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Traduction par Th. de Wyzewa.
Hachette (p. 128-139).


XV

L’aventure du clerc de notaire.


De temps à autre, durant notre voyage, King nous permettait d’aller prendre nos repas dans de petites tavernes, au bord de la route. C’était un jeu dangereux : pour le plaisir de manger une soupe chaude et une tranche de viande, nous mettions nos têtes dans la gueule du lion. Pour diminuer les risques, nous descendions de voiture avant d’arriver en vue de l’auberge ; après quoi nous entrions séparément, sans avoir l’air de nous connaître ; et de la même façon nous repartions, pour retrouver le chariot dans un endroit convenu d’avance, à quelques centaines de pas plus loin. Le colonel et le major avaient appris tous deux à bredouiller un ou deux mots d’anglais et d’ailleurs, pour dire la vérité, les patrons de ces auberges ne se donnaient guère la peine de nous soupçonner. Ce fut cependant une de ces stations qui, le lendemain même de la mort de mon pauvre colonel, faillit tourner pour moi de la façon la plus critique et eut pour résultat de me séparer définitivement du major.

Vers neuf ou dix heures de la nuit, les angoisses de la faim et du froid nous enhardirent à entrer dans une taverne des plaines du Bedfordshire, non loin de la ville même de Bedford. Dans la cuisine était assis un long et mince individu d’une quarantaine d’années, tout vêtu de noir. Il était attablé au coin du feu, fumant une de ces longues pipes qu’on appelle là-bas « des coudées d’argile ». Son chapeau et sa perruque pendaient à un crochet, derrière lui. Il avait un crâne chauve comme un gras de lard, et l’expression la plus rusée qu’on pût voir. Il semblait s’estimer très supérieur à sa compagnie, se donnant les apparences d’un homme du monde parmi les rustres qui l’entouraient : ce en quoi il montrait de l’exagération, attendu que, comme je l’appris par la suite, il n’était rien de plus qu’un clerc de notaire.

Ce soir-là, le major m’avait précédé à l’auberge : lorsque j’y entrai, je le trouvai déjà soupant à une petite table. Ma venue parut interrompre une conversation des plus animées ; et tout de suite je flairai qu’il y avait du danger dans l’air. Le major avait une mine toute penaude, le clerc de notaire une mine triomphante ; et les quatre ou cinq paysans qui jouaient le rôle du chœur, à la grande table, avaient laissé éteindre leurs pipes.

« Je vous souhaite le bonsoir, monsieur ! me dit le clerc de notaire.

— La même chose à vous, monsieur ! répondis-je.

— Nous allons bien voir ce qui en est ! » murmura le clerc à ses compagnons avec un clignement d’yeux. Puis, dès que j’eus commandé mon repas :

« S’il vous plaît, monsieur, où allez-vous ? me demanda-t-il.

— Monsieur, je ne suis point de ceux qui parlent de leurs affaires dans les lieux publics.

— Une bonne réponse, dit-il, et un principe excellent ! Mais, dites-moi, monsieur, parlez-vous français ?

— Hélas non, monsieur ! répondis-je. Quelques mots d’allemand, pour vous servir !

— Mais vous connaissez l’accent français, peut-être ? dit le clerc.

— L’accent français ? ma foi, je crois bien que je reconnaîtrais un Français au dixième mot qu’il dirait.

— Eh bien ! en ce cas, voici un problème pour vous ! Quant à moi, je n’ai aucun doute, mais quelques-uns de ces messieurs ne veulent pas me croire, faute d’avoir reçu l’éducation suffisante, voyez-vous ! Ah ! monsieur, quelle chose inappréciable que l’éducation ! »

Sur quoi, se tournant vers le major, et au grand effroi de celui-ci :

« Je n’ai pas très bien compris votre réponse, monsieur ! poursuivit l’infernal rond-de-cuir. Vous nous disiez que vous étiez en route pour quel endroit ?…

Sare, Aï Gau To London, » murmura le major.

Je lui aurais volontiers lancé mon verre à la tête, pour manquer à ce point du don des langues en pareille circonstance.

« Hé, que pensez-vous de cela ? me dit le clerc.

— Grand Dieu ! m’écriai-je en me précipitant vers le major comme si je venais de reconnaître un vieil ami. Est-ce vous, monsieur Dubois ? En vérité, qui se serait attendu à vous rencontrer si loin de notre bonne ville de Carlyle ? »

Tout en parlant, je serrai cordialement les mains du major ; puis, me retournant vers son persécuteur :

« Oh ! monsieur, vous pouvez être pleinement rassuré ! Monsieur est le plus honnête homme du monde, un ancien voisin à moi, du temps où je demeurais à Carlyle. »

Je croyais m’être délivré du clerc de notaire. Je connaissais peu le gaillard.

« Mais avec tout cela, me dit-il, c’est un Français !

— Oui certes, m’écriai-je, un émigré ! Je puis vous garantir que ses opinions politiques sont aussi saines que les vôtres.

— Possible, répondit le clerc, du ton le plus calme ; mais ce qui est étrange, c’est que M. Dubois refuse d’admettre qu’il soit Français ! »

Je pris la chose en souriant ; mais je n’en étais pas moins fort ennuyé. Et, pour comble de malheur, voilà que, dans le flot de paroles où je me jetai pour faire diversion, je commis tout à coup moi-même une faute d’anglais ! Depuis des mois, ma facilité à parler l’anglais m’avait valu mille avantages ; et voilà que, par exception, je m’étais laissé aller à commettre une faute ! Une faute assez légère, si j’ai bon souvenir, un petit gallicisme dans la syntaxe d’une phrase. Mais mon maudit rond-de-cuir fut aussi rapide à s’en apercevoir que s’il avait été, de métier, un professeur de philologie.

« Ah ! s’écria-t-il, et vous aussi vous êtes Français ! Deux Français entrant dans une hôtellerie, séparément et par accident, à dix heures de la nuit, dans un village du Bedfordshire ! Non, monsieur, cela ne saurait se passer ainsi ! Vous êtes deux prisonniers évadés, pour ne point supposer quelque chose de pire ! Considérez-vous comme en état d’arrestation ! Et faites-moi le plaisir de me montrer vos papiers !

— Par exemple ! dis-je, mes papiers ? Et vous vous figurez que je vais montrer mes papiers, comme ça, à un inconnu, dans une taverne ?

— Prétendez-vous résister à la loi ? fit-il.

— À la loi ! non certes ! répondis-je. Je suis trop bon sujet du roi pour cela. Mais à un gaillard anonyme, avec une tête chauve et une veste de petite laine, oui, assurément ! C’est mon droit natal, en tant qu’Anglais.

– Eh bien ! nous allons voir un peu cela ! » dit l’homme. Puis, s’adressant à l’assistance :

« Où demeure le constable ?

— Pour l’amour du ciel ! s’écria l’aubergiste, à quoi pensez-vous ? Le constable, à dix heures passées ! Hé, il dort dans son lit, et il y a plus de deux heures qu’il est ivre-mort !

— Oh ! pour sûr ! » approuva le chœur des paysans.

Le clerc de notaire resta un moment tout penaud. Il ne pouvait songer à employer la force : l’aubergiste ne donnait guère de signes d’une ardeur martiale ; et, quant aux paysans, ils se bornaient à écouter, la bouche ouverte, à hocher la tête, à ramasser des cendres dans le foyer pour allumer leurs pipes. D’autre part, le major et moi traitions la chose hardiment et le bravions de notre mieux, non sans avoir pour nous une apparence de légalité. Cela étant, il me proposa de venir avec lui chez un certain écuyer Merton, un grand homme du pays, dont le manoir n’était qu’à trois lieues de là. Je répondis que je ne bougerais point d’un seul pas pour lui faire plaisir. Il proposa ensuite qu’on me fît rester toute la nuit où j’étais, de manière que le constable pût examiner mon affaire le lendemain, quand il aurait cuvé son eau-de-vie. Je répondis que je m’en irais où et quand je voudrais ; que nous étions des voyageurs libres, craignant Dieu et notre roi ; et que, pour ce qui était de moi, je ne me laisserais arrêter par personne. Mais bientôt, estimant que le débat n’avait que trop duré, je résolus d’y mettre fin brusquement.

« Voyez-vous, dis-je, en me levant de ma chaise, il n’y a qu’une seule manière de trancher une querelle comme celle-là, une seule manière vraiment anglaise : et c’est de la trancher d’homme à homme. Ôtez votre veste, monsieur et ces messieurs seront témoins des coups ! »

À ces mots, j’aperçus dans l’œil de mon ennemi un regard dont la signification ne pouvait m’échapper. Pour fier qu’il fût de son « éducation », celle-ci avait été négligée sur un point essentiel : il ne savait pas boxer. Vous me direz à cela que, moi non plus, je ne le savais pas : oui, sans doute, mais j’avais plus d’impudence, et je risquais la proposition à tout hasard.

« Cet homme prétend que je ne suis pas un Anglais, poursuivis-je ; mais la preuve du pudding, c’est quand on le mange ! »

Sur quoi je défis ma veste et me mis en position, ce qui était à peu près tout ce que je savais de cet art national.

« Eh bien ! monsieur, dis-je, ça n’a pas l’air de vous tenter ! Allons, réveillez-vous un peu ! » Je tirai une banknote de ma poche et la remis à l’aubergiste. « Tenez, voici l’enjeu ! Nous allons nous battre au premier sang. Si vous m’attrapez le premier, voici cinq guinées pour vous et je vous accompagnerai chez tous les écuyers à qui il vous plaira de me faire voir. Mais si c’est moi qui vous attrape, vous me laisserez aller en paix à mes affaires, qui ne vous regardent en rien. Est-ce bien convenu, mes amis ? dis-je en faisant appel à l’auditoire.

— Oui, oui ! s’écria celui-ci. On ne peut pas mieux dire ! Allons, le savant, retire ta veste. »

Le savant avait désormais contre lui l’opinion publique, ce qui achevait de me rendre courage. Déjà le major s’était discrètement éclipsé, et je pouvais voir le visage pâle de King à la porte, me faisant signe de hâter.

« Oh, oh ! dit mon ennemi, vous êtes malin comme un renard, hein ? mais je vois votre jeu ! Et vous, ignorants rustauds, reprit-il en s’adressant à la compagnie, ne comprenez-vous pas que ce gaillard se moque de vous sous vos yeux ? Je lui dis qu’il est un prisonnier français, et il me répond qu’il connaît la boxe ! Je ne serais pas surpris qu’il connût la danse aussi ; il a bien la figure d’un homme à cela ! Mais je prétends que c’est un Français ! Il nie : eh bien ! qu’il sorte ses papiers, s’il en a ! S’il en avait, ne s’empresserait-il pas de les montrer ? D’ailleurs, jetez seulement un coup d’œil sur lui ! Regardez seulement ses pieds ! Y a-t-il quelqu’un ici qui ait d’aussi petits pieds que ça ? Voyez comment il se tient : est-ce qu’il y a quelqu’un ici qui se tienne comme ça ? Sa qualité de Français est écrite sur toute sa personne ; et ce n’est pas vous, honnêtes citoyens du comté de Bedford, ce n’est pas vous qui vous laisserez duper par les ruses françaises ! »

Cet animal ne savait pas boxer, mais il avait étudié l’éloquence à bonne école ; et je vis approcher le moment où il allait tourner l’opinion contre moi. En pareille circonstance, je ne pus imaginer rien de plus pratique que de sortir précipitamment de la maison, sous le prétexte d’une rage impossible à contenir. L’expédient n’était certes pas très ingénieux : mais je n’avais pas le choix.

« Misérable chien ! criai-je au clerc de notaire. Tu oses dire que tu es un Anglais, et tu refuses de te battre ! Non, je ne puis en supporter davantage ! Tenez, dis-je à l’aubergiste en lui offrant une poignée de monnaie, payez-vous et rendez-moi ma banknote ! »

L’aubergiste, fidèle à sa politique d’obliger tous ses clients, ne fit point d’opposition à mon offre. La situation de mon adversaire devenait décidément mauvaise. Il avait perdu mon compagnon : il était sur le point de me perdre aussi. L’épiant du coin de l’œil, je vis qu’il hésitait un instant. Mais, dès le moment d’après, il avait pris son chapeau et sa perruque, qui était de crin noir ; et je vis qu’il retirait de derrière son banc un vaste manteau à capuchon et une petite valise. « Diable, me dis-je, le coquin aurait-il l’intention de me suivre ? »

J’étais à peine sorti de l’auberge que déjà il se trouvait sur mes talons. J’aperçus son visage aux rayons de la lune ; j’y découvris la résolution la plus obstinée, jointe à un calme inébranlable. Un petit frisson me traversa les os. Qui pouvait bien être cet individu ? Ses traits me révélaient simplement un homme qui devait avoir l’habitude d’assister aux procès criminels. Mais en quelle qualité y assistait-il ? Hélas ! ce n’était que trop aisé à deviner : en qualité d’agent de la police secrète !

Le chariot devait m’attendre à cinq cents pas peut-être de l’auberge, sur la route même que je suivais. Et je me dis que, après quelques minutes de marche, je tiendrais mon homme à ma discrétion. Puis une réflexion me vint, juste à temps. Non, à aucun prix je ne pouvais permettre que ce subtil observateur vît le chariot ! Et ainsi, jusqu’au moment où je me serais débarrassé de lui, je me trouvais séparé de mes compagnons, seul au milieu de l’Angleterre, sur un sentier gelé conduisant je ne sais où, avec un dogue infernal à mes trousses, et sans autre ami que mon gourdin à nœuds !

Nous arrivâmes à un endroit où des sentiers se croisaient. Celui de gauche était bordé d’arbres, enfoncé et sombre. Je le pris à tout hasard. Mon bourreau suivit mon exemple, en silence ; puis il retrouva sa voix.

« Ce n’est pas le chemin pour aller chez M. Merton ! dit-il.

— Non ? dis-je. C’est pourtant le mien !

— Et, par suite, le mien ! » répondit-il.

De nouveau un silence. Nous fîmes ainsi une centaine de pas ; et soudain le sentier, par un détour, nous ramena dans le clair de lune. Je remarquai que la valise de mon compagnon paraissait lourde ; et j’en tirai l’idée d’un nouvel expédient.

« Une nuit de saison ! fis-je. Que diriez-vous d’une petite course ? J’ai les pieds gelés.

— Bien volontiers ! » répliqua mon homme.

Sa voix semblait assurée, ce qui ne me plut guère. Mais il n’y avait pas d’autre moyen à tenter, sauf la violence, à laquelle il serait toujours assez tôt d’avoir recours si besoin était. Je me mis donc à courir, et lui derrière moi il se retrouvait à la même distance. Malgré son âge et le poids de sa valise, il n’avait pas perdu un cheveu de terrain. J’en avais assez !

Et puis, courir aussi vite était contraire à mes intérêts. Nous ne pouvions pas continuer longtemps sans arriver quelque part. À chaque minute nous risquions de nous trouver devant la porte de quelque écuyer Merton, ou bien au milieu d’un village dont le constable n’aurait pas trop bu, ou encore entre les mains d’une patrouille. Il n’y avait plus autre chose à tenter ; je devais en finir sur-le-champ ! Je regardai autour de moi et jugeai l’endroit bien choisi : pas une lumière, pas un bruit, rien que des champs, des fossés et quelques arbres dépouillés. Je m’arrêtai et fixai sur mon compagnon un regard irrité.

« Assez de cette plaisanterie ! » déclarai-je.

Il s’était retourné et me dévisageait en face, très pâle, mais sans le moindre signe de frayeur.

« Je suis tout à fait de votre avis ! me dit-il. Vous m’avez essayé à la course ; vous pouvez maintenant m’essayer au saut en hauteur. L’aventure n’en finira pas moins d’une façon fâcheuse pour vous ! »

Je fis siffler mon bâton autour de ma tête.

« Je suppose que vous savez comment elle finira ! dis-je. Nous sommes seuls, il fait nuit, et je suis résolu. N’avez-vous pas peur ?

— Non, fit-il, pas du tout ! Je ne sais pas boxer, monsieur ; mais je ne suis pas un lâche, comme vous semblez l’avoir supposé. Mais, au reste, peut-être cela simplifiera-t-il nos relations si je vous dis tout de suite que je suis armé ! »

Le plus promptement que je pus, je fis mine d’asséner mon bâton sur sa tête ; mais aussitôt il détourna le coup, et je vis un pistolet briller dans sa main.

« Pas de ça, monsieur Prisonnier Français dit-il.

— Mais enfin, mon ami, dis-je en abaissant mon bâton, pourquoi ne voulez-vous pas considérer cette affaire sans parti pris ? Vous n’êtes pas un lâche, ni moi non plus ; nous sommes tous les deux hommes de sens ; pourquoi ne pas admettre que j’aie mes raisons pour tenir secrètes mes affaires et pour voyager seul ? Et comment puis-je me résigner à supporter votre continuelle ingérence dans mes intérêts privés ?

— Encore un mot français ! fit l’homme, du ton le plus tranquille.

— Hé ! que le diable emporte vos mots français ! m’écriai-je. C’est vous-même qui avez l’air d’être Français !

— C’est que j’ai eu bien des occasions, dont j’ai profité expliqua-t-il. Peu d’hommes, j’ose le dire, sont plus au courant des similitudes et des différences des deux idiomes, tant au point de vue du vocabulaire que de la prononciation.

— Sans compter que vous savez aussi être bien pompeux ! dis-je.

— Oh ! je sais proportionner mon discours à la qualité des personnes ! Je puis m’entretenir simplement avec des rustres du Bedfordshire ; et je puis aussi, du moins je l’espère, m’exprimer de la façon qui convient en compagnie d’un gentleman bien élevé, tel que vous !

— Ah ! si vous vous piquez d’être un gentleman ! commençai-je.

— Excusez-moi, interrompit-il, je ne prétends à rien de pareil. Je dis seulement que mon métier m’a permis d’étudier de près les usages de la meilleure noblesse anglaise, et aussi française. Mais, quant à moi, je ne suis qu’un bourgeois.

— Mais enfin, pour l’amour du ciel, m’écriai-je, qui donc êtes-vous et quel métier faites-vous ?

— Je n’ai point de raison d’avoir honte de mon nom, monsieur, répondit-il, ni de mon métier ! Je suis à votre service, Thomas Dudgeon, premier clerc de M. Daniel Romaine, notaire dans la cité de Londres ! »

Ce ne fut que par l’extase de mon soulagement que je mesurai combien vive avait été mon alarme. Je lançai mon bâton sur le sol.

« Romaine ! m’écriai-je, Daniel Romaine ? un petit homme ? avec une grosse tête et un visage rouge ? Dans mes bras, mon cher ami !

— Allons, laissez-moi ! », disait Dudgeon en se débattant.

Mais il avait beau se débattre. Qu’il le voulût ou non, je l’avais attiré sur ma poitrine et l’y tenais pressé. Mon élan avait été si fort que chapeau ni perruque n’y avaient résisté. Et je me rends bien compte, aujourd’hui, de ce que cette scène devait avoir de comique et d’absurde ; mais, sans doute, mes nerfs avaient été trop ébranlés ; j’avais besoin d’embrasser ce hideux rond-de-cuir pour les détendre et les remettre en ordre.

« Et maintenant, mon petit Dudgeon, je vais m’expliquer ! repris-je, en ramassant galamment la perruque et le chapeau. Voyez-vous, je connais votre maître, il me connaît, et il approuve le voyage que je suis en train de faire. Voilà ce que je puis vous dire, et puis aussi que le but de mon voyage est Amersham Place !

– Oh ! oh ! fit Dudgeon, je commence à voir !

— Ma foi, j’en suis bien aise, répondis-je, car je ne puis pas vous en dire davantage. Pour le reste, il faut que vous m’en croyiez sur parole. C’est à prendre ou à laisser. Si vous ne me croyez pas, allons ensemble nous loger jusqu’à demain dans l’auberge la plus voisine ; demain matin vous me conduirez à Londres et me confronterez avec M. Romaine : ce qui aura pour résultat de vous mettre l’esprit à l’aise, mais, en même temps, d’introduire un fâcheux désordre dans les plans de votre maître. Que si, au contraire, vous consentez à me croire, laissez-moi en paix et que la chose en reste là ! Comme vous voyez, vous avez le choix !

— Et mon choix est fait d’avance ! s’écria-t-il. Allez à Amersham demain, ou bien allez au diable, si vous le préférez : je me lave les mains de toute cette affaire ! Non certes, ce n’est pas moi qui aurai la prétention de me mêler de passer ma tête entre M. Romaine et un de ses clients ! »

Cependant nous ne pouvions pas rester ainsi debout en plein champ jusqu’au lendemain. Ce fut Dudgeon lui-même qui m’en fit la remarque, en même temps qu’il m’offrit de me conduire à Bedford, qui se trouvait n’être qu’à trois milles de là. Une demi-heure après, nous étions à Bedford, commodément assis auprès d’un bon feu et occupés à vider une bouteille de vin.

« À votre santé ! me dit Dudgeon en levant son verre. Mais, tout de même, ajouta-t-il mystérieusement, c’est dommage ! »

Et il soupira.

« À propos ! lui dis-je. J’ai une grande curiosité et vous pouvez la satisfaire. Pourquoi diable étiez-vous si enragé à vous mêler des affaires de ce pauvre M. Dubois ? Pourquoi, ensuite, avez-vous transféré votre attention sur moi ? Et, d’une façon générale, qu’est-ce qui vous pousse à vous rendre aussi insupportable ? »

Il rougit profondément.

« Eh ! monsieur, fit-il, vous admettrez bien qu’il existe quelque chose qu’on nomme le patriotisme ! »


Le lendemain matin, à huit heures, Dudgeon et moi prîmes congé l’un de l’autre. Nous étions devenus excellents amis, et je l’aurais volontiers emmené avec moi à Amersham Place. Mais il m’apprit qu’il devait retourner à l’auberge où nous nous étions rencontrés ; il avait à s’occuper de certaines affaires du marquis, mon grand-oncle, qui possédait une terre à cet endroit du comté. Si Dudgeon était parvenu à ses fins, la nuit précédente, j’aurais été arrêté dans le propre domaine de mon oncle, ce qui aurait été vraiment un comble de malchance !