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Traduction par Th. de Wyzewa.
Hachette (p. 167-177).


IV

Le diable et son train à Amersham Place.


Jamais deux créatures humaines ne se redressèrent sur leurs pieds aussi rapidement que nous le fîmes, le notaire et moi, en cette occasion. Nous avions fermé et verrouillé la porte principale de notre citadelle ; mais, malheureusement, nous avions laissé ouverte la poterne de la salle de bain ; c’est de là que nous arrivaient les trompettes ennemies, et tous nos travaux de défense se trouvaient pris à revers. Je lançai un coup d’œil effaré à M. Romaine, qui lui même me fit l’effet d’un homme anéanti ; et puis je transportai mes yeux sur l’adversaire.

Il avait son chapeau sur la tête, un peu de côté : un chapeau très haut, presque pointu, avec des bords étroits et relevés. Ses cheveux étaient frisés par masses, comme ceux d’un chanteur des rues italien, — une mode, en vérité, impardonnable. Il était vêtu d’un large manteau de ratine, tel qu’en portent les cochers ; mais l’intérieur était doublé de fourrure de prix, et il le tenait à demi ouvert pour montrer, au-dessous, un linge d’une finesse exquise, l’éclat bariolé d’un gilet de soie, et toute une bijouterie de chaînes de montre, de breloques et de broches. La jambe et la cheville étaient admirablement tournées. Avec tout cela, je dus bien admettre qu’il me ressemblait un peu, puisque nombre de personnes diverses en avaient fait la remarque ; mais pour ma part, vraiment, je n’en voyais rien. En tout cas, il était certainement plus beau que moi : d’une beauté pittoresque, exubérante, toute en poses, en profils, en impudence. Je me le représentais paradant sur un champ de courses, ou encore se promenant de long en large sous les galeries du Palais-Royal, lorgnant les femmes, et lorgné lui-même avec admiration par les portefaix. Quant à sa disposition d’esprit en cet instant, son visage m’en offrait une peinture vivante. Ce visage était d’une pâleur livide, avec, sur les lèvres, un sourire apprêté, une sorte de ricanement, éhonté et méchant.

Le personnage me toisa de haut en bas, puis s’inclina et ôta son chapeau.

« Mon cousin, je présume ? me dit-il.

— Il paraît que j’ai cet honneur ! répondis-je.

— Tout l’honneur est pour moi fit-il, et sa voix tremblait tandis qu’il disait cela.

— Je crois qu’il est de mon devoir de vous souhaiter la bienvenue ! hasardai-je.

— Et pourquoi donc ? demanda-t-il. Cette maison a, depuis longtemps, été la mienne. Que vous preniez dès maintenant sur vous les devoirs d’un hôte, je n’en vois pas la nécessité. Croyez-moi, le rôle me sied mieux qu’à vous ! et, soit dit en passant, j’ai à vous offrir mon petit compliment ! C’est pour moi une agréable surprise de vous trouver costumé en gentilhomme, et de voir, ajouta-t-il en promenant ses regards sur les banknotes du tapis, — que votre misère ait déjà été si généreusement soulagée ! »

Je m’inclinai avec un sourire qui n’était pas moins haineux que le sien.

« Il y a des misères de diverses sortes en ce bas monde ! répondis-je. La charité est forcée de faire un choix. L’une se trouve soulagée, tandis que l’autre, de date plus récente, est condamnée à s’aggraver encore !

— La malice est un trait bien charmant ! fit-il.

— Comme aussi l’envie, j’imagine ! » répondis-je.

Mon beau cousin eut-il le sentiment que cette passe d’armes ne lui réussirait pas, à vouloir la prolonger ? Le fait est qu’il se détourna de moi, pour transporter sur le notaire son injurieuse arrogance.

« Monsieur Romaine, dit-il, depuis quand avez-vous pris sur vous de donner des ordres dans cette maison ?

— Je n’admets point qu’on puisse me reprocher d’en avoir jamais donné, répondit Romaine ; jamais, du moins, en dehors de la sphère de ma responsabilité !

— Par quel ordre, en ce cas, me refuse-t-on l’entrée de la chambre de mon oncle ? demanda Alain.

— Par l’ordre du médecin, monsieur, répondit Romaine ; et je ne crois pas que vous lui contestiez le droit d’ordonner, en pareille circonstance !

— Prenez garde à vous, monsieur ! s’écria Alain. Ne vous gonflez pas trop de votre position ! Elle n’est pas si sûre, maître notaire ! Je ne serais pas du tout surpris que votre conduite de ce soir vous valût d’être cassé aux gages, et que notre prochaine rencontre eût lieu à la porte d’une taverne, où j’aurai le plaisir de vous donner quelques pence pour vous permettre d’aller vous saouler à ma santé. L’ordre du médecin ? Mais, si je ne me trompe, vous avez eu ce soir une longue conférence avec mon oncle ; et le besogneux jeune gentilhomme que voici a été admis, également, aux honneurs d’une entrevue, dans laquelle (j’ai plaisir à le voir), sa dignité ne l’a pas empêché de soigner parfaitement ses petits intérêts. Je m’étonne que vous osiez user à mon endroit d’un tel arbitraire !

— Puisque vous le prenez ainsi, dit M. Romaine, je vous ferai un aveu. L’ordre en question émane du marquis lui-même. Votre oncle désire ne pas vous voir !

— Autant du moins que je puis m’en rapporter là-dessus à l’assurance de monsieur Daniel Romaine ! fit Alain.

— Ma foi, oui, faute de mieux ! » dit Romaine.

Il y eut comme l’éclair d’une convulsion sur le visage de mon cousin, et je crus bien l’entendre grincer des dents, durant sa réponse ; mais, à ma grande surprise, c’est presque sur un ton de bonne humeur qu’il répondit :

« Allons, Romaine, ne jouons pas ce jeu stupide ! » — Il approcha une chaise et s’assit. — « J’entends bien que vous avez gagné une manche sur moi. Vous avez introduit ici votre soldat de Napoléon, et, je ne sais comment, vous êtes parvenu à le faire accueillir avec faveur. Je n’en veux pas d’autre preuve que les fonds dont je le trouve littéralement entouré : le pauvre jeune homme, je suppose, aura eu un accès de folie en se voyant pour la première fois à la tête de tant d’argent ! Vous avez une manche pour vous, dans le jeu ; mais la belle reste encore à jouer. Il y aura à soulever des questions d’influences illégitimes, de séquestration, et autres semblables ; j’ai déjà mes témoins. En mettant les choses au pis, je garde encore l’espoir de recouvrer mon bien et de vous ruiner.

— Vous ferez ce qu’il vous plaira ! interrompit Romaine. Mais, si vous voulez un bon avis, vous serez plus sage en vous tenant tranquille. Vous ne réussirez qu’à vous rendre ridicule, et puis aussi à perdre de l’argent, dont vous ne devez pas avoir plus qu’il ne vous faut !

— Hé, vous commettez la faute ordinaire, monsieur Romaine ! riposta Alain : vous dédaignez votre adversaire ! Considérez donc, je vous prie, combien je pourrais vous causer de désagréments, si je le jugeais bon ! Considérez la position de votre protégé : un prisonnier de guerre échappé de prison ! Mais je joue grand jeu. Je ne veux point profiter de ces petites chances ! »

À ces mots, Romaine et moi échangeâmes un regard de triomphe. Évidemment Alain n’avait encore aucune nouvelle de la capture de Clausel et de sa dénonciation. Aussitôt le notaire, relevé de sa plus grosse crainte, changea de tactique. De l’air le plus indifférent, il fourra dans sa poche le journal, qui était resté ouvert devant lui, sur la table.

« Je crois, monsieur, que vous vous faites quelque illusion ! reprit-il. Vous semblez supposer que j’essaie de jouer contre vous, de vous cacher le cours des choses. En vérité, rien n’est plus éloigné de mon intention. Au contraire, je ne saurais tarder davantage à vous renseigner sur un point qui, j’ai regret à le dire, vous concerne essentiellement. Votre oncle, ce soir même, a déchiré son testament ancien, et en a fait un autre en faveur de votre cousin Anne. C’est ainsi : et vous allez d’ailleurs l’entendre de ses propres lèvres, puisque vous paraissez y tenir ! Je prends la chose sur moi ! ajouta le notaire, en se levant.

— Messieurs ; veuillez me suivre ! »

M. Romaine sortit si rapidement de la chambre, et fut si rapidement suivi d’Alain, que j’eus fort à faire pour ramasser le reste de l’argent, pour refermer le portefeuille et pour les rejoindre, après une longue course dans le labyrinthe de corridors qu’était la maison de mon oncle. Le notaire nous fit entrer dans un petit salon, nous pria de l’attendre quelques instants, puis, se glissant par une autre porte, nous laissa, Alain et moi, en tête à tête.

En vérité mon cousin n’avait rien fait pour se gagner ma faveur ; toutes ses paroles avaient été empreintes d’hostilité, d’envie et d’un dédain haineux qu’on ne saurait supporter sans humiliation. De mon côté, je ne m’étais guère montré plus conciliant. Et, cependant, je commençais à ressentir un peu de pitié pour cet homme, malgré ce que je savais de ses louches industries. Je songeais que c’était chose presque indécente que, élevé dans l’attente de ce grand héritage, il se vît tout à coup, à la dernière heure, chassé de la maison, abandonné à lui-même, à sa pauvreté, à cette misère que je lui avais si durement rappelée tout à l’heure.

À peine fus-je seul avec lui, que je m’empressai d’amener le pavillon blanc.

« Mon cousin, dis-je, croyez-moi, je ne suis nullement porté à être votre ennemi ! »

Il s’arrêta en face de moi, — car il avait refusé de s’asseoir, lorsque M. Romaine l’y avait invité, — il prit une pincée de tabac dans une tabatière d’or, et, tout en l’agitant entre ses doigts, il se mit à me dévisager avec un air de curiosité méprisante.

« Ah, vraiment ? fit-il enfin. Suis-je vraiment si favorisé de la fortune que vous daigniez m’octroyer votre sympathie ? Infiniment obligé, monsieur mon cousin ! Mais ces sentiments-là ne sont pas toujours réciproques ; et je vous préviens que, le jour où j’aurai mis mon pied sur votre nuque, je vous casserai l’épine dorsale d’un seul coup. Savez-vous ce que c’est que l’épine dorsale ? » poursuivit-il avec une insolence dont le souvenir me fait trembler, aujourd’hui encore.

C’en était trop.

« Je sais aussi ce que c’est qu’une paire de pistolets et comment on peut s’en servir ! répondis-je en le toisant.

— Non, non ! fit-il, un doigt levé. J’entends prendre ma revanche quand et comme je voudrai. Nous sommes assez de la même famille pour pouvoir nous comprendre, peut-être ! Sachez donc que, si je ne vous ai pas fait arrêter dès votre arrivée ici, si, avant de franchir le seuil de cette maison, vous n’avez pas trouvé un piquet de soldats cachés dans les boulingrins du parc, c’est simplement parce que je n’ai pas encore décidé, dans ma pensée, la manière dont j’aurai à prendre ma revanche ! »

En cet instant, il fut interrompu par le son d’une cloche. Aussitôt nous entendîmes force bruits de pas, dans l’escalier et devant notre porte. Tous deux, je pense, nous étions également tentés d’ouvrir la porte, pour nous rendre compte de ce qui se passait ; mais aucun de nous ne l’osa, à cause de la présence de l’autre. Et nous nous tînmes debout, en silence, jusqu’au moment où Romaine revint et nous invita à le suivre auprès du marquis.

Par un petit passage tournant, il nous fit entrer dans la chambre du malade, dont je crois bien que j’ai oublié de dire qu’elle était de dimensions considérables. Nous la trouvâmes à présent remplie de toute la domesticité de la maison, depuis le médecin et le prêtre jusqu’à M. Dawson et au maître d’hôtel, depuis eux jusqu’à Rowley, jusqu’au dernier valet de pied en guêtres blanches, jusqu’à la dernière femme de chambre en petit bonnet plissé, jusqu’au dernier garçon palefrenier en gilet d’écurie. Cette nombreuse assemblée avait l’air, en majeure partie, d’être fort gênée et mal à son aise ; on ne savait sur quel pied se tenir, on ouvrait de grandes bouches ; ceux qui étaient dans les coins se regardaient en se poussant du coude. D’autre part mon oncle, qui s’était fait dresser très haut sur ses oreillers, avait pris une expression de gravité la plus imposante du monde. Dès que nous fûmes arrivés auprès de son lit, il éleva la voix autant qu’il put, et, s’adressant à l’assistance :

« Je vous prends tous à témoins, dit-il, je vous prends tous à témoins — vous m’entendez bien ? — que je reconnais pour mon héritier le gentilhomme que voici, le comte Anne de Saint-Yves, mon neveu. Et je vous prends tous à témoins, en même temps, que, pour de bonnes raisons connues de moi, j’ai rejeté et déshérité cet autre gentilhomme, ici présent, le vicomte de Saint-Yves. Et maintenant, il me reste à me justifier devant vous du dérangement inusité que je vous ai causé à tous. Sachez donc que M. Alain a osé exprimer son intention de faire casser mon testament, et qu’il est même allé jusqu’à soutenir qu’il y avait parmi vous certaines personnes qui consentiraient à jurer dans le sens où il l’exigerait d’elles ! Voilà pourquoi j’ai dû recourir à ce moyen pour lui ôter une telle ressource, en fermant d’avance la bouche de ses faux témoins. Je vous suis fort obligé de votre politesse et j’ai l’honneur de vous souhaiter à tous une bonne nuit ! »

Pendant que les domestiques, ahuris, se pressaient à la porte pour opérer leur sortie, les uns saluant, d’autres traînant le pied, d’autres essayant de lire une explication dans les yeux de leur voisin, je me retournai pour jeter un coup d’œil sur mon malheureux adversaire. Il avait supporté ce terrible affront public sans l’ombre d’un changement dans sa contenance. Il se tenait debout, très droit, les bras croisés, les yeux distraitement levés au plafond. Je ne pus lui refuser, en cette minute, le tribut de mon admiration. Et celle-ci grandit encore lorsque, tous les domestiques s’étant écoulés dans le corridor et nous ayant laissés seuls avec mon grand-oncle et le notaire, je vis mon cousin s’avancer vers le lit, faire une révérence pleine de dignité et dire, s’adressant résolument à l’homme qui venait de proclamer sa dégradation :

« Mon oncle, vous vous êtes plu à me traiter d’une manière que ma reconnaissance et l’état où vous êtes m’interdisent également de mettre en question. Mais je ne puis m’empêcher de rappeler à votre souvenir le long espace de temps pendant lequel j’ai été autorisé à me regarder comme votre héritier. Dans cette position, j’ai cru de mon droit de me permettre une certaine quantité de dépenses. Si maintenant je me trouve renvoyé avec un shilling, comme récompense de vingt ans de soins et de dévouement, je serai réduit à devenir non seulement un mendiant, mais un banqueroutier ? »

Soit que ce fût un effet de la fatigue de son discours, ou bien une nouvelle inspiration de sa haine, mon oncle avait, une fois de plus, fermé les yeux ; il ne prit pas la peine de les rouvrir. « Pas même avec un shilling ! » se contenta-t-il de répondre ; et, tandis qu’il disait cela, une sorte de sourire erra sur ses traits, qui dès l’instant suivant s’effaça, laissant derrière lui le vieux masque impénétrable de l’âge, de la fatigue et de la ruse. Sans aucun doute, mon oncle jouissait de l’aventure comme il n’avait joui que de peu de choses depuis un quart de siècle. Le feu de la vie survivait à peine, dans ce corps fragile mais la haine, comme une flamme immortelle, y restait toujours vivace et brillante.

Cependant, mon cousin revint à la charge.

« Je ne puis point parler librement ! reprit-il. L’homme qui m’a supplanté, et qui me paraît avoir plus d’esprit que de délicatesse, s’obstine à ne point quitter cette chambre ! » Et il me lança un regard qui aurait desséché un chêne.

Aussi bien avais-je le plus vif désir de me retirer, malgré toute l’insistance du notaire à m’en empêcher. Mais mon oncle était décidément impossible à émouvoir. Du même souffle de voix, les yeux toujours fermés, il m’ordonna de rester.

« C’est bien ! dit Alain. Je ne saurais, dans ces conditions, vous rappeler les vingt années que nous avons vécues ensemble en Angleterre, et les services que je vous ai rendus durant ce temps. Vous me connaissez trop, mon oncle, pour me supposer capable de me rabaisser jusqu’à vous parler de ces choses en présence d’un tiers. J’ignore quelles sont mes fautes ; je connais seulement ma punition, qui est vraiment plus affreuse que tout ce que je pouvais craindre. Mon oncle, j’implore votre pitié ! Pardonnez-moi, si j’ai commis quelque faute ! Ne m’envoyez pas à jamais dans une prison pour dettes !

— Ta ta ta ! » murmura mon oncle. Après quoi, ouvrant bien droit sur Alain ses yeux d’un bleu pâle, il récita avec quelque emphase les vers de son poète préféré :

La jeunesse se flatte et croit tout obtenir ;
La vieillesse est impitoyable.

Un flot de sang jaillit au visage d’Alain. Il se tourna vers Romaine et moi, les yeux brûlants.

« Allons, dit-il, je vous laisse la place ! Du moins ai-je la consolation de penser que je ne serai pas le seul des deux Saint-Yves à aller en prison !

— Un moment, s’il vous plaît, monsieur le vicomte ! fit Romaine. J’ai encore quelques observations à vous présenter ! »

Mais Alain se frayait déjà un chemin vers la porte.

« Attendez un instant, monsieur ! lui cria Romaine. Rappelez-vous votre propre conseil de ne pas dédaigner un adversaire ! »

Alain se retourna.

« Oui certes, je vous dédaigne, et en outre je vous hais hurla-t-il, dans un élan de passion. Prenez bien garde à vous, tous les deux !

— Je crois comprendre que vous menacez votre cousin monsieur le comte Anne ! dit le notaire. À votre place, voyez-vous, je ne ferais point cela ! J’ai peur, j’ai très peur que, à votre première démarche contre monsieur Anne, vous ne me forciez à prendre un parti extrême !

— Vous avez déjà fait de moi un mendiant et un banqueroutier, dit Alain : quel autre parti extrême vous resterait-il à prendre ?

— Je suis assez gêné pour le définir ici, devant les témoins qui m’entendent, répondit Romaine. Mais il y a des choses pires encore qu’une banqueroute, et des lieux encore pires qu’une prison pour dettes ! »

Ces mots furent dits d’un accent si expressif qu’Alain eut un frémissement par tout le corps ; et soudain, comme s’il avait reçu un coup d’épée, je le vis devenir d’une pâleur blafarde.

« Je ne vous comprends pas, murmura-t-il.

— Oh ! si fait, vous me comprenez parfaitement ! répliqua Romaine. Vous ne pouvez pas supposer que, tous ces temps derniers, pendant que vous étiez si occupé, les autres soient restés entièrement inactifs. Vous ne devez pas imaginer que, parce que je suis un Anglais, je ne m’entends pas un peu, moi aussi, à mener une enquête. Quels que soient mes égards pour l’honneur de votre maison, monsieur Alain de Saint-Yves, si j’apprends que vous tentez la moindre démarche, directement ou indirectement, pour nuire à votre cousin, je ferai mon devoir, quelque prix que cela doive me coûter ; en d’autres termes, monsieur, je communiquerai à qui de droit le vrai nom de l’agent bonapartiste qui signe ses lettres « Grégoire de Tours » ! »

Je confesse que, même avant ce dernier coup, mon cœur était tout entier du côté de mon malheureux cousin. Je tremblais moi-même de pitié, en assistant au choc qu’était pour lui cette proclamation publique de son infamie. La parole lui manquait, il portait la main à sa cravate, il chancelait : je crus qu’il allait tomber. Je m’élançai à son aide ; et, aussitôt, il se ressaisit, recula devant moi, comme pour se préserver de l’outrage de mon contact.

« Bas les mains ! l’entendis-je balbutier.

— Et maintenant, poursuivit le notaire de sa même voix implacable, vous pouvez vous rendre compte de la position où vous êtes placé et de la prudence que cette position vous impose dans votre conduite à l’avenir. Votre arrêt ne tient, si je puis m’exprimer ainsi, qu’à un cheveu. Voyez donc bien à marcher droit : car je ne cesserai pas d’avoir l’œil sur vous, et, au premier doute, j’agirai ! »

Il aspira une longue prise de tabac, ses petits yeux fixés sur l’homme qu’il torturait.

« Enfin, reprit-il, laissez-moi vous rappeler que votre carrosse est à la porte ! Cet entretien agite Sa Seigneurie, je pense qu’il n’a rien d’agréable pour vous à mon avis, il n’y a pas de nécessité à le prolonger davantage. Je sais qu’il n’entre pas dans les vues de monsieur le marquis que vous dormiez une nuit de plus sous ce toit ! »

Alain se retourna et sortit de la chambre, sans dire un mot, sans faire un signe. Je ne tardai pas à le suivre, toujours avec un vague désir de lui témoigner, sinon ma sympathie, du moins la pitié bien sincère que j’éprouvais pour lui.

Appuyé sur la rampe de l’escalier, j’entendis les pas rapides de mon cousin, dans cette grande salle qui avait été remplie de domestiques pour accueillir sa venue, et qui maintenant était vide, le laissant partir sans un adieu. Un moment après, tout l’escalier trembla et l’air siffla à mes oreilles, sous le coup violent donné par Alain à la porte d’entrée, pour la refermer derrière lui. La fureur de ce coup aurait suffi pour me fournir une mesure du degré des passions diverses qui s’agitaient en lui. Et moi, de tout mon cœur, j’étais avec lui ; je songeais qu’à sa place j’aurais eu plaisir à écraser sous cette porte mon oncle, le notaire, moi-même, et toute la foule de ceux qui venaient d’être les témoins de son humiliation.