Le Héros/14

Le Héros (1725)
Traduction par Joseph de Courbeville.
(p. 64-66).


XIV

L’ASCENDANT NATUREL



L’ascendant naturel est une perfection d’un genre si difficile à bien démêler des autres qu’on la traiterait peut-être de chimère, si les réflexions faites sur l’usage de cette même perfection n’en attestaient la réalité. Les esprits attentifs et profonds dans la connaissance des hommes observent que, sans l’art de la persuasion, et sans le secours de l’autorité d’un rang supérieur, il se trouve, en certaines personnes, un fond d’ascendant, une force secrète d’empire sur les autres, une souveraineté naturelle qui impose, je ne sais quelle assurance qui attire du respect, et qui se fait obéir. Jules César tombe entre les mains de quelques pirates insulaires, qui deviennent par là les arbitres de sa destinée. Mais il se montre plus leur maître qu’ils ne le sont de sa personne : livré à leur discrétion, il les commande, ainsi que des gens à sa solde ; ses ordres sont exécutés par ceux qui le tiennent sous leur puissance. César, ce semble, n’est que comme un prisonnier feint, qui serait en effet le souverain auquel on obéit, dès qu’il reprend le ton de maître. Pourquoi cela ? C’est qu’il porte sur son front l’empreinte de l’empire né avec lui sur le reste des mortels.

Un homme tel que je le peins et que je me le figure fait plus, d’un seul regard et d’une parole, que les autres ne font avec tout l’étalage de leur éloquence. Ses raisons, lorsqu’il parle, concilient moins les esprits qu’elles ne les subjuguent : elles partent d’une âme forte et hardie, qui semble plutôt donner des ordres que des preuves pour persuader : on cède moins à la conviction que l’on ne plie sous un ascendant qui est le maître ; l’esprit en subit le joug sans examiner comment, et la volonté la plus fière s’y laisse comme attacher par un lien aussi serré qu’il est secret.

Ce caractère a beaucoup de rapport à celui du lion, lequel naît avec la supériorité sur ses semblables. Tous les animaux, par un instinct de la nature, reconnaissent le lion pour leur roi, et le respectent à leur façon, avant même que d’en avoir essayé le courage. C’est de cette sorte que les héros dont je parle captivent le respect et la soumission, avant même qu’on ait éprouvé ce qu’ils sont dans le fond, et ce qu’ils peuvent. Oui, si ce don de la nature est accompagné d’une grande intelligence, c’en est assez, et l’on a tout ce qu’il faut pour gouverner avec gloire le plus vaste État. Aussi, l’ascendant naturel doit-il être la qualité de ceux en particulier que leur naissance met sur le trône. Ferdinand Alvarès de Tolède était plus maître des troupes par cet ascendant que s’il eût été le souverain sans l’avoir. Il est vrai qu’il était parvenu à un haut rang, mais il était né pour le premier, pour être roi : ses moindres paroles se ressentaient d’une souveraineté naturelle, à laquelle on ne résistait point.

Au reste, il y a une distance infinie de cette perfection à un air de gravité étudiée, ou à une fierté de commande : et quand l’une ou l’autre serait naturelle, on n’en réussirait pas davantage ; la première nous affadit à la longue, et la seconde, lorsqu’elle est toute seule, choque toujours. Mais il est un défaut plus directement encore opposé à l’ascendant naturel : c’est la défiance outrée de nous-mêmes, car cette défiance nous fait tomber dans une timidité excessive, et cette timidité nous jette dans le mépris. Je me souviens ici d’un bel axiome de Caton : L’homme, dit-il, doit se respecter soi-même, c’est-à-dire respecter sa raison qui lui ordonne une honnête hardiesse, et qui lui défend une crainte servile : cette crainte est une sorte de permission qu’il accorde aux autres de n’avoir nul égard, nulle considération pour lui.