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Traduction par Th. de Wyzewa.
Hachette (p. 68-73).


VIII

Le poulailler.


Je passai plus d’une demi-heure dans la société des poules de Flora ; et ce n’est pas une demi-heure dont je garde un souvenir bien plaisant. Mes mains écorchées me faisaient vivement souffrir, et je n’avais rien pour les panser. J’étais tourmenté par la faim et par la soif, et je n’avais rien à manger ni à boire. J’étais affreusement fatigué, et il n’y avait pas un endroit où je pusse m’asseoir. Ou plutôt il y avait bien le sol : mais on ne saurait rien imaginer de moins engageant.

Enfin j’entendis un bruit de pas, et ma bonne humeur me revint. La clef tourna dans la serrure : ce fut le jeune Ronald qui entra. Après avoir refermé la porte, il s’adossa contre elle.

« Vraiment, monsieur ! dit-il en hochant sa jeune tête d’un air tout maussade.

— Oui, je sais que j’ai pris là une grande liberté ! dis-je.

— C’est diablement ennuyeux ! Ma position est diablement embarrassante ! fit-il.

— Sans doute, répondis-je. Mais, à ce compte, que pensez-vous de la mienne ? »

Mon objection parut l’avoir déconfit ; et il se tut, me regardant avec un mélange comique d’innocence et de sévérité. J’eus peine à ne pas sourire.

« Je suis entre vos mains ! lui dis-je. Vous pouvez faire de moi ce que vous jugerez bon.

— Hé ! s’écria-t-il, si seulement je savais quoi faire !

— Écoutez ! lui dis-je. La situation serait tout autre si vous aviez reçu votre brevet pour l’armée. À proprement parler, vous n’êtes pas encore un combattant ; moi, j’ai cessé d’en être un ; et je crois possible d’admettre que nous soyons, vis-à-vis l’un de l’autre, dans la situation de deux gentlemen ordinaires, situation où, comme vous savez, l’amitié a coutume de passer avant la loi. Mais remarquez bien que ce n’est là qu’un argument possible que je vous soumets ! Pour l’amour du ciel, ne vous imaginez pas que je veuille vous dicter une opinion ! Moi, si j’étais à votre place…

— Ah et que feriez-vous, si vous étiez à ma place ?

— Eh bien ! ma parole d’honneur, je ne sais pas ! répondis-je. Je crois bien que je ferais comme vous, j’hésiterais !

— Je vais vous dire une chose, fit-il. J’ai un parent, et ce que je voudrais savoir, c’est ce qu’il penserait. C’est le général Graham de Lynedoch, sir Thomas Graham. Je ne Le connais point personnellement, mais je crois bien que je l’admire autant que Dieu même.

— Vous ayez raison de l’admirer ! répondis-je. Je l’ai connu sur le champ de bataille, et j’ai eu l’occasion d’apprécier son mérite.

— Vraiment, vous l’avez connu ? s’écria le jeune homme. En ce cas, vous pouvez me comprendre. Je désire plaire à sir Thomas ; à ma place, que ferait-il ?

— Je puis, à ce sujet, vous raconter une histoire, et une vraie, lui dis-je ; cela se passait en Espagne, au combat de Chiclana, ou de Barossa, comme vous l’appelez. J’étais au 8e de ligne ; nous perdîmes l’aigle du premier bataillon : mais sa prise vous coûta cher. Nous avions repoussé déjà une vingtaine de charges, lorsqu’un de vos régiments s’avança à portée de nous, d’un pas lent mais sûr. En tête venait un officier à cheval, le chapeau en main, et se retournant sans cesse pour parler à ses hommes. Notre major éperonna son cheval et partit au galop, pour le sabrer ; mais, en apercevant un vieillard, de noble mine, et tranquille comme s’il avait été au café, il n’eut point la cruauté de l’attaquer et s’en retourna vers nous. Mais, voyez-vous, ils étaient restés une minute très près l’un de l’autre et s’étaient bien regardés dans les yeux. Quelque temps après, le major fut blessé, fait prisonnier et conduit à Cadix. Un beau matin, voilà qu’on lui annonce la visite du général anglais, sir Thomas Graham. « Hé, monsieur, dit le général en lui prenant la main, je crois que nous avons eu déjà le plaisir de nous rencontrer ! » C’était le vieil officier de Chiclana.

— Vraiment s’écria l’enfant avec une flamme dans les yeux.

— Oui, et voici où je voulais en venir, repris-je. Dès ce jour, sir Thomas fit manger le major à sa table et lui fit servir six plats à chaque repas.

— Oui, c’est beau, une belle histoire ! dit Ronald. Et pourtant j’ai l’impression que ce n’est pas tout à fait la même chose ; ne le trouvez-vous pas ?

— Je l’admets avec vous ! » reconnus-je.

Pendant quelques minutes, le jeune homme réfléchit.

« Allons, j’en prends le risque sur moi ! s’écria-t-il. Je crois que c’est une trahison à mon souverain ! Je crois que je me rends digne d’un châtiment terrible ! Mais je veux bien être pendu si j’ai le courage de vous dénoncer ! »

Il était fort ému ; je l’étais autant que lui.

« Merci de tout mon cœur ! lui répondis-je. J’ai été une brute de venir chez vous, une brute égoïste et irréfléchie. Mais vous êtes un noble ennemi ; vous ferez un noble soldat ! »

Et là-dessus, par une inspiration d’autant plus heureuse qu’elle me vint spontanément, je me redressai et lui fis le salut militaire.

Une rougeur lui monta aux joues. « Et maintenant, dit-il, nous allons essayer de vous trouver quelque chose à manger ; mais je vous préviens qu’il n’y en aura pas pour six ! » ajouta-t-il avec un sourire. Puis il sortit, me laissant seul de nouveau avec les poules scandalisées.

Je ne puis m’empêcher de sourire, chaque fois que je me rappelle ce bon jeune homme ; et pourtant, si le lecteur souriait de lui, j’en aurais quelque honte. Je souhaite, au total, que mon fils soit seulement comme lui, quand il aura son âge.

Mais avec cela je ne prétendrai point que je n’aie pas été ravi lorsque sa sœur vint le remplacer près de moi. Elle m’apportait quelques croûtes de pain et une jatte de lait, qu’elle avait abondamment coupé de whisky à la manière écossaise.

« Je suis désolée, dit-elle, mais je n’ai pas osé vous en apporter davantage. Nous sommes une si petite famille, et ma tante est si méticuleuse à tout mesurer ! J’ai mis un peu de whisky dans le lait, c’est plus sain ainsi ; avec des œufs, cela vous fera tout de même un petit repas. Combien d’œufs voulez-vous que je mette dans ce lait ? car je dois rapporter le reste à ma tante, c’est mon prétexte pour venir ici. Quatre, voulez-vous ? Savez-vous les battre vous-même ? ou dois-je le faire pour vous ? »

Anxieux de la retenir près de moi quelques instants de plus, je lui montrai mes paumes ensanglantées. À leur vue, elle poussa un cri.

« Chère miss Flora, lui dis-je, on ne fait pas une omelette sans casser des œufs ; et ce n’est pas une bagatelle de s’échapper du château d’Édimbourg.

— Et vous êtes blanc comme un linge s’écria-t-elle, et vous pouvez à peine vous tenir debout ! Tenez, voici mon châle, asseyez-vous sur lui, ici, dans le coin, pendant que je battrai vos œufs ! Voyez, j’ai aussi apporté une fourchette ! Et vous aurez davantage à manger ce soir ; Ronald ira en ville vous chercher des provisions. Nous n’avons pas de nourriture à nous, ici, mais nous avons de l’argent. Ah ! si Ronald et moi tenions ménage, vous n’auriez pas à rester enfermé dans ce poulailler ! Il vous admire tant !

— Chère miss Flora, dis-je, pour l’amour de Dieu, ne vous embarrassez plus de me faire l’aumône ! J’aimais à recevoir l’aumône de votre main, aussi longtemps que j’en avais besoin ; mais désormais je n’en ai plus besoin ! Je manque de tout le reste, mais je ne manque plus d’argent ! »

Je pris ma liasse de banknotes et en tirai un billet de dix livres.

« Obligez-moi, dis-je, comme j’obligerais votre frère si les rôles étaient renversés, et prenez cet argent pour les dépenses, car j’aurai besoin non seulement de nourriture, mais d’habits !

— Posez cela par terre ! dit-elle. Je ne puis pas m’arrêter de battre mes œufs.

— Vous n’êtes pas fâchée ? » m’écriai-je.

Elle me répondit par un regard d’une douceur céleste. Il y avait dans ce regard une ombre de reproche, mais aussi une indulgence et une amitié qui me rendirent muet. Je la regardai jusqu’à ce qu’elle eût achevé la confection de son lait de poule.

« Voilà ! dit-elle. Goûtez cela ! »

Je le fis et jurai que c’était un nectar. Elle se hâta de prendre d’autres œufs, puis se tint debout, en face de moi, pour me voir manger, avec un air de sollicitude maternelle dont le souvenir, aujourd’hui encore, me ferait pleurer.

« Quelle sorte d’habits voulez-vous avoir ? dit-elle.

— Les habits d’un gentleman ! répondis-je. À tort ou à raison, j’estime que c’est de ce rôle-là que je puis me tirer le plus à mon avantage. »

Elle fixa sur moi ses grands yeux.

« Mais, monsieur de Saint-Yves, s’écria-t-elle, croyez-vous que ce soit raisonnable, pour un voyage comme le vôtre ? J’ai peur, ajouta-t-elle en riant, j’ai peur que ce soit une folie !

— Eh bien ! et ne suis-je pas moi-même un fou ? lui demandai-je.

— Je commence à croire que vous en êtes un ! dit-elle.

— Écoutez-moi ! repris-je. Assez longtemps j’ai eu à souffrir sur ce chapitre-là ! Savez-vous qu’une des choses les plus amères pour moi, dans ma captivité, a été cette livrée dont on m’a revêtu ? Non, vous ne pouvez pas deviner ce que c’est, de se sentir un objet de risée, et parmi des ennemis !

— Oh ! mais vous êtes trop injuste ! s’écria-t-elle. Vous parlez comme si quelqu’un avait jamais rêvé de rire de vous ! Personne n’en a eu l’idée ! Nous vous plaignions de tout notre cœur. Même ma tante, j’aurais voulu que vous l’entendissiez, au sortir de la prison ! Elle vous portait tant d’intérêt !

— Puisque vous me dites que je ne vous ai point fait rire…

— Oh ! monsieur de Saint-Yves, jamais ! C’était trop triste, de voir un gentleman…

— Déguisé en arlequin ? suggérai-je.

— De voir un gentleman dans l’infortune et la supportant si noblement ! acheva-t-elle.

— Et ne comprenez-vous pas, dis-je, ma charmante ennemie, que, même en admettant cela, je n’en suis que plus anxieux, pour moi-même et pour mon pays, de me montrer au moins une fois à vous sous un aspect plus conforme à mon rang et à mon état !

— Vous attachez beaucoup d’importance aux vêtements ! dit-elle. Je ne suis pas comme vous sur ce point.

— Hélas ! je crains que vous n’ayez raison, pour ce qui est de moi ! répondis-je. Mais ce défaut ne va point sans quelques avantages. Et c’est à lui que je dois notamment de pouvoir garder en moi une foule de petits souvenirs que d’autres, à ma place, auraient laissé échapper. Vous rappelez-vous, par exemple, mademoiselle, la toilette que vous portiez le jour où un coup de vent d’est vous a enlevé votre mouchoir ? Vous l’aviez oubliée, sans doute ; voulez-vous que je vous la rappelle ? »

Elle avait déjà entr’ouvert la porte pour s’en aller.

« Oh ! vous êtes trop romantique ! » dit-elle en riant.

Et là-dessus mon soleil s’éteignit, mon ravissement prit fin ; je me trouvai seul dans les ténèbres, avec les poules.