Le Héros/Texte entier

Le Héros (1725)
Traduction par Joseph de Courbeville.
(p. Titre-85).

Baltasar Gracian


LE HÉROS



TRADUIT DE L’ESPAGNOL
ET PRÉSENTÉ
PAR JOSEPH DE COURBEVILLE





ÉDITIONS GÉRARD LEBOVICI
27, rue Saint-Sulpice, Paris VIe
1989


TITRE ORIGINAL :
EL HEROE






La traduction du Héros de Joseph de Courbeville a été publiée pour la première fois à Paris, en 1725, par les Éditions Noël Tissot.


TABLE DES MATIÈRES


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PRÉFACE[1]


Le Héros est le premier de tous les ouvrages de Gracian, c’est-à-dire et de ceux que nous avons de lui et de ceux qui nous manquent, lesquels sont en plus grand nombre qu’on ne l’a peut-être cru jusqu’ici. Amelot n’a point appris au public ces pertes considérables, bien que, dans la Préface de L’Homme de cour, il prétende donner une liste complète de toutes les œuvres de son auteur. Il n’en compte que trois que nous n’ayons point, et qui sont Avisos al Varón Atento, Galante, Arte para bien morir, néanmoins il s’en trouve doutée dans la Préface de El Discreto qu’il cite, et dont il oublie ces paroles : muchos faltan, hasta doze. Il est vrai que Lastanosa ne nomme pas ces douze traités, mais il était pourtant de l’exactitude d’un traducteur zélé, et de la justice due à son auteur, que l’un fît connaître tous les soins et toutes les veilles de l’autre pour le service du public.

Quoi qu’il en soit, Lastanosa parle ainsi du Héros dans la Préface de El Discreto qu’il appelle en un autre endroit l’émulateur du premier : Emulo es de Heroe. « La plus grande gloire du Héros, dit-il, ce n’est pas d’avoir été tant de fois imprimé et traduit en différentes langues, ce n’est pas d’avoir été applaudi des nations les plus polies et les plus éclairées, ce n’est pas d’avoir été assez estimé de quelques célèbres écrivains, pour qu’ils en aient inséré dans leurs excellents ouvrages quelques chapitres entiers, comme on le voit dans le Privado Christiano. J’ajoute, dans nos meilleurs auteurs, et surtout dans Saint-Evremont. La véritable gloire du Héros, c’est le jugement qu’en porta Philippe IV après l’avoir lu avec beaucoup d’attention : Ce petit ouvrage est très agréable, je vous assure qu’il contient de grandes choses. »

La haute idée qu’en conçut ce monarque, à la première lecture qu’il en fit, augmenta dans la suite, bien loin de diminuer, et se changea en admiration : il le plaça dans son cabinet parmi certains livres choisis qu’il goûtait davantage, et qu’il lisait plus souvent : El Heroe se admiro en la mayor esfera del selecto Museo Real. Ce sont les termes de Lastanosa dans son Épître Dédicatoire à Don Baltasar-Carlos, Prince des Espagnes et du Nouveau-Monde.

Aussi Gracian dès le premier essai de son génie supérieur se propose de former un prince, un grand homme, semblable à un jeune aigle, dont le premier vol s’élève jusqu’au soleil, dit un auteur espagnol : Dió las primeras luzes de su idea, a la enseñança de un Principe en el Heroe, etc. Mais il ne se borne pas aux qualités propres d’un héros guerrier, il s’étend encore à celles qui font les héros en tout genre.

Le but de Gracian est de porter les hommes à l’hêroïsme dans les conditions distinguées de la vie, auxquelles les autres dont elles font la gloire et l’appui se réduisent. Il appelle héros tous les personnages illustres, les grands hommes de guerre, les grands esprits pour la politique, les grands hommes dans la magistrature, les génies extraordinaires pour les lettres, etc. En effet, on peut bien dire que tous les grands hommes se ressemblent en un sens, et c’est que la nature les a comme marqués à un même coin. Quelque différents que puissent être les talents qui les distinguent, la supériorité de leur mérite met entre eux un rapport commun. C’est la pensée de M. l’Abbé Massieu.

Au reste, si l’on veut encore chicaner Gracian sur le peu de liaison que l’on croit découvrir entre le titre de ses ouvrages et les matières qu’il traite, et chicaner aussi son traducteur sur quelques expressions trop hardies, je n’ai point d’autre réponse à faire que celle de Mademoiselle de Gournay dans sa Préface des Essais de Montaigne qui l’appelait sa fille, et que Juste-Lypse appelait sa sœur.

« Pour le regard de quelques-uns qui veulent étendre les effets de cette prétendue ignorance de l’esprit jusqu’aux changements de quelques termes usités en l’art vulgairement, libertinage de sa méthode, suite décousue de ses discours et manque même de relation de ses chapitres avec leurs titres parfois, s’ils sont capables de croire qu’une tête de ce calibre ait manqué par capacité à faire en cela, ce que tout écolier de quinze ans peut et fait, je trouve qu’ils sont si plaisants à parler, que ce serait dommage de les faire taire. Ces messieurs avec leurs belles animadversions ont volontiers cueilli l’une des branches de l’ignorance doctorale, laquelle mon père nous avertit en quelque lieu, que la science fait, et défait la populaire. La vraie touche des esprits, c’est l’examen d’un nouveau livre, et celui qui le lit se met à l’épreuve plus qu’il ne l’y met… »


Joseph de Courbeville.


I

SE RENDRE IMPÉNÉTRABLE
SUR L’ÉTENDUE DE SA CAPACITÉ



Le premier trait d’habileté dans un grand homme est de bien connaître son propre fonds, afin d’en ménager l’usage avec une sorte d’économie. Cette connaissance préliminaire est la seule règle certaine sur laquelle il peut et il doit après cela mesurer l’exercice de son mérite. C’est un art insigne et de savoir saisir d’abord l’estime des hommes, et de ne se montrer jamais à eux tout entier. Il faut entretenir toujours leur attente avantageuse, et ne la point épuiser, pour le dire ainsi ; qu’une haute entreprise, une action éclatante, une chose enfin distinguée dans son genre en promette encore d’autres, et que celles-ci nourrissent successivement l’espérance d’en voir toujours de nouvelles.

En effet, si l’on veut se conserver l’admiration publique, il n’est point d’autre moyen pour y réussir que de se rendre impénétrable sur l’étendue de sa capacité. Un fleuve n’inspire de la frayeur qu’autant de temps que l’on n’en connaît point le gué ; et un homme habile ne s’attire de la vénération qu’autant de temps que l’on ne trouve point de bornes à son habileté. La profondeur ignorée et présumée de son mérite le maintient dans une éternelle possession d’estime et de prééminence.

Au reste, le politique établit ici un axiome très judicieux, savoir que se laisser pénétrer par autrui, et céder le droit d’en être absolument gouverné, c’est à peu près la même chose. Cette pénétration, bien mise en œuvre, est une voie presque sûre pour changer en quelque sorte la face des conditions dans le monde ; pour qu’un supérieur, quel qu’il soit, n’en ait plus que le fantôme et le nom, et que l’inférieur se substitue à toute l’autorité. Mais si l’homme qui en a compris un autre est en état de le dominer, l’homme aussi que personne ne peut approfondir reste toujours comme dans une région inaccessible à la dépendance.

Que votre attention se réveille donc pour frustrer celle de certaines gens qui cherchent à découvrir jusqu’où va précisément votre suffisance. Il faut se comporter comme les grands maîtres dans un art, lesquels se gardent bien de développer en un jour à leurs élèves tout ce qu’ils savent, et ne s’expliquent à eux que peu à peu et par degrés. À l’égard de ce qui fait proprement le fonds de leur métier, c’est un mystère auquel nul autre n’est initié ; c’est un secret qu’ils se réservent pour se soutenir dans la réputation d’être les premiers maîtres, et d’avoir une capacité illimitée.

Certainement, c’est avoir la gloire de ressembler, plus que le commun des hommes, au Souverain Être, que d’aspirer ainsi à une sorte d’infinité. Un si noble dessein est le premier fondement de l’héroïsme et de la grandeur ; en le suivant ce dessein, il est vrai que l’on ne devient pas inépuisable en mérites, mais on parvient du moins à le paraître ; et ce n’est point là l’ouvrage d’un génie vulgaire. Quiconque au reste entre bien dans cette maxime délicate, il ne sera point étonné des louanges données à ce paradoxe, apparemment si étrange, du sage de Mytilène : La moitié vaut mieux que le tout. Car c’est-à-dire que la moitié du fonds mise en réserve, tandis que l’autre partie est mise en évidence, vaut mieux que le tout de même espèce prodigué sans ménagement.

Ce fut en cet art de fournir toujours à l’attente publique qu’excella le premier roi du Nouveau Monde, le dernier roi d’Aragon, et le monarque le plus accompli de tous ses prédécesseurs, Ferdinand le Catholique. Il occupa sans cesse l’admiration de l’Europe, et il l’occupa bien plus par un prudent emploi de ses rares qualités, dont les effets glorieux se succédaient les uns aux autres, que par tant de lauriers qui ceignaient son front. Sa politique, supérieure à celle des princes ses rivaux, le fut encore plus en ce point qu’il en sut dérober les ressorts aux yeux de tout le monde, aux yeux de ceux qui l’approchaient, qui le touchaient même de plus près : la reine Isabelle, son illustre compagne, les ignora, quoique passionnément aimée de Ferdinand ; les courtisans de ce monarque les ignorèrent, quoique tous les jours appliqués à les épier, à les démêler, à les deviner. Tous les soins de ces politiques curieux n’étaient que des coups en l’air : le prince ne leur fut jamais connu que par les événements successifs, dont le nouvel éclat les surprenait de plus en plus.

Jeunes héros, pour qui la gloire a des charmes, vous qui prétendez à la vraie grandeur, efforcez-vous d’acquérir la perfection dont je parle. Que tous vous connaissent pour être estimés de tous ; mais que personne ne vous pénètre : avec cette conduite un fonds médiocre paraît grand, et un grand fonds paraît comme infini.


II

NE POINT LAISSER CONNAÎTRE
SES PASSIONS



L’art de vous conduire, en telle sorte que qui que ce soit ne puisse marquer les bornes de votre capacité, demeurera presque infructueux, si vous n’y joignez l’art de cacher les affections de votre cœur. L’empereur Tibère et Louis XI roi de France comprirent si bien la vérité de cette double maxime qu’ils y ramenèrent toute leur politique. Quoiqu’une passion, pour être secrète, n’en soit pas moins une passion, cependant il est grand, et il importe beaucoup d’en savoir faire un mystère. À la vérité les mouvements d’un cœur qui commence à s’affaiblir sont souvent les symptômes d’un héroïsme expirant ; mais l’héroïsme après tout ne reçoit une atteinte mortelle que lorsque ces affaiblissements se déclarent.

Il faut donc travailler d’abord à arrêter tout mauvais penchant, et s’étudier ensuite à le dissimuler pour le moins : le premier demande beaucoup de courage, et le second demande une extrême dextérité ; le premier, sans parler du devoir indispensable de le vaincre, serait peut-être plus facile que le second, bien que ce ne soit pas toujours l’opinion du cœur humain, lequel en matière de mœurs décide assez à la place de la raison. Quoi qu’il en soit, ceux qui se montrent esclaves d’une passion se dégradent et s’avilissent dans l’idée des sages ; et ceux qui savent la couvrir se soustraient à ce décri, lequel en peu de temps devient général. Au reste, comme c’est le chef-d’œuvre de la pénétration d’esprit que de comprendre tout le fonds du cœur d’autrui, c’est aussi le dernier effort de l’empire sur soi de conserver son cœur inconnu aux plus habiles scrutateurs.

Je l’ai déjà dit : de profonds politiques prétendent que découvrir toute la capacité d’un homme et être en état de le gouverner, c’est à peu près la même chose. Mais j’estime qu’il est encore plus vrai qu’il n’y a point de différence entre laisser apercevoir sa passion, et prêter des armes certaines pour qu’on se rende maître de nous. Que de gens intéressés à connaître ce côté faible seront ravis que vous le leur présentiez vous-même ! Ils vous attaqueront bientôt par là, et comptez qu’ils le feront avec succès : ils reviendront si souvent à la charge, ils renouvelleront leurs assauts avec un manège mêlé de tant de force et de tant de souplesse que vous serez enfin surpris, vaincu, en proie à leur discrétion. Les penchants du cœur en sont comme les chemins sûrs ; dès qu’on les sait, tout est frayé, tout est ouvert pour en prendre possession. Alors, on dispose d’un cœur ainsi que d’un bien qui n’aurait point de maître, et dont on devient le propriétaire parce qu’on s’en est emparé le premier.

L’Antiquité païenne éleva au rang des dieux des personnages qui n’avaient pas fait la moitié des belles actions d’Alexandre, et elle refusa l’apothéose à ce héros de la Macédoine ; elle n’assigna pas la moindre place aux cieux pour celui qui avait rempli toute la terre de ses prodigieux exploits. D’où pouvait venir dans ces anciens sages une si grande inégalité de conduite ? Pourquoi tant de rigueur d’une part, et de l’autre tant de facilité ? C’est qu’Alexandre flétrit la gloire par l’excès de ses emportements : il démentit mille fois le caractère de héros, parce que mille fois on le vit comme un homme vulgaire, esclave de ses passions. Et que lui servit d’avoir conquis un monde entier, puisqu’il perdit l’apanage des grands hommes, lequel est de savoir se commander.

Au surplus, les deux principaux écueils de l’héroïsme sont la colère sans frein, et la cupidité sans retenue : c’est là que la réputation vient communément échouer. En effet, les hommes extraordinaires sont rarement modérés dans leurs passions, quand ils en ont ; et d’ailleurs, ils sont plus susceptibles que les autres de celles dont je parle : elles entrent en quelque sorte dans la complexion des héros, et encore plus des héros guerriers. Il est bien à craindre que l’ardeur de leur courage ne se change quelquefois en un feu de colère, et que leur amour extrême pour la gloire ne se porte avec la même vivacité à quelque objet indigne d’eux. Ainsi, il n’est point de violence que l’on ne doive se faire pour dompter ces deux passions, ou pour en sauver les dehors, si elles ne sont pas encore tout à fait soumises. Une saillie, échappée en certains moments, peut mettre de niveau le héros avec l’homme du commun ; elle peut mettre le dernier au-dessus de l’autre. Ce seul trait est plus que suffisant aux gens éclairés qui vous environnent, pour tourner désormais à leur avantage un faible dont ils savent si bien les suites. Dans le palais des grands, combien de courtisans oisifs et vicieux ! Combien d’ambitieux sans mérite cherchent les penchants du prince, afin de les servir, et de s’avancer eux-mêmes aux dépens de la vertu ! Que le souverain doit être circonspect ! Qu’il doit être sur ses gardes pour tromper l’oisiveté dangereuse des premiers, et la vigilance intéressée des seconds.

Personne peut-être ne fut plus habile à se dissimuler de la manière dont je l’entends qu’Isabelle de Castille, cette Amazone catholique, cette femme forte qui ne permit pas à son siècle d’envier la gloire des Zénobie, des Tomyris, des Sémiramis, des Penthésilée. Isabelle, égale si elle n’était pas supérieure à ces héroïnes, sut s’interdire tout ce qui pouvait devenir le plus léger indice de faiblesse en elle. Voici jusqu’où sa délicatesse allait sur cet article. Comme il n’est pas toujours libre de ne se point plaindre dans les vives douleurs de l’enfantement, elle voulait alors être seule, afin que qui que ce soit ne fût témoin du moindre signe de sensibilité, qui lui eût échappé malgré elle. Une princesse qui s’observait de la sorte, quel pouvoir n’avait-elle pas sur elle dans le reste de sa conduite, pour ne montrer jamais aucune faiblesse ?

Je finis ce chapitre par une pensée du cardinal Madrucio. Nous pouvons tous faillir, disait-il, mais je ne donne pas absolument le nom de fou à l’homme auquel il arrive de tomber dans une faute : j’appelle un fou celui qui, ayant fait une folie, n’a pas l’esprit et le soin de l’étouffer sur-le-champ. Cette adresse de distraire promptement l’attention d’autrui et d’ôter le loisir de réfléchir sur une faute, n’est point d’un génie médiocre. Néanmoins, il faut avouer qu’on ne saurait guère donner ainsi le change que pour des fautes légères ; à l’égard des grandes, on n’en supprime pas la connaissance ; on ne fait que la suspendre pour un temps. À quelque prix donc que ce soit, il faut se soumettre les affections de son cœur, si l’on veut qu’il n’en paraisse rien au-dehors, et si l’on prétend à l’héroïsme. Quelques-uns sont nés vertueux, il est vrai ; mais les soins, les réflexions, les efforts peuvent rendre aux autres ce que la nature leur a refusé.


III

QUEL DOIT ÊTRE LE CARACTÈRE
DE L’ESPRIT DANS UN HÉROS



Il faut de grandes parties pour composer un grand tout : et il faut de grandes qualités pour faire un héros. Une intelligence étendue et brillante semble devoir occuper le premier rang entre ces qualités. Tel est le sentiment de ceux qui passent pour avoir plus creusé dans la nature de l’héroïsme. Et de même qu’il n’est point selon eux de grand homme qui n’ait cette intelligence, ils ne la reconnaissent aussi dans qui que ce soit, qu’ils ne le qualifient un grand homme. De tous les êtres qui frappent nos sens en ce monde visible, ajoutent-ils, le plus parfait est l’homme ; et dans lui, ce qu’il y a de plus relevé, c’est une intelligence vaste et lumineuse, principe de ses opérations les mieux conduites et les plus surprenantes. Mais, de cette intelligence, de cette perfection comme fondamentale, naissent deux qualités, ainsi que deux branches qui sortent de la même tige. Un jugement solide et sûr, et un esprit tout de feu, sont ces qualités ; lesquelles attirent le nom de prodige à l’homme en qui elles se réunissent.

La philosophie ancienne prodiguait des éloges à d’autres facultés de l’âme, qu’elle multipliait, suivant sa manière de concevoir les choses. La politique ose prendre ici la liberté de transférer ces éloges, et au jugement et à l’esprit : elle considère le premier comme le tribunal de la prudence, où tout s’examine et se règle ; et le second, elle le regarde comme la sphère de ce feu subtil et vif qui saisit aussitôt la chose examinée et réglée ; elle juge que le concert, que l’accord de ces deux attributs est essentiel aux héros, aux grands hommes, pour leur fournir en toute rencontre des ressources également certaines et promptes. D’ailleurs, à quoi bon prêter à l’âme tant de formes et tant de notions différentes ? Cette multiplication d’idées ne produit que de l’obscurité, et ne sert qu’à faire perdre de vue l’objet principal.

Quoi qu’il en soit, je soutiens premièrement que le caractère de l’esprit propre d’un héros, c’est d’être vif et tout de feu, et je n’en connais pas un seul du premier ordre, à qui ce caractère ait manqué. Les paroles pleines de feu étaient, pour le dire ainsi, dans Alexandre les étincelles qui précédaient les entreprises rapides de ce foudre de guerre. César, son successeur dans la carrière des conquêtes, comprenait vite et agissait avec célérité. Leur manière de penser et de s’exprimer, également vive, représentait leur manière d’entreprendre et de vaincre, également prompte. Et qu’est-ce donc que cette perfection ? Qu’est-ce que ce beau feu de l’esprit ? Il n’est peut-être pas moins difficile de définir qu’il est rare de posséder un don de cette nature. S’il n’est pas un rayon pur de la divinité, il en est du moins l’imitation, la ressemblance, le symbole.

Cependant, je ne borne pas le nom ni le caractère de héros aux seuls guerriers, aux seuls conquérants, même de la première classe : j’attribue aussi l’héroïsme à tous les personnages illustres dans un haut genre ; à tous les grands hommes, soit pour le cabinet et pour les affaires, soit pour les lettres humaines, soit pour l’érudition sacrée ; et je demande en ceux-ci les mêmes qualités de l’esprit que dans les premiers. Tel fut, par exemple, pour le sacré, le grand Augustin, en qui le brillant règne de concert avec le solide. Tel fut pour le profane, ce rare génie dont l’Espagne illustra Rome, et dont la vivacité suit toujours pour guide le jugement.

À parler en général, certains traits d’un esprit vif ne sont pas moins heureux dans plusieurs occurrences que certains faits hasardés par le même principe. Les uns et les autres ont souvent été comme les ailes pour arriver tout à coup au sommet de la grandeur, pour élever du sein même de la poussière aux postes les plus éclatants. Un empereur des Turcs se donnait quelquefois le plaisir, et à toute sa cour, de se montrer sur un balcon. Il s’y promenait un jour, avec une espèce de billet à la main qu’il lisait, ou qu’il faisait semblant de lire ; le vent emporta le billet qu’il tenait nonchalamment, et qu’il laissa peut-être tomber exprès, pour se divertir de ce qui en arriverait. Aussitôt les pages attentifs à considérer leur maître, ayant vu le billet qui voltigeait au gré du vent, firent à l’envi mille efforts pour l’attraper, et pour plaire à Sa Hautesse. L’un d’eux plus spirituel et plus agile saisit en l’air le papier ; et à l’aide de quelques branches d’arbre assez faibles qu’il entrelaça dans un instant, il sut s’élancer sur le balcon, présenta le billet et dit : « Seigneur, un vil insecte a des ailes, et sait voler pour le service de Sa Hautesse. » L’empereur, charmé de cette action vive et de ce discours impromptu tout ensemble, donna sur-le-champ au page l’un des plus honorables emplois dans ses armées. Ce prince voulut apparemment faire voir par là que si la vivacité d’esprit toute seule ne doit pas commander en chef, elle peut au moins commander en second.

L’esprit vif est encore comme le sel et l’agrément de toutes les belles qualités ; et à l’égard des grandes perfections, il en est comme l’éclat, comme le lustre qui les fait briller à mesure que le fonds en est riche. Ainsi, les paroles d’un roi, toutes les fois que c’est le roi qui parle en lui, doivent être autant de traits lumineux, dont on soit frappé. Les trésors immenses des plus puissants monarques se sont dissipés et évanouis, mais la renommée a recueilli et conservé les mots spirituels qu’ils ont dits. À combien de grands capitaines le fer et le feu ont-ils quelquefois moins réussi qu’une vivacité ingénieuse placée à propos ? La victoire fut alors le fruit de leur esprit.

L’épreuve du mérite dans le plus parfait des rois, et la source de sa haute réputation, ce fut la sentence qu’il prononça sur-le-champ à l’occasion de deux femmes qui se disputaient le droit de mère du même enfant. Car le caractère d’esprit qui signala Salomon, depuis cette décision aussi prompte que judicieuse, est absolument nécessaire en mille circonstances délicates, où le loisir d’une longue délibération n’est point permis : il est alors comme le flambeau qui éclaire dans les doutes, comme le sphinx qui dévoile les énigmes, comme le fil d’Ariane avec lequel on peut sortir d’un labyrinthe d’affaires les plus embarrassées.

Soliman, empereur des Turcs, fit un usage sensé de son esprit vif dans une conjoncture singulière, et qui a du rapport avec celle de Salomon, que je viens de citer. Un juif prétendait couper une once de chair à un chrétien, par un contrat usuraire qu’il l’avait forcé de passer en lui prêtant une somme d’argent dont l’autre avait un besoin extrême. La cause fut portée au tribunal de l’empereur, devant qui le juif l’exposa et la défendit avec insolence. Soliman, après avoir tranquillement écouté le juif, ordonna d’une contenance grave que l’on apportât des balances, un poids d’une once, et un coutelas des mieux effilés. À cet appareil, l’usurier content s’applaudissait en secret, et son débiteur pâle tremblait de tout son corps, lorsque l’empereur adressant la parole au juif : « Je te fais trancher la tête, dit-il, si tu coupes ou un peu plus, ou un peu moins de chair qu’il n’est stipulé dans ton contrat. » Cet arrêt imprévu fit bientôt désister le juif de ses poursuites et acquit beaucoup de gloire à Soliman dans tout l’empire, où le bruit s’en répandit.

Au reste, on doit ménager le vif et le brillant de l’esprit, pour des sujets qui le méritent, ainsi que le lion réserve ses efforts pour des dangers dignes de lui. Car sans parler de ceux qui le prodiguent, comme quelques-uns prodiguent leurs biens en pure perte, on en voit une infinité d’autres, qui l’emploient à des usages odieux. Je désigne ici ces satiriques Momus, ces Timons caustiques, dont un coup de langue est quelquefois comme un coup de poignard dans le sein. Mais l’indigne abus qu’ils font d’une faculté si estimable, lorsqu’on la tourne du bon côté, ne demeure point impuni : comme ils n’épargnent personne, aussi personne ne les épargne ; et fussent-ils au faîte de l’élévation, le dernier des hommes se croira en droit de donner sur eux, de leur ôter même les belles qualités que d’ailleurs ils pourraient avoir.

Mais bien que l’heureuse vivacité d’esprit soit un don de la nature, l’art peut pourtant l’aider et le perfectionner ; soit par les traits vifs des autres dont on profite ; soit par des réflexions sur les circonstances, où l’on placerait les siens propres. Dans un bon fonds, les discours et les faits qui y ont du rapport sont des semences capables de nourrir et d’enrichir de plus en plus ce même fonds. Je me suis étendu sur cette qualité d’un héros, d’un grand homme, parce que l’on n’était peut-être pas assez persuadé qu’elle lui fût essentielle. Pour ce qui est de l’autre perfection, qui suit aussi d’une intelligence telle que je l’ai définie, et qui est un jugement solide et sûr, je n’en détaillerai pas la nécessité absolue, la chose parle d’elle-même.


IV

QUEL DOIT ÊTRE LE CARACTÈRE
DU CŒUR DANS UN HÉROS



La subtilité du raisonnement est pour les philosophes, la beauté du discours pour les orateurs, la force du corps pour les athlètes ; et le cœur grand est pour les rois. C’est la pensée de Platon dans son livre des Divinités. Qu’importe qu’on ait un esprit supérieur, si le cœur n’y répond pas ? L’esprit pense et arrange à peu de frais ce qui coûte infiniment au cœur à mettre en œuvre. Souvent les plus sages conseils sur une glorieuse entreprise ne passent point le cabinet, et y avortent par manque de courage lorsqu’il s’agit de l’exécution. Les grands effets sont produits par une cause qui leur soit proportionnée : et les actions extraordinaires ne sauraient partir que d’un cœur qui le soit aussi. Lorsqu’un cœur de héros forme des desseins, ce sont des desseins héroïques : sa hauteur est la mesure de ses efforts, et le prodige est celle de ses succès.

Alexandre avait le cœur grand, il l’avait immense, puisqu’il se trouvait à l’étroit dans un monde entier, et qu’il en demandait plusieurs autres. César éprouvait à peu près les mêmes sentiments, et ne voulait point de milieu entre Tout ou Rien. Les cœurs héroïques sont comme des estomacs forts, larges, capables de digérer tout. La nourriture qui rassasierait un nain, et qui l’incommoderait même, ne ferait qu’ouvrir l’appétit à un géant. C’est-à-dire qu’un cœur grand, bien loin de s’enfler des plus étonnants succès, soupire sans cesse après d’autres ; que bien loin de se repaître de sa gloire acquise, il l’oublie pour en chercher toujours une nouvelle, et qu’il est insatiable sur ce point : c’est-à-dire encore, que bien loin d’être affaibli par les disgrâces et par les revers, il dévore tout cela sans peine, et trouve en lui seul une ressource aux plus accablantes révolutions de la fortune.

De tous les héros, je n’en sache point de plus grand dans le dernier excès de l’adversité que Charles VII, roi de France. Ce prince fut à mon sens un prodige de courage. Il apprit, n’étant que dauphin, que le roi son père, et le roi d’Angleterre, son antagoniste, avaient concerté ensemble la plus foudroyante sentence contre lui, vu qu’elle le déclarait authentiquement inhabile à succéder à la Couronne de France. Cette sentence fut signifiée au dauphin, lequel dit alors sans s’émouvoir qu’il en appelait ; on lui demanda à quel tribunal ? « J’en appelle à mon courage et à mon épée », répondit ce prince. Quel héroïsme dans cette réponse ! L’événement en soutint la grandeur.

Un diamant ne brille jamais plus que dans les ténèbres de la nuit ; et un héros ne paraît jamais davantage que dans les circonstances capables d’obscurcir la gloire de tout autre que lui. Charles-Emmanuel, duc de Savoie, digne du nom d’Achille que lui donnèrent ses troupes, est un exemple de ce que je dis. Ce prince, accompagné seulement de quatre des siens, s’ouvrit un passage au milieu de cinq cents cuirassiers qui voulaient l’envelopper. Au sortir de ce triomphe, il se contenta de dire froidement à ses soldats alarmés de son danger : « En ces rencontres périlleuses, le courage est une bonne escorte. » En effet, le courage remplace tout le reste en quelque sorte ; il marche, pour le dire ainsi, à la tête de tout, soit pour vaincre les difficultés quelquefois inséparables d’un projet le plus sagement médité, soit pour brusquer des obstacles imprévus et soudains.

On présenta à un roi d’Arabie un sabre de Damas : présent très rare pour lors, et très convenable à un guerrier tel qu’il était. Les grands de sa cour, témoins du présent, l’admirèrent ; non point par flatterie, mais par estime pour la qualité de l’ouvrage : ils louèrent beaucoup la façon que la main de l’ouvrier y avait mise, la finesse de la trempe, le brillant de l’acier ; en un mot c’était un chef-d’œuvre, s’il n’avait point eu selon eux un défaut, qui était d’être trop court. Le roi fit venir son fils, pour savoir ce qu’il en pensait ; c’était Jacob Almanzor, le prince héritier. Il parut donc dans la chambre du roi, qui lui montra le sabre en question : Almanzor le considéra, et dit après l’avoir bien examiné qu’il l’estimait plus qu’une ville fortifiée. Appréciation digne d’un prince courageux. Mais après tout, n’y trouvez-vous aucun défaut, lui demanda le roi ? Non, répondit Almanzor ; c’est un ouvrage parfait. Cependant, repartit le roi, ces officiers le trouvent trop court. Le fils sur cela, mesurant de son bras le cimeterre, dit : « Un bon officier n’a jamais des armes trop courtes ; à ce qui leur manquerait de longueur, sa bravoure sait y suppléer. »

Mais l’épreuve décisive d’un cœur héroïque, c’est lorsqu’il est le maître de se venger à son gré d’un ennemi. Au lieu de la vengeance, à laquelle un homme ordinaire se livrerait alors, il pardonne une injuste haine, et il rend même le bien pour le mal. Une action de l’empereur Adrien me paraît un modèle de cette grandeur d’âme si rare. L’un de ses principaux officiers d’armée, qu’il savait être mécontent et ennemi de la gloire de son maître, prenait la fuite dans une bataille importante : Adrien l’aperçut, et il pouvait le perdre d’honneur en le laissant faire une lâcheté, dont toute l’armée eût été témoin ; mais arrêtant lui-même le fugitif, il lui dit d’un air affable et plein de bonté : « Vous vous égarez, c’est par ici qu’il faut aller. » Aussitôt l’officier tourna bride, comme si ce n’eût été qu’une méprise de sa part, et non point une fuite et une trahison.


V

AVOIR UN GOÛT EXQUIS



Ce n’est point assez qu’un héros, qu’un grand homme ait beaucoup d’esprit et que l’art ait achevé sur cela dans lui ce que la naissance avait commencé : il lui convient également d’être né avec du goût, et de perfectionner ce qu’il en a reçu de la nature. L’esprit et le goût sont comme deux frères, qui ont la même origine, et dont la qualité est par proportion au même degré. Un esprit élevé ne s’allie point avec un goût médiocre ; celui-ci doit être avec l’autre d’égal à égal, sans cela il dégénère ; ou plutôt l’esprit n’est lui-même que médiocre, non plus que le goût. Car il y a des perfections du premier rang, et il y en a du second, suivant la source ou plus ou moins noble d’où elles naissent. Un jeune aigle peut amuser ses regards sur le soleil, tandis qu’un vieux papillon est ébloui, et se perd à l’aspect d’une faible lumière. Ainsi le fonds de l’homme se connaît par le goût que l’on remarque en lui. Sans doute que c’est déjà beaucoup d’avoir le goût bon : mais c’est peu pour un grand homme, il doit l’avoir excellent. À la vérité, le goût est de la nature des biens qui se communiquent et, par conséquent, il peut s’acquérir, pourvu néanmoins qu’on y ait de la disposition. Mais où trouver des hommes qui l’aient exquis ? c’est un bonheur qui n’arrive guère.

Disons en passant qu’une infinité de gens s’applaudissent de leur goût particulier, et condamnent despotiquement celui des autres, quels qu’ils soient ; mais les premiers ne doivent rien aux derniers sur cet article : ceux-ci, admirateurs aussi de leur goût, regardent à leur tour celui des autres avec mépris. Voilà comment une partie du monde se moque et se moquera toujours de l’autre : et la folie, bien qu’inégale quelquefois, ne manque pourtant pas de trouver son compte des deux côtés. Revenons. Un goût excellent est un mérite redoutable, et la terreur du mauvais et du médiocre en toute espèce : ce n’est pas assez dire ; les meilleures choses l’appréhendent ; et les perfections les plus reconnues sont mal assurées à son tribunal. Le goût étant la règle du prix juste des choses, il les examine à fond, et en fait une sévère analyse, avant que de les apprécier. Comme l’estime est un bien très précieux, il est de la sagesse et de la justice même d’en être avare : la punition naturelle de ceux qui en sont prodigues, ce doit être le mépris de leur suffrage. L’admiration est d’ordinaire le cri de l’ignorance, elle naît moins de la perfection de l’objet que de l’imperfection de nos lumières : les qualités du premier ordre sont uniques ; soyons donc extrêmement sur la réserve pour admirer.

Philippe II, roi d’Espagne, eut cette excellence et cette sagesse de goût. Formé dès sa jeunesse au parfait, il ne loua jamais que ce qui était une sorte de merveille en son genre. Un marchand portugais présenta à ce monarque un diamant superbe, qu’il apportait des Indes orientales. Les grands d’Espagne, attentifs à l’audience du Portugais, ne doutaient point que le roi n’arrêtât tous ses regards sur le diamant, et n’en admirât la beauté extraordinaire. Cependant, à peine Philippe y jeta-t-il les yeux ; non qu’il affectât en cette rencontre une majesté dédaigneuse, mais uniquement parce que son goût, accoutumé aux merveilles de la nature et de l’art, ne se laissait pas aisément charmer. Néanmoins, il demanda au marchand combien il prisait cette magnifique bagatelle. « Soixante-dix mille ducats, Seigneur, répondit le marchand : c’est par l’éclat et par le brillant que s’estiment ces chefs-d’œuvre de la nature. » Le roi continua, et lui dit : « Je vous entends ; mais enfin, à quoi pensiez-vous d’acheter cela si cher ? » « Seigneur, repartit le Portugais, je pensai qu’il y avait un Philippe II dans l’univers. » Le roi, plus frappé de cette repartie que de la magnificence du diamant, ordonna que dans le Portugais le marchand fût payé, et l’homme d’esprit récompensé d’une manière digne de Philippe II. Par là, ce prince donna tout ensemble des marques de son goût supérieur en différents genres.

Quelques-uns s’imaginent que c’est presque blâmer que de ne louer pas extrêmement. Pour moi, je pense que l’excès dans la louange est un défaut de politesse et de bon sens ; de politesse, parce que c’est se moquer d’autrui, de bon sens, parce que c’est se faire moquer de soi-même. Un roi de Grèce, c’était Agésilas, n’avait-il pas raison d’appeler malhabile homme l’artisan qui donnerait à un pygmée la chaussure d’Enselade ? En matière de louanges, l’habileté consiste à les assortir au sujet, sans rien diminuer, sans rien ajouter.

Don Ferdinand Alvarès de Tolède s’était distingué dans la guerre par une suite de victoires pendant quarante ans : et l’Europe entière, qui fut son champ de bataille, le combla de louanges conformes à sa valeur. Comme ce grand homme se montrait peu sensible à tant de gloire, on lui demanda un jour la raison de cette indifférence : « Tout cela est peu de chose à mon goût, répondit-il, il me manque d’avoir eu affaire à une armée turque. Quand une victoire est l’ouvrage de l’habileté, et non le fruit de la force, et qu’une excessive puissance, tel qu’est l’empire ottoman, se voit par là humiliée, alors l’expérience et la bravoure d’un général peuvent recevoir quelques éloges. » Qu’il faut de choses pour piquer et pour satisfaire le goût d’un héros !

Après tout, on ne prétend pas enseigner ici l’art de devenir un Zoïle, à qui rien ne plaît, et qui ne trouve qu’à blâmer. Mauvais caractère ! intempérance de critique, odieuse et indigne d’un honnête homme ! ignorante vanité dans plusieurs grands, auxquels il semble plus beau de dédaigner tout, que de rien approuver : en mille autres, si je puis me servir de ces termes, fadeur de raison, sécheresse de philosophie qui ne sent rien, qui ne goûte rien. Nous voulons donc précisément qu’un héros, un grand homme, après avoir envisagé les choses en elles-mêmes, les estime ce qu’elles valent ; et que son goût en décide avec autant d’équité que de justesse ! Car il n’en est que trop qui font un sacrifice de leur jugement, à quelque affection particulière, au préjugé, à la reconnaissance, ou bien à la haine, au ressentiment, à la jalousie. Quelle honte ! quelle bassesse d’âme, de préférer ainsi les ténèbres à la lumière, la passion à la raison ! Que l’on ait la droiture et le courage d’estimer chaque chose selon sa juste valeur, et que le goût ne soit jamais l’esclave des préventions.

Au reste, il n’est permis qu’à un discernement heureux, et cultivé par un grand usage, de parvenir à savoir le prix de la perfection, sans la rehausser, ni la rabaisser. Lors donc qu’on ne se croit pas encore le goût assez fait et assez sûr pour porter son jugement avec honneur, que l’on se garde bien de hasarder, et que l’on ne montre pas son insuffisance, en trouvant un défaut ou une perfection qui ne sont point.


VI

EXCELLER DANS LE GRAND



Il n’appartient qu’au Souverain Être de posséder toutes les perfections ensemble, et de les posséder dans le suprême degré parce qu’il n’appartient qu’à lui de ne recevoir point l’Être d’un autre, et conséquemment de n’admettre point de limites. L’homme, néanmoins, image de la divinité, n’est pas sans quelques bonnes qualités, quoiqu’elles soient toujours bornées dans leur perfection même. Or, entre ces bonnes qualités, les unes le ciel nous les donne, et les autres il les commet à notre industrie : c’est-à-dire que les qualités naturelles qu’il ne nous a pas départies, il faut que notre travail les remplace par des qualités acquises. Les premières, je les nomme à notre façon de parler les filles d’une destinée heureuse ; les secondes, je les appelle les filles d’une industrie louable : et celles-ci ne sont pas pour l’ordinaire les moins nobles.

Certainement quelques belles qualités suffisent bien pour un particulier ; mais pour un homme universel, quel assemblage, et nombreux et varié, ne demande-t-on point ? Aussi, le connaît-on un tel homme ? A-t-il paru jusqu’à présent ? On peut sans doute en tracer l’idée ; mais on ne convient guère que cette idée se puisse réaliser. Ce n’est pas être un seul homme que d’en valoir tant d’autres qui ont leur prix : c’est avoir un mérite assez multiplié, assez étendu pour renfermer celui de chaque particulier.

Cependant, une seule perfection, soit naturelle ou soit acquise, n’élève pas à la dignité de héros : à moins que cette perfection ne soit extraordinaire et dans le grand. En effet, tout talent ne mérite pas de l’estime à proprement parler, non plus que tout emploi n’attire pas du crédit. À la vérité, l’on ne blâmerait point un homme de se connaître à tout, autant que cela est possible : mais s’il s’avisait d’exercer les arts dont il aurait la connaissance, ce serait se dégrader. D’ailleurs, exceller en une chose vulgaire de sa nature, c’est précisément être grand dans le petit ; c’est être précisément supérieur au rien. Il est question pour un héros d’exceller dans le grand ; sans quoi le titre d’homme extraordinaire est opiniâtrement refusé.

Il y eut une différence très marquée entre l’héroïsme de Philippe II, roi d’Espagne, et entre celui de Philippe, roi de Macédoine. Le premier, presque égal à Charles Quint son père par les succès, n’est guère comparable qu’à lui-même par la manière dont il réussissait. Toujours renfermé dans son cabinet, il arrangeait si bien ses desseins qu’une heureuse exécution en devenait la suite infaillible. Et c’est cette prudence consommée qui caractérise singulièrement son héroïsme. Au contraire, Philippe de Macédoine n’abandonnait point le champ de Mars, comme il s’exprimait à Alexandre son fils, lorsqu’il le formait au métier de la guerre. Aussi, la bravoure, l’ardeur infatigable d’étendre ses petits États, et le bonheur des armes, eurent plus de part à ses succès que des moyens profondément médités pour arriver à une fin. Philippe II était un grand homme, et Philippe de Macédoine un conquérant. Pour ce qui est d’Alexandre, il vainquit à la vérité tant de rois qu’il n’en resta plus dont la défaite eût échappé à sa valeur. Mais l’héroïsme subsiste-t-il avec l’esclavage auquel il s’abaissa ? Est-on grand lorsqu’on est faible jusqu’à chérir des chaînes honteuses ? La gloire souffre trop de la volupté pour s’accorder et pour marcher ensemble.

Cependant un homme extraordinaire n’est point content d’exceller en un seul genre ; il désire et il s’efforce d’être parfait en tout, s’il se peut, de sorte que l’étendue de ses lumières réponde à celle des facultés auxquelles il s’explique. Car il méprise, par exemple, une légère teinture, ou de la politique, ou des lettres, etc. Acquisition facile, qui est plutôt la vaine marque d’une démangeaison puérile de briller que le fruit utile d’une noble émulation. Il est vrai qu’exceller en tout, selon notre portée même, entre les choses comme impossibles, ce n’est pas celle qui le soit moins. Mais, est-ce à l’impuissance, ou à la tiédeur de nos désirs qu’il faut s’en prendre ? Non : c’est que nous n’avons pas le courage nécessaire à un si pénible travail ; c’est que la faiblesse de la santé, et la brièveté de la vie y mettent obstacle : l’exercice est le moyen indispensable de se rendre un homme parfait dans sa profession ; et souvent le temps manque pour cela même : et puis le plaisir que nous recueillerions de nos peines nous semble trop court pour en acheter si cher la jouissance.

Quoi qu’il en soit, plusieurs belles qualités, mais médiocres, ne sauraient faire un grand homme : une seule, mais éminente, donne cette supériorité, comme je viens de le dire. Il n’y eut jamais de héros qui n’excellât dans un genre élevé, parce que c’est la preuve caractéristique de la grandeur : et plus une profession est noble par elle-même, plus il y a d’honneur et de distinction à y exceller. L’excellence dans le grand est une sorte de souveraineté, qui exige un tribut d’estime et de vénération. Un pilote parfaitement habile en son art se fait de la réputation, et est jugé digne de louange : quelle gloire ne sera point due à un général d’armée, à un homme de cabinet, à un savant, à un magistrat, à un roi, lorsqu’ils excellent dans ces fonctions du premier ordre ?

Le Mars castillan Don Diègue Pérez de Vargas, qui fonda ce proverbe : La Castille fournit des capitaines, et l’Aragon des rois, s’était retiré plein de gloire dans un lieu nommé Xerès, près de la frontière. Il vivait tranquille en sa retraite, sans penser que qui que ce soit songeât encore à lui. Mais ses belles actions, répandues dans le monde, y faisaient tous les jours plus de bruit, à cause de son absence même. Le nouveau roi Alphonse d’Aragon, parfait estimateur du mérite rare, et surtout dans le métier de la guerre, fut un jour plus frappé que jamais de celui de Vargas ; et il résolut d’aller voir lui-même un si grand homme. Il partit pour cela dès le lendemain ; mais il partit déguisé et accompagné seulement de quatre hommes de cheval. Qu’un mérite supérieur a d’attraits pour ceux qui savent l’apprécier ! Alphonse arrivé à Xerès et à la maison de Vargas ne l’y trouva pas. Ce guerrier, accoutumé à l’action, était allé suivant son ordinaire à une petite ferme où il travaillait de ses mains. Le roi, qui s’était fait un plaisir de venir exprès de Madrid à Xerès pour le voir, n’eut pas de peine à se rendre de Xerès à la petite ferme. Les cavaliers qui accompagnaient le roi aperçurent les premiers Vargas, lequel coupait avec une serpe des branches de vigne élancées. Alphonse, averti par ses gens, leur fit faire halte, et leur ordonna de se retirer assez loin pour n’être point vus. Après quoi, il descendit de cheval, et se mit à ramasser les branches que Vargas abattait. Vargas, ayant entendu du bruit, tourna la tête, reconnut le roi, et lui dit en se jetant à ses pieds : « Seigneur, que faites-vous ? » « Continuez, Vargas, dit Alphonse, à un tel abatteur, il faut un tel fagoteur. » Le roi, après un entretien très familier avec de Vargas, repartit aussitôt pour Madrid, content d’avoir vu ce héros auquel il donna mille assurances de son estime.

Ainsi l’excellence dans le grand est-elle toujours recherchée et honorée, en quelque genre qu’elle soit, dès que c’est un genre élevé ; on n’y atteint pas aisément, je l’avoue ; mais la gloire qui en revient dédommage bien de la peine qu’il en coûte. Ce n’est pas sans raison que le plus laborieux des animaux fut consacré à l’un des plus illustres héros du paganisme[2] ; c’est pour signifier qu’un noble travail est comme la semence des belles actions, et que ce travail produit une récolte de louanges, d’applaudissements et d’honneurs.


VII

L’AVANTAGE DE LA PRIMAUTÉ



Combien de gens auraient été des Phénix en leur genre et des modèles pour les siècles futurs, si d’autres n’étaient pas venus avant eux ? C’est un avantage insigne d’être le premier : le mérite que l’on a d’ailleurs augmente presque de moitié par là, où l’on gagne pour le moins d’avoir toujours la préséance sur un mérite égal qui ne se montre qu’après. On regarde ordinairement comme les copies des anciens tous ceux qui succèdent à leurs belles qualités ; et quelques efforts que fassent les derniers, ils ne sauraient détruire la prévention invétérée qu’ils ne sont que des imitateurs. Une sorte de droit d’aînesse met les premiers au-dessus de tout ; et les seconds sont comme des cadets de condition, auxquels quelques restes d’honneurs ont été laissés pour partage. La fabuleuse Antiquité ne se contenta plus après un certain temps d’estimer et de vanter ses héros : elle leur prodigua dans la suite son encens et ses hommages. C’est une erreur qui n’est encore que trop commune aujourd’hui d’exagérer le prix des choses à mesure qu’elles sont plus éloignées de nos temps.

Mais l’avantage dont je veux ici parler est de se rendre le seul, l’unique, et le premier, par rapport au genre de mérite, sans égard à l’ordre des temps. La pluralité du même mérite, si je puis me servir de ce terme, en est une diminution, ce mérite fût-il éminent dans tous ceux qui l’auraient : et au contraire la singularité d’un vrai mérite, fût-il en soi inférieur à l’autre, le met à un haut prix. Ce n’est point l’effet d’une industrie ordinaire de s’ouvrir une route nouvelle pour parvenir à la gloire d’être le premier et le seul de son mérite. Il y a plusieurs chemins qui mènent à cette belle singularité : mais tous ne sont pas également praticables ; il faut les examiner bien, et les choisir selon ses forces : les moins effrayés, quoique difficiles, sont communément les plus courts. Par un sentier peu battu et malaisé, souvent le voyageur n’arrive-t-il pas plus tôt à son terme ?

Salomon se fit un plan de conduite directement opposée à celle de David, et une place, parmi les héros, coûta bien moins au fils qu’à son père : celui-ci se signala par son caractère guerrier et l’autre par son caractère pacifique. Ce qu’Auguste s’acquit de gloire par la magnanimité, Tibère se proposa de l’acquérir par la politique. Charles Quint et Philippe II son fils furent deux héros, chacun à leur manière ; l’empereur par sa prodigieuse puissance, le roi par sa prudence extraordinaire. Dans l’Église même, les grands personnages n’étaient pas tous d’un seul caractère. Une éminente sainteté distinguait particulièrement ceux-ci ; une profonde doctrine distinguait ceux-là ; le zèle pour la pureté de la foi était l’attribut des uns, la magnificence pour les temples consacrés au Dieu vivant rendait les autres recommandables. De cette sorte, les héros par des voies différentes atteignent le même but, qui est la primauté du mérite en un genre spécial et singulier.

Les grands hommes dans les lettres humaines n’ont-ils pas su se tirer du pair ? N’ont-ils pas trouvé, dans le même art, divers moyens de s’immortaliser et d’être comme les premiers de leur nom ? Horace, pour le métier des vers, cède l’épopée à Virgile ; Martial abandonne la lyre à Horace ; Térence donne dans le comique ; Perse dans le satirique. J’en passe mille autres, tant anciens que modernes, qui aspirèrent et qui parvinrent à l’honneur de la primauté. Les grands génies refusent la gloire aisée et comme subalterne de l’imitation ; et honteux de n’être que des copies serviles, ainsi que le sont la plupart des hommes, ils osent entreprendre de devenir eux-mêmes des modèles.

Un peintre habile voyait avec douleur que le Titien, Raphaël et plusieurs autres l’avaient prévenu. Comme leur réputation était d’autant plus grande qu’ils ne vivaient plus, il résolut de se faire un mérite à part, et de compenser, à quelque prix que ce fût, l’avantage de la primauté qu’ils avaient sur lui. Pour cela, il se tourna tout entier à la peinture des gros traits. Quelques gens lui représentèrent qu’il avait tort de ne pas continuer dans le tendre et dans le délicat, qu’il y réussissait bien, et qu’il y pouvait être un digne émulateur du Titien. À quoi le peintre répondit fièrement qu’il lui paraissait plus glorieux d’être le premier dans sa façon de peindre, bonne d’ailleurs, que d’être le second dans celle du Titien et de tous ceux qui l’avaient précédé.

Cette singularité spirituelle et heureuse peut servir de règle à toute profession, à tout emploi, à tout métier. Il faut avoir le courage de se choisir un nouveau genre, un nouveau tour de mérite ; mais il faut avoir aussi la prudence d’asseoir bien son choix ; la méprise ici conduirait à une mauvaise singularité, dont on ne reviendrait pas.


VIII

PRÉFÉRER LES QUALITÉS ÉCLATANTES
À CELLES QUI FRAPPENT MOINS



J’appelle qualités éclatantes celles dont les nobles fonctions sont plus exposées aux yeux de tout le monde, plus conformes au goût général, et plus universellement applaudies. Deux villes célèbres ont donné la naissance à deux héros différents, Thèbes à Hercule, et Rome à Caton. Le premier fut l’admiration de l’Univers, et le second fut la censure de Rome. À la vérité, Caton eut sur Hercule un avantage qu’on ne saurait lui disputer, puisqu’il le surpassa du côté de la sagesse. Mais il faut convenir aussi que, du côté de la renommée, Hercule l’emporta sur Caton. Celui-ci s’occupa sans relâche à détruire les vices qui déshonoraient sa patrie, et l’autre à exterminer les monstres qui désolaient la terre : l’entreprise du Romain eut quelque chose de moins facile en un sens ; l’entreprise du Thébain eut quelque chose de bien plus éclatant. Aussi, le nom de Caton ne passait guère les enceintes de Rome, au lieu que celui d’Alcide volait dans toutes les parties du monde, et que sa réputation ne pouvait aller plus loin, à moins que l’un et l’autre hémisphère ne se reculassent pour ainsi dire.

Cependant quelques-uns, et ce ne sont pas les moins judicieux des hommes, préfèrent aux actions, lesquelles paraissent et frappent davantage, certaines occupations qui supposent un mérite très profond, quoique connu de peu de gens. L’approbation et l’estime du petit nombre touchent plus ces personnes sensées que le suffrage et les applaudissements du grand nombre : les choses plausibles et à la portée de l’admiration générale, ils les qualifient merveilles des ignorants : le parfait, l’excellent dans une chose particulière qui est d’un ordre supérieur, ne s’aperçoit que de peu de gens, disent-ils ; et ainsi l’honneur en est renfermé, ce semble, dans des bornes bien étroites : mais ces approbateurs rares sont après tout le nombre choisi, et comme l’élite du genre humain : ce qui se rend sensible à tous reçoit des éloges publics, il est vrai ; mais n’entre-t-il rien de populaire dans ces éloges ? Le fonds du mérite en est-il pour cela plus étendu ? D’ailleurs, le suffrage plus limité des premiers connaisseurs peut entraîner enfin celui de la multitude.

Ainsi raisonnent certains esprits dont le sentiment nous paraît trop subtil pour être ici d’usage. Oui, les belles qualités qui sont au goût et au gré de tous doivent être toujours préférées aux autres : le point essentiel est qu’elles se produisent par des effets qui leur soient assortis, car alors on s’empare à coup sûr de l’attention générale ; et cette attention est bientôt suivie d’un concert universel de louanges, parce que l’excellence du mérite est d’une espèce qui se fait connaître et goûter à tout le monde. Et n’est-ce donc pas le plus sage parti de s’assurer de la sorte l’approbation publique ? Se proposer au contraire l’approbation de quelques particuliers, avec l’espérance que leur estime gagnera peu à peu le grand nombre, n’est-ce point un dessein qui approche fort de la chimère ? Au reste, j’ai défini les qualités éclatantes, celles dont les nobles fonctions sont plus mises en jour, plus palpables et plus applaudies : et je suppose que, par les termes de nobles fonctions, j’exclus suffisamment certaines professions publiques, dont l’exercice est ignoble et bas. Car il est vrai que l’on bat des mains aux gestes expressifs d’un excellent pantomime, aux tours surprenants d’un baladin habile et vigoureux : mais, ces personnages aussi vides de belles qualités que bouffis de vanité pour l’ordinaire, quelle réputation ont-ils ? Ce sont tout au plus des héros en grimaces et en cabrioles.

Quels sont les héros véritables, dont les noms se trouvent écrits les premiers, et avec plus de pompe sur la liste de la déesse à cent bouches ? Ce sont sans doute les grands hommes de guerre, auxquels l’héroïsme semble appartenir d’une manière plus propre, et comme primitive. Tout l’Univers en effet retentit de leurs louanges : chaque siècle rappelle successivement à la postérité leur triomphante mémoire ; l’histoire languit et tombe des mains au lecteur endormi, si le récit de leurs exploits ne la relève : leurs malheurs mêmes sont le fonds et l’âme de la poésie la plus sublime. Et d’où vient cela ? C’est que les hauts faits de ces illustres heureux ou malheureux dans la guerre sont comme de grands traits dont tous les esprits peuvent être également frappés. Je n’ai garde pourtant de vouloir que la guerre soit préférable à la paix ; à moins que ce ne fût une paix honteuse et préjudiciable. Je m’imagine seulement que les qualités guerrières ont plus d’éclat, plus de lustre et plus de réputation que les autres. Quoi qu’il en soit, dans toutes les professions nobles de la vie, pour oser se promettre une approbation générale, il faut consulter et suivre le sentiment unanime. La justice publiquement exercée sans partialité et sans délai immortalise un magistrat, comme les lauriers de Bellone éternisent un général d’armée. Un homme de lettres illustre son nom à jamais, lorsqu’il sait traiter des sujets intéressants, plausibles, et accommodés au goût universellement établi, au lieu que des ouvrages secs, abstraits, formés sur le goût d’un très petit nombre de gens, laissent leur auteur dans l’oubli, et ne servent qu’à remplir tristement un vide parmi des livres achetés au volume.


IX

CONNAÎTRE
SA BONNE QUALITÉ DOMINANTE



Je ne sais si je dois nommer attention ou hasard qu’un grand homme ait assez tôt aperçu sa bonne qualité dominante, pour la mettre en œuvre dans toute son étendue. Quoi qu’il en soit, cette qualité qui prévaut en nous, c’est tantôt la valeur, tantôt l’esprit de politique, tantôt une disposition singulière pour les lettres : en un mot, c’est le fonds marqué à chacun pour être parfait dans quelque genre, s’il peut le connaître ce fonds, et s’il le cultive préférablement à toute autre chose. C’est une folie de prétendre se partager avec un succès égal à deux grands objets, dont un seul suffit pour occuper sans cesse nos soins : c’est une folie de vouloir associer l’excellent général d’armée avec l’homme savant au même degré. Il faut opter et suivre Mars ou Apollon ; il faut du moins se livrer à l’un, et ne faire que se prêter à l’autre, en sorte que la qualité dominante n’ait aussi qu’un objet dominant. L’aigle, content de pouvoir seul entre les oiseaux soutenir l’aspect du soleil, n’aspire point à leurs chants mélodieux ; l’autruche ne se pique point de prendre son vol aussi haut que l’aigle, une chute certaine serait sa destinée ; la beauté de son panache doit la consoler de l’autre avantage qu’elle n’a pas.

Chacun de nous, en recevant du Souverain Être la naissance, reçoit au même temps, pour parler ainsi, le lot d’esprit et de génie qui lui est propre ; c’est ensuite à chacun de le remarquer, et de le monter à tout son prix. Il n’y a pas eu jusqu’à présent un seul homme qui ne pût s’élever au point de la perfection en quelque chose, parce qu’il n’y en a pas eu un seul à qui tout talent ait absolument manqué. Néanmoins, on en compte si peu de parfaits qu’on les appelle par distinction des hommes extraordinaires, des grands hommes ; ceux-ci par la supériorité, ceux-là par la singularité de leur mérite. À l’égard de tous autres, leur capacité est aussi inconnue que la réalité du phénix est incertaine. Il n’est personne, à la vérité, qui se croie inhabile aux plus difficiles emplois mêmes : mais la flatteuse imposture que fait ici la passion, le temps la dissipe ; et presque toujours lorsque le mal est sans espoir de guérison.

Ce n’est point une faute, à mon sens, de ne pas exceller dans le médiocre, afin d’être médiocre dans l’excellent ; mais être médiocre dans un rang inférieur, lorsqu’on pourrait en remplir un premier avec distinction, c’est ce qui n’est point pardonnable, et ce qui n’est pourtant que trop ordinaire. Le conseil que donne un poète à ce sujet est très sage et vaut bien une sentence d’Aristote : Ne faites rien en dépit de Minerve : c’est-à-dire qu’il ne faut point embrasser un état, un emploi que le talent désavoue, et pour lesquels par conséquent l’habileté nécessaire ne viendra jamais. Cette vérité est bien facile à comprendre ; et qu’il est difficile qu’on en fasse l’application ! En matière de capacité, on ne désabuse personne, et qui que ce soit ne se désabuse soi-même ; pour cela, il faudrait commencer par croire que nous pouvons nous tromper, et nous nous croyons infaillibles. Un bandeau que nous nous mettons devant les yeux nous couvre notre insuffisance réelle, et ne nous laisse voir que notre prétendu mérite. C’était le désir d’un homme sensé qu’il y eût des miroirs qui représentassent le caractère de l’esprit, comme nous en avons qui représentent les traits du visage ; mais par malheur, ajoutait-il, chacun doit être en quelque sorte son miroir : et ce miroir n’est fidèle qu’à nous représenter tels qu’il nous plaît d’être, et non point tels que nous sommes.

Tout juge de soi-même trouve mille subtilités pour se dérober et pour échapper à la connaissance de ce qu’il est en effet : l’amour-propre qui sait, comme le Protée de la fable, prendre toutes sortes de formes fournit à chaque inclination, à chaque penchant, des ressources infinies pour suborner la raison. Que cet amour-propre est fertile en lumières, ou plutôt en illusions ! Car la variété des inclinations et des penchants est prodigieuse ; elle est égale à celle des humeurs, des sons de voix, des sentiments, des goûts, des visages, à celle de tous les différents états de la vie. C’est par cette extrême variété de penchants qu’il n’est point de fonctions qui demeurent vides dans le monde. Le penchant rend tout praticable : il facilite ce que le prince le plus despotique, et même le plus aimé, n’obtiendrait pas de ses sujets. Je suppose, pour un moment, qu’un prince, tel que je le dépeins, veuille assigner à ses peuples leur vacation particulière, et qu’il dise à celui-ci : soyez laboureur ; à celui-là : soyez matelot, et ainsi des autres. Certainement, tous se récrieront sur l’impuissance où ils sont de supporter le travail accablant dont on les charge. Non pas un seul ne serait content d’un emploi même honnête, dès que cet emploi serait de commande et opposé à son penchant. Jusqu’où ne va point le pouvoir, la force de l’inclination ? Mais avec ce pouvoir, avec cette force, on n’en réussit pas mieux : parce que d’ordinaire le penchant est à une chose pour laquelle le talent n’est pas.

Que fait donc un homme sage et de réflexion ? Il appelle, pour m’exprimer ainsi, de son penchant au tribunal de sa raison : à la faveur de cette lumière pure, il examine sérieusement son inclination et sa bonne qualité dominante ; et s’il ne confond point l’une avec l’autre. Après cet examen tranquille et sincère, il destine son talent à ce qui lui convient, et il tâche d’y plier son penchant. Car le premier, secondé par celui-ci, travaille avec aisance et avec ardeur, et fait de grands progrès en peu de temps.

Don Ferdinand Cortès, marquis del Valle, n’eût jamais été le conquérant des Indes s’il ne s’était comparé, mesuré avec les divers emplois, afin d’appliquer sa qualité dominante à l’objet qu’il jugea qui lui était convenable. En se livrant aux lettres, peut-être y serait-il resté dans une médiocrité commune, quoique d’ailleurs il eût beaucoup d’intelligence : au lieu qu’en prenant le parti des armes, après avoir connu ses grandes dispositions pour ce métier, il parvint aux glorieux parallèles des plus célèbres héros de l’Antiquité.


X

CONNAÎTRE LE CARACTÈRE DE SA FORTUNE



La fortune, à tout moment citée, et jamais nettement définie, n’est autre chose, à parler en homme chrétien et même en sage, que la Providence éternelle, cette souveraine maîtresse des événements qu’elle ordonne ou qu’elle permet, en telle sorte que rien n’arrive dans l’univers sans ses volontés expresses, ou bien sans ses permissions. Cette reine absolue, impénétrable, inflexible favorise à son gré les uns qu’elle élève en honneur, et laisse les autres dans l’obscurité, non point par passion, ainsi qu’agissent les faibles humains, mais par des vues de sagesse à nous incompréhensibles.

Cependant, pour nous proportionner au langage ordinaire des hommes, ne pourrait-on pas dire que la fortune est comme un assemblage de circonstances bonnes et mauvaises, de manière que si l’on se trouve dans celles-ci, l’on échoue, et que si l’on se trouve dans celles-là, on réussit. Mais sans prétendre fixer les autres à cette définition, c’est une maxime des grands maîtres de la politique, qu’il faut observer avec soin sa fortune, qu’il faut ensuite observer celle des gens que l’on a en tête, surtout au métier de la guerre. Qu’un homme donc, à qui la fortune s’est souvent montrée favorable, profite de cette disposition ; qu’il s’engage sans crainte en des entreprises trop hasardées pour tant d’autres. Rien ne plaît davantage à la fortune, rien ne la gagne plus que cette confiance abandonnée dans ses favoris, pour user de ces expressions.

César connaissait bien le caractère de sa fortune, lorsque, pour rassurer le matelot effrayé qui le passait, il lui dit d’un air tranquille : « Ne crains point, ta peur fait affront à César et à sa fortune. » Ce héros estimait que son bonheur déjà éprouvé était comme une ancre sûre dans le péril où il se trouvait. Il ne redouta point les vents contraires, parce qu’il avait en poupe le vent de la fortune ; il s’embarrassa peu que la mer fût en courroux, parce que le ciel était serein, et que les étoiles brillaient pour lui. Cette action de César fut au jugement de plusieurs une grande témérité ; mais au fond elle fut l’effet d’une grande présence d’esprit qui lui rappela comme dans un point de vue d’autres hasards affrontés avec succès, et qui lui donna de la confiance sur le point même de périr. Combien de gens, pour n’avoir point assez essayé, ni assez compris leur bonheur, ont manqué les plus belles occasions de se rendre illustres à jamais ? Il n’y a pas jusqu’au joueur par état qui, tout aveugle qu’il est, ne consulte son bonheur pour s’engager dans une partie importante.

C’est un avantage bien considérable d’être un homme heureux ; cet avantage l’emporte tous les jours sur le mérite de plusieurs qui ne l’ont pas. Aussi quelques-uns estiment-ils plus un degré de bonheur que dix de prudence ou de bravoure ; sentiments indignes et injurieux à la raison. Les autres regardent à leur tour la mauvaise fortune comme la marque visible du mérite : le bonheur est, selon eux, la destinée des fous, et le malheur celle des sages. Exhalaisons de bile et de fiel, ordinaires à ceux qui sont le plus justement malheureux !

Revenons. Le prince des philosophes avec les grandes qualités qu’il cultivait dans son fameux élève demandait encore qu’il eût du bonheur. Et, en effet, il est certain que la plus parfaite valeur ne fit jamais un héros sans le secours du bonheur : ce sont là les deux fondements de la grandeur militaire ; tous les grands hommes de guerre n’ont été tels que par l’union de l’un avec l’autre, qui se soutenaient mutuellement. Si l’on a donc souvent reçu des affronts de la fortune, que l’on se garde bien de s’exposer en des circonstances critiques, et de s’opiniâtrer contre elle : c’est une marâtre impérieuse qui ne pliera point, une marâtre cruelle à l’extrême envers ceux qu’elle juge à propos de ne pas aimer. Me permettra-t-on d’emprunter encore ici de la poésie une grave sentence, à condition de la restituer à la sagesse si l’on veut ? C’est de ne rien faire et ne rien dire, lorsqu’on a la fortune contre soi.

Le cardinal infant d’Espagne Don Ferdinand, surnommé l’Invincible, à cause de ses grands succès dans la guerre, fut un des bien-aimés de la fortune. L’Europe entière, à qui le courage de ce prince magnanime était connu, ignorait encore si son bonheur y répondait, et attendait quelque événement pour en juger, lorsque la bataille de Nordlingen se donna par Don Ferdinand. Cette première occasion présentée au cardinal infant fit voir que son bonheur s’accordait avec son courage : la gloire qu’il s’y acquit fut complète ; et assuré par là qu’il avait les bonnes grâces de la fortune, il n’entreprit plus rien désormais qui ne fût un nouveau lustre à sa réputation.

Mais ce n’est pas tout de connaître assez son étoile, pour compter sur sa favorable influence au besoin. L’autre partie de la science politique dont il s’agit, c’est de bien démêler ceux qui sont heureux de ceux qui sont malheureux, afin d’éluder habilement, ou d’attaquer dans la concurrence avec les uns ou avec les autres. Soliman savait la nécessité de ce discernement : il en fit usage dans une circonstance où il sentit que malgré tous ses succès passés il hasardait trop sa gloire avec le rival heureux auquel il avait affaire. Ce rival était Charles Quint ; la fortune alors fidèle à le servir donna de l’inquiétude à Soliman, qui fut plus frappé du bonheur constant de son nouvel antagoniste que de toutes les puissances de l’Europe. Ainsi sans se soucier de ce que diraient ceux qui ne pensaient pas comme lui en pareil risque, Soliman prit le sage parti de ne se point commettre avec Charles Quint. Il laissa couler le temps, et par des délais adroitement ménagés, il sauva sa réputation du péril fondé de la perdre. François ier, roi de France, ne se conduisit pas de la sorte : son inattention à sa fortune et à celle de Charles Quint en compromis avec la sienne lui coûta la liberté pour un temps. Enfin, comme la bonne et la mauvaise fortune se rangent tantôt d’un côté, et tantôt de l’autre, c’est à une prudente sagacité en ces rencontres à forces égales, de déterminer tantôt à l’action, et tantôt à la suspension ; tantôt à donner, et tantôt à éluder avec avantage.


XI

SAVOIR SE RETIRER
AVANT QUE LA FORTUNE SE RETIRE



Tout peut changer de face en ce monde, parce que tout y est susceptible d’accroissement et de déclin ; et de cette règle, les États mêmes qui paraissent le mieux affermis ne sont point exceptés. Il est d’un homme sage de prévenir ces décadences encore plus attachées à la fortune de chaque particulier, sans attendre que le tour arrive de les éprouver brusquement. L’adversité est la situation comme naturelle où l’on retombe tôt ou tard, et d’une manière ou d’une autre, à moins qu’on n’en retranche à temps les occasions. La prospérité, si l’on veut la nommer un état, n’est donc qu’un état passager : c’est une espèce de jeu qui roule sur la vicissitude des gains et des pertes et où le plus habile est celui qui sait se retirer sur son gain.

Ainsi ne vaut-il pas mieux rompre à propos avec la fortune, que d’être frappé d’un coup imprévu qui précipite du haut de la roue ? Car la fortune peut changer en un instant, et elle se retire d’ordinaire avec de grands avantages sur les heureux, auxquels elle laisse des amertumes proportionnées à ses faveurs. Au sentiment de quelques-uns, c’est comme une femme inconstante et outrée en tout. Le marquis de Marignan la définit de cette manière, au sujet de l’humiliation qu’essuya Charles Quint son maître devant Metz. L’empereur, contraint de lever le siège de cette place dépourvue de tout, et qu’il comptait au nombre de ses conquêtes les plus aisées, ne put sur cela dissimuler son chagrin à Marignan : celui-ci, pour le distraire de sa peine par quelque bon mot, lui dit : « Seigneur, Votre Majesté n’a peut-être jamais fait réflexion que la fortune est du genre féminin, qu’elle a non seulement l’inconstance de son sexe, mais qu’elle prend encore sur nous l’esprit de nos premières années, où nous nous plaisons avec de jeunes gens comme nous. »

Pour moi, je dis que ces revers ne sont point des caprices d’une femme volage, mais des alternatives arrangées par une providence très équitable dans ses desseins. Que l’homme se règle sur ce principe, et s’étudie à devenir équitable envers soi-même : Heureux jusqu’à un certain degré, qu’il ne présume pas de l’être toujours ; l’heure de l’adversité viendra pour lui, et moissonnera des lauriers qu’il peut encore aujourd’hui mettre à couvert de l’orage. Une belle retraite à la guerre fait autant d’honneur qu’une fière attaque.

Mais l’habitude de réussir est si flatteuse que la plupart aspirent toujours à de nouveaux succès, et sont, ce semble, plus avides de gloire à mesure qu’ils en acquièrent davantage : semblables à des hydropiques qui ne sauraient éteindre leur soif, qui plus ils boivent, plus ils veulent boire, et qui n’ont pas la force de se vaincre pour leur intérêt essentiel. Un exemple de modération et d’empire sur soi au milieu de la gloire, c’est Charles Quint. Ce prince termina le cours de ces belles actions par une fin dont les grandes âmes sont seules capables. La fortune avait élevé Charles Quint au-dessus des héros de son siècle, et par son abdication Charles Quint à son tour s’éleva au-dessus de la fortune, et la renvoya pour ainsi dire à Philippe II son fils et son successeur heureux. Tant d’autres, au contraire, par leur passion démesurée pour la gloire, ont perdu tout le fonds de leurs mérites achetés au prix de leur sueur et de leur sang : les commencements glorieux de leur noble course les ont enivrés, aveuglés, conduits au précipice, faute de n’avoir pas su s’arrêter à temps pour mettre en sûreté leur réputation par une sage retraite. Qu’il est ordinaire à l’homme heureux de se faire lui-même imposture sur l’immutabilité de son bonheur ! Qu’il se promet aisément de ne le voir finir qu’avec sa vie, et que sa vie elle-même, à quelque âge qu’il soit, ne finira pas si tôt.

Le roi Polycrate avait jeté dans la mer une bague précieuse dont il faisait un sacrifice à la fortune. Le hasard voulut que des pêcheurs à quelque temps de là trouvèrent la bague dans le corps d’un poisson qu’ils avaient pris. Ces bonnes gens la portèrent à Polycrate, dans la vue de faire leur petite cour au prince, et d’obtenir de lui quelque chose pour un bijou qui leur était un meuble très inutile. Polycrate, après leur avoir témoigné qu’il leur savait gré de leur attention à lui plaire, et les avoir récompensés, les renvoya fort contents. Quand il fut en son particulier, il fit mille réflexions sur une aventure si singulière ; il ne manqua pas de trouver du mystère dans le retour de sa bague, et il s’avisa de croire, à n’en pas douter, que c’était un gage certain que la fortune avait agréé son offrande, et que désormais elle lui serait inviolablement attachée. Qu’il y a de vide dans une âme faible et tout à la fois ambitieuse ! Peu de temps après cet événement merveilleux, à la prétendue alliance entre la fortune et Polycrate, une disgrâce éclatante fut substituée, et ce prince revint de son illusion à ses dépens. Pourquoi Bélisaire, ce grand capitaine, trouve-t-il enfin un sort plus affreux que la mort même ? Pourquoi l’un des plus brillants astres de l’Espagne tombe-t-il enfin dans une obscurité ignominieuse ? Par leurs présomptions opiniâtres à se croire inaccessibles aux traits de l’adversité.

Mais à quels signes donc peut-on connaître que l’heure approche de mettre fin à ses succès avec honneur ? Personne encore n’a trouvé l’art, si je puis m’expliquer ainsi, de tâter le pouls à la fortune, et de découvrir sûrement son indisposition prochaine à notre égard : elle est si variable qu’on ne saurait dire au juste en quel temps sa bienveillance sera épuisée. Néanmoins il y a dans elle certaines marques par lesquelles on peut soupçonner assez son peu de durée, pour ne se plus trop fier à elle, et pour songer à la retraite. Une prospérité précipitée et suivie de succès rapides est ordinairement suspecte et menace d’un prompt changement : la fortune reprend presque toujours sur la brièveté du temps l’abondance des biens qu’elle a départis sans mesure. Un autre signe d’une prospérité qui tend à sa fin, c’est sa longue durée : la fortune vieillit, et s’affaiblit en quelque sorte avec les années, comme nous faisons ; elle refuse enfin de nous soutenir dans l’élévation, ainsi que dans une posture qui la fatigue.

Pour ce qui est de l’adversité, je remarque ici, à la consolation des malheureux, que communément elle touche de près à une bonne issue, lorsqu’elle devient extrême : il semble que la fortune se repente de faire trop de mal aux uns, comme de faire trop de bien aux autres. Entre mille exemples de ces retours, qui de l’abîme de l’adversité relèvent au faîte de la prospérité, je n’en citerai qu’un seul.

Abdul-Moro, frère d’un roi de Grenade, avait été arrêté comme prisonnier d’État par l’ordre de son souverain. Cet illustre prisonnier, pour donner le change à la triste pensée de sa captivité, se mit à jouer aux échecs avec quelqu’un de ses gardes. Dans le temps qu’il jouait, un courrier, qui apportait l’arrêt de sa mort, arriva. Abdul demanda au commissaire deux heures de vie seulement ; celui-ci trouva que c’était trop, et ne lui accorda que le temps de finir sa partie d’échecs déjà bien avancée. Cette courte suspension fut suffisante pour que la fortune allât du noir au blanc en faveur d’Abdul : avant que sa partie fût achevée, il arriva un second courrier, lequel lui apportait, et la nouvelle de la mort imprévue de son frère, et les vœux de tout le royaume, qui l’appelait à la succession, et l’avait déjà proclamé légitime héritier. Ainsi Abdul fut, en un même jour, arraché aux mains infâmes d’un bourreau et mis sur le trône.

Au reste, si les malheureux goûtent bien plus leur nouveau bonheur que ceux qui n’ont point encore connu l’adversité, les heureux aussi sentent bien plus vivement l’adversité que ceux qui l’ont déjà éprouvée. Les derniers doivent donc être attentifs à prévenir par la retraite un mal qui les forcera d’y recourir, quand il n’en sera plus temps pour leur repos et pour leur gloire. La fortune en use envers les hommes comme un corsaire qui attend qu’un vaisseau soit chargé de toutes ses marchandises pour s’en saisir ; lorsqu’on est comblé d’honneurs, c’est justement son époque, c’est son temps précis pour nous enlever tous ces biens. Avant que la tempête soit formée, il faut incessamment gagner le port.


XII

SE CONCILIER L’AFFECTION
DE TOUT LE MONDE



C’est peu de gagner l’esprit, si l’on ne gagne pas le cœur ; mais c’est beaucoup de savoir se concilier tout ensemble et l’admiration et l’affection. Plusieurs héros obtiennent l’estime des peuples par leurs hauts faits, et ne s’en attirent point l’amour. Sans doute que le fonds du caractère sert beaucoup à s’acquérir cette affection générale ; certaines attentions cependant et certains soins y contribuent encore davantage. Je sais que ce n’est pas le sentiment de ceux qui veulent que l’applaudissement doive toujours répondre au seul mérite en qui que ce soit que ce mérite se rencontre. Mais, malgré leur raisonnement spéculatif, il arrive tous les jours que le mérite, quoique à juste égalité, plaît en ceux-ci et déplaît en ceux-là, est aimable dans les premiers, et odieux même dans les autres. Ainsi, je maintiens qu’il est de l’avantage essentiel d’un grand homme de posséder l’art de se faire aimer. Non, il ne lui suffit pas d’avoir les qualités de l’esprit éminentes ; il faut avec cela qu’il sache mettre en jour les belles qualités du cœur : alors l’affection se joignant à l’estime, celle-ci croît à mesure de l’autre.

Le héros qui connut et employa peut-être mieux les moyens de se faire aimer des peuples, ce fut le fameux duc de Guise, que sa naissance, son mérite, et la faveur de son roi élevèrent à un haut rang, mais à qui un rival plus puissant que lui fut opposé. Le roi dont je parle était Henri III, nom fatal aux souverains en plusieurs monarchies de l’Europe. Car les noms[3] ont quelquefois à l’égard des princes, ainsi qu’à l’égard du vulgaire, je ne sais quoi d’heureux ou de funeste qui semble leur être attaché. Quoi qu’il en soit, Henri, dont le duc de Guise n’avait pas gagné l’affection, comme celle des peuples, dit un jour à ses courtisans : « Mais que fait donc Guise, qu’il charme et se lie tous les cœurs ? » Un courtisan plus sincère que politique (apparemment le seul de son espèce en ces temps-là) répondit au roi en ces termes : « Sire, le duc de Guise fait du bien à tout le monde sans exception, soit directement et par lui-même, soit indirectement et par ses recommandations ; il n’y a point de noces où il n’aille, point de baptême où il refuse d’être parrain, point d’enterrement où il n’assiste ; il est civil, humain, libéral ; il a toujours du bien à dire de tout le monde, et ne dit jamais du mal de personne ; voilà pourquoi il règne dans les cœurs, de même que Votre Majesté règne dans son royaume. » Héros trop heureux, s’il eût su plaire au maître, ainsi qu’il était agréable aux sujets ! Car ce sont deux choses qui doivent marcher ensemble. Cette maxime n’était pas du goût de Bajazet qui prétendait que plaire au peuple était une raison de lui déplaire et de lui faire prendre de trop justes défiances. Politique ottomane, qui ne compte pour rien la disgrâce ou la mort d’un vizir.

Mais le point de la perfection en cette matière est de se rendre agréable, et à son Dieu, et à son roi, et à tout le monde. Les trois Grâces si vantées par les Anciens, que sont-elles en comparaison de ces trois avantages, qui se prêtent comme la main pour nous élever au sommet du vrai héroïsme ? Si l’un d’eux néanmoins venait à manquer, que ce soit toujours avec subordination : que l’on cesse plutôt de plaire au prince qu’à Dieu, et plutôt au sujet qu’au prince, dans la conjoncture de l’incompatibilité. Je reviens à l’affection du peuple.

Le charme infaillible pour être aimé, c’est d’aimer. Le peuple lent, quoique ensuite furieux dans sa haine pour les grands, est prompt et facile dans son amour pour eux : son premier mobile pour les aimer, c’est leur affabilité généreuse ; tous les cœurs enchantés volent après un héros populaire et bienfaisant. Ce furent ces qualités aimables qui firent nommer l’empereur Titus les délices du monde entier. Une parole gracieuse d’un supérieur vaut un service rendu par un égal ; et une honnêteté du prince excède le prix d’un bienfait qui viendrait de la main d’un particulier.

Don Alphonse le Magnanime voulut bien une fois oublier pour un moment qu’il était roi, et descendit de cheval, afin d’aller lui-même secourir un paysan qui se trouvait mal. Cette action, divulguée dans Gaète, valut à Don Alphonse la conquête de cette ville, que le canon, les bombes et les troupes les plus aguerries n’eussent pu forcer en plusieurs jours. Ainsi ce prince entra d’abord dans le cœur des habitants, et puis dans leur ville, où ils le reçurent avec mille cris d’allégresse. Des critiques outrés ne reconnaissent en Don Alphonse pour tout mérite que l’amour universel des peuples, qu’il eut l’art merveilleux de se concilier. Sans m’étendre ici sur ses autres belles qualités que les gens raisonnables et bien instruits ne lui disputent point, je me contente de répondre que celle qu’on lui accorde avec moi fut au moins la plus heureuse de toutes : et je n’en demande pas davantage, en preuve du sujet que je traite.

Mais il y a une sorte de public, dont il importe qu’un héros ne néglige pas non plus l’affection. Ce public, le plus petit pour le nombre, est le plus considérable pour le mérite : c’est le corps des gens de lettres célèbres dans un royaume. Ces hommes sont comme les organes dont la renommée a besoin pour se faire entendre : elle ne parle, du moins à la postérité, que d’après eux. Le pinceau peut bien offrir aux yeux la ressemblance de la personne, mais il est réservé à leurs plumes de représenter à l’esprit le héros même. Le grand homme de la Hongrie, Mathias Corvin, disait que l’héroïsme consistait en deux choses : à se signaler par des actions dignes de l’immortalité, et par des largesses capables d’intéresser les plumes à perpétuer la mémoire de ces actions.


XIII

LE JE NE SAIS QUOI



Le je ne sais quoi, qui est l’âme de toutes les bonnes qualités, qui orne les actions, qui embellit les paroles, qui répand un charme inévitable sur tout ce qui vient de lui, est au-dessus de nos pensées et de nos expressions ; personne ne l’a encore compris, et apparemment personne ne le comprendra jamais. Il est le lustre même du brillant, qui ne frappe point sans lui ; il est l’agrément de la beauté, qui sans lui ne plaît point ; c’est à lui de donner, pour me servir de ces termes, la tournure et la façon à toutes les qualités qui nous parent ; il est, en un mot, la perfection de la perfection même, et l’assaisonnement de tout le bon et de tout le beau. Le je ne sais quoi se montre à nous sous un certain attrait aussi sensible qu’inexplicable : c’est un assemblage de parties, d’où il résulte un tout engageant, qui nous intéresse et nous touche, soit que l’on parle, ou soit que l’on agisse. À l’examiner de près, on aperçoit, ce semble, assez qu’il est un présent de la nature : du moins, on est encore à savoir les règles pour l’acquérir ; et il paraît qu’il s’est jusqu’ici maintenu dans l’indépendance de l’art.

Cependant, le désir de définir le je ne sais quoi et l’impuissance d’y réussir lui trouvent des noms différents, selon les différentes impressions qu’il fait sur nous. Tantôt, c’est le je ne sais quoi de majestueux et de grand ; tantôt, c’est le je ne sais quoi d’aimable et d’honnête ; ici, c’est le je ne sais quoi de fier et de gracieux ; là, c’est le je ne sais quoi de vif et de doux ; chacun enfin le qualifie suivant les diverses faces qu’il représente. D’ailleurs, les uns voient le je ne sais quoi où les autres ne l’aperçoivent pas : et c’est encore une de ses propriétés de ne frapper pas également tout le monde, mais de ne nous frapper que conformément à la manière dont chacun de nous est sensible. Ce que je dis regarde surtout le je ne sais quoi de délicat et de fin, parce qu’il est trop imperceptible pour ne pas échapper à la plupart. Pour ce qui est du je ne sais quoi dont les traits sont plus marqués, il est presque universel : il fait son impression sur le sentiment même du vulgaire, qui en est touché, bien que ce soit ordinairement sans y réfléchir.

Je connais des gens qui prétendent que le je ne sais quoi n’est autre chose que l’aisance et la facilité dans tous les dehors de la personne. Mais il faut donc ajouter à cette définition, pour la rendre juste, je ne sais quelle aisance, je ne sais quelle facilité : et alors, on ne nous apprend rien de nouveau, on laisse la chose aussi obscure et aussi indéfinie qu’elle a toujours été. Bien plus, c’est borner le caractère du je ne sais quoi, lequel s’étend à tout, ainsi que l’astre du jour, qui influe sur tous les ouvrages de la nature. Que le soleil refuse à la terre sa chaleur bénigne, quels fruits la terre produira-t-elle ? Que le je ne sais quoi manque à un homme ? Ses plus belles qualités ne feront jamais qu’un mérite insipide, ou plutôt elles demeureront comme mortes. Ainsi le je ne sais quoi n’est pas tellement une circonstance, un simple dehors, qu’il ne tienne au fonds et à la chose même.

En effet, s’il est l’agrément de la beauté, comme je le disais tout à l’heure, il n’est pas moins le flegme propre de la prudence, et le feu martial qui convient à la valeur : il va de compagnie avec l’un et avec l’autre. On le reconnaît dans un capitaine à je ne sais quelle intrépidité animée, qui inspire de l’assurance et du courage au soldat. On le reconnaît dans un monarque assis sur le trône, à je ne sais quelle représentation auguste, qui imprime du respect. Le premier est plus vif, et le second est plus majestueux : mais l’un et l’autre est également inséparable de la perfection qu’il désigne ; celui-ci, de la dignité convenable à un roi sur le trône ; celui-là, de la valeur convenable à un guerrier dans le champ de bataille. Il n’est point de termes pour apprécier le je ne sais quoi, qui caractérisait la bravoure inébranlable de Ferdinand d’Avalos, marquis de Pescara, ce rival d’Aldde, qui triompha d’une manière si glorieuse à la journée de Pavie. Le je ne sais quoi du Thésée français, Henri IV, est encore au-dessus de toute expression : il fut, pour ce conquérant de son propre royaume, le fil d’or qui le tira d’un labyrinthe plus embarrassé que celui de Dédale.

En un mot, le je ne sais quoi entre dans tout, afin de donner le prix à tout, sans avoir lui-même besoin de rien : il entre dans le politique, dans les belles lettres, dans l’éloquence, dans la poésie, dans le négoce, dans les conditions les plus basses comme dans les plus élevées.


XIV

L’ASCENDANT NATUREL



L’ascendant naturel est une perfection d’un genre si difficile à bien démêler des autres qu’on la traiterait peut-être de chimère, si les réflexions faites sur l’usage de cette même perfection n’en attestaient la réalité. Les esprits attentifs et profonds dans la connaissance des hommes observent que, sans l’art de la persuasion, et sans le secours de l’autorité d’un rang supérieur, il se trouve, en certaines personnes, un fond d’ascendant, une force secrète d’empire sur les autres, une souveraineté naturelle qui impose, je ne sais quelle assurance qui attire du respect, et qui se fait obéir. Jules César tombe entre les mains de quelques pirates insulaires, qui deviennent par là les arbitres de sa destinée. Mais il se montre plus leur maître qu’ils ne le sont de sa personne : livré à leur discrétion, il les commande, ainsi que des gens à sa solde ; ses ordres sont exécutés par ceux qui le tiennent sous leur puissance. César, ce semble, n’est que comme un prisonnier feint, qui serait en effet le souverain auquel on obéit, dès qu’il reprend le ton de maître. Pourquoi cela ? C’est qu’il porte sur son front l’empreinte de l’empire né avec lui sur le reste des mortels.

Un homme tel que je le peins et que je me le figure fait plus, d’un seul regard et d’une parole, que les autres ne font avec tout l’étalage de leur éloquence. Ses raisons, lorsqu’il parle, concilient moins les esprits qu’elles ne les subjuguent : elles partent d’une âme forte et hardie, qui semble plutôt donner des ordres que des preuves pour persuader : on cède moins à la conviction que l’on ne plie sous un ascendant qui est le maître ; l’esprit en subit le joug sans examiner comment, et la volonté la plus fière s’y laisse comme attacher par un lien aussi serré qu’il est secret.

Ce caractère a beaucoup de rapport à celui du lion, lequel naît avec la supériorité sur ses semblables. Tous les animaux, par un instinct de la nature, reconnaissent le lion pour leur roi, et le respectent à leur façon, avant même que d’en avoir essayé le courage. C’est de cette sorte que les héros dont je parle captivent le respect et la soumission, avant même qu’on ait éprouvé ce qu’ils sont dans le fond, et ce qu’ils peuvent. Oui, si ce don de la nature est accompagné d’une grande intelligence, c’en est assez, et l’on a tout ce qu’il faut pour gouverner avec gloire le plus vaste État. Aussi, l’ascendant naturel doit-il être la qualité de ceux en particulier que leur naissance met sur le trône. Ferdinand Alvarès de Tolède était plus maître des troupes par cet ascendant que s’il eût été le souverain sans l’avoir. Il est vrai qu’il était parvenu à un haut rang, mais il était né pour le premier, pour être roi : ses moindres paroles se ressentaient d’une souveraineté naturelle, à laquelle on ne résistait point.

Au reste, il y a une distance infinie de cette perfection à un air de gravité étudiée, ou à une fierté de commande : et quand l’une ou l’autre serait naturelle, on n’en réussirait pas davantage ; la première nous affadit à la longue, et la seconde, lorsqu’elle est toute seule, choque toujours. Mais il est un défaut plus directement encore opposé à l’ascendant naturel : c’est la défiance outrée de nous-mêmes, car cette défiance nous fait tomber dans une timidité excessive, et cette timidité nous jette dans le mépris. Je me souviens ici d’un bel axiome de Caton : L’homme, dit-il, doit se respecter soi-même, c’est-à-dire respecter sa raison qui lui ordonne une honnête hardiesse, et qui lui défend une crainte servile : cette crainte est une sorte de permission qu’il accorde aux autres de n’avoir nul égard, nulle considération pour lui.


XV

RENOUVELER DE TEMPS EN TEMPS
SA RÉPUTATION



Les premières entreprises en tout métier sont comme des échantillons que l’on montre au public afin qu’il connaisse le fonds, et qu’il en juge. Des progrès étonnants suffisent à peine pour réparer enfin des commencements, qui n’ont été que médiocres : et s’ils ont été mauvais, nul effort n’en peut relever ; on ne fait plus que ramer vainement, dit le proverbe, contre vent et marée. Au contraire, d’heureux commencements sont suivis d’un double avantage, qui est de donner d’abord un grand prix au mérite, et de lui servir après cela, comme de caution et de garantie pour l’avenir. À l’égard de la réputation, le public ne change pas aisément sur l’estime dont il est une fois prévenu ; mais il change encore moins sur les sentiments désavantageux : un mauvais début forme dans l’esprit un préjugé, qui tient presque toujours contre les suites ; il est de la nature du cancer, qu’on ne saurait ôter de l’endroit auquel ce mal s’est attaché ; il est une atteinte aussi opiniâtre à la réputation, et l’on n’en revient jamais bien.

Que la première démarche que l’on fait dans le monde soit donc digne d’applaudissement : comme elle est une décision, ou du moins une très forte présomption pour toutes les autres, il faut tâcher de la marquer par quelque chose de frappant. Un succès commun ne peut pas plus conduire à une réputation extraordinaire que l’effort d’un pygmée peut rendre fameux un géant, puisque les bons commencements en tout sont les gages et les arrhes de la nature du mérite ; les premiers essais d’un héros doivent être les chefs-d’œuvre d’un homme ordinaire.

À peine l’illustre comte de Fuentes parut-il dans la carrière de l’héroïsme, qu’il donna des marques éclatantes d’un grand homme de guerre, semblable à l’astre du jour, qui, dès son lever, répand partout la lumière. Sa première entreprise eût pu fournir toute seule et remplir la course d’un autre général habile. Il ne fit point de noviciat, s’il est permis d’user de cette expression, pour acquérir les vertus, et pour apprendre les fonctions militaires : le jour même qu’il endossa la cuirasse, il agit en vieux capitaine expérimenté. En effet, comme son habileté égalait sa valeur extrême, contre le sentiment des principaux officiers de l’armée, il assiégea Cambrai, et s’en rendit maître. Cette conquête fit connaître et fit dire qu’il était héros avant que d’avoir été soldat. Car enfin, quel fonds de mérite ne devait-il point avoir, pour répondre à une aussi grande attente que celle dont il prenait sur lui l’événement ? Ceux qui n’ont que le soin de politiquer conçoivent à leur aise de hautes pensées ; il n’en est pas ainsi de ceux à qui les hauts faits sont commis ; la difficulté de l’exécution ne se comprend que par la connaissance de mille moyens qu’ils doivent brusquement employer, et de mille obstacles qu’ils ont à surmonter, dont eux seuls sont les témoins éclairés. Quoi qu’il en soit, j’insiste sur mon principe ; c’est à savoir que l’on doit débuter par quelque chose de grand, si l’on veut s’assurer l’héroïsme. Le cèdre croît plus en une aurore que l’hysope en une année ; parce que le premier végète d’abord avec une force infiniment supérieure à celle de l’autre. Je dis le même de la réputation, laquelle croît en peu de temps, lorsque les commencements en sont extraordinaires. Bientôt, l’héroïcité du mérite se déclare, la renommée se fait entendre, et le cri de la louange devient général.

Cependant, il ne suffit pas d’avoir glorieusement commencé ; il faut se soutenir, et avancer même, bien loin de se démentir. Néron commença son règne en père de la patrie, et il le continua et le termina en tyran. Lorsque les extrémités du bon au mauvais, de la gloire à la honte, du vice à la vertu, se sont ainsi rencontrées dans un même homme, c’est un monstre condamné au mépris et à l’horreur de tous les siècles. Mais il n’est peut-être pas moins difficile de se maintenir dans sa réputation que de la commencer. La réputation baisse peu à peu, tombe et finit, parce qu’elle est de la nature des choses sujettes aux lois du temps. Néanmoins, la gloire ne survit-elle pas tous les jours à l’homme qui s’en est acquis ? Oui, mais c’est lorsque l’homme n’a pas survécu lui-même à sa gloire.

Il est essentiel de renouveler de temps en temps sa réputation, c’est-à-dire de faire voir, par intervalles, de nouvelles preuves de son mérite. La renommée n’est pas tout à fait, à l’égard du bien, ce qu’elle est à l’égard du mal : elle se tait plus volontiers sur le bien, quand on est trop longtemps à lui fournir de quoi parler. Et d’une autre part, comme le mérite le plus accompli perd beaucoup à se montrer trop souvent, l’habileté est de savoir en suspendre, et en faire reparaître à propos les effets. Cette sage alternative de repos et d’action entretient à coup sûr l’estime publique, au lieu que des succès, continués et suivis de trop près, ne font presque plus d’impression. Le soleil ne varie-t-il pas son horizon ? Et son absence, dans une partie du monde, y excite le désir de le revoir, tandis que son retour dans l’autre partie y rapporte la joie. Les Césars quittaient Rome de temps en temps, pour aller chercher de la gloire chez les étrangers ; et ils revenaient chaque fois avec de nouveaux lauriers sur le front.


XVI

TOUTES LES BELLES QUALITÉS
SANS AFFECTATION



Un héros doit rassembler en lui, autant qu’il est possible, toutes les vertus, toutes les perfections, toutes les belles qualités, mais il n’en doit affecter aucune. L’affectation est positivement le contraste de la grandeur, parce qu’il y a toujours de la petitesse d’esprit dans celle-là, au lieu que, dans l’autre, il y a toujours de l’élévation, toute naturelle, et toute simple qu’elle est. L’affectation est une sorte de louange muette qu’on se donne, mais que les gens d’esprit entendent comme si on leur faisait tout haut son propre panégyrique ; et se louer soi-même, c’est le moyen de n’être guère loué des autres. La vertu doit être en nous, et la louange doit venir d’autrui, lors même que le sujet en est le plus juste et le plus connu. Aussi c’est une punition assez ordinaire et bien méritée, que celui qui paraît fort content de soi jouisse seul de son contentement, sans que personne le lui dispute ou l’en félicite.

L’estime est un sentiment libre, et dont l’homme est si jaloux d’être toujours le maître que nul artifice, nulle autorité ne saurait l’obtenir de lui, lorsqu’il ne juge pas à propos de l’accorder. Mais il épargne d’ailleurs la faiblesse et la honte de la mendier son estime : sans qu’on y pense il ne manque pas plus de la donner libéralement au mérite, que de la refuser opiniâtrement à la vaine montre qu’on lui en ferait. C’est même assez de se relâcher un peu de sa modestie, et de marquer quelque estime de soi, pour que les autres retirent la leur, ou pour leur imposer silence sur les avantages les mieux fondés. Les gens de cour, esprits raffinés et censeurs impitoyables, portent les choses bien plus loin contre l’affectation. Toute perfection qui se présente trop n’est, selon eux, que grimace ; elle n’est que le fantôme et le masque d’une vertu feinte, qui leur donne la comédie. Jugement, à mon avis, trop rigoureux, surtout pour des hommes qui font presque toujours personnage, et qu’on ne voit guère dans un état naturel.

Quoi qu’il en soit, de tous les genres d’affectation qui sont en quelque manière infinis, celui que je crois le plus incurable, c’est d’affecter la sagesse : car le mal est dans le remède même, vu qu’il attaque la raison, qui devrait et qui pourrait seul le guérir, s’il était ailleurs. Mais puisque c’est une faiblesse dans l’esprit d’affecter les belles qualités, quelle folie, quelle extravagance n’est-ce point d’affecter des imperfections, des défauts, des vices que l’on n’a pas ? Au reste, bien que l’affectation soit si commune, quelques-uns néanmoins en connaissent assez le faible et le ridicule pour s’appliquer à l’éviter ; mais comme si ce défaut nous était naturel et inséparable de l’humanité, ils donnent d’ordinaire dans l’écueil qu’ils fuient, en affectant de n’affecter pas. Tibère affecta de n’être point dissimulé ; et ses soins même à se cacher décelaient son génie et son caractère, tout politique qu’il était. De même que la dernière perfection de l’art est de le couvrir, aussi, le dernier degré de l’artifice est de le soustraire à nos yeux par un artifice encore plus fin et plus subtil. Et c’est ce qui ne pouvait guère arriver, dans une cour aussi soupçonneuse et aussi éclairée que celle de Tibère, dont la conduite était une leçon éternelle de dissimulation.

Reprenons. Un héros doit réunir en lui toutes les belles qualités mais sans en affecter aucune. Alors on est à double titre un héros ; on l’est par le mérite le plus complet, et par l’estime générale des hommes ; on l’est en effet, et l’on est universellement reconnu comme tel. L’affectation au contraire, quelque légère qu’elle soit, mêle toujours un défaut au mérite, et ce mélange en produit un rabais dans l’idée des hommes. De plus, un grand homme eut-il jamais besoin d’un secours étranger à son mérite, pour s’attirer des égards qui lui sont dus ? Je ne sais quel air de simplicité noble et d’oubli de sa grandeur avertit assez pour lui l’attention publique : avoir de la sorte les yeux fermés sur ce qu’il est, pour ainsi parler, c’est l’infaillible moyen de les ouvrir à tout le monde. J’appelle cette conduite une espèce de prodige dans l’état de l’héroïsme et de la grandeur ; et s’il en est une autre qui convienne davantage, j’avoue qu’elle m’est inconnue.


XVII

L’ÉMULATION



La plupart des premiers héros n’ont point du tout eu de postérité, ou n’en ont point eu qui héritât de leur héroïsme. Mais si ce bonheur leur a manqué, la gloire d’avoir tant de fameux imitateurs les en dédommage assez. Il semble que le Ciel les eût moins formés pour laisser des successeurs de leur sang et de leur mérite que pour être des modèles communs à tous les héros à venir. En effet, les hommes extraordinaires sont comme des livres de conduite, qu’il faut lire, méditer et repasser sans cesse, afin d’apprendre par quels moyens, par quelles voies on peut parvenir à l’héroïsme, qui était leur terme. Que l’on se les propose donc, ces premiers hommes en chaque genre, et que l’on ne se les propose pas seulement pour les imiter, seulement pour les égaler et pour marcher du même pas qu’eux, mais encore pour les surpasser. La valeur d’Achille fut le noble aiguillon qui piqua le jeune héros de la Macédoine. Les hauts faits du premier excitaient dans le cœur de celui-ci une impatience vive et jalouse d’en devancer la renommée. Alexandre en vint jusqu’à verser des larmes au récit des grandes actions d’Achille : mais ce n’était point Achille qu’il pleurait ; c’était sur lui-même, qui n’avait pas encore commencé la course glorieuse du vainqueur des Troyens.

Alexandre fut ensuite pour César ce qu’Achille avait été pour Alexandre. Les prodigieux exploits du Macédonien inspirèrent au Romain la généreuse envie de devenir son rival. César en effet poussa si loin ses conquêtes que, jusqu’ici, la renommée a partagé également ses suffrages entre ces deux héros. Car, si Alexandre eut tout l’Orient pour théâtre de ses belles actions, César pour théâtre des siennes eut tout l’Occident. Alphonse le Magnanime, roi d’Aragon et de Naples, disait que les trompettes et les tambours n’animaient pas plus un cheval de bataille que la réputation de César lui enflammait le cœur d’un feu martial. Ainsi, les héros se succèdent-ils à la gloire par l’émulation, et à l’immortalité par la gloire.

En toute profession, en toute science, en tout art, on voit toujours quelques hommes qui brillent, tandis que mille autres sont ensevelis dans l’obscurité. Ceux-ci sont comme les antipodes du mérite, et ceux-là sont comme les lumières qui montrent le chemin pour y arriver. C’est au sage à étudier et à discerner ces différents grades : et pour cela, qu’il ait bien présente à l’esprit l’histoire des grands hommes dans l’état auquel il veut se destiner. Plutarque dans ses Vies parallèles fournit une espèce de catalogue des anciens héros ; et Paul Jove dans ses Éloges en donne un autre pour les modernes. Il manque à ces deux auteurs plus d’étendue et plus de critique. Mais qui oserait entreprendre d’y suppléer ? C’est ce qui ne se peut exécuter avec succès que par un génie supérieur. Il est facile de placer ces grands hommes, suivant l’époque des temps où ils ont vécu ; et il est très difficile de les caractériser au juste, et d’en assigner exactement la différence, selon la variété et le degré du mérite.

Mais sans nous fatiguer beaucoup, pour tracer les divers portraits de l’héroïsme, un seul suffira, dont tous les traits sont autant de qualités éminentes. L’Espagne doit aisément reconnaître ici Philippe IV qui nous représente en sa personne les perfections partagées en tant d’autres : ce modèle sur lequel il faut se former pour être un monarque parfait, ce prince heureux dans ses entreprises, héros dans la guerre, sage et réglé dans ses mœurs, solide et fort dans sa foi, aimable dans ses manières, accessible au dernier de ses sujets ; en un mot, grand homme en tout.


XVIII

LA SYMPATHIE NOBLE ET ÉLEVÉE



C’est une qualité de héros que d’avoir de la sympathie avec les héros. Un rapport quoique très éloigné entre le soleil et une simple plante, attribue à celle-ci le glorieux nom de ce bel astre. La sympathie est un de ces prodiges, dont la nature se plaît à nous envelopper la cause, et dont les effets sont la matière de notre admiration et de notre étonnement. Néanmoins, on peut la définir en général une parenté des cœurs, comme au contraire l’antipathie en est un éloignement, une aliénation. Les uns mettent l’origine de la sympathie dans la convenance du tempérament, de l’humeur, des affections ; les autres la font remonter jusqu’aux astres, dont ils veulent que l’influence soit la source. Quoi qu’il en soit, l’antipathie enfante souvent des monstres dans la société civile, et la sympathie y produit souvent de si grandes merveilles que le peuple ignorant et superstitieux les nomme des enchantements, ou des miracles. L’antipathie trouve des défauts à la perfection la plus reconnue et la sympathie trouve des grâces à un défaut qui blesse les yeux de tout le monde. Celle-là comme une vipère se glisse dans le sein même des familles, où elle empoisonne tout, où elle brouille et bouleverse tout ; elle y soulève le père contre les enfants, et les enfants contre le père ; on n’y garde plus, ni subordination naturelle, ni subordination civile ; et l’on éclate enfin, on se poursuit en justice, on s’y décrie avec un acharnement réciproque. L’antipathie d’un père va jusqu’à frustrer son fils de la succession à la Couronne, tandis que la sympathie la met sur la tête d’un étranger. Car que celle-ci ne fait-elle pas à son tour, bien que ce soit d’une façon toute opposée à l’autre ? Sans éloquence, elle touche, elle gagne les cœurs ; sans demander, elle obtient ; sans crédit, sans protection, tout lui est possible, tout lui est accordé.

Par le terme de sympathie qui convient proprement aux personnes, j’entends encore le penchant, l’attrait, l’affection aux choses mêmes. Je dis donc que cette sorte de sympathie est comme l’horoscope de ce que l’on deviendra, suivant les objets auxquels elle se tourne. Si le penchant tend aux grandes choses, c’est un présage d’héroïsme en quelque genre ; si le penchant va aux petits objets, c’est un pronostic presque sûr qu’il n’y aura jamais de noblesse, de grandeur dans l’âme, ou bien, il faudra des soins infinis et d’excellents maîtres pour redresser cette pente. Au reste, ceux que nous appelons les grands, pour les distinguer du peuple, sont sujets à cette espèce de sympathie basse aussi bien que les hommes du commun. Quelques-uns d’eux véritablement petits dans leur condition élevée n’ont l’esprit tourné qu’à la bagatelle, au vil intérêt, à la finesse, à la ruse, à la supercherie. Des princes mêmes, par attrait, par tempérament, plutôt que par choix, n’ont-ils pas laissé les voies de la vraie grandeur, pour prendre celles d’une politique messéante à leur dignité ?

Je reviens à la sympathie des personnes. Il y a celle que nous sentons pour autrui, et celle que l’on sent pour nous. La première est un sentiment noble qui nous fait honneur, lorsqu’elle se termine aux grands personnages, aux gens de mérite : elle est même quelquefois une disposition à devenir ce que ces hommes sont. La seconde nous est honorable et utile avec cela, lorsque ceux qui la sentent pour nous sont distingués par de belles qualités, et par un puissant crédit. Le prix de cette sympathie est comparable à l’anneau de Gigez et sa vertu à la chaîne d’or du fameux Thébain ; elle vaut pour nous et l’un et l’autre à la fois, ainsi que je l’ai déjà insinué. Mais, bien que nous ayons de l’inclination et du penchant pour des hommes de ce caractère et de cette considération, ce n’est pas une conséquence qu’ils éprouvent en eux les mêmes sentiments à notre égard. Le cœur a beau nous parler pour eux, l’écho, si je l’ose dire, ne nous répond rien de leur part : alors il n’en est pas comme de la liaison naturelle des cœurs, où la correspondance se rend sensible des deux côtés. C’est donc à l’attention suivie d’un esprit pénétrant, de remarquer si la sympathie agit en sa faveur : il n’est donné qu’à lui de mettre en œuvre cette heureuse disposition, dont il doit la découverte à son habileté et à son étude ; il n’est permis qu’à lui de savoir bien user de ce charme naturel, et achever par son adresse ce que la nature avait commencé pour lui. Mais aussi, prétendre s’insinuer dans le cœur et gagner les bonnes grâces d’une personne en dignité et en crédit, sans que la sympathie y ait aucune part, c’est une entreprise téméraire et inutile ; quelque mérite que l’on puisse avoir, il restera de ce côté-là sans appui, et il ne fera jamais son chemin à moins qu’un autre secours ne lui soit prêté. Un prince ne saurait être un héros guerrier, si le bonheur n’accompagne point sa valeur, comme je l’ai dit ; un subalterne non plus ne saurait être un héros en ce même genre, si ses bonnes qualités ne sont point soutenues par la protection ; sans cela, il n’avancera guère.

La sympathie qui passe toutes les autres, et par rapport à la gloire, et par rapport à la fortune, c’est celle d’un grand roi à l’égard de son sujet. Cependant si le bonheur manque à celui-ci pour approcher le prince et pour s’en faire connaître, à quoi lui servira cette sympathie ? L’aimant n’attire pas le fer trop éloigné de son impression, et la sympathie n’opère qu’à la portée de sa sphère : une sorte de proximité entre l’objet et la puissance est ici une condition essentielle que rien ne peut remplacer. Mais supposé que nul obstacle n’empêche l’effet de cette auguste sympathie, un sujet qui a du mérite parvient en peu de temps à un haut point de grandeur.


XIX

PARADOXE CRITIQUE
SUR L’HÉROÏSME SANS DÉFAUT



Un héros à l’abri de l’ostracisme d’Athènes n’est pas en Espagne à couvert de la critique : celle-ci l’éloignerait et le proscrirait, comme autrefois, si elle avait un pouvoir égal à son injustice et à sa violence. C’est sur ce caractère de la critique envieuse, que j’établis ce paradoxe, lequel condamne d’abord un grand homme qui ne laisserait rien à reprendre en lui : quelque légère faute échappée à dessein lui est nécessaire pour contenter l’envie, pour repaître la malignité d’autrui ; sans cette adresse, disent les auteurs de cette maxime politique, un mérite le plus universel sera la victime de ces deux passions. L’envie et la malignité sont comme de cruelles Harpies, qui se jettent sur les meilleures choses, lorsqu’elles ne trouvent pas d’autre proie à quoi s’attacher.

Il y a effectivement des âmes si noires, de si mauvais esprits, qu’ils savent défigurer les plus belles qualités, flétrir les vertus les plus pures, pervertir les intentions les plus droites : en un mot corrompre par leurs bouches empoisonnées tout ce qu’ils voient de bon dans les autres est leur unique étude, et le seul art dans lequel ils excellent. Il est donc d’un habile homme de hasarder quelque petite négligence, sur laquelle la mauvaise humeur de ces atrabilaires se puisse exercer : cette négligence dont ils feront une faute monstrueuse est capable de leur donner le change, et de dérober à leur esprit ulcéré l’attention aux choses essentielles ; elle est une espèce de contrepoison qui empêche que leur fiel ne gagne le fond du mérite, et qui le fixe à la surface. D’ailleurs, un petit défaut naturel ne sied-il pas quelquefois mieux que si on ne l’avait point ? Une petite tache au visage n’est-elle pas quelquefois un agrément ? Il y a des défauts qui cessent de l’être lorsqu’ils paraissent dans un certain point de vue, lorsqu’on sait, pour ainsi dire, les mettre à leur place. Alcibiade s’en prêta quelques-uns de cette nature dans le métier de la guerre, et Ovide dans le métier des vers, pour amuser l’envie par ces bagatelles, et pour la distraire de l’essentiel.

Cependant, j’estime cette précaution de nos politiques fort inutile ; et je me figure que la présomption en est plus le principe que la prudence. Le soleil même n’a-t-il pas ses éclipses ? Le plus beau diamant n’a-t-il pas ses pailles ? La reine des fleurs n’a-t-elle pas des épines ? L’art n’est point nécessaire où la nature suffit toute seule ; quelque parfaite, et quelque attentive qu’elle soit, assez de fautes échapperont toujours à notre faiblesse, sans que nous ayons besoin de la seconder.


XX

LA DERNIÈRE PERFECTION
DU HÉROS ET DU GRAND HOMME



Toute lumière vient du Très-Haut, qui en est le Père, et descend de lui sur les hommes qui sont ses enfants. La vertu est comme la fille de la lumière, laquelle en fait la beauté et la gloire. Le vice est un monstre vomi du sein des ténèbres, sources de son horreur, et de son ignominie. On n’est donc véritablement un héros, un grand homme, qu’autant que l’on est vertueux ; de même qu’il n’est point de vraie vertu sans grandeur, il n’est point aussi de vraie grandeur sans vertu : ces deux choses vont toujours ensemble, un mutuel accord les lie inséparablement. Elles se divisèrent, mais toutes deux à la fois dans Saül ; elles se réunirent, mais toutes deux à la fois dans David.

Constantin devenu chrétien fut au même temps le premier des empereurs surnommé le Grand : surnom, ce semble, inspiré pour marquer à la postérité que le parfait héroïsme ne se reconnut point en lui sans le christianisme. Charles, premier empereur des Français, eut aussi le surnom de Grand lorsqu’il travaillait à mériter un rang parmi les saints. Louis IX fut la gloire des rois Très-Chrétiens, parce qu’il joignit à une haute sainteté toutes les qualités d’un grand monarque.

En Espagne, Ferdinand, appelé communément le Saint de la Castille, fut aussi regardé comme un grand roi. Le conquérant de l’Aragon consacra à l’honneur de la mère de Dieu autant de temps qu’il avait fait de conquêtes. Le roi Ferdinand, et la reine Isabelle, l’un héros, et l’autre héroïne, furent deux colonnes inébranlables de la foi catholique. Philippe III, ce prince religieux envers Dieu, bon à l’égard de son peuple, si édifiant dans toute sa conduite qu’il corrigea plus de vices par son exemple qu’Hercule ne dompta de monstres avec sa massue, soutint jusqu’à la fin ses États, dans toute leur vaste étendue et dans toute leur gloire.

Parmi les grands capitaines, Godefroy de Bouillon, Georges Castriota, Rodrigue Diaz de Vivar, Gonzales Fernando, Don Juan d’Autriche furent des modèles de vertu, et des temples vivants de la piété chrétienne. Parmi les souverains pontifes, Grégoire et Léon, tous deux saints, furent les premiers à qui l’on attribua le nom de Grand. Pour ce qui est des héros mêmes du paganisme et de la gentilité, saint Augustin, ce grand génie, dit que quelque vertu morale avait toujours part à leur élévation. En effet, la gloire d’Alexandre, par exemple, croissait chaque jour, et lui attirait l’admiration des peuples ; jusqu’à ce que ses passions devenues violentes et publiques déshonorèrent ses conquêtes, au sentiment général de ses sujets et des étrangers. Alcide, au jugement de Thèbes et de tous les sages, ne soutint plus le glorieux apanage de vainqueur des monstres, dès que, sensible à la mollesse, il s’en laissa maîtriser. Les Néron, les Caligula, les Sardanapale, les Rodrigue se dégradèrent eux-mêmes de la haute idée attachée à leur rang et devinrent l’exécration de tout le monde par leurs cruautés et par leurs infamies. La même destinée arrive aux monarchies entières, lesquelles tombent dans le décri lorsque le vice y prend la place de la vertu. Une nation florissante et distinguée, tandis que la foi y règne, se rend l’horreur des autres nations, en se livrant aux crimes étranges que lui inspire son changement de religion. La fureur brutale de Rodrigue bouleverse l’un des plus beaux royaumes du monde, que la piété de Pélage et le zèle de Ferdinand relèvent après cela de sa décadence honteuse. La grandeur de la maison d’Autriche s’est établie sur la religion et sur la bravoure de ses premiers fondateurs, et cette grandeur subsistera, tant que ces deux fondements subsisteront.

  1. Le jésuite Joseph de Courbeville traduisit, en 1723, El Discreto (L’Homme universel) de Baltasar Gracian, et, en 1725 son premier traité, El Heroe (Le Héros), accompagné d’un important appareil de « remarques », retirées de la présente édition.

    Son travail, où l’érudition se mêle à la volonté de polémiquer avec ses prédécesseurs — Amelot de la Houssaie surtout — et avec les adversaires des jésuites, dont l’abbé Guyot-Desfontaines, ami de Voltaire, contribua à faire connaître la pensée de Gracian en France et dans le reste de l’Europe. Un rédacteur des Nouvelles Ecclésiastiques n’écrivait-il pas en 1731 : « On sait l’empressement qu’ont eu les jésuites de traduire en français les ouvrages de ce bel esprit espagnol leur confrère, tout occupé à traiter de la politique dans le goût d’une morale profane… » ?

    J. de Courbeville traduisit aussi El Politico (Le Politique Dom Ferdinand le Catholique), qui parut en 1732. (N. d. E.)

  2. Hercule. (N. d. A.)
  3. « Il semble y avoir dans la généalogie des princes certains noms fatalement affectés comme des Ptolomée à ceux d’Égypte », etc. Montaigne, Essais. (N. d. A.)