Le Héros/03

Le Héros (1725)
Traduction par Joseph de Courbeville.
(p. 18-23).


III

QUEL DOIT ÊTRE LE CARACTÈRE
DE L’ESPRIT DANS UN HÉROS



Il faut de grandes parties pour composer un grand tout : et il faut de grandes qualités pour faire un héros. Une intelligence étendue et brillante semble devoir occuper le premier rang entre ces qualités. Tel est le sentiment de ceux qui passent pour avoir plus creusé dans la nature de l’héroïsme. Et de même qu’il n’est point selon eux de grand homme qui n’ait cette intelligence, ils ne la reconnaissent aussi dans qui que ce soit, qu’ils ne le qualifient un grand homme. De tous les êtres qui frappent nos sens en ce monde visible, ajoutent-ils, le plus parfait est l’homme ; et dans lui, ce qu’il y a de plus relevé, c’est une intelligence vaste et lumineuse, principe de ses opérations les mieux conduites et les plus surprenantes. Mais, de cette intelligence, de cette perfection comme fondamentale, naissent deux qualités, ainsi que deux branches qui sortent de la même tige. Un jugement solide et sûr, et un esprit tout de feu, sont ces qualités ; lesquelles attirent le nom de prodige à l’homme en qui elles se réunissent.

La philosophie ancienne prodiguait des éloges à d’autres facultés de l’âme, qu’elle multipliait, suivant sa manière de concevoir les choses. La politique ose prendre ici la liberté de transférer ces éloges, et au jugement et à l’esprit : elle considère le premier comme le tribunal de la prudence, où tout s’examine et se règle ; et le second, elle le regarde comme la sphère de ce feu subtil et vif qui saisit aussitôt la chose examinée et réglée ; elle juge que le concert, que l’accord de ces deux attributs est essentiel aux héros, aux grands hommes, pour leur fournir en toute rencontre des ressources également certaines et promptes. D’ailleurs, à quoi bon prêter à l’âme tant de formes et tant de notions différentes ? Cette multiplication d’idées ne produit que de l’obscurité, et ne sert qu’à faire perdre de vue l’objet principal.

Quoi qu’il en soit, je soutiens premièrement que le caractère de l’esprit propre d’un héros, c’est d’être vif et tout de feu, et je n’en connais pas un seul du premier ordre, à qui ce caractère ait manqué. Les paroles pleines de feu étaient, pour le dire ainsi, dans Alexandre les étincelles qui précédaient les entreprises rapides de ce foudre de guerre. César, son successeur dans la carrière des conquêtes, comprenait vite et agissait avec célérité. Leur manière de penser et de s’exprimer, également vive, représentait leur manière d’entreprendre et de vaincre, également prompte. Et qu’est-ce donc que cette perfection ? Qu’est-ce que ce beau feu de l’esprit ? Il n’est peut-être pas moins difficile de définir qu’il est rare de posséder un don de cette nature. S’il n’est pas un rayon pur de la divinité, il en est du moins l’imitation, la ressemblance, le symbole.

Cependant, je ne borne pas le nom ni le caractère de héros aux seuls guerriers, aux seuls conquérants, même de la première classe : j’attribue aussi l’héroïsme à tous les personnages illustres dans un haut genre ; à tous les grands hommes, soit pour le cabinet et pour les affaires, soit pour les lettres humaines, soit pour l’érudition sacrée ; et je demande en ceux-ci les mêmes qualités de l’esprit que dans les premiers. Tel fut, par exemple, pour le sacré, le grand Augustin, en qui le brillant règne de concert avec le solide. Tel fut pour le profane, ce rare génie dont l’Espagne illustra Rome, et dont la vivacité suit toujours pour guide le jugement.

À parler en général, certains traits d’un esprit vif ne sont pas moins heureux dans plusieurs occurrences que certains faits hasardés par le même principe. Les uns et les autres ont souvent été comme les ailes pour arriver tout à coup au sommet de la grandeur, pour élever du sein même de la poussière aux postes les plus éclatants. Un empereur des Turcs se donnait quelquefois le plaisir, et à toute sa cour, de se montrer sur un balcon. Il s’y promenait un jour, avec une espèce de billet à la main qu’il lisait, ou qu’il faisait semblant de lire ; le vent emporta le billet qu’il tenait nonchalamment, et qu’il laissa peut-être tomber exprès, pour se divertir de ce qui en arriverait. Aussitôt les pages attentifs à considérer leur maître, ayant vu le billet qui voltigeait au gré du vent, firent à l’envi mille efforts pour l’attraper, et pour plaire à Sa Hautesse. L’un d’eux plus spirituel et plus agile saisit en l’air le papier ; et à l’aide de quelques branches d’arbre assez faibles qu’il entrelaça dans un instant, il sut s’élancer sur le balcon, présenta le billet et dit : « Seigneur, un vil insecte a des ailes, et sait voler pour le service de Sa Hautesse. » L’empereur, charmé de cette action vive et de ce discours impromptu tout ensemble, donna sur-le-champ au page l’un des plus honorables emplois dans ses armées. Ce prince voulut apparemment faire voir par là que si la vivacité d’esprit toute seule ne doit pas commander en chef, elle peut au moins commander en second.

L’esprit vif est encore comme le sel et l’agrément de toutes les belles qualités ; et à l’égard des grandes perfections, il en est comme l’éclat, comme le lustre qui les fait briller à mesure que le fonds en est riche. Ainsi, les paroles d’un roi, toutes les fois que c’est le roi qui parle en lui, doivent être autant de traits lumineux, dont on soit frappé. Les trésors immenses des plus puissants monarques se sont dissipés et évanouis, mais la renommée a recueilli et conservé les mots spirituels qu’ils ont dits. À combien de grands capitaines le fer et le feu ont-ils quelquefois moins réussi qu’une vivacité ingénieuse placée à propos ? La victoire fut alors le fruit de leur esprit.

L’épreuve du mérite dans le plus parfait des rois, et la source de sa haute réputation, ce fut la sentence qu’il prononça sur-le-champ à l’occasion de deux femmes qui se disputaient le droit de mère du même enfant. Car le caractère d’esprit qui signala Salomon, depuis cette décision aussi prompte que judicieuse, est absolument nécessaire en mille circonstances délicates, où le loisir d’une longue délibération n’est point permis : il est alors comme le flambeau qui éclaire dans les doutes, comme le sphinx qui dévoile les énigmes, comme le fil d’Ariane avec lequel on peut sortir d’un labyrinthe d’affaires les plus embarrassées.

Soliman, empereur des Turcs, fit un usage sensé de son esprit vif dans une conjoncture singulière, et qui a du rapport avec celle de Salomon, que je viens de citer. Un juif prétendait couper une once de chair à un chrétien, par un contrat usuraire qu’il l’avait forcé de passer en lui prêtant une somme d’argent dont l’autre avait un besoin extrême. La cause fut portée au tribunal de l’empereur, devant qui le juif l’exposa et la défendit avec insolence. Soliman, après avoir tranquillement écouté le juif, ordonna d’une contenance grave que l’on apportât des balances, un poids d’une once, et un coutelas des mieux effilés. À cet appareil, l’usurier content s’applaudissait en secret, et son débiteur pâle tremblait de tout son corps, lorsque l’empereur adressant la parole au juif : « Je te fais trancher la tête, dit-il, si tu coupes ou un peu plus, ou un peu moins de chair qu’il n’est stipulé dans ton contrat. » Cet arrêt imprévu fit bientôt désister le juif de ses poursuites et acquit beaucoup de gloire à Soliman dans tout l’empire, où le bruit s’en répandit.

Au reste, on doit ménager le vif et le brillant de l’esprit, pour des sujets qui le méritent, ainsi que le lion réserve ses efforts pour des dangers dignes de lui. Car sans parler de ceux qui le prodiguent, comme quelques-uns prodiguent leurs biens en pure perte, on en voit une infinité d’autres, qui l’emploient à des usages odieux. Je désigne ici ces satiriques Momus, ces Timons caustiques, dont un coup de langue est quelquefois comme un coup de poignard dans le sein. Mais l’indigne abus qu’ils font d’une faculté si estimable, lorsqu’on la tourne du bon côté, ne demeure point impuni : comme ils n’épargnent personne, aussi personne ne les épargne ; et fussent-ils au faîte de l’élévation, le dernier des hommes se croira en droit de donner sur eux, de leur ôter même les belles qualités que d’ailleurs ils pourraient avoir.

Mais bien que l’heureuse vivacité d’esprit soit un don de la nature, l’art peut pourtant l’aider et le perfectionner ; soit par les traits vifs des autres dont on profite ; soit par des réflexions sur les circonstances, où l’on placerait les siens propres. Dans un bon fonds, les discours et les faits qui y ont du rapport sont des semences capables de nourrir et d’enrichir de plus en plus ce même fonds. Je me suis étendu sur cette qualité d’un héros, d’un grand homme, parce que l’on n’était peut-être pas assez persuadé qu’elle lui fût essentielle. Pour ce qui est de l’autre perfection, qui suit aussi d’une intelligence telle que je l’ai définie, et qui est un jugement solide et sûr, je n’en détaillerai pas la nécessité absolue, la chose parle d’elle-même.