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Traduction par Th. de Wyzewa.
Hachette (p. 232-242).
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Troisième partie


II

La nuit à Swanston-Cottage.


À la porte de la taverne, je fus presque renversé par la violence soudaine d’un coup de vent ; et Rowley et moi nous eûmes presque à nous crier nos mots d’adieu. Tout le long de Princes’Street, le vent me chassa par derrière, et hurla dans mes oreilles. Sans interruption la ville était arrosée de baquets d’une grosse pluie, à laquelle le voisinage de l’océan donnait un goût salé. Et c’était comme si, suivant les vicissitudes de la rafale, les rues fussent tour à tour plongées dans les ténèbres ou réveillées à la lumière. Tantôt toutes les lanternes semblaient s’éteindre, d’un bout à l’autre de la longue avenue, tantôt, brusquement, elles revivaient, se repeuplaient, se reflétaient de nouveau sur les pavés mouillés, dessinaient de grandes taches jaunes parmi l’obscurité.

Ma situation se trouva légèrement améliorée lorsque j’eus tourné le coin de Lothian Road. D’abord, j’avais maintenant le vent sur le côté ; en second lieu, le château, mon ancienne prison, avait la complaisance de m’abriter ; et puis enfin la fureur excessive de la rafale commençait elle-même à se modérer. La pensée de l’objet de ma course se raviva en moi, et j’eus l’impression de respirer l’horrible temps infiniment plus à l’aise. Avec une destination comme celle que j’avais devant moi, qu’importaient quelques bouffées de vent ou quelques gouttes d’eau froide ? J’évoquai l’image de Flora, je me figurai la tenir sur mon cœur, et mon cœur se mit à sauter de joie. Mais ce ne fut que pour un court moment : car, tout de suite, je reconnus tout ce que mon rêve avait d’impossible. « Si seulement je puis apercevoir la lumière de sa lampe, si je puis entrevoir son ombre sur un rideau, — me disais-je, — je devrai déjà m’estimer bien heureux ! »

J’avais devant moi environ deux lieues d’une route le plus souvent montante, et qui, cette nuit-là, se trouvait être pour moi particulièrement difficile. Aussitôt que j’eus dépassé les dernières lanternes des rues, je tombai dans une obscurité profonde, à peine nuancée, de loin en loin, par une vague petite lumière aux fenêtres d’une ferme, où les chiens aboyaient, la tête levée, sur mon passage. Le vent continuait à faiblir : ce n’avait été, décidément, qu’une bourrasque, non une tempête. Mais, par contre, la pluie s’était renforcée et consolidée, pour devenir un véritable déluge, qui avait vite achevé de me pénétrer jusqu’aux os. Et je continuais à patauger, dans la nuit, en lutte avec de sombres pensées, et accompagné par les ululements lugubres des chiens.

Je n’étais guère dans une bonne disposition pour un rendez-vous amoureux. « Jamais encore on n’a fait une demande en mariage dans de telles conditions ! » me disais-je ; et plus d’une fois je fus sur le point de m’en retourner auprès de Rowley. Avec ma dépression d’esprit, avec mes vêtements tout boueux et mes mains toutes mouillées, quelle figure allais-je faire aux yeux de la jeune fille que je prétendais conquérir ? Mais, d’autre part, je songeai que cette nuit affreuse avait chance d’être plus favorable qu’une autre à mon entreprise. C’était à présent, ou jamais, que je devais trouver quelque moyen d’avoir une entrevue avec Flora !

Arrivé dans le jardin du cottage, je rencontrai un ensemble de circonstances le moins encourageant du monde. Par deux trous ronds dans les volets du salon jaillissait vivement la lumière d’une lampe ; à l’entour, rien que des ténèbres. Les arbres, les buissons, étaient saturés d’eau, la partie inférieure du jardin s’était changée en étang. Par intervalles, quand le vent soufflait de nouveau, j’entendais passer au-dessus de moi un frémissement lugubre de branches mouillées ; et, sans interruption, tout l’enclos résonnait du bruit strident de la pluie.

M’approchant tout contre la fenêtre du salon, je réussis à lire l’heure à ma montre. Il était environ huit heures. Les habitants du cottage, sans doute, ne se retireraient point dans leurs chambres avant dix heures, peut-être avant minuit : perspective qui n’avait rien de plaisant pour moi. Dans une accalmie du vent, j’entendis, venant du salon, la voix de Flora qui lisait tout haut ; les mots, naturellement, je ne pouvais les distinguer : mais c’était un délicieux ruisseau de paroles vagues, calme, cordial, plus intime et plus séduisant, plus éloquent et non moins beau qu’un chant. Puis, dès la minute suivante, la clameur d’une nouvelle rafale se rua sur le cottage ; la douce voix s’y noya aussitôt ; et je me hâtai de m’éloigner d’un poste par trop dangereux.

Pendant trois heures bien pleines je dus, après cela, permettre aux éléments de s’exercer à leur aise contre moi ; mais le pire supplice me venait de mon impatience à revoir Flora. Je me rappelais des nuits de ma vie de soldat qui auraient dû me paraître plus pénibles encore : des nuits que j’avais passées debout aux avant-postes, sous la pluie et le vent, parfois sans souper, sans autre perspective que des coups de fusil pour le déjeuner du lendemain matin ; je me rappelais ces dures nuits, mais toutes me semblaient légères en comparaison. Telle est la manière étrange dont nous sommes faits ! Tant l’amour d’une femme a en nous de force, plus même que l’amour de la vie !

Mais, à la fin, mon attente fut récompensée. La lumière disparut du salon, et reparut, un moment après, dans la chambre au-dessus. Heureusement pour le succès de mon entreprise, je me trouvais connaître déjà assez bien les lieux. Je connaissais la tanière du dragon, celle-là même qui venait de s’éclairer. Et je connaissais aussi la grotte de mon Andromède, je savais par quelle miraculeuse bonne fortune elle était située au rez-de-chaussée, sur le flanc du cottage, et hors de portée d’ouïe du redoutable dragon. Il ne me restait donc qu’à tirer parti de mes connaissances. J’étais en ce moment au fond du jardin, où j’avais fini par aller (que Dieu me protège !) pour me réchauffer ; car, du moins, je pouvais y marcher de long en large sans y être entendu. La bourrasque s’était peu à peu apaisée : le vent avait cessé, le bruit même de la pluie s’était allégé, et j’entendais surtout, à présent, la chute lente des gouttes découlant des arbres. C’est au milieu de ce demi-silence que vint à moi, tout à coup, le son grinçant d’une fenêtre qu’on ouvrait ; je m’avançai de quelques pas et aperçus un long jet de lumière se profilant sur le noir. Il venait de la fenêtre de Flora, qu’elle venait d’ouvrir toute grande, dans la nuit, et où maintenant elle venait de s’asseoir, rose et pensive, sous la lueur de deux chandelles brûlant au fond de la chambre. Elle s’était interrompue, tout à coup, dans sa toilette de nuit ; ses cheveux dénoués ombrageaient son visage ; d’une main elle tenait un peigne, au repos, de l’autre elle s’était paresseusement appuyée à l’un des barreaux de fer qui protégeaient la fenêtre.

Marchant sur le gazon, et favorisé par le murmure de la pluie, qui avait recommencé à tomber, je pus m’approcher de Flora sans qu’elle m’entendît. J’étais de l’autre côté de sa fenêtre, dans l’ombre, j’aurais pu la toucher. Mais je n’avais point le courage d’interrompre sa rêverie. Debout derrière elle, je la buvais des yeux. Je voyais comment la lumière lui faisait, de ses cheveux, une sorte d’auréole, j’admirais mille nuances délicieusement variées, dans l’or de sa chevelure, dans le rose de sa chair, entre la joue et le cou. Et, d’abord, elle me parut si belle, avec tant de noblesse et de raffinement, que je me sentis un peu découragé. Mais, à mesure que je m’enchantais à la contempler, l’espoir et la vie renaissaient en moi ; j’oubliais le poids accablant des vêtements mouillés dont j’étais chargé ; un sang nouveau me coulait dans les veines.

Flora, toujours sans s’apercevoir de ma présence, continuait à regarder devant elle, sur l’image reflétée de la fenêtre, les ombres droites des longs barreaux ; ou bien elle considérait le scintillement des cailloux du sentier, ou, plus loin, l’impénétrable nuit où étaient plongés le jardin et les collines d’au delà. Tout à coup, sa poitrine se souleva, et elle poussa un petit soupir qui retentit dans mon cœur comme un appel.

« Qui peut causer le soupir de Miss Gilchrist ? murmurai-je. Serait-ce un souvenir des amis absents ? »

Vivement, elle retourna la tête de mon côté ; ce fut le seul signe de surprise qu’elle daigna faire. Au même instant je m’avançai hors de l’ombre et m’inclinai profondément.

« Vous ! dit-elle, vous ici ?

— Oui, c’est moi qui suis ici ! répondis-je. Je suis venu de très loin, de plus de cent cinquante lieues, pour vous voir. J’ai attendu toute cette nuit dans votre jardin. Miss Gilchrist ne voudra-t-elle pas tendre sa main à un ami en peine ? »

Elle me tendit sa main à travers les barreaux ; et deux fois je baisai cette main, après m’être jeté sur un genou, dans le sentier plein d’eau. Au second baiser, la main me fut tout à coup retirée, d’un mouvement brusque, et qui me sembla l’effet d’une résolution soudaine. Je repris mon attitude précédente ; et, pour un moment, nous restâmes en silence. Toute ma timidité m’avait ressaisi. Je me risquai cependant à regarder Flora dans les yeux, pour voir s’il s’y trouvait quelque trace de colère ; ses yeux tremblèrent et se détournèrent des miens ; et j’en fus rassuré.

« Il faut que vous ayez perdu la tête, pour être revenu ici ! dit-elle enfin. De tous les lieux du monde, celui-ci est pour vous le plus dangereux. Et moi qui étais précisément en train de songer que vous deviez maintenant vous trouver en sûreté dans votre pays !

— Vous pensiez à moi ? m’écriai-je.

— Monsieur de Saint-Yves, vous ne vous rendez pas compte du danger où vous êtes ! répondit-elle. Moi, je m’en rends compte, et pourtant je ne puis pas trouver dans mon cœur la force de vous le dire. Par grâce, laissez-vous persuader, et fuyez d’ici !

— Je crois bien que je connais ce danger comme vous, mademoiselle. Mais je n’ai jamais attaché une très grande importance à la vie. Ma seule école a été la guerre, une assez mauvaise école en vérité pour devenir savant ; mais on y apprend à porter sa vie dans ses mains aussi légèrement qu’un gant, et à s’en défaire aussi facilement, pour la dame qu’on aime ou pour son honneur. Je suis revenu en Écosse, — tout en sachant très bien ce que je faisais, — afin de vous revoir et de causer avec vous, peut-être pour la dernière fois. J’ai su, dès le début, ce que je faisais, et, si je n’ai pas hésité au début, pouvez-vous croire que je sois disposé à reculer maintenant ?

— Mais non, vous ne pouvez pas savoir ce qui en est ! dit-elle avec une agitation croissante. Cette ville, même ce jardin, signifient la mort pour vous. Tout le monde ici croit à ce que l’on a écrit de vous : moi seule je n’y crois pas. S’ils vous entendent, s’ils entendent seulement un murmure… Je tremble en y pensant ! Partez, partez aussitôt ! Écoutez ma prière !

— Chère miss Gilchrist, ne me refusez pas ce que je suis venu chercher de si loin ! Rappelez-vous que, sur les millions de personnes qui habitent l’Angleterre, il n’y a que vous à qui je puisse me confier ! Le monde entier est contre moi ; vous êtes mon seul allié ; et, de même qu’il faut que je parle, il faut que vous m’entendiez ! Tout ce que l’on a écrit de moi est faux. Oui, j’ai tué cet homme, ce Goguelat : c’est bien de lui que vous vouliez parler ? »

Elle me fit oui, d’un signe de tête, en silence. Elle était devenue mortellement pâle.

« Mais je l’ai tué en duel, dans une lutte loyale. Jusqu’alors, jamais je n’avais tué personne qu’à la guerre, où c’était mon métier. Mais tout mon cœur brûlait de reconnaissance pour quelqu’un qui avait daigné être bon pour moi, pour un ange qui m’était apparu comme la lumière du soleil dans les ténèbres de ma prison. Cet ange, cette amie céleste, Goguelat a osé l’insulter. Souvent déjà il m’avait insulté moi même, c’était son passe-temps favori : il pouvait m’insulter à son aise. Mais si j’avais toléré son insulte à cette jeune dame, jamais ensuite je ne me le serais pardonné. Nous nous sommes donc battus, et il est tombé ; et certes j’ai beaucoup de regret de l’avoir tué, mais je n’en ai point de remords ! »

Avec une anxiété toute frémissante, j’attendis une réponse. Ce que j’avais de pire à avouer était dit maintenant ; mais je ne me sentais pas la force de poursuivre mon récit sans avoir reçu au moins une ombre d’encouragement.

« Vous me blâmez ? hasardai-je enfin.

— Non, certes ! C’est un point dont je ne puis parler, je ne suis encore qu’une petite fille ! Mais je suis sûre que vous étiez dans votre droit. Je l’ai toujours dit… à Ronald. Pas à ma tante, naturellement ! Ma tante, je suis forcée de la laisser parler comme elle veut. Non, vous ne devez pas me croire une amie déloyale ! Même avec le major, je prends votre défense — je ne vous ai pas dit qu’il était devenu de nos amis : le major Chevenix, bien entendu ; — il s’est pris d’une telle amitié pour Ronald ! C’est lui qui nous a apporté la nouvelle de l’arrestation de ce maudit Clausel, et de tout ce dont on vous accusait. J’ai été furieuse. Sur quoi, m’ayant abordée dans un coin, le major a eu la bonté de me dire que vous étiez innocent. « Mais, a-t-il ajouté, nous sommes les deux seuls à le croire. À quoi bon parler ? » Oh ! je dois dire qu’il s’est montré tout à fait gentil, le major Chevenix ! »

Ces mots me donnèrent une crise de jalousie féroce. Je me rappelai la première fois que le major avait vu Flora, l’intérêt qu’il avait aussitôt paru concevoir pour elle ; et je ne pus qu’admirer la façon dont l’animal avait su tirer parti de ce qu’il me connaissait pour me supplanter. Tout est de bonne guerre à l’amour, comme à la guerre. Mais je n’en étais pas moins exaspéré ; et j’avais d’autant plus hâte d’achever de me justifier aux yeux de Flora. En conséquence, j’entrai aussitôt dans le récit de mes aventures. C’était le même récit qu’on vient de lire, mais plus bref, et raconté avec une intention différente. Tout, jusqu’aux moindres incidents, y avait une portée spéciale ; tous les sentiers y concouraient à un même but, qui était le cœur de ma bien-aimée.

Dès le commencement de mon récit, je m’étais agenouillé sur le gravier, en face de la fenêtre inférieure, j’avais appuyé mes bras sur le rebord, et baissé ma voix au ton d’un murmure de confidence. Flora elle-même s’était mise à genoux de l’autre côté, pour être au même niveau ; de telle sorte que nos têtes se seraient touchées sans les barreaux qui les séparaient. Ainsi unis, ainsi séparés, je sentais que le son bas et continu de ma voix ardente agissait peu à peu sur le cœur de Flora, et n’agissait pas moins sur mon propre cœur. Car le charme des paroles d’amour est à double effet. Les oiseaux peuvent bien être charmés par la flûte de l’oiseleur, un simple tube de jonc : mais non point les grands oiseaux que nous sommes ! À mesure que je parlais, et que ma résolution se renforçait, et que ma voix trouvait des modulations nouvelles, et que nos visages se rapprochaient des barreaux, Flora et moi succombions également à la fascination. Ce n’est qu’avec son propre cœur qu’on prend un cœur.

« Et maintenant, poursuivis-je, je vais vous dire quelque chose que vous pouvez encore faire pour moi. Je cours un certain risque, ces jours-ci ; et vous voyez vous-même comment, en ma qualité d’homme d’honneur, je suis tenu de le courir. Mais si… mais en mettant les choses au pis, je n’ai nulle envie d’enrichir ni mon méchant cousin, ni votre Prince Régent. J’ai ici le gros de la somme que mon oncle m’a donnée : huit mille livres sterling. Ne voudriez-vous pas en prendre soin pour moi ? N’y voyez pas seulement de l’argent ! Acceptez et gardez cette somme comme une relique de votre ami ! Je puis en avoir bien besoin avant peu. Connaissez-vous le vieux conte du géant qui donna son cœur à garder à sa femme, le jugeant plus en sécurité auprès de l’amour de cette femme qu’auprès de sa propre force ? Flora, je suis ce géant, un tout petit géant : voulez-vous être la gardienne de ma vie ? Et voulez-vous prendre mon cœur tout entier, que je vous offre sous ce symbole ? En présence de Dieu, si vous voulez y consentir, je vous donne mon nom ! Si un malheur m’arrive, si je ne puis jamais espérer de vous appeler ma femme, permettez-moi du moins de penser que vous acceptez de vous servir de l’héritage de mon oncle, comme ma veuve !

— Non, non, fit-elle, ne dites pas cela !

— Hé ! m’écriai-je, qu’importent les noms pour moi ? Il n’y a qu’un seul nom sous lequel je vous connaisse ! Flora, mon amour !

— Anne ! » dit-elle.

Quelle musique est si pleine de musique que d’entendre son nom prononcé, pour la première fois, par celle que l’on aime ?

« Bien-aimée ! » répondis-je.

Les barreaux jaloux, enfoncés aux deux extrémités dans la pierre et la chaux, firent tout ce qu’ils pouvaient pour arrêter mon élan. Mais je pris Flora aussi pleinement qu’ils me le permirent. Ma chérie n’évita pas mes lèvres. Mes bras s’enlacèrent autour de sa taille, qui s’offrit volontiers à leur enlacement. Et ainsi nous restâmes, liés et cependant séparés, égratignant nos visages, sans y prendre garde, sur les froids barreaux. Et voilà que, au même instant, l’orage se déchaîna autour de nous. De nouveau le vent se mit à souffler dans les arbres ; une averse de pluie de mer glacée envahit le jardin ; et, pour comble d’ironie de la destinée, voilà qu’une gouttière commença tout à coup à lancer son eau sur ma tête et mes épaules, avec la vivacité d’une fontaine. Je sautai sur mes pieds, Flora se redressa, comme si nous avions été découverts. Et, un moment après, mais cette fois debout, de nouveau nous nous étions rapprochés, aux deux côtés des barreaux.

« Flora, dis-je, c’est en vérité une bien pauvre chose que je vous offre là ! »

Elle serra tendrement mes mains dans les siennes.

« Anne, mon chéri, dit-elle, il n’y a point de chose au monde qui puisse me faire plus riche ! Savez-vous que j’envie ce jeune garçon, ce Rowley, de pouvoir être près de vous dans votre danger ? Mais non ! se reprit-elle, je n’envie personne. Je suis trop heureuse d’être à vous !

— À moi, dis-je, pour toujours

— À vous tout entière ! répéta-t-elle. Tout entière, et pour toujours ! »

Si les dieux étaient accessibles à l’envie, ils auraient été étonnés de voir le peu qu’ils pouvaient pour empêcher le bonheur des mortels. J’étais là debout sous une véritable douche ; Flora elle-même était toute mouillée, non seulement de mes étreintes, mais du rejaillissement de la pluie. Le vent avait achevé de faire couler les chandelles ; nous étions désormais dans l’obscurité. Je ne pouvais plus rien voir que l’éclat de ses yeux, dans la pièce sombre. À elle, je devais apparaître comme une silhouette vague, avec un halo fait par la pluie et par le crachement continu de la gouttière gothique au-dessus de ma tête. Et nous étions heureux à rendre les dieux jaloux.

Par degrés, nous devînmes plus calmes et en même temps plus bavards ; et lorsque passa cette rafale, qui se trouva être la fin de l’orage, nous nous mimes à parler du détail de nos projets. Je fus heureux d’apprendre qu’elle connaissait M. Robbie, l’avoué dont Romaine m’avait donné le nom, et qu’elle était même invitée à passer la soirée chez lui, le surlendemain, lundi. Avec une précision dont je fus ravi de la voir capable, elle me traça un petit portrait du personnage. C’était, d’après elle, un amateur passionné de vieilleries et, en particulier, de vieux blasons. Heureuse nouvelle pour moi, qui, grâce à feu M. de Culemberg, me trouvais connaître les armoiries de presque toutes les familles de France ! Et, sans en rien dire à Flora, je me jurai sur-le-champ de passer avec elle la soirée du surlendemain, dans la maison de M. Robbie.

Je lui remis mon argent ; je n’avais naturellement apporté que des billets.

« Mais, Anne, où vais-je garder cela ? s’écria-t-elle. Et si ma tante le découvrait ! Où le cacher ?

— Sur votre cœur ! suggérai-je.

— De cette façon, vous serez toujours près de votre trésor, dit-elle, car vous êtes toujours dans mon cœur ! »

Nous fûmes interrompus par une clarté soudaine qui se répandit sur la nuit. Les nuages se dispersaient, les étoiles s’allumaient aux quatre coins du ciel ; et, consultant ma montre, je fus stupéfait de découvrir qu’il était déjà plus de cinq heures du matin.