Le Héros/01

Le Héros (1725)
Traduction par Joseph de Courbeville.
(p. 11-13).


I

SE RENDRE IMPÉNÉTRABLE
SUR L’ÉTENDUE DE SA CAPACITÉ



Le premier trait d’habileté dans un grand homme est de bien connaître son propre fonds, afin d’en ménager l’usage avec une sorte d’économie. Cette connaissance préliminaire est la seule règle certaine sur laquelle il peut et il doit après cela mesurer l’exercice de son mérite. C’est un art insigne et de savoir saisir d’abord l’estime des hommes, et de ne se montrer jamais à eux tout entier. Il faut entretenir toujours leur attente avantageuse, et ne la point épuiser, pour le dire ainsi ; qu’une haute entreprise, une action éclatante, une chose enfin distinguée dans son genre en promette encore d’autres, et que celles-ci nourrissent successivement l’espérance d’en voir toujours de nouvelles.

En effet, si l’on veut se conserver l’admiration publique, il n’est point d’autre moyen pour y réussir que de se rendre impénétrable sur l’étendue de sa capacité. Un fleuve n’inspire de la frayeur qu’autant de temps que l’on n’en connaît point le gué ; et un homme habile ne s’attire de la vénération qu’autant de temps que l’on ne trouve point de bornes à son habileté. La profondeur ignorée et présumée de son mérite le maintient dans une éternelle possession d’estime et de prééminence.

Au reste, le politique établit ici un axiome très judicieux, savoir que se laisser pénétrer par autrui, et céder le droit d’en être absolument gouverné, c’est à peu près la même chose. Cette pénétration, bien mise en œuvre, est une voie presque sûre pour changer en quelque sorte la face des conditions dans le monde ; pour qu’un supérieur, quel qu’il soit, n’en ait plus que le fantôme et le nom, et que l’inférieur se substitue à toute l’autorité. Mais si l’homme qui en a compris un autre est en état de le dominer, l’homme aussi que personne ne peut approfondir reste toujours comme dans une région inaccessible à la dépendance.

Que votre attention se réveille donc pour frustrer celle de certaines gens qui cherchent à découvrir jusqu’où va précisément votre suffisance. Il faut se comporter comme les grands maîtres dans un art, lesquels se gardent bien de développer en un jour à leurs élèves tout ce qu’ils savent, et ne s’expliquent à eux que peu à peu et par degrés. À l’égard de ce qui fait proprement le fonds de leur métier, c’est un mystère auquel nul autre n’est initié ; c’est un secret qu’ils se réservent pour se soutenir dans la réputation d’être les premiers maîtres, et d’avoir une capacité illimitée.

Certainement, c’est avoir la gloire de ressembler, plus que le commun des hommes, au Souverain Être, que d’aspirer ainsi à une sorte d’infinité. Un si noble dessein est le premier fondement de l’héroïsme et de la grandeur ; en le suivant ce dessein, il est vrai que l’on ne devient pas inépuisable en mérites, mais on parvient du moins à le paraître ; et ce n’est point là l’ouvrage d’un génie vulgaire. Quiconque au reste entre bien dans cette maxime délicate, il ne sera point étonné des louanges données à ce paradoxe, apparemment si étrange, du sage de Mytilène : La moitié vaut mieux que le tout. Car c’est-à-dire que la moitié du fonds mise en réserve, tandis que l’autre partie est mise en évidence, vaut mieux que le tout de même espèce prodigué sans ménagement.

Ce fut en cet art de fournir toujours à l’attente publique qu’excella le premier roi du Nouveau Monde, le dernier roi d’Aragon, et le monarque le plus accompli de tous ses prédécesseurs, Ferdinand le Catholique. Il occupa sans cesse l’admiration de l’Europe, et il l’occupa bien plus par un prudent emploi de ses rares qualités, dont les effets glorieux se succédaient les uns aux autres, que par tant de lauriers qui ceignaient son front. Sa politique, supérieure à celle des princes ses rivaux, le fut encore plus en ce point qu’il en sut dérober les ressorts aux yeux de tout le monde, aux yeux de ceux qui l’approchaient, qui le touchaient même de plus près : la reine Isabelle, son illustre compagne, les ignora, quoique passionnément aimée de Ferdinand ; les courtisans de ce monarque les ignorèrent, quoique tous les jours appliqués à les épier, à les démêler, à les deviner. Tous les soins de ces politiques curieux n’étaient que des coups en l’air : le prince ne leur fut jamais connu que par les événements successifs, dont le nouvel éclat les surprenait de plus en plus.

Jeunes héros, pour qui la gloire a des charmes, vous qui prétendez à la vraie grandeur, efforcez-vous d’acquérir la perfection dont je parle. Que tous vous connaissent pour être estimés de tous ; mais que personne ne vous pénètre : avec cette conduite un fonds médiocre paraît grand, et un grand fonds paraît comme infini.