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Traduction par Th. de Wyzewa.
Hachette (p. 178-185).


V

Après l’orage.


Mais à peine mon cousin eut-il quitté la maison, que, involontairement, je me pris à conjecturer les résultats probables de ce qui venait de se passer. J’avais l’impression qu’il y avait eu là, en quelques heures, bien des pots cassés, et que ce serait moi, suivant toute vraisemblance, qui aurais à en payer la casse. Cet homme plein d’orgueil et de feu, on l’avait insulté et bravé, en particulier et en public ; après quoi on avait rouvert les portes devant lui, le laissant libre de préparer telle vengeance qu’il jugerait possible. Et ainsi, durant tout le chemin que j’eus à faire pour retourner dans ma chambre, je n’étais guère d’une humeur joyeuse, ni complaisante ; et je me souviens de la désagréable surprise que j’éprouvai lorsque, en rentrant dans ma chambre, je me trouvai de nouveau face à face avec M. Romaine.

Il avait repris son siège au coin du feu ; et du moins j’eus la satisfaction de lui voir une mine sombre et préoccupée, au lieu du visage épanoui d’un triomphateur.

« Eh bien ! lui dis-je, vous êtes maintenant arrivé à vos fins !

— Il est parti ? demanda-t-il.

— Parti ! répondis-je. Et nous aurons fort à faire pour lui tenir tête quand il reviendra.

— Hélas ! oui, dit le notaire, d’autant plus que nous n’aurons de nouveau à notre disposition que de grands mots et de vaines menaces, comme tout à l’heure !

— Comme tout à l’heure ? répétai-je.

— Absolument ! Tout ce que j’ai dit à votre cousin n’était, hélas ! que paroles en l’air. Je l’ai menacé de le faire arrêter : mais comment le pourrais-je ? Votre oncle a brûlé tous les papiers qui le compromettaient. Je vous l’ai déjà dit, d’ailleurs, — vous l’aurez sans doute oublié, le jour où je vous ai vu dans votre prison. Ce fut, de la part du marquis, un acte de générosité, à mon avis bien regrettable. « Cela comptera comme son héritage ! » m’affirmait en plaisantant votre oncle, pendant qu’il brûlait ces papiers dans la cheminée. Et, ma foi, je me demande si, en fin de compte, la destruction de ces papiers ne va pas avoir vraiment toute la valeur d’un héritage pour votre maudit cousin !

— Je vous demande mille pardons, cher monsieur, mais il me semble que vous avez… dirai-je l’indécence ?… de paraître abattu et découragé ?

— Hélas ! répondit-il, je ne me borne pas à le paraître ! Je suis découragé. Je le suis absolument. Je me sens désarmé contre ce misérable.

— En vérité ? m’écriai-je. Et voilà sans doute pourquoi vous avez gorgé ce misérable de toute sorte d’insultes ! Voilà pourquoi vous avez si soigneusement travaillé à me pourvoir de ce dont, dans les conjonctures actuelles, j’avais si peu besoin : un nouvel ennemi ! C’est parce que vous étiez désarmé contre lui ! Monsieur Romaine, je vous avoue que je n’arrive pas à deviner le motif de cette étrange conduite !

— Et cela ne m’étonne pas ! répondit-il. Le fait est que toute cette affaire a été des plus étranges, et que je m’estime encore trop heureux de ne pas m’en être plus mal tiré. Mais vous auriez tort d’y chercher aucune trahison de ma part à votre endroit, monsieur Anne, vous auriez tout à fait tort ! Voyez-vous, le point essentiel était en ceci : que votre cousin, par, miracle, n’avait pas encore lu le journal où l’on parlait de vous. Mais qui pouvait dire quand il le lirait ? Ce maudit journal, il l’avait peut-être dans sa poche, qui sait ? Nous étions — hélas ! nous sommes encore — à la merci d’un accident de deux sous !

— Vous avez raison, dis-je, je n’avais point pensé à cela.

— Hé, parbleu, je le sais bien ! s’écria Romaine. Vous supposiez, vous, que c’était chose sans importance d’être le héros d’un fait-divers curieux dans les journaux ! Vous êtes toujours le même, décidément ! Songez donc qu’une partie de l’Angleterre se répète, dès ce soir, le nom de Champdivers ; un jour ou deux de plus, et la malle-poste aura porté ce nom à travers tout le royaume ; tant ces journaux sont une machine prodigieuse pour répandre le moindre bruit. Dans la jeunesse de mon père… mais ce n’est point de cela qu’il s’agit ! Pour en revenir à mon explication, je vous disais que nous avions là les deux éléments d’une explosion dont la seule pensée me fait trembler : le journal et votre cousin. Qu’il eût seulement jeté un coup d’œil sur cette colonne d’imprimé, et où étions-nous ? Question facile à poser, mais pas si facile à résoudre, mon jeune ami !

— Je vous demande pardon, monsieur, dis-je, j’ai été injuste ! Je ne me rendais pas compte du danger de ma situation.

— Je suppose que vous ne vous en rendez jamais compte ! fit-il.

— Mais encore, repris-je, cette scène en public…

— C’était insensé, je vous l’accorde ! interrompit M. Romaine. Mais votre oncle l’avait exigé ainsi, monsieur Anne, et que pouvais-je faire ? Lui expliquer que vous étiez le meurtrier de Goguelat ?

— Non, certes ! répondis-je. Cela n’aurait servi qu’à brouiller l’affaire davantage. Je reconnais que nous étions en très fâcheuse posture.

— Plus fâcheuse que vous ne pouvez l’imaginer ! répliqua le notaire. C’était chose absolument indispensable que votre cousin partît d’ici, et qu’il partît tout de suite. Vous-même, vous aviez à partir au plus tôt, sous le couvert de la nuit ; et comment l’auriez-vous pu faire, avec votre cousin dans la chambre voisine ? Force était donc de le faire partir le premier. Et, pour cela, je n’avais qu’un moyen : celui que j’ai employé. J’ai brûlé ma dernière cartouche, et grâce à Dieu ! le coup a porté. Je n’ai pas blessé l’adversaire, hélas ! mais je l’ai étourdi. Et cela nous a donné trois heures de délai, dont nous devons nous hâter de tirer parti : car s’il y a au monde une chose dont je sois sûr, c’est que votre cousin sera ici, de nouveau, demain dans la matinée.

— Eh bien ! dis-je, je confesse que je ne suis qu’un idiot. Car je n’avais rien deviné de tout cela.

— Et maintenant que vous devinez, avez-vous toujours encore les mêmes objections à l’idée de quitter l’Angleterre au plus vite ? demanda-t-il.

— Toujours ! répondis-je.

— Mais votre départ de ce pays est absolument nécessaire ! insista-t-il.

— Et absolument impossible ! répondis-je. La raison n’a d’ailleurs rien à voir en cela ; j’aime mieux vous en prévenir immédiatement, pour vous éviter la peine de fatiguer votre entendement. Sachez donc qu’il s’agit d’une affaire de cœur !

— Oh ! oui ? fit Romaine, en hochant la tête. Ma foi, j’aurais dû m’en douter ! Mettez-les dans un hôpital, mettez-les sous terre, mettez-les dans une prison en costume de mascarade, faites ce que vous voudrez le : jeune Jessamy s’arrangera toujours pour découvrir la jeune Jenny ! Allons, à votre guise ! Je suis une trop vieille pratique pour discuter avec de jeunes messieurs qui croient devoir s’imaginer qu’ils sont amoureux. Qu’il me suffise de vous faire bien entendre ce que vous risquez : la prison, la cour martiale, et la potence et la corde, mon jeune ami ; des choses terriblement vulgaires, sordides, prosaïques ; pas l’ombre de poésie, dans tout cela !

— En tous cas, me voici prévenu ! répondis-je gaîment, On ne saurait l’être avec plus de précision, ni non plus de bonne volonté, cher monsieur Romaine ! Mais je reste toujours de la même opinion. Aussi longtemps que je n’aurai pas revu une certaine jeune dame, rien au monde ne me contraindra à quitter la Grande-Bretagne. Et puis, il y a encore… »

Après ces mots, je m’arrêtai brusquement. J’avais été tout près de lui conter l’histoire des conducteurs de bestiaux ; mais, fort heureusement, la réflexion me vint avant qu’il fût trop tard. Le fait est que l’indulgence du notaire devait avoir une limite. Déjà, je lui avais avoué que j’avais tué un homme avec une paire de ciseaux ! Allais-je lui avouer maintenant que j’en avais assommé un autre avec un gourdin de houx ?

« Bref, monsieur, repris-je, ceci est une affaire de cœur, et rien au monde ne m’empêchera de retourner à Édimbourg. »

Je crois que, si je lui avais tiré un coup de pistolet dans l’oreille, il n’en aurait pas été plus effrayé.

« À Édimbourg ? répéta-t-il. À Édimbourg ? où il n’y a pas un habitant qui ne vous ait vu !

— Mais, monsieur Romaine, n’y a-t-il pas quelquefois de la sécurité dans la hardiesse ? N’est-ce pas un bon principe de stratégie de se rendre à l’endroit où l’ennemi attend le moins qu’on se rende ?

— Hé, faites à votre guise ! grommela le notaire ; je vois trop qu’on perdrait son temps à raisonner avec vous. Restez ici jusqu’à ce que toute la maison soit bien endormie ; et puis, par un chemin de traverse, filez, filez de toutes vos jambes, jusqu’à demain matin ! Demain, louez une chaise de poste, ou bien prenez la diligence, et tâchez au moins de poursuivre votre voyage avec toute la précaution dont vous serez capable ! »

Je n’avais pas attendu ces dernières paroles pour commencer mes préparatifs de départ. Le notaire, après un moment de silence, me trouva occupé à un consciencieux examen de ma garde-robe.

« Mais, jeune homme, reprit-il, ne vous imaginez pas, surtout, d’emporter ces habits, ces gilets, ces cravates et autres panoplies que vous avez trouvées ici ! Je pense bien que vous n’allez pas courir la poste en dandy ! Ayez au moins un peu de bon sens !

— Excusez-moi, monsieur, répondis-je, mais j’estime que vos spirituelles observations, ici, portent à faux. Ces effets vont être mon déguisement ; et puisque je ne puis en prendre qu’un petit nombre, n’ai-je pas, avant tout, le devoir de bien les choisir ? Ne comprenez-vous pas quel doit être désormais mon objet ? C’est d’abord de me rendre invisible et, en second lieu, de me rendre invisible en chaise de poste et en compagnie d’un valet attaché à ma personne. Et ne voyez-vous pas combien la chose est délicate ? I ! faut que rien ne soit trop rude ni trop élégant, rien de voyant, rien qui détonne, de telle façon que je laisse partout l’image banale d’un homme suffisamment riche, voyageant d’après toutes les règles, l’image d’un jeune homme que le maître d’auberge oubliera en quelques heures, et que la servante, peut-être, se rappellera avec un soupir. Il faut que ma mise soit en accord avec le portefeuille en cuir de Russie qu’on verra me suivre, sous le bras de mon domestique ! »

Ceci me ramena à la pensée le portefeuille en question. J’allai le prendre et le considérai avec émotion.

« Oui, dis-je, ce portefeuille fait de moi un homme nouveau. Son aspect seul suffit pour me classer dans l’opinion de tous ; il signifie que j’ai un homme d’affaires ! Je souhaiterais seulement qu’il contînt moins d’argent. Je tremble un peu devant la responsabilité de porter sur moi une somme aussi énorme. Ne ferais-je pas mieux de prendre cinq cents livres et de vous confier le reste, monsieur Romaine ?

— Si vous êtes sûr de n’en avoir pas besoin d’ici longtemps, oui ! répondit Romaine.

— Je suis loin d’en être sûr ! m’écriai-je. D’abord, en tant que philosophe, c’est la première fois que je me trouve à la tête d’une grosse somme, et je ne me connais pas assez pour savoir de quel train je la dépenserai. Et puis, en tant que fugitif, qui sait de combien d’argent je pourrai avoir besoin ? Mais il me restera toujours la ressource de vous écrire pour vous en demander !

— Oh ! mais pardon, vous ne me comprenez pas ! répondit-il. Sachez que, dorénavant, je romps toute communication avec vous ! Vous allez me délivrer un pouvoir, tout à l’heure, pour me permettre d’agir en votre nom ici ; et puis je ne vous connaîtrai plus jusqu’à des jours meilleurs. »

Je crois que je fis mine de lui présenter quelques objections.

« Mettez-vous un moment à ma place ! dit Romaine. Il faut que je ne vous aie jamais vu avant ce soir, nous nous sommes rencontrés pour la première fois ici, et vous m’avez signé le pouvoir en me confiant la charge de vos intérêts ; après quoi, je vous perds de vue de nouveau. Je vous ai trouvé ici, j’ai traité avec vous une affaire, en homme d’affaires : je n’avais pas à vous questionner. Et cela, croyez-le bien, dans l’intérêt de votre sûreté plus encore que de la mienne !

— De telle sorte que je ne pourrai pas même vous écrire ? dis-je, un peu déconcerté.

— Vous ne pourrez pas même m’écrire : et, si vous avez la folie de le faire, je ne vous répondrai pas !

— Il me semble pourtant qu’une lettre…

— Écoutez-moi bien ! interrompit Romaine. Dès que votre cousin aura lu ce fait-divers, que fera-t-il ? Il demandera à la police d’avoir l’œil sur ma correspondance. Toutes les fois que vous m’écrirez, dites-vous bien que vous écrivez aux agents de Bow Street ; et si vous voulez entendre mon conseil, la première lettre que vous m’écrirez sera datée de France !

— Mon cher monsieur Romaine, dis-je, j’ai déjà tiré tant de profit de vos conseils et de vos services, que je suis vraiment désolé de cette rupture de nos communications. Je vous connais à peine, et cependant je ne puis vous dire toute la respectueuse amitié que je ressens pour vous. Mais, du moins, ne pourriez-vous pas me donner une lettre d’introduction pour quelqu’un de vos confrères à Édimbourg, un homme d’âge, d’expérience et de discrétion ?

— Ma foi, non ! répondit-il. Certainement non ! Cela non plus, je ne le puis pas.

— Ce serait pourtant une grande faveur pour moi ! plaidai-je.

— Ce serait une faute impardonnable, monsieur ! Quoi ? Vous donner une lettre d’introduction ? Et puis ensuite, quand la police viendra m’interroger sur cette lettre, répondre qu’elle n’est pas de moi, peut-être ? ou que j’ai tout oublié ? Non, non ! n’en parlons plus !

— Je suis forcé d’avouer que vous avez toujours raison dis-je. Ne parlons plus d’une lettre, c’est entendu ! Mais le nom de votre confrère peut très bien vous avoir échappé au cours de la conversation ; et moi, l’ayant entendu, je puis profiter de cette circonstance pour m’introduire moi-même. De cette façon, vous ne seriez pas compromis le moins du monde, et mon affaire se trouverait confiée en de bonnes mains.

— Quelle affaire ? fit tout à coup Romaine.

— Je ne dis pas que j’en aie une déjà ! m’excusai-je. Je parle seulement du cas où il m’en viendrait une.

— Eh bien ! dit-il avec un geste de la main, mettons que je mentionne, par hasard, le nom de maître Robbie, avoué, à Édimbourg, et que ce soit fini ! Ou plutôt, ajouta-t-il, j’ai une idée ! Voilà quelque chose qui pourra vous servir d’introduction sans me compromettre ! »

Il prit une feuille blanche, y écrivit le nom et l’adresse de son collègue d’Édimbourg, et me la tendit.