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Traduction par Th. de Wyzewa.
Hachette (p. 43-48).


V

La maison de Flora.


Deux ou trois jours après, le jeune Ronald se montra tout seul. Il semblait prodigieusement embarrassé, ne s’étant encore jamais adressé à moi jusque-là que par des saluts, des coups d’œil, et des rougeurs. Il m’aborda de l’air emprunté d’un homme qui accomplit un ordre. Moi, dès que je l’avais aperçu, j’avais abandonné mon travail de découpage. Je le saluai cérémonieusement, pensant bien, par là, lui être agréable ; et, comme il restait toujours silencieux, je me lançai dans des récits de mes campagnes que mon pauvre Goguelat lui-même se serait fait un scrupule d’endosser, tant l’exagération y dépassait les bornes raisonnables. Mais le jeune homme, manifestement, s’échauffait et s’amollissait. Il se rapprocha de moi, oublia sa timidité jusqu’à me faire mainte question, et enfin, rougissant plus fort que jamais, il m’avoua que lui-même était en instance pour obtenir une commission d’enseigne dans l’armée anglaise.

« Eh bien ! lui dis-je, je puis vous assurer que ce sont de belles troupes, vos troupes anglaises dans la Péninsule. Un jeune gentilhomme à l’âme bien située ne peut qu’être fier d’en faire partie.

— Je sais cela, répondit-il, et je ne puis penser à rien d’autre. J’estime que c’est une honte pour moi de rester, ici, à la maison, et de m’abrutir à faire mes études, tandis que d’autres, pas plus âgés que moi, sont sur le champ de bataille.

— Voilà un sentiment dont je ne saurais vous blâmer, dis-je. Je l’ai éprouvé moi-même.

— Nos troupes sont… Il n’y a pas au monde, n’est-ce pas, de troupes aussi bonnes que les nôtres ?

— Je puis tout au moins vous en dire une chose, répondis-je c’est qu’elles ne se distinguent point dans les retraites. Oui, je sais par expérience que la retraite n’est pas leur fort !

— Je crois que tel est, en, effet, notre caractère national ! » s’écria le pauvre jeune homme, orgueilleusement.

Je fus pris d’une terrible envie de lui dire que, dans ce cas, j’avais eu bien souvent l’occasion d’assister à la fuite de son « caractère national », et que, souvent j’avais eu l’honneur de lui faire la chasse. Mais je me retins, sachant qu’avec les femmes et les enfants il n’y avait point de péché à aller jusqu’au bout de la flatterie ; et j’employai au contraire plus d’une heure à raconter des traits de bravoure ou de générosité anglaises que je crois bien me rappeler que j’inventais au fur et à mesure.

« Vous me surprenez beaucoup ! dit enfin Ronald. Tout le monde assure que les Français manquent de véracité. Or, je trouve que votre véracité est admirable. Je trouve que vous avez un noble caractère. Et je vous suis très reconnaissant de votre bonté pour… pour un homme encore si jeune ! acheva-t-il en rougissant ; et il me tendit la main.

— J’espère vous revoir bientôt, lui dis-je.

— Oh ! certes, désormais vous pouvez en être sûr, répondit-il ; je… je dois vous avouer que je n’ai point permis à Flora…, je veux dire à miss Gilchrist…, de venir aujourd’hui. Je désirais d’abord vous connaître mieux moi-même. Je suppose que vous n’en serez pas offensé ; vous savez combien on doit prendre garde avec les étrangers ! »

J’approuvai sa prudence et, là-dessus, il s’en alla, me laissant en proie à des sentiments opposés, car j’avais honte d’avoir ainsi abusé de son ingénuité, je me reprochais vivement d’avoir brûlé tant d’encens devant la vanité anglaise, et cependant, au fond de l’âme, j’étais ravi de penser que j’avais commencé à me faire un ami du frère de Flora.

Ainsi que je m’y attendais un peu, le frère et la sœur revinrent ensemble le lendemain. Et, quelque préparé que je fusse à jouer de nouveau la comédie, à peine eus-je aperçu le visage pâle de Flora et ses yeux adorés, que le sang m’afflua aux joues.

« Vous avez été tous les deux si bons pour moi, leur dis-je, pour l’étranger et pour le prisonnier, que je me suis demande comment je pourrais vous en témoigner ma reconnaissance. Je vais, si vous le voulez bien, vous confier un secret. Si étrange que cela puisse vous paraître, il n’y a ici personne, même parmi mes camarades, qui me connaisse par mon nom et mon titre. Pour tout le monde, ici, je m’appelle simplement Champdivers ; c’est un nom que j’ai le droit de porter, mais ce n’est pas mon véritable nom de famille. Chère miss Flora, permettez-moi de vous présenter le comte Anne de Kéroual de Saint-Yves.

— Je le savais ! s’écria Ronald, je vous l’avais bien dit, que c’était un noble ! »

Et je crus bien que les yeux de Flora disaient la même chose. Durant tout cet entretien, elle les tint fixés à terre, ne me les donnant que pour une courte seconde, de temps à autre, et avec un sérieux mêlé de douceur.

Tous deux commencèrent bientôt à me faire mille offres de service, me proposant de me prêter des livres, de m’apporter du tabac, et autres choses pareilles, qui toutes auraient été infiniment bienvenues avant que notre passage souterrain fût prêt. À présent, tout cela valait surtout à m’offrir la transition dont j’avais besoin.

« Mes chers amis, dis-je (car il faut que vous me permettiez de vous appeler de ce nom, moi qui n’ai pas d’autres amis à tant de centaines de lieues d’ici !), mes chers amis, vous allez peut-être me trouver capricieux et sentimental, et peut-être le suis-je en effet ; mais il y a un service que je voudrais vous demander avant tous les autres. Comme vous voyez, je suis en cage ici, sur ce rocher, au milieu de votre ville. Ma seule liberté consiste à pouvoir considérer des milliers de toits, sans compter plus de trente lieues de terre et de mer. Et tout cela hostile ! Sous tous ces toits habitent des ennemis ! Partout où je vois monter la fumée d’une cheminée, j’ai à me dire que quelqu’un est assis devant le feu, qui lit avec joie les nouvelles de nos revers. Pardonnez-moi, chers amis, je sais que vous aussi, vous devez faire de même ! Mais, du moins, vous avez pitié du malheureux prisonnier ! Par grâce, montrez-moi d’ici votre maison ; montrez-m’en ne fût-ce que la cheminée, ou, si la maison n’est point visible, le quartier de la ville où elle se trouve ! De cette façon, quand je regarderai autour de moi, j’aurai du moins le droit de me dire : « Voici une maison où l’on peut penser à moi sans me haïr ni me mépriser ! »

Flora resta un moment silencieuse.

« C’est une très jolie pensée ! dit-elle ensuite. Et, tenez, je crois que je puis vous montrer précisément la fumée de nos cheminées ! »

Elle m’entraîna de l’autre côté de la forteresse, vers un bastion qui se trouvait tout voisin du lieu choisi par nous pour notre prochaine tentative de fuite. Nous apercevions de là, à nos pieds, en raccourci, des faubourgs, et, au delà, une campagne verte et vallonnée qui s’élevait jusqu’aux Pentland Hills. À deux lieues environ de nous, il y avait une colline qui semblait marquée d’une série de raies blanches. C’est elle que la jeune fille me désigna du doigt.

« Vous voyez ces marques ? dit-elle. Nous les appelons les Sept Sœurs. Regardez un peu plus bas, vous verrez, au pli de la colline, un bouquet d’arbres et un filet de fumée qui s’élève d’entre eux. C’est Swanston Cottage, où mon frère et moi demeurons avec ma tante. Si sa vue peut vraiment vous faire plaisir, j’en serai heureuse. Nous aussi, nous pouvons voir le Château, d’un coin de notre jardin ; et souvent nous y allons, le matin, n’est-ce pas, Ronald ? et nous pensons à vous, monsieur de Saint-Yves ; mais je dois avouer que c’est une pensée qui ne nous réjouit guère !

— Mademoiselle, dis-je d’une voix tremblante et en retenant mes larmes, si vous saviez à quel point vos généreuses paroles ont, dès le premier jour, adouci pour moi l’horreur de cet endroit, je crois, j’espère, je suis sûr que vous vous en réjouiriez ! Je viendrai ici tous les jours, je regarderai cette chère cheminée et ces collines vertes, et je vous bénirai du fond de mon cœur, et je prierai pour vous ! Malheureusement, je ne suis qu’un pauvre pécheur, et je n’ose point vous affirmer que mes prières aient beaucoup de pouvoir !

— Toutes les prières en ont, monsieur de Saint-Yves ! répondit-elle doucement. Mais je crois qu’il est temps que nous partions !

— Oh tout à fait temps ! » reprit Ronald, que (pour dire la vérité) j’avais un peu oublié.

Pendant que je les reconduisais jusqu’à l’escalier, un fâcheux hasard voulut que nous rencontrions le major Chevenix. Je m’arrêtai pour lui faire le salut, au passage ; mais il semblait n’avoir d’yeux que pour Flora.

« Qui est cet homme ? me demanda-t-elle.

— Un ami, répondis-je. Je lui donne des leçons de français, et il a été très bon pour moi.

— Il m’a regardée, dit-elle. Pourquoi m’a-t-il regardée ainsi ?

— Si vous ne désirez point qu’on vous regarde, mademoiselle, laissez-moi vous recommander de porter un voile ! »

Elle tourna vers moi ses beaux yeux, où se lisait une colère charmante. Dès l’instant d’après, elle était partie.

Mais, le lendemain, lorsque j’entrai dans la chambre de Chevenix, et au moment où je m’apprêtais à lui corriger son thème :

« Je vous fais compliment de votre bon goût ! me dit-il.

— Je vous demande pardon ?… dis-je.

— Oh ! il n’y a point de pardon ! vous me comprenez parfaitement, de même que je vous comprends. »

Je continuai bravement à feindre la surprise.

« Voulez-vous que je vous donne la clef de l’énigme ? dit le major en se redressant sur sa chaise. C’est cette jeune dame que Goguelat a insultée, et que vous avez vengée ! Ne croyez pas, au reste, que je vous en blâme ! Elle est délicieuse.

— Oh ! oui, certes ! m’écriai-je.

— Et comment s’appelle-t-elle ? demanda-t-il.

— Par exemple ! Pensez-vous qu’elle me l’ait dit ?

— J’en suis même certain ! » répondit-il.

Je ne pus m’empêcher de rire.

« Et pensez-vous, en ce cas, que je sois disposé à vous le répéter ? m’écriai-je.

— Non, certes ! fit-il. Mais allons, au travail ! »