Le Héros/07

Le Héros (1725)
Traduction par Joseph de Courbeville.
(p. 37-39).


VII

L’AVANTAGE DE LA PRIMAUTÉ



Combien de gens auraient été des Phénix en leur genre et des modèles pour les siècles futurs, si d’autres n’étaient pas venus avant eux ? C’est un avantage insigne d’être le premier : le mérite que l’on a d’ailleurs augmente presque de moitié par là, où l’on gagne pour le moins d’avoir toujours la préséance sur un mérite égal qui ne se montre qu’après. On regarde ordinairement comme les copies des anciens tous ceux qui succèdent à leurs belles qualités ; et quelques efforts que fassent les derniers, ils ne sauraient détruire la prévention invétérée qu’ils ne sont que des imitateurs. Une sorte de droit d’aînesse met les premiers au-dessus de tout ; et les seconds sont comme des cadets de condition, auxquels quelques restes d’honneurs ont été laissés pour partage. La fabuleuse Antiquité ne se contenta plus après un certain temps d’estimer et de vanter ses héros : elle leur prodigua dans la suite son encens et ses hommages. C’est une erreur qui n’est encore que trop commune aujourd’hui d’exagérer le prix des choses à mesure qu’elles sont plus éloignées de nos temps.

Mais l’avantage dont je veux ici parler est de se rendre le seul, l’unique, et le premier, par rapport au genre de mérite, sans égard à l’ordre des temps. La pluralité du même mérite, si je puis me servir de ce terme, en est une diminution, ce mérite fût-il éminent dans tous ceux qui l’auraient : et au contraire la singularité d’un vrai mérite, fût-il en soi inférieur à l’autre, le met à un haut prix. Ce n’est point l’effet d’une industrie ordinaire de s’ouvrir une route nouvelle pour parvenir à la gloire d’être le premier et le seul de son mérite. Il y a plusieurs chemins qui mènent à cette belle singularité : mais tous ne sont pas également praticables ; il faut les examiner bien, et les choisir selon ses forces : les moins effrayés, quoique difficiles, sont communément les plus courts. Par un sentier peu battu et malaisé, souvent le voyageur n’arrive-t-il pas plus tôt à son terme ?

Salomon se fit un plan de conduite directement opposée à celle de David, et une place, parmi les héros, coûta bien moins au fils qu’à son père : celui-ci se signala par son caractère guerrier et l’autre par son caractère pacifique. Ce qu’Auguste s’acquit de gloire par la magnanimité, Tibère se proposa de l’acquérir par la politique. Charles Quint et Philippe II son fils furent deux héros, chacun à leur manière ; l’empereur par sa prodigieuse puissance, le roi par sa prudence extraordinaire. Dans l’Église même, les grands personnages n’étaient pas tous d’un seul caractère. Une éminente sainteté distinguait particulièrement ceux-ci ; une profonde doctrine distinguait ceux-là ; le zèle pour la pureté de la foi était l’attribut des uns, la magnificence pour les temples consacrés au Dieu vivant rendait les autres recommandables. De cette sorte, les héros par des voies différentes atteignent le même but, qui est la primauté du mérite en un genre spécial et singulier.

Les grands hommes dans les lettres humaines n’ont-ils pas su se tirer du pair ? N’ont-ils pas trouvé, dans le même art, divers moyens de s’immortaliser et d’être comme les premiers de leur nom ? Horace, pour le métier des vers, cède l’épopée à Virgile ; Martial abandonne la lyre à Horace ; Térence donne dans le comique ; Perse dans le satirique. J’en passe mille autres, tant anciens que modernes, qui aspirèrent et qui parvinrent à l’honneur de la primauté. Les grands génies refusent la gloire aisée et comme subalterne de l’imitation ; et honteux de n’être que des copies serviles, ainsi que le sont la plupart des hommes, ils osent entreprendre de devenir eux-mêmes des modèles.

Un peintre habile voyait avec douleur que le Titien, Raphaël et plusieurs autres l’avaient prévenu. Comme leur réputation était d’autant plus grande qu’ils ne vivaient plus, il résolut de se faire un mérite à part, et de compenser, à quelque prix que ce fût, l’avantage de la primauté qu’ils avaient sur lui. Pour cela, il se tourna tout entier à la peinture des gros traits. Quelques gens lui représentèrent qu’il avait tort de ne pas continuer dans le tendre et dans le délicat, qu’il y réussissait bien, et qu’il y pouvait être un digne émulateur du Titien. À quoi le peintre répondit fièrement qu’il lui paraissait plus glorieux d’être le premier dans sa façon de peindre, bonne d’ailleurs, que d’être le second dans celle du Titien et de tous ceux qui l’avaient précédé.

Cette singularité spirituelle et heureuse peut servir de règle à toute profession, à tout emploi, à tout métier. Il faut avoir le courage de se choisir un nouveau genre, un nouveau tour de mérite ; mais il faut avoir aussi la prudence d’asseoir bien son choix ; la méprise ici conduirait à une mauvaise singularité, dont on ne reviendrait pas.