Le Héros/13

Le Héros (1725)
Traduction par Joseph de Courbeville.
(p. 61-63).


XIII

LE JE NE SAIS QUOI



Le je ne sais quoi, qui est l’âme de toutes les bonnes qualités, qui orne les actions, qui embellit les paroles, qui répand un charme inévitable sur tout ce qui vient de lui, est au-dessus de nos pensées et de nos expressions ; personne ne l’a encore compris, et apparemment personne ne le comprendra jamais. Il est le lustre même du brillant, qui ne frappe point sans lui ; il est l’agrément de la beauté, qui sans lui ne plaît point ; c’est à lui de donner, pour me servir de ces termes, la tournure et la façon à toutes les qualités qui nous parent ; il est, en un mot, la perfection de la perfection même, et l’assaisonnement de tout le bon et de tout le beau. Le je ne sais quoi se montre à nous sous un certain attrait aussi sensible qu’inexplicable : c’est un assemblage de parties, d’où il résulte un tout engageant, qui nous intéresse et nous touche, soit que l’on parle, ou soit que l’on agisse. À l’examiner de près, on aperçoit, ce semble, assez qu’il est un présent de la nature : du moins, on est encore à savoir les règles pour l’acquérir ; et il paraît qu’il s’est jusqu’ici maintenu dans l’indépendance de l’art.

Cependant, le désir de définir le je ne sais quoi et l’impuissance d’y réussir lui trouvent des noms différents, selon les différentes impressions qu’il fait sur nous. Tantôt, c’est le je ne sais quoi de majestueux et de grand ; tantôt, c’est le je ne sais quoi d’aimable et d’honnête ; ici, c’est le je ne sais quoi de fier et de gracieux ; là, c’est le je ne sais quoi de vif et de doux ; chacun enfin le qualifie suivant les diverses faces qu’il représente. D’ailleurs, les uns voient le je ne sais quoi où les autres ne l’aperçoivent pas : et c’est encore une de ses propriétés de ne frapper pas également tout le monde, mais de ne nous frapper que conformément à la manière dont chacun de nous est sensible. Ce que je dis regarde surtout le je ne sais quoi de délicat et de fin, parce qu’il est trop imperceptible pour ne pas échapper à la plupart. Pour ce qui est du je ne sais quoi dont les traits sont plus marqués, il est presque universel : il fait son impression sur le sentiment même du vulgaire, qui en est touché, bien que ce soit ordinairement sans y réfléchir.

Je connais des gens qui prétendent que le je ne sais quoi n’est autre chose que l’aisance et la facilité dans tous les dehors de la personne. Mais il faut donc ajouter à cette définition, pour la rendre juste, je ne sais quelle aisance, je ne sais quelle facilité : et alors, on ne nous apprend rien de nouveau, on laisse la chose aussi obscure et aussi indéfinie qu’elle a toujours été. Bien plus, c’est borner le caractère du je ne sais quoi, lequel s’étend à tout, ainsi que l’astre du jour, qui influe sur tous les ouvrages de la nature. Que le soleil refuse à la terre sa chaleur bénigne, quels fruits la terre produira-t-elle ? Que le je ne sais quoi manque à un homme ? Ses plus belles qualités ne feront jamais qu’un mérite insipide, ou plutôt elles demeureront comme mortes. Ainsi le je ne sais quoi n’est pas tellement une circonstance, un simple dehors, qu’il ne tienne au fonds et à la chose même.

En effet, s’il est l’agrément de la beauté, comme je le disais tout à l’heure, il n’est pas moins le flegme propre de la prudence, et le feu martial qui convient à la valeur : il va de compagnie avec l’un et avec l’autre. On le reconnaît dans un capitaine à je ne sais quelle intrépidité animée, qui inspire de l’assurance et du courage au soldat. On le reconnaît dans un monarque assis sur le trône, à je ne sais quelle représentation auguste, qui imprime du respect. Le premier est plus vif, et le second est plus majestueux : mais l’un et l’autre est également inséparable de la perfection qu’il désigne ; celui-ci, de la dignité convenable à un roi sur le trône ; celui-là, de la valeur convenable à un guerrier dans le champ de bataille. Il n’est point de termes pour apprécier le je ne sais quoi, qui caractérisait la bravoure inébranlable de Ferdinand d’Avalos, marquis de Pescara, ce rival d’Aldde, qui triompha d’une manière si glorieuse à la journée de Pavie. Le je ne sais quoi du Thésée français, Henri IV, est encore au-dessus de toute expression : il fut, pour ce conquérant de son propre royaume, le fil d’or qui le tira d’un labyrinthe plus embarrassé que celui de Dédale.

En un mot, le je ne sais quoi entre dans tout, afin de donner le prix à tout, sans avoir lui-même besoin de rien : il entre dans le politique, dans les belles lettres, dans l’éloquence, dans la poésie, dans le négoce, dans les conditions les plus basses comme dans les plus élevées.