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Traduction par Th. de Wyzewa.
Hachette (p. 116-123).


XIII

Saint-Yves trouve deux compatriotes.


Aussitôt que je jugeai la chose possible, et ce ne fut pas avant que Burchell Fenn eût achevé de retrouver son souffle et toute sa bonne humeur, je demandai à ce coquin de me conduire auprès des officiers français, qui désormais allaient devenir mes compagnons de route. J’appris qu’ils étaient deux ; et mon cœur frémissait à la pensée de les voir. Le spécimen de la perfide Albion que je venais d’étudier ravivait encore en moi le désir de me retrouver avec des compatriotes. J’avais hâte de les embrasser ; j’aurais déjà voulu pleurer dans leurs bras.

Ils étaient installés dans une chambre spacieuse et basse, donnant sur la cour. Au beau temps de la maison, cette chambre devait avoir servi de bibliothèque, car il y avait des vestiges de rayons sur les murs lambrissés. Sur le plancher, dans un coin, gisaient quatre ou cinq matelas délabrés, auprès desquels j’aperçus une cuvette et un morceau de savon. Dans un autre coin étaient rassemblées une table de cuisine boiteuse et quelques méchantes chaises. La pièce était éclairée par quatre fenêtres et chauffée par une misérable petite grille à charbon, qu’on avait placée au milieu d’une énorme cheminée ancienne, et où quelques morceaux de charbon fumaient effroyablement.

Sur l’une des chaises, tout contre cette parodie d’un feu, était assis un vieillard à cheveux blancs. Il était enveloppé d’un manteau en camelot dont il avait relevé le collet par-dessus ses oreilles ; ses genoux touchaient la grille, ses mains plongeaient dans la fumée, et, malgré cela, il tremblait de froid. L’autre Français, au contraire, était un gros homme florissant de santé, le type de ces officiers qui font l’admiration des dames, le dimanche, sur la promenade publique des petites villes de garnison. Sans doute il avait désespéré de pouvoir se chauffer devant la cheminée car à présent il marchait de long en large dans la chambre, éternuant ferme, se mouchant à chaque pas, et proférant un flot continu de plaintes, de grognements et de jurons de caserne.

Fenn m’introduisit de la façon la plus simple, en se bornant à dire « Messieurs, voici un nouveau compagnon ! » Et il nous quitta aussitôt. Le vieillard ne m’accorda qu’un regard rapide de ses yeux éteints. Mais l’autre homme, qui représentait à merveille l’image du Bel Enrhumé, me dévisagea avec arrogance.

« Qui êtes-vous, monsieur ? » demanda-t-il.

Je fis le salut militaire à mes supérieurs.

« Champdivers, soldat au 8e de ligne ! répondis-je.

— Voilà une affaire ! grommela l’officier. Et ainsi, vous allez venir avec nous ? Trois dans cette voiture ! Et un soldat, pour comble ! Mais d’abord, qui est-ce qui va payer pour vous, mon brave ? demanda-t-il.

— Si monsieur le prend sur ce ton, répondis-je poliment, qui donc a payé pour lui ? »

L’officier fit mine de n’avoir pas entendu. Il commença une longue tirade pour se plaindre de sa destinée, du froid, des frais de l’évasion, mais surtout de la maudite cuisine anglaise. Il paraissait fort ennuyé de ce que je me fusse joint à eux.

« Si vous saviez ce que vous faisiez, mille millions de tonnerres, vous seriez resté où vous étiez ! Les chevaux ne peuvent pas traîner le chariot ; les routes ne sont qu’ornières et marécages ! Pas plus tard que la nuit passée, le colonel et moi nous avons eu à marcher à pied la moitié du chemin, tonnerre de Dieu, dans la boue jusqu’aux genoux, et moi avec ce satané rhume, et le danger d’être repincés ! Heureusement que tout ce sale pays n’est qu’un désert ! Rien à manger, rien, monsieur, rien que de la vache crue et des légumes, bouillis à l’eau ! Moi, avec mon rhume, je n’ai pas d’appétit : eh bien ! si j’étais en France, je me ferais servir une bonne soupe avec une croûte trempée, une omelette au lard, une perdrix aux choux, enfin des choses qui auraient du goût, par tous les diables ! Mais ici, jour de Dieu ! quel pays ! Et un froid ! On se plaint de la Russie ; mais ce que nous avons ici, ce doit être bien pire ! Et les gens, regardez-les ! quelle race ! Les femmes, quels fagots ! Non, décidément, ces horribles Anglaises, jamais je n’arriverai à les digérer ! »

Il y avait chez cet homme quelque chose d’antipathique qui, dès le premier instant, m’avait fait monter la moutarde au nez. Mais quand je l’entendis parler aussi grossièrement des Anglaises, je revis tout à coup l’image de ma chère Flora, un élan de fureur me saisit, et je lâchai un mot dont, aujourd’hui encore, le souvenir me remplit de honte.

« Et pourtant, dis-je, vous devez avoir bon estomac, puisque vous avez pu digérer votre parole d’honneur ! »

Le major — car tel était son grade — se retourna aussitôt vers moi avec un visage qui sans doute voulait paraître fâché ; mais un nouvel accès d’éternuement lui coupa la parole. Cependant, avec une vivacité étonnante, le vieux colonel s’était réveillé de sa léthargie. Il s’était redressé et avait fait quelques pas vers nous.

« Honte à vous, messieurs ! dit-il. Est-ce le moment de se disputer, pour des Français et des compagnons d’armes ? Nous sommes ici au milieu de nos ennemis ; une querelle, un mot un peu haut, peuvent suffire à nous perdre. Monsieur le commandant, vous venez d’être gravement offensé. Je vous demande, je vous prie, — je vous ordonne, au besoin, — que l’affaire en reste là jusqu’à ce que nous nous trouvions en France. Là, si vous voulez, je me mettrai à votre disposition pour vous seconder. Et quant à vous, jeune homme, vous avez montré toute l’insouciance et toute la cruauté de la jeunesse. Monsieur est votre supérieur ; il n’est plus jeune (cette dernière observation ne sembla pas être du goût du beau major), vous lui devez le respect ! En effet, il a rompu la parole donnée. Je n’en connais pas le motif, ni vous non plus. Ce motif est peut-être le patriotisme, à l’heure où notre pays est en péril, c’est peut-être l’humanité, ou la nécessité. En tous cas, vous n’avez pas le droit de vous en occuper ! Une parole rompue, cela peut être un sujet de pitié, mais non de moquerie. J’ai rompu la mienne, moi, un colonel de l’empire ! Et savez-vous pourquoi ? Depuis deux ans je suis en instance pour obtenir d’être échangé, et je n’y parviens pas ; sans cesse d’autres, plus influents, passent avant moi, et j’attends en vain, et ma fille, chez moi, est en train de mourir. Je m’en vais pour revoir ma fille encore une fois ! Elle est malade, très malade : Dieu sait si elle vit encore ! »

À ces mots tout mon cœur se fondit.

« Pour l’amour du ciel, m’écriai-je, oubliez ce que je viens de dire ! Une parole ? Qu’est-ce qu’une parole en regard de la vie et de la mort, et de l’amour ? Pardonnez-moi tous les deux, par pitié ! Aussi longtemps que je serai avec vous, vous n’aurez plus à vous plaindre de moi. Et vous, mon colonel, je prie Dieu que vous retrouviez votre fille vivante et bien portante !

— Oui, mon enfant, priez pour elle ! » dit le vieillard. Et aussitôt la petite flamme s’éteignit en lui ; et, s’affaissant sur sa chaise, il retomba dans sa torpeur.

La révélation de la peine de ce pauvre vieillard et la vue de son visage m’avaient rempli d’un remords infini. J’insistai pour échanger une poignée de main avec le major, qui finit par y consentir sans trop de mauvaise grâce, et je me confondis en excuses.

« Après tout, dis-je, quel droit ai-je de parler ? J’ai la chance de n’être qu’un simple soldat ; je n’ai point de parole à garder ni à rompre ; une fois hors de ma prison, je redeviens libre comme l’air. Permettez-moi de réparer ma folie en vous offrant… Mais comment fait-on pour appeler, dans ce maudit endroit ? Où est cet homme, ce Fenn ? »

Je courus à l’une des fenêtres et l’ouvris toute grande. Fenn, passant à ce moment dans la cour, leva les bras en signe de désolation, me cria de me retirer et se précipita dans notre chambre.

« Oh ! monsieur, gémit-il, éloignez-vous de ces fenêtres ! On pourrait vous voir de la prairie.

— Entendu ! répondis-je. Dorénavant, je serai invisible ! Mais, en attendant, pour l’amour de Dieu, allez nous chercher une bouteille de brandy ! Votre pièce est humide comme le fond d’un puits, et ces messieurs meurent de froid ! »

Aussitôt que je l’eus payé — car, à ce que j’appris, tout devait être payé d’avance — je reportai mon attention sur le feu ; et, soit que j’y misse plus d’énergie que mes deux compagnons, soit que les charbons fussent maintenant réchauffés, je ne tardai pas à produire une joyeuse flambée, dont l’éclat, dans ce sombre jour de pluie, sembla ranimer le colonel comme un rayon de soleil. Sans compter que la flamme, en produisant un courant d’air, nous délivra de l’infecte fumée ; et lorsque Fenn reparut, portant une bouteille sous son bras et un unique verre dans sa main, il y avait dans la pièce un reflet de gaîté qui mettait les cœurs plus à l’aise.

Je versai de l’eau-de-vie dans le verre.

« Mon colonel, dis-je, je suis un jeune homme et un simple soldat, et déjà, depuis le peu d’instants que je suis entré dans cette chambre, je me suis conduit avec l’irréflexion d’un jeune homme et un manque d’égards dont bien des soldats rougiraient pour moi. Ayez l’extrême bonté de me prouver que vous me pardonnez, et faites-moi l’honneur d’accepter ce verre !

— Je vous remercie, mon garçon, cela me réchauffera ! »

Il prit le verre, le vida, et un peu de couleur lui revint aux joues.

« Merci encore ! dit-il, cela va au cœur. »

Le major, quand ensuite je lui tendis le verre, l’accepta le plus volontiers du monde. Il continua à user de la bouteille pendant tout le reste de la matinée, tantôt avec des excuses, et tantôt sans, de telle sorte que la bouteille se trouva vide avant que le dîner fût servi. Ce fut, en vérité, le repas que le major s’était prédit à lui-même : du bœuf, des légumes, de la moutarde dans une soucoupe, et de la bière dans une cruche brune où l’on voyait peints des chevaux, des chiens, des chasseurs, un renard et un gigantesque John Bull, — l’exacte image de mon ami Burchell Fenn, — assis au milieu et fumant sa pipe. La bière était d’assez bonne qualité ; mais le major crut devoir la couper de brandy, « pour son rhume », disait-il. Il m’exprima à plusieurs reprises ce désir hygiénique ; et, comme je feignais de ne point l’entendre, par crainte des effets d’un pareil excès de boisson, il finit par commander lui-même une seconde bouteille.

Quant au colonel, il ne mangeait presque rien, restait perdu dans ses rêves et ne se réveillait que pour de courts instants. Durant chacun de ces intervalles de lucidité, il me témoignait une courtoisie bienveillante et familière qui m’attachait à lui plus que je ne saurais dire : « Champdivers, mon garçon, à votre santé disait-il. Le major et moi avons eu une marche très pénible, cette nuit, et je croyais bien que je ne pourrais rien manger. Mais votre heureuse idée de l’eau-de-vie a fait de moi un autre homme ! » Sur quoi il prenait un grand air d’entrain, se coupait une bouchée ; et puis, avant de l’avoir avalée, de nouveau il avait oublié son dîner, ses compagnons, l’endroit où il était, pour s’absorber de nouveau dans la vision d’une chambre de malade, quelque part, en France. Le dîner était à peine achevé que le vieillard succomba à un sommeil léthargique ; nous l’aidâmes à s’étendre sur l’un des matelas, où, aussitôt, ses membres s’immobilisèrent, son souffle parut s’arrêter ; d’un instant à l’autre nous nous attendions à voir s’éteindre son reste de vie.

Je restai seul à table avec le major. Notre tête-à-tête ne fut d’ailleurs pas long ; mais il fut, en revanche, des plus animés. Le brave major buvait comme un Anglais ; il criait, donnait des coups de poing sur la table, entonnait des chansons, se querellait pour se réconcilier aussitôt ; enfin il essaya de lancer par la fenêtre la vaisselle du dîner, exploit qui se trouva heureusement au-dessus de ses forces. Étant donnés des fugitifs tenus à la discrétion la plus rigoureuse, jamais on ne vit carnaval plus bruyant ; et le colonel continuait à dormir comme un enfant. Donc, voyant le major avancé au point où il l’était, je ne trouvai d’autre moyen que de le pousser jusqu’au bout : je lui versai verre sur verre, je le pressai de toasts et, plus tôt même que je ne l’aurais espéré, il commença à devenir incohérent. Avec une obstination fréquente chez les personnes de sa sorte, il ne consentit point à se coucher sur l’un des matelas avant que je me fusse étendu sur un autre. Mais la comédie ne fut pas de longue durée : bientôt mon major ronflait comme une musique militaire, et je pouvais me relever, pour réfléchir plus à l’aise sur les difficultés de ma situation.

Je comparais ma vie de la veille avec celle du jour présent : l’aisance, l’agrément, l’exercice en plein air et les aimables auberges de l’une avec l’ennui, l’anxiété, l’incommodité de l’autre. Je me rappelais que j’étais entre les mains de Fenn, un coquin dont j’avais éprouvé la fausseté et dont, peut-être, je ne connaissais pas encore la rancune. J’avais devant moi des nuits de cahots dans le chariot couvert, des jours de désolation dans des cachettes de hasard : le cœur me manquait, et j’étais bien tenté de dire adieu à mes deux compagnons pour reprendre mon ancienne manière de voyager. Ce fut la pensée du colonel qui, seule, m’en empêcha. Je ne savais presque rien de lui : mais déjà je l’avais jugé un homme d’une nature enfantine, avec ce délicieux mélange d’innocence et de courtoisie qu’on ne trouve, je crois, que chez de vieux soldats et de vieux prêtres, et avec cela, brisé d’années et de chagrin. Je ne pouvais point tourner le dos à sa détresse je ne pouvais point le laisser seul avec l’honnête mais égoïste troupier qui ronflait sur le matelas voisin. J’entendais à l’oreille la voix du vieillard murmurant : « Champdivers, mon garçon, à votre santé ! » Ce fut cette voix qui me retint.

Enfin, vers six heures, j’entendis le bruit du chariot couvert, qu’on faisait sortir du hangar. J’ouvris doucement la porte, courus rejoindre l’entrepreneur d’évasions et lui déclarai que j’accompagnerais mes deux amis jusque dans le voisinage d’Amersham Place, où j’avais rendez-vous avec le marquis de Saint-Yves.