Le Héros/15

Le Héros (1725)
Traduction par Joseph de Courbeville.
(p. 67-70).


XV

RENOUVELER DE TEMPS EN TEMPS
SA RÉPUTATION



Les premières entreprises en tout métier sont comme des échantillons que l’on montre au public afin qu’il connaisse le fonds, et qu’il en juge. Des progrès étonnants suffisent à peine pour réparer enfin des commencements, qui n’ont été que médiocres : et s’ils ont été mauvais, nul effort n’en peut relever ; on ne fait plus que ramer vainement, dit le proverbe, contre vent et marée. Au contraire, d’heureux commencements sont suivis d’un double avantage, qui est de donner d’abord un grand prix au mérite, et de lui servir après cela, comme de caution et de garantie pour l’avenir. À l’égard de la réputation, le public ne change pas aisément sur l’estime dont il est une fois prévenu ; mais il change encore moins sur les sentiments désavantageux : un mauvais début forme dans l’esprit un préjugé, qui tient presque toujours contre les suites ; il est de la nature du cancer, qu’on ne saurait ôter de l’endroit auquel ce mal s’est attaché ; il est une atteinte aussi opiniâtre à la réputation, et l’on n’en revient jamais bien.

Que la première démarche que l’on fait dans le monde soit donc digne d’applaudissement : comme elle est une décision, ou du moins une très forte présomption pour toutes les autres, il faut tâcher de la marquer par quelque chose de frappant. Un succès commun ne peut pas plus conduire à une réputation extraordinaire que l’effort d’un pygmée peut rendre fameux un géant, puisque les bons commencements en tout sont les gages et les arrhes de la nature du mérite ; les premiers essais d’un héros doivent être les chefs-d’œuvre d’un homme ordinaire.

À peine l’illustre comte de Fuentes parut-il dans la carrière de l’héroïsme, qu’il donna des marques éclatantes d’un grand homme de guerre, semblable à l’astre du jour, qui, dès son lever, répand partout la lumière. Sa première entreprise eût pu fournir toute seule et remplir la course d’un autre général habile. Il ne fit point de noviciat, s’il est permis d’user de cette expression, pour acquérir les vertus, et pour apprendre les fonctions militaires : le jour même qu’il endossa la cuirasse, il agit en vieux capitaine expérimenté. En effet, comme son habileté égalait sa valeur extrême, contre le sentiment des principaux officiers de l’armée, il assiégea Cambrai, et s’en rendit maître. Cette conquête fit connaître et fit dire qu’il était héros avant que d’avoir été soldat. Car enfin, quel fonds de mérite ne devait-il point avoir, pour répondre à une aussi grande attente que celle dont il prenait sur lui l’événement ? Ceux qui n’ont que le soin de politiquer conçoivent à leur aise de hautes pensées ; il n’en est pas ainsi de ceux à qui les hauts faits sont commis ; la difficulté de l’exécution ne se comprend que par la connaissance de mille moyens qu’ils doivent brusquement employer, et de mille obstacles qu’ils ont à surmonter, dont eux seuls sont les témoins éclairés. Quoi qu’il en soit, j’insiste sur mon principe ; c’est à savoir que l’on doit débuter par quelque chose de grand, si l’on veut s’assurer l’héroïsme. Le cèdre croît plus en une aurore que l’hysope en une année ; parce que le premier végète d’abord avec une force infiniment supérieure à celle de l’autre. Je dis le même de la réputation, laquelle croît en peu de temps, lorsque les commencements en sont extraordinaires. Bientôt, l’héroïcité du mérite se déclare, la renommée se fait entendre, et le cri de la louange devient général.

Cependant, il ne suffit pas d’avoir glorieusement commencé ; il faut se soutenir, et avancer même, bien loin de se démentir. Néron commença son règne en père de la patrie, et il le continua et le termina en tyran. Lorsque les extrémités du bon au mauvais, de la gloire à la honte, du vice à la vertu, se sont ainsi rencontrées dans un même homme, c’est un monstre condamné au mépris et à l’horreur de tous les siècles. Mais il n’est peut-être pas moins difficile de se maintenir dans sa réputation que de la commencer. La réputation baisse peu à peu, tombe et finit, parce qu’elle est de la nature des choses sujettes aux lois du temps. Néanmoins, la gloire ne survit-elle pas tous les jours à l’homme qui s’en est acquis ? Oui, mais c’est lorsque l’homme n’a pas survécu lui-même à sa gloire.

Il est essentiel de renouveler de temps en temps sa réputation, c’est-à-dire de faire voir, par intervalles, de nouvelles preuves de son mérite. La renommée n’est pas tout à fait, à l’égard du bien, ce qu’elle est à l’égard du mal : elle se tait plus volontiers sur le bien, quand on est trop longtemps à lui fournir de quoi parler. Et d’une autre part, comme le mérite le plus accompli perd beaucoup à se montrer trop souvent, l’habileté est de savoir en suspendre, et en faire reparaître à propos les effets. Cette sage alternative de repos et d’action entretient à coup sûr l’estime publique, au lieu que des succès, continués et suivis de trop près, ne font presque plus d’impression. Le soleil ne varie-t-il pas son horizon ? Et son absence, dans une partie du monde, y excite le désir de le revoir, tandis que son retour dans l’autre partie y rapporte la joie. Les Césars quittaient Rome de temps en temps, pour aller chercher de la gloire chez les étrangers ; et ils revenaient chaque fois avec de nouveaux lauriers sur le front.