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Traduction par Th. de Wyzewa.
Hachette (p. 223-231).


TROISIÈME PARTIE


I

Édimbourg.


Je passerai sans commentaire sur les cinquante ou soixante lieues de voyage qui suivirent. J’imagine que le lecteur doit commencer à se fatiguer de mes récits de voyage ; et, pour ma part, je n’ai nul motif pour me rappeler avec plaisir ces dernières étapes de notre course vers Édimbourg. Notre principal souci était de tout mettre en œuvre pour faire disparaître toute trace de notre piste ; et j’eus plus tard le chagrin de découvrir que tout ce souci avait été en pure perte. Mon cher cousin, qui me suivait, parvint en effet le plus simplement du monde, en suivant la piste de la chaise lie-de-vin, jusqu’à Kirkby-Lonsdale, où j’imagine que l’aubergiste aura dû pleurer quand il aura su la belle occasion qu’il avait laissé échapper ; et ensuite Alain n’eut qu’à se rendre d’un bureau de diligences à l’autre pour parvenir ainsi à Édimbourg à peu près de la même façon que nous y étions parvenus. La fortune ne me favorisa guère, durant ce voyage. Pourquoi récapitulerais-je les détails de menues précautions qui ne me servirent de rien et de ruses pénibles qui ne trompèrent personne ?

Le soir tombait lorsque Rowley et moi fîmes irruption dans Édimbourg, au bruit strident de la trompette de notre cocher. Je me retrouvais là sur mon champ de bataille, sur la scène de ma captivité, de mon évasion, de tous mes exploits ; et je me retrouvais aussi dans la même ville où demeurait mon amour. Mon cœur se gonflait d’enthousiasme ; rarement j’avais eu aussi fort la conscience d’être un héros. À travers toute la ville je restai assis sur le siège de la diligence, près du cocher, les bras croisés et le regard droit, dévisageant hardiment tout le monde, et prêt à entendre, d’un instant à l’autre, le cri de surprise d’un passant qui m’aurait reconnu. Le fait est que, étant donnée la foule qui venait nous voir au château, et étant donnée la curiosité toute particulière que je me trouvais y avoir provoquée, je m’étonne, aujourd’hui encore, que personne n’ait songé à me reconnaître dans les rues d’Édimbourg. Mais, d’autre part, un menton bien rasé suffit à constituer tout un déguisement, sans compter qu’il y a aussi une grande différence entre une livrée jaune mi-partie et un grand manteau couleur souris doublé de fourrure noire, une paire de bas ajustés à la dernière mode et un haut chapeau de l’élégance la plus raffinée. Moi-même, en regardant toutes les figures qui passaient près de moi, je n’en reconnaissais aucune : comment auraient-elles songé à identifier le jeune dandy que j’étais avec un misérable prisonnier français entrevu naguère au château ?

Je fus cependant ravi de pouvoir mettre mes pieds sur le pavé et, ensuite, d’échapper à la foule qui s’était rassemblée pour voir arriver la diligence. Bientôt nous fûmes seuls, au crépuscule, chargés de notre bagage, dans les rues de la Ville-Neuve. C’était, je me rappelle, un samedi soir, la veille du fameux « sabbat » écossais.

Nous résolûmes de porter nos bagages nous-mêmes. Je ne voulus point prendre une voiture ni même louer un commissionnaire, qui aurait pu, plus tard, servir de trait d’union entre mon logement et la diligence, c’est-à-dire me rattacher de nouveau à la chaise lie-de-vin et à Aylesbury. Car j’étais bien décidé à rompre pour de bon cette chaîne encombrante, et à recommencer ma vie sous une figure toute nouvelle.

La première chose à faire était de trouver un logement, et de le trouver au plus vite. La chose était d’autant plus urgente que Rowley et moi, avec nos beaux habits et notre masse de bagages, constituions un spectacle des plus remarquables, à cette heure de la journée, dans un quartier de la ville qui nous paraissait fréquenté surtout par les élégants et les belles dames de la ville, ou bien encore par de respectables gros bourgeois rentrant chez eux pour dîner.

Enfin, dans un coin de Saint James’s Square, j’eus le soulagement d’apercevoir, à une fenêtre du troisième étage, un écriteau annonçant un appartement à louer. Le prix et les commodités n’avaient naturellement pour moi aucune importance, dans mon choix d’un logement. « Tout port est bon en temps d’orage » ; c’était un principe dont je connaissais depuis longtemps la justesse. Nous nous hâtâmes donc, Rowley et moi, de nous glisser dans l’entrée de la maison et de grimper l’escalier.

Nous fûmes accueillis par une dame en robe de bombasin, qui avait bien la mine la plus aigre du monde. On aurait dit, à la voir, que sa vie entière avait été désolée par une série de pertes douloureuses, dont la dernière datait à peine du jour précédent ; et c’est d’un mouvement instinctif que je baissai le ton de ma voix, pour lui adresser la parole.

Elle admit qu’elle avait des chambres à louer, et consentit même à nous les montrer. C’était un petit salon et une chambre à coucher, formant une sorte de logis séparé, avec une belle vue sur le Firth et le Comté de Fife. Les deux chambres étaient d’ailleurs fort agréables et meublées décemment, avec quelques tableaux sur les murs, de grands coquillages sur la cheminée, et, sur la table, quelques livres, dont je découvris par la suite qu’ils étaient tous d’un caractère dévot, et la plupart ornés de dédicaces autographes des auteurs : « À mon excellente amie chrétienne Bethiah Mac Rankine », ou bien « À ma pieuse connaissance dans le Seigneur, B. Mc Rankine ». Notre « amie chrétienne » alla donc jusqu’à nous montrer tout cela ; mais impossible de lui faire faire un pas de plus, impossible, en particulier, d’obtenir qu’elle consentît à ce qui aurait dû être pour elle la chose la plus naturelle et la plus plaisante : à savoir, de dire son prix ! Non, elle se tenait devant nous en hochant la tête, et, parfois, en la baissant tout à coup comme une tourterelle affligée. Elle avait la voix la plus plaintive que j’eusse jamais entendue, et elle s’en servait pour produire une série extraordinaire d’objections et de difficultés.

Elle nous déclara, par exemple, qu’elle ne pouvait pas s’engager à nous fournir le service.

« Eh ! madame, dis-je, j’ai mon domestique pour me servir !

— Lui ? demanda-t-elle. Seigneur Dieu ! Est-il votre domestique ?

— Je suis bien fâché, madame, de voir qu’il encourt votre désapprobation.

— Non, non, je n’ai pas dit cela. Mais il est si jeune ! Il sera grand casseur, j’en suis bien sûre ! Remplit-il bien ses devoirs religieux ?

— Oh ! oui, madame, » répondit Rowley avec une promptitude admirable ; après quoi fermant les yeux, il répéta, avec plus de célérité que de ferveur, le distique suivant :

Matthew, Mark, Luke and John,
Bless the bed that I lie on
 ! [1]

« Bien ! » dit la dame, et cela fut suivi d’un silence effrayant.

« Mais, madame, dis-je, nous ne savons toujours pas quelles sont vos conditions ! Allons ! un bon mouvement ! que nous sachions enfin si c’est oui ou non ! »

Lentement, elle entr’ouvrit les lèvres.

« Vous avez évidemment des références ? » fit-elle d’une voix qui ressemblait à un glas.

Je déboutonnai ma veste et lui fis voir, dans une poche, une liasse de bank-notes.

« Je suppose, madame, que voici des références que vous ne sauriez mettre en question !

— Vous êtes sans doute accoutumés à une heure fixe pour votre déjeuner, et sans doute très tardive ? fut sa réponse.

— Hé ! madame, nous déjeunerons à l’heure où il vous plaira de nous faire déjeuner ! Mettons quatre heures du matin, si cela vous est plus commode ! Mais dites-nous seulement votre prix, pour l’amour du ciel !

— Je ne pourrai pas vous donner à souper le soir ! déclara la dame.

— Parfait, nous irons souper dehors, ma chère petite dame ! m’écriai-je, entre le rire et les larmes. Mais allons, il faut en finir ! Je tiens à vous avoir pour hôtesse, et je suis résolu à ce que vous le deveniez. Vous ne voulez pas me dire votre prix ? Fort bien ! je me passerai donc de le connaître ! J’ai absolument confiance en vous. Vous ne me paraissez pas savoir distinguer les bons locataires ; mais moi, voyez-vous, j’ai un flair infaillible pour reconnaître ma chance, lorsque le ciel m’envoie chez une bonne hôtesse. Vite, Rowley, débouclez les valises ! »

Le croira-t-on ? Cette femme extraordinaire se mit à m’invectiver sur mon « impertinence ». Mais la bataille était perdue pour elle. Bientôt nous convînmes d’un prix de location, très modéré du reste, et Rowley et moi pûmes redescendre, pour nous mettre en quête d’un souper.

Nous avions cependant perdu beaucoup de temps ; le soleil avait fini de se coucher, les lanternes scintillaient le long des rues, et déjà nous entendions l’écho de la voix sonore d’un veilleur de nuit. Heureusement j’avais remarqué, en sortant de la diligence, une boutique de traiteur qui m’avait semblé à la fois suffisamment propre et pas trop encombrée. Nous nous y rendîmes donc, et, en raison de l’heure tardive, nous eûmes l’extrême plaisir de nous y trouver seuls. Mais à peine avions-nous commandé notre repas que la porte se rouvrit, et qu’entra un jeune homme long et mince, avec un léger mouvement de roulis à chacun de ses pas. Il promena son regard autour de lui et s’approcha de notre table.

« Je vous souhaite le bonsoir, nobles et révérends seigneurs nous dit-il. Permettrez-vous à un vagabond, à un pèlerin — le pèlerin de l’amour, si je puis dire ! — de jeter l’ancre, pour un instant, sous l’abri de votre navire ? J’ignore si vous êtes comme moi, mais j’éprouve une aversion passionnée pour la pratique bestiale des repas solitaires !

— Vous êtes le bienvenu, monsieur, répondis-je, autant du moins que je puis prendre sur moi de jouer le rôle d’un hôte dans un lieu public ! »

Il parut surpris de l’élégance de mon élocution, fixa sur moi un œil embrumé, et s’assit en face de nous.

« Monsieur, dit-il, vous n’êtes point sans avoir quelque teinture des belles-lettres, à ce que je vois ! Qu’allons-nous boire, monsieur ? »

Je répondis que j’avais déjà commandé un pot de porter.

« Eh bien ! fit-il, je crois que je vais m’en offrir, moi aussi, un modeste pot ! Je suis, pour le moment, dans un état de santé assez précaire. Une étude trop assidue a échauffé mon cerveau, une marche trop prolongée a fatigué mes… ma foi, je crois bien que ce sont surtout mes yeux !

— Vous avez marché très loin ? demandai-je.

— Loin n’est pas précisément le mot, répliqua-t-il ; ce serait plutôt : souvent. Il y a dans cette ville, — où, à ce que je présume, vous êtes étrangers ? — il y a, dans cette ville d’Édimbourg, un certain lacis de ruelles qui font le plus grand honneur à l’architecte qui les a dessinées, ainsi qu’aux citoyens qui les habitent. À tous les cent pas s’y rencontre une taverne, de telle sorte que les personnes d’humeur contemplative sont assurées de pouvoir s’y rafraîchir à des intervalles raisonnablement rapprochés. Or, j’ai fait aujourd’hui une promenade dans cet heureux quartier. Quelques camarades de choix, amis du bel esprit et du bon vin, — comme moi-même, — m’ont gratifié de leur société. Et c’est tout au long des frais et paisibles trottoirs de Register Street que nous avons « dirigé nos pas inégaux », pour reprendre l’expression du poète, monsieur !

— Inégaux, en effet, dis-je, car j’ai été frappé, dès que vous êtes entré…

— Oh ! n’en faites pas tant d’affaire ! s’écria-t-il. Naturellement, vous avez été frappé de la façon dont je titubais. Et laissez-moi vous dire que c’est encore une chance infernale que je n’en aie pas été frappé moi-même, en me cognant à un mur ! Lorsque je suis entré dans ce salon, je brillais « de toute la pompe et prodigalité de l’eau-de-vie un peu mêlée d’eau », comme l’a dit, dans un autre passage, le poète Gray. Un barde bien remarquable, ce Gray ! Mais, dans son privé, une bien pauvre créature, ayant peur d’un jupon et peur d’une bouteille, — rien d’un homme, monsieur, rien d’un homme ! Excusez-moi d’être si ennuyeux, mais que diable ai-je pu faire de ma fourchette ? Oh pardon, je la tiens en main ! Temulentia, quoad me ipsum, brevis, colligo est. Figurez-vous, monsieur, que j’ai l’impression d’être assis dans un brouillard de Londres… »

L’extravagant compagnon continua à m’entretenir de cette manière durant tout le dîner, et, par une erreur commune aux ivrognes, ayant été lui-même extrêmement verbeux, il aboutit à la conclusion que sa bonne chance l’avait fait tomber sur des causeurs de choix. Il me dit son nom, son adresse ; il me demanda à se retrouver une autre fois avec moi ; et il finit par me proposer de prendre part à un dîner qui devait avoir lieu, à la campagne, très prochainement.

« Un dîner officiel ! expliqua-t-il. Les membres de l’Université de Cramond, — une société savante dont j’ai l’honneur d’être le vice-président, — se réunissent pour fêter notre collègue Icare, dans l’antique et fameuse auberge de Cramond Bridge. Une place se trouve vacante, à ce festin : séduisant étranger, je vous l’offre !

— Et qui est votre collègue Icare ? demandai-je.

— Mais, monsieur, c’est le fils de l’industrieux Dédale, ainsi que chacun sait ! Serait-ce possible que vous n’ayez jamais entendu le nom de Byfield ?

— C’est possible et vrai ! reconnus-je.

— La gloire est-elle donc une illusion ? s’écria-t-il. Byfield, monsieur, est un aéronaute. Il rêve d’égaler la renommée de Lunardi, et a formé le projet d’offrir aux habitants de notre ville le spectacle d’une ascension. Après cela, en tant que je suis moi-même l’un des habitants susdits, j’ai bien le droit d’observer que cette affaire-là ne m’intéresse en aucune façon. Je m’en moque, monsieur, de son ascension ! Lunardi l’a faite jadis ; il est monté et est redescendu : la chose était réglée ! Qu’ai-je besoin, je vous demande, de voir l’expérience répétée indéfiniment par Byfield et d’autres idiots de sa sorte ? Ah ! s’il pouvait monter et ne plus redescendre, voilà au moins qui aurait quelque curiosité ! Mais je m’écarte de la question. Sachez donc que l’Université de Cramond se fait un devoir d’honorer le mérite de l’homme, monsieur, plutôt que l’utilité de la profession ; et Byfield, encore qu’il soit bête et ignorant comme un chien, se trouve avoir, d’autre part, d’incontestables qualités en tant que buveur. Il sait vider un verre, monsieur, et ce n’est point peu de chose ! »

Comme on le verra bientôt, tout cela devait avoir pour moi plus d’importance que je ne l’aurais imaginé sur le moment. Mais le fait est que, sur le moment, j’avais hâte de me dépêtrer des fastidieux bavardages de mon nouvel ami. J’avalai bien vite ma dernière bouchée, payai ; et, profitant de ce que la pluie commençait à tomber, j’alléguai un rendez-vous urgent qui m’appelait au dehors.

  1. Mathieu, Marc, Luc et Jean, bénissez le lit sur lequel je suis couché !