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Traduction par Th. de Wyzewa.
Hachette (p. 141-148).


DEUXIÈME PARTIE


I

Le comte de M. Rowley.


Vers midi, après mon repas, je me mis en route dans la direction de Dunstable, en chaise de poste. La seule mention du nom d’Amersham Place suffisait à rendre tout le monde souple et souriant. C’était évidemment une grande maison, et mon oncle devait y mener une grande vie. Encore la renommée d’Amersham Place se trouva-t-elle, comme une chaîne de montagnes, s’élever sans cesse à mesure que j’approchais ; à Bedford, les gens, en apprenant le but de mon voyage, touchaient respectueusement leurs chapeaux ; à Dunstable, ils se courbaient en deux. La dame de l’auberge, notamment, m’accabla de cordialités, de sourires prévenants, d’aimables attentions. « Et sans doute que Monsieur va au château ? J’espère que Monsieur y aura des meilleures nouvelles de la santé de Sa Seigneurie. Nous avons appris ce matin que M. le marquis de Carwall était bien malade. Ah ! Monsieur, comme nous ressentirons vivement sa perte ! »

De Dunstable jusqu’à Amersham Place, je roulai parmi un crescendo d’impressions analogues. Il y a, certes, peu de choses au monde que l’on puisse comparer à ces châteaux ou, plus exactement, à ces maisons de campagne de la noblesse anglaise ; mais assurément il n’y a rien au monde pour égaler la servilité de la population qui habite dans leur voisinage. Bien que je voyageasse en simple chaise de poste, c’était comme si le secret de la situation de mon voyage se fût répandu d’avance à travers le pays : les femmes, sur la route, me faisaient la révérence, et les hommes m’accueillaient par des saluts bruyants comme des hourras. Au reste, ce respect superstitieux m’étonna un peu moins lorsque j’arrivai en vue du domaine de mon oncle. Le parc, même aperçu du dehors, avait quelque chose de princier : et quant à la maison, à coup sûr, j’en ai vu de plus belles en France, mais je ne crois pas en avoir vu qui respirassent plus parfaitement un mélange de richesse et de commodité. La façade donnait au midi ; et les derniers rayons du soleil, pénétrant comme un boulet de canon rougi à travers l’assemblée tumultueuse de nuages gros de neige, se reflétaient à l’infini sur la double rangée de fenêtres qui s’étendait aux deux côtés d’un majestueux porche à colonnes doriques.

Le valet de pied qui me reçut à la porte était d’une correction irréprochable, je dirais presque agaçante ; et le hall où il me fit entrer se trouvait chauffé et éclairé tout ensemble par une vaste cheminée où brûlaient, en tas monumental, des racines de frêne.

« Le comte Anne de Saint-Yves ! » dis-je en réponse à la question du valet ; sur quoi celui-ci s’inclina devant moi encore plus bas, et, s’avançant de profil, m’introduisit en l’importante présence du majordome. J’ai vu bien des dignitaires, dans ma vie, mais aucun comparable à cet éminent personnage, qui daignait se contenter du nom tout plébéien de Dawson. Et ce fut lui encore qui daigna m’apprendre que mon grand-oncle était au plus bas, que le médecin ne s’éloignait plus de son lit, qu’on attendait M. Romaine d’un moment à l’autre, et qu’on avait aussi envoyé chercher mon cousin, le vicomte de Saint-Yves.

« Une attaque soudaine ? » demandai-je.

Non, M. Dawson, malgré son regret de me contrarier, ne pouvait pas aller jusqu’à convenir de cela. C’était plutôt un déclin continu, une vie s’éteignant ; mais le marquis s’était senti si mal, le jour précédent, qu’il avait envoyé chercher M. Romaine ; et, là-dessus, le majordome avait pris sur lui de prévenir le vicomte.

« Il m’a semblé, monsieur, dit-il, que le moment était venu où toute la famille devait se réunir ! »

Je l’approuvai de mes lèvres, mais non de mon cœur. Ce Dawson était évidemment tout dévoué aux intérêts de mon cousin.

« Et quand puis-je espérer voir mon grand-oncle le marquis ? » demandai-je.

Dawson me répondit que, suivant toute apparence, je verrais mon oncle dès ce soir même, et que, en attendant, il allait me conduire dans la chambre qui depuis longtemps était préparée pour moi. Après quoi, dans une demi-heure environ, je dînerais avec le médecin, si toutefois Ma Seigneurie n’y voyait pas d’objection.

Ma Seigneurie n’en voyait aucune.

« Malheureusement, ajoutai-je, un accident m’est arrivé en route ; j’ai perdu mon bagage et n’ai point d’autre vêtement que celui que je porte sur moi. (Le fait est que toute ma petite garde-robe était restée dans le chariot de King, à l’exception du plaid de Flora, dont je ne me séparais jamais.) Pour peu que le médecin soit formaliste, j’aurai à m’excuser de dîner avec lui en cette tenue ! »

Avec un sourire complaisant, Dawson me pria de ne pas m’inquiéter.

« Nous attendions depuis longtemps Votre Seigneurie. Tout est prêt ! »

En effet, tout était prêt. Une grande chambre avait été préparée pour moi, une chambre magnifique avec de hautes fenêtres à meneaux de pierre et une cheminée vraiment royale, où brillait un feu plus royal encore. Le lit était ouvert, un costume de soirée prenait l’air devant la flamme ; et, de l’autre coin de la chambre, un jeune valet s’avança vers moi avec des sourires respectueux. J’eus l’impression de marcher dans un rêve. C’était comme si j’eusse quitté, la veille, cette maison et cette chambre ; c’était comme si je fusse simplement revenu chez moi. Pour la première fois de ma vie, je compris toute la force des mots « chez soi » et « bienvenue ».

« J’espère que tout ceci plaira à Monsieur ? dit M. Dawson. Le jeune homme que voici, Rowley, est entièrement placé à la disposition de Monsieur. Il n’est pas encore très au courant, mais Mocho Powl, l’assistant de monsieur le Vicomte, a daigné lui donner quelques leçons, et nous osons compter que Monsieur en aura satisfaction ! »

Ce que disant, l’éminent et déjà cordialement détesté M. Dawson prit congé, me laissant seul avec Rowley. En homme dont la conscience s’était pour ainsi dire éveillée dans la prison de l’Abbaye, jamais je n’avais connu le luxe ni les douceurs de la vie élégante. Les seuls domestiques qui m’eussent servi étaient des valets ou des filles d’auberge. Et l’on ne s’étonnera point si je dis que, d’abord, je considérai mon nouveau valet avec une certaine défiance. Mais je me rappelai que, si c’était la première fois que je me trouvais avoir un serviteur, c’était aussi la première fois que mon serviteur se trouvait avoir un maître. Réconforté par cette pensée, je commandai mon bain, du ton le plus assuré. Il y avait une salle de bain attenante à ma chambre ; en quelques minutes l’eau chaude fut prête et, peu après, enveloppé d’une robe de chambre de flanelle, je m’étendis dans une bergère, devant un grand miroir, pendant que Rowley, avec un mélange d’orgueil et d’anxiété que je comprenais à merveille, ouvrait un magnifique étui de cuir contenant des rasoirs.

« Hé, dites donc, Rowley ? — demandai-je, avant de me résigner décidément à aller au feu avec un chef aussi inexpérimenté. — Vous êtes bien sûr de vos armes ?

— Oui, Votre Seigneurie répondit-il. Tout ira bien, j’en donne ma parole à Votre Seigneurie.

— Écoutez, monsieur Rowley, si cela ne vous dérange pas, je vous prierai, pour abréger, de ne pas faire allusion à ma seigneurie, dans l’intimité ! Appelez-moi simplement monsieur Anne ! C’est ainsi que je préfère m’entendre nommer ! »

M. Rowley fit une mine gênée.

« Mais pourtant vous êtes aussi noble que le vicomte de M. Powl, n’est-ce pas ? me demanda-t-il.

— Que le vicomte de M. Powl ? repris-je en riant. Oh ! vous pouvez vous rassurer : le comte de M. Rowley vaut pour le moins autant. Mais je vous garantis qu’en m’appelant monsieur Anne vous ne manquerez pas à la correction !

— Bien, monsieur Anne ! dit le docile jeune homme. Mais pour ce qui est de votre barbe, monsieur Anne, vous n’avez pas à vous inquiéter ! M. Powl dit que j’ai d’excellentes dispositions.

— Et ce M. Powl est le valet du vicomte ?

— Oui, monsieur Anne ! répondit-il. Un dur service, en vérité ! Le vicomte est une personne bien exigeante. Je ne crois pas que vous soyez comme lui, sous ce rapport, monsieur Anne ! » ajouta-t-il, avec un sourire de confidence dans la direction du miroir.

Rowley avait environ seize ans, était solidement bâti, avec un visage plaisant et gai, et une paire d’yeux sans cesse en mouvement. Il y avait dans toute sa figure quelque chose à la fois de respectueux et d’insinuant que je croyais bien reconnaître. Et, à mesure que je le regardais, le souvenir me revint de certaines admirations passionnées que j’avais eues moi-même, dans mon enfance, pour des hommes qui m’apparaissaient comme des héros, des hommes que je rêvais de pouvoir suivre, et pour qui je me disais que je serais trop heureux de mourir.

Oui, il me sembla retrouver sur le visage de Rowley, tel que je le voyais dans la glace, quelque chose comme un écho ou un spectre de ma propre jeunesse.

« Hé, dis-je, mais vous rasez comme un ange, Rowley !

– Je vous remercie, Votre Seigneurie ! dit-il. M. Powl m’a certifié, hier encore, que lui-même n’aurait pas peur de se laisser raser par moi. Mais c’est que, voyez-vous, monsieur, il y a plus de trois semaines que je m’exerce en rasant deux fois par jour le garçon d’écurie ! Voici plus d’un mois que nous vous attendons ! Tous les jours on allume le feu, on fait le lit, et tout le reste. Aussitôt qu’on a su que vous viendriez peut-être, monsieur, j’ai été désigné pour vous servir ; et je peux bien dire que, depuis lors, je ne suis pas resté une minute en place. Dès qu’une roue se faisait entendre dans l’avenue, j’étais à la fenêtre ! Et j’ai eu, ainsi, bien des désappointements ; mais ce soir, aussitôt que j’ai vu la chaise de poste, j’ai compris que c’était mon… que c’était vous ! Oh ! vous pouvez vous vanter d’avoir été attendu ! Savez-vous que tout à l’heure, quand je vais descendre souper, je serai le héros de tous les domestiques ; tout le monde est si curieux de savoir comment vous êtes !

— Eh bien ! dis-je, j’espère que vous pourrez faire de moi une description flatteuse : un garçon sobre, actif, régulier, d’un caractère égal, et avec d’excellents certificats de toutes ses places précédentes ! »

Il se mit à rire, d’un rire embarrassé. Puis, pour changer de sujet :

« Vos cheveux frisent admirablement me dit-il. Ceux du vicomte frisent aussi ; chez lui, c’est même encore plus beau, parce que M. Powl m’a avoué que, de nature, ses cheveux étaient raides comme des baguettes de tambour. Mais, tout de même, il vieillit, le vicomte ! Le fait est qu’il change beaucoup, n’est-ce pas, monsieur ?

— En vérité, répondis-je, je suis assez peu renseigné sur lui. Notre famille s’est trouvée fort divisée : et, quant à moi, j’ai été soldat presque dès l’enfance.

— Soldat, monsieur Anne ! s’écria M. Rowley avec une animation fiévreuse. Avez-vous jamais été blessé ? »

Son enthousiasme me touchait trop pour que je fisse rien qui pût le décourager. Relevant la manche de ma robe de chambre, je lui montrai, en silence, la cicatrice que je rapportais du château d’Édimbourg. Il la contempla avec vénération.

« Ah ! reprit-il, je vois maintenant d’où vient la différence ! Elle vient de l’éducation ! Le vicomte, toute sa vie, n’a fait que suivre les courses, jouer, s’amuser ! Et il a fait tout cela fort bien, c’est certain. Mais ce que je dis, c’est que tout cela ne mène à rien, tandis que…

— Tandis que le comte de M. Rowley…, insinuai-je.

— Mon comte ? fit-il. Eh bien ! monsieur, maintenant que je vous ai vu, je n’ai plus de scrupule à vous appeler ainsi ! »

Je ne pus m’empêcher de sourire, devant cet élan. Le jeune gaillard vit mon sourire et y répondit par un autre, non moins amical.

« Parfaitement, monsieur Anne ! dit-il. Je sais reconnaître un gentleman. Et maintenant M. Powl peut aller au diable avec le sien. Mais je vous demande pardon d’être si familier, monsieur Anne — dit-il, en rougissant tout à coup jusqu’à devenir écarlate. — Et quand je pense que M. Powl m’avait spécialement mis en garde contre cela ! »

Là-dessus, nous commençâmes à passer en revue mes nouveaux vêtements. Je fus stupéfait de voir qu’ils m’allaient comme si on les eût faits sur mesure.

« C’est extraordinaire ! m’écriai-je. Tout cela me va parfaitement.

— Rien d’étonnant, monsieur Anne : vous êtes tous les deux de même taille ! dit Rowley.

— Tous les deux ! Qui cela ? demandai-je.

— Hé, le vicomte ! répondit-il.

— Comment ? ainsi, l’on me fait porter les vêtements de cet homme ? »

Mais Rowley se hâta de me rassurer. Dès que l’on avait appris la possibilité de ma venue, le marquis avait mandé son tailleur, qui était aussi celui de mon cousin, et, sur la foi de M. Romaine, mes costumes avaient été faits d’après les mesures d’Alain.

« Mais vous pouvez être certain que tout cela a été fait exprès pour vous ! Vous pouvez être certain que le marquis ne fait jamais les choses à demi. Dès le premier jour, on a entretenu le feu dans votre chambre, on vous a préparé les plus beaux vêtements, et un serviteur spécial a été désigné pour être attaché à votre personne.

— Ma foi, dis-je, un bon feu, et de beaux vêtements ; mais surtout quel serviteur, monsieur Rowley ! »

Ma toilette achevée, je marchai à de nouvelles surprises. Le fait est que ma chambre, mon valet et mon costume avaient dépassé tout ce que j’avais pu espérer ; mais le dîner, depuis le potage jusqu’au dessert, fut pour moi une révélation plus étonnante encore des possibilités ouvertes à l’homme. Jamais je n’aurais supposé que le génie d’un cuisinier pût produire de telles merveilles. Le vin était un rêve ; le médecin me fit l’effet du plus charmant compagnon. Quel changement, en vérité, quelle fantasmagorie, pour le soldat d’Espagne avec sa gamelle, le prisonnier d’Édimbourg avec sa ration, le fugitif avec toutes les horreurs du chariot couvert !