, je pressai ma course. Un moment après, une main se posa lourdement sur mon épaule ; et je crois bien que je m’évanouis. Pendant quelques secondes, sûrement, je ne vis que du noir autour de moi ; et, lorsque cette crise fut passée, je me trouvai, debout, face à face avec le joyeux extravagant que j’avais rencontré à dîner le soir de mon arrivée à Édimbourg. En quel état j’étais, je n’ose point me le figurer : pâle comme un mort, sans doute, tremblant de tous mes membres, essayant de balbutier des mots qui ne voulaient point sortir de mes lèvres. Et c’était là le soldat de Napoléon, le gentilhomme qui avait la ferme intention de se rendre, le lendemain soir, dans un lieu où toute la ville allait se rassembler !

Dès que je pus reprendre mon souffle, je m’excusai de mon mieux. Je fis entendre que j’étais d’un tempérament très nerveux, aggravé encore par de longues insomnies ; je ne pouvais pas supporter la moindre surprise.

Mon jovial interlocuteur parut tout à fait désolé.

« En effet, dit-il, il faut que vous soyez dans un triste état ! bien que, naturellement, tout ceci soit ma faute ! J’ai agi comme une brute, ma vulgarité m’écœure ! Mille excuses, mon jeune ami ! Mais vraiment vous avez l’air bien bas : vous devriez consulter un médecin ! Et, en attendant, un cheveu du chien qui vous a mordu va sûrement vous remettre d’aplomb. Que diriez-vous d’un bon verre de whisky ? Oui, je sais, il est encore bien tôt pour commencer à s’enivrer : mais est-ce que des hommes comme nous avons à être esclaves de l’heure ? Hein ? que diriez-vous d’une bouteille de vieux vin à l’Hôtel Dumbreck ? »

Mais non, je refusai toute fausse consolation. Et j’allais prendre congé du personnage, lorsqu’il en vint à me rappeler que c’était ce jour-là que se réunissait l’Université de Cramond.

« Que diriez-vous, ajouta-t-il, d’une petite promenade de cinq milles dans la campagne, suivie d’un excellent dîner en compagnie d’une dizaine d’idiots de ma sorte ? »

Et cette proposition me donna à penser. De toute manière, j’avais à attendre jusqu’au lendemain soir : ceci pourrait m’aider un peu à tuer le temps. La campagne était un lieu de choix pour ma sécurité ; et la marche, d’autre part, avait de grandes chances de me calmer les nerfs. Puis le souvenir me revint de mon pauvre Rowley, occupé à simuler un rhume dans notre logement, sous le feu de la formidable et désormais douteuse Bethiah. Je demandai au membre de l’Université si je ne pourrais pas amener mon domestique. « Le malheureux s’ennuie ! » expliquai-je.

« L’homme compatissant étend sa compassion jusqu’à son âne ! répondit, en citant un proverbe, mon sentencieux ami. Amenez-le, cela va de soi ! Croyez-vous donc que nous ignorions les vers d’Ossian : « Sa harpe, sa seule joie désormais, était portée par un jeune orphelin. » Et je suis bien certain que votre jeune orphelin trouvera largement de quoi se rassasier dans la cuisine, pendant notre dîner, avec une bouteille ou deux par-dessus le marché ! »

En conséquence, tout à fait remis à présent de ma panique (à cela près que, pour rien au monde, je ne pouvais me décider à traverser le Pont du Nord), je trouvai à louer un costume de bal plus que suffisant, dans une petite boutique de Leith Street, je délivrai Rowley de sa réclusion, et, vers deux heures de l’après-midi, je parvins avec lui au lieu du rendez-vous, qui était le coin de Duke Street et de York Place. L’Université se trouvait représentée en nombre : onze personnes, y compris nous deux, l’aéronaute Byfield, et un garçon d’une longueur immense, nommé Forbes, que je reconnus pour l’avoir rencontré, tout arrosé de suif, le dimanche matin, au Repos du Chasseur. Mon introducteur fit les présentations d’usage, et nous nous mîmes en route, en passant par Newhaven et le bord de la mer, à travers de charmants sentiers, le long d’une suite de petites baies ravissantes, pour parvenir enfin à notre destination, Cramond sur l’Almond, un hameau au bord d’une rivière, tout entouré de bois, et d’où l’on avait vue sur une sorte d’îlot de sable planté dans la mer. Un paysage en miniature, mais, dans son genre, délicieux. L’air de cette belle après-midi de novembre était vif, sans être trop froid. Pendant tout le trajet, mes compagnons ne cessèrent point de chanter, de rire, de faire des calembours ; et moi, avec l’impression qu’un fardeau s’était détaché de mes épaules, je riais et chantais comme le plus gai d’entre eux.

De toute la troupe qui m’entourait, l’aéronaute Byfield me frappa le plus : mais simplement parce que je connaissais d’avance son nom, et avais lu sur les murs les affiches annonçant sa prochaine ascension : car, personnellement, il était tout à fait dépourvu d’intérêt. C’était un homme sombre, bilieux, de manières froides, et assez peu bavard, ce qui ne l’empêcha point de m’honorer de sa conversation.

Nous trouvâmes à Cramond une hôtellerie, dont l’apparence extérieure n’avait au reste rien d’engageant, mais où une grande chambre avait été préparée pour nous recevoir. Et nous nous mimes à table.

« Je dois vous prévenir, monsieur, que vous n’aurez pas ici de filets de tortue ni de langues de rossignol ! déclara mon extravagant ami (dont le nom, soit dit en passant, était Dalmahoy). Sachez, monsieur, que la devise de l’université de Cramond est : « Manger simplement et boire abondamment ! »

Puis les grâces furent dites par le chapelain de l’Université, en un latin macaronique où je ne compris pas grand’chose, mais qui me parut bien être plus drôle que respectueux. Après quoi le Senatus Academicus se mit en devoir de dévorer un repas d’une simplicité touchante, en effet, sous les espèces d’un églefin bouilli à la moutarde, d’une tête de mouton, d’un hachis, et d’autres produits nationaux de la cuisine écossaise. Le repas fut arrosé de stout en bouteilles ; et, dès qu’on eut enlevé la nappe, apparurent des verres, de l’eau bouillante, du sucre et du whisky, pour la confection du grog.

J’avais mangé d’excellent appétit ; je fis honneur au grog, et pris une part si brillante au feu continu de grosses plaisanteries qui se poursuivait autour de moi que, avant la fin du dîner, je fus nommé par acclamation membre titulaire de l’Université de Cramond.

Je me rappelle que, un peu plus tard dans la soirée, je me trouvai occupé à chanter à mes compagnons des chansons françaises ; et puis que, sans doute à la suite de cet imprudent exploit, l’idée me vint que je ferais sagement de prendre congé « à l’anglaise » : chose d’ailleurs bien aisée, car personne n’était d’humeur à épier mes mouvements, ni même, je crois bien, à les remarquer.

Je me glissai donc hors de la chambre, toute vibrante des voix et des rires de ces savants et joyeux personnages. Et je respirai agréablement. J’avais passé là, au total, une après-midi et une soirée charmantes, et sans courir aucun risque. Mais, hélas ! lorsque je mis le nez à la cuisine, voilà que j’y aperçus mon valet, ivre comme un lord, assis sur le bord du buffet, et offrant un concert de flageolet à un auditoire de servantes de l’auberge et de garçons de charrue !

Je le précipitai brusquement de son estrade, lui mis son chapeau sur la tête, fourrai son flageolet dans ma poche, et me mis en route avec lui vers Édimbourg. Malheureusement ses membres étaient devenus en papier, et il avait l’esprit tout à fait perdu. J’étais forcé de le soutenir et de le guider, de le rétablir continuellement sur ses jambes. D’abord il se mit à chanter, avec des accès soudains d’un rire sans cause. Puis, peu à peu, se produisit une mélancolie inarticulée. Parfois il pleurait doucement, ou bien il s’arrêtait au milieu du chemin, me déclarait, d’un ton résolu : « Non, non, non, mylord ! » et tombait sur son dos. Je crains fort de n’avoir pas toujours eu pour lui, dans cette circonstance, toute la douceur qu’il aurait fallu ; mais en vérité la position était intolérable. Nous n’avancions pas, le temps passait ; et nous n’étions pas encore à mi-chemin d’Édimbourg lorsque nous entendîmes venir brusquement derrière nous tout le Senatus academicus de l’Université de Cramond.

Tous les membres de cette assemblée étaient, comme l’on pense, fortement éméchés, sans que personne d’eux cependant pût se comparer sous ce rapport à mon pauvre Rowley. L’ivresse leur avait simplement donné une humeur taquine et provocante qui m’inquiétait quelque peu pour ma rentrée en ville. Ils braillaient des chansons, jouaient à saute-mouton, s’escrimaient avec leurs cannes et leurs parapluies.

Et le fait est que mes alarmes se trouvèrent amplement justifiées. Bientôt mes compagnons se mirent à arrêter tous les passants en les saluant sous des noms d’une libre fantaisie. Un brave homme qui nous regardait avec une surprise scandalisée, apprit tout à coup, de la bouche de Forbes, que le Sénat de l’Université de Cramond venait de lui conférer le titre de licencié ès arts ; en signe de quoi le pauvre homme se vit enfoncer son chapeau sur les yeux. Que l’on imagine l’inquiétude du pauvre Saint-Yves, condamné à la société de ces folâtres jeunes gens, dans une ville où son cousin et toute la police étaient à sa recherche ! Cependant, nous avions pu poursuivre notre chemin sans encombre, malgré le tapage effroyable que faisaient mes compagnons, lorsque tout à coup Byfield, et moi, qui étions restés un peu en arrière à cause de l’encombrante compagnie de Rowley, nous regardâmes dans les yeux et aussitôt, fîmes halte. On était parvenu devant un long demi-cercle de maisons éminemment respectables, donnant sur un jardin ; et voici que nos compagnons commençaient à arracher les plaques des portes et les cordons des sonnettes !

« Oh ! fit Byfield, cela va trop loin ! Que diable, je suis un homme sérieux, un personnage public ! Je ne puis pas m’exposer à être ramassé par la police !

— Eh ! tel est aussi mon cas, exactement ! répondis-je.

— Eh bien, lâchons-les ! »

Sur quoi, nous retournant, nous nous dirigeâmes de nouveau vers le faubourg.

En vérité, il n’était que temps ! Bientôt retentirent des voix et des cloches d’alarme, les veilleurs de nuit agitèrent leurs crécelles : évidemment l’Université de Cramond allait enfin entrer en bataille ouverte avec la police d’Édimbourg ! Byfield et moi, poussant devant nous les restes de Rowley, nous nous hâtâmes de fuir le théâtre du combat. L’aéronaute ne décolérait pas.

« Un scandale, monsieur ! Et toute la ville qui se prépare à assister à mon ascension, après-demain matin ! Voyez-vous le scandale ? Byfield l’aéronaute à la cour de police ! »

Il eut cependant l’obligeance, malgré son agitation, de m’aider à traîner Rowley jusqu’à notre porte. Mais une nouvelle épreuve me restait à affronter. Après avoir dépensé une énergie surhumaine pour faire parvenir Rowley au haut de l’escalier, je fus accueilli par mon hôtesse, debout sur le seuil, avec un haut bonnet de nuit blanc et une expression étrangement amère. Elle nous éclaira jusque dans le salon, où sous ses yeux, j’installai mon domestique dans un fauteuil. Alors, elle commença, d’une voix tremblante d’émotion :

« Je dois vous avertir, monsieur Ducie ! Dans une maison convenable… »

Sur quoi elle se trouva, apparemment, débordée par son émotion, et s’en alla sans un mot de plus.

Je regardai autour de moi dans la chambre. Je vis le feu éteint, Rowley ronflant et grognant. Je me rappelai les divers incidents grotesques du jour et de la nuit. Et je me mis à rire tout haut, d’un rire qui n’avait rien de trop gai, on le croira sans peine !

*

Stevenson a été arrêté par la mort au moment où il se préparait à écrire la fin de « Saint-Yves ». Les derniers chapitres du roman, à partir d’ici, ont été rédigés d’après de nombreuses indications qu’ont pu fournir ses notes, ses lettres, et des souvenirs de ses entretiens.


VII

Le bal.


Lorsque je sonnai pour avoir mon eau chaude et me faire raser, le lendemain matin, je ne reçus d’autre réponse qu’un grognement inarticulé. Mais au troisième coup de sonnette la porte s’ouvrit ; et sur le seuil j’aperçus, debout, ou plutôt titubant, le modèle des valets. Il était en chemise, dépeigné ; son visage exprimait un mélange de honte et d’abrutissement. Il tenait en main le broc d’eau chaude ; mais sa main tremblait, et déjà sa chaussure était tout arrosée.

« Jamais plus ! monsieur Anne ! proféra-t-il d’un ton pitoyable.

— J’en suis sûr, Rowley ! C’est là un accident qui arrive aux meilleurs ; et souvent il leur profite pour les rendre meilleurs encore !

— Je sens que je vous ai donné tant d’embarras, hier soir ! reprit le pauvre garçon.

— Les embarras de la veille ne comptent pas ! répondis-je. Mais j’en aperçois d’autres devant moi, pour aujourd’hui, où je crois bien que ce qui me reste de tête va m’abandonner. Et, d’abord, il y a Mme Mac Rankine qui va venir d’un instant à l’autre pour nous exécuter !

— Oh ! quant à ça, monsieur Anne, répondit Rowley avec un clignement tout à fait impertinent de ses yeux rougis, vous n’avez pas à vous mettre en peine ! La vieille aboie plus qu’elle ne mord ; et au fond, sauf excuse, pour ce qui est d’être une brave femme, c’en est une ! »

Une chose, en tout cas, était sûre : Rowley, ce matin-là, ne pouvait pas être admis à me raser sans une imprudence téméraire. Je le renvoyai dans son lit, avec consigne d’y rester jusqu’à nouvel ordre ; et je procédai moi-même à ma toilette, d’une main à peine moins tremblante, d’ailleurs, que la sienne. Il avait eu beau dire : la perspective de Mme Mac Rankine ne me souriait guère.

Elle me souriait si peu, en vérité, que je me mis à tisonner le feu lorsque j’entendis approcher ma terrible hôtesse. Elle déposa sur ma table mon déjeuner et le Mercure, et se tint immobile, les mains sur les hanches, dans une attitude de provocation.

« Eh bien ! Mme Mac Rankine ? commençai-je, en levant sur elle un regard timide.

— Eh ! bien !… Hum ! »

Suivit un silence tragique.

« Madame, dis-je enfin, je vois bien que vous voulez que nous partions d’ici ! Soit ! Accordez à Rowley une journée pour se remettre, et demain vous serez délivrée de nous ! »

Sur quoi, sans toucher au déjeuner, j’allai prendre mon chapeau.

« Et où allez-vous ? demanda brusquement Mme Mac Rankine.

— Chercher un autre logement

— Malheureux, ne faites pas ça ! Prenez garde ! Et moi qui n’ai pas fermé l’œil de toute la nuit ! »

Elle s’abattit dans un fauteuil.

« Non, monsieur Ducie, vous ne ferez pas ça ! Pensez à cet agneau innocent !

— Rowley ?

— Il est trop jeune pour mourir ! gémit mon hôtesse.

— Hé ! m’écriai-je. Croyez-vous donc que je réclame sa mort ? »

Je fis un pas vers la porte, puis revins m’asseoir près du feu.

« Madame Mac Rankine, dis-je, je vois que vous avez bon cœur ! Faites-moi la grâce de rester assise un moment et de m’écouter ! »

Ayant dit cela, je lui exposai mon cas, tout entier, sans faire aucune omission ni essayer la moindre atténuation. Sa poitrine se souleva cruellement pendant le récit du duel avec Goguelat ; et je vis qu’elle fermait ses yeux lorsque j’en fus arrivé à ma descente du rocher. Pour tout le reste, elle m’écouta en silence. Puis, mon histoire achevée, elle se leva et marcha vers la porte, sans parole. Sur le seuil, elle se retourna.

« Voilà une histoire bien étrange déclara-t-elle. Si feu Mac Rankine m’en avait conté l’équivalent, je lui aurais dit en face qu’il était un menteur ! »

Et ce fut tout. Tout pour moi, du moins, car j’entendis l’excellente dame se transporter aussitôt au chevet de M. Rowley, et — je l’aurais juré — lui répéter mot pour mot le récit complet de mes aventures.

Les heures que j’eus à traverser ensuite m’apparaissent aujourd’hui encore les plus longues de ma vie. Le Mercure même, cette fois, ne parvint pas à me distraire. J’y retrouvai simplement une répétition de l’annonce de la veille, promettant une récompense à qui me livrerait. Il y eut bien, je me rappelle, un coup de sonnette précipité qui, pendant une minute, une minute interminable, arrêta mon sang dans mes veines ; mais je retrouvai mon souffle, et avec lui mon ennui, lorsque je vis entrer dans ma chambre un garçon tailleur, venu pour m’apporter le costume de bal que j’avais loué la veille. Le costume consistait en un habit olive avec des boutons dorés et des revers de soie grise, une culotte olive, et un gilet blanc semé de fleurs bleues. Je déjeunai vers midi ; à la chute du jour, je bus une tasse de thé. Enfin arriva le soir, et je m’habillai.

C’est seulement vers sept heures, déjà prêt à sortir, que je pénétrai dans la chambre de mon malheureux valet. Je le trouvai moins jaune, mais non moins contrit. Mme Mac Rankine était assise près de lui, une grosse Bible à la main, et le divertissait en lui commentant les passages les plus sévères du Livre des Proverbes.

Les yeux de Rowley s’illuminèrent dès qu’il m’aperçut. Mais, sans attendre les compliments qu’il s’apprêtait à me faire sur ma belle tenue, c’est à Mme Mac Rankine que je m’adressai.

« S’il vous plaît, madame, dis-je, parlons affaires ! D’abord, veuillez me donner ma quittance pour notre logement et notre pension !

— Je ne fais mes quittances que le samedi !

— Eh bien ! dis-je, attendez jusqu’à samedi, et, quand vous aurez fait mon compte, déduisez-le de ceci ! »

Je lui remis vingt-cinq guinées.

« Le surplus, ajoutai-je, servira pour l’entretien de Rowley, en attendant qu’il puisse toucher l’argent qu’il a en banque, ce qui ne saurait tarder.

— Vous allez revenir cette nuit, n’est-ce pas, monsieur Anne ? s’écria Rowley.

— Je crains bien d’en être empêché, mon garçon ! Mais, surtout, n’oubliez pas que vous m’avez promis de m’obéir ! (Car je le voyais s’apprêtant à sauter de son lit pour me suivre.) Vous me servirez mieux en restant à Édimbourg. Et, d’ici une semaine, si vous n’entendez pas parler de moi, vous vous présenterez de ma part à Me Robbie, avoué, dans Castle Street. Je ferai en sorte qu’il soit prévenu. »

Je confiai une dernière fois le digne jeune homme aux soins maternels de Mme Mac Rankine ; et, équipé d’une paire de galoches qui avaient jadis appartenu à feu Mac Rankine, je me mis en chemin, sur un pavé tout balayé de pluie.

Je lus, sur la carte d’invitation, que le bal avait lieu à Buccleuch Place, dans une rue voisine de George Square. Je trouvai là une foule, horriblement mouillée, réunie autour d’un couple de lanternes et d’un pavillon de toile tout ravagé, sous lequel une longue raie de lumière tombait sur l’étang du pavé. Les invités arrivaient déjà en grand nombre. Je me faufilai vivement à travers la foule des badauds, présentai mon invitation, et gravis un escalier décoré de bannières et de plantes vertes. Un vénérable vieillard en livrée m’accueillit en haut des marches. « Le vestiaire est à gauche, monsieur ! » Obéissant à cet ordre sommaire, je déposai entre les mains d’un autre domestique mon manteau, les galoches de feu Mac Rankine, et le plaid que m’avait jadis donné Flora ; c’était, de toute ma précieuse garde-robe, le seul objet que je n’avais pu me résigner à laisser derrière moi.

« Quel nom, monsieur ? » demanda ensuite le vieillard en se précipitant sur ma carte d’invitation ; il lut le nom, respira un moment pour s’éclaircir la gorge, et hurla, provoquant tous les échos de la salle du bal : « Monsieur Ducie ! »

Ai-je besoin de dire l’effroyable gêne qui me paralysait ? Heureusement une danse avait commencé ; et déjà les chaises, le long des murs, étaient assez garnies. En fait, les invités de seconde qualité étaient déjà arrivés, et se trouvaient absorbés dans l’intéressante occupation de voir entrer les invités plus notables. Je pus donc me glisser dans un coin, sans exciter d’autre attention que celle d’un petit maître de cérémonies qui, lorsque la danse fut achevée, se détacha d’un groupe voisin et s’approcha de moi avec un sourire insinuant.

« Monsieur Ducie, si j’ai bien entendu ? Monsieur, sans doute, est étranger dans notre capitale ? J’espère que monsieur est un danseur ? Permettez-moi, monsieur Ducie, de vous trouver une partenaire ! »

J’eus une forte tentation d’accepter son offre, et de me faire présenter par lui à l’imposante jeune fille, toute en dents, en yeux, et en épaules, avec qui Ronald s’était entretenu tendrement pendant la soirée de M. Robbie. Un tour de danse avec cette jeune personne aurait été pour moi un divertissement salutaire : salutaire pour calmer un instant mon agitation, mais, sans doute, infiniment dangereux pour la suite de mes destinées. J’eus la force de me retenir. Je remerciai le petit homme, en lui disant que je préférais attendre des amis ; et, à demi caché dans mon coin, j’attendis.

Sans cesse d’autres invités faisaient leur entrée, que le vieux domestique accompagnait d’un hurlement de plus en plus solennel. Et bientôt j’entendis hurler :

« Miss Gilchrist, miss Flora Gilchrist, monsieur Ronald Gilchrist ! »

Le premier de ces noms me fit trembler de tous mes membres. Mais la vue de ma chère Flora eut vite fait d’effacer toutes mes alarmes ; et je me souviens que je me réjouis même de constater que, du moins, l’odieux Chevenix s’était réellement trouvé empêché de monter sa garde pendant la soirée. La salle était grande, la foule s’entassait ; je pus me dissimuler sans le moindre embarras. La vieille fille, d’ailleurs, ni personne de la famille, n’avait cru que je me risquerais à venir au bal, après les avis publiés dans les journaux à mon sujet. Le fait est que, à peine entrée, la terrible dame s’en alla tranquillement vers la salle de jeu ; et Ronald, à qui elle avait confié la garde de Flora, ne tarda pas à être magnétiquement fasciné par l’abondante beauté de la demoiselle dont j’avais eu un instant la folle pensée de lui disputer les faveurs.

Ainsi, par une grâce spéciale de la Providence, j’eus le bonheur de voir Flora séparée de ses deux gardiens. Déjà une nouvelle nuée de vagues petits jeunes gens commençait à se former autour d’elle ; mais je n’eus pas de peine à dissiper la nuée, ou plutôt à la franchir sans la dissiper entièrement, de telle manière que cette réunion de timides et obstinés soupirants fut pour nous comme un rempart supplémentaire, pendant les courtes minutes de notre entretien.

Flora avait pâli en m’apercevant ; mais, chez elle aussi, le plaisir avait tout de suite effacé la crainte. Elle me salua le plus poliment du monde, comme si c’était la deuxième ou la troisième fois qu’elle m’eût rencontré, me fit une place tout près d’elle, et se mit à jouer de son éventail.

« Écoutez ! lui dis-je à demi-voix. Mon cousin Alain est à Édimbourg, à l’hôtel Dumbreck ! »

Elle continuait à tenir son éventail levé, bien que son petit poignet tremblât affreusement.

« Le gredin a amené tout Bow Street avec lui, repris-je ; et, suivant toute vraisemblance, on est en train d’explorer tous les logements de la ville pour me découvrir.

— Et vous vous attardez à Édimbourg, et vous osez vous montrer ici ! Il faut que vous soyez fou, Anne ! Vous vous perdez !

— J’ai été fou, ma chérie ! mais, maintenant c’est la sagesse qui m’a fait venir ici. Figurez-vous que j’ai commis la sottise de déposer ce qui me restait d’argent dans une banque de George Street, au nom de Rowley ! Et voici que l’entrée de la banque est surveillée ! Sans argent, impossible de me mettre en route ! Il m’a donc bien fallu vous retrouver, pour vous réclamer les billets dont vous avez eu la bonté d’accepter la garde ! Je suis allé avant-hier à Swanston ; j’y ai été accueilli par Chevenix, ayant sous ses ordres votre estimable frère et un animal nommé Towzer, que j’espère bien avoir assommé, soit dit en passant ! Et j’espère bien pouvoir assommer de même son digne maître, dès que j’aurai un peu de loisir. Je commence à en avoir tout à fait assez, du major Chevenix ! »

Mais l’éventail s’était abaissé. Flora avait penché la tête en avant, et elle me considérait d’un regard navré, avec des remords infinis dans ses beaux yeux.

« Et moi qui ai enfermé les banknotes dans mon armoire, tout à l’heure, en m’habillant pour le bal ! C’est la première fois qu’elles ont quitté mon cœur ! Malheureuse, méchante créature que je suis !

— Hé ! chérie, le mal n’est pas irréparable ! Quand vous rentrerez chez vous, cette nuit, glissez-les dans une cachette quelconque ; par exemple, dans le coin du mur, au bas du jardin…

— Attendez ! laissez-moi réfléchir ! »

Elle releva de nouveau son éventail ; et je vis qu’un effort de pensée donnait à ses yeux une teinte plus sombre.

« Vous connaissez, dit-elle, la colline devant laquelle on passe, au delà de Swanston ? Ronald et moi, depuis notre enfance, nous l’appelons le Dos de Poisson, car elle porte, au sommet, un bouquet de sapins qui a l’air d’une nageoire. De l’autre côté de la colline, il y a une carrière. Si vous pouvez vous trouver là, à huit heures, demain matin, je crois que je saurai m’arranger pour venir vous apporter moi-même votre argent. »

Mon’cœur bondit de joie à cette proposition. Mais non, j’avais à être sage ! Et je répondis :

« Pourquoi vous exposer en personne à un tel risque ?

— Je vous en prie, Anne, oh ! je vous en prie, s’écria-t-elle, laissez-moi faire quelque chose ! Si vous saviez ce que c’est, de rester assise à la maison pendant que… celui pour qui l’on vit… »

« Le vicomte de Saint-Yves ! »

Ce nom, aboyé à la porte, coupa la phrase déjà hésitante de Flora, comme le glas d’une cloche d’alarme. Et déjà sur le seuil, le lorgnon en main, épanoui, flamboyant, outrageusement pommadé, se dressait mon détestable cousin.

Aussitôt je quittai Flora, pour aller me cacher au fond de la salle. Et j’eus besoin d’une adresse et d’une chance qui, aujourd’hui encore, m’étonnent, pour parvenir à rejoindre la porte d’entrée, de proche en proche, le visage presque toujours tourné contre le mur, sans être aperçu de mon ennemi.

Mais à peine étais-je parvenu à la porte d’entrée, que je vis, debout devant le vestiaire, l’homme au gilet de moleskine, occupé à échanger des signaux avec d’autres hommes que, sans doute, mon cousin avait postés au bas de l’escalier.

Que le lecteur juge de l’agrément de ma situation ! Essayer de sortir, c’était risquer, presque à coup sûr, de me faire arrêter ; rentrer dans la salle signifiait m’exposer presque infailliblement à être découvert par mon cousin, qui, j’en étais certain, était venu à ce bal bien plus encore pour moi que pour lui-même.

Les chances me parurent si misérablement égales, des deux côtés, que je me rappelle que, pour prendre un parti sans trop de réflexion, je recourus au procédé traditionnel du jeu de pile ou face. Je tirai de ma poche une pièce d’argent ; et comme l’image que je vis sur la face était le portrait du roi Georges, j’en conclus que la destinée m’ordonnait de rentrer dans la salle. J’y rentrai donc : voilà ce que je sais. Mais je ne me charge pas de raconter comment je réussis à traverser de nouveau cette salle dans toute sa longueur, à traverser encore la salle de jeu, sous les feux du lorgnon de miss Gilchrist, à traverser une sorte de buffet, qui venait ensuite, et à découvrir enfin un second escalier, communiquant avec la cuisine. Le fait est que je me trouvai, tout à coup, dans une ruelle, d’où j’aperçus, à cent pas de moi, les lumières et les arbres de George Square. J’étais allé au bal, j’avais vu Flora, j’avais obtenu la promesse de ravoir mon argent ; et, Dieu merci, j’étais encore en liberté !


VIII

Saint-Yves tente une seconde évasion.


J’étais en liberté, provisoirement du moins ; mais ma situation n’avait rien de brillant. Nu-tête, sans manteau (n’ayant plus même le châle de Flora pour me réchauffer les épaules et le cœur), j’errai dans George Street, affreusement en peine de savoir de quelle façon je pourrais atteindre la matinée du lendemain. Je songeai d’abord à rentrer chez Mme Mac Rankine ; mais une voix intérieure m’avertissait que le secret de mon domicile avait été éventé, et que, à vouloir aller changer mon costume, je risquais de l’échanger contre une livrée de prison. J’errais tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, avec l’ombre de l’infernal château au-dessus de ma tête. Chaque passant me faisait l’effet d’être un agent lancé à mes trousses. Et la pluie s’acharnait, et le brouillard devenait sans cesse plus épais. J’avais l’impression d’être un écureuil enfermé dans une cage tournante. Combien de temps dura cette promenade affolée, je ne saurais le dire mais elle m’a laissé le souvenir d’un siècle d’angoisses.

Enfin je m’avisai de tirer ma montre, et vis qu’il était environ dix heures. J’avais devant moi dix heures à attendre, jusqu’au rendez-vous que m’avait donné Flora. Où aller, dans l’intervalle ? Je me rappelai le Repos du Chasseur, tenu par Alexandre Hendry. Mais en supposant même que je parvinsse à retrouver cette auberge, à travers le brouillard qui m’empêchait de rien distinguer à deux pas devant moi, M. Hendry consentirait-il à pousser l’hospitalité jusqu’à accueillir un voyageur dépourvu non seulement de tout bagage, même d’un chapeau et d’un manteau ? Et puis, peut-être sa maison était-elle surveillée ? Il me semblait que toutes les maisons avaient à leur porte deux agents de police, spécialement chargés de s’emparer de moi.

Je n’avais qu’un seul parti à prendre, et je le pris. Me résignant à affronter la pluie, qui se précipitait à flots sur ma tête nue, et me découlait sur le nez, et remplissait mes brodequins vernis, et entretenait une rigole glacée tout le long de mon épine dorsale, je me mis en route vers les collines qui entouraient Swanston-Cottage. Vers minuit, comme je pataugeais sur le chemin, des lanternes apparurent derrière moi et se rapprochèrent. Une calèche passa au trot près de moi ; j’entendis les jurons du cocher, pestant contre le brouillard ; et mon cœur se souleva fiévreusement à la pensée que c’était peut-être ma bien-aimée Flora qu’on ramenait chez elle dans cet équipage.

Que fis-je ensuite, jusqu’au matin ? Je ne serais pas éloigné de croire que je fis quelques petits sommes, debout contre un arbre, ou accroupi à l’abri d’un mur. Je me souviens seulement que tout à coup, la nuit d’encre où j’étais plongé se changea en une aube matinale presque blanche, avec mille petits bavardages d’oiseaux dans les arbres voisins. J’étais cependant debout, en cet instant, je jurerais même que je marchais. J’aurai sans doute dormi tout en marchant.

De nouveau je consultai ma montre : six heures du matin. Je regardai à droite, à gauche, cherchant les limiers de Bow Street qui ne pouvaient manquer de m’attendre au passage. Et c’est ainsi que j’aperçus, à une portée de fusil de l’endroit où j’étais, une grande affiche blanche collée sur une borne. L’avouerai-je ? Cette vue m’épouvanta davantage que ne l’aurait fait celle d’un agent de police. J’eus la certitude que l’affiche fatale me visait directement, qu’elle donnait la description complète de l’assassin Champdivers, avec promesse d’un prix à quiconque pourrait me capturer, mort ou vif. Et j’eus besoin d’un courage héroïque pour me décider enfin à m’approcher de la borne, où s’étalait un placard rédigé comme suit :

ASCENSION AÉRIENNE EXTRAORDINAIRE !!!
dans
LE BALLON MONSTRE
LUNARDI.
Le professeur Byfield (diplômé) montera seul,
Et a l’honneur d’informer la noblesse et la bourgeoisie
d’Édimbourg et des environs

J’éclatai de rire ; et, dès cette minute, je repris tout mon courage. L’affiche ne parlait pas de moi ! Je n’étais pas l’unique sujet que le monde eût en tête ! Pourvu seulement que Flora réussît à s’échapper, suivant sa promesse !

Je pénétrai dans la carrière à huit heures moins quelques minutes. Je me trouvai dans un espace d’une cinquantaine de pas, très suffisamment abrité de la route, et où j’aurais pu, en somme, passer une nuit très suffisante si j’avais eu la bonne idée de m’y réfugier plus tôt. Je voulus me tenir immobile, par crainte du bruit ; mais l’humidité me glaçait les os dès que je m’arrêtais de marcher. De sorte que je me mis à tourner dans cette carrière comme un ours prisonnier, interrogeant ma montre deux fois par minute. Huit heures dix, huit heures un quart ! Parbleu ! j’avais été fou de supposer que Flora eût le moyen de dépister les gendarmes attachés à ma personne ! Et je commençais à ressentir une faim inquiétante…

Une pierre écartée du pied, un léger bruit de pas dans le sentier et mon cœur bondit de joie. C’était elle ! Elle accourait, et la terre refleurissait, comme sous les pieds de la déesse dont elle portait le nom. Je l’atteste sur mon honneur : dès la seconde où elle apparut, le temps s’éclaircit.

« Flora !

— Mon pauvre Anne !

— Comme je suis heureux !

— Dites plutôt que vous êtes à moitié mort de froid et de faim !

— Je l’étais, chérie, mais, c’est bien passé !

— Et moi je savais que vous l’étiez ! Tenez, mon chéri ! »

Un châle de laine grise couvrait sa tête et ses épaules ; elle l’ôta, me le passa autour du cou ; et, sous le châle, elle tenait caché un petit panier qu’elle posa à terre.

« Les galettes doivent être chaudes encore, car elles sont allées tout droit du four dans la serviette. »

Nous étendîmes la serviette sur une grosse pierre, et le festin commença : des galettes, des œufs durs, une bouteille de lait. Vingt fois nos mains se rencontrèrent pendant que nous préparions la table. C’était notre entrée en ménage, le premier déjeuner de notre lune de miel. « Je vous jure que je me laisserai mourir de faim, madame, dis-je en riant, si vous refusez de partager mon repas. » Et nous nous penchâmes l’un vers l’autre, au-dessus de la pierre, et nos lèvres se touchèrent. Sa joue froide, toute mouillée, et une petite boucle de cheveux humides : pendant bien des jours le souvenir de ce contact délicieux fut mon aliment. Que dis-je ? il l’est aujourd’hui encore.

« Mais je me demande comment vous avez pu échapper à vos gardiens ! dis-je.

— Oh ! dit-elle, je n’ai pas eu de peine ! Jeannette — c’est notre laitière — m’a prêté son manteau et son châle, ses souliers aussi. Elle sort pour aller traire les vaches à six heures : je suis sortie à sa place. Le brouillard m’a aidée… Mais, Anne, nous ne devons pas perdre notre temps ! Ils sont si nombreux contre vous, et si près ! Par pitié, soyez sérieux !

— Allons, voici que vous parlez comme M. Romaine !

— Par pitié, mon chéri ! »

Elle joignit ses mains. Je les pris dans les miennes, et, les ouvrant, je baisai les paumes.

« Mon trésor, dis-je, avant une demi-heure j’aurai traversé la vallée, et serai en route sur le sentier des conducteurs de bestiaux. »

Elle m’arracha une de ses mains, la plongea dans son corsage, et ramena mon paquet de banknotes.

« Dieu du ciel ! m’écriai-je. J’avais oublié cet argent !

— Je vois bien que vous êtes incorrigible ! » soupira-t-elle.

Elle avait enfermé mes banknotes dans un petit sac de soie jaune ; et quand je le pris dans ma main, encore tout chaud de la chaleur de sa jeune poitrine, je vis qu’il portait brodé, en fil rouge, le Lion Rampant d’Écosse, à l’imitation du pauvre jouet que j’avais gravé pour elle — il y avait si longtemps, si longtemps !

« L’original est toujours sur moi murmura-t-elle. »

Je mis le petit sac dans ma poche, contre mon cœur, et ressaisissant les deux mains, je m’agenouillai devant Flora, sur les pierres.

« Flora, mon ange ! fiancée de mon cœur !

— Chut ! »

Elle fit un saut vers l’entrée de la carrière, en entendant un gros bruit de pas, sur le sentier. Et à peine avais-je eu le temps de me relever lorsque deux paysannes passèrent devant nous. Elles nous virent tous les deux, sans aucun doute. Je me rappelle même qu’elles nous regardèrent avec curiosité, se murmurèrent quelque chose l’une à l’autre, et s’éloignèrent rapidement, nous laissant stupéfaits.

« Elles nous auront pris pour un jeune ménage en pique-nique ! murmurai-je.

— Le plus étrange, dit Flora, c’est qu’elles n’aient point paru trop étonnées. Et pourtant votre vue…

— J’imagine que, de côté, avec ce châle, et les jambes cachées par la pierre, je leur aurai fait l’effet d’une vieille duègne ! »

Notre déjeuner était fini, mais nous avions encore bien des choses à nous dire. Délicieuses minutes de folie, je ne puis y songer aujourd’hui sans que tout mon être frémisse de bonheur ! Mais ces minutes furent brèves, car de nouveau un bruit de pas nous donna l’alarme. Cette fois, le passant était un vieux fermier, avec un plaid de berger et un bonnet fourré. Il s’arrêta devant nous et hocha la tête, en s’appuyant tout entier sur son gourdin.

« Un triste temps pour une expérience ! Je me demande ce que ça va donner ? Mais tout de même, dites donc, nous devons nous dépêcher ! Je suis déjà en retard ! »

Et il disparut. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? Nous écoutâmes le bruit de ses pas, s’éloignant sur le chemin. Et, tout à coup, je sautai sur mes pieds, et saisis la main de Flora.

« Écoutez donc ! Mon Dieu ! qu’est-ce que cela signifie ?

— On dirait une chanson écossaise que je chante souvent, le Caledonian Hunt’s Delight, jouée par une fanfare ! » répondit Flora.

Pendant quelques instants, nous nous regardâmes dans les yeux, de plus en plus surpris. Puis Flora passa la tête au dehors, et examina le sentier.

« Vite, Anne, sauvons-nous ! Voilà d’autres gens qui arrivent ! »

Laissant éparses les reliques de notre déjeuner, nous nous mîmes à gravir le sentier, la main dans la main. Cent pas, et tout à coup le sentier, d’un brusque détour, nous déposa au plus haut de la colline. Et nous nous serrâmes l’un contre l’autre, épouvantés.

Droit au-dessous de nous s’étendait une prairie toute recouverte d’une foule de deux ou trois cents personnes et, au-dessus de cette foule, tassées comme un essaim d’abeilles noires, nous vîmes flotter, au rythme sentimental du Caledonian Hunt’s Delight, un objet mystérieux dont la forme et les dimensions me suggérèrent le souvenir du Génie échappé de la bouteille du Pêcheur, tel que l’a décrit M. Galland dans ses ingénieuses Mille et une Nuits. C’etait le ballon de Byfield, le « monstre » Lunardi, en voie de gonflement.

« Que le diable emporte Byfield ! maugréai-je.

— Qui est Byfield ? »

Mais je n’eus pas le temps de répondre. Tout à coup Flora poussa un cri d’angoisse et, au tournant du sentier, derrière nous, nous aperçûmes Ronald et le major Chevenix.

Ronald s’avança, et, sans paraître remarquer mon salut, posa une main sur l’épaule de Flora :

« Vous allez rentrer tout de suite avec nous ! s’écria-t-il. »

Je le touchai moi-même à l’épaule

« Rien ne presse ! répondis-je. Le ballon va partir dans quelques minutes ! »

Il se retourna vers moi, furieux :

« Pour l’amour du ciel, Saint-Yves, ne me forcez pas à une querelle en ce moment ! N’avez-vous pas assez compromis ma sœur ?

— C’est vous qui insultez votre sœur devant moi, monsieur, profitant de ce que le hasard vous envoie un major d’occasion pour vous soutenir !

— Le major Chevenix est un ami de la famille ! murmura Ronald en rougissant beaucoup.

— Pardon, messieurs ! s’entremit alors Chevenix en s’avançant vers nous. Comme vient de dire Ronald, le moment serait mal choisi pour une querelle ; et, au contraire de ce que vous avez dit, vous monsieur, le temps presse beaucoup ! Un inspecteur de Bow Street et ses agents sont à votre poursuite, dans ces environs. Nous les avons vus gravir la colline, en compagnie de votre cousin, avec qui j’ai eu l’honneur de faire connaissance hier. Heureusement la laitière nous a dit que miss Gilchrist était venue de ce côté ; nous avons supposé que la carrière était le but de sa promenade, et nous avons couru par l’autre versant pour y arriver avant la police. Tenez, d’ailleurs, regardez ! » ajouta-t-il en étendant la main.

Je regardai, et fus convaincu. Au sommet de la colline, apparaissait une longue figure en manteau gris, que suivait de près mon ami au gilet de moleskine. En dix minutes le couple pouvait nous rejoindre.

« Messieurs, dis-je au major et à Ronald, je vois que je vous dois des remerciements ! En tout cas, votre visite était le fait d’une bonne intention !

— Nous faisons tout cela par égard pour miss Gilchrist ! » répliqua aigrement le major.

Mais, au même instant, Ronald, d’une voix où vibrait tout son bon petit cœur :

« Vite, vite, Saint-Yves ! Coupez par le sentier de la carrière ! Nous ferons notre possible pour retarder ces gens-là !

— Je vous remercie mille fois, mon cher ami ; mais il m’est venu une autre idée. Flora, dis-je ensuite en prenant la main de ma bien aimée, nous allons nous séparer ! Les cinq minutes qui vont suivre auront pour moi une importance décisive. Soyez brave, mon trésor ! Et que vos pensées m’accompagnent jusqu’à ce que je revienne !

— Où que vous soyez, je penserai à vous ! Quoi qu’il vous arrive, je vous aimerai ! Courez, Anne, et que Dieu vous protège ! »

Sa poitrine frémissait, et une rougeur, faite à la fois de tendresse et d’un peu de gêne, colorait son front.

« Vite ! » crièrent une dernière fois Ronald et elle.

Je baisai sa main et m’élançai au bas de la colline.

Bientôt j’entendis un grand cri derrière moi ; je me retournai, et vis que mes poursuivants m’avaient aperçu. Ils étaient trois, à présent, mon estimable cousin s’étant joint en personne à ses chiens de chasse. Je sautai un ruisseau, et me précipitai vers l’entrée de l’enclos où avait lieu « l’expérience ». Un gros homme tout endormi, assis sur un petit banc à trois pieds, recevait et délivrait les cartes d’entrée avec, devant lui, une jatte remplie de pièces de six pence. Je lui jetai une pièce d’une couronne.

« Je ne rends pas la monnaie ! murmura-t-il en s’éveillant de sa somnolence pour prendre dans sa poche un paquet de cartes roses.

— Gardez le reste pour vous ! » m’écriai-je en lui arrachant une carte des mains.

Je me retournai encore un instant, avant de me perdre dans la foule. C’était à présent le gilet de moleskine qui tenait l’avance. Il était arrivé déjà au niveau de la carrière, tandis que l’homme au manteau gris faisait de son mieux pour le rejoindre, et que mon cousin, tout essoufflé, fermait le cortège.

Deux ou trois employés, debout à l’entrée de l’enclos, me suivirent des yeux avec curiosité. Avec ma tête nue et mon costume de gala, ils me prirent évidemment pour un joyeux ivrogne, venu se distraire là après une nuit de ribote. C’est du moins ainsi que j’interprétai leur pensée, et aussitôt une nouvelle inspiration s’offrit à moi. J’avais à pénétrer jusqu’au centre de la foule ; or, je me rappelai qu’une foule a toujours une indulgence exceptionnelle pour un ivrogne. Je résolus donc de me donner toutes les apparences de l’ébriété la plus crapuleuse. Grognant, hoquetant, fredonnant, m’excusant à tort et à travers avec une politesse incohérente, je me frayai un chemin parmi la masse des spectateurs, qui me laissèrent passer avec sympathie.

Je crois bien, d’ailleurs, que mon arrivée fut, pour cette foule, une distraction providentielle. Ces braves gens commençaient à s’ennuyer démesurément. Jamais je n’ai vu une assemblée plus trempée, plus fraîche, ni moins enthousiaste. Bien que la pluie eût cessé, et qu’un petit soleil d’hiver se fût mis à briller, bon nombre de spectateurs, s’obstinaient à tenir leurs parapluies ouverts, avec la mine la plus maussade qu’on puisse imaginer. Et l’abominable musique de l’orchestre achevait de répandre sur tout le pré la plus morne mélancolie.

« Il va partir bientôt, hein, Jack ?

— Ma foi je n’en sais rien !

— Mais quand donc qu’il partira ?

— Peut-être qu’il ne partira pas ! »

J’eus l’impression que, si l’on était venu pour enterrer Byfield, et non pour admirer ses prouesses aériennes, on n’aurait pas apporté à la cérémonie plus de tristesse et de maussaderie.

Pendant ce temps Byfield lui-même, debout dans la nacelle, sous un dais flottant de couleur bleu pâle, dirigeait les derniers préparatifs, d’un air à peine moins maussade. Sans doute il était occupé à supputer la recette. Au moment où j’arrivai près de lui, ses assistants avaient achevé de pomper le gaz hydrogène, et le Lunardi se balançait doucement au-dessus de nos têtes, maintenu par ses cordes. Au même instant, quelqu’un me donna une bourrade, par derrière, qui faillit me faire tomber dans la foule.

« Ducie, quelle aimable surprise ! Compagnon de mes joies et de mes angoisses, comment va votre santé ? »

C’était l’étonnant Dalmahoy. Il était là, debout au pied du ballon, se cramponnant d’une main à l’une des douze cordes de la nacelle, avec la mine d’un homme tout absorbé par un grand et important travail.

« Excusez-moi de ne pouvoir me promener avec vous ! Mais, vous voyez, c’est moi qui retiens l’appareil ! Je devais bien ce petit service à notre ami Byfield, qui va nous quitter aujourd’hui pour explorer des domaines inaccessibles aux pieds humains. Un mouvement de ce couteau, et la corde sera coupée ; notre ami commun escaladera l’empyrée ! Si au moins il pouvait ne pas en revenir ! » reprit-il avec un sourire de blasé.

Il acheva son discours par une imitation vocale d’un cornet d’un postillon. Levant les yeux, j’aperçus alors la tête et les épaules de Byfield, se projetant au-dessus du rebord de la nacelle.

« Monsieur Ducie ! cria l’aéronaute. Comment, vous aussi, et dans quel état ! Par pitié, éloignez-vous ! J’ai déjà assez de cet âne-là pour m’embarrasser ! Vous et lui, vous me gâtez toute ma séance !

— Byfield ! répondis-je vivement, je ne suis pas ivre ! Lancez-moi une échelle de corde, vite, vite ! Cent guinées si vous me prenez avec vous ! »

Car je venais de voir, à l’entrée de l’enclos, la tête rousse de l’homme en gris.

« Et vous dites que vous n’êtes pas ivre ! répondit Byfield Éloignez-vous, ou tout au moins tenez-vous tranquille ! Je vais faire mon discours. Et il toussa pour s’éclairer la voix :

— Mesdames et messieurs !… »

Je pris dans ma poche le sac de Flora et en retirai quelques banknotes.

« Tenez, dis-je, voici l’argent ! Par pitié, mon ami, emmenez-moi ! Il y a, dans la foule, des recors qui me cherchent !

— Le spectacle que vous avez daigné honorer de votre patronage. — Je vous dis je ne que peux pas ! — De votre éminent patronage, n’a besoin que de peu de paroles pour, se recommander à vous !

— Écoutez ! écoutez ! hurla Dalmahoy.

— Votre venue ici prouve la sincérité de votre intérêt… »

J’étalai les banknotes sous ses yeux. Malgré lui, il regarda ; puis, résolument, éleva la voix.

« Le spectacle d’un voyageur solitaire…

— Deux cents ! lui criai-je.

— Le spectacle de deux cents voyageurs solitaires… éclos dans le cerveau d’un Montgolfier… Hé ! au diable ! au diable ! Je ne suis pas un orateur ! mais enfin… »

Un mouvement se produisait dans la foule. Dès l’instant suivant, j’entendis la forte voix de mon cousin, réclamant qu’on lui fît passage. Mais, au même instant, Byfield se décida enfin à me lancer une échelle de corde, où je grimpai comme un chat.

« Coupez les câbles !

— Arrêtez-le ! vociférait mon cousin. Arrêtez le ballon ! C’est Champdivers, l’assassin !

— Coupez les câbles ! criait, de son côté, Byfield. Et, à mon infini soulagement, je vis que Dalmahoy y travaillait de son mieux. Au moment où j’allais entrer dans la nacelle, quelqu’un me saisit le pied : mais je secouai ce pied avec une énergie désespérée. Parmi les clameurs de la foule, je sentis le choc de mon talon sur un visage, puis une chute dans la boue ; et, à l’instant même où le ballon s’élançait librement dans l’air, j’enjambai d’un bond le rebord de la nacelle.


IX

L’expérience de Byfield.


Durant les premiers instants, Byfield fut entièrement absorbé par la manœuvre du ballon : et, quant à moi, je n’avais d’autre préoccupation que de reprendre mon souffle. Encore y travaillais-je sans grand succès, lorsque, soudain, j’entendis derrière moi une voix qui parlait, et cette voix n’était pas celle de l’aéronaute !

« Je vous prends à témoin, monsieur Byfield… »

Que le lecteur m’excuse, en songeant à l’état où je me trouvais ! Pendant six jours, j’avais été littéralement ballotté de danger en danger ; pour la première fois je croyais avoir obtenu un peu de répit et voici que, jusque dans ce ballon !… Le fait est que je me mis à trembler, comme une aiguille dans une boussole.

Sur le plancher de la nacelle, à mes pieds, émergeant péniblement d’un tas de plaids et de manteaux, apparut d’abord une main qui brandissait un chapeau de castor tout mouillé, puis un visage à lunettes où se lisaient à la fois une grande douceur naturelle et une vive indignation subite, — et enfin la figure entière d’un petit homme habillé de noir. Le petit homme se dressa sur les genoux, les mains appuyées au plancher, et contempla l’aéronaute, par-dessus ses lunettes, avec un monde de reproches dans ses bons gros yeux.

« Je vous prends à témoin, monsieur Byfield !.. »

Dès le premier coup d’œil sur ce compagnon, imprévu, je m’étais senti pleinement rassuré. Mais, au contraire, Byfield parut trouver dans cette apparition un nouveau sujet d’inquiétude.

« Mon cher monsieur, bredouilla-t-il, un malentendu… pas de ma faute… Je vais vous expliquer ! »

Puis, sous une inspiration soudaine :

« Permettez-moi de vous présenter l’un à l’autre ? Monsieur Ducie, Monsieur…

— Je m’appelle Sheepshanks ! dit le petit homme, aigrement. Mais je suis très étonné… »

Byfield le prit à part, après l’avoir aidé à se relever, et je crus plus discret d’aller me pencher sur le rebord de la nacelle. Nous nous trouvions à une hauteur de six cents pieds, à ce que m’affirma Byfield, quelques instants après, en consultant son baromètre. L’aéronaute ajouta que la rapidité de cette montée n’avait rien d’étonnant, mais que ce qui était extraordinaire, c’était que le ballon eût pu s’élever, malgré la façon dont « toute la population d’Édimbourg s’était cramponnée aux câbles pour l’empêcher de monter ». Il m’expliqua qu’il avait jeté près de la moitié de sa provision de lest et je me plus à imaginer que mon cousin avait eu sa bonne part de ce sable sur la tête. L’idée de me trouver à six cents pieds de terre m’amusait énormément. Et la vue que j’avais était ravissante.

Montant presque en ligne droite, le Lunardi avait franchi les brouillards du matin, et, à présent, nageait doucement dans un ciel d’un bleu admirable. Au-dessous de nous, par une étrange illusion d’optique, la terre était devenue concave, pareille à une grande jatte dont les horizons formaient le rebord. Et, par endroits, j’apercevais à travers la brume blanche quelques champs labourés, des collines tachées de buissons, des bateaux sur le Forth, et la ville, pareille à une ruche qu’un enfant aurait enfumée.

Je craignis d’abord que la montée du ballon ne me donnât le vertige mais, à mon infini soulagement, le Lunardi flottait d’un vol si doux et si régulier que je ne m’apercevais pour ainsi dire pas de son mouvement. J’avais la tête parfaitement libre, je me sentais reposé et joyeux comme un collégien en vacances.

« Mais, vous savez, c’était Byfield qui parlait, debout derrière moi, je suis un personnage public, et ceci me met dans une position diablement gênante !

— J’en conviens volontiers ! répondis-je. Vous avez déclaré que vous partiriez seul ; et voici que, sans compter ce que peuvent encore cacher vos couvertures, nous sommes déjà trois !

— Eh ! monsieur, que puis-je à cela ? Si, au dernier moment, il plaît à un fou de faire irruption…

— Même en ce cas, il vous reste encore à expliquer M. Sheepshanks » observai-je.

Byfield commençait à m’agacer. Je me tournai vers le petit homme.

« Peut-être, dis-je, M. Sheepshanks consentira-t-il à nous expliquer lui-même…

— J’ai payé d’avance commença M. Sheepshanks, ravi de pouvoir saisir cette occasion de parler. Voyez-vous, monsieur, je suis un homme marié ! Et, voyez-vous, Mme Sheepshanks, qui est d’ailleurs une personne des plus remarquables, manque de sympathie pour l’aérostation. Elle est une Guthrie de Dumfries !

— Cela explique tout ! ne pus-je m’empêcher de répondre, avec une véritable gaieté d’enfant.

— Pour moi, au contraire, monsieur, l’aérostation a toujours été mon étude préférée : je pourrais même dire, monsieur, qu’elle a été la passion de ma vie ! — Et ses bons yeux brillaient, derrière les lunettes. — Je me rappelle parfaitement le grand Lunardi, monsieur ! J’ai assisté à une ascension qu’il a faite, au mois d’octobre 1785, dans les Heriot’s Gardens. Il a atterri à Cupar, monsieur, où la Société des Gentlemen Tireurs lui a lu un discours. Un homme de votre taille, monsieur, mais avec un visage plus allongé ! Il portait un chapeau d’une forme particulière, qui fut même à la mode, ensuite, pendant quelque temps. Il a mis sa montre en gage chez mon père, monsieur, car mon père était prêteur sur gages, comme je le suis moi-même. Malheureusement il a repris sa montre, sans quoi j’aurais eu grand plaisir à vous la faire voir… Je vous disais donc que la théorie des ballons m’a toujours passionné. Mais, par déférence pour Mme Sheepshanks, je me suis abstenu de la pratique, jusqu’à ce jour. Pour vous dire la vérité, monsieur, ma femme me croit en voyage d’affaires dans le comté de Perth ! J’ai payé à M. Byfield cinq livres, d’avance. J’ai son reçu. Et les conditions ont été que je me cacherais au fond de la nacelle, et que je ferais l’ascension seul avec lui.

— Dois-je conclure de là, monsieur, que ma compagnie vous offense ? » demandai-je.

Le petit homme repoussa énergiquement cette supposition.

« Oh ! monsieur, pas du tout, pas du tout ! Mais le hasard aurait pu m’amener un compagnon moins agréable ! — je m’inclinai. — Et puis, reprit-il, un marché est toujours un marché !

— C’est juste ! dis-je. Byfield, rendez à M. Sheepshanks ses cinq livres !

— Ah ! par exemple ! s’écria l’aéronaute. Et qui êtes-vous donc, pour me donner des ordres ?

— Ai-je besoin de vous redire mon nom ?

— Votre nom ? peu m’importe de savoir si vous êtes le roi Georges ou Napoléon Buonaparte, ou ce que vous voudrez ! Mais je vous ai entendu, appeler d’un nom, tout à l’heure, sur lequel j’ai besoin de me renseigner ! »

Je vis que Byfield levait la main vers un cordon suspendu au-dessus de ma tête.

« Que voulez-vous faire ?

— Descendre !

— Comment ? Revenir dans l’enclos ?

— Cela n’est guère possible, attendu que nous avons rencontré un courant du nord, et que nous voyageons à une vitesse de trente milles à l’heure. Mais la police du royaume existe aussi dans le sud, si je ne me trompe !

— Et pourquoi descendre ?

— Parce qu’il me revient en mémoire que quelqu’un, dans la foule, vous a appelé d’un nom qui n’était pas Ducie ; et que, si votre nom est celui que j’ai entendu, je me considère comme tenu de me séparer de vous le plus vite possible ! »

Le gaillard commençait à devenir vraiment inquiétant. Je me baissai, sous prétexte de ramasser un plaid, car l’air s’était encore refroidi, et je murmurai tout bas :

« Monsieur Byfield, s’il vous plaît, un mot en particulier !

— Soit ! » fit-il, en lâchant le cordon.

Nous allâmes nous appuyer à l’arrière de la nacelle.

« Si je ne me trompe pas, dis-je, le nom que vous avez entendu était Champdivers ? »

Il acquiesça d’un signe de tête.

« L’homme qui m’a appelé de ce nom, repris-je, était mon propre cousin, le vicomte de Saint-Yves. Je vous en donne ma parole d’honneur. Et, quant à moi, je vous avoue en toute franchise que je suis bien Champdivers !

— L’assass…

— Non, certes ! J’ai tué un homme en duel !

— Ah ! fit-il d’un accent d’incrédulité. Voilà ce qui vous reste à prouver !

— Mais enfin, mon ami, vous ne vous attendez pas à ce que je vous le prouve ici, à l’aide de ces instruments d’aérostation ?

— Il ne s’agit pas d’ici ! répliqua-t-il. »

Et il fit mine de vouloir s’éloigner.

« Alors, vous désirez que je vous le prouve là-bas ? Là-bas, je vais vous dire ce que je pourrai prouver ! Je pourrai prouver, monsieur, que je me suis trouve en votre compagnie, tout récemment, et que j’ai même soupé avec vous pas plus tard qu’avant-hier. Vous pourrez soutenir, de votre côté, que nous ne sommes réunis ici que par accident, et que mon invasion sur votre machine a été pour vous une surprise. Oui, vous pourrez soutenir cela ! mais songez à ce qu’un jury intelligent pensera d’une telle explication ! »

Byfield était visiblement ébranlé.

« Joignez à cela, repris-je, que vous aurez à expliquer Sheepshanks ; à confesser que vous vous êtes moqué du public en annonçant que vous partiriez seul, tandis que vous aviez un compagnon caché dans votre nacelle ! »

Je m’arrêtai, soufflai, et poursuivis :

« Écoutez-moi bien, monsieur Byfield ! Tirez ce cordon, et ce sera un aéronaute tristement discrédité qui redescendra sur la terre ! Hé ! monsieur, de toute façon vous n’avez plus rien à faire à Édimbourg ! Le public y est fatigué de vos ascensions : la prochaine fois, vous n’aurez pas un chat pour vous voir partir ! Réfléchissez ! Tout à l’heure, je vous ai offert deux cents guinées pour être admis dans votre ballon. À présent je double la somme, à la condition que je devienne le maître du ballon pendant la traversée, et que vous le manœuvriez comme je le voudrai ! Voici la somme ! Et voici encore cinq livres, que vous aurez à restituer à M. Sheepshanks ! »

Le visage de Byfield, après s’être un moment rasséréné, s’était assombri de nouveau. J’avais froissé sa vanité, et le pauvre homme souffrait cruellement.

« Donnez-moi le temps de réfléchir ! » balbutia-t-il.

J’y consentis volontiers, et pour le mettre à l’aise, je me tournai vers M. Sheepshanks qui, assis dans un coin, s’occupait à déboucler un sac de voyage.

« Ceci est du whisky ! me dit le petit homme en tapant sur le sac. Trois bouteilles, monsieur ! Ma femme m’a dit : « Mais enfin, Alexandre, vous trouverez sûrement du whisky partout où vous irez ! — Peut-être bien en trouverai-je, ma chérie, mais je n’ai pas confiance dans la qualité de ces whiskys d’auberge ! »

Et il se mit à rire de si bon cœur que je ris avec lui. Le laissant à son opération, je ramassai, sur le tas, le manteau le plus épais, dans la poche duquel j’eus un extrême plaisir à trouver une paire de gants fourrés. Et je m’appuyai sur le rebord de la nacelle, pour jouir du spectacle, non sans lancer quelques coups d’œil du côté de l’aéronaute, qui se tenait debout, mordillant ses ongles, à l’extrémité opposée de la nacelle.

Le brouillard s’était dissipé, et le sud de l’Écosse s’étendait au-dessous de nous, d’une mer à l’autre, comme une immense carte géographique, d’une seule teinte. Ou plutôt je reconnaissais déjà l’Angleterre, avec les collines du Cumberland, semblables à de petites mottes de terre, à l’horizon : et tout le reste plat comme une soucoupe. Des fils blancs, des routes, reliaient les villes entre elles ; et celles-ci, en quelque façon, s’étaient recroquevillées sur elles-mêmes, contractant leurs faubourgs comme un limaçon ses cornes.

Tout à coup Byfield me frappa sur l’épaule :

« Monsieur Ducie, j’ai réfléchi à votre proposition et je l’accepte. C’est une situation bien fâcheuse.

— Pour un personnage public ! insinuai-je aimablement.

— Non, monsieur ! Je vous en prie, n’insistez pas ! Vos paroles m’ont déjà fait suffisamment souffrir, d’autant plus que je suis bien forcé d’y reconnaître une part de vérité ! Un aéronaute, monsieur, a son ambition. Comment ne l’aurait-il pas ? À ses propres yeux, il est quelque chose de plus qu’un simple bateleur, quoi que vous puissiez croire, et le public avec vous ! »

Le malheureux était profondément ému : je lui tendis la main.

« Monsieur Byfield, dis-je, je vous ai parlé brutalement ! Permettez-moi de retirer mes paroles ! »

Il secoua tristement la tête.

« Elles étaient vraies, monsieur ! du moins en partie !

— Allons, allons, mon cher ami, n’en croyez rien ! Tenez, voici l’argent ! Et, maintenant que vous l’avez reçu, je vous donne, en outre, ma parole d’honneur la plus sacrée que ce n’est pas un criminel que vous êtes en train de sauver !… Combien de temps pensez-vous que le Lunardi puisse se maintenir dans les airs ?

— Je n’ai jamais essayé de l’y maintenir jusqu’au bout de sa force ; mais, si mes calculs sont justes, il peut flotter une vingtaine d’heures, mettons vingt-quatre au maximum !

— Eh bien ! nous allons en faire l’expérience ! Le courant, à ce que je vois, est toujours du nord-est ? Et notre hauteur ? »

Il consulta le baromètre.

« Un peu plus d’un mille ! »

Nous fûmes interrompus dans nos évaluations par la voix de Sheepshanks qui nous invitait à dîner avec lui. Aussitôt Byfield prit dans un coffre, un pâté de porc et une bouteille de sherry. Pour moi, soit par l’effet d’une dépression morale ou simplement du froid, je n’éprouvais pas d’autre désir que celui de dormir. Je me contraignis cependant à avaler quelques bouchées du pâté, je bus un demi-verre du whisky de Sheepshanks, et je m’étendis sous une pile de plaids. Byfield, plein de sollicitude, m’aida à m’installer. Et peut-être s’imagina-t-il lire, dans mes remerciements, une nuance de soupçon — qui, d’ailleurs, ne s’y trouvait point — car il crut devoir ajouter : « Vous pouvez avoir toute confiance en moi, monsieur Ducie ! » Je savais que je le pouvais ; et je commençais même à éprouver pour ce pauvre homme une vraie sympathie.

Je passai ainsi l’après-midi entière à dormir, avec toute sorte de rêves où mon cousin, Flora, et le petit Sheepshanks se mêlaient de la façon la plus fantastique. Tout à coup je fus réveillé par un bourdonnement dans les oreilles ; et je constatai que la tête me faisait mal, comme si mes tempes étaient percées de part en part. Je me secouai cependant du mieux que je pus et parvins à me redresser ; et le clair de lune, un clair de lune d’une transparence, d’une douceur, d’un éclat véritablement célestes, découvrit à mes yeux un spectacle beaucoup moins poétique.

Près de moi, ivre-mort, gisait l’aéronaute, pareil à une marionnette tout à coup renversée, avec les jambes et les bras en l’air. De l’autre côté, la tête appuyée au rebord de la nacelle, Sheepshanks était assis, les yeux levés au ciel, la bouche ouverte, également ivre. Le whisky du prêteur sur gages avait produit son effet. Et, pour comble d’horreur, le Lunardi était transformé en glaçon ; tous ses cordages étaient recouverts d’une couche argentée. L’air était si froid que mes dents claquaient.

Heureusement je me rappelai le cordon que Byfield avait fait mine de vouloir tirer, pour faire descendre le ballon. Avant tout autre chose, je le saisis, le tirai, ouvris une soupape, et constatai, à mon extrême satisfaction, que le ballon redescendait rapidement : car je me trouvai bientôt plongé dans un nuage de brouillard. C’était ce nuage, sans doute, que nous avions traversé pendant mon sommeil, et dont l’humidité, déposée sur les cordages du ballon, s’était ensuite changée en des fourreaux de glace.

Et peu à peu, toujours sans remonter, le ballon sortit du brouillard, de telle sorte que je pus voir, à la lumière de la lune, le creux immense que formait la terre, sous nos pieds. De petits yeux de flamme, çà et là, semblaient s’ouvrir et se refermer sur nous ; des cheminées lançaient des jets soudains de fumée, parsemés d’étincelles. Je consultai la boussole : le courant nous conduisait au sud-ouest. Mais où pouvions-nous être ? Sheepshanks, à qui je le demandai, ne me répondit que par un sourire béat. Byfield ronflait de plus en plus fort.

Je tirai ma montre, que j’avais oublié de remonter. Les aiguilles s’étaient arrêtées à quatre heures et demie. J’en conclus que l’aube allait poindre bientôt. Nous flottions depuis dix-huit ou vingt heures ; et Byfield m’avait dit que notre vitesse était de trente milles à l’heure. Nous devions avoir franchi près de cinq cents milles.

Soudain, je découvris au-dessous de moi une longue raie d’argent, comme un ruban tiré à travers la nuit ; c’était la mer ! Et, en effet, je ne tardai pas à entendre le bruit sourd des vagues.

Je revins vers Byfield, et recommençai à le secouer de toutes mes forces.

« Quoi ? s’écria-t-il enfin, en se redressant.

— Voici, je crois, la mer de la Manche !

— On dit « le Canal ! » répliqua-t-il d’un accent péremptoire.

— Hé ! m’écriai-je, appelez-la comme vous voudrez, mais hâtez-vous de vous lever, pour diriger le ballon ! »

Péniblement, Byfield se remit sur pied, se cramponna à une corde pour ne pas tomber, et s’efforça d’explorer les ténèbres. Puis il se retourna vers moi.

« Cela me fait l’effet d’être plutôt le Canal de Bristol, dit-il, et le ballon descend. Nous allons nous heurter aux falaises de la côte ! Vite, jetez un peu de lest, s’il y en a encore ! »

Je découvris quelques sacs de sable, et les vidai par-dessus bord. La côte, en effet, était toute proche : mais le Lunardi put se relever à temps pour passer à quelques centaines de pieds au-dessus des rochers.

De nouveau nous flottâmes dans la direction du sud. Autour de nous et au-dessous de nous, la nuit s’étendait encore, comme un immense sac noir ; mais, sur la droite, au-dessus de nous, le jour apparaissait. Lentement, il se répandit et descendit jusqu’à nous, descendit plus bas, jusqu’à une lointaine rangée de collines, et là, au contact du soleil levant, s’illumina tout à coup de longs rayons de pourpre.

Nous avions à nos pieds une terre inconnue, toute couverte de forêts. Entre les arbres brillait faiblement l’eau d’une rivière.

« Impossible de descendre ici dit Byfield, qui se préparait déjà à ouvrir la soupape. Il faut que nous nous éloignions de ces bois ! »

Bientôt la rivière s’élargit brusquement en un grand estuaire, peuplé de bateaux à l’ancre. De hautes collines le flanquaient des deux côtés, et dans le creux de l’une d’elles, la dernière à l’ouest, la masse grise d’une ville nous apparut.

Le vent nous poussait vers la ville, le long de la rivière, à cent pieds à peine au-dessus de l’eau. Sur les ponts des bateaux, des visages effarés nous considéraient. De l’un de ces bateaux, on décrocha une barque pour nous poursuivre ; mais nous étions déjà loin lorsque la barque fut lancée à l’eau.

« Il n’y a pas à dire ! s’écria Byfield. Nous devons descendre ici, ou bien nous allons tomber à la mer ! »

Et il ouvrit la soupape. Dès l’instant suivant, un grand choc se produisit, qui me renversa sur le plancher. Et, au même instant, j’entendis Byfield pousser un formidable juron. Me relevant au plus vite, je découvris que nous avions atterri sur un petit toit, dominant une cour, semée de gravier ; et, au milieu de cette cour, paralysés de stupeur, nous regardaient une vingtaine de soldats anglais que nous venions d’interrompre dans un exercice.

« Monsieur Byfield, m’écriai-je, mieux vaut infiniment que nous tombions dans la mer ! En ma qualité de maître de ce ballon, je vous ordonne de repartir et de nous faire descendre dans les environs du brig que j’aperçois là-bas ! je vois qu’il nous observe, et se prépare déjà à lancer une chaloupe ! »

Le digne Byfield ne refusa pas de m’obéir. Le Lunardi se releva de nouveau, puis, s’abattant de la falaise comme une mouette, il descendit dans l’eau, à une longueur de câble sur la gauche du brig.

Déjà l’eau envahissait la nacelle, que les vagues ballottaient effroyablement. Incapables de rien voir, nous étions accroupis sur le plancher, lorsque nous entendîmes un cri derrière nous, puis un bruit de rames, et une main m’empoigna par le cou. Ainsi, l’un après l’autre, nous fûmes repêchés, et ainsi s’acheva ce que M. Sheepshanks définit « un épisode sans précédent dans les annales de l’aérostation ».


X

Le capitaine Colenso.


« Mais qu’allons-nous faire du ballon, monsieur ? » me demanda le pilote de la chaloupe.

Si le Lunardi m’avait appartenu réellement, j’aurais prié ces braves gens de le laisser se noyer en paix, tant j’étais las de mes rapports avec lui. Mais Byfield, qui tenait à sa propriété, dit aux rameurs de couper les cordes qui attachaient le corps du ballon à la nacelle : car celle-ci avait fini par être entièrement submergée, et il n’y avait plus à penser à la remonter. On fit donc comme il disait : aussitôt le Lunardi, tout à fait dégonflé maintenant, devint aisément maniable ; et l’équipage, après l’avoir attaché sur le côté de la chaloupe, fit force de rames pour nous conduire à bord.

Mes dents claquaient. Ces opérations de sauvetage avaient pris du temps et le temps me parut bien long, aussi, qu’il nous fallut mettre pour rejoindre le brig, qui se tenait là tout frémissant, les voiles ouvertes, prêt au départ.

Je regardai les rameurs. Deux d’entre eux étaient assis à l’arrière, tout près de moi, et je fus très surpris de voir à quel point ils se ressemblaient l’un à l’autre ; d’une ressemblance peut-être plus frappante encore que celle que la communauté de vie avait créée entre mes deux amis de naguère, Sim et Candlish. Tous deux paraissaient avoir une quarantaine d’années trapus, grisonnants, avec ces poches sous les yeux que donne l’habitude des voyages en mer. Et bientôt je découvris que les trois rameurs de l’avant, qui n’étaient cependant que de tout jeunes garçons, avaient, eux aussi, les mêmes traits et la même figure que les deux aînés : je retrouvais chez eux les épaules carrées, le long visage grave, le teint hâlé, l’œil méditatif.

J’étais en train de réfléchir à cette ressemblance, lorsque la chaloupe nous amena devant l’échelle du brig. Au haut de cette échelle, je vis une main qui m’était tendue, et je me trouvai cérémonieusement accueilli à bord par un homme de haute taille, en jaquette bleue et en culotte à l’ancienne mode ; un homme déjà fort âgé, et visiblement fatigué par la vie, mais qui n’en gardait pas moins un air de dignité le plus imposant du monde. C’était évidemment le maître du bateau, et, à en juger par la ressemblance de ses traits avec ceux de nos rameurs, le patriarche de la nombreuse famille qui naviguait sous ses ordres. Il ôta son bonnet pour nous saluer, et s’adressa à nous avec une politesse parfaite, mais aussi avec un accent de lassitude que je devais retrouver, plus tard, dans toutes ses paroles.

« Voilà une fâcheuse aventure, messieurs ! »

Nous le remerciâmes bien chaleureusement.

« Oh ! dit-il avec son air détaché, je suis trop heureux d’avoir pu vous être utile ! Le côtre de là-bas aurait mis au moins vingt minutes pour vous repêcher ! Je viens de lui signaler votre arrivée ici. Il va venir vous chercher pour vous ramener à Falmouth : ce dont vous ne serez pas fâchés, j’imagine, vu l’état où vous êtes !

— En effet, monsieur, dis-je, mes amis seront enchantés de pouvoir se sécher un peu sur la terre ferme. Quant à moi, je n’ai pas l’intention de retourner à terre ! »

Le vieillard releva la tête, et me dévisagea. Mes paroles l’avaient stupéfait, mais il était trop poli pour le laisser paraître. Il y avait dans ses yeux gris une honnêteté enfantine ; et j’y vis en même temps, une sorte de distraction résignée, comme si ces yeux avaient perdu la force de s’intéresser désormais sérieusement à rien.

« Je crains, monsieur, de ne pas vous avoir bien entendu !

— Sera-t-il trop indiscret, répondis-je, de vous demander ce qu’est votre vaisseau ?

— C’était jusqu’à présent un bateau de poste, monsieur, relevant de la flotte anglaise. Mais le vieux pennon est abattu, comme vous pouvez le voir ! À présent, le vaisseau part sous commission privée.

— Eh bien ! dis-je, l’expédition me tente ! Capitaine…

— Colenso.

— Capitaine Colenso, acceptez-moi pour passager à votre bord : je ne dis pas pour compagnon d’armes, étant d’une incompétence absolue en fait de guerre navale. Mais je veux payer largement… »

Là-dessus, une inquiétude affreuse me vint. Je tirai, de ma poche le sac de Flora, et bénis le ciel en découvrant que la chère créature avait eu la précaution de doubler ce sac en toile imperméable.

« Capitaine, dis-je, permettez-moi de dire deux mots en particulier à mon ami, ici présent ! »

Je pris Byfield à part, et lui demandai :

« Eh bien ! mon pauvre ami ! Et les banknotes ? Est-ce que l’eau salée… ?

— Voyez-vous, me répondit-il, je suis sujet depuis quelque temps à des aigreurs d’estomac, de telle sorte que je ne fais jamais une ascension sans emporter avec moi une bouteille de sels d’Epsom, hermétiquement bouchée !

— Et vous avez jeté les sels, et introduit les billets à la place ? Tous mes compliments, mon cher Byfield ? »

Puis, revenant vers le capitaine Colenso :

« Je vous en prie, monsieur, ne refusez pas de m’accepter pour passager à votre bord !

— Je crains que vous ne plaisantiez, monsieur ?

— Non, non, je vous jure que je ne plaisante pas ! »

Il hésita, fit quelques pas en long et en large, et se dirigea vers le porte-voix.

« Suzanne ! Suzanne ! cria-t-il. Montez un moment sur le pont, s’il vous plaît ! Un de ces messieurs désire rester à bord, comme passager. »

Une grande et grosse femme, d’âge moyen, passa la tête au-dessus de l’échelle, et me regarda.

« Qu’est-ce que c’est que ce costume qu’il porte sur lui ? demanda-t-elle brusquement.

— Madame, c’était naguère un costume de bal !

— Mais vous savez que vous ne trouverez pas à danser, ici, jeune homme !

— Je me résigne bien volontiers à cela, madame, comme à toutes les conditions que vous pourrez m’imposer ! Quelle que soit la discipline du bateau… »

Elle m’interrompit.

« Voyez-vous, monsieur, j’aurais dû vous dire que ceci n’est pas un voyage ordinaire !

— Ni, non plus, le mien ! ne pus-je m’empêcher de répondre.

— Vous serez exposé à des risques !

— Cela va sans dire !

— Au risque d’être pris ! Je dois vous informer, monsieur, qu’il y a beaucoup de chances pour que nous tombions aux mains des Américains.

— Hé ! m’écriai-je, avec un capitaine aussi brave que le nôtre, rien n’est à redouter ! »

Le vieux marin ne parut pas faire la moindre attention à mon compliment. Le regard qu’il promena tour à tour sur sa fille et sur moi n’exprimait qu’une indécision mêlée d’indifférence.

« Je ne puis pas m’expliquer davantage, monsieur, dit-il. Mais, vraiment, n’importe quel autre vaisseau vous conviendrait mieux que celui-ci ! Vraiment, je préférerais ne pas vous voir insister !

— Mais moi, j’insiste, et je tiendrai bon ! répondis-je, avec l’obstination d’une mule. Je vous répète que je suis prêt à accepter tous les risques : Et si vous voulez absolument que je descende avec mes amis dans le côtre, il faudra que vous me fassiez emporter de force au bas de l’échelle. Je vous en prie, ne me refusez pas la faveur de rester avec vous !

— Pauvre garçon ! murmura la grosse dame. Au moins, monsieur, reprit-elle, en s’adressant à moi, pouvez-vous nous certifier que vous êtes célibataire ?

— Hélas ! madame, je puis vous le certifier quant à présent ! Et cela me fait songer, continuai-je, que je vous serais encore bien reconnaissant de vouloir me donner une plume, de l’encre et du papier. J’ai une lettre à écrire avant que mes amis me quittent pour revenir à terre. »

Elle m’invita à la suivre ; et je descendis dans une cabine assez vaste, où nous surprîmes deux jeunes filles au travail. L’une s’occupait à polir une table, l’autre la poignée de la porte. Sur un mot de Mme Suzanne, toutes deux me saluèrent timidement, ramassèrent leurs torchons, et disparurent.

« Que peuvent bien être toutes ces femmes, à bord d’un bateau de guerre ? » me demandais-je, pendant que Mme Suzanne me préparait l’appareil dont j’avais besoin pour écrire. Après quoi, je soufflai dans mes mains, installai de mon mieux la plume entre mes doigts, et commençai ma première lettre d’amour :

Ma chérie, ces lignes sont pour vous dire d’abord que je vous aime. Sachez, après cela, que le ballon est descendu sans accident, et que votre Anne se trouve en ce moment à bord…

« Au fait, madame, comment s’appelle le vaisseau ?

— La Lady Népean, monsieur.


… du vaisseau Lady Népean, qui va de Falmouth à…

— Excusez-moi encore, madame, mais où va le vaisseau ?

— Sur la côte du Massachusetts, je crois !

— Vous croyez ? »

Elle me regarda bien en face.

« Jeune homme, me dit-elle, si vous voulez écouter un bon conseil, vous retournerez à terre !

— Madame, répondis-je dans un élan soudain, je suis un prisonnier français échappé ! »

Sur quoi, ayant ainsi jeté mon bonnet par-dessus les moulins, je me redressai sur mon siège, et nous nous regardâmes bien en face.

« Un prisonnier échappé ! repris-je, les yeux toujours fixés sur elle. J’ai eu le bonheur de pouvoir m’enfuir avec une assez forte somme d’argent que j’avais : mais, par contre, j’ai laissé mon cœur derrière moi. Et je suis précisément en train d’écrire ces quelques lignes à la belle ennemie qui me l’a gardé. Eh ! bien ! que direz-vous maintenant ?

— Les voies du Seigneur passent notre compréhension ! répondit l’extraordinaire personne. Au fait, peut-être cela vaudra-t-il mieux pour vous ! »

C’était décidément une habitude, à bord de ce bateau, de ne parler que par énigmes.

…la côte de Massachusetts, dans les États-Unis d’Amérique, d’où j’espère pouvoir rentrer en France sans trop de retard. Bien que je vous donne de mes nouvelles, chérie, je crains de devoir longtemps rester privé des vôtres. Et pourtant, quand même vous n’auriez à m’écrire que « je vous aime ! » je vous supplie de me l’écrire, et de confier la lettre à M. Robbie, qui la transmettra à M. Romaine, qui, à son tour, trouvera bien un moyen de la faire parvenir en contrebande jusqu’à Paris, 16, rue Taranne. La lettre devra être adressée à la Veuve Jupillon, à l’enseigne du Puits sans Vin, pour être remise au soldat Champdivers. Que si un jeune homme du nom de Rowley se présentait devant vous, ma chérie, vous pourriez, comme je vous l’ai dit, vous fier tout à fait à son dévouement, sinon peut-être à sa sagacité. Et là-dessus, craignant de faire attendre davantage le bateau qui va emporter cette lettre, j’écris ici le nom de Flora, pour pouvoir y déposer un baiser de tout mon cœur, et je prie ma chérie, en attendant que je vienne la réclamer, de me considérer comme son humble prisonnier. — A.

J’avais, en fait, une autre raison encore pour abréger ma lettre et la cacheter au plus vite. Dans l’air enfermé de la cabine, le balancement continu du brig commençait à me faire tourner la tête. Aussi me hâtai-je de remonter sur le pont, pour dire adieu à mes compagnons et pour confier ma lettre à M. Sheepshanks, qui se proposait de rentrer de suite à Édimbourg. Bien affectueusement, je serrai les mains de Byfield. « Et si, par hasard, on cherchait à vous inquiéter pour votre part dans mon aventure, lui dis-je, vous pourriez, en dernier recours, vous adresser à un certain major Chevenix, caserné en ce moment au château d’Édimbourg : il connaît les faits ; et, en homme d’honneur, il ne saurait manquer de vous assister. » Quant à M. Sheepshanks, je ne puis dire à quel point son honnête visage rayonnait de bonheur : « Nous avons assisté là à une expérience mémorable ! répétait le petit homme. Je crois bien que je raconterai tout à ma femme, en rentrant : je ne puis pas la priver d’une histoire aussi émouvante ! »

Là-dessus le côtre s’éloigna, emportant mes deux compagnons. Le capitaine Colenso donna l’ordre du départ. Et la Lady Népean se mit lentement en marche, tandis que, debout sur le pont, j’essayais de me persuader que l’air frais allait me faire du bien.

Mais bientôt le capitaine Colenso s’aperçut de l’état pitoyable où je me trouvais. Il m’engagea à aller m’étendre en bas, sur ma couchette ; et, comme j’hésitais, il me prit doucement par le bras, comme un enfant capricieux, et m’aida à descendre. Un moment après j’étais allongé dans une étroite cabine, toute proche de celle où j’avais écrit ma lettre. Et je demanderai au lecteur de me laisser là seul, pendant les quarante-huit heures suivantes. Ce furent en vérité des heures lamentables, pour un homme aussi peu accoutumé que je l’étais à voyager en mer.

Peu à peu, l’appétit me revint, mais non pas encore ma gaîté naturelle. Les dames du bateau s’ingéniaient à me préparer de petits plats à mon goût ; les hommes m’aidaient à remonter sur le pont, et me saluaient toujours avec une sympathie pleine d’égards. Mais tout le monde conservait vis-à-vis de moi une taciturnité extraordinaire. Une brume de mystère continuait à entourer, à mes yeux, la Lady Népean et son équipage. Étendu au soleil sur le pont, je me perdais en hypothèses fantastiques, sans que rien me permît même de donner un peu de vraisemblance à mes conjectures. Il y avait huit femmes à bord : toutes filles, ou belles-filles, ou petites-filles du capitaine Colenso. Des vingt-trois hommes de l’équipage, ceux qui ne s’appelaient pas Colenso s’appelaient Pengelly ; et bon nombre d’entre eux étaient évidemment des paysans qui venaient à peine de quitter leur charrue, presque aussi malhabiles que je l’étais moi-même aux travaux de la mer.

Deux fois par jour, et trois fois le dimanche, tout le personnel du bateau se réunissait à l’avant pour assister à un service religieux des plus singuliers. Le service commençait par un long discours du capitaine Colenso, interprétant, d’une voix toute vibrante de passion, un passage choisi au hasard dans les Saintes Écritures. Mais bientôt, surtout aux offices du soir, son enthousiasme se transmettait à ses auditeurs, qui, non contents de l’interrompre à chaque mot pour crier « amen », se mettaient à pérorer pour leur compte, déclamaient sur l’état de leurs âmes, gémissaient, ou bien encore s’excitaient bruyamment l’un l’autre à se purifier du péché. Pendant dix minutes, parfois un quart d’heure, le pont du bateau me semblait transformé en un asile de fous. Et puis le tumulte s’apaisait d’un seul coup ; et l’équipage, congédié par le vieux capitaine, s’en retournait tranquillement à ses tâches ordinaires.

Alors le capitaine Colenso recommençait à se promener de long en large, sur le pont, avec son grognement favori, les mains derrière le dos, les yeux errant distraitement de côté et d’autre. Quelquefois il s’arrêtait pour apprendre à l’un des matelots novices le maniement d’une voile, ou pour refaire un nœud qu’on avait mal fait. Jamais il ne grondait ; jamais, pour ainsi dire, il n’élevait la voix. Mais il n’y avait personne qui n’accueillît ses moindres observations avec un respect affectueux et soumis.

Vers le milieu de la seconde semaine, nous eûmes à subir une tempête qui d’ailleurs, fort heureusement, fut de courte durée. Mais elle me fournit l’occasion de voir le capitaine Colenso sous un aspect nouveau. Debout sur le pont, chaussé de bottes de mer, et vêtu d’un manteau de cuir, le vieillard était rajeuni, transfiguré. Son grand corps se balançait légèrement à chaque secousse du bateau, la joie de l’action et de la lutte illuminait son visage, et un éclat presque enfantin luisait dans ses petits yeux ridés. Il affrontait le danger avec l’entrain héroïque d’un Murat ou d’un Ney allant au feu.

Aussi ne pus-je m’empêcher, le lendemain, de l’interrompre dans sa promenade pour le féliciter de la belle conduite de son bateau.

« Hé ! dit-il en se ranimant un peu, la vieille carcasse ne s’en est pas trop mal tirée !

— Avons-nous été vraiment en danger ? »

Le vieillard fixa tout à coup ses yeux sur moi.

« Monsieur Ducie, j’ai servi le Seigneur toute ma vie, et je suis sûr qu’il ne laissera point périr le vaisseau qui porte mon honneur ! »

Puis, sans me laisser le temps d’approfondir cette nouvelle énigme, il reprit, d’un ton moins solennel :

« Vous ne le croiriez pas, mais la Lady Népean a eu dans son temps de belles journées !

— Le fait est que vous avez là des canons qui paraissent d’attaque ! observai-je, en désignant du doigt deux pièces d’artillerie d’un poli admirable.

— Eux aussi ont bien fait leur devoir ! répondit-il évasivement. À notre dernier voyage, — c’était peu de temps après le commencement de la guerre avec l’Amérique, nous avons rencontré un schooner qui avait douze canons de gros calibre ; et nous, avec nos huit pièces… »

Tout à coup il s’éloigna, comme s’il s’était déjà repenti d’avoir trop parlé.

« Excusez-moi, dit-il, j’ai un ordre à donner ! »

Mais ce fut lui au contraire qui, deux ou trois jours après, s’approcha de moi le premier, et m’invita à m’asseoir à côté de lui.

« Je voudrais avoir votre avis, monsieur Ducie ! Vous n’avez pas, à ce que je crois, trouvé encore le chemin du salut ; en d’autres termes, vous n’êtes pas des nôtres ?

— Que voulez-vous dire ?

— Moi et tous les miens, monsieur, nous sommes les indignes adeptes de la parole divine, telle qu’elle a été prêchée par John Wesley !

— En effet, monsieur, je n’ai point le bonheur d’être des vôtres !

— Mais vous êtes un gentleman ? »

Je m’inclinai.

« Eh bien ! monsieur, au point de vue de l’honneur, êtes-vous d’avis qu’un serviteur du roi doive obéir à son maître terrestre jusqu’à accomplir des actes que sa conscience lui défend ?

— Cela peut dépendre…

— Au point de vue de l’honneur, monsieur ? Supposez que vous ayez engagé votre parole, et qu’on vous ordonne de la rompre ! Avez-vous le droit de le faire ? »

Je me rappelai mon pauvre vieux colonel, et sa parole rompue.

« Ne pourriez-vous pas préciser le cas ? » demandai-je enfin.

Le capitaine avait tenu les yeux fixés sur moi, anxieusement. Mais il secoua la tête, soupira, et prit dans sa poche une petite Bible.

« Je ne suis pas un gentleman, monsieur ! dit-il. J’ai soumis le cas à mon Sauveur, et c’est lui qui m’a répondu. Mais, ajouta-t-il ingénument, j’aurais voulu savoir quelle était là-dessus l’opinion d’un gentleman ! »

Il soupira de nouveau, baissa la tête, et s’éloigna.

Mon respect pour lui grandissait de jour en jour. Il était si aimable, en outre, si courtois, il supportait son mystérieux chagrin avec une résignation si douce que mon cœur allait à lui sans cesse davantage.

Mais, dès le lendemain de ce jour-là, tout mon respect faillit bien s’évanouir d’un seul coup. Nous étions en train de dîner, dans la grande cabine, lorsque M. Ruben Colenso, le fils aîné du capitaine, vint nous dire qu’une voile était en vue, à trois milles vers l’ouest. Le capitaine s’élança sur le pont, où je le suivis. En effet, un schooner était là, nous attendant au passage. Et nous vîmes que, à notre approche, il hissait le pavillon anglais.

« Jamais ce drapeau-là n’a été en Angleterre ! murmura le capitaine, la longue-vue aux yeux. La pâleur ordinaire de ses joues s’était légèrement teintée de rose, et je crus remarquer que tout l’équipage était dans un état d’excitation anormale. Mais je fus plus surpris encore de voir que le capitaine ne s’occupait ni de distribuer des couteaux, ni de faire sortir la poudre, ni de prendre aucune mesure pour mettre la Lady Népean en état de combat. Les hommes se tenaient rassemblés à l’avant, négligeant tout à fait leurs canons, qu’ils avaient encore assidument nettoyés dans la matinée. Et c’est dans ces conditions que, tout à coup, nous reçûmes à bord une décharge d’artillerie, lancée du schooner en guise de provocation.

Je regardai le capitaine Colenso. Pouvait-il avoir l’intention de se rendre sans un coup de canon ? Il avait échangé sa longue-vue contre un porte-voix, et, debout à l’avant, le visage douloureusement contracté, il guettait un moyen de se faire entendre. Un horrible soupçon m’envahit : cet homme s’apprêtait à trahir son drapeau, le drapeau anglais, qui flottait au-dessus de ma tête ! Et, soudain, lui aussi, relevant la tête, aperçut le drapeau. Évidemment il avait oublié de le faire descendre ! Il se précipita vers l’échelle qui y conduisait.

Malheureusement, il était trop tard. Une décharge serrée de mousqueterie éclata au même instant, et vint balayer le pont. Le capitaine étendit les deux mains en avant, poussa un cri, et tomba lourdement, presque à mes pieds.

Aussitôt le feu cessa. Je me tenais là, partagé entre la compassion et le dégoût, hésitant à toucher le corps du misérable traître, lorsqu’une femme, Suzanne, passa près de moi en gémissant, et s’agenouilla devant son père. Je vis couler un filet de sang, autour de moi, je le vis s’infiltrer entre les planches, s’arrêter, couler de nouveau. Je le considérais, perdu dans une vague rêverie, lorsque j’entendis une voix étrangère qui parlait derrière mon dos. Je me retournai, et me trouvai en face d’un officier américain, petit, maigre, avec une mâchoire saillante.

« Êtes-vous dur d’oreille, citoyen ? me dit l’officier, ou bien n’entendez-vous pas l’anglais ?… Et c’est votre capitaine que je vois là ? Mort, hein ? Au fait, cela ne pouvait manquer de lui arriver ! Et je regrette seulement de n’avoir pas eu avec lui cinq minutes d’entretien, pour lui demander ce qui a bien pu le décider à une pareille folie !

— Quelle folie ?

— Hé ! d’amener la Lady Népean jusqu’ici, et cela tandis que le commodore Rodgers se trouve dans les mêmes parages ! En vérité, cela s’appelle avoir de l’audace ! Et que pouvez-vous bien porter, sur ce bateau ? Vous n’y manquez pas de femmes, en tout cas ! ».

Car il y avait à présent trois pauvres créatures agenouillées et pleurant autour du cadavre. Tous les hommes s’étaient rendus, et se trouvaient réunis à l’arrière, sous la garde d’une dizaine de Yankees.

« Excusez-moi, capitaine…

— Je m’appelle Seccombe, monsieur ! Alphée R. Seccombe, du schooner Manhattan.

— Eh bien ! capitaine Seccombe, je ne suis qu’un passager à bord de ce bateau, et ne sais ni pourquoi il est venu ici, ni pourquoi il s’est comporté, aujourd’hui, d’une manière qui me fait rougir pour son pavillon, lequel, d’ailleurs, ne m’inspire personnellement aucune sympathie

— Oh ! allons donc ! Vous voulez vous moquer de moi ! Mais le fait est, reprit-il après m’avoir examiné curieusement, que vous n’avez pas l’air d’un Anglais ?

— Je l’espère bien ! Je suis le comte Anne de Kéroual de Saint-Yves, prisonnier de guerre, échappé du château d’Édimbourg.

— Tant mieux pour vous si vous parvenez à prouver cela ! Nous verrons à nous en occuper tout à l’heure ! »

Puis, s’avançant au milieu du pont :

« Qui est le premier officier à bord ! » demanda-t-il.

Ruben Colenso obtint la permission de s’approcher.

— Qu’on le conduise en bas, dans la cabine ! commanda le capitaine Seccombe. Et vous, monsieur le marquis de Je-ne-sais-pas-quoi, montrez-nous le chemin ! Il faut que nous tirions cette affaire au clair ! »

Arrivé dans la cabine, il s’assit au bout de la table, à la table occupée naguère par le capitaine, et cracha cérémonieusement sur le plancher.

— Eh bien ! monsieur, dit-il en s’adressant à Ruben Colenso, voudriez-vous m’expliquer ce que la Lady Népean est venue faire ici ? Pour vous rafraîchir la mémoire, je dois d’abord vous dire que, au mois d’août passé, cette même Lady Népean, de la marine de guerre anglaise, capitaine Colenso, rencontra le vaisseau américain Hitchcock près du banc de Terre-Neuve, et le défit après deux heures de combat. Étiez-vous déjà à son bord ?

— C’était moi qui pointais la grosse pièce !

— Parfait ! Le lendemain, toujours en vue du grand banc, la Lady Népean tomba sur la frégate Président, de la marine des États-Unis, alors sous les ordres du commodore Rodgers, et fut forcée de se rendre.

— Oui, mais non pas avant d’avoir jeté à l’eau toutes les dépêches qu’elle portait !

— Ce qui n’empêcha point Rodgers, ce héros au cœur de lion, de vous traiter avec l’indulgence admirable d’un vrai fils de la liberté ! reprit emphatiquement le capitaine Seccombe. Le commodore vit que la lutte de la veille vous avait épuisés. Il vous nourrit à son bord, il vous donna des vêtements et du linge, il vous traita en amis. Et il fit mieux encore ! Il permit à votre père et à son équipage de retourner dans leur patrie sur leur propre bateau, moyennant leur parole d’honneur de revenir dans le port de Boston avec un nombre égal de prisonniers américains rendus par l’Angleterre. Votre père jura sur la Bible de tenir sa parole et la Lady Népean put s’en retourner librement, avec un officier américain à son bord. Et maintenant, monsieur, de quelle façon votre maudit gouvernement a-t-il récompensé cette noble confiance ? D’une façon, monsieur, qui aurait fait rougir le plus vil portefaix de notre libre Amérique ! Votre tyran et ses myrmidons ont refusé de confirmer la promesse donnée par votre père ; ils ont déclaré que rien ne les ferait consentir à rendre des prisonniers : et l’officier américain est revenu seul dans sa patrie. Après quoi, sans doute, votre père aura reçu l’ordre de reprendre sa charge ! Mais il vous reste encore, M. Colenso, à m’expliquer comment ce parjure a eu l’impudence de revenir à deux cents milles d’une côte où son nom était abhorré ?

— Mon père revenait, monsieur !

— Hein ?

— Il revenait à Boston, monsieur ! Mon père n’était pas riche, mais il avait fait quelques économies. Contrairement à ce que vous avez supposé, il n’a pas voulu reprendre son service. Sa parole donnée lui restait sur le cœur. Nous aimions tous beaucoup notre père ; nous ne formions qu’une seule famille, pour ainsi dire, bien que quelques-uns d’entre nous fussent mariés et installés dans des fermes, au fond de l’Écosse.

— Tout cela ne m’explique point ce que vous veniez faire ici ?

— Mais, monsieur, nous revenions à Boston ! Le brig ne valait plus grand’chose, après les dernières rencontres. Nous pûmes le racheter pour onze cents livres, avec les canons ; les réparations nous ont bien coûté encore une centaine de livres ; au reste, tout cela est porté sur les registres que vous trouverez dans cette armoire. »

Le capitaine Seccombe, qui avait mis ses pieds sur la table, les en retira, repoussa son siège, et se leva à demi.

« Vous avez acheté le bateau ?

— Oui, monsieur, c’était cela que je voulais vous dire ! Mon père a d’abord exposé la chose au Seigneur ; et puis il nous l’a exposée à nous tous. Il en avait l’esprit frappé. Alors ma sœur Suzanne s’est levée, et a dit : « Je reconnais que je suis, de toute la famille, celle dont les intérêts sont le plus en jeu, puisque je possède une ferme dans mon pays. Mais je suis prête à vendre ma ferme ; et tout endroit du monde peut servir de pays à celui qui craint le Seigneur. Nous ne pouvons pas ramener à Boston des prisonniers américains, mais nous pouvons nous livrer nous-mêmes à leur place. Ce que l’on fera de nous, c’est Dieu qui le décidera ! » Voilà ce qu’elle a dit, monsieur ! Naturellement nous avons gardé le secret sur notre projet. Nous avons annoncé que la Lady Népean faisait voile pour le Canada, où toute la famille allait s’installer. Quant à ce monsieur-ci, nous l’avons repêché en vue de Falmouth ; peut-être vous l’aura-t-il déjà dit lui-même ! »

Le capitaine Seccombe me regarda et je le regardai. Ruben Colenso se tenait debout devant nous, la casquette en main.

Enfin l’Américain retrouva suffisamment ses esprits pour parler.

« Il va falloir que je retourne à Boston, pour régler cette affaire-là ! Asseyez-vous, monsieur Colenso !

— J’allais vous demander, dit simplement le prisonnier, si, avant d’être mis aux fers, je pourrais remonter sur le pont et revoir mon père ? Quelques minutes seulement, monsieur !

— Oui, monsieur, vous le pouvez ! Et, si les dames consentent à m’excuser, je serai heureux de pouvoir moi-même aller leur présenter mes respects. Car mon opinion, ajouta-t-il en se tournant vers moi, lorsque le prisonnier eut quitté la cabine, mon opinion est que cet homme nous a dit la vérité ! »

C’est ce qu’il me répéta encore, cinq minutes plus tard lorsque nous nous trouvâmes sur le pont, auprès du cadavre :

« Mon opinion, monsieur, sauf erreur, est que cet homme nous a dit la vérité ! »

Certes, il nous avait dit la vérité ; et, si longtemps que je vive, jamais je n’oublierai le bonheur que j’ai eu de pouvoir passer ainsi quelques semaines en compagnie de cet humble et sublime Regulus, le pauvre capitaine Colenso !

Deux jours après, la Lady Népean jetait l’ancre dans le grand port de Boston. Le capitaine Seccombe alla aussitôt conduire ses prisonniers et raconter leur histoire aux autorités maritimes, qui promirent d’en référer au commodore Rodgers. En effet les prisonniers furent menés, dès la semaine suivante, à Newport, où se trouvait cet officier ; et celui-ci, pour l’honneur des États-Unis, les fit relâcher séance tenante. Mais si, la guerre finie, ils revinrent dans leur patrie ou s’ils persistèrent dans leur projet de devenir citoyens américains, c’est ce que je ne saurais dire.

Quant à moi, le capitaine Seccombe obtint la permission de me garder dans sa maison jusqu’à ce que le consul de France eût achevé son enquête à mon sujet. Cette enquête dura trois mois, pendant lesquels j’eus le temps de me lier très agréablement avec miss Amelia Seccombe, charmante jeune femme qui, soit dit sans vouloir l’offenser, m’apprécia surtout comme une occasion inespérée de se perfectionner dans l’usage de la langue française. C’est dans cette langue qu’elle m’apprit qu’elle était fiancée à un jeune officier de la marine nationale des États-Unis : sur quoi je ne pus manquer de lui dire aussitôt que j’étais fiancé, moi aussi ; et nos confidences réciproques m’auraient certainement fait paraître l’attente moins pénible si, d’autre, part, les tristes nouvelles qui nous arrivaient de France n’avaient stimulé en moi, sans cesse davantage, le désir d’aider l’Empereur à repousser l’invasion, ou, au besoin, de mourir avec lui. Aussi ma joie fut-elle vive lorsque, dans les premiers jours de mars de l’année 1814, je pus enfin m’embarquer à bord du petit voilier Shawmut, à destination de Bordeaux.


XI

Le vicomte Alain joue sa dernière carte.


Mon voyage à bord du Shawmut se passa sans aucun incident qui mérite d’être rapporté : je me souviens seulement qu’il me parut d’une longueur interminable, sans doute à cause de la folle impatience que j’avais d’arriver. Et le lecteur me permettra de ne pas insister non plus sur les sentiments divers qui se saisirent de moi lorsque, en arrivant à Bordeaux, j’appris la défaite et l’abdication de Napoléon. Certes, je ne me faisais pas d’illusions sur le peu de secours qu’aurait pu offrir à l’Empereur la présence, dans son armée, d’un pauvre soldat tel que moi ; mais mon retour, en un pareil moment, ne m’en semblait pas moins une nouvelle ironie de ma destinée. Ou plutôt je me reprochais, comme une désertion criminelle, le retard que j’avais mis à rejoindre mon régiment. « Ah ! me disais-je, pourquoi ne me suis-je pas embarqué avec mes compagnons de prison, le soir même de notre évasion du Château d’Édimbourg, au risque de périr avec eux si vraiment ils ont péri ! Pourquoi, en quittant Amersham Place, ne suis-je pas allé demander à Burchell Fenn de me faire transporter jusqu’à la côte anglaise dans son chariot couvert ? » Mais aussitôt surgissait devant moi la chère image de Flora : et à mes remords s’ajoutait, pour les rendre plus cuisants, la conscience de l’impérieuse fatalité qui m’avait fait agir.

C’est dans ces dispositions que j’entrai à Paris, un matin du mois de mai, par la porte de Grenelle. Ne sa-chant pas où me loger, dans cette ville qui m’était devenue absolument étrangère, je pris à la main mon petit bagage, et résolus de me rendre d’abord chez la veuve Jupillon, rue Taranne, avec l’espoir d’y apprendre des nouvelles d’Édimbourg. Mais, en passant devant l’église Saint-Thomas d’Aquin, je fus arrêté par un attroupement qui s’était formé d’abord sur les marches de l’église, et qui avait fini par remplir toute la place avoisinante. Je distinguai une demi-douzaine de jeunes gens fort élégamment vêtus, la cocarde blanche au chapeau, occupés à haranguer la foule, et à lui distribuer des carrés de papier. Ces papiers se trouvèrent être d’infâmes caricatures où l’on voyait le petit roi de Rome s’amusant à entourer d’une corde le cou d’un buste de Napoléon. Cela était intitulé : la Cravate à Papa. Et, au-dessous de l’image, était imprimée une chanson où Napoléon s’appelait « le Gros Nicolas », avec ce spirituel refrain : « Tu ne l’auras pas, Nicolas ! » Les jeunes élégants, entre deux périodes de leurs discours, chantaient en chœur des couplets de cette chanson. Et je n’ai pas besoin de dire la rage que soulevèrent en moi, tout ensemble, un spectacle aussi répugnant et la lâcheté du public qui s’en divertissait. Mais que l’on imagine ma stupéfaction lorsque, parmi ces aristocratiques distributeurs de chansons, je reconnus mon misérable cousin, le vicomte de Saint-Yves !

Il marchait fièrement de groupe en groupe, dans la foule, offrant à chacun, du bout de ses doigts gantés de blanc, son ignoble papier, et criant, plus haut que les autres : « Vive le roi ! Vivent les Bourbons ! À bas le sabot corse ! »

Au moment où il s’était approché de l’endroit où je me tenais, nos yeux se rencontrèrent. Il pâlit, baissa les yeux, et abaissa instinctivement la main qu’il avait déjà tendue vers moi pour m’offrir sa chanson.

« Merci ! lui criai-je. Allez plutôt porter cela rue Grégoire-de-Tours ! »

Il fit mine de n’avoir pas entendu, me tourna le dos, et rejoignit ses compagnons sur le parvis de l’église. Autour de nous, quelques murmures s’élevèrent, motivés sans doute par le ton de mes paroles, car personne n’avait pu en comprendre le sens. Mais je vis au contraire que bien des yeux me regardaient avec sympathie, comme si la majorité du public n’avait attendu qu’une occasion pour se révolter contre l’ignominie de la farce lugubre qu’on le forçait à applaudir. Et le fait est que je pus m’éloigner tranquillement, sans que personne s’avisât de me chercher noise.

La rue Taranne n’était qu’à deux pas de là, et j’eus vite fait de découvrir le petit débit de vins de la veuve Jupillon. Cette excellente dame n’avait jamais passé pour un modèle de beauté, même au temps où elle suivait le 106e de ligne en qualité de vivandière ; et ce n’étaient point ses beaux yeux qui lui avaient valu, j’imagine, le cœur et la main du sergent Jupillon, un des plus vaillants ivrognes de ce régiment. Mais elle et moi nous étions liés d’une amitié toute particulière, à la suite d’un coup de sabre que j’avais reçu dans une escarmouche d’avant-poste, sur l’Algueda, et lorsque, son mari étant mort de la mort des braves devant Salamanque, la bonne Philomène m’avait annoncé qu’elle quittait l’armée pour aller tenir le débit de vins de sa mère dans la rue Taranne, je m’étais engagé d’honneur à lui accorder ma clientèle toutes les fois que je me trouverais à Paris. Aussi tremblais-je d’émotion en franchissant le seuil de son cabaret ; et mon émotion, où l’attente des nouvelles de Flora entrait pour la plus grosse part, venait, pour le reste, de l’idée que j’allais revoir la seule amie que j’eusse dans Paris, dans la France entière.

Mme Jupillon me reconnut aussitôt, et, en tout bien tout honneur, nous tombâmes d’abord dans les bras l’un de l’autre. Son cabaret était vide, en raison de l’heure matinale, et puis aussi, me dit-elle, en raison des opinions politiques du quartier, qu’effarouchait l’exubérante fidélité de son bonapartisme. Nous n’en fûmes d’ailleurs que plus à l’aise pour échanger nos doléances sur l’humeur versatile de nos compatriotes. Après quoi, voyant qu’elle-même ne commençait pas à aborder le sujet, je me risquai à lui demander si elle n’avait pas reçu des lettres pour moi.

« Des lettres ? ma foi, non ! me répondit-elle.

— Aucune ? » m’écriai-je. Et je sentis que tout mon sang s’arrêtait de couler.

« Mais, par exemple, reprit l’excellente femme, j’ai eu de vos nouvelles ! Il y a une dizaine de jours, un étranger est venu me demander si je savais ce qui vous était arrivé. « Mon Dieu ! que je dis, vous n’allez pas me dire qu’il est mort ? » Et, vous me croirez si vous voulez, mais déjà les larmes me venaient aux yeux. « Non, non ! que me répond cet homme, et la meilleure preuve, c’est qu’il viendra ici, un de ces jours, pour vous demander s’il n’y a pas de lettres pour lui. Et vous lui direz, s’il vous plaît, que, s’il attend une lettre d’une certaine demoiselle dont le nom commence par un F, il faudra qu’il reste ici, chez vous, jusqu’à ce qu’un ami vienne lui délivrer la lettre en mains propres ! Et si Champdivers vous demande d’autres renseignements sur moi, vous lui direz que je suis venu de la part… » Tenez, il a écrit lui-même le nom sur ce papier : « M. Romaine ».

— Que le diable emporte ces précautions stupides ! m’écriai-je. Et cet homme, de quoi avait-il l’air ?

— Ma foi, il était très poli, mais avec quelque chose de raide qui ne me revenait qu’à moitié. Ça devait être une espèce d’intendant, peut-être bien un clerc d’huissier ! Tout vêtu de noir.

– Il parlait français ?

– Il le baragouinait avec un accent impossible. Et le plus drôle, c’est qu’il m’a fait remarquer, deux ou trois fois, qu’il parlait le français dans la perfection !

— Et il n’est pas revenu ?

— Pour sûr que si, et pas plus tard qu’avant-hier ! Même qu’il a paru tout interloqué de ne pas vous trouver. Je lui ai demandé s’il y avait quelque chose à vous dire de sa part. « Non, qu’il me dit ou plutôt dites-lui que tout va bien dans le nord, mais qu’il ne faut pas qu’il bouge d’ici avant que je l’aie vu ! »

Inutile d’ajouter que, de tout mon cœur, je maudis M. Romaine pour l’attente qu’il m’imposait sans ombre de raison. Si tout allait bien « dans le nord », pourquoi ne me faisait-on pas tenir au plus tôt la lettre de Flora ? J’étais presque tenté de repartir tout de suite pour l’Angleterre, afin de me rendre compte par moi-même de la manière dont « tout allait bien ». Mais je réfléchis que, après tout, Romaine pouvait avoir ses motifs pour agir comme il le faisait, et que, de toute façon, son représentant ne saurait manquer de venir bientôt s’informer à nouveau de mon arrivée.

Je m’installai donc dans une petite chambre que m’offrit Mme Jupillon, au premier étage de sa maison. Je m’y fis servir à déjeuner ; et, vers deux heures de l’après-midi, j’étais en train d’écrire une lettre à Flora, lorsque la veuve vint m’annoncer qu’il y avait en bas deux messieurs qui désiraient me voir. « Vite, faites-les monter ! » dis-je en déposant ma plume. J’entendais les battements de mon cœur, dans le silence de la petite chambre. Et voilà que, sur le seuil, un moment après, apparut… mon cousin Alain. Il était seul. Il jeta un regard rapide sur la lettre que j’écrivais, grimaça un sourire, s’avança vers moi, posa sur la table son chapeau et ses gants blancs.

« Mon cher cousin, dit-il, vous savez parfois faire preuve d’une agilité surprenante pour vous dérober aux recherches de vos amis : mais il y a d’autres fois où vous n’êtes vraiment pas difficile à découvrir ! »

Je m’étais levé.

« Monsieur, lui dis-je, vous devez avoir à me communiquer des choses bien urgentes, pour avoir pris la peine de me faire suivre, malgré les nouvelles occupations politiques qui vous absorbent à présent ! Raison de plus pour vous prier d’être bref !

— Je le serai dans la mesure du possible, mon cher cousin ! dit-il. Mais, d’abord, vous accorderez bien que je me mette à l’aise ? »

Il prit l’unique fauteuil de la pièce, s’assit devant la table, et tira de sa poche une feuille de papier pliée en deux.

« Peut-être ne saviez-vous pas encore, dit-il, que notre oncle, — notre cher et regretté oncle, si cela vous plaît ! — est mort enfin, il y a trois semaines ?

— Que Dieu donne le repos à son âme ! m’écriai-je.

— Vous m’excuserez de ne point prendre part à cette pieuse espérance ! je souhaiterais plutôt, quant à moi, que l’âme de notre vénéré oncle… »

Suivit un vilain blasphème, que l’on me dispensera de répéter ici. Après quoi, mon cousin, s’étant soulagé la conscience, reprit :

« Je n’ai pas besoin de vous rappeler une certaine scène ! — d’ailleurs un peu trop théâtrale pour mon goût, — organisée par un pied-plat de notaire au chevet de notre oncle ; et je n’ai pas besoin non plus de vous dire quel est l’heureux légataire de toute la fortune du défunt, d’après un testament signé par lui lorsqu’il n’était déjà plus que l’ombre de lui-même. Mais il se peut que vous ayez oublié un avertissement bien loyal que j’ai donné à votre ami Romaine, en votre présence. Je lui ai promis de soulever, en temps utile, la question de pression déloyale à l’égard du mourant ; et je l’ai prévenu que j’avais déjà des témoins tout prêts, pour affirmer que les dernières dispositions de mon oncle lui avaient été indûment extorquées. À ces témoins j’en ai ajouté, depuis, plusieurs autres. Et c’est en leur nom comme au mien que je viens vous demander d’avoir l’obligeance de signer le petit papier que voici ! »

Je pris la feuille, la dépliai, et y lus ce qui suit :

Je soussigné, comte Anne de Kéroual de Saint-Yves, ex-soldat dans l’armée de Bonaparte sous le nom de Champdivers, ex-prisonnier, sous le même nom, au Château d’Édimbourg, déclare, par la présente pièce, que je ne connaissais point mon grand-oncle, le marquis de Kéroual de Saint-Yves, et ne m’attendais nullement à rien recevoir de lui, jusqu’au moment où M. Daniel Romaine vint me trouver dans ma prison d’Édimbourg, m’offrit de l’argent pour effectuer mon évasion, et me fit pénétrer, clandestinement, la nuit, à Amersham Place. Je reconnais, en outre, que, cette nuit-là, mon oncle était au lit lorsque je l’ai vu, et paraissait arrivé au dernier degré de la sénilité. Je suis en outre porté à croire que M. Romaine n’avait pas complètement informé mon oncle des circonstances de mon évasion, et, en particulier, de la part prise par moi à la mort d’un compagnon de captivité nommé Goguelat…

Le document se poursuivait ainsi pendant une page encore. C’était d’un bout à l’autre un tissu de faits exacts en soi, mais défigurés par la façon dont ils étaient présentés et juxtaposés : le tout impliquant toujours des conclusions déshonorantes pour moi. J’achevai cependant ma lecture ; puis, jetant le papier sur la table, je relevai les yeux sur mon cousin.

« Je vous demande pardon, dis-je, mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse de cela ?

— Que vous le signiez ! » répondit-il.

J’éclatai de rire.

« Je vous demande pardon une fois de plus, repris-je, mais, bien que certains détails de votre mise puissent me faire croire le contraire, j’ai cependant conscience que nous ne sommes pas ici à jouer un opéra-bouffe !

— N’importe, il faut que vous signiez !

— Hé ! m’écriai-je, vous m’ennuyez ! Dites-moi plutôt tout de suite l’autre alternative : car j’imagine que vous en avez une à m’offrir, pour le cas où je refuserais de signer votre pièce !

— Une alternative ? Oui, certes ! répondit-il gaîment. J’ai ici, en bas, un compagnon qui m’attend, un certain Clausel ; et un peu plus haut dans la rue, à la Tête-d’Or, il y a une escouade de police que j’ai prévenue d’avoir à se mettre à ma disposition. »

L’affaire devenait sérieuse. Mais, si Alain avait compté m’intimider, l’excès même de ma fureur contre lui le fit échouer dans cette entreprise. Je me dis que, en somme, le coquin devait avoir dans son affaire quelque point faible, que je parviendrais à découvrir. Mieux valait encore risquer un peu de prison que de renoncer, de mon plein gré, non seulement à une fortune, mais au rêve chéri qui s’y associait !

« Vous m’avez rappelé votre avertissement à M. Romaine, monsieur ! repris-je, après un moment de silence. Excusez-moi de toucher à un sujet qui ne doit avoir rien d’agréable pour vous, ni non plus pour moi, étant donnés nos liens de famille : mais vous rappelez-vous, à votre tour, certaine menace que vous a faite M. Romaine ?

— Une farce, mon cher ami ! La monstruosité même de l’accusation m’avait abasourdi, sur le moment !

— De telle sorte que cette accusation était entièrement fausse ? demandai-je.

— La meilleure preuve en est que, malgré sa menace, et le mépris manifeste où je l’ai tenue, M. Romaine n’a toujours pas bougé !

— Vous voulez dire que mon oncle a détruit les pièces qui vous dénonçaient ?

— Je ne veux rien dire de pareil ! répliqua-t-il vivement ; car je nie qu’aucune pièce de ce genre ait jamais existé ! »

Pendant tout ce petit dialogue, j’avais les yeux fixés sur lui.

« Alain, lui dis-je enfin tranquillement, vous êtes un menteur ! »

Un flot de sang assombrit son visage sous les cosmétiques qui le recouvraient, et c’est avec un juron terrible qu’il plongea deux doigts de sa main droite dans la poche de son gilet, pour en tirer un petit sifflet de chasse.

« Plus un mot de cette affaire-là ! dit-il ; ou bien je siffle, et la police arrive !

— Bien, bien ! dis-je. Abordons un autre sujet ! Donc, vous dites que ce Clausel m’a dénoncé ? »

Il fit deux fois oui, d’un signe de tête.

« Mais croyez-vous sérieusement que sa dénonciation suffise pour me perdre ? demandai-je. Encore y faudra-t-il certains préliminaires : un jugement, par exemple, avec des témoins ! Il n’est même pas impossible que je sois déclaré innocent !

— J’ai pris en considération cette hypothèse, pour invraisemblable qu’elle soit ! répondit-il. Mais, au fait, elle ne me touche pas. J’ai pour vous bien trop d’affection pour souhaiter votre mort. Et d’autre part il ne me paraît guère probable que, même dans le cas de votre acquittement, un jury anglais soit disposé à remettre un domaine anglais entre les mains d’un soldat bonapartiste évadé de prison, surtout quand ce soldat est, en outre, accusé d’avoir commis un assassinat.

— Eh bien ! lui dis-je, voyons un peu ce que votre compagnon pensera de tout cela ! »

Je me levai, allai jusqu’à la porte, et criai, au bas de l’escalier :

« Madame Jupillon, auriez-vous l’obligeance de faire monter le second de mes deux visiteurs ! »

Après quoi, pour ne pas rester en tête à tête avec mon cousin, je me penchai un moment sur le rebord de la fenêtre. C’est de là que j’entendis, dans l’escalier, un pesant bruit de pas.

« J’ai à vous demander pardon, monsieur, pour la liberté que je prends de m’introduire ainsi… »

La voix parlait avec un fort accent anglais, et ce n’était pas la voix de Clausel ! Si l’on m’avait tiré, dans le dos, un coup de pistolet, je n’aurais pas mis plus d’empressement à me retourner.

« Monsieur Romaine ! »

C’était lui, en effet, et non pas Clausel, qui se tenait debout sur le seuil. Et je serais en peine de dire lequel de nous deux, Alain ou moi, le regardait avec plus de stupeur.

« Je crois comprendre, messieurs, reprit M. Romaine en bon anglais, que ce n’était pas moi que vous vous attendiez à voir entrer ! Mais M. Clausel, qui sans doute avait accompagné ici M. le vicomte, est resté en bas pour écouter quelques mots qu’avait précisément à lui dire mon clerc, M. Dudgeon, qui m’a accompagné jusqu’ici. Peut-être ignorez-vous, monsieur le vicomte, que le témoignage de M. Clausel, dans une certaine affaire, n’a plus toute l’autorité que vous semblez porté à lui attribuer ? Avant de quitter Édimbourg, votre ami a eu un long entretien avec deux personnes de l’honorabilité la plus établie, mon confrère l’avoué Robbie et le major Chevenix. Ces personnes, qui possédaient, de leur côté certaines preuves des plus convaincantes, ont obtenu de M. Clausel qu’il leur signât un papier, entièrement écrit sous sa dictée d’ailleurs, où il faisait de la mort du nommé Goguelat un récit très différent de ses allégations précédentes. J’ai ce papier sur moi, dans ma poche. Il règle de la façon la plus définitive une affaire qui, du reste, n’a déjà que trop duré. Le nommé Goguelat a été tué en duel, le plus loyalement du monde : le témoignage de Clausel ne fait que confirmer là-dessus dix autres témoignages, dont monsieur le vicomte peut prendre connaissance, s’il en a le loisir ! »

Le notaire s’arrêta pour aspirer une prise, et peut-être aussi pour jouir de l’effet produit par son éloquence. Après quoi, se recroisant les jambes, il poursuivit :

« Mais je ne suppose pas que l’unique préoccupation du vicomte de Saint-Yves soit de se mettre la conscience en repos quant aux véritables conditions de la mort de M. Goguelat. Il nous reste encore, puisque nous avons l’avantage de nous trouver réunis, à nous entendre sur la situation qui devra être faite à M. Alain ! Votre maison, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers moi, a des traditions de générosité…

— Qu’est-ce que vous chantez-là, monsieur le gratte-papier ? interrompit Alain, que l’assaut imprévu du notaire avait, d’abord, évidemment démonté. Ce n’est point parce que vous auriez extorqué à Clausel une déposition mensongère… Nous allons bien voir ce qu’il va lui-même nous dire sur tout cela !

— À votre aise ! répondit Romaine. »

Et, s’avançant jusqu’à la porte :

« Dudgeon ! cria-t-il, veuillez faire monter ici M. Clausel ! »

Cette fois, au lieu de Clausel, ce fut mon vieil ami M. Dudgeon qui nous apparut. Il salua le vicomte, et me serra la main d’un geste à la fois respectueux et plein de réserve, comme pour me faire entendre qu’il n’oubliait pas certaine altercation que nous avions eue naguère, lui et moi, au clair de lune, dans un chemin creux du comté de Bedford.

« Où est Clausel ? lui demanda Romaine.

— Je ne sais pas, monsieur ; mais il y a bien un quart d’heure qu’il est parti d’ici ! Et, au train dont il est parti, je suppose qu’il doit déjà se trouver assez loin !

— Vous m’en voyez désolé ! dit M. Romaine, en se tournant vers mon cousin. Croyez-moi, monsieur, cet homme voulait abuser de votre bonne foi ! J’espère, du moins, que vous n’aurez pas commis la faute de le payer d’avance ? »

Mais le ton aimable de Romaine ne fit qu’exaspérer la rage de mon cousin.

« Monsieur le notaire, s’écria-t-il, vous oubliez que ma patience a des limites ! Et vous oubliez aussi que les Anglais ne sont pas suffisamment populaires à Paris, par le temps qui court, pour pouvoir se permettre d’insulter ainsi de loyaux Français ! Un son de ce sifflet, un cri de : À mort l’espion ! et, dès la minute suivante, deux Anglais…

— Et même trois ! répondit M. Romaine. »

Puis, allant de nouveau vers la porte :

« M. Burchell Fenn, voudriez-vous avoir l’obligeance de monter jusqu’ici ? »

Cette fois, c’était bien fini : mon cousin Alain s’était effondré. Je préfère ne pas arrêter mon souvenir sur le pitoyable spectacle qu’il nous offrit lorsque, tout souriant et la tête haute, Fenn, ce prestigieux gredin, entra dans la chambre, avec tout l’air d’un homme qui aurait eu à s’acquitter d’un devoir public. M. Romaine lui-même eut pitié de mon malheureux cousin, et s’employa pour empêcher Burchell Fenn de trop s’appesantir sur les détails de leurs communes trahisons ; mais Burchell Fenn mit à y insister une énergie implacable, nous révélant en outre toutes sortes d’escroqueries, purement privées, qu’il n’avait commises, disait-il, que « pour faire plaisir au vicomte de Saint-Yves », encore que l’on devinât bien que lui-même n’avait pas été trop malheureux d’avoir à les commettre.

À la fin, je dus intervenir, et, peut-être avec moins de politesse que ne l’auraient exigé les convenances, j’invitai M. Burchell Fenn à nous laisser en paix. Nous pûmes alors aborder à loisir une discussion d’affaires, dont le résultat fut qu’Alain renonça par écrit à toutes ses prétentions, et accepta un subside annuel de quinze mille francs. M. Romaine voulait y joindre encore, comme condition, qu’Alain ne mît jamais le pied en Angleterre ; mais Dudgeon et moi demandâmes tous deux que cette humiliante condition ne fût pas stipulée : moi, par humanité, et Dudgeon en alléguant que, de toute manière, le vicomte de Saint-Yves ne serait guère tenté de retourner dans un pays où, dès son arrivée, il serait immanquablement envoyé à la prison pour dettes.

« Eh bien ! monsieur, nous n’avons pas perdu notre journée ! » me dit Romaine lorsque nous nous retrouvâmes seuls, quelques instants après.

Et il s’apprêtait à achever cette excellente journée en m’adressant, suivant son habitude, quelques remontrances morales ; mais je l’interrompis pour lui demander la lettre de Flora.

« Mon Dieu ! répondit le gros, homme avec un sourire singulier, je l’ai oubliée chez moi ! Je vous la remettrai ce soir, vers six heures, si vous voulez me faire l’amitié de venir dîner avec moi. Je loge à l’Hôtel de France, dans la rue de Beaune, à quelques pas d’ici ! »

Sur quoi, alléguant une affaire pressée, il me quitta sans vouloir me dire un seul mot de plus de l’unique sujet que j’avais en tête. Et je crois bien que, pendant les deux longues heures qui suivirent, je détestai le digne notaire plus que je n’avais jamais détesté mon cousin Alain, des griffes duquel il venait, une fois de plus, de me tirer providentiellement.

J’arrivai à l’Hôtel de France à cinq heures et demie. Mais sans doute M. Romaine avait prévu ma précipitation, car il avait donné l’ordre qu’on me fît aussitôt introduire dans le petit salon de l’hôtel. Et ce n’est point M. Romaine qui me reçut, dans ce délicieux petit salon, mais bien ma chère Flora, plus belle que jamais, et qui, avec une impatience égale à la mienne, avait déjà ouvert et refermé vingt fois tous les livres à vignettes épars sur la table.

Je ne répéterai pas au lecteur ce que nous nous dîmes, dans ce salon, pendant une heure qui fut cependant, pour moi, la plus remplie et la plus mémorable de toute ma vie. Peut-être même ne nous dîmes-nous rien, car je me rappelle que la pensée ne me vint pas de m’enquérir des circonstances par suite desquelles ma bien-aimée se trouvait à Paris. J’avais oublié Paris et le reste du monde, j’avais tout oublié, et je fus très étonné lorsque, tout à coup, Flora s’écria :

« Il faut vite aller avertir ma tante !

— Mais, pour l’amour du ciel, Anne, où allez-vous ? » ajouta-t-elle en voyant le mouvement instinctif qui déjà m’avait conduit à la porte du salon.

Et elle éclata de rire ; j’en fis autant, et, pendant un quart d’heure encore, elle tarda à aller prévenir sa tante.

Celle-ci, d’ailleurs, n’attendait évidemment qu’un signal pour faire son entrée. Grave et majestueuse, la tête coiffée d’un immense turban, elle s’avança vers moi, avec le terrible lorgnon d’or collé sur son nez. Et, derrière elle, à côté de M. Romaine, apparut Ronald, mais un Ronald transfiguré comme par un miracle, avec quelque chose de viril dans toute sa personne que ne suffisaient guère à expliquer les cinq mois écoulés depuis notre dernière rencontre.

« Ha ! mocheu, je vous souhaite le bonjour ! proféra miss Gilchrist, en me dévisageant à travers son lorgnon. Et pourrais-je savoir ce qu’il y a pour votre service, aujourd’hui ?

— J’ose croire que vous le savez déjà, madame ! » balbutiai-je, repris, vis-à-vis d’elle, de ma timidité de petit garçon.

Heureusement Ronald s’entremit, pour me tirer d’embarras.

« Recevez tous mes compliments, Saint-Yves ! me dit-il. Et vous, en échange, félicitez-moi : car je viens de recevoir ma commission d’enseigne !

— Eh ! lui dis-je, en ce cas, c’est plutôt la France que je dois féliciter de n’être plus en guerre avec votre pays ! Et quel régiment ?

— Quatrième !

— Le régiment de Chevenix ?

— Chevenix est un galant homme. Il s’est fort bien conduit. Fort bien !

— Fort bien, en effet dit Flora, avec un signe de tête.

— Il s’est fort bien conduit ! répétai-je à mon tour. Mais j’espère que vous n’exigerez pas de moi que je l’en aime davantage ?

— Tout cela est bel et bon, s’écria soudain miss Gilchrist senior ; mais si, au lieu de vous éprendre tous les deux des beaux yeux d’une petite sotte, c’était à moi que le major Chevenix et vous eussiez adressé vos hommages, je vous assure bien que mon choix aurait été tout autre que celui de ma nièce. Le major Chevenix est un homme parfait, qui n’a contre lui que de ressembler à une paire de ciseaux et, au fait, Mocheu mon futur neveu, je comprendsque cette ressemblance ait de quoi éveiller en vous des souvenirs assez désagréables ! »

Ce que disant, la vieille dame se décida enfin à sourire. Aujourd’hui encore, la pensée de ce sourire me donne un petit frisson.

« Et maintenant, Mocheu, reprit-elle en se dirigeant vers la porte, j’espère que vous n’allez pas plus longtemps nous empêcher de dîner ! »

Ce bienheureux dîner marque la fin de mes aventures, et il n’y a plus rien d’autre, dans ma vie, qui vaille la peine d’être raconté. Peut-être seulement le lecteur apprendra-t-il avec plaisir que, quelques mois après notre mariage, lorsque l’Empereur voulut une dernière fois tenter la fortune, je lui prêtai de nouveau mon humble concours : j’eus l’honneur d’être fait sergent sur le champ de bataille de Waterloo ; et c’est ma chère Flora, qui, dans cette occasion comme dans toutes les autres depuis lors, s’est chargée d’écouter pour moi ce que me dictait ma conscience. Elle est encore assise près de moi, aujourd’hui, dans notre bibliothèque d’Amersham Place, pendant que j’achève de noter ces souvenirs de ma vie d’autrefois. Avec ses cinquante ans et ses cheveux gris, j’ose affirmer que jamais elle n’a été plus belle. Et nous sommes vraiment tout à fait heureux, autant du moins qu’on peut l’être avec des rhumatismes. Mais qu’est-ce donc que cet étrange concert dont le bruit parvient jusqu’à nous, d’au-dessus de nos têtes, par les fenêtres ouvertes de la nursery ? Je le demande à Flora ; car je commence à avoir l’oreille un peu dure.

« Hé ! me dit-elle, ne reconnaissez-vous pas une musique qui doit cependant vous être bien familière ? C’est M. Rowley, votre intendant, qui, là-haut, donne une leçon de flageolet à nos petits-enfants ! »

FIN


TABLE DES MATIÈRES


PREMIÈRE PARTIE


 43
VI. — 
 49
VII. — 
 60
VIII. — 
 68
XI. — 
 97
XII. — 
 105


DEUXIÈME PARTIE


 141
II. — 
 149
 178
 186
 205


TROISIÈME PARTIE


I. — 
 223
III. — 
 243
 252
VII. — 
 290
 322
  1. Note, en anglais, signifie billet.
  2. Mathieu, Marc, Luc et Jean, bénissez le lit sur lequel je suis couché !