Le Héros/09

Le Héros (1725)
Traduction par Joseph de Courbeville.
(p. 44-47).


IX

CONNAÎTRE
SA BONNE QUALITÉ DOMINANTE



Je ne sais si je dois nommer attention ou hasard qu’un grand homme ait assez tôt aperçu sa bonne qualité dominante, pour la mettre en œuvre dans toute son étendue. Quoi qu’il en soit, cette qualité qui prévaut en nous, c’est tantôt la valeur, tantôt l’esprit de politique, tantôt une disposition singulière pour les lettres : en un mot, c’est le fonds marqué à chacun pour être parfait dans quelque genre, s’il peut le connaître ce fonds, et s’il le cultive préférablement à toute autre chose. C’est une folie de prétendre se partager avec un succès égal à deux grands objets, dont un seul suffit pour occuper sans cesse nos soins : c’est une folie de vouloir associer l’excellent général d’armée avec l’homme savant au même degré. Il faut opter et suivre Mars ou Apollon ; il faut du moins se livrer à l’un, et ne faire que se prêter à l’autre, en sorte que la qualité dominante n’ait aussi qu’un objet dominant. L’aigle, content de pouvoir seul entre les oiseaux soutenir l’aspect du soleil, n’aspire point à leurs chants mélodieux ; l’autruche ne se pique point de prendre son vol aussi haut que l’aigle, une chute certaine serait sa destinée ; la beauté de son panache doit la consoler de l’autre avantage qu’elle n’a pas.

Chacun de nous, en recevant du Souverain Être la naissance, reçoit au même temps, pour parler ainsi, le lot d’esprit et de génie qui lui est propre ; c’est ensuite à chacun de le remarquer, et de le monter à tout son prix. Il n’y a pas eu jusqu’à présent un seul homme qui ne pût s’élever au point de la perfection en quelque chose, parce qu’il n’y en a pas eu un seul à qui tout talent ait absolument manqué. Néanmoins, on en compte si peu de parfaits qu’on les appelle par distinction des hommes extraordinaires, des grands hommes ; ceux-ci par la supériorité, ceux-là par la singularité de leur mérite. À l’égard de tous autres, leur capacité est aussi inconnue que la réalité du phénix est incertaine. Il n’est personne, à la vérité, qui se croie inhabile aux plus difficiles emplois mêmes : mais la flatteuse imposture que fait ici la passion, le temps la dissipe ; et presque toujours lorsque le mal est sans espoir de guérison.

Ce n’est point une faute, à mon sens, de ne pas exceller dans le médiocre, afin d’être médiocre dans l’excellent ; mais être médiocre dans un rang inférieur, lorsqu’on pourrait en remplir un premier avec distinction, c’est ce qui n’est point pardonnable, et ce qui n’est pourtant que trop ordinaire. Le conseil que donne un poète à ce sujet est très sage et vaut bien une sentence d’Aristote : Ne faites rien en dépit de Minerve : c’est-à-dire qu’il ne faut point embrasser un état, un emploi que le talent désavoue, et pour lesquels par conséquent l’habileté nécessaire ne viendra jamais. Cette vérité est bien facile à comprendre ; et qu’il est difficile qu’on en fasse l’application ! En matière de capacité, on ne désabuse personne, et qui que ce soit ne se désabuse soi-même ; pour cela, il faudrait commencer par croire que nous pouvons nous tromper, et nous nous croyons infaillibles. Un bandeau que nous nous mettons devant les yeux nous couvre notre insuffisance réelle, et ne nous laisse voir que notre prétendu mérite. C’était le désir d’un homme sensé qu’il y eût des miroirs qui représentassent le caractère de l’esprit, comme nous en avons qui représentent les traits du visage ; mais par malheur, ajoutait-il, chacun doit être en quelque sorte son miroir : et ce miroir n’est fidèle qu’à nous représenter tels qu’il nous plaît d’être, et non point tels que nous sommes.

Tout juge de soi-même trouve mille subtilités pour se dérober et pour échapper à la connaissance de ce qu’il est en effet : l’amour-propre qui sait, comme le Protée de la fable, prendre toutes sortes de formes fournit à chaque inclination, à chaque penchant, des ressources infinies pour suborner la raison. Que cet amour-propre est fertile en lumières, ou plutôt en illusions ! Car la variété des inclinations et des penchants est prodigieuse ; elle est égale à celle des humeurs, des sons de voix, des sentiments, des goûts, des visages, à celle de tous les différents états de la vie. C’est par cette extrême variété de penchants qu’il n’est point de fonctions qui demeurent vides dans le monde. Le penchant rend tout praticable : il facilite ce que le prince le plus despotique, et même le plus aimé, n’obtiendrait pas de ses sujets. Je suppose, pour un moment, qu’un prince, tel que je le dépeins, veuille assigner à ses peuples leur vacation particulière, et qu’il dise à celui-ci : soyez laboureur ; à celui-là : soyez matelot, et ainsi des autres. Certainement, tous se récrieront sur l’impuissance où ils sont de supporter le travail accablant dont on les charge. Non pas un seul ne serait content d’un emploi même honnête, dès que cet emploi serait de commande et opposé à son penchant. Jusqu’où ne va point le pouvoir, la force de l’inclination ? Mais avec ce pouvoir, avec cette force, on n’en réussit pas mieux : parce que d’ordinaire le penchant est à une chose pour laquelle le talent n’est pas.

Que fait donc un homme sage et de réflexion ? Il appelle, pour m’exprimer ainsi, de son penchant au tribunal de sa raison : à la faveur de cette lumière pure, il examine sérieusement son inclination et sa bonne qualité dominante ; et s’il ne confond point l’une avec l’autre. Après cet examen tranquille et sincère, il destine son talent à ce qui lui convient, et il tâche d’y plier son penchant. Car le premier, secondé par celui-ci, travaille avec aisance et avec ardeur, et fait de grands progrès en peu de temps.

Don Ferdinand Cortès, marquis del Valle, n’eût jamais été le conquérant des Indes s’il ne s’était comparé, mesuré avec les divers emplois, afin d’appliquer sa qualité dominante à l’objet qu’il jugea qui lui était convenable. En se livrant aux lettres, peut-être y serait-il resté dans une médiocrité commune, quoique d’ailleurs il eût beaucoup d’intelligence : au lieu qu’en prenant le parti des armes, après avoir connu ses grandes dispositions pour ce métier, il parvint aux glorieux parallèles des plus célèbres héros de l’Antiquité.