Le Héros/20

Le Héros (1725)
Traduction par Joseph de Courbeville.
(p. 83-85).


XX

LA DERNIÈRE PERFECTION
DU HÉROS ET DU GRAND HOMME



Toute lumière vient du Très-Haut, qui en est le Père, et descend de lui sur les hommes qui sont ses enfants. La vertu est comme la fille de la lumière, laquelle en fait la beauté et la gloire. Le vice est un monstre vomi du sein des ténèbres, sources de son horreur, et de son ignominie. On n’est donc véritablement un héros, un grand homme, qu’autant que l’on est vertueux ; de même qu’il n’est point de vraie vertu sans grandeur, il n’est point aussi de vraie grandeur sans vertu : ces deux choses vont toujours ensemble, un mutuel accord les lie inséparablement. Elles se divisèrent, mais toutes deux à la fois dans Saül ; elles se réunirent, mais toutes deux à la fois dans David.

Constantin devenu chrétien fut au même temps le premier des empereurs surnommé le Grand : surnom, ce semble, inspiré pour marquer à la postérité que le parfait héroïsme ne se reconnut point en lui sans le christianisme. Charles, premier empereur des Français, eut aussi le surnom de Grand lorsqu’il travaillait à mériter un rang parmi les saints. Louis IX fut la gloire des rois Très-Chrétiens, parce qu’il joignit à une haute sainteté toutes les qualités d’un grand monarque.

En Espagne, Ferdinand, appelé communément le Saint de la Castille, fut aussi regardé comme un grand roi. Le conquérant de l’Aragon consacra à l’honneur de la mère de Dieu autant de temps qu’il avait fait de conquêtes. Le roi Ferdinand, et la reine Isabelle, l’un héros, et l’autre héroïne, furent deux colonnes inébranlables de la foi catholique. Philippe III, ce prince religieux envers Dieu, bon à l’égard de son peuple, si édifiant dans toute sa conduite qu’il corrigea plus de vices par son exemple qu’Hercule ne dompta de monstres avec sa massue, soutint jusqu’à la fin ses États, dans toute leur vaste étendue et dans toute leur gloire.

Parmi les grands capitaines, Godefroy de Bouillon, Georges Castriota, Rodrigue Diaz de Vivar, Gonzales Fernando, Don Juan d’Autriche furent des modèles de vertu, et des temples vivants de la piété chrétienne. Parmi les souverains pontifes, Grégoire et Léon, tous deux saints, furent les premiers à qui l’on attribua le nom de Grand. Pour ce qui est des héros mêmes du paganisme et de la gentilité, saint Augustin, ce grand génie, dit que quelque vertu morale avait toujours part à leur élévation. En effet, la gloire d’Alexandre, par exemple, croissait chaque jour, et lui attirait l’admiration des peuples ; jusqu’à ce que ses passions devenues violentes et publiques déshonorèrent ses conquêtes, au sentiment général de ses sujets et des étrangers. Alcide, au jugement de Thèbes et de tous les sages, ne soutint plus le glorieux apanage de vainqueur des monstres, dès que, sensible à la mollesse, il s’en laissa maîtriser. Les Néron, les Caligula, les Sardanapale, les Rodrigue se dégradèrent eux-mêmes de la haute idée attachée à leur rang et devinrent l’exécration de tout le monde par leurs cruautés et par leurs infamies. La même destinée arrive aux monarchies entières, lesquelles tombent dans le décri lorsque le vice y prend la place de la vertu. Une nation florissante et distinguée, tandis que la foi y règne, se rend l’horreur des autres nations, en se livrant aux crimes étranges que lui inspire son changement de religion. La fureur brutale de Rodrigue bouleverse l’un des plus beaux royaumes du monde, que la piété de Pélage et le zèle de Ferdinand relèvent après cela de sa décadence honteuse. La grandeur de la maison d’Autriche s’est établie sur la religion et sur la bravoure de ses premiers fondateurs, et cette grandeur subsistera, tant que ces deux fondements subsisteront.