Ouvrir le menu principal
Traduction par Th. de Wyzewa.
Hachette (p. 186-196).


VI

Ma chaise de poste.


Le temps de faire des paquets, de signer des papiers et de prendre ma part d’un excellent souper froid dans la chambre de Romaine, deux heures du matin avaient sonné lorsque nous fûmes prêts à nous mettre en route. Nous ne savions trop par où devait s’opérer ma sortie, lorsque Rowley nous suggéra l’idée d’une certaine fenêtre donnant sur les écuries. Nous découvrîmes, par la même occasion, que cette fenêtre avait l’habitude de servir de porte aux domestiques, lorsque ceux-ci avaient en tête une soirée clandestine hors de la maison. Et je me rappelle encore l’aigre mine du notaire en recevant cette information. Le digne homme serrait les lèvres, fronçait les sourcils, répétait : « Il faut mettre ordre à cela, en vérité ! Dès demain matin, cette fenêtre sera condamnée ! » Mais ce n’en fut pas moins par cette fenêtre qu’il nous fit partir ; il nous tendit nos paquets, quand nous fûmes dehors, me serra une dernière fois la main, avec un grand air de mystère, en homme qui, dès l’instant suivant, ne devait plus me connaître. Et puis nous entendîmes la fenêtre se refermer derrière nous ; et bientôt nous nous trouvâmes perdus dans un affreux méandre de ténèbres, au milieu des vieux arbres du parc.

Une petite neige humide tombait avec somnolence, s’arrêtant, et tombant de nouveau ; elle semblait perpétuellement commencer à tomber et perpétuellement s’arrêter ; et l’obscurité était profonde. Longtemps nous marchâmes dans les arbres, longtemps nous nous cognâmes à des haies de jardins, et plus d’un fossé reçut notre visite. C’était Rowley qui s’était emparé des allumettes ; et ni par crainte ni par douceur je ne pus obtenir de lui qu’il en fît usage. « Non, non, monsieur Anne ! répétait-il obstinément. Vous savez bien qu’il m’a dit d’attendre jusqu’à ce que nous soyons de l’autre côté de la colline ! Ce n’est plus très loin, maintenant ! Et moi qui croyais que vous étiez un soldat ! »

Soldat ou non, je fus bien heureux lorsque mon valet consentit enfin à tirer de sa poche la boîte aux allumettes. Nous pûmes alors allumer notre lanterne ; et désormais notre marche fut un peu moins accidentée, à travers un labyrinthe de sentiers, dans le bois. Tous deux bottés et vêtus de longs manteaux, avec des chapeaux à peu près de même forme, et chargés de butin sous les espèces d’un portefeuille de banque, d’une boîte de pistolets et de deux valises rebondies, nous avions très fort l’apparence de deux frères s’en revenant du saccage d’Amersham Place.

Enfin nous débouchâmes sur une petite route campagnarde où nous pûmes marcher de front et sans trop de précautions. Nous étions à neuf milles d’Aylesbury, qui devait être notre première étape ; grâce à une montre, qui faisait partie de mon nouvel équipement, nous vîmes qu’il était environ trois heures et demie ; et comme nous désirions ne pas arriver avant le jour, rien ne nous pressait. Je donnai l’ordre de marcher à volonté.

« Et maintenant, Rowley, dis-je, causons un peu ! Vous avez bien voulu venir, de la façon la plus obligeante du monde, pour m’aider à porter ces valises. Mais ensuite ? Qu’allons-nous faire à Aylesbury ? Ou, plus particulièrement, qu’allez-vous faire ? De là, je pars pour un voyage. Avez-vous l’intention de m’accompagner ? »

Il poussa un petit gloussement.

« Hé ! mais bien entendu, monsieur Anne ! Parbleu, j’ai emporté toutes mes affaires, ici, dans la valise : une demi-douzaine de chemises et des bottes de rechange. Je suis tout prêt, monsieur ! Conduisez-moi, et vous verrez !

— En vérité, dis-je, je peux vous assurer que vous êtes bienvenu !

— Fort obligé, monsieur ! » répondit Rowley.

Il me regarda, à la lueur de la lanterne, avec un mélange enfantin de niaiserie et de triomphe qui réveilla ma conscience. Je compris que je ne pouvais pas laisser cet innocent s’engager à ma suite dans une longue série de difficultés et de dangers sans, tout au moins, le prévenir un peu, ce qui me parut une entreprise des plus délicates.

« Non, non, lui dis-je, vous croyez avoir fait votre choix, mais vous l’avez fait à l’aveugle et il faut que vous le fassiez de nouveau ! Le service du marquis est bon, et vous ne savez pas pour quel autre service vous l’abandonnez ! Vous vous imaginez que je suis un gentilhomme prospère, l’héritier de mon oncle, au seuil d’une grande fortune, et donc, — du point de vue d’un serviteur judicieux, — le parfait modèle d’un maître à qui s’attacher ? Eh bien ! mon garçon, je ne suis rien de pareil, rien de pareil ! »

Après, ces mots, je m’arrêtai et élevai la lanterne jusqu’au visage de Rowley. Il était là devant moi, brillamment illuminé sur le fond de la nuit impénétrable et de la neige tombante, comme changé en pierre, la bouche ouverte sur moi comme un tromblon de fusil. Jamais je n’avais vu un visage aussi prédestiné à l’étonnement ; et cela même me donna la tentation de l’étonner encore plus.

« Rien de pareil, Rowley ! repris-je d’un ton funèbre. Tout cela n’est qu’une apparence, une fausse apparence. Je suis un misérable, sans asile, traqué de toutes parts. Il n’y a personne dans toute l’Angleterre en qui je ne doive voir un ennemi. Dès cet instant je dois renoncer à mon nom, devenir anonyme, car mon nom est proscrit. Ma liberté, ma vie, ne tiennent qu’à un cheveu. La destinée où vous consentiriez, si vous me suiviez, consisterait à être harcelé par des espions, à vous cacher sous de faux noms, et peut-être à partager le sort d’un meurtrier dont la tête est à prix ! »

Son visage, qui jusqu’alors avait exprimé, de la façon la plus comique, toutes les nuances possibles de la stupéfaction, à ces derniers mots s’éclaircit soudain. « Oh ! dit-il, vous n’arriverez pas à me faire peur ! » Puis, avec un éclat de rire : « J’ai bien vu tout de suite que c’était une farce ! »

J’aurais eu plaisir à le battre. Il me fallut au moins une demi-lieue de route et une demi-heure d’éloquence pour lui persuader que je parlais sérieusement. Et je mis tant d’intérêt à cette démonstration de la réalité de mon péril présent, que j’en oubliai tout à fait ma sécurité future ; de telle manière que non seulement je débitai à mon valet toute l’histoire de Goguelat, mais que j’y joignis encore l’aventure des conducteurs de bestiaux, et que je finis par expliquer comme quoi j’étais un soldat de Napoléon, évadé de prison.

Je jure que je n’avais point l’intention de rien lui dire de tout cela, en commençant ; et peut-être a-t-on toujours eu raison de me reprocher d’avoir la langue trop longue. Mais je crois bien que c’est là un défaut qui plaît à la Fortune. Quel est l’homme, parmi mes lecteurs, qui aurait fait une chose aussi folle que de prendre pour confident un garçon tout frais sorti de nourrice ? Et cependant, en quoi ai-je eu à me repentir d’avoir fait cette folie ? Je dirai plus : il n’y a personne qui soit plus à même qu’un jeune garçon d’être un conseiller précieux, pour un homme dans des difficultés telles qu’étaient les miennes. Au premier éclat d’un sens commun encore intact il joint les dernières lueurs de son imagination d’enfant : ce qui lui permet de s’appliquer à une chose sérieuse avec ce sérieux supérieur qui n’appartient en propre qu’au jeu. Sans compter que Rowley était vraiment un garçon fait pour mon besoin. Il avait un grand sens du romanesque et un culte pour les héros criminels. Sa bibliothèque de voyage consistait en un petit livre de quatre sous, racontant la vie du fabuleux Écossais William Wallace, et en quelques livraisons dépareillées des Grands Procès d’Old Bailey : ce choix définit à merveille tout son caractère. Aussi peut-on concevoir l’effet produit sur un tel cerveau par la nouvelle perspective que j’avais déroulée devant lui. Être le serviteur et le compagnon d’un fugitif, d’un soldat et d’un meurtrier, — tout cela providentiellement réuni dans une seule personne, — vivre de stratagèmes, de déguisements ou de faux noms, dans une atmosphère de mystère et de nuit, c’était vraiment pour lui, je crois, un plaisir plus grand encore que de manger ses repas, bien qu’il fût une forte fourchette et qu’on pût même sans exagération le qualifier de glouton. Quant à moi, qui lui fournissais l’occasion de tout ce déploiement de romantisme, son attachement pour moi s’était transformé en adoration ; il se serait fait couper la main plutôt que de renoncer au privilège de me servir.

Nous convînmes des grandes lignes de notre campagne, tout en trottant allègrement sous la neige qui, maintenant, à l’approche du matin, s’était mise à tomber pour de bon. Je choisis pour moi le nom de Ramornie, que j’avais lu quelque part sur une enseigne, et qui sans doute s’évoquait maintenant à mon souvenir par sa ressemblance avec celui de Romaine. Rowley, je ne sais pourquoi, fut baptisé Gammon, qui signifie jambon. L’animal ne s’était-il pas d’abord mis en tête d’assumer le nom français de Claude Duval ? Puis nous fixâmes notre façon de nous comporter dans les auberges où nous aurions à faire halte ; nous répétâmes nos petites manières comme les scènes d’une comédie, à tel point qu’il nous paraissait bien que rien au monde ne pourrait, après cela, nous prendre de court ; et, naturellement, le portefeuille eut à jouer un rôle des plus considérables dans ces dispositions. Qui des deux aurait à le tenir sur la route, qui à l’auberge, qui dormirait avec lui, qui le tiendrait près de lui en mangeant ? Pas une seule possibilité ne fut omise, tout se trouva réglé avec, d’une part, la précision rigoureuse d’un sergent commandant une manœuvre et, d’autre part, le sérieux d’un enfant mis en possession d’un nouveau jouet.

« Dites-moi, ne craignez-vous pas que cela ne semble suspect, de nous voir entrer tous deux au relai de poste avec ce bagage ? demanda Rowley.

— Oui, certes, répondis-je. Mais comment l’éviter ? Eh bien ! monsieur, écoutez-moi ! Je crois qu’il sera plus naturel que vous vous rendiez seul à la poste, sans rien dans vos mains, de façon à avoir davantage l’air d’un gentleman, comprenez-vous ? Et vous pourrez dire que votre domestique et votre bagage vous attendent sur la route.

— En vérité, vous avez là une belle idée, monsieur Rewley ! m’écriai-je. Hé, malheureux ! vous seriez tout à fait sans défense ! Un gamin pourrait vous dépouiller ! Et je reviendrais pour vous trouver dans un fossé, avec la gorge coupée ! Mais il y a tout de même du bon dans votre idée, à la condition seulement que vous mettiez le bagage en lieu sûr, au lieu de le tenir en tas près de vous. Ou bien encore, au fait, nous allons nous arranger mieux que cela, et pas plus tard que tout de suite ! »

En conséquence, au lieu de suivre tout droit le chemin jusqu’à Aylesbury, nous fîmes un petit détour pour rejoindre la grand’route du Nord, de façon à pouvoir laisser Rowley quelque part où je le retrouverais dans ma chaise de poste.

Il neigeait pour de bon, la campagne était toute blanche, et nous-mêmes étions tout tapissés de blanc, lorsque les premiers rayons de l’aube nous montrèrent une auberge, au bord de la grand’route. À quelque distance de là, dans un bouquet d’arbres, je chargeai Rowley de la totalité de nos biens, à l’exception du portefeuille que je pris sous mon bras ; et je suivis de l’œil mon valet jusqu’à ce que je l’eusse vu entrer au Dragon Vert, car tel se trouvait être le nom de la maison. De là, je marchai vivement jusqu’à Aylesbury, jouissant de ma liberté, et de cette bonne humeur inexplicable qu’éveille toujours dans l’âme une matinée de neige : bien que, à dire vrai, la neige eût cessé de tomber avant mon arrivée à Aylesbury, dont je vis fumer les toits au soleil levant. La cour de la poste était remplie de chaises et de cabriolets, et j’entendis une grande agitation dans la salle commune. Tout cela m’inspira une crainte de ne point parvenir à louer des chevaux et de me trouver ainsi retenu dans le dangereux voisinage de mon cousin et d’Amersham Place. Cette crainte et la faim violente qu’avait ouverte en moi la longue marche de nuit me décidèrent à aborder aussitôt le maître de poste, un gros homme à mine de palefrenier, que je trouvai sifflant dans une clef, au fond de la cour.

Je présentai au maître de poste ma modeste requête, qui le tira de son indifférence et parut le rendre furieux.

« Une chaise de poste et des chevaux ? Ai-je l’air d’un homme qui a une chaise de poste et des chevaux ? Que le diable m’enlève si j’en ai l’air ! Je ne fais pas des chevaux et des chaises, mon petit monsieur, je me borne à les recevoir au passage. Quand même vous seriez Dieu tout-puissant ! »

Mais tout à coup, comme s’il apercevait pour la première fois à qui il avait affaire, il s’interrompit, baissa le ton de sa voix et lui donna un accent confidentiel.

« Écoutez, dit-il, maintenant que je vois que vous êtes un gentleman, voici ce qui en est ! Si vous désirez acheter une chaise, j’ai exactement ce qu’il vous faut. Une chaise à deux chevaux, de Lycett, de Londres. Le dernier style, et aussi bon que du neuf. D’excellents ressorts, des roues légères comme la plume, une plate-forme à bagage, une poche à pistolets ; bref, la machine la plus complète et la plus élégante que j’aie jamais vue ! Le tout pour soixante-quinze livres ! C’est vraiment comme si je vous la donnais pour rien !

– Mais enfin, voulez-vous donc que je la traîne moi-même, comme une brouette de colporteur ? demandai-je. Si je dois rester ici, mon bon monsieur, j’aime mieux acheter une maison avec un jardin !

— Tenez, venez la voir ! » s’écria-t-il ; sur quoi, me prenant par le bras, il m’entraîna jusqu’à la remise où se trouvait l’objet.

C’était exactement la sorte de chaise que j’avais rêvée : éminemment cossue, comme il faut et commode. Le corps était peint dans une nuance lie-de-vin foncée, et l’on devinait que les roues avaient été vertes. La lampe et les vitres brillaient comme de l’argent. Tout l’équipage avait à la fois l’intimité et le luxe qui repoussaient la curiosité et désarmaient le soupçon. Avec une chaise comme celle-là et un serviteur comme Rowley, je sentis que je pouvais traverser les Royaumes-Unis dans toute leur longueur, au milieu d’une population d’aubergistes respectueusement penchés en deux. Et je suppose que je fis voir, sur mon visage, combien le marché me tentait.

« Allons ! cria le maître de poste, je la laisserai à soixante-dix livres pour obliger un ami !

— Mais il y a toujours la question des chevaux ? répondis-je.

— Écoutez ! dit-il en consultant sa montre, il est maintenant huit heures et demie : à quelle heure voulez-vous qu’elle soit devant la porte ?

– Avec des chevaux ? demandai-je.

– Avec des chevaux ! répondit-il. Un bon service en vaut un autre. Vous me donnez soixante-dix livres pour la chaise, et moi je vous procure des chevaux. Je vous ai dit que je ne faisais pas des chevaux, mais je peux en faire, pour obliger un ami ! »

Je serais curieux de savoir ce que le lecteur aurait fait à ma place. Certes, ce n’était pas la chose la plus sage du monde, d’acheter une chaise de poste à douze milles de la maison de mon oncle ; mais, de cette manière, je me trouvais avoir des chevaux jusqu’à l’étape suivante, et tout porte à croire que, sans l’achat de la chaise, j’aurais eu à attendre jusqu’au lendemain. En conséquence, je payai la somme convenue, qui ne dépassait, au reste, que d’une vingtaine de livres le prix raisonnable de la voiture, j’ordonnai qu’on tînt l’équipage prêt dans une demi-heure, et je pus enfin m’occuper de me réconforter en mangeant quelque chose.

La table devant laquelle je m’assis occupait la saillie d’une baie vitrée et m’offrait la vue du seuil de l’auberge, où je me divertissais à suivre les mille scènes diverses de la comédie du départ, chacun des voyageurs exhibant son caractère particulier dans cet acte si spécial : prendre congé. Les uns étaient escortés jusqu’à l’étrier de leur cheval ou jusqu’au siège de leur chaise par le valet d’écurie, les femmes de chambre et les garçons d’auberge, presque en corps ; d’autres s’en allaient maussades et pressés, sans personne pour leur dire adieu. Mais surtout il y eut un de ces départs où les adieux me semblèrent prendre les proportions d’un triomphe. Non seulement la basse domesticité, mais la dame de l’auberge et mon ami le maître de poste lui-même étaient descendus jusqu’au bas du perron pour saluer le partant. Je remarquai aussi que tout ce monde riait, d’où je conclus que le voyageur était un homme d’esprit et capable de rabaisser sa dignité pour la mettre au niveau d’une telle compagnie. Saisi d’une curiosité toute particulière, je me penchai en avant pour mieux voir l’ensemble de la scène et, dès la minute suivante, me voilà blotti prudemment derrière la théière ! Car le voyageur favori s’était retourné pour faire, de la main, un dernier signe d’adieu ; et voilà que j’avais reconnu en lui mon cousin Alain ! Mais combien différent de l’homme pâle et furieux que j’avais vu la veille à Amersham Place ! La mine fraîche, le teint illuminé, couronné de ses boucles comme une statue de Bacchus, il était là, debout sur le marchepied de sa calèche, parfaitement maître de lui et souriant avec un air de condescendance tout à fait odieux. Il me rappelait à la fois un prince du sang, un acteur qui commencerait à vieillir, un magnifique arracheur de dents qui serait né le fils naturel d’un gentilhomme. Dès l’instant d’après, sa calèche glissa silencieusement sur la neige de la cour.

Alors seulement je retrouvai mon souffle. Avec une reconnaissance bien vive, je constatai combien la chance m’avait favorisé, cette fois encore, en me faisant entrer dans l’auberge par la porte de derrière au lieu de la grand’porte ; et je songeai quelle occasion de rencontrer mon cousin j’avais perdue en faisant l’achat de la chaise.

Mais, dès l’instant suivant, je me rappelai qu’il y avait là un garçon d’auberge, debout près de moi. Sans doute il m’avait vu, lorsque je m’étais caché derrière l’appareil de mon déjeuner ; et je crus indispensable de tenter quelque chose pour effacer la fâcheuse impression qu’il devait avoir gardée de ma façon d’agir.

« Dites-moi, lui demandai-je, n’est-ce pas le neveu du marquis Carwell qui vient de partir ?

— Parfaitement, monsieur. Nous l’appelons le vicomte Carwell.

— C’est bien ce que je croyais ! fis-je. Que le diable emporte tous ces Français !

– Vous avez bien raison dans ce que vous dites monsieur ! répondit le garçon. Le fait est qu’ils ont des manières dont rougirait un gentleman de chez nous !

— Des accès de mauvaise humeur ? suggérai-je.

— Oh ! d’une humeur infernale ! dit le garçon avec ressentiment. Figurez-vous que, pas plus tard que ce matin, ce vicomte en question était assis là, occupé à déjeuner et à lire son journal ! Je suppose qu’il sera tombé sur quelque information politique, ou encore sur une nouvelle concernant les courses ; toujours est-il que le voilà qui donne un grand coup sur la table et qui commande un verre de curaçao ! Cela m’a retourné les sangs, tellement il y a mis de brusquerie. Eh bien ! monsieur, voici ce que je dis : je dis que ce sont peut-être des manières admises en France ; mais moi, ce qui est sûr, je ne suis pas accoutumé à en souffrir de pareilles !

— Il lisait le journal ! dis-je. Quel journal, le savez-vous ?

— Tenez, celui-ci, monsieur ! Je suppose qu’il aura glissé de sa poche. »

Et, ramassant un journal à terre, il me le présenta.

À coup sûr la chose n’avait pour moi rien d’imprévu ; je savais à quoi m’attendre. Mais, à la vue de ce journal mon cœur s’arrêta de battre. J’avais là, devant moi, la réalisation tangible de la prophétie de Romaine ! Le journal était ouvert à l’endroit où se trouvait racontée la capture de Clausel ! Je sentis que je prendrais volontiers, moi aussi, un verre de curaçao ; mais, après réflexion, je commandai plutôt de l’eau-de-vie de Cognac. Et, pour comble de malchance, je crus voir que le garçon clignait des yeux, comme s’il s’était tout à coup aperçu de ma ressemblance avec Alain. Je frémis à la pensée de la nouvelle sottise que je venais de commettre. Car je m’étais arrangé pour rendre mon identité indubitable, s’il venait à l’esprit d’Alain de faire une enquête à Aylesbury et, comme si cela n’était pas suffisant, je venais, au prix de soixante-dix livres sterling, de creuser un sillon le long duquel mon cousin pourrait me suivre d’un bout à l’autre de l’Angleterre, sous la forme d’une chaise de poste couleur lie-de-vin !

Cet élégant équipage (que je commençais à considérer comme une sorte d’antichambre, peinte en rouge, de la charrette du bourreau chargé de me pendre) s’avança, en cet instant devant la porte. Je laissai mon déjeuner inachevé et me mis en route, remontant vers le Nord avec autant d’empressement que, suivant toute probabilité, mon cousin Alain en mettait à se diriger dans un autre sens.