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Traduction par Th. de Wyzewa.
Hachette (p. 74-86).
Première partie


IX

Le trio devient inopinément un quatuor.


Je passai le reste de la journée à dormir dans le coin du poulailler, sur le châle de Flora. Je fus tout à coup réveillé par une lumière qui brillait très vivement devant mes yeux. Me redressant en sursaut (car j’étais en train de rêver que je descendais le long de la corde, poursuivi par tous les gardiens de la forteresse), je trouvai Ronald, penché sur moi avec une lanterne. J’appris de lui qu’il était minuit passé, que j’avais dormi environ seize heures, et que Flora était revenue deux fois au poulailler sans que je l’entendisse. Les poules, à présent, dormaient profondément. Tout égayé par la perspective d’un souper, je leur souhaitai bonne nuit, suivis mon guide à travers le jardin et fus introduit silencieusement dans une chambre à coucher du rez-de-chaussée de la maison. Mon jeune hôte me montra du savon, de l’eau, des rasoirs, et un costume neuf étalé sur le lit. De pouvoir me raser moi-même sans dépendre du barbier de la prison, me fut une source de plaisir puéril, mais délicieux. Quant au costume, il était aussi élégant que j’aurais pu le souhaiter. Le gilet était du plus beau nankin, la culotte de fin casimir d’Écosse, et l’habit me seyait le mieux du monde.

Après m’être une dernière fois admiré dans la glace, je suivis mon guide, toujours avec les mêmes précautions, dans la petite salle à manger vitrée du cottage. Les volets étaient clos, l’abat-jour de la lampe discrètement baissé ; la charmante Flora ne m’accueillit que d’un murmure. Et, lorsque je fus installé à table, les deux jeunes gens se mirent à me servir avec une préoccupation, — à la fois touchante et un peu comique, — d’éviter jusqu’à la moindre apparence de bruit.

« Elle dort ici, au-dessus de nous ! » me dit à l’oreille Ronald, en me désignant le plafond. Et le fait est qu’à me savoir si près du lieu où reposait le terrible lorgnon d’or je me sentis moi-même pénétré d’un certain malaise.

Notre excellent jeune homme avait rapporté d’Édimbourg un pâté de viande que j’eus l’agrément de trouver flanqué d’une carafe d’admirable vin de Porto. Pendant que je mangeais, Ronald, toujours à voix basse, m’entretint des nouvelles de la ville qui, naturellement, n’avait parlé toute la journée que de notre évasion. Les troupes et des messagers à cheval avaient été envoyés dans toutes les directions, mais, jusqu’à présent, on n’avait encore retrouvé personne. L’opinion, en général, nous était favorable ; on louait notre courage, et Ronald avait entendu exprimer plusieurs fois le regret que nos chances d’évasion complète fussent si restreintes. J’appris en outre qu’un des prisonniers était tombé et s’était tué sur le coup. C’était un paysan, nommé Lebret, qui logeait à l’extrémité opposée du château ; d’où je conclus que la plupart de mes anciens compagnons, sinon tous, avaient pu s’échapper.

De là, nous passâmes insensiblement à d’autres sujets. Rien de ce que je pourrais écrire ne vous donnerait une idée du plaisir que j’éprouvais à me voir assis à la même table que Flora. Depuis de longues années je n’avais pas connu un plaisir aussi parfait, ou plutôt jamais, depuis que j’étais au monde ; et sans doute le spectacle de ma joie dut contribuer à alléger le cœur de mes compagnons. Peu à peu ils oublièrent leurs craintes, et moi ma prudence, jusqu’à ce qu’enfin nous fussions ramenés sur la terre par une catastrophe que nous aurions pu aisément prévoir, mais qui ne nous en bouleversa pas moins quand elle se produisit.

J’avais rempli les trois verres. « J’ai un toast à proposer, murmurai-je. J’en ai même trois, mais si inextricablement entremêlés qu’ils ne supporteraient point d’être divisés. Je veux boire d’abord à la santé d’un brave et, par conséquent, généreux ennemi. Il m’a trouvé désarmé, fugitif et sans défense. Comme le lion, il a dédaigné un triomphe si pauvre ; et, tandis qu’il aurait pu affirmer sa valeur, il a préféré se faire un ami. Je voudrais boire ensuite à une ennemie plus belle et plus tendre. Elle m’a trouvé en prison ; elle m’a réconforté de sa précieuse sympathie et, ce qu’elle a fait depuis, je sais qu’elle ne l’a fait que par pure charité, mais d’autant plus mon cœur en est-il touché. Et je voudrais unir enfin à ces deux santés, pour la première et peut-être pour la dernière fois, la santé, ou plutôt le souvenir, d’un malheureux qui a combattu contre les soldats de votre pays, et qui, arrivé ici vaincu, y a été vaincu de nouveau par la main loyale de l’un de vous et par les inoubliables yeux de l’autre ! »

Je crains bien d’avoir mis, par instants, trop de résonance dans ma voix ; ou peut-être Ronald, dans l’excès de son émotion, aura-t-il déposé son verre un peu trop brusquement. Quoi qu’il en soit, au reste, de cette question des responsabilités, j’avais à peine achevé mon compliment que nous entendîmes un choc, sur le plancher, au-dessus de nos têtes. Jamais je n’ai vu la consternation se peindre en couleurs plus vives sur le visage de quelqu’un. On proposa de me pousser dans le jardin, ou de me cacher derrière un sofa placé contre le mur. Mais des bruits de pas tout proches nous avertirent de l’égale impossibilité de ces deux combinaisons.

La porte s’ouvrit, et la dame au lorgnon d’or apparut sur le seuil. C’était en vérité une figure mémorable. Dans l’une de ses mains elle tenait un bougeoir d’argent, dans l’autre, avec une fermeté martiale, un pistolet d’arçon. Elle était entourée de châles qui ne parvenaient pas à dissimuler entièrement la simplicité familière de sa toilette de nuit ; et sur sa tête se dressait un bonnet de nuit d’une architecture colossale. Ainsi accoutrée, elle entra dans la chambre, posa sur la table le bougeoir et le pistolet, regarda autour d’elle avec un silence plus éloquent que toutes les imprécations, puis, d’une voix perçante :

« À qui ai-je le plaisir ? dit-elle, s’adressant à moi avec l’ombre d’un salut.

— Madame, je suis confus, en vérité, balbutiai-je… Je suis sûr… (mais ici je m’aperçus que je n’étais sûr de rien, et m’arrêtai un instant.). J’ai l’honneur, repris-je… (mais pour constater que ce tour-là non plus ne réussirait pas). »

Enfin ; simplement, je me jetai à sa merci :

« Madame, dis-je, je vais être franc avec vous. Vous avez déjà prouvé votre charité et votre compassion pour les prisonniers français. Je suis l’un d’eux, et, bien que mon apparence ait un peu changé, vous pouvez reconnaître en moi le drôle de corps qui plus d’une fois a eu la bonne fortune de vous faire sourire. »

Me dévisageant avec un sang-froid imperturbable, elle émit un grognement qui ne l’engageait à rien. Puis, elle se tourna vers sa nièce :

« Flora, dit-elle, comment se trouve-t-il ici ? »

Les coupables essayèrent de se lancer dans une antienne d’explications, mais qui ne tarda pas à s’achever en un pitoyable silence.

« Il me semble que vous auriez pu tout au moins avertir votre tante ! grommela-t-elle.

— Madame, m’entremis-je, on était sur le point de le faire ! C’est par ma faute qu’on ne l’a pas encore fait. J’ai demandé que l’on respectât votre sommeil ! »

La vieille dame me regarda avec une incrédulité non dissimulée, et à laquelle, je ne pus trouver de meilleure répartie qu’une profonde révérence.

« Les prisonniers français sont fort bien à leur place, dit-elle ; mais je ne vois pas que leur place doive être dans ma salle à manger !

— Madame, répondis-je, j’espère que vous ne vous offenserez point si je vous dis que, sauf le Château d’Édimbourg, il n’y a pas un endroit au monde d’où je serais aussi volontiers absent, à cette minute, que de votre salle à manger ! »

À mon grand soulagement, je crus apercevoir l’ébauche d’un sourire se dessiner sur le visage de fer de la dame. L’ébauche n’y apparut d’ailleurs qu’une seconde.

« Et, sans indiscrétion, comment vous appelle-t-on ? demanda-t-elle.

— Le comte Anne de Saint-Yves, pour vous servir ! répondis-je.

— Monsieur le comte, dit-elle, je crains que vous ne fassiez beaucoup trop d’honneur aux modestes bourgeois que nous sommes !

— Chère madame, repris-je, parlons sérieusement ! Que pouvais-je faire ? Où pouvais-je aller ? Et comment pouvez-vous vous fâcher contre ces charitables enfants qui ont eu pitié d’un homme aussi malheureux ? Votre humble serviteur n’est pas un aventurier si terrible que vous ayez à l’accueillir avec un pistolet d’arçon. Il n’est rien qu’un jeune gentilhomme dans une détresse extrême, poursuivi de toutes parts et ne demandant que d’échapper à ceux qui le poursuivent. Je connais votre caractère, je le lis sur votre visage. (Mon cœur me tremblait dans le corps pendant que je disais ces audacieuses paroles.) Il y a en France, à cette même heure, des prisonniers anglais. Peut-être à cette même heure s’agenouillent-ils comme je le fais ? Peut-être prennent-ils la main de celle qui peut les cacher et leur venir en aide ? Peut-être la pressent-ils sur leurs lèvres…

— Allons ! allons ! s’écria la vieille dame, se dérobant à mes sollicitations. Ayez au moins un peu de tenue ! A-t-on jamais vu quelqu’un comme ça ? Et maintenant, mes enfants, qu’est-ce que nous allons bien pouvoir faire de lui ?

— Le congédier, ma chère dame ! répondis-je. Renvoyer au plus vite cet importun compagnon ! Et, si c’est possible, si votre bon cœur vous le permet, l’aider un peu dans le voyage qui lui reste à faire !

— Quel est ce pâté ? s’écria-t-elle d’une voix stridente. Flora, d’où vient ce pâté ? »

Aucune réponse ne sortit de la bouche de mes infortunés complices.

« Est-ce mon porto ? poursuivit-elle. Ah ! vraiment ! Quelqu’un voudrait-il au moins m’offrir un verre de mon vin de Porto ? »

Je m’empressai de la servir.

Elle me considéra, par-dessus le rebord du verre, avec une expression imprévue.

« J’espère que vous l’aurez trouvé bon ? dit-elle.

— C’est un vin magnifique ! déclarai-je.

— Eh bien ! c’est mon père qui l’a mis en bouteilles ! dit-elle. Peu de gens s’entendaient aussi bien à apprécier le vin de Porto que mon père ; que Dieu ait son âme ! »

Ce que disant, elle s’installa sur une chaise, avec un air de résolution quelque peu alarmant.

« Et y a-t-il une direction particulière où vous désirez aller ? demanda-t-elle.

— Oh ! répondis-je, je ne suis pas un vagabond aussi errant que vous pouvez le supposer. J’ai de bons amis, pourvu seulement que je puisse parvenir jusqu’à eux ; mais tout d’abord il faut que je sorte de l’Écosse. Et j’ai aussi de l’argent, pour la route ! ajoutai-je en produisant ma liasse.

— Des banknotes anglaises ? dit-elle. Vous savez qu’elles n’ont pas cours en Écosse ? C’est quelque fou d’Anglais qui vous les aura données, j’imagine ? Combien ça fait-il ?

— Ma parole d’honneur ! je n’ai pas encore songé à les compter ! m’écriai-je. Mais ma négligence va être vite réparée ! »

Je comptai dix billets de dix livres et cinq billets de cinq guinées.

« Cent vingt-six livres sterling et cinq shillings ! fit la vieille dame. Et vous portez une somme pareille sur vous, et vous ne l’avez seulement pas comptée ! Si vous n’êtes pas un voleur, vous devez au moins reconnaître que vous avez bien l’air d’en être un !

— Et cependant, madame, cet argent est à moi ! »

Elle prit les billets et les examina à son tour.

« Auriez-vous quelque moyen de me prouver cela ? me demanda-t-elle.

— Aucun, malheureusement ! répondis-je. Mais, avec votre pénétration habituelle, vous avez deviné juste. C’est un Anglais qui m’a apporté ces billets. Seulement, ils me viennent, par son entremise, de mon grand-oncle, le marquis de Kéroual de Saint-Yves, qui est, je crois, un des plus riches émigrés de Londres.

— Je ne puis faire plus que de vous croire sur parole ! dit-elle.

— Et vous ne pouvez pas faire moins, madame ! répondis-je.

— Eh bien dit-elle, dans ces conditions, la chose peut s’arranger. Je vais vous changer un de ces billets de cinq guinées, sauf l’escompte, naturellement, et je vous donnerai de l’argent et des billets écossais qui vous serviront jusqu’à la frontière. Au delà, monsieur le comte, vous n’aurez à compter que sur vous ! »

Je ne pus m’empêcher de lui faire entendre, poliment, que je doutais que la somme fût suffisante pour un aussi long voyage.

« Hé ! reprit-elle, mais vous ne m’avez pas entendue jusqu’au bout. Si vous n’êtes pas un seigneur trop délicat pour vous accommoder de voyager avec un couple de conducteurs de bestiaux, je crois que j’ai trouvé exactement votre affaire : et que le Seigneur pardonne à une vieille femme de trahir ainsi son pays ! Il y a deux conducteurs de bestiaux qui sont venus loger, cette nuit, avec le berger de la ferme ; demain, sans doute au lever du jour, ils vont prendre le chemin de l’Angleterre ; et, à mon avis, vous auriez avantage à voyager avec eux.

— Pour l’amour du ciel, madame, ne croyez pas que le goût de mes aises me tienne trop à cœur ! Un homme qui a fait dix ans de campagnes sous Napoléon est prêt d’avance à s’accommoder des manières de voyager les plus primitives. Mais je ne vois pas — excusez-moi de vous le dire ! — en quoi la société de ces excellentes gens pourrait me servir ?

— Mon cher monsieur, répondit la tante, vous n’êtes pas du tout au courant de ces choses-là, et je vous engage à en remettre tout le soin à une personne mieux informée que vous. Je suis sûre que vous n’avez jamais entendu parler des conducteurs de bestiaux, et vous pensez bien que je ne vais pas rester assise ici toute la nuit pour vous donner des explications ! Qu’il vous suffise de savoir que je me charge d’arranger cette affaire, à ma grande honte, et que c’est de cette façon que je vais l’arranger ! Ronald, poursuivit-elle, cours bien vite chez les bergers ; tu les secoueras dans leur lit, pour être bien certain de les réveiller, et tu auras soin de leur dire que Sim ne s’en aille pas avant de m’avoir vue ! »

Ronald n’était évidemment pas fâché de s’échapper du voisinage de sa tante : il quitta la chambre et le cottage avec une hâte silencieuse qui ressemblait plus à une fuite qu’à une simple obéissance. Cependant la vieille dame s’était tournée vers sa nièce.

« Et maintenant, je voudrais bien savoir ce que nous allons faire de lui pour la nuit s’écria-t-elle.

— Ronald et moi avions l’intention de le mettre dans le poulailler, murmura la pauvre Flora, en rougissant jusqu’à la racine des cheveux.

— Et moi je vous dis que je n’admets pas une idée aussi sotte ! répondit la tante. Un poulailler, en vérité ! Il est notre hôte, il ne dormira pas dans notre poulailler. C’est la chambre de Ronald qui, je crois, convient le mieux pour lui. Je vais l’y conduire : Ronald couchera dans votre chambre, et vous, Flora, vous viendrez dormir avec moi ! »

Avant que j’eusse le temps de réfléchir à rien, je me trouvai seul dans la petite chambre de Ronald. J’étais partagé entre un sentiment de triomphe et un sentiment de chagrin. Quant à ma fuite, tout avait fort bien marché : la maîtresse femme qui s’était chargée de moi m’inspirait toute confiance, et déjà je me voyais arrivant aux portes de la maison de mon oncle. Mais, hélas ! quant à mon affaire d’amour, c’était une autre histoire ! J’avais pu voir Flora en tête-à-tête ; j’avais commencé à lui parler ouvertement ; je n’avais pas été trop mal reçu ; je l’avais vue changer de couleur ; j’avais bu avec délices le regard bienveillant de ses yeux ; et voilà que, tout à coup, entre en scène cette figure apocalyptique, avec un bonnet de nuit et un pistolet d’arçon ; et, par le seul fait de sa venue, me voilà irrémédiablement séparé de ma bien-aimée !

Ainsi la reconnaissance luttait dans mon cœur avec le ressentiment. Mon apparition dans la maison de la dame, à minuit passé, je ne pouvais pas me le dissimuler, avait quelque chose d’impertinent, de louche, quelque chose qui était pour donner lieu aux pires soupçons. Et cependant la vieille dame l’avait fort bien prise. Sa générosité égalait son courage ; et son intelligence me paraissait, elle aussi, de qualité peu commune. Mais je redoutais d’autant plus les suites qu’aurait son intervention au point de vue de l’opinion de Flora à mon endroit. Déjà, à de certains coups d’œil jetés par la tante sur sa nièce, j’avais pu deviner que la vieille dame en pensait, là-dessus, plus long qu’elle ne voulait m’en laisser paraître. Je n’avais qu’un moyen de remédier au mal : c’était de m’endormir au plus vite, de me réveiller de très bonne heure, et de guetter de nouveau une occasion pour me retrouver seul avec Flora. Lui avoir dit ce que je lui avais dit, et ne pouvoir pas lui en dire davantage, c’était à quoi je n’avais pas la force de me résigner.

J’ai toujours eu la conviction que la vieille dame est restée assise près de moi, toute cette nuit-là, pour me surveiller. Longtemps avant l’aube, en tout cas, elle se pencha sur moi, un bougeoir en main, me réveilla, me désigna un costume de paysan qu’elle m’ordonna de revêtir, et m’enjoignit de plier dans un linge mon beau costume neuf, avec lequel, à l’en croire, « il y aurait eu folie à faire le voyage ». J’eus donc, bien malgré moi, à m’accoutrer de ce nouveau travesti, qui était fin comme de la toile à sac, et qui m’allait comme un suaire. La dame m’attendait derrière la porte, pour me conduire ensuite à la salle à manger, où je découvris qu’elle avait préparé pour moi un substantiel déjeuner. Elle s’assit à un bout de la table, me versa du thé et, pendant que je mangeais, m’entretint avec infiniment de bon sens. Malheureusement je ne l’écoutais guère. Je ne cessais point de comparer ce déjeuner au souper de la veille, de comparer cet imposant dragon à sa charmante nièce. Je finis cependant par comprendre les instructions que la dame ne se fatiguait pas de me répéter sur le rôle nouveau que j’aurais à jouer. J’étais un jeune Anglais de bonne famille que la police écossaise poursuivait pour dettes ; un ordre d’arrestation venait d’être émis contre moi, et j’avais à passer la frontière sans perdre de temps, incognito.

« J’ai fait de vous à vos compagnons un éloge que vous saurez, j’espère, justifier ! ajouta-t-elle. Je leur ai dit qu’il n’y avait rien contre vous, sauf un excès de dettes.

— Je vous assure, madame, dis-je bien sincèrement, que, par cela seul que l’éloge vient de vous, j’aurai particulièrement à cœur de le justifier. Je suis souvent léger en paroles, mais cela ne m’empêche point d’avoir des sentiments très profonds. Votre bonté m’a tout à fait conquis. Et je vous prie de me considérer désormais comme le plus dévoué de vos amis.

— Bon, bon, dit-elle, et voici justement notre dévoué ami le conducteur de bestiaux ! J’imagine qu’il doit être impatient de se mettre en route. Et, moi-même, je ne serai pas tranquille que je ne vous aie vu hors de la maison, et toute la vaisselle lavée, avant le réveil de mes deux servantes. Dieu merci, nous en avons deux en ce moment qui sont de vrais trésors, pour ce qui est de dormir ! »

Déjà le matin commençait à bleuir les arbres du jardin. La dame se leva de table, et force me fut de faire comme elle. J’aurais vraiment donné des années de ma vie pour pouvoir dire un mot en particulier à Flora. « Si au moins, pensais-je, je pouvais trouver le temps de lui écrire un billet ! »

Tout à coup Ronald apparut sur la pelouse, devant les fenêtres. Mon ogre l’interpella.

« Ronald, n’est-ce point Sim qui attend le long du mur ? »

Une occasion miraculeuse s’offrait à moi. Tout juste derrière le dos de la vieille dame, il y avait, sur un guéridon, une plume, de l’encre et du papier. J’écrivis bien vite « Je vous aime ! » Avant que j’eusse le temps d’en écrire davantage, ou même d’effacer ce que j’avais écrit, de nouveau le lorgnon était braqué sur moi.

« Allons, il est temps ! » commença la dame.

Puis, s’apercevant de ce que je venais de faire :

« Hum ! vous avez quelque chose à écrire ?

— Quelques notes, madame ! répondis-je avec un empressement plein de confusion.

— Des notes, dit-elle, ou bien une note[1] ?

— Il y a là, sans doute, quelque finesse de la langue anglaise qui m’échappe ! répondis-je.

— Eh bien alors, je vais m’expliquer plus clairement, monsieur le comte ! poursuivit-elle. Je suppose que vous désirez être tenu pour un gentleman !

— Pouvez-vous en douter, madame ? dis-je.

— Je doute fort, tout au moins, que vous preniez la bonne voie pour y arriver ! dit-elle. Vous êtes venu ici, je ne sais toujours pas comment, et vous admettrez bien que vous me devez quelques remerciements, ne fût-ce que pour le déjeuner que je vous ai préparé moi-même. Or, qu’êtes-vous pour moi ? Un jeune homme inconnu, avec des banknotes anglaises plein sa poche et dont la tête est mise à prix. Moi, je suis une femme : j’ai été votre hôtesse, encore que je n’aie pas demandé à l’être ; et je désire que vos relations avec ma famille n’aient pas d’autres suites ! »

Je crois bien que je dois être devenu tout rouge.

« Madame, dis-je, ces notes sont sans importance, et votre moindre désir est désormais ma loi. Vous avez éprouvé, et vous avez daigné m’exprimer, un doute à mon endroit. Voici les notes déchirées ! »

Et, en effet, elles le furent aussitôt.

« Bon, bon ! Voilà un brave garçon ! » dit la terrible vieille. Et tout de suite elle se mit en devoir de me conduire dans le jardin.

Le frère et la sœur nous attendaient là ; et tous deux, autant que je pouvais en juger dans la demi-obscurité, me semblèrent avoir passé une nuit bien inquiète. Ronald avait honte de me regarder dans les yeux en présence de sa tante. Et quant à Flora, elle avait à peine eu le temps de me jeter un regard, lorsque le dragon la prit par le bras et, sans lui dire un mot, s’avança avec elle, nous précédant dans les sentiers du jardin. Ronald et moi les suivîmes, muets aussi.

Il y avait une porte dans le même mur sur lequel, pas plus tard que la veille au matin, je m’étais trouvé perché. La vieille dame ouvrit cette porte avec une clef ; et, de l’autre côté, nous aperçûmes un homme petit, trapu et d’apparence rude, tenant sous le bras un formidable gourdin, et s’appuyant sur un parapet de pierre qui bordait un fossé.

« Sim, dit la vieille dame, s’adressant à cet homme, voici le jeune gentleman ! »

Sim répondit par un grognement inarticulé et un mouvement de tête qui, dans son esprit, était destiné à faire fonction d’un salut.

« Et maintenant, monsieur Saint-Yves, dit la dame, il est plus que temps pour vous de vous mettre en route. Mais, d’abord, voici la monnaie de votre billet de cinq guinées ! Vous trouverez là quatre livres en billets, et le reste en argent, sauf six pence, que j’ai retenus pour l’escompte. Je crois qu’il y a des changeurs qui retiennent un shilling ; mais je vous ai accordé le bénéfice du doute. Allez et usez de cet argent avec tout le sens que vous possédez !

— Et voici, dit Flora, s’enhardissant pour la première fois à parler, voici, monsieur de Saint-Yves, un plaid qui pourra vous servir dans un si rude voyage ! J’espère que vous voudrez bien l’accepter des mains d’une amie écossaise ! » ajouta-t-elle. Et sa voix tremblait.

« Du véritable houx ; je l’ai coupé moi-même », dit Ronald. Et le brave garçon me présenta un bâton des plus respectables, en effet.

La formalité de ces cadeaux et les mouvements impatients de mon nouveau compagnon me criaient bien haut que j’avais à m’en aller. Je fléchis un genou devant la tante, en lui baisant la main. Puis je fis la même chose, mais avec une passion tout autre ! pour sa nièce ; et quant à Ronald, je le pris dans mes bras et l’étreignis avec une cordialité qui parut achever de lui ôter la parole.

« Adieu ! et adieu ! » dis-je.

Sur quoi je me résignai enfin à leur tourner le dos pour m’éloigner. Et à peine avais-je fait un pas, que j’entendis la porte du mur, derrière moi, se refermer impérieusement.



  1. Note, en anglais, signifie billet.