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Traduction par Th. de Wyzewa.
Hachette (p. 216-222).
Édimbourg  ►
Deuxième partie


IX

L’aubergiste de Kirkby-Lonsdale.


J’avais, jusqu’alors, conçu et en partie réalisé un idéal qui me plaisait fort. À chaque étape, Rowley et moi descendions de notre chaise comme deux jeunes gens du meilleur monde, un maître et son valet, correctement vêtus, insouciants et, selon la mode anglaise la plus distinguée, profondément dédaigneux de leur entourage. Aussi m’en coûtait-il bien, ce jour-là, en arrivant à l’auberge de Kirkby-Lonsdale, de songer que cette scène aurait à être jouée là pour la dernière fois. Encore n’avais-je aucune idée de la triste façon dont elle aurait à y être jouée !

J’avais décidément été trop généreux avec les postillons de M. Bellamy. Mon propre postillon se tenait à présent devant moi, la main ouverte. Je vis tout de suite qu’il s’attendait à un pourboire extraordinaire, et que, étant données les circonstances, je devais, moi aussi, me comporter avec lui d’une autre façon que je ne le faisais d’ordinaire avec ses pareils. Restait seulement à savoir ce que je devais faire. Donner trop peu risquait de mécontenter ; donner trop risquait de paraître acheter le silence. À tout hasard, je mis dans la main du postillon une pièce d’une guinée ; c’était beaucoup, mais la somme ne fit que stimuler la cupidité du coquin.

« Dites donc, monsieur, vous n’allez pas me renvoyer avec un pourboire comme celui-là ? s’écria-t-il. Vous oubliez, sans doute, que j’ai vu le feu, à cause de vous ! »

Lui donner davantage était impossible ; je sentais que, à le faire, je deviendrais la fable de Kirkby-Lonsdale. Je le regardai bien en face, avec un sourire, et, du ton le plus calme, je lui dis :

« Si vous ne voulez pas de cet argent, rendez-le-moi ! »

Il se hâta d’empocher la guinée ; après quoi, comme un drôle qu’il était, il se mit aussitôt à m’injurier.

« Allons, comme vous voudrez, monsieur Ramornie, ou du moins monsieur Saint-Yves, ou peut-être encore monsieur d’un autre nom ! »

Puis s’adressant aux garçons d’écurie :

« Voilà une drôle d’histoire s’écria-t-il. On s’appelle d’un certain nom, et tout à coup on se trouve en avoir un autre, et être un mounsseer, par-dessus le marché ! »

Je m’aperçus, à ce moment, que Rowley s’agitait et serrait les poings. Pour un peu, il aurait ajouté une dernière touche au ridicule de notre arrivée, en se prenant aux cheveux avec le postillon.

« Rowley ! » lui criai-je d’un accent de reproche.

Strictement, j’aurais dû dire « Gammon » ; mais, parmi l’émoi général, je crois bien que cette faute-là passa inaperçue.

Au même instant, je vis, fixé sur moi, le regard de l’aubergiste. C’était un homme long et mince, brun et bilieux, avec un nez tombant, ce qui est signe d’esprit, et les petits yeux brillants d’un observateur. Il devina aussitôt mon embarras, s’approcha, renvoya le postillon à l’écurie et, s’adressant à moi :

« Monsieur désire dîner dans une chambre particulière ? Très bien ! John, préparez pour monsieur le n° 4 ! Une bouteille de vieux bordeaux ? Très bien, monsieur ! Et monsieur désire-t-il d’autres chevaux pour continuer le voyage ? Non ? Très bien, monsieur ! »

Chacune de ces phrases s’accompagnait d’une sorte de salut et avait pour préface une sorte de sourire dont je me serais bien volontiers passé. La politesse de cet homme était tout extérieure ; à l’intérieur, j’avais conscience d’un examen incessant. La scène devant la porte, les confidences impertinentes du postillon, rien de tout cela n’avait été perdu pour l’aubergiste : et c’est avec une très vive appréhension de quelque nouvel ennui que je me laissai conduire dans la chambre n° 4. Mais surtout, maintenant que mon nom avait été divulgué, je craignais la malle-poste qui n’allait point tarder à venir, et les petites affiches de prise de corps qu’elle ne pouvait pas manquer d’apporter ; de telle manière que je sentais bien que je ne pourrais pas achever tranquillement mon repas avant d’avoir à jamais coupé toutes mes relations avec la chaise lie-de-vin.

En conséquence, aussitôt que le dîner fut servi, je fis demander au maître de l’auberge de venir boire un verre de vin avec moi. Il arriva, nous échangeâmes les civilités d’usage et, tout de suite, j’abordai mon sujet.

« À propos, dis-je, nous avons eu un petit accident, sur la route, aujourd’hui. Je suppose que vous en aurez déjà entendu parler ? »

Il fit un signe de tête.

« Et, par malchance, une balle de pistolet est entrée dans un des panneaux de ma chaise, poursuivis-je, ce qui va mettre celle-ci hors d’usage pour moi. Ne connaîtriez-vous pas quelqu’un qui fût disposé à l’acheter ?

— Oh ! je comprends fort bien cela ! dit l’aubergiste. Je viens justement de la voir, cette chaise : le fait est que c’est comme si elle était en morceaux. D’une façon générale, les gens n’aiment pas les chaises qui ont des trous de balles !

— N’est-ce pas ? fis-je, sans trop savoir où il voulait en venir.

— Parfaitement ! Les gens ont peut-être raison, ils ont peut-être tort : je n’en suis pas juge. Mais, au fond, je crois que leur sentiment est assez naturel, car les personnes respectables aiment à avoir affaire à des choses respectables : elles n’aiment pas les trous de balles, ni les taches de sang, ni les inconnus avec de faux noms ! »

Je pris un verre de vin et l’approchai de la lumière, pour montrer que ma main ne tremblait pas.

« Oui, dis-je, c’est bien certain !

— Vous avez des papiers, naturellement, pour prouver que la chaise est bien à vous ? demanda-t-il.

— Voici le reçu, dûment estampillé ! » répondis-je en lui tendant le papier.

Il y jeta les yeux.

« C’est tout ce que vous avez ? demanda-t-il.

— C’est tout ce que vous avez besoin de voir, en tout cas ! répondis-je. Ce papier vous montre où j’ai acheté la chaise, et combien je l’ai payée !

— Pardon ! fit l’aubergiste. Vous devez bien avoir un papier d’identité ?

— Pour prouver l’identité de la chaise ? demandai-je.

— Non, monsieur, pas du tout ! Pour prouver votre identité, à vous !

— Mais, mon bon monsieur, pensez à ce que vous dites ! m’écriai-je. Mes papiers sont dans le portefeuille que voici ; mais vous ne supposez pas sérieusement que je vous invite à les examiner ?

— C’est que, voyez-vous, ce papier-ci établit qu’un certain M. Ramornie a payé soixante-dix livres pour une chaise. Cela est bel et bon : mais comment puis-je savoir si c’est bien vous qui êtes M. Ramornie ?

— Coquin ! m’écriai-je.

— Oh ! coquin autant qu’il vous plaira, dit-il, cela ne change rien ! Je suis un coquin, si vous voulez : mais vous, qui êtes-vous ? Je sais seulement de vous que vous avez deux noms, que vous vous enfuyez avec de jeunes dames, que vous vous faites acclamer sous un nom français ; et puis il y a une chose que je puis bien juger, c’est que vous aviez une peur bleue, tout à l’heure, quand le postillon s’est mis à raconter des histoires devant ma porte. Bref, monsieur, il est possible que vous soyez un parfait gentleman, mais j’ai besoin d’en savoir plus long là-dessus, et vous allez me montrer vos papiers ou bien venir avec moi devant le magistrat. Faites votre choix ! Si vous ne me jugez pas d’assez bonne compagnie pour me montrer vos papiers, c’est au magistrat que vous les montrerez !

— Mais, mon brave homme, balbutiai-je, vous avez là des façons bien extraordinaires ! Est-ce donc l’usage, dans le Westmoreland, que les gentlemen soient insultés dans les auberges où ils viennent loger ?

— Cela dépend, répondit-il. Lorsque ces gentlemen sont soupçonnés d’être des espions, oui, c’est l’usage, — et un excellent usage, j’ose le dire !

— Eh bien décidément, non ! m’écriai-je, à tout hasard et pour gagner du temps. Non certes, mon cher monsieur, je ne vous montrerai pas mes papiers ! Et je ne vais pas non plus me lever de table pour aller voir vos magistrats ! J’ai trop de respect pour ma digestion, et ma curiosité de connaissances nouvelles ne va point jusque-là ! »

Il se pencha en avant, me regarda bien en face et étendit une de ses mains vers le cordon de la sonnette.

« Voyez-vous ce cordon, mon petit jeune homme ? Un coup de sonnette, et mon domestique va chercher le constable !

— En vérité ? fis-je, en haussant les épaules. Savez-vous que vous m’amusez fort ? Savez-vous que vous êtes un personnage tout à fait intéressant ? »

L’homme continuait à étudier mon visage sans rien dire, sa main toujours posée sur le cordon de sonnette, ses yeux toujours fixés sur les miens. C’était l’instant décisif.

« Vous avez là un vin d’excellente qualité ! » risquai-je enfin.

Ma voix n’était pas aussi ferme que je l’aurais souhaitée, et je l’entendais trembler au dedans de ma gorge ; mais l’aubergiste, sans doute, ne s’aperçut point de ce tremblement. Il cessa de m’examiner, aspira fortement, et sa main lâcha le cordon de sonnette.

« En tout cas, vous êtes un gaillard, et vous avez du sang-froid ! dit-il. Ce sont là des choses pour me plaire ! Écoutez, je vais être carré avec vous ! Je vous prends la chaise pour cent livres sterling, en comptant le prix de votre dîner par-dessus le marché !

— Comment dites-vous ? m’écriai-je, profondément abasourdi.

— Vous allez me donner cent livres, répéta-t-il, et je vous prendrai la chaise. C’est à peu près ce qu’elle vaut, et il faut bien que vous vous en débarrassiez, d’une façon ou d’une autre ! »

Cette impudente proposition fut, en vérité, mon salut. Elle était si imprévue et si comique qu’elle me fournit une occasion de rire sincèrement. J’éclatai de rire au nez de l’aubergiste, et celui-ci, pour la première fois, fut déconcerté. Il ne savait que dire, ni où tourner ses yeux. Pour la première fois, il commença à admettre la possibilité d’une méprise à mon endroit.

« Je vois que vous aimez à rire, monsieur ! » dit-il.

— Oui, mais, de votre côté, vous êtes vraiment bien drôle ! » répondis-je ; et j’éclatai de nouveau.

Alors, d’une voix toute changée, il m’offrit vingt livres pour la chaise ; je lui en demandai vingt-cinq, et je tins bon ! En vérité, je la lui aurais volontiers laissée pour rien ; mais mon marchandage me parut encore un moyen de m’assurer une retraite sans danger. Car, bien que les hostilités fussent suspendues, je lisais toujours un soupçon dans les petits yeux qui rôdaient autour de moi. Et, à la fin, ce soupçon s’exprima en paroles.

« Tout cela est bel et bon ! dit l’aubergiste. Vous jouez très bien votre rôle, mais il faut que je fasse mon devoir ! »

Cette fois, j’avais prévu l’attaque et tenais mon effet en réserve. Je me levai de table.

« Sortez d’ici ! dis-je. C’en est trop ! Je crois vraiment que vous avez perdu l’esprit ! »

Puis, comme si une honte m’était venue soudain de cet éclat de passion :

« Je puis bien supporter la plaisanterie tout comme un autre, ajoutai-je ; mais ceci passe la mesure ! Envoyez-moi mon valet et la note du dîner. »

Quand il me laissa seul, ce fut avec une véritable stupeur que je considérai l’exploit que je venais d’accomplir. J’avais insulté cet homme ; je l’avais renvoyé ; la chose la plus sensée qu’il avait à faire était, à présent, d’aller chercher la police ; mais il y avait en lui quelque chose d’instinctivement faux et traître qui, je le sentais, le détournerait toujours de toute démarche droite. Et le fait est que, avec son génie de ruse, il manqua l’occasion qui s’offrait à lui. Rowley et moi pûmes tranquillement sortir de son auberge, avec tout notre bagage, à pied, sans autre destination exprimée que celle que j’énonçai en disant que nous étions « venus pour visiter les lacs ». Et l’aubergiste assista à notre sortie, le menton dans sa main, toujours songeur et irrésolu.

Il n’y a pas, dans toutes mes aventures, un seul exploit dont je sois plus fier que de cette sortie.