Le Héros/05

Le Héros (1725)
Traduction par Joseph de Courbeville.
(p. 28-31).


V

AVOIR UN GOÛT EXQUIS



Ce n’est point assez qu’un héros, qu’un grand homme ait beaucoup d’esprit et que l’art ait achevé sur cela dans lui ce que la naissance avait commencé : il lui convient également d’être né avec du goût, et de perfectionner ce qu’il en a reçu de la nature. L’esprit et le goût sont comme deux frères, qui ont la même origine, et dont la qualité est par proportion au même degré. Un esprit élevé ne s’allie point avec un goût médiocre ; celui-ci doit être avec l’autre d’égal à égal, sans cela il dégénère ; ou plutôt l’esprit n’est lui-même que médiocre, non plus que le goût. Car il y a des perfections du premier rang, et il y en a du second, suivant la source ou plus ou moins noble d’où elles naissent. Un jeune aigle peut amuser ses regards sur le soleil, tandis qu’un vieux papillon est ébloui, et se perd à l’aspect d’une faible lumière. Ainsi le fonds de l’homme se connaît par le goût que l’on remarque en lui. Sans doute que c’est déjà beaucoup d’avoir le goût bon : mais c’est peu pour un grand homme, il doit l’avoir excellent. À la vérité, le goût est de la nature des biens qui se communiquent et, par conséquent, il peut s’acquérir, pourvu néanmoins qu’on y ait de la disposition. Mais où trouver des hommes qui l’aient exquis ? c’est un bonheur qui n’arrive guère.

Disons en passant qu’une infinité de gens s’applaudissent de leur goût particulier, et condamnent despotiquement celui des autres, quels qu’ils soient ; mais les premiers ne doivent rien aux derniers sur cet article : ceux-ci, admirateurs aussi de leur goût, regardent à leur tour celui des autres avec mépris. Voilà comment une partie du monde se moque et se moquera toujours de l’autre : et la folie, bien qu’inégale quelquefois, ne manque pourtant pas de trouver son compte des deux côtés. Revenons. Un goût excellent est un mérite redoutable, et la terreur du mauvais et du médiocre en toute espèce : ce n’est pas assez dire ; les meilleures choses l’appréhendent ; et les perfections les plus reconnues sont mal assurées à son tribunal. Le goût étant la règle du prix juste des choses, il les examine à fond, et en fait une sévère analyse, avant que de les apprécier. Comme l’estime est un bien très précieux, il est de la sagesse et de la justice même d’en être avare : la punition naturelle de ceux qui en sont prodigues, ce doit être le mépris de leur suffrage. L’admiration est d’ordinaire le cri de l’ignorance, elle naît moins de la perfection de l’objet que de l’imperfection de nos lumières : les qualités du premier ordre sont uniques ; soyons donc extrêmement sur la réserve pour admirer.

Philippe II, roi d’Espagne, eut cette excellence et cette sagesse de goût. Formé dès sa jeunesse au parfait, il ne loua jamais que ce qui était une sorte de merveille en son genre. Un marchand portugais présenta à ce monarque un diamant superbe, qu’il apportait des Indes orientales. Les grands d’Espagne, attentifs à l’audience du Portugais, ne doutaient point que le roi n’arrêtât tous ses regards sur le diamant, et n’en admirât la beauté extraordinaire. Cependant, à peine Philippe y jeta-t-il les yeux ; non qu’il affectât en cette rencontre une majesté dédaigneuse, mais uniquement parce que son goût, accoutumé aux merveilles de la nature et de l’art, ne se laissait pas aisément charmer. Néanmoins, il demanda au marchand combien il prisait cette magnifique bagatelle. « Soixante-dix mille ducats, Seigneur, répondit le marchand : c’est par l’éclat et par le brillant que s’estiment ces chefs-d’œuvre de la nature. » Le roi continua, et lui dit : « Je vous entends ; mais enfin, à quoi pensiez-vous d’acheter cela si cher ? » « Seigneur, repartit le Portugais, je pensai qu’il y avait un Philippe II dans l’univers. » Le roi, plus frappé de cette repartie que de la magnificence du diamant, ordonna que dans le Portugais le marchand fût payé, et l’homme d’esprit récompensé d’une manière digne de Philippe II. Par là, ce prince donna tout ensemble des marques de son goût supérieur en différents genres.

Quelques-uns s’imaginent que c’est presque blâmer que de ne louer pas extrêmement. Pour moi, je pense que l’excès dans la louange est un défaut de politesse et de bon sens ; de politesse, parce que c’est se moquer d’autrui, de bon sens, parce que c’est se faire moquer de soi-même. Un roi de Grèce, c’était Agésilas, n’avait-il pas raison d’appeler malhabile homme l’artisan qui donnerait à un pygmée la chaussure d’Enselade ? En matière de louanges, l’habileté consiste à les assortir au sujet, sans rien diminuer, sans rien ajouter.

Don Ferdinand Alvarès de Tolède s’était distingué dans la guerre par une suite de victoires pendant quarante ans : et l’Europe entière, qui fut son champ de bataille, le combla de louanges conformes à sa valeur. Comme ce grand homme se montrait peu sensible à tant de gloire, on lui demanda un jour la raison de cette indifférence : « Tout cela est peu de chose à mon goût, répondit-il, il me manque d’avoir eu affaire à une armée turque. Quand une victoire est l’ouvrage de l’habileté, et non le fruit de la force, et qu’une excessive puissance, tel qu’est l’empire ottoman, se voit par là humiliée, alors l’expérience et la bravoure d’un général peuvent recevoir quelques éloges. » Qu’il faut de choses pour piquer et pour satisfaire le goût d’un héros !

Après tout, on ne prétend pas enseigner ici l’art de devenir un Zoïle, à qui rien ne plaît, et qui ne trouve qu’à blâmer. Mauvais caractère ! intempérance de critique, odieuse et indigne d’un honnête homme ! ignorante vanité dans plusieurs grands, auxquels il semble plus beau de dédaigner tout, que de rien approuver : en mille autres, si je puis me servir de ces termes, fadeur de raison, sécheresse de philosophie qui ne sent rien, qui ne goûte rien. Nous voulons donc précisément qu’un héros, un grand homme, après avoir envisagé les choses en elles-mêmes, les estime ce qu’elles valent ; et que son goût en décide avec autant d’équité que de justesse ! Car il n’en est que trop qui font un sacrifice de leur jugement, à quelque affection particulière, au préjugé, à la reconnaissance, ou bien à la haine, au ressentiment, à la jalousie. Quelle honte ! quelle bassesse d’âme, de préférer ainsi les ténèbres à la lumière, la passion à la raison ! Que l’on ait la droiture et le courage d’estimer chaque chose selon sa juste valeur, et que le goût ne soit jamais l’esclave des préventions.

Au reste, il n’est permis qu’à un discernement heureux, et cultivé par un grand usage, de parvenir à savoir le prix de la perfection, sans la rehausser, ni la rabaisser. Lors donc qu’on ne se croit pas encore le goût assez fait et assez sûr pour porter son jugement avec honneur, que l’on se garde bien de hasarder, et que l’on ne montre pas son insuffisance, en trouvant un défaut ou une perfection qui ne sont point.