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Traduction par Th. de Wyzewa.
Hachette (p. 299-310).
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Troisième partie


VIII

Saint-Yves tente une seconde évasion.


J’étais en liberté, provisoirement du moins ; mais ma situation n’avait rien de brillant. Nu-tête, sans manteau (n’ayant plus même le châle de Flora pour me réchauffer les épaules et le cœur), j’errai dans George Street, affreusement en peine de savoir de quelle façon je pourrais atteindre la matinée du lendemain. Je songeai d’abord à rentrer chez Mme Mac Rankine ; mais une voix intérieure m’avertissait que le secret de mon domicile avait été éventé, et que, à vouloir aller changer mon costume, je risquais de l’échanger contre une livrée de prison. J’errais tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, avec l’ombre de l’infernal château au-dessus de ma tête. Chaque passant me faisait l’effet d’être un agent lancé à mes trousses. Et la pluie s’acharnait, et le brouillard devenait sans cesse plus épais. J’avais l’impression d’être un écureuil enfermé dans une cage tournante. Combien de temps dura cette promenade affolée, je ne saurais le dire mais elle m’a laissé le souvenir d’un siècle d’angoisses.

Enfin je m’avisai de tirer ma montre, et vis qu’il était environ dix heures. J’avais devant moi dix heures à attendre, jusqu’au rendez-vous que m’avait donné Flora. Où aller, dans l’intervalle ? Je me rappelai le Repos du Chasseur, tenu par Alexandre Hendry. Mais en supposant même que je parvinsse à retrouver cette auberge, à travers le brouillard qui m’empêchait de rien distinguer à deux pas devant moi, M. Hendry consentirait-il à pousser l’hospitalité jusqu’à accueillir un voyageur dépourvu non seulement de tout bagage, même d’un chapeau et d’un manteau ? Et puis, peut-être sa maison était-elle surveillée ? Il me semblait que toutes les maisons avaient à leur porte deux agents de police, spécialement chargés de s’emparer de moi.

Je n’avais qu’un seul parti à prendre, et je le pris. Me résignant à affronter la pluie, qui se précipitait à flots sur ma tête nue, et me découlait sur le nez, et remplissait mes brodequins vernis, et entretenait une rigole glacée tout le long de mon épine dorsale, je me mis en route vers les collines qui entouraient Swanston-Cottage. Vers minuit, comme je pataugeais sur le chemin, des lanternes apparurent derrière moi et se rapprochèrent. Une calèche passa au trot près de moi ; j’entendis les jurons du cocher, pestant contre le brouillard ; et mon cœur se souleva fiévreusement à la pensée que c’était peut-être ma bien-aimée Flora qu’on ramenait chez elle dans cet équipage.

Que fis-je ensuite, jusqu’au matin ? Je ne serais pas éloigné de croire que je fis quelques petits sommes, debout contre un arbre, ou accroupi à l’abri d’un mur. Je me souviens seulement que tout à coup, la nuit d’encre où j’étais plongé se changea en une aube matinale presque blanche, avec mille petits bavardages d’oiseaux dans les arbres voisins. J’étais cependant debout, en cet instant, je jurerais même que je marchais. J’aurai sans doute dormi tout en marchant.

De nouveau je consultai ma montre : six heures du matin. Je regardai à droite, à gauche, cherchant les limiers de Bow Street qui ne pouvaient manquer de m’attendre au passage. Et c’est ainsi que j’aperçus, à une portée de fusil de l’endroit où j’étais, une grande affiche blanche collée sur une borne. L’avouerai-je ? Cette vue m’épouvanta davantage que ne l’aurait fait celle d’un agent de police. J’eus la certitude que l’affiche fatale me visait directement, qu’elle donnait la description complète de l’assassin Champdivers, avec promesse d’un prix à quiconque pourrait me capturer, mort ou vif. Et j’eus besoin d’un courage héroïque pour me décider enfin à m’approcher de la borne, où s’étalait un placard rédigé comme suit :

ASCENSION AÉRIENNE EXTRAORDINAIRE !!!
dans
LE BALLON MONSTRE
LUNARDI.
Le professeur Byfield (diplômé) montera seul,
Et a l’honneur d’informer la noblesse et la bourgeoisie
d’Édimbourg et des environs

J’éclatai de rire ; et, dès cette minute, je repris tout mon courage. L’affiche ne parlait pas de moi ! Je n’étais pas l’unique sujet que le monde eût en tête ! Pourvu seulement que Flora réussît à s’échapper, suivant sa promesse !

Je pénétrai dans la carrière à huit heures moins quelques minutes. Je me trouvai dans un espace d’une cinquantaine de pas, très suffisamment abrité de la route, et où j’aurais pu, en somme, passer une nuit très suffisante si j’avais eu la bonne idée de m’y réfugier plus tôt. Je voulus me tenir immobile, par crainte du bruit ; mais l’humidité me glaçait les os dès que je m’arrêtais de marcher. De sorte que je me mis à tourner dans cette carrière comme un ours prisonnier, interrogeant ma montre deux fois par minute. Huit heures dix, huit heures un quart ! Parbleu ! j’avais été fou de supposer que Flora eût le moyen de dépister les gendarmes attachés à ma personne ! Et je commençais à ressentir une faim inquiétante…

Une pierre écartée du pied, un léger bruit de pas dans le sentier et mon cœur bondit de joie. C’était elle ! Elle accourait, et la terre refleurissait, comme sous les pieds de la déesse dont elle portait le nom. Je l’atteste sur mon honneur : dès la seconde où elle apparut, le temps s’éclaircit.

« Flora !

— Mon pauvre Anne !

— Comme je suis heureux !

— Dites plutôt que vous êtes à moitié mort de froid et de faim !

— Je l’étais, chérie, mais, c’est bien passé !

— Et moi je savais que vous l’étiez ! Tenez, mon chéri ! »

Un châle de laine grise couvrait sa tête et ses épaules ; elle l’ôta, me le passa autour du cou ; et, sous le châle, elle tenait caché un petit panier qu’elle posa à terre.

« Les galettes doivent être chaudes encore, car elles sont allées tout droit du four dans la serviette. »

Nous étendîmes la serviette sur une grosse pierre, et le festin commença : des galettes, des œufs durs, une bouteille de lait. Vingt fois nos mains se rencontrèrent pendant que nous préparions la table. C’était notre entrée en ménage, le premier déjeuner de notre lune de miel. « Je vous jure que je me laisserai mourir de faim, madame, dis-je en riant, si vous refusez de partager mon repas. » Et nous nous penchâmes l’un vers l’autre, au-dessus de la pierre, et nos lèvres se touchèrent. Sa joue froide, toute mouillée, et une petite boucle de cheveux humides : pendant bien des jours le souvenir de ce contact délicieux fut mon aliment. Que dis-je ? il l’est aujourd’hui encore.

« Mais je me demande comment vous avez pu échapper à vos gardiens ! dis-je.

— Oh ! dit-elle, je n’ai pas eu de peine ! Jeannette — c’est notre laitière — m’a prêté son manteau et son châle, ses souliers aussi. Elle sort pour aller traire les vaches à six heures : je suis sortie à sa place. Le brouillard m’a aidée… Mais, Anne, nous ne devons pas perdre notre temps ! Ils sont si nombreux contre vous, et si près ! Par pitié, soyez sérieux !

— Allons, voici que vous parlez comme M. Romaine !

— Par pitié, mon chéri ! »

Elle joignit ses mains. Je les pris dans les miennes, et, les ouvrant, je baisai les paumes.

« Mon trésor, dis-je, avant une demi-heure j’aurai traversé la vallée, et serai en route sur le sentier des conducteurs de bestiaux. »

Elle m’arracha une de ses mains, la plongea dans son corsage, et ramena mon paquet de banknotes.

« Dieu du ciel ! m’écriai-je. J’avais oublié cet argent !

— Je vois bien que vous êtes incorrigible ! » soupira-t-elle.

Elle avait enfermé mes banknotes dans un petit sac de soie jaune ; et quand je le pris dans ma main, encore tout chaud de la chaleur de sa jeune poitrine, je vis qu’il portait brodé, en fil rouge, le Lion Rampant d’Écosse, à l’imitation du pauvre jouet que j’avais gravé pour elle — il y avait si longtemps, si longtemps !

« L’original est toujours sur moi murmura-t-elle. »

Je mis le petit sac dans ma poche, contre mon cœur, et ressaisissant les deux mains, je m’agenouillai devant Flora, sur les pierres.

« Flora, mon ange ! fiancée de mon cœur !

— Chut ! »

Elle fit un saut vers l’entrée de la carrière, en entendant un gros bruit de pas, sur le sentier. Et à peine avais-je eu le temps de me relever lorsque deux paysannes passèrent devant nous. Elles nous virent tous les deux, sans aucun doute. Je me rappelle même qu’elles nous regardèrent avec curiosité, se murmurèrent quelque chose l’une à l’autre, et s’éloignèrent rapidement, nous laissant stupéfaits.

« Elles nous auront pris pour un jeune ménage en pique-nique ! murmurai-je.

— Le plus étrange, dit Flora, c’est qu’elles n’aient point paru trop étonnées. Et pourtant votre vue…

— J’imagine que, de côté, avec ce châle, et les jambes cachées par la pierre, je leur aurai fait l’effet d’une vieille duègne ! »

Notre déjeuner était fini, mais nous avions encore bien des choses à nous dire. Délicieuses minutes de folie, je ne puis y songer aujourd’hui sans que tout mon être frémisse de bonheur ! Mais ces minutes furent brèves, car de nouveau un bruit de pas nous donna l’alarme. Cette fois, le passant était un vieux fermier, avec un plaid de berger et un bonnet fourré. Il s’arrêta devant nous et hocha la tête, en s’appuyant tout entier sur son gourdin.

« Un triste temps pour une expérience ! Je me demande ce que ça va donner ? Mais tout de même, dites donc, nous devons nous dépêcher ! Je suis déjà en retard ! »

Et il disparut. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? Nous écoutâmes le bruit de ses pas, s’éloignant sur le chemin. Et, tout à coup, je sautai sur mes pieds, et saisis la main de Flora.

« Écoutez donc ! Mon Dieu ! qu’est-ce que cela signifie ?

— On dirait une chanson écossaise que je chante souvent, le Caledonian Hunt’s Delight, jouée par une fanfare ! » répondit Flora.

Pendant quelques instants, nous nous regardâmes dans les yeux, de plus en plus surpris. Puis Flora passa la tête au dehors, et examina le sentier.

« Vite, Anne, sauvons-nous ! Voilà d’autres gens qui arrivent ! »

Laissant éparses les reliques de notre déjeuner, nous nous mîmes à gravir le sentier, la main dans la main. Cent pas, et tout à coup le sentier, d’un brusque détour, nous déposa au plus haut de la colline. Et nous nous serrâmes l’un contre l’autre, épouvantés.

Droit au-dessous de nous s’étendait une prairie toute recouverte d’une foule de deux ou trois cents personnes et, au-dessus de cette foule, tassées comme un essaim d’abeilles noires, nous vîmes flotter, au rythme sentimental du Caledonian Hunt’s Delight, un objet mystérieux dont la forme et les dimensions me suggérèrent le souvenir du Génie échappé de la bouteille du Pêcheur, tel que l’a décrit M. Galland dans ses ingénieuses Mille et une Nuits. C’etait le ballon de Byfield, le « monstre » Lunardi, en voie de gonflement.

« Que le diable emporte Byfield ! maugréai-je.

— Qui est Byfield ? »

Mais je n’eus pas le temps de répondre. Tout à coup Flora poussa un cri d’angoisse et, au tournant du sentier, derrière nous, nous aperçûmes Ronald et le major Chevenix.

Ronald s’avança, et, sans paraître remarquer mon salut, posa une main sur l’épaule de Flora :

« Vous allez rentrer tout de suite avec nous ! s’écria-t-il. »

Je le touchai moi-même à l’épaule

« Rien ne presse ! répondis-je. Le ballon va partir dans quelques minutes ! »

Il se retourna vers moi, furieux :

« Pour l’amour du ciel, Saint-Yves, ne me forcez pas à une querelle en ce moment ! N’avez-vous pas assez compromis ma sœur ?

— C’est vous qui insultez votre sœur devant moi, monsieur, profitant de ce que le hasard vous envoie un major d’occasion pour vous soutenir !

— Le major Chevenix est un ami de la famille ! murmura Ronald en rougissant beaucoup.

— Pardon, messieurs ! s’entremit alors Chevenix en s’avançant vers nous. Comme vient de dire Ronald, le moment serait mal choisi pour une querelle ; et, au contraire de ce que vous avez dit, vous monsieur, le temps presse beaucoup ! Un inspecteur de Bow Street et ses agents sont à votre poursuite, dans ces environs. Nous les avons vus gravir la colline, en compagnie de votre cousin, avec qui j’ai eu l’honneur de faire connaissance hier. Heureusement la laitière nous a dit que miss Gilchrist était venue de ce côté ; nous avons supposé que la carrière était le but de sa promenade, et nous avons couru par l’autre versant pour y arriver avant la police. Tenez, d’ailleurs, regardez ! » ajouta-t-il en étendant la main.

Je regardai, et fus convaincu. Au sommet de la colline, apparaissait une longue figure en manteau gris, que suivait de près mon ami au gilet de moleskine. En dix minutes le couple pouvait nous rejoindre.

« Messieurs, dis-je au major et à Ronald, je vois que je vous dois des remerciements ! En tout cas, votre visite était le fait d’une bonne intention !

— Nous faisons tout cela par égard pour miss Gilchrist ! » répliqua aigrement le major.

Mais, au même instant, Ronald, d’une voix où vibrait tout son bon petit cœur :

« Vite, vite, Saint-Yves ! Coupez par le sentier de la carrière ! Nous ferons notre possible pour retarder ces gens-là !

— Je vous remercie mille fois, mon cher ami ; mais il m’est venu une autre idée. Flora, dis-je ensuite en prenant la main de ma bien aimée, nous allons nous séparer ! Les cinq minutes qui vont suivre auront pour moi une importance décisive. Soyez brave, mon trésor ! Et que vos pensées m’accompagnent jusqu’à ce que je revienne !

— Où que vous soyez, je penserai à vous ! Quoi qu’il vous arrive, je vous aimerai ! Courez, Anne, et que Dieu vous protège ! »

Sa poitrine frémissait, et une rougeur, faite à la fois de tendresse et d’un peu de gêne, colorait son front.

« Vite ! » crièrent une dernière fois Ronald et elle.

Je baisai sa main et m’élançai au bas de la colline.

Bientôt j’entendis un grand cri derrière moi ; je me retournai, et vis que mes poursuivants m’avaient aperçu. Ils étaient trois, à présent, mon estimable cousin s’étant joint en personne à ses chiens de chasse. Je sautai un ruisseau, et me précipitai vers l’entrée de l’enclos où avait lieu « l’expérience ». Un gros homme tout endormi, assis sur un petit banc à trois pieds, recevait et délivrait les cartes d’entrée avec, devant lui, une jatte remplie de pièces de six pence. Je lui jetai une pièce d’une couronne.

« Je ne rends pas la monnaie ! murmura-t-il en s’éveillant de sa somnolence pour prendre dans sa poche un paquet de cartes roses.

— Gardez le reste pour vous ! » m’écriai-je en lui arrachant une carte des mains.

Je me retournai encore un instant, avant de me perdre dans la foule. C’était à présent le gilet de moleskine qui tenait l’avance. Il était arrivé déjà au niveau de la carrière, tandis que l’homme au manteau gris faisait de son mieux pour le rejoindre, et que mon cousin, tout essoufflé, fermait le cortège.

Deux ou trois employés, debout à l’entrée de l’enclos, me suivirent des yeux avec curiosité. Avec ma tête nue et mon costume de gala, ils me prirent évidemment pour un joyeux ivrogne, venu se distraire là après une nuit de ribote. C’est du moins ainsi que j’interprétai leur pensée, et aussitôt une nouvelle inspiration s’offrit à moi. J’avais à pénétrer jusqu’au centre de la foule ; or, je me rappelai qu’une foule a toujours une indulgence exceptionnelle pour un ivrogne. Je résolus donc de me donner toutes les apparences de l’ébriété la plus crapuleuse. Grognant, hoquetant, fredonnant, m’excusant à tort et à travers avec une politesse incohérente, je me frayai un chemin parmi la masse des spectateurs, qui me laissèrent passer avec sympathie.

Je crois bien, d’ailleurs, que mon arrivée fut, pour cette foule, une distraction providentielle. Ces braves gens commençaient à s’ennuyer démesurément. Jamais je n’ai vu une assemblée plus trempée, plus fraîche, ni moins enthousiaste. Bien que la pluie eût cessé, et qu’un petit soleil d’hiver se fût mis à briller, bon nombre de spectateurs, s’obstinaient à tenir leurs parapluies ouverts, avec la mine la plus maussade qu’on puisse imaginer. Et l’abominable musique de l’orchestre achevait de répandre sur tout le pré la plus morne mélancolie.

« Il va partir bientôt, hein, Jack ?

— Ma foi je n’en sais rien !

— Mais quand donc qu’il partira ?

— Peut-être qu’il ne partira pas ! »

J’eus l’impression que, si l’on était venu pour enterrer Byfield, et non pour admirer ses prouesses aériennes, on n’aurait pas apporté à la cérémonie plus de tristesse et de maussaderie.

Pendant ce temps Byfield lui-même, debout dans la nacelle, sous un dais flottant de couleur bleu pâle, dirigeait les derniers préparatifs, d’un air à peine moins maussade. Sans doute il était occupé à supputer la recette. Au moment où j’arrivai près de lui, ses assistants avaient achevé de pomper le gaz hydrogène, et le Lunardi se balançait doucement au-dessus de nos têtes, maintenu par ses cordes. Au même instant, quelqu’un me donna une bourrade, par derrière, qui faillit me faire tomber dans la foule.

« Ducie, quelle aimable surprise ! Compagnon de mes joies et de mes angoisses, comment va votre santé ? »

C’était l’étonnant Dalmahoy. Il était là, debout au pied du ballon, se cramponnant d’une main à l’une des douze cordes de la nacelle, avec la mine d’un homme tout absorbé par un grand et important travail.

« Excusez-moi de ne pouvoir me promener avec vous ! Mais, vous voyez, c’est moi qui retiens l’appareil ! Je devais bien ce petit service à notre ami Byfield, qui va nous quitter aujourd’hui pour explorer des domaines inaccessibles aux pieds humains. Un mouvement de ce couteau, et la corde sera coupée ; notre ami commun escaladera l’empyrée ! Si au moins il pouvait ne pas en revenir ! » reprit-il avec un sourire de blasé.

Il acheva son discours par une imitation vocale d’un cornet d’un postillon. Levant les yeux, j’aperçus alors la tête et les épaules de Byfield, se projetant au-dessus du rebord de la nacelle.

« Monsieur Ducie ! cria l’aéronaute. Comment, vous aussi, et dans quel état ! Par pitié, éloignez-vous ! J’ai déjà assez de cet âne-là pour m’embarrasser ! Vous et lui, vous me gâtez toute ma séance !

— Byfield ! répondis-je vivement, je ne suis pas ivre ! Lancez-moi une échelle de corde, vite, vite ! Cent guinées si vous me prenez avec vous ! »

Car je venais de voir, à l’entrée de l’enclos, la tête rousse de l’homme en gris.

« Et vous dites que vous n’êtes pas ivre ! répondit Byfield Éloignez-vous, ou tout au moins tenez-vous tranquille ! Je vais faire mon discours. Et il toussa pour s’éclairer la voix :

— Mesdames et messieurs !… »

Je pris dans ma poche le sac de Flora et en retirai quelques banknotes.

« Tenez, dis-je, voici l’argent ! Par pitié, mon ami, emmenez-moi ! Il y a, dans la foule, des recors qui me cherchent !

— Le spectacle que vous avez daigné honorer de votre patronage. — Je vous dis je ne que peux pas ! — De votre éminent patronage, n’a besoin que de peu de paroles pour, se recommander à vous !

— Écoutez ! écoutez ! hurla Dalmahoy.

— Votre venue ici prouve la sincérité de votre intérêt… »

J’étalai les banknotes sous ses yeux. Malgré lui, il regarda ; puis, résolument, éleva la voix.

« Le spectacle d’un voyageur solitaire…

— Deux cents ! lui criai-je.

— Le spectacle de deux cents voyageurs solitaires… éclos dans le cerveau d’un Montgolfier… Hé ! au diable ! au diable ! Je ne suis pas un orateur ! mais enfin… »

Un mouvement se produisait dans la foule. Dès l’instant suivant, j’entendis la forte voix de mon cousin, réclamant qu’on lui fît passage. Mais, au même instant, Byfield se décida enfin à me lancer une échelle de corde, où je grimpai comme un chat.

« Coupez les câbles !

— Arrêtez-le ! vociférait mon cousin. Arrêtez le ballon ! C’est Champdivers, l’assassin !

— Coupez les câbles ! criait, de son côté, Byfield. Et, à mon infini soulagement, je vis que Dalmahoy y travaillait de son mieux. Au moment où j’allais entrer dans la nacelle, quelqu’un me saisit le pied : mais je secouai ce pied avec une énergie désespérée. Parmi les clameurs de la foule, je sentis le choc de mon talon sur un visage, puis une chute dans la boue ; et, à l’instant même où le ballon s’élançait librement dans l’air, j’enjambai d’un bond le rebord de la nacelle.